Un auditoire, composé d'hommes en qui la haine n'eût pas éteint toute sensibilité, n'aurait pu qu'applaudir à cette déclaration si noble et si franche. Il n'en fut rien. Des vociférations l'accueillirent, puis des applaudissements à l'adresse de l'Espagnol, lorsque celui-ci fit valoir qu'en recevant un officier ennemi en temps de guerre, James Burbank ne s'était pas rendu moins coupable que cet officier. Elle existait, enfin, cette preuve que Texar avait promis de produire, cette preuve de la connivence de James Burbank avec l'armée du Nord. Aussi, le Comité, retenant les aveux faits au cours de l'interrogatoire relativement à son père, condamna-t-il à mort Gilbert Burbank, lieutenant de la marine fédérale. Le condamné fut aussitôt reconduit dans sa prison au milieu des huées de cette populace, qui le poursuivait toujours de ces cris: «À mort, l'espion!... À mort!» Le soir, un détachement de la milice de Jacksonville arrivait à Camdless-Bay. L'officier qui le commandait demanda M. Burbank. James Burbank se présenta. Edward Carrol et Walter Stannard l'accompagnaient. «Que me veut-on? dit James Burbank. -- Lisez cet ordre!» répondit l'officier. C'était l'ordre d'arrêter James Burbank comme complice de Gilbert Burbank, condamné à mort pour espionnage par le Comité de Jacksonville, et qui devait être fusillé dans les quarante-huit heures. DEUXIÈME PARTIE I Après l'enlèvement «Texar!...» tel était bien le nom détesté que Zermah avait jeté dans l'ombre, au moment où Mme Burbank et Miss Alice arrivaient sur la berge de la crique Marino. La jeune fille avait reconnu le misérable Espagnol. On ne pouvait donc mettre en doute qu'il fût l'auteur de l'enlèvement auquel il avait présidé en personne. C'était Texar, en effet, accompagné d'une demi-douzaine de gens à lui, ses complices. De longue main, l'Espagnol avait préparé cette expédition qui devait entraîner la dévastation de Camdless-Bay, le pillage de Castle-House, la ruine de la famille Burbank, la capture ou la mort de son chef. C'est dans ce but qu'il venait de lancer ses hordes de pillards sur la plantation. Mais il ne s'était pas mis à leur tête, laissant aux plus forcenés de ses partisans le soin de les diriger. Ainsi s'expliquera-t-on que John Bruce, mêlé à la bande des assaillants, eût pu affirmer à James Burbank que Texar ne se trouvait pas avec eux. Pour le rencontrer, il eût fallu venir à la crique Marino, que le tunnel mettait en communication avec Castle-House. Dans le cas où l'habitation eût été forcée, c'est par là que ses derniers défenseurs auraient essayé de battre en retraite. Texar connaissait l'existence de ce tunnel. Aussi, montant une embarcation de Jacksonville, qu'une autre embarcation suivait avec Squambô et deux de ses esclaves, était-il venu surveiller cet endroit, tout indiqué pour la fuite de James Burbank. Il ne s'était pas trompé. Il le comprit bien, lorsqu'il vit un des canots de Camdless-Bay stationner derrière les roseaux de la crique. Les Noirs qui le gardaient furent surpris, attaqués, égorgés. Il n'y eut plus qu'à attendre. Bientôt Zermah se présenta, accompagnée de la petite fille. Aux cris que la métisse fit entendre, l'Espagnol, craignant qu'on ne vînt à son secours, la fit aussitôt jeter dans les bras de Squambô. Et, lorsque Mme- -Burbank et Miss Alice parurent sur la berge, ce ne fut qu'au moment où la métisse était emportée au milieu du fleuve dans l'embarcation de l'Indien. On sait le reste. Toutefois, le rapt accompli, Texar n'avait pas jugé à propos de rejoindre Squambô. Cet homme, qui lui était entièrement dévoué, savait en quel impénétrable repaire Zermah et la petite Dy devaient être conduites. Aussi l'Espagnol, à l'instant où les trois coups de canon rappelaient les assaillants prêts à forcer Castle-House, avait-il disparu en coupant obliquement le cours du Saint-John. Où alla-t-il? on ne sait. En tout cas, il ne rentra pas à Jacksonville pendant cette nuit du 3 au 4 mars. On ne l'y revit que vingt-quatre heures après. Que devint-il pendant cette absence inexplicable -- qu'il ne se donna même pas la peine d'expliquer? Nul n'eût pu le dire. C'était de nature, cependant, à le compromettre, quand il serait accusé d'avoir pris part à l'enlèvement de Dy et de Zermah. La coïncidence entre cet enlèvement et sa disparition ne pouvait que tourner contre lui. Quoi qu'il en soit, il ne revint à Jacksonville que dans la matinée du 5, afin de prendre les mesures nécessaires à la défense des sudistes, -- assez à temps, on l'a vu, pour tendre un piège à Gilbert Burbank et présider le Comité qui allait condamner à mort le jeune officier. Ce qui est certain, c'est que Texar n'était point à bord de cette embarcation, conduite par Squambô, entraînée dans l'ombre par la marée montante, en amont de Camdless-Bay. Zermah, comprenant que ses cris ne pouvaient plus être entendus des rives désertes du Saint-John, s'était tue. Assise à l'arrière, elle serrait Dy dans ses bras. La petite fille, épouvantée, ne laissait pas échapper une seule plainte. Elle se pressait contre la poitrine de la métisse, elle se cachait dans les plis de sa mante. Une ou deux fois, seulement, quelques mots entrouvrirent ses lèvres: «Maman!... maman!... Bonne Zermah!... J'ai peur!... J'ai peur!... Je veux revoir maman!... -- Oui... ma chérie!... répondit Zermah. Nous allons la revoir!... Ne crains rien!... Je suis près de toi!» Au même moment, Mme Burbank, affolée, remontait la berge droite du fleuve, cherchant en vain à suivre l'embarcation qui emportait sa fille vers l'autre rive. L'obscurité était profonde alors. Les incendies, allumés sur le domaine, commençaient à s'éteindre avec le fracas des détonations. De ces fumées accumulées vers le nord, il ne sortait plus que de rares poussées de flammes que la surface du fleuve réverbérait comme un rapide éclair. Puis, tout devint silencieux et sombre. L'embarcation suivait le chenal du fleuve, dont on ne pouvait même plus voir les bords. Elle n'eût pas été plus isolée, plus seule, en pleine mer. Vers quelle crique se dirigeait l'embarcation dont Squambô tenait la barre? C'est ce qu'il importait de savoir avant tout. Interroger l'Indien eût été inutile. Aussi Zermah cherchait-elle à s'orienter -- chose difficile dans ces profondes ténèbres, tant que Squambô n'abandonnerait pas le milieu du Saint-John. Le flot montait, et, sous la pagaie des deux Noirs, on gagnait rapidement vers le sud. Pourtant, combien il eût été nécessaire que Zermah laissât une trace de son passage, afin de faciliter les recherches de son maître! Or, sur ce fleuve, c'était impossible. À terre, un lambeau de sa mante, abandonné à quelque buisson, aurait pu devenir le premier jalon d'une piste, qui, une fois reconnue, serait suivie jusqu'au bout. Mais à quoi eût servi de livrer au courant un objet appartenant à la petite fille ou à elle? Pouvait-on espérer que le hasard le ferait arriver entre les mains de James Burbank? Il fallait y renoncer, et se borner à reconnaître en quel point du Saint-John l'embarcation viendrait atterrir. Une heure s'écoula dans ces conditions. Squambô n'avait pas prononcé une parole. Les deux Noirs pagayaient silencieusement. Aucune lumière n'apparaissait sur les berges, ni dans les maisons ni sous les arbres, dont la masse se dessinait confusément dans l'ombre. En même temps que Zermah regardait à droite, à gauche, prête à saisir le moindre indice, elle songeait seulement aux dangers que courait la petite fille. De ceux qui pouvaient la menacer personnellement, elle ne se préoccupait même pas. Toutes ses craintes se concentraient sur cette enfant. C'était bien Texar qui l'avait fait enlever. À ce sujet, pas de doute possible. Elle avait reconnu l'Espagnol, qui s'était posté à la crique Marino, soit qu'il eût l'intention de pénétrer dans Castle-House en franchissant le tunnel, soit qu'il attendît ses défenseurs au moment où ils tenteraient de s'échapper par cette issue. Si Texar se fut moins pressé d'agir, Mme- -Burbank et Alice Stannard, comme Dy et Zermah, eussent été maintenant en son pouvoir. S'il n'avait pas dirigé en personne les hommes de la milice et la bande des pillards, c'est qu'il se croyait plus certain d'atteindre la famille Burbank à la crique Marino. En tout cas, Texar ne pourrait pas nier qu'il eût directement pris part au rapt. Zermah avait jeté, crié son nom. Mme Burbank et Miss Alice devaient l'avoir entendu. Plus tard, lorsque l'heure de la justice serait venue, quand l'Espagnol aurait à répondre de ses crimes, il n'aurait pas la ressource, cette fois, d'invoquer un de ces inexplicables alibis qui ne lui avaient que trop réussi jusqu'alors. À présent, quel sort réservait-il à ses deux victimes? Allait-il les reléguer dans les marécageuses Everglades, au delà des sources du Saint-John? Se déferait-il de Zermah comme d'un témoin dangereux, dont la déposition pourrait l'accabler un jour? C'est ce que se demandait la métisse. Elle eût volontiers fait le sacrifice de sa vie pour sauver l'enfant enlevée avec elle. Mais, elle morte, que deviendrait Dy entre les mains de Texar et de ses compagnons? Cette pensée la torturait, et alors elle pressait plus fortement la petite fille sur sa poitrine, comme si Squambô eût manifesté l'intention de la lui arracher. En ce moment, Zermah put constater que l'embarcation se rapprochait de la rive gauche du fleuve. Cela pouvait-il lui servir d'indice? Non, car elle ignorait que l'Espagnol demeurât au fond de la Crique-Noire, dans un des îlots de cette lagune, comme l'ignoraient même les partisans de Texar, puisque personne n'avait jamais été reçu au blockhaus qu'il occupait avec Squambô et ses Noirs. C'était là, en effet, que l'Indien allait déposer Dy et Zermah. Dans les profondeurs de cette région mystérieuse, elles seraient à l'abri de toutes recherches. La crique était, pour ainsi dire, impénétrable à qui ne connaissait pas l'orientation de ses passes, la disposition de ses îlots. Elle offrait mille retraites où des prisonniers pouvaient être si bien cachés qu'il serait impossible d'en reconnaître les traces. Au cas où James Burbank essaierait d'explorer cet inextricable fouillis, il serait temps de transporter la métisse et l'enfant jusqu'au sud de la péninsule. Alors s'évanouirait toute chance de les retrouver au milieu de ces vastes espaces que les pionniers floridiens fréquentaient à peine, et dont quelques bandes d'Indiens parcourent seules les plaines insalubres. Les quarante-cinq milles, qui séparent Camdless-Bay de la Crique- Noire, furent rapidement franchis. Vers onze heures, l'embarcation dépassait le coude que fait le Saint-John à deux cents yards en aval. Il ne s'agissait plus que de reconnaître l'entrée de la lagune. Manoeuvre embarrassante à travers cette obscurité profonde dont s'enveloppait la rive gauche du fleuve. Aussi, quelque habitude que Squambô eût de ces parages, ne laissa-t-il pas d'hésiter, lorsqu'il fallut donner un coup de barre pour obliquer à travers le courant. Sans doute, l'opération eût été plus aisée, si l'embarcation avait pu longer cette rive qui se creuse en une infinité de petites anses, hérissées de roseaux ou d'herbes aquatiques. Mais l'Indien craignait de s'échouer. Or, comme le jusant ne devait pas tarder à ramener les eaux du Saint-John vers son embouchure, il se serait trouvé gêné en cas d'échouage. Forcé d'attendre la marée suivante, c'est-à-dire près de onze heures, comment aurait-il pu éviter d'être aperçu, lorsqu'il ferait grand jour? Le plus ordinairement, de nombreuses embarcations parcouraient le fleuve. Les événements actuels provoquaient même un incessant échange de correspondances entre Jacksonville et Saint-Augustine. Indubitablement, s'ils n'avaient pas péri dans l'attaque de Castle-House, les membres de la famille Burbank entreprendraient dès le lendemain les plus actives recherches. Squambô, engravé au pied d'une des berges, ne pourrait échapper aux poursuites dont il serait l'objet. La situation deviendrait très périlleuse. Pour toutes ces raisons, il voulut rester dans le chenal du Saint-John. Et même, s'il le fallait, il mouillerait au milieu du courant. Puis, au petit jour, il se hâterait de reconnaître les passes de la Crique-Noire, à travers lesquelles il serait impossible de le suivre. Cependant, l'embarcation continuait à remonter avec le flux. Par le temps écoulé, Squambô estimait qu'il ne devait pas encore être à la hauteur de la lagune. Il cherchait donc à s'élever davantage, quand un bruit peu éloigné se fit entendre. C'était un sourd battement de roues qui se propageait à la surface du fleuve. Presque aussitôt, au coude de la rive gauche, apparut une masse en mouvement. Un steam-boat s'avançait sous petite vapeur, lançant dans l'ombre le feu blanc de son fanal. En moins d'une minute, il devait être arrivé sur l'embarcation. D'un geste, Squambô arrêta la pagaie des deux Noirs, et, d'un coup de barre, il piqua vers la rive droite, autant pour ne pas se trouver sur le passage du steam-boat que pour éviter d'être aperçu. Mais l'embarcation avait été signalée par les vigies du bord. Elle fut hélée avec ordre d'accoster. Squambô laissa échapper un formidable juron. Toutefois, ne pouvant se soustraire par la fuite à l'invitation qui lui avait été faite en termes formels, il dut obéir. Un instant après, il rangeait le flanc droit du steam-boat, qui avait stoppé pour l'attendre. Zermah se releva aussitôt. Dans ces conditions, elle venait d'entrevoir une chance de salut. Ne pouvait-elle appeler, se faire connaître, demander du secours, échapper à Squambô? L'Indien se dressa près d'elle. Il tenait un large bowie-knife d'une main. De l'autre, il avait saisi la petite fille que Zermah essayait en vain de lui arracher. «Un cri, dit-il, et je la tue!» S'il n'y avait eu que sa vie à sacrifier, Zermah n'eût pas hésité. Comme c'était l'enfant que menaçait le couteau de l'Indien, elle garda le silence. Du pont du steam-boat, d'ailleurs, on ne pouvait rien voir de ce qui se passait dans l'embarcation. Le steam-boat venait de Picolata, où il avait embarqué un détachement de la milice à destination de Jacksonville, afin de renforcer les troupes sudistes qui devaient empêcher l'occupation du fleuve. Un officier, se penchant alors en dehors de la passerelle, interpella l'Indien. Voici les paroles qui furent échangées entre eux: «Où allez-vous? -- À Picolata.» Zermah retint ce nom, tout en se disant que Squambô avait intérêt à ne point faire connaître sa destination véritable. «D'où venez-vous? -- De Jacksonville. -- Y a-t-il du nouveau? -- Non. -- Rien de la flottille de Dupont? -- Rien. -- On n'en a pas eu de nouvelles depuis l'attaque de Fernandina et du fort Clinch? -- Non. -- Pas une canonnière n'a donné dans les passes du Saint-John? -- Pas une. -- D'où viennent ces lueurs que nous avons entrevues, ces détonations qui se sont fait entendre dans le Nord, pendant que nous étions mouillés, en attendant le flot? -- C'est une attaque qui a été faite, cette nuit, contre la plantation de Camdless-Bay. -- Par les nordistes?... -- Non!... Par la milice de Jacksonville. Le propriétaire avait voulu résister aux ordres du Comité... -- Bien!... Bien!... Il s'agit de ce James Burbank... un enragé abolitionniste!... -- Précisément. -- Et qu'en est-il résulté? -- Je ne sais... Je n'ai vu cela qu'en passant... Il m'a semblé que tout était en flammes!» En cet instant, un faible cri s'échappa des lèvres de l'enfant... Zermah lui mit la main sur la bouche, au moment où les doigts de l'Indien s'approchaient de son cou. L'officier, juché sur la passerelle du steam-boat, n'avait rien entendu. «Est-ce que Camdless-Bay a été attaquée à coups de canon? demanda- t-il. -- Je ne le pense pas. -- Pourquoi donc ces trois détonations que nous avons entendues et qui semblaient venir du côté de Jacksonville? -- Je ne puis le dire. -- Ainsi, le Saint-John est libre encore depuis Picolata jusqu'à son embouchure? -- Entièrement libre, et vous pouvez le descendre sans avoir rien à craindre des canonnières. -- C'est bon. -- Au large!» Un ordre fut envoyé à la machine, et le steam-boat allait se remettre en marche. «Un renseignement? demanda Squambô à l'officier. -- Lequel? -- La nuit est très noire... Je ne m'y reconnais guère... Pouvez- vous me dire où je suis? -- À la hauteur de la Crique-Noire. -- Merci.» Les aubes battirent la surface du fleuve, après que l'embarcation se fut écartée de quelques brasses. Le steam-boat s'effaça peu à peu dans la nuit, laissant derrière lui une eau profondément troublée par le choc de ses roues puissantes. Squambô, maintenant seul au milieu du fleuve, se rassit à l'arrière du canot et donna l'ordre de pagayer. Il connaissait sa position, et, revenant sur tribord, il se lança vers l'échancrure au fond de laquelle s'ouvrait la Crique-Noire. Que ce fût en ce lieu d'un si difficile accès que l'Indien allait se réfugier, Zermah n'en pouvait plus douter, et peu importait qu'elle en fût instruite. Comment eût-elle pu le faire savoir à son maître, et comment organiser des recherches au milieu de cet impénétrable labyrinthe? Au delà de la crique, d'ailleurs, les forêts du comté de Duval n'offraient-elles pas toutes facilités de déjouer les poursuites, dans le cas où James Burbank et les siens fussent parvenus à se jeter à travers la lagune? Il en était encore de cette partie occidentale de la Floride comme d'un pays perdu, sur lequel il eût été presque impossible de relever une piste. En outre, il n'était pas prudent de s'y aventurer. Les Séminoles, errant sur ces territoires forestiers ou marécageux, ne laissaient pas d'être redoutables. Ils pillaient volontiers les voyageurs qui tombaient entre leurs mains et les massacraient, lorsque ceux-ci essayaient de se défendre. Une affaire singulière, dont on avait beaucoup parlé, s'était même passée dernièrement dans la partie supérieure du comté, un peu au nord-ouest de Jacksonville. Une douzaine de Floridiens, qui se rendaient au littoral sur le golfe du Mexique, avaient été surpris par une tribu de Séminoles. S'ils ne furent pas mis à mort jusqu'au dernier, c'est qu'ils ne firent aucune résistance, et d'ailleurs à dix contre un, c'eût été inutile. Ces braves gens furent donc consciencieusement fouillés et volés de tout ce qu'ils possédaient, même de leurs habits. De plus, sous menace de mort, défense leur fut faite de jamais reparaître sur ces territoires dont les Indiens revendiquent encore l'entière propriété. Et, pour les reconnaître, dans le cas où ils enfreindraient cet ordre, le chef de la bande employa un procédé très simple. Il les fit tatouer au bras d'un signe bizarre, d'une marque faite avec le suc d'une plante tinctoriale au moyen d'une pointe d'aiguille, et qui ne pouvait plus s'effacer. Puis, les Floridiens furent renvoyés, sans autre mauvais traitement. Ils ne rentrèrent dans les plantations du nord qu'en assez piteux état, - - poinçonnés, pour ainsi dire, aux armes de la tribu indienne et peu désireux, on le comprend, de retomber entre les mains de ces Séminoles, qui, cette fois, les massacreraient sans pitié pour faire honneur à leur signature. En tout autre temps, les milices du comté de Duval n'eussent pas laissé impuni un tel attentat. Elles se seraient jetées à la poursuite des Indiens. Mais, à cette époque, il y avait autre chose à faire que de recommencer une expédition contre ces nomades. La crainte de voir le pays envahi par les troupes fédérales dominait tout. Ce qui importait, c'était d'empêcher qu'elles devinssent maîtresses du Saint-John, et, avec lui, des régions qu'il arrose. Or, on ne pouvait rien distraire des forces sudistes, disposées depuis Jacksonville jusqu'à la frontière géorgienne. Il serait temps, plus tard, de se mettre en campagne contre les Séminoles, enhardis par la guerre civile au point qu'ils se hasardaient sur ces territoires du nord, dont on croyait les avoir pour jamais chassés. On ne se contenterait plus alors de les refouler dans les marais des Everglades, on tenterait de les détruire jusqu'au dernier. En attendant, il était dangereux de s'aventurer sur les territoires situés dans l'ouest de la Floride, et, si jamais James Burbank devait porter de ce côté ses recherches, ce serait un nouveau danger ajouté à tous ceux que comportait une expédition de ce genre. Cependant l'embarcation avait rallié la rive gauche du fleuve. Squambô, se sachant à la hauteur de la Crique-Noire qui donne accès aux eaux du Saint-John, ne craignait plus de s'échouer sur quelque haut-fond. Aussi, cinq minutes après, l'embarcation s'était-elle engagée sous le sombre dôme des arbres, au milieu d'une obscurité plus profonde qu'elle ne l'était à la surface du fleuve. Quelque habitude qu'eût Squambô de se diriger à travers les lacets de cette lagune, il n'aurait pu y réussir dans ces conditions. Mais, ne pouvant plus être aperçu, pourquoi se serait-il interdit d'éclairer sa route? Une branche résineuse fut coupée à un arbre des berges, puis allumée à l'avant de l'embarcation. Sa lueur fuligineuse devait suffire à l'oeil exercé de l'Indien pour reconnaître les passes. Pendant une demi-heure environ, il s'enfonça à travers les méandres de la crique, et il arriva enfin à l'îlot du blockhaus. Zermah dut débarquer alors. Accablée de fatigue, la petite fille dormait entre ses bras. Elle ne se réveilla pas, même quand la métisse franchit la poterne du fortin et qu'elle eut été enfermée dans une des chambres attenant au réduit central. Dy, enveloppée d'une couverture qui traînait dans un coin, fut couchée sur une sorte de grabat. Zermah veilla près d'elle. II Singulière opération Le lendemain, 3 mars, à huit heures du matin, Squambô entra dans la chambre où Zermah avait passé la nuit. Il apportait quelque nourriture, -- du pain, un morceau de venaison froide, des fruits, un broc de bière assez forte, une cruche d'eau, et aussi différents ustensiles de table. En même temps, un des Noirs plaçait dans un coin un vieux meuble, pour servir de toilette et de commode, avec un peu de linge, draps, serviettes, et autres menus objets, dont la métisse pourrait faire usage pour la petite fille et pour elle-même. Dy dormait encore. D'un geste, Zermah avait supplié, Squambô de ne point la réveiller. Lorsque le Noir fut sorti, Zermah, s'adressant à l'Indien, dit à voix basse: «Que veut-on faire de nous? -- Je ne sais, répondit Squambô. -- Quels ordres avez-vous reçus de Texar? -- Qu'ils soient venus de Texar ou de tout autre, répliqua l'Indien, les voici, et vous ferez bien de vous y conformer. Tant que vous serez ici, cette chambre sera la vôtre, et vous serez renfermée durant la nuit dans le réduit du fortin. -- Et le jour?... -- Vous pourrez aller et venir à l'intérieur de l'enclos. -- Tant que nous serons ici?... répondit Zermah. Puis-je savoir où nous sommes? -- Là où j'avais ordre de vous conduire. -- Et nous y resterons?... -- J'ai dit ce que j'avais à dire, répliqua l'Indien. Inutile maintenant de me parler. Je ne répondrai plus.» Et Squambô, qui devait effectivement s'en tenir à ce court échange de paroles, quitta la chambre, laissant la métisse seule auprès de l'enfant. Zermah regarda la petite fille. Quelques larmes lui vinrent aux yeux, larmes qu'elle essuya aussitôt. À son réveil, il ne fallait pas que Dy s'aperçût qu'elle eût pleuré. Il importait que l'enfant s'accoutumât peu à peu à sa nouvelle situation -- très menacée, peut-être, car on pouvait s'attendre à tout de la part de l'Espagnol. Zermah réfléchissait à ce qui s'était passé depuis la veille. Elle avait bien vu Mme Burbank et Miss Alice remonter la rive, pendant que l'embarcation s'en éloignait. Leurs appels désespérés, leurs cris déchirants, étaient arrivés jusqu'à elles. Mais, avaient- elles pu regagner Castle-House, reprendre le tunnel, pénétrer dans l'habitation assiégée, faire connaître à James Burbank et à ses compagnons quel nouveau malheur venait de les frapper? Ne pouvaient-elles avoir été prises par les gens de l'Espagnol, entraînées loin de Camdless-Bay, tuées, peut-être? S'il en était ainsi, James Burbank ignorerait que la petite fille eût été enlevée avec Zermah. Il croirait que sa femme, Miss Alice, l'enfant, la métisse, avaient pu s'embarquer à la crique Marino, atteindre le refuge du Roc-des-Cèdres, où elles devaient être en sûreté. Il ne ferait alors aucune recherche immédiate pour les retrouver!... Et, en admettant que Mme Burbank et Miss Alice eussent pu rentrer à Castle-House, que James Burbank fût instruit de tout, n'était-il pas à craindre que l'habitation eût été envahie par les assaillants, pillée, incendiée, détruite? Dans ce cas, qu'étaient devenus ses défenseurs? Prisonniers ou morts dans la lutte, Zermah ne pouvait plus attendre aucune assistance de leur part. Quand même les nordistes seraient devenus maîtres du Saint-John, elle était perdue. Gilbert Burbank ni Mars n'apprendraient, l'un que sa soeur, l'autre que sa femme, étaient gardées dans cet îlot de la Crique-Noire! Eh bien, si cela était, si Zermah ne devait plus compter que sur elle, son énergie ne l'abandonnerait pas. Elle ferait tout pour sauver cette enfant, qui n'avait peut-être plus qu'elle au monde. Sa vie se concentrerait sur cette idée: fuir! Pas une heure ne s'écoulerait sans qu'elle s'occupât d'en préparer les moyens. Et pourtant, était-il possible de sortir du fortin, surveillé par Squambô et ses compagnons, d'échapper aux deux féroces limiers qui rôdaient autour de l'enclos, de fuir cet îlot perdu dans les mille détours de la lagune? Oui, on le pouvait, mais à la condition d'y être secrètement aidé par un des esclaves de l'Espagnol, qui connût parfaitement les passes de la Crique-Noire. Pourquoi l'appât d'une forte récompense ne déciderait-il pas l'un de ces hommes à seconder Zermah dans cette évasion?... C'est à cela qu'allaient tendre tous les efforts de la métisse. Cependant la petite Dy venait de se réveiller. Le premier mot qu'elle prononça fut pour appeler sa mère. Ses regards se portèrent ensuite autour de la chambre. Le souvenir des événements de la veille lui revint. Elle aperçut la métisse et accourut près d'elle. «Bonne Zermah!... Bonne Zermah!... murmurait la petite fille. J'ai peur... j'ai peur!... -- Il ne faut pas avoir peur, ma chérie! -- Où est maman?... -- Elle viendra... bientôt!... Nous avons été obligées de nous sauver... tu sais bien!... Nous sommes à l'abri maintenant!... Ici, il n'y a plus rien à craindre!... Dès qu'on aura secouru M. Burbank, il se hâtera de nous rejoindre!...» Dy regardait Zermah comme pour lui dire: «Est-ce bien vrai? -- Oui! répondit Zermah qui voulait à tout prix rassurer l'enfant. Oui! M. Burbank nous a dit de l'attendre ici!... -- Mais ces hommes qui nous ont emportées dans leur bateau?... reprit la petite fille. -- Ce sont les serviteurs de M. Harvey, ma chérie!... Tu sais, M. Harvey, l'ami de ton papa, qui demeure à Jacksonville!... Nous sommes dans son cottage de Hampton-Red! -- Et maman, et Alice, qui étaient avec nous, pourquoi ne sont- elles pas ici?... -- M. Burbank les a rappelées au moment où elles allaient s'embarquer... souviens-toi bien!... Dès que ces mauvaises gens auront été chassées de Camdless-Bay, on viendra nous chercher!... Voyons!... Ne pleure pas!... N'aie plus peur, ma chérie, même si nous restons ici pendant quelques jours!... Nous y sommes bien cachées, va!... Et, maintenant, viens que je fasse ta petite toilette!» Dy ne cessait de regarder obstinément Zermah, et, quoique la métisse eût dit cela, un gros soupir s'échappa de ses lèvres. Elle n'avait pu, comme d'habitude, sourire à son réveil. Il importait donc, avant tout, de l'occuper, de la distraire. C'est à quoi Zermah s'appliqua, avec la plus tendre sollicitude. Elle lui fit sa toilette avec autant de soin que si l'enfant eût été dans sa jolie chambre de Castle-House, en même temps qu'elle essayait de l'amuser par ses histoires. Puis Dy mangea un peu, et Zermah partagea ce premier déjeuner avec elle. «Maintenant, ma chérie, si tu le veux, nous allons faire un tour au-dehors... dans l'enclos... -- Est-ce que c'est bien beau, le cottage de M. Harvey? demanda l'enfant. -- Beau?... Non!... répondit Zermah. C'est, je crois, une vieille bicoque! Pourtant, il y a des arbres, des cours d'eau, de quoi nous promener enfin!... Nous n'y resterons que quelques jours, d'ailleurs, et, si tu ne t'y es pas trop ennuyée, si tu as été bien sage, ta maman sera contente! -- Oui, bonne Zermah... oui!...» répondit la petite fille. La porte de la chambre n'était point fermée à clef. Zermah prit la main de l'enfant, et toutes deux sortirent. Elles se trouvèrent d'abord dans le réduit central, qui était sombre. Un instant après, elles se promenaient en pleine lumière; à l'abri du feuillage des grands arbres que perçaient les rayons du soleil. L'enclos n'était pas vaste -- un acre environ, dont le blockhaus occupait la plus grande portion. La palissade qui l'entourait ne permit pas à Zermah d'aller reconnaître la disposition de l'îlot au milieu de cette lagune. Tout ce qu'elle put observer à travers la vieille poterne, c'est qu'un assez large canal, aux eaux troubles, le séparait des îlots voisins. Une femme et un enfant ne pourraient donc que très difficilement s'en échapper. Au cas même où Zermah eût pu s'emparer d'une embarcation, comment fût-elle sortie de ces interminables détours? Ce qu'elle ignorait aussi, c'est que Texar et Squambô en connaissaient seuls les passes. Les Noirs, au service de l'Espagnol, ne quittaient pas le fortin. Ils n'en étaient jamais sortis. Ils ne savaient même pas où les gardait leur maître. Pour retrouver la rive du Saint-John, comme pour atteindre les marais qui confinent à la crique dans l'ouest, il eût fallu se fier au hasard. Or, s'en remettre à lui, n'était- ce pas courir à une perte certaine? D'ailleurs, pendant les jours suivants, Zermah, se rendant compte de la situation, vit bien qu'elle n'aurait probablement aucune aide à espérer des esclaves de Texar. C'étaient pour la plupart des Nègres à demi-abrutis, d'aspect peu rassurant. Si l'Espagnol ne les tenait pas à la chaîne, ils n'en étaient pas plus libres pour cela. Suffisamment nourris des produits de l'îlot, adonnés aux liqueurs fortes dont Squambô ne leur ménageait pas trop parcimonieusement la ration, plus spécialement destinés à la garde du blockhaus et à sa défense le cas échéant, ils n'auraient eu aucun intérêt à changer cette existence pour une autre. La question de l'esclavage, qui se débattait à quelques milles de la Crique-Noire, n'était pas pour les passionner. Recouvrer leur liberté? À quoi bon, et qu'en eussent-ils fait? Texar leur assurait l'existence. Squambô ne les maltraitait point, bien qu'il fût homme à casser la tête au premier qui s'aviserait de la relever. Ils n'y songeaient même pas. C'étaient des brutes, inférieures aux deux limiers qui rôdaient autour du fortin. Il n'y a aucune exagération, en effet, à dire que ces animaux les dépassaient en intelligence. Ils connaissaient, eux, tout l'ensemble de la crique. Ils en traversaient à la nage les passes multiples. Ils couraient d'un îlot à un autre, servis par un instinct merveilleux qui les empêchait de s'égarer. Leurs aboiements retentissaient parfois jusque sur la rive gauche du fleuve, et, d'eux-mêmes, ils rentraient au blockhaus dès la tombée de la nuit. Nulle embarcation n'aurait pu pénétrer dans la Crique- Noire, sans être immédiatement signalée par ces gardiens redoutables. Sauf Squambô et Texar, personne n'aurait pu quitter le fortin, sans risquer d'être dévoré par ces sauvages descendants des chiens caraïbes. Lorsque Zermah eut observé comment la surveillance s'exerçait autour de l'enclos, quand elle vit qu'elle ne devait attendre aucun secours de ceux qui la gardaient, toute autre, moins courageuse qu'elle, moins énergique, eût désespéré. Il n'en fut rien. Ou les secours lui arriveraient du dehors, et, dans ce cas, ils ne pouvaient venir que de James Burbank, s'il était libre d'agir, ou de Mars, si le métis apprenait dans quelles conditions sa femme avait disparu. À leur défaut, elle ne devait compter que sur elle-même pour le salut de la petite-fille. Elle ne faillirait pas à cette tâche. Zermah, absolument isolée au fond de cette lagune, ne se voyait entourée que de figures farouches. Toutefois, elle crut remarquer qu'un des Noirs, jeune encore, la regardait avec quelque commisération. Y avait-il là un espoir? Pourrait-elle se confier à lui, lui indiquer la situation de Camdless-Bay, l'engager à s'échapper pour se rendre à Castle-House? C'était douteux. D'ailleurs, Squambô surprit sans doute ces marques d'intérêt de la part de l'esclave, car celui-ci fut tenu à l'écart. Zermah ne le rencontra plus pendant ses promenades à travers l'enclos. Plusieurs jours se passèrent sans amener aucun changement dans la situation. Du matin au soir, Zermah et Dy avaient toute liberté d'aller et venir. La nuit, bien que Squambô ne les enfermât pas dans leur chambre, elles n'auraient pu quitter le réduit central. L'Indien ne leur parlait jamais. Aussi Zermah avait-elle dû renoncer à l'interroger. Pas un seul instant il ne quittait l'îlot. On sentait que sa surveillance s'exerçait à toute heure. Les soins de Zermah se reportèrent donc sur l'enfant, qui demandait instamment à revoir sa mère. «Elle viendra!... lui répondait Zermah. J'ai eu de ses nouvelles!... Ton père doit venir aussi, ma chérie; avec Miss Alice...» Et, quand elle avait ainsi répondu, la pauvre créature ne savait plus qu'imaginer. Alors elle s'ingéniait à distraire la petite fille, qui montrait plus de raison que n'en comportait son âge. Le 4, le 5, le 6 mars s'étaient écoulés, cependant. Bien que Zermah eût cherché à entendre si quelque détonation lointaine n'annonçait pas la présence de la flottille fédérale sur les eaux du Saint-John, aucun bruit n'était arrivé jusqu'à elle. Tout était silence au milieu de la Crique-Noire. Il fallait en conclure que la Floride n'appartenait pas encore aux soldats de l'Union. Cela inquiétait la métisse au plus haut point. À défaut de James Burbank et des siens, pour le cas où ils auraient été mis dans l'impossibilité d'agir, ne pouvait-elle au moins attendre l'intervention de Gilbert et de Mars? Si leurs canonnières eussent été maîtresses du fleuve, ils en auraient fouillé les rives, ils auraient su arriver jusqu'à l'îlot. N'importe qui, du personnel de Camdless-Bay, les eût instruits de ce qui s'était passé. Et rien n'indiquait un combat sur les eaux du fleuve. Ce qui était singulier, aussi, c'est que l'Espagnol ne s'était pas encore montré une seule fois au fortin, ni de jour ni de nuit. Du moins, Zermah n'avait rien observé qui fût de nature à le faire supposer. Pourtant, à peine dormait-elle, et ces longues heures d'insomnie, elle les passait à écouter -- inutilement jusqu'alors. D'ailleurs, qu'aurait-elle pu faire, si Texar fût venu à la Crique-Noire, s'il l'eût fait comparaître devant lui? Est-ce qu'il aurait écouté ses supplications ou ses menaces? La présence de l'Espagnol n'était-elle pas plus à craindre que son absence? Or, pour la millième fois, Zermah songeait à tout cela dans la soirée du 6 mars. Il était environ onze heures. La petite Dy dormait d'un sommeil assez paisible. La chambre, qui leur servait de cellule à toutes deux, était plongée dans une obscurité profonde. Aucun bruit ne se propageait au-dedans, si ce n'est parfois, le sifflement de la brise à travers les ais vermoulus du blockhaus. À ce moment, la métisse crut entendre marcher à l'intérieur du réduit. Elle supposa d'abord que ce devait être l'Indien qui regagnait sa chambre, située en face de la sienne, après avoir fait sa ronde habituelle autour de l'enclos. Zermah surprit alors quelques paroles que deux individus échangeaient. Elle s'approcha de la porte, elle prêta l'oreille, elle reconnut la voix de Squambô, et presque aussitôt la voix de Texar. Un frisson la saisit. Que venait faire l'Espagnol au fortin à cette heure? S'agissait-il de quelque nouvelle machination contre la métisse et l'enfant? Allaient-elles être arrachées de leur chambre, transportées en quelque autre retraite plus ignorée, plus impénétrable encore que cette Crique-Noire? Toutes ces suppositions se présentèrent en un instant à l'esprit de Zermah... Puis, son énergie reprenant le dessus, elle s'appuya près de la porte, elle écouta. «Rien de nouveau? disait Texar. -- Rien, maître, répliquait Squambô. -- Et Zermah? -- J'ai refusé de répondre à ses demandes. -- Des tentatives ont-elles été faites pour arriver jusqu'à elle depuis l'affaire de Camdless-Bay? -- Oui, mais aucune n'a réussi.» À cette réponse, Zermah comprit que l'on s'était mis à sa recherche. Qui donc? «Comment l'as-tu appris? demanda Texar. -- Je suis allé plusieurs fois jusqu'à la rive du Saint-John, répondit l'Indien, et, il y a quelques jours, j'ai observé qu'une barque rôdait à l'ouvert de la Crique-Noire. Il est même arrivé que deux hommes ont débarqué sur l'un des îlots de la rive. -- Quels étaient ces hommes? -- James Burbank et Walter Stannard!» Zermah pouvait à peine contenir son émotion. C'étaient James Burbank et Stannard. Ainsi les défenseurs de Castle-House n'avaient pas tous péri dans l'attaque de la plantation. Et, s'ils avaient commencé leurs recherches, c'est qu'ils connaissaient l'enlèvement de l'enfant et de la métisse. Et, s'ils le connaissaient, c'est que Mme- -Burbank et Miss Alice avaient pu le leur dire. Toutes deux vivaient aussi. Toutes deux avaient pu rentrer à Castle-House, après avoir entendu le dernier cri jeté par Zermah, qui appelait à son secours contre Texar. James Burbank était donc au courant de ce qui s'était passé. Il savait le nom du misérable. Peut-être même soupçonnait-il quel endroit servait de retraite à ses victimes? Il saurait enfin parvenir jusqu'à elles! Cet enchaînement de faits se fit instantanément dans l'esprit de Zermah. Elle fut pénétrée d'un espoir immense -- espoir qui s'évanouit presque aussitôt, quand elle entendit l'Espagnol répondre: «Oui! Qu'ils cherchent, ils ne trouveront pas! Dans quelques jours, du reste, James Burbank ne sera plus à craindre!» Ce que signifiaient ces paroles, la métisse ne pouvait le comprendre. En tout cas de la part de l'homme, auquel obéissait le Comité de Jacksonville, ce devait être une redoutable menace. «Et maintenant, Squambô, j'ai besoin de toi pour une heure, dit alors l'Espagnol. -- À vos ordres, maître. -- Suis-moi!» Un instant après, tous deux s'étaient retirés dans la chambre occupée par l'Indien. Qu'allaient-ils y faire? N'y avait-il pas là quelque secret dont Zermah aurait à profiter? Dans sa situation, elle ne devait rien négliger de ce qui pourrait la servir. On le sait, la porte de la chambre de la métisse n'était point fermée, même pendant la nuit. Cette précaution eût été inutile d'ailleurs, car le réduit était clos intérieurement, et Squambô en gardait la clef sur lui. Il était donc impossible de sortir du blockhaus, et, par conséquent, de tenter une évasion. Ainsi Zermah put ouvrir la porte de sa chambre et s'avancer en retenant sa respiration. L'obscurité était profonde. Quelques lueurs seulement venaient de la chambre de l'Indien. Zermah s'approcha de la porte et regarda par l'interstice des ais disjoints. Or, ce qu'elle vit était assez singulier pour qu'il lui fût impossible d'en comprendre la signification. Bien que la chambre ne fût éclairée que par un bout de chandelle résineuse, cette lumière suffisait à l'Indien, occupé alors d'un travail assez délicat. Texar était assis devant lui, sa casaque de cuir retirée, son bras gauche mis à nu, étendu sur une petite table, sous la clarté même de la résine. Un papier, de forme bizarre, percé de petits trous, avait été placé sur la partie interne de son avant-bras. Au moyen d'une fine aiguille, Squambô lui piquait la peau à chaque place marquée par les trous du papier. C'était une opération de tatouage que pratiquait l'Indien -- opération à laquelle il devait être fort expert en sa qualité de Séminole. Et, en effet, il la faisait avec assez d'adresse et de légèreté de main pour que l'épiderme fût seulement touché par la pointe de l'aiguille, sans que l'Espagnol éprouvât la moindre douleur. Lorsque cela fut achevé, Squambô enleva le papier; puis, prenant quelques feuilles d'une plante que Texar avait apportée, il en frotta l'avant-bras de son maître. Le suc de cette plante, introduit dans les piqûres d'aiguille, ne laissa pas de causer une vive démangeaison à l'Espagnol, qui n'était pas homme à se plaindre pour si peu. L'opération terminée, Squambô rapprocha la résine de la partie tatouée. Un dessin rougeâtre apparut nettement alors sur la peau de l'avant-bras de Texar. Ce dessin reproduisait exactement celui que les trous d'aiguille formaient sur le papier. Le décalque avait été fait avec une exactitude parfaite. C'étaient une série de lignes entrecroisées, représentant une des figures symboliques des croyances séminoles. Cette marque ne devait plus s'effacer du bras sur lequel Squambô venait de l'imprimer. Zermah avait tout vu, et, comme il a été dit, sans y rien comprendre. Quel intérêt pouvait avoir Texar à s'orner de ce tatouage? Pourquoi ce «signe particulier», pour emprunter un mot au libellé des passeports? Voulait-il donc passer pour un Indien? Ni son teint ni le caractère de sa personne ne l'eussent permis. Ne fallait-il pas plutôt voir une corrélation entre cette marque et celle qui avait été dernièrement imposée à ces quelques voyageurs floridiens tombés dans un parti de Séminoles vers le nord du comté? Et, par là, Texar voulait-il encore avoir la possibilité d'établir un de ces inexplicables alibis dont il avait tiré si bon parti jusqu'alors? Peut-être, en effet, était-ce un de ces secrets inhérents à sa vie privée et que révélerait l'avenir? Autre question qui se présenta à l'esprit de Zermah. L'Espagnol n'était-il donc venu au blockhaus que pour mettre à profit l'habileté de Squambô en matière de tatouage? Cette opération achevée, allait-il quitter la Crique-Noire pour retourner dans le nord de la Floride et sans doute à Jacksonville, où ses partisans étaient encore les maîtres? Son intention n'était-elle pas plutôt de rester au blockhaus jusqu'au jour, de faire comparaître la métisse devant lui, de prendre quelque nouvelle décision relative à ses prisonnières? À cet égard Zermah fut promptement rassurée. Elle avait rapidement regagné sa chambre, au moment où l'Espagnol se levait pour rentrer dans le réduit. Là, blottie contre la porte, elle écoutait les quelques paroles qui s'échangeaient entre l'Indien et son maître. «Veille avec plus de soin que jamais, disait Texar. -- Oui, répondit Squambô. Cependant, si nous étions serrés de près à la Crique-Noire par James Burbank... -- James Burbank, je te le répète, ne sera plus à redouter dans quelques jours. D'ailleurs, s'il le fallait, tu sais où la métisse et l'enfant devraient être conduites... là où j'aurais à te rejoindre? -- Oui, maître, reprit Squambô, car il faut aussi prévoir le cas où Gilbert, le fils de James Burbank, et Mars, le mari de Zermah... -- Avant quarante-huit heures, ils seront en mon pouvoir, répondit Texar, et quand je les tiendrai...» Zermah n'entendit pas la fin de cette phrase si menaçante pour son mari, pour Gilbert. Texar et Squambô sortirent alors du fortin, dont la porte se referma sur eux. Quelques instants plus tard, le squif, conduit par l'Indien, quittait l'îlot, se dirigeait à travers les sombres sinuosités de la lagune, rejoignait une embarcation qui attendait l'Espagnol à l'ouverture de la crique sur le Saint-John. Squambô et son maître se séparèrent alors, après dernières recommandations faites. Puis Texar, emporté par le jusant, descendit rapidement dans la direction de Jacksonville. Ce fut là qu'il arriva au petit jour, et à temps pour mettre ses projets à exécution. En effet, à quelques jours de là, Mars disparaissait sous les eaux du Saint-John et Gilbert Burbank était condamné à mort. III La veille C'était le 11 mars, dans la matinée, que Gilbert Burbank avait été jugé par le Comité de Jacksonville. C'était le soir même que son père venait d'être mis en état d'arrestation par ordre dudit Comité. C'était le surlendemain que le jeune officier devait être passé par les armes, et, sans doute, James Burbank, accusé d'être son complice, condamné à la même peine, mourrait avec lui! On le sait, Texar tenait le Comité dans sa main. Sa volonté seule y faisait loi. L'exécution du père et du fils ne serait que le prélude des sanglants excès auxquels allaient se porter les petits Blancs, soutenus par la populace, contre les nordistes de l'État de Floride et ceux qui partageaient leurs idées sur la question de l'esclavage. Que de vengeances personnelles s'assouviraient ainsi sous le voile de la guerre civile! Rien que la présence des troupes fédérales pourrait les arrêter. Mais arriveraient-elles, et surtout arriveraient-elles avant que ces premières victimes eussent été sacrifiées à la haine de l'Espagnol? Malheureusement, il y avait lieu d'en douter. , ' ' 1 , ' ' 2 . 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