Le vent n'était pas favorable à un genre d'embarcation qui ne
pouvait tenir le plus près. Aussi, en maint endroit, il fallut
avancer à l'aide des bâtons ferrés. Souvent les rochers,
allongés à fleur d'eau, nous forcèrent de faire des détours assez
longs. Enfin, après trois heures de navigation, c'est-à-dire
vers six heures du soir, on atteignait un endroit propice au
débarquement.
Je sautai à terre, suivi de mon oncle et de l'Islandais. Cette
traversée ne m'avait pas calmé. Au contraire, je proposai même
de brûler «nos vaisseaux», afin de nous couper toute retraite.
Mais mon oncle s'y opposa. Je le trouvai singulièrement tiède.
«Au moins, dis-je, partons sans perdre un instant.
--Oui, mon garçon; mais auparavant, examinons cette nouvelle
galerie, afin de savoir s'il faut préparer nos échelles.»
Mon oncle mit son appareil de Ruhmkorff en activité; le radeau,
attaché au rivage, fut laissé seul; d'ailleurs, l'ouverture de la
galerie n'était pas à vingt pas de là, et notre petite troupe,
moi en tête, s'y rendit sans retard.
L'orifice, à peu près circulaire, présentait un diamètre de cinq
pieds environ; le sombre tunnel était taillé dans le roc vif et
soigneusement alésé par les matières éruptives auxquelles il
donnait autrefois passage; sa partie inférieure affleurait le
sol, de telle façon que l'on put y pénétrer sans aucune
difficulté.
Nous suivions un plan presque horizontal, quand, au bout de six
pas, notre marche fut interrompue par l'interposition d'un bloc
énorme.
«Maudit roc!» m'écriai-je avec colère, en me voyant subitement
arrêté par un obstacle infranchissable.
Nous eûmes beau chercher à droite et à gauche, en bas et en haut,
il n'existait aucun passage, aucune bifurcation. J'éprouvai un
vif désappointement, et je ne voulais pas admettre la réalité de
l'obstacle. Je me baissai. Je regardai au-dessous du bloc. Nul
interstice. Au-dessus. Même barrière de granit. Hans porta la
lumière de la lampe sur tous les points de la paroi; mais
celle-ci n'offrait aucune solution de continuité.
Il fallait renoncer à tout espoir de passer.
Je m'étais assis sur le sol; mon oncle arpentait le couloir à
grands pas.
«Mais alors Saknussemm? m'écriai-je.
--Oui, fit mon oncle, a-t-il donc été arrêté par cette porte de
pierre?
--Non! non! Repris-je avec vivacité. Ce quartier de roc, par
suite d'une secousse quelconque, ou l'un de ces phénomènes
magnétiques qui agitent l'écorce terrestre, a brusquement fermé
ce passage. Bien des années se sont écoulées entre le retour de
Saknussemm et la chute de ce bloc. N'est-il pas évident que
cette galerie a été autrefois le chemin des laves, et qu'alors
les matières éruptives y circulaient librement. Voyez, il y a
des fissures récentes qui sillonnent ce plafond de granit; il est
fait de morceaux rapportés, de pierres énormes, comme si la main
de quelque géant eût travaillé à cette substruction; mais, un
jour, la poussée a été plus forte, et ce bloc, semblable à une
clef de voûte qui manque, a glissé jusqu'au sol en obstruant tout
passage. Voilà un obstacle accidentel que Saknussemm n'a pas
rencontré, et si nous ne le renversons pas, nous sommes indignes
d'arriver au centre du monde!»
Voilà comment je parlais! L'âme du professeur avait passé tout
entière en moi. Le génie des découvertes m'inspirait.
J'oubliais le passé, je dédaignais l'avenir. Rien n'existait
plus pour moi à la surface de ce sphéroïde au sein duquel je
m'étais engouffré, ni les villes, ni les campagnes, ni Hambourg,
ni König-strasse, ni ma pauvre Graüben, qui devait me croire à
jamais perdu dans les entrailles de la terre.
«Eh bien! reprit mon oncle, à coups de pioche, à coups de pic,
faisons notre route et renversons ces murailles!
--C'est trop dur pour le pic, m'écriai-je.
--Alors la pioche!
--C'est trop long pour la pioche!
--Mais!...
--Eh bien! la poudre! la mine! minons, et faisons sauter
l'obstacle!
--La poudre!
--Oui! il ne s'agit que d'un bout de roc à briser!
--Hans, à l'ouvrage!» s'écria mon oncle.
L'Islandais retourna au radeau, et revint bientôt avec un pic
dont il se servit pour creuser un fourneau de mine. Ce n'était
pas un mince travail. Il s'agissait de faire un trou assez
considérable pour contenir cinquante livres de fulmicoton, dont
la puissance expansive est quatre fois plus grande que celle de
la poudre à canon.
J'étais dans une prodigieuse surexcitation d'esprit. Pendant que
Hans travaillait, j'aidai activement mon oncle à préparer une
longue mèche faite avec de la poudre mouillée et renfermée dans
un boyau de toile.
«Nous passerons! disais-je.
--Nous passerons,» répétait mon oncle.
À minuit, notre travail de mineurs fut entièrement terminé; la
charge de fulmi-coton se trouvait enfouie dans le fourneau, et la
mèche, se déroulant à travers la galerie, venait aboutir au
dehors.
Une étincelle suffisait maintenant pour mettre ce formidable
engin en activité.
«À demain,» dit le professeur.
Il fallut bien me résigner et attendre encore pendant six grandes
heures!
XLI
Le lendemain, jeudi, 27 août, fut une date célèbre de ce voyage
subterrestre. Elle ne me revient pas à l'esprit sans que
l'épouvante ne fasse encore battre mon coeur. A partir de ce
moment, notre raison, notre jugement, notre ingéniosité, n'ont
plus voix au chapitre, et nous allons devenir le jouet des
phénomènes de la terre.
A six heures, nous étions sur pied. Le moment approchait de nous
frayer par la poudre un passage à travers l'écorce de granit.
Je sollicitai l'honneur de mettre le feu à la mine. Cela fait,
je devais rejoindre mes compagnons sur le radeau qui n'avait
point été déchargé; puis nous prendrions au large, afin de parer
aux dangers de l'explosion, dont les effets pouvaient ne pas se
concentrer à l'intérieur du massif.
La mèche devait brûler pondant dix minutes, selon nos calculs,
avant de porter le feu à la chambre des poudres. J'avais donc le
temps nécessaire pour regagner le radeau.
Je me préparai à remplir mon rôle, non sans une certaine émotion.
Après un repas rapide, mon oncle et le chasseur s'embarquèrent,
tandis que je restais sur le rivage. J'étais muni d'une lanterne
allumée qui devait me servir à mettre le feu à la mèche.
«Va, mon garçon, me dit mon oncle, et reviens immédiatement nous
rejoindre.
--Soyez tranquille, mon oncle, je ne m'amuserai point en route.»
Aussitôt je me dirigeai vers l'orifice de la galerie, j'ouvris ma
lanterne, et je saisis l'extrémité de la mèche.
Le professeur tenait son chronomètre à la main.
«Es-tu prêt? me cria-t-il.
--Je suis prêt.
--Eh bien! feu, mon garçon!»
Je plongeai rapidement dans la flamme la mèche, qui pétilla à son
contact, et, tout en courant, je revins au rivage.
«Embarque, fit mon oncle, et débordons.»
Hans, d'une vigoureuse poussée, nous rejeta en mer. Le radeau
s'éloigna d'une vingtaine de toises.
C'était un moment palpitant. Le professeur suivait de l'oeil
l'aiguille du chronomètre.
«Encore cinq minutes, disait-il. Encore quatre. Encore trois.»
Mon pouls battait des demi-secondes.
«Encore deux. Une!... Croulez, montagnes de granit!»
Que se passa-t-il alors? Le bruit de la détonation, je crois que
je ne l'entendis pas. Mais la forme des rochers se modifia
subitement à mes regards; ils s'ouvrirent comme un rideau.
J'aperçus un insondable abîme qui se creusait en plein rivage.
La mer, prise de vertige, ne fut plus qu'une vague énorme, sur le
dos de laquelle le radeau s'éleva perpendiculairement.
Nous fûmes renversés tous les trois. En moins d'une seconde, la
lumière fit place à la plus profonde obscurité. Puis je sentis
l'appui solide manquer, non à mes pieds, mais au radeau. Je crus
qu'il coulait à pic. Il n'en était rien. J'aurais voulu
adresser la parole à mon oncle; mais le mugissement des eaux,
l'eût empêché de m'entendre.
Malgré les ténèbres, le bruit, la surprise, l'émotion, je compris
ce qui venait de se passer.
Au delà du roc qui venait de sauter, il existait un abîme.
L'explosion avait déterminé une sorte de tremblement de terre
dans ce sol coupé de fissures, le gouffre s'était ouvert, et la
mer, changée en torrent, nous y entraînait avec elle.
Je me sentis perdu.
Une heure, deux heures, que sais-je! se passèrent ainsi. Nous
nous serrions les coudes, nous nous tenions les mains afin de
n'être pas précipités hors du radeau; des chocs d'une extrême
violence se produisaient, quand il heurtait la muraille.
Cependant ces heurts étaient rares, d'où je conclus que la
galerie s'élargissait considérablement. C'était, à n'en pas
douter, le chemin de Saknussemm; mais, au lieu de le descendre
seul, nous avions, par notre imprudence, entraîné toute une mer
avec nous.
Ces idées, on le comprend, se présentèrent à mon esprit sous une
forme vague et obscure. Je les associais difficilement pendant
cette course vertigineuse qui ressemblait à une chute. À en
juger par l'air qui me fouettait le visage, elle devait surpasser
celle des trains les plus rapides. Allumer une torche dans ces
conditions était donc impossible, et notre dernier appareil
électrique avait été brisé au moment de l'explosion.
Je fus donc fort surpris de voir une lumière, briller tout à coup
près de moi. La figure calme de Hans s'éclaira. L'adroit
chasseur était parvenu à allumer la lanterne, et, bien que sa
flamme vacillât à s'éteindre, elle jeta quelques lueurs dans
l'épouvantable obscurité.
La galerie était large. J'avais eu raison de la juger telle.
Notre insuffisante lumière ne nous permettait pas d'apercevoir
ses deux murailles à la fois. La pente des eaux qui nous
emportaient dépassait celle des plus insurmontables rapides de
l'Amérique; leur surface semblait faite d'un faisceau de flèches
liquides décochées avec une extrême puissance. Je ne puis rendre
mon impression par une comparaison plus juste. Le radeau, pris
par certains remous, filait parfois en tournoyant Lorsqu'il
s'approchait des parois de la galerie, j'y projetais la lumière
de la lanterne, et je pouvais juger de sa vitesse à voir les
saillies du roc se changer en traits continus, de telle sorte que
nous étions enserrés dans un réseau de lignes mouvantes.
J'estimai que notre vitesse devait atteindre trente lieues à
l'heure.
Mon oncle et moi, nous regardions d'un oeil hagard, accotés au
tronçon du mât, qui, au moment de la catastrophe, s'était rompu
net. Nous tournions le dos à l'air, afin de ne pas être étouffés
par la rapidité d'un mouvement que nulle puissance humaine ne
pouvait enrayer.
Cependant les heures s'écoulèrent. La situation ne changeait
pas, mais un incident vint la compliquer.
En cherchant à mettre un peu d'ordre dans la cargaison, je vis
que la plus grande partie des objets embarqués avaient disparu au
moment de l'explosion, lorsque la mer nous assaillit si
violemment! Je voulus savoir exactement à quoi m'en tenir sur
nos ressources, et, la lanterne à la main, je commençai mes
recherches. De nos instruments, il ne restait plus que la
boussole et le chronomètre. Les échelles et les cordes se
réduisaient à un bout de câble enroulé autour du tronçon de mât.
Pas une pioche, pas un pic, pas un marteau, et, malheur
irréparable, nous n'avions pas de vivres pour un jour!
Je me mis à fouiller les interstices du radeau, les moindres
coins formés par les poutres et la jointure des planches. Rien!
nos provisions consistaient uniquement en un morceau de viande
sèche et quelques biscuits.
Je regardais d'un air stupide! Je ne voulais pas comprendre! Et
cependant de quel danger me préoccupais-je? Quand les vivres
eussent été suffisants pour des mois, pour des années, comment
sortir des abîmes où nous entraînait cet irrésistible torrent? A
quoi bon craindre les tortures de la faim, quand la mort
s'offrait déjà sous tant d'autres formes? Mourir d'inanition,
est-ce que nous en aurions le temps?
Pourtant, par une inexplicable bizarrerie de l'imagination,
j'oubliai le péril immédiat pour les menaces de l'avenir qui
m'apparurent dans toute leur horreur. D'ailleurs, peut-être
pourrions-nous échapper aux fureurs du torrent et revenir à la
surface du globe. Comment? je l'ignore. Où? Qu'importe! Une
chance sur mille est toujours une chance, tandis que la mort par
la faim ne nous laissait d'espoir dans aucune proportion, si
petite qu'elle fût.
La pensée me vint de tout dire à mon oncle, de lui montrer à quel
dénûment nous étions réduits, et de faire l'exact calcul du temps
qui nous restait à vivre. Mais j'eus le courage de me taire. Je
voulais lui laisser tout son sang-froid.
En ce moment, la lumière de la lanterne baissa peu à peu et
s'éteignit entièrement. La mèche avait brûlé jusqu'au bout.
L'obscurité redevint absolue. Il ne fallait plus songer à
dissiper ces impénétrables ténèbres. Il restait encore une
torche, mais elle n'aurait pu se maintenir allumée. Alors, comme
un enfant, je fermai les yeux pour ne pas voir toute cette
obscurité.
Après un laps de temps assez long, la vitesse de notre course
redoubla. Je m'en aperçus à la réverbération de l'air sur mon
visage. La pente des eaux devenait excessive. Je crois
véritablement que nous ne glissions plus. Nous tombions.
J'avais en moi l'impression d'une chute presque verticale. La
main de mon oncle et celle de Hans, cramponnées à mes bras, me
retenaient avec vigueur.
Tout à coup, après un temps inappréciable, je ressentis comme un
choc; le radeau n'avait pas heurté un corps dur, mais il s'était
subitement arrêté dans sa chute. Une trombe d'eau, une immense
colonne liquide s'abattit à sa surface. Je fus suffoqué. Je me
noyais.
Cependant, cette inondation soudaine ne dura pas. En quelques
secondes je me trouvai a l'air libre que j'aspirai à pleins
poumons. Mon oncle et Hans me serraient le bras à le briser, et
le radeau nous portait encore tous les trois.
XLII
Je suppose qu'il devait être alors dix heures du soir. Le
premier de mes sens qui fonctionna après ce dernier assaut fut le
sens de l'ouïe. J'entendis presque aussitôt, car ce fut acte
d'audition véritable, j'entendis le silence se faire dans la
galerie, et succéder à ces mugissements qui, depuis de longues
heures, remplissaient mes oreilles. Enfin ces paroles de mon
oncle m'arrivèrent comme un murmure:
«Nous montons!
--Que voulez-vous dire? m'écriai-je.
--Oui, nous montons! nous montons!»
J'étendis le bras; je touchai la muraille; ma main fut mise en
sang. Nous remontions avec une extrême rapidité.
«La torche! la torche!» s'écria le professeur.
Hans, non sans difficultés, parvint à l'allumer, et, bien que la
flamme se rabattît de haut en bas, par suite du mouvement
ascensionnel, elle jeta assez de clarté pour éclairer toute la
scène.
«C'est bien ce que je pensais, dit mon oncle. Nous sommes dans
un puits étroit, qui n'a pas quatre toises de diamètre. L'eau,
arrivée au fond du gouffre, reprend son niveau et nous monte avec
elle.
--Oui
--Je l'ignore, mais il faut se tenir prêts à tout événement.
Nous montons avec une vitesse que j'évalue à deux toises par
secondes, soit cent vingt toises par minute, ou plus de trois
lieues et demie à l'heure. De ce train-là, on fait du chemin.
--Oui, si rien ne nous arrête, si ce puits a une issue! Mais
s'il est bouché, si l'air se comprime peu à peu sous la pression
de la colonne d'eau, si nous allons être écrasés!
--Axel, répondit le professeur avec un grand calme, la situation
est presque désespérée, mais il y a quelques chances de salut, et
ce sont celles-là que j'examine. Si à chaque instant nous
pouvons périr, à chaque instant aussi nous pouvons être sauvés,
Soyons donc on mesure de profiter des moindres circonstances.
--Mais que faire?
--Réparer nos forces en mangeant.»
A ces mots, je regardai mon oncle d'un oeil hagard. Ce que je
n'avais pas voulu avouer, il fallait enfin le dire;
«Manger? répétai-je.
--Oui, sans retard.»
Le professeur ajouta quelques mots en danois. Hans secoua la
tête.
«Quoi! s'écria mon oncle, nos provisions sont perdues?
--Oui, voilà ce qui reste de vivres! un morceau de viande sèche
pour nous trois!»
Mon oncle me regardait sans vouloir comprendre mes paroles.
«Eh bien! dis-je, croyez-vous encore que nous puissions être
sauvés?»
Ma demande n'obtint aucune réponse.
Une heure se passa. Je commençais à éprouver une faim violente.
Mes compagnons souffraient aussi, et pas un de nous n'osait
toucher à ce misérable reste d'aliments.
Cependant nous montions toujours avec rapidité; parfois l'air
nous coupait la respiration comme aux aéronautes dont l'ascension
est trop rapide. Mais si ceux-ci éprouvent un froid
proportionnel à mesure qu'ils s'élèvent dans les couches
atmosphériques, nous subissions un effet absolument contraire.
La chaleur s'accroissait d'une inquiétante façon et devait
certainement atteindre quarante degrés.
Que signifiait un pareil changement? Jusqu'alors les faits
avaient donné raison aux théories de Davy et de Lidenbrock;
jusqu'alors des conditions particulières de roches réfractaires,
d'électricité, de magnétisme avaient modifié les lois générales
de la nature, en nous faisant une température modérée, car la
théorie du feu central restait, à mes yeux, la seule vraie, la
seule explicable. Allions-nous donc revenir à un milieu où ces
phénomènes s'accomplissaient dans toute leur rigueur et dans
lequel la chaleur réduisait les roches à un complet état de
fusion? Je le craignais, et je dis au professeur:
«Si nous ne sommes pas noyés ou brisés, si nous ne mourons pas de
faim, il nous reste toujours la chance d'être brûlés vifs.»
Il se contenta de hausser les épaules et retomba dans ses
réflexions.
Une heure s'écoula. Et, sauf un léger accroissement dans la
température, aucun incident ne modifia la situation. Enfin mon
oncle rompit le silence.
«Voyons, dit-il, il faut prendre un parti.
--Prendre un parti? répliquai-je.
--Oui. Il faut réparer nos forces, si nous essayons, en
ménageant ce reste de nourriture, de prolonger notre existence de
quelques heures, nous serons faibles jusqu'à la fin.
--Oui, jusqu'à la fin, qui ne se fera pas attendre.
--Eh bien! qu'une chance de salut se présente, qu'un moment
d'action soit nécessaire, où trouverons-nous la force d'agir, si
nous nous laissons affaiblir par l'inanition?
--Eh! mon oncle, ce morceau de viande dévoré, que nous
restera-t-il?
--Rien, Axel, rien; mais te nourrira-t-il davantage à le manger
de tes yeux? Tu fais là les raisonnements d'homme sans volonté,
d'un être sans énergie!
--Ne désespérez-vous donc pas? m'écriai-je avec irritation.
--Non! répliqua fermement le professeur.
--Quoi! vous croyez encore à quelque chance de salut?
--Oui! certes oui! et tant que son coeur bat, tant que sa chair
palpite, je n'admets pas qu'un être doué de volonté laisse en lui
place au désespoir.»
Quelles paroles! L'homme qui les prononçait en de pareilles
circonstances était certainement d'une trempe peu commune.
«Enfin, dis-je, que prétendez-vous faire?
--Manger ce qui reste de nourriture jusqu'à la dernière miette et
réparer nos forces perdues. Ce repas sera notre dernier, soit!
mais au moins, au lieu d'être épuisés, nous serons redevenus des
hommes.
--Eh bien! dévorons!» m'écriai-je.
Mon oncle prit le morceau de viande et les quelques biscuits
échappés au naufrage; il fit trois portions égales et les
distribua. Cela faisait environ une livre d'aliments pour
chacun. Le professeur mangea avidement, avec une sorte
d'emportement fébrile; moi, sans plaisir, malgré ma faim, et
presque avec dégoût; Hans, tranquillement, modérément, mâchant
sans bruit de petites bouchées et les savourant avec le calme
d'un homme que les soucis de l'avenir ne pouvaient inquiéter. Il
avait, en furetant bien, retrouvé une gourde à demi pleine de
genièvre; il nous l'offrit, et cette bienfaisante liqueur eut la
force de me ranimer un peu.
«Förträfflig! dit Hans en buvant à son tour.
--Excellent!» riposta mon oncle.
J'avais repris quelque espoir. Mais notre dernier repas venait
d'être achevé. Il était alors cinq heures du matin.
L'homme est ainsi fait, que sa santé est un effet purement
négatif; une fois le besoin de manger satisfait, on se figure
difficilement les horreurs de la faim; il faut les éprouver, pour
les comprendre. Aussi, au sortir d'un long jeûne, quelques
bouchées de biscuit et de viande triomphèrent de nos douleurs
passées.
Cependant, après ce repas, chacun se laissa aller à ses
réflexions. A quoi songeait Hans, cet homme de l'extrême
Occident, que dominait la résignation fataliste des Orientaux?
Pour mon compte, mes pensées n'étaient faites que de souvenirs,
et ceux-ci me ramenaient à la surface de ce globe que je n'aurais
jamais dû quitter. La maison de König-strasse, ma pauvre
Graüben, la bonne Marthe, passèrent comme des visions devant mes
yeux, et, dans les grondements lugubres qui couraient à travers
le massif, je croyais surprendre le bruit des cités de la terre.
Pour mon oncle, «toujours à son affaire», la torche à la main, il
examinait avec attention la nature des terrains; il cherchait à
reconnaître sa situation par l'observation des couches
superposées. Ce calcul, ou mieux cette estime, ne pouvait être
que fort approximative; mais un savant est toujours un savant,
quand il parvient à conserver son sang-froid, et certes, le
professeur Lidenbrock possédait cette qualité à un degré peu
ordinaire.
Je l'entendais murmurer des mots de la science géologique; je les
comprenais, et je m'intéressais malgré moi à cette étude suprême.
«Granit éruptif, disait-il; nous sommes encore à l'époque
primitive; mais nous montons! nous montons! Qui sait?»
Qui sait? Il espérait toujours. De sa main il tâtait la paroi
verticale, et, quelques instants plus tard, il reprenait ainsi:
«Voilà les gneiss! voilà les micaschistes! Bon! à bientôt les
terrains de l'époque de transition, et alors...»
Que voulait dire le professeur? Pouvait-il mesurer l'épaisseur
de l'écorce terrestre suspendue sur notre tête? Possédait-il un
moyen quelconque de faire ce calcul? Non. Le manomètre lui
manquait, et nulle estime ne pouvait le suppléer.
Cependant la température s'accroissait dans une forte proportion
et je me sentais baigné au milieu d'une atmosphère brûlante. Je
ne pouvais la comparer qu'à la chaleur renvoyée par les fourneaux
d'une fonderie à l'heure des coulées. Peu à peu, Hans, mon oncle
et moi, nous avions dû quitter nos vestes et nos gilets; le
moindre vêtement devenait une cause de malaise, pour ne pas dire
de souffrances.
«Montons-nous donc vers un foyer incandescent? m'écriai-je, à un
moment où la chaleur redoublait.
--Non, répondit mon oncle, c'est impossible! c'est impossible!
--Cependant, dis-je en tâtant la paroi, cette muraille est
brûlante!»
Au moment où je prononçai ces paroles, ma main ayant effleuré
l'eau, je dus la retirer au plus vite.
«L'eau est brûlante!» m'écriai-je.
Le professeur, cette fois, ne répondit que par un geste de
colère.
Alors, une invincible épouvante s'empara de mon cerveau et ne le
quitta plus. J'avais le sentiment d'une catastrophe prochaine,
et telle que la plus audacieuse imagination n'aurait pu la
concevoir. Une idée, d'abord vague, incertaine, se changeait en
certitude dans mon esprit. Je la repoussai, mais elle revint
avec obstination. Je n'osais la formuler. Cependant quelques
observations involontaires déterminèrent ma conviction; à la
lueur douteuse de la torche, je remarquai des mouvements
désordonnés dans les couches granitiques; un phénomène allait
évidemment se produire, dans lequel l'électricité jouait un rôle;
puis cette chaleur excessive, cette eau bouillonnante!... Je
résolus d'observer la boussole.
Elle était affolée!
XLIII
Oui, affolée! L'aiguille sautait d'un pôle à l'autre avec de
brusques secousses, parcourait tous les points du cadran, et
tournait, comme si elle eût été prise de vertige.
Je savais bien que, d'après les théories les plus acceptées,
l'écorce minérale du globe, n'est jamais dans un état de repos
absolu; les modifications amenées par la décomposition des
matières internes, l'agitation provenant des grands courants
liquides, l'action du magnétisme, tendent à l'ébranler
incessamment, alors même que les êtres disséminés à sa surface ne
soupçonnent pas son agitation. Ce phénomène ne m'aurait donc pas
autrement effrayé, ou du moins il n'eût pas fait naître dans mon
esprit une idée terrible.
Mais d'autres faits, certains détails -sui generis-, ne purent me
tromper plus longtemps; les détonations se multipliaient avec une
effrayante intensité; je ne pouvais les comparer qu'au bruit que
feraient un grand nombre de chariots entraînés rapidement sur le
pavé. C'était un tonnerre continu.
Puis, la boussole affolée, secouée par les phénomènes
électriques, me confirmait dans mon opinion; l'écorce minérale
menaçait de se rompre, les massifs granitiques de se rejoindre,
la fissure de se combler, le vide de se remplir, et nous, pauvres
atomes, nous allions être écrasés dans cette formidable étreinte.
«Mon oncle, mon oncle! m'écriai-je, nous sommes perdus!
--Quelle est cette nouvelle terreur? me répondit-il avec un
calme surprenant. Qu'as-tu donc?
--Ce que j'ai! Observez ces murailles qui s'agitent, ce massif
qui se disloque, cette chaleur torride, cette eau qui bouillonne,
ces vapeurs qui s'épaississent, cette aiguille folle, tous les
indices d'un tremblement de terre!»
Mon oncle secoua doucement la tête
«Un tremblement de terre? fit-il.
--Oui!
--Mon garçon, je crois que tu te trompes!
--Quoi! vous ne reconnaissez pas ces symptômes?
--D'un tremblement de terre? non! J'attends mieux que cela!
--Que voulez-vous dire?
--Une éruption, Axel.
--Une éruption! dis-je; nous sommes dans la cheminée d'un volcan
en activité!
--Je le pense, dit le professeur en souriant, et c'est ce qui
peut nous arriver de plus heureux!»
De plus heureux! Mon oncle était-il donc devenu fou? Que
signifiaient ces paroles? pourquoi ce calme et ce sourire?
«Comment! m'écriai-je, nous sommes pris dans une éruption! la
fatalité nous a jetés sur le chemin des laves incandescentes, des
roches en feu, des eaux bouillonnantes, de toutes les matières
éruptives! nous allons être repoussés, expulsés, rejetés, vomis,
lancés dans les airs avec les quartiers de rocs, les pluies de
cendres et de scories, dans un tourbillon de flammes! et c'est
ce qui peut nous arriver de plus heureux!
--Oui, répondit le professeur en me regardant par-dessus ses
lunettes, car c'est la seule chance que nous ayons de revenir à
la surface de la terre!»
Je passe rapidement sur les mille idées qui se croisèrent dans
mon cerveau. Mon oncle avait raison, absolument raison, et
jamais il ne me parut ni plus audacieux ni plus convaincu qu'en
ce moment, où il attendait et supputait avec calme les chances
d'une éruption.
Cependant nous montions toujours; la nuit se passa dans ce
mouvement ascensionnel; les fracas environnants redoublaient;
j'étais presque suffoqué, je croyais toucher à ma dernière heure,
et, pourtant, l'imagination est si bizarre, que je me livrai à
une recherche véritablement enfantine. Mais je subissais mes
pensées, je ne les dominais pas!
Il était évident que nous étions rejetés par une poussée
éruptive; sous le radeau, il y avait des eaux bouillonnantes, et
sous ces eaux toute une pâte de lave, un agrégat de roches qui,
au sommet du cratère, se disperseraient en tous les sens. Nous
étions donc dans la cheminée d'un volcan. Pas de doute à cet
égard.
Mais cette fois, au lieu du Sneffels, volcan éteint, il
s'agissait d'un volcan en pleine activité. Je me demandai donc
quelle pouvait être cette montagne et dans quelle partie du monde
nous allions être expulsés.
Dans les régions septentrionales, cela ne faisait aucun doute.
Avant ses affolements, la boussole n'avait jamais varié à cet
égard. Depuis le cap Saknussemm, nous avions été entraînés
directement au nord pendant des centaines de lieues. Or,
étions-nous revenus sous l'Islande? Devions-nous être rejetés
par le cratère de l'Hécla ou par ceux des sept autres monts
ignivomes de l'île? Dans un rayon de 500 lieues, à l'ouest, je
ne voyais sous ce parallèle que les volcans mal connus de la côte
nord-ouest de l'Amérique. Dans l'est un seul existait sous le
quatre-vingtième degré de latitude, l'Esk, dans l'île de Jean
Mayen, non loin du Spitzberg! Certes, les cratères ne manquaient
pas, et ils se trouvaient assez spacieux pour vomir une armée
tout entière! Mais lequel nous servirait d'issue, c'est ce que
je cherchais à deviner.
Vers le matin, le mouvement d'ascension s'accéléra. Si la
chaleur s'accrut, au lieu de diminuer, aux approches de la
surface du globe, c'est quelle était toute locale et due à une
influence volcanique. Notre genre de locomotion ne pouvait plus
me laisser aucun doute dans l'esprit; une force énorme, une force
de plusieurs centaines d'atmosphères, produite par les vapeurs
accumulées dans le sein de la terre, nous poussait
irrésistiblement. Mais à quels dangers innombrables elle nous
exposait!
Bientôt des reflets fauves pénétrèrent dans la galerie verticale
qui s'élargissait; j'apercevais à droite et à gauche des couloirs
profonds semblables à d'immenses tunnels d'où s'échappaient des
vapeurs épaisses; des langues de flammes en léchaient les parois
en pétillant.
«Voyez! voyez, mon oncle! m'écriai-je.
--Eh bien! ce sont des flammes sulfureuses Rien de plus naturel
dans une éruption.
--Mais si elles nous enveloppent?
--Elles ne nous envelopperont pas.
--Mais si nous étouffons?
--Nous n'étoufferons pas; la galerie s'élargit et, s'il le faut,
nous abandonnerons le radeau pour nous abriter dans quelque
crevasse.
--Et l'eau! et l'eau montante?
--Il n'y a plus d'eau, Axel, mais une sorte de pâte lavique qui
nous soulève avec elle jusqu'à l'orifice du cratère.»
La colonne liquide avait effectivement disparu pour faire place à
des matières éruptives assez denses, quoique bouillonnantes. La
température devenait insoutenable, et un thermomètre exposé dans
cette atmosphère eût marqué plus de soixante-dix degrés! La
sueur m'inondait. Sans la rapidité de l'ascension, nous aurions
été certainement étouffés.
Cependant le professeur ne donna pas suite à sa proposition
d'abandonner le radeau, et il fit bien. Ces quelques poutres mal
jointes offraient une surface solide, un point d'appui qui nous
eût manqué partout ailleurs.
Vers huit heures du matin, un nouvel incident se produisit pour
la première fois. Le mouvement ascensionnel cessa tout à coup.
Le radeau demeura absolument immobile.
«Qu'est-ce donc? demandais-je, ébranlé par cet arrêt subit comme
par un choc.
--Une halte, répondit mon oncle.
--Est-ce l'éruption qui se calme?
--J'espère bien que non.»
Je me levai. J'essayai de voir autour de moi. Peut-être le
radeau, arrêté par une saillie de roc, opposait-il une résistance
momentanée à la masse éruptive. Dans ce cas, il fallait se hâter
de le dégager au plus vite.
Il n'en était rien. La colonne de cendres, de scories et de
débris pierreux avait elle-même cessé de monter.
«Est-ce que l'éruption s'arrêterait? m'écriai-je.
--Ah! fît mon oncle les dents serrées, tu le crains, mon garçon;
mais rassure-toi, ce moment de calme ne saurait se prolonger;
voilà déjà cinq minutes qu'il dure, et avant peu nous reprendrons
notre ascension vers l'orifice du cratère.»
Le professeur, en parlant ainsi, ne cessait de consulter son
chronomètre, et il devait avoir encore raison dans ses
pronostics. Bientôt le radeau fut repris d'un mouvement rapide
et désordonné qui dura deux minutes à peu près, et il s'arrêta de
nouveau.
«Bon, fît mon oncle en observant l'heure, dans dix minutes il se
remettra en route.
--Dix minutes?
--Oui. Nous avons affaire à un volcan dont l'éruption est
intermittente. Il nous laisse respirer avec lui.»
Rien n'était plus vrai. À la minute assignée, nous fûmes lancés
de nouveau avec une extrême rapidité; il fallait se cramponner
aux poutres pour ne pas être rejeté hors du radeau. Puis la
poussée s'arrêta.
Depuis, j'ai réfléchi à ce singulier phénomène sans en trouver
une explication satisfaisante. Toutefois il me paraît évident
que nous n'occupions pas la cheminée principale du volcan, mais
bien un conduit accessoire, où se faisait sentir un effet de
contre-coup.
Combien de fois se reproduisit cette manoeuvre, je ne saurais le
dire; tout ce que je puis affirmer, c'est qu'à chaque reprise du
mouvement, nous étions lancés avec une force croissante et comme
emportés par un véritable projectile. Pendant les instants de
halte, on étouffait; pendant les moments de projection, l'air
brûlant me coupait la respiration. Je pensai un instant à cette
volupté de me retrouver subitement dans les régions
hyperboréennes par un froid de trente degrés au-dessous de zéro.
Mon imagination surexcitée se promenait sur les plaines de neige
des contrées arctiques, et j'aspirais au moment où je me
roulerais sur les tapis glacés du pôle! Peu à peu, d'ailleurs,
ma tête, brisée par ces secousses réitérées, se perdit. Sans les
bras de Hans, plus d'une fois je me serais brisé le crâne contre
la paroi de granit.
Je n'ai donc conservé aucun souvenir précis de ce qui se passa
pendant les heures suivantes. J'ai le sentiment confus de
détonations continues, de l'agitation du massif, d'un mouvement
giratoire dont fut pris, le radeau. Il ondula sur des flots de
laves, au milieu d'une pluie de cendres. Les flammes ronflantes
l'enveloppèrent. Un ouragan qu'on eût dit chassé d'un
ventilateur immense activait les feux souterrains. Une dernière
fois, la figure de Hans m'apparut dans un reflet d'incendie, et
je n'eus plus d'autre sentiment que cette épouvante sinistre des
condamnés attachés à la bouche d'un canon, au moment où le coup
part et disperse leurs membres dans les airs.
XLIV
Quand je rouvris les yeux, je me sentis serré à la ceinture par
la main vigoureuse du guide. De l'autre main il soutenait mon
oncle. Je n'étais pas blessé grièvement, mais brisé plutôt par
une courbature générale. Je me vis couché sur le versant d'une
montagne, à deux pas d'un gouffre dans lequel le moindre
mouvement m'eût précipité. Hans m'avait sauvé de la mort,
pendant que je roulais sur les flancs du cratère.
«Où sommes-nous?» demanda mon oncle, qui me parut fort irrité
d'être revenu sur terre.
Le chasseur leva les épaules en signe d'ignorance.
«En Islande? dis-je.
--«Nej,» répondis Hans.
--Comment! non! s'écria le professeur.
--Hans se trompe,» dis-je en me soulevant.
Après les surprises innombrables de ce voyage, une stupéfaction
nous était encore réservée. Je m'attendais à voir un cône
couvert de neiges éternelles, au milieu des arides déserts des
regions septentrionales, sous les pâles rayons d'un ciel polaire,
au delà des latitudes les plus élevées, et, contrairement à
toutes ces prévisions, mon oncle, l'Islandais et moi, nous étions
étendus à mi-flanc d'une montagne calcinée par les ardeurs du
soleil qui nous dévorait de ses feux.
Je ne voulais pas en croire mes regards; mais la réelle cuisson
dont mon corps était l'objet ne permettait aucun doute. Nous
étions sortis à demi nus du cratère, et l'astre radieux, auquel
nous n'avions rien demandé depuis deux mois, se montrait à notre
égard prodigue de lumière et de chaleur et nous versait à flots
une splendide irradiation.
Quand mes yeux furent accoutumés à cet éclat dont ils avaient
perdu l'habitude, je les employai à rectifier les erreurs de mon
imagination. Pour le moins, je voulais être au Spitzberg, et je
n'étais pas d'humeur à en démordre aisément.
Le professeur avait le premier pris la parole, et dit:
«En effet, voilà qui ne ressemble pas à l'Islande.
--Mais l'île de Jean Mayen? répondis-je.
--Pas davantage, mon garçon. Ceci n'est point un volcan du nord,
avec ses collines de granit et sa calotte de neige.
--Cependant...
Regarde. Axel, regarde!»
Au-dessus de notre tête, à cinq cents pieds au plus, s'ouvrait le
cratère d'un volcan par lequel s'échappait, de quart d'heure en
quart d'heure, avec une très forte détonation, une haute colonne
de flammes, mêlée de pierres ponces, de cendres et de laves. Je
sentais les convulsions de la montagne qui respirait à la façon
des baleines, et rejetait de temps à autre le feu et l'air par
ses énormes évents. Au-dessous, et par une pente assez roide,
les nappes de matières éruptives s'étendaient à une profondeur de
sept à huit cents pieds, ce qui ne donnait pas au volcan une
hauteur de cent toises. Sa base disparaissait dans une véritable
corbeille d'arbres verts; parmi lesquels je distinguai des
oliviers, des figuiers et des vignes chargées de grappes
vermeilles.
Ce n'était point l'aspect des régions arctiques, il fallait bien
en convenir.
Lorsque le regard franchissait cette verdoyante enceinte, il
arrivait rapidement à se perdre dans les eaux d'une mer admirable
ou d'un lac, qui faisait de cette terre enchantée une île large
de quelques lieues, à peine. Au levant, se voyait un petit port
précédé de quelques maisons, et dans lequel des navires d'une
forme particulière se balançaient aux ondulations des flots
bleus. Au delà, des groupes d'îlots sortaient de la plaine
liquide, et si nombreux, qu'ils ressemblaient à une vaste
fourmilière. Vers le couchant, des côtes éloignées
s'arrondissaient à l'horizon sur les unes se profilaient des
montagnes bleues d'une harmonieuse conformation; sur les autres,
plus lointaines, apparaissait un cône prodigieusement élevé au
sommet duquel s'agitait un panache de fumée. Dans le nord, une
immense étendue d'eau étincelait sous les rayons solaires,
laissant poindre ça et là l'extrémité d'une mâture ou la
convexité d'une voile gonflée au vent.
L'imprévu d'un pareil spectacle en centuplait encore les
merveilleuses beautés.
«Où sommes-nous? où sommes-nous?» répétais-je à mi-voix.
Hans fermait les yeux avec indifférence, et mon oncle regardait
sans comprendre.
«Quelle que soit cette montagne, dit-il enfin, il y fait un peu
chaud; les explosions ne discontinuent pas, et ce ne serait
vraiment pas la peine d'être sortis d'une éruption pour recevoir
un morceau de roc sur la tête. Descendons, et nous saurons à
quoi nous en tenir. D'ailleurs je meurs de faim et de soif.»
Décidément le professeur n'était point un esprit contemplatif.
Pour mon compte, oubliant le besoin et les fatigues, je serais
resté à cette place pendant de longues heures encore, mais il
fallut suivre mes compagnons.
Le talus du volcan offrait des pentes très raides; nous glissions
dans de véritables fondrières de cendres, évitant les ruisseaux
de lave qui s'allongeaient comme des serpents de feu. Tout en
descendant, je causais avec volubilité, car mon imagination était
trop remplie pour ne point s'en aller en paroles.
«Nous sommes en Asie, m'écriai-je, sur les côtes de l'Inde, dans
les îles Malaises, en pleine Océanie! Nous avons traversé la
moitié du globe pour aboutir aux antipodes de l'Europe.
--Mais la boussole? répondit mon oncle.
--Oui! la boussole! disais-je d'un air embarrassé. A l'en
croire, nous avons toujours marché au nord.
--Elle a donc menti?
--Oh! menti!
--A moins que ceci ne soit le pôle nord!
--Le pôle! non; mais...»
Il y avait là un fait inexplicable. Je ne savais qu'imaginer.
Cependant nous nous rapprochions de cette verdure qui faisait
plaisir à voir. La faim me tourmentait et la soif aussi.
Heureusement, après deux heures de marche, une jolie campagne
s'offrit à nos regards, entièrement couverte d'oliviers, de
grenadiers et de vignes qui avaient l'air d'appartenir à tout le
monde. D'ailleurs, dans notre dénûment, nous n'étions point gens
à y regarder de si près. Quelle jouissance ce fut de presser ces
fruits savoureux sur nos lèvres et de mordre à pleines grappes
dans ces vignes vermeilles! Non loin, dans l'herbe, à l'ombre
délicieuse des arbres, je découvris une source d'eau fraîche, où
notre figure et nos mains se plongèrent voluptueusement.
Pendant que chacun s'abandonnait ainsi à toutes les douceurs du
repos, un enfant apparut entre deux touffes d'oliviers.
«Ah! m'écriai-je, un habitant de cette heureuse contrée!»
C'était une espèce de petit pauvre, très misérablement vêtu,
assez souffreteux, et que notre aspect parut effrayer beaucoup;
en effet, demi-nus, avec nos barbes incultes, nous avions fort
mauvaise mine, et, à moins que ce pays ne fût un pays de voleurs,
nous étions faite de manière à effrayer ses habitants.
Au moment ou le gamin allait prendre la fuite, Hans courut après
lui et le ramena, malgré ses cris et ses coups de pied.
Mon oncle commença par le rassurer de son mieux et lui dit en bon
allemand:
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