La seconde journée du combat naval de Hampton-Road, en effet,
avait été bien différente de la première. Le matin du 9 mars, au
moment où le -Virginia -se disposait à attaquer le -Minnesota,
-l'une des deux frégates fédérales, un ennemi, dont il ne
soupçonnait même pas la présence, s'offrit à lui. Singulière
machine, qui s'était détachée du flanc de la frégate, «une boîte à
fromage posée sur un radeau», dirent les confédérés. Cette boîte à
fromage, c'était le -Monitor, -commandé par le lieutenant Warden.
Il avait été envoyé dans ces parages pour détruire les batteries
du Potomac. Mais, arrivé à l'embouchure du James-River, le
lieutenant Warden, ayant entendu le canon de Hampton-Road, pendant
la nuit, avait conduit le -Monitor -sur le lieu du combat.
Placés à dix mètres l'un de l'autre, ces deux formidables engins
de guerre se canonnèrent pendant quatre heures, et ils
s'abordèrent, ce fut sans grand résultat. Enfin, le -Virginia,
-atteint à sa ligne de flottaison et menacé de sombrer, dut fuir
dans la direction de Norfolk. Le -Monitor, -qui devait couler lui-
même neuf mois plus tard, avait complètement vaincu son rival.
Grâce à lui, le gouvernement fédéral venait de reprendre toute sa
supériorité sur les eaux de Hampton-Road.
«Non, mon père, dit Gilbert, en achevant son récit, notre escadre
n'est point rappelée dans le Nord. Les six canonnières de Stevens
sont mouillées devant la barre du Saint-John. Je vous le répète,
dans trois jours au plus tard, nous serons maîtres de
Jacksonville!
-- Tu vois bien, Gilbert, répondit M. Burbank, qu'il faut attendre
et retourner à ton bord! Mais, pendant que tu te dirigeais vers
Camdless-Bay, ne crains-tu pas d'avoir été suivi?...
-- Non, mon père, répondit le jeune lieutenant. Mars et moi, nous
avons dû échapper à tous les regards.
-- Et cet homme, qui est venu t'apprendre ce qui s'était passé à
la plantation, l'incendie, le pillage, la maladie de ta mère, qui
est-il?
-- Il m'a dit être un des gardiens qui ont été chassés du phare de
Pablo, et il venait prévenir le commandant Stevens du danger que
couraient les nordistes dans cette partie de la Floride.
-- Il n'était pas instruit de ta présence à bord?
-- Non, et il en a paru même fort surpris, répondit le jeune
lieutenant. Mais pourquoi ces questions, mon père?
-- C'est que je redoute toujours quelque piège de la part de
Texar. Il fait plus que soupçonner, il sait que tu sers dans la
marine fédérale. Il a pu apprendre que tu étais sous les ordres du
commandant Stevens. S'il avait voulu t'attirer ici...
-- Ne craignez rien, mon père. Nous sommes arrivés à Camdless-Bay,
sans avoir été vus en remontant le fleuve, et il en sera de même
lorsque nous le descendrons...
-- Pour retourner à ton bord... non ailleurs!
-- Je vous l'ai promis, mon père. C'est à notre bord que Mars et
moi nous serons rentrés avant le jour.
-- À quelle heure partirez-vous?
-- Au renversement de la marée, c'est-à-dire vers deux heures et
demie du matin.
-- Qui sait? reprit M. Carrol. Peut-être les canonnières de
Stevens ne seront-elles pas retenues pendant trois jours encore
devant la barre du Saint-John?
-- Oui!... il suffit que le vent du large fraîchisse pour donner
assez d'eau sur la barre, répondit le jeune lieutenant. Ah! dût-il
souffler en tempête, qu'il souffle donc! Que nous ayons enfin
raison de ces misérables!... Et alors...
-- Je tuerai Texar», répéta Mars.
Il était un peu plus de minuit. Gilbert et Mars ne devaient pas
quitter Castle-House avant deux heures, puisqu'il fallait attendre
que la marée descendante leur permît de rejoindre la flottille du
commandant Stevens. L'obscurité serait très profonde, et il y
avait bien des chances pour qu'ils pussent passer inaperçus,
quoique de nombreuses embarcations eussent pour mission de
surveiller le cours du Saint-John, en aval de Camdless-Bay.
Le jeune officier remonta alors près de sa mère. Il trouva Miss
Alice assise à son chevet. Mme Burbank, brisée par le dernier
effort qu'elle venait de faire, était tombée dans une sorte
d'assoupissement très douloureux, à en juger par les sanglots qui
s'échappaient de sa poitrine.
Gilbert ne voulut pas troubler cet état de torpeur où il y avait
plus d'abattement que de sommeil. Il s'assit près du lit, après
que Miss Alice lui eut fait signe de ne pas parler. Là,
silencieusement, ils veillèrent ensemble cette pauvre femme que le
malheur n'avait pas fini de frapper peut-être! Avaient-ils besoin
de paroles pour échanger leurs pensées? Non! Ils souffraient de la
même souffrance, ils se comprenaient sans rien dire, ils se
parlaient par le coeur.
Enfin, l'heure de quitter Castle-House arriva. Gilbert tendit la
main à Miss Alice, et tous deux se penchèrent sur Mme Burbank,
dont les yeux à demi fermés ne purent les voir.
Puis, Gilbert pressa de ses lèvres le front de sa mère que la
jeune fille voulut baiser après lui. Mme Burbank éprouva comme un
douloureux tressaillement; mais elle ne vit pas son fils se
retirer, ni Miss Alice le suivre pour lui donner un dernier adieu.
Gilbert et elle retrouvèrent James Burbank et ses amis qui
n'avaient point quitté le hall.
Mars, après être allé observer les environs de Castle-House, y
rentrait à ce moment.
«Il est l'heure de partir, dit-il.
-- Oui, Gilbert, répondit James Burbank. Pars donc!... Nous ne
nous reverrons plus qu'à Jacksonville...
-- Oui! à Jacksonville, et dès demain, si la marée nous permet de
franchir la barre. Quant à Texar...
-- C'est vivant qu'il nous le faut!... Ne l'oublie pas, Gilbert!
-- Oui!... Vivant!...»
Le jeune homme embrassa son père, il serra les mains de son oncle
Carrol de M. Stannard:
«Viens, Mars», dit-il.
Et tous deux, suivant la rive droite du fleuve, le long des berges
de la plantation, marchèrent rapidement pendant une demi-heure.
Ils ne rencontrèrent personne sur la route. Arrivés à l'endroit où
ils avaient laissé leur gig, caché sous un amoncellement de
roseaux, ils s'embarquèrent pour aller prendre le fil du courant
qui devait les entraîner rapidement vers la barre du Saint-John.
XIV
Sur le Saint-John
Le fleuve était alors désert dans cette partie de son cours. Pas
une seule lueur n'apparaissait sur la rive opposée. Les lumières
de Jacksonville se cachaient derrière le coude que fait la crique
de Camdless, en s'arrondissant vers le nord. Leur reflet seul
montait au-dessus et teintait la plus basse couche des nuages.
Bien que la nuit fût sombre, le gig pouvait facilement prendre
direction sur la barre. Comme aucune vapeur ne se dégageait des
eaux du Saint-John, il aurait été facile de le suivre et de le
poursuivre, si quelque embarcation confédérée l'eût attendu au
passage -- ce que Gilbert et son compagnon ne croyaient pas avoir
lieu de craindre.
Tous deux gardaient un profond silence. Au lieu de descendre ce
fleuve, ils auraient voulu le traverser pour aller chercher Texar
jusque dans Jacksonville, pour se rencontrer face à face avec lui.
Et alors, remontant le Saint-John, ils eussent fouillé toutes les
forêts, toutes les criques de ses rives. Où M. James Burbank avait
échoué, ils auraient réussi peut-être. Et pourtant, il n'était que
sage d'attendre. Lorsque les fédéraux seraient maîtres de la
Floride, Gilbert et Mars pourraient agir avec plus de chances de
succès vis-à-vis de l'Espagnol. D'ailleurs, le devoir leur
ordonnait de rejoindre avant le jour la flottille du commandant
Stevens. Si la barre devenait praticable plus tôt qu'on ne
l'espérait, ne fallait-il pas que le jeune lieutenant fût à son
poste de combat, et Mars au sien, pour piloter les canonnières à
travers ce chenal, dont il connaissait la profondeur à tout
instant de la mer montante?
Mars, assis à l'arrière du gig, maniait sa pagaie avec vigueur.
Devant lui, Gilbert observait soigneusement le cours du fleuve en
amont, prêt à signaler tout obstacle ou tout danger qui se
présenterait, barque ou tronc en dérive. Après s'être obliquement
écartée de la rive droite, afin de prendre le milieu du chenal, la
légère embarcation n'aurait plus qu'à suivre le fil du courant, où
elle se maintiendrait d'elle-même. Jusque-là, il suffisait que,
d'un mouvement de la main, Mars forçât sur bâbord ou sur tribord
pour tenir une direction convenable.
Sans doute, mieux eût valu ne point s'éloigner de la sombre
lisière d'arbres et de roseaux gigantesques, qui bordent la rive
droite du Saint-John. À la longer sous la retombée des épaisses
ramures, on risquait moins d'être aperçu. Mais, un peu au-dessous
de la plantation, un coude très accusé de la rive renvoie le
courant vers l'autre bord. Il s'est établi là un large remous, qui
eût rendu la navigation du gig infiniment plus pénible tout en
retardant sa marche. Aussi Mars, ne voyant rien de suspect en
aval, cherchait-il plutôt à s'abandonner aux eaux vives du milieu
qui descendent rapidement vers l'embouchure. Du petit port de
Camdless-Bay jusqu'à l'endroit où la flottille était mouillée au-
dessous de la barre, on comptait de quatre à cinq milles, et, avec
l'aide du jusant, sous la poussée des bras vigoureux de Mars, le
gig ne pouvait être embarrassé de les enlever en deux heures. Il
serait donc de retour, avant que les premières lueurs du jour
eussent éclairé la surface du Saint-John.
Un quart d'heure après leur embarquement, Gilbert et Mars se
trouvaient en plein fleuve. Là, ils purent constater que, si leur
rapidité était considérable, la direction du courant les portait
vers Jacksonville. Peut-être même, inconsciemment, Mars appuyait-
il de ce côté, comme s'il eût été sollicité par quelque
irrésistible attraction. Cependant il fallait éviter ce lieu
maudit, dont les abords devaient être gardés avec plus de soin que
la partie centrale du Saint-John.
«Droit, Mars, droit!» se contenta de dire le jeune officier.
Et le gig dut se maintenir dans le fil du courant, à un quart de
mille de la rive gauche.
Le port de Jacksonville ne se montrait ni sombre ni silencieux,
cependant. De nombreuses lumières couraient sur les quais ou
tremblotaient dans les embarcations à la surface des eaux.
Quelques-unes même se déplaçaient rapidement, comme si une active
surveillance eût été organisée sur un assez large rayon.
En même temps, des chants, mêlés de cris, indiquaient que les
scènes de plaisir ou d'orgie continuaient à troubler la ville.
Texar et ses partisans croyaient-ils donc toujours à la défaite
des nordistes en Virginie et à la retraite possible de la
flottille fédérale? Ou bien profitaient-ils de leurs derniers
jours pour se livrer à tous les excès, au milieu d'une population
ivre de whiskey et de gin?
Quoi qu'il en soit, comme le gig filait toujours dans le lit du
courant, Gilbert avait lieu de croire qu'il serait bientôt à
l'abri des plus grands dangers, du moment qu'il aurait dépassé
Jacksonville, quand, soudain, il fit signe à Mars de s'arrêter. À
moins d'un mille au-dessous du port, il venait d'apercevoir une
longue ligne de taches noires, semées comme une série d'écueils
d'une rive à l'autre du fleuve.
C'était une ligne d'embarcations, embossées en cet endroit, qui
barrait le Saint-John. Évidemment, si les canonnières parvenaient
à franchir la barre, ces embarcations seraient impuissantes à les
arrêter, et elles n'auraient plus qu'à battre en retraite; mais,
pour le cas où des chaloupes fédérales tenteraient de remonter le
fleuve, elles seraient peut-être capables de s'opposer à leur
passage. C'est pour cette raison qu'elles étaient venues former un
barrage pendant la nuit. Toutes étaient immobiles en travers du
Saint-John, soit qu'elles se maintinssent avec leurs avirons, soit
qu'elles fussent mouillées sur leurs grappins. Bien qu'on ne pût
le voir, nul doute qu'elles eussent à bord un assez grand nombre
d'hommes, bien armés pour l'offensive comme pour la défensive.
Toutefois Gilbert fit cette remarque que le chapelet
d'embarcations ne barrait pas encore le fleuve, lorsqu'il l'avait
remonté pour atteindre Camdless-Bay. Cette précaution n'avait donc
été prise que depuis le passage du gig, et peut-être en prévision
d'une attaque dont il n'était point question au moment où le jeune
lieutenant venait de quitter la flottille de Stevens.
Il fallut, dès lors, abandonner le milieu du fleuve, afin de
s'abriter le plus possible le long de la rive droite. Peut-être le
canot resterait-il inaperçu, s'il manoeuvrait à travers le
fouillis des roseaux et dans l'ombre des arbres de la berge. En
tout cas, il n'existait aucun autre moyen d'éviter le barrage du
Saint-John.
«Mars, tâche de pagayer sans bruit jusqu'au moment où nous aurons
dépassé cette ligne, dit le jeune lieutenant.
-- Oui, monsieur Gib.
-- Il y aura sans doute à lutter contre les remous, et s'il faut
te venir en aide...
-- J'y suffirai», répondit Mars.
Et, faisant évoluer le gig, il le ramena rapidement du côté de la
rive droite, lorsqu'il n'était déjà plus qu'à trois cents yards
au-dessus de la ligne d'embossage.
Puisque l'embarcation n'avait pas été aperçue pendant qu'elle
traversait obliquement le fleuve -- et elle aurait pu l'être --
maintenant qu'elle se confondait avec les sombres masses de la
berge, il était impossible qu'elle fût découverte. À moins que
l'extrémité du barrage s'appuyât sur la rive, il était à peu près
certain qu'elle pourrait le franchir. Dans le chenal même du
Saint-John, il eût été plus qu'imprudent de le tenter.
Mars pagayait au milieu d'une obscurité que rendait plus profonde
encore l'épais rideau des arbres. Il évitait soigneusement de
heurter des souches, dont la tête émergeait çà et là, ou de
frapper l'eau trop bruyamment, bien qu'il eût parfois à vaincre un
contre-courant que certaines dérivations des remous rendaient
assez rude. À dériver dans ces conditions, Gilbert éprouverait un
retard d'une heure, sans doute. Mais peu importerait qu'il fit
jour alors; il serait assez près du mouillage des canonnières pour
n'avoir plus rien à craindre de Jacksonville.
Vers quatre heures, le canot était arrivé à la hauteur des
embarcations. Ainsi que l'avait prévu Gilbert, étant donné le peu
de profondeur du fleuve en cet endroit du chenal, le passage avait
été laissé libre le long de la rive. Quelques centaines de pieds
au delà, une pointe, qui faisait saillie sur le Saint-John --
pointe très boisée -- s'abritait confusément sous un massif de
palétuviers et d'énormes bambous.
Il s'agissait de contourner cette pointe, très sombre du côté de
l'amont. En aval, au contraire, les masses de verdure cessaient
brusquement. Le littoral, plus déclive aux approches de l'estuaire
du Saint-John, se découpait en une suite de criques et de
marécages, formant une grève très basse, très découverte. Là, plus
un arbre, plus de rideau obscur, et, par conséquent, les eaux
redevenaient assez claires. Il n'était donc pas impossible qu'un
point noir et mouvant, comme le gig, trop petit pour que deux
hommes pussent s'y coucher, fût aperçu de quelque embarcation
rôdant au large de la pointe.
Au delà, il est vrai, le remous ne se faisait plus sentir. C'était
un courant assez vif, qui longeait la rive sans chercher la
direction du chenal. Si le canot doublait heureusement cette
pointe, il serait rapidement entraîné vers la barre, et il
arriverait en peu de temps au mouillage du commandant Stevens.
Mars se glissait donc le long de la rive avec une extrême
prudence. Ses yeux essayaient de percer les ténèbres, observant le
bas cours du fleuve. Il rasait la berge d'aussi près que possible,
luttant contre le remous qui était encore très violent au revers
de la pointe. La pagaie pliait sous ses bras vigoureux, pendant
que Gilbert, le regard tourné vers l'amont, ne cessait de fouiller
la surface du Saint-John.
Cependant le gig s'approchait peu à peu de la pointe. Quelques
minutes encore, et il en aurait atteint l'extrémité, qui se
prolongeait sous la forme d'une fine langue de sable. Il n'en
était plus qu'à vingt-cinq ou trente yards, quand, soudain, Mars
s'arrêta.
«Es-tu fatigué, demanda le jeune lieutenant, et veux-tu que je te
remplace?...
-- Pas un mot, monsieur Gilbert!» répondit Mars.
Et, en même temps, de deux violents coups de pagaie, il se lança
obliquement, comme s'il eût voulu s'échouer contre la rive.
Aussitôt, dès qu'il fut à portée, il saisit une des branches qui
pendaient sur les eaux; puis, hâlant dessus, il fit disparaître
l'embarcation sous un sombre berceau de verdure. Un instant après,
leur amarre tournée à l'une des racines d'un palétuvier, Gilbert
et Mars, immobiles, se trouvaient au milieu d'une obscurité telle
qu'ils ne pouvaient plus se voir.
Cette manoeuvre n'avait pas duré dix secondes.
Le jeune lieutenant saisit alors le bras de son compagnon, et il
allait lui demander l'explication de cette manoeuvre, lorsque
Mars, tendant le bras à travers le feuillage, montra un point
mouvant sur la partie moins sombre des eaux.
C'était une embarcation conduite par quatre hommes qui remontait
le courant, après avoir doublé la langue de terre, et se dirigeait
de manière à longer la berge au-dessus de la pointe.
Gilbert et Mars eurent alors la même pensée: avant tout et malgré
tout, regagner leur bord. Si leur canot était découvert, ils
n'hésiteraient pas à sauter sur la rive, ils fileraient entre les
arbres, ils s'enfuiraient par la berge jusqu'à la hauteur de la
barre. Là, le jour venu, soit qu'on aperçût leurs signaux de la
plus rapprochée des canonnières, soit qu'ils dussent la rejoindre
à la nage, ils feraient tout ce qu'il était humainement possible
de faire pour revenir à leur poste.
Mais, presque aussitôt, ils allaient comprendre que toute retraite
par terre leur serait coupée.
En effet, lorsque l'embarcation fut arrivée à vingt pieds au plus
du berceau de verdure, une conversation s'établit entre les gens
qui la montaient et une demi-douzaine d'autres, dont les ombres
apparaissaient entre les arbres sur l'arête de la berge.
«Le plus difficile est fait? cria-t-on de terre.
-- Oui, répondit-on du fleuve. Cette pointe à doubler avec marée
descendante, c'est aussi dur que de remonter un rapide!
-- Allez-vous mouiller en cet endroit, maintenant! que nous voilà
débarqués sur la pointe?
-- Sans doute, au milieu du remous... Nous garderons mieux
l'extrémité du barrage.
-- Bien! Pendant ce temps, nous allons surveiller la berge, et, à
moins de se jeter dans le marais, j'imagine que ces coquins auront
quelque peine à nous échapper...
-- Si ce n'est fait déjà?
-- Non! Ce n'est pas possible! Évidemment, ils tenteront de
revenir à leur bord avant le jour. Or, comme ils ne peuvent
franchir la ligne des embarcations, ils essaieront de filer le
long de la rive, et nous serons là pour les arrêter au passage.»
Ces quelques phrases suffisaient à faire comprendre ce qui était
arrivé. Le départ de Gilbert et de Mars devait avoir été signalé,
-- nul doute à cet égard. Si, pendant qu'ils remontaient le fleuve
pour atteindre le port de Camdless-Bay, ils avaient pu échapper
aux embarcations chargées de leur couper la route, maintenant que
le fleuve était barré et qu'on les guettait au retour, il leur
serait bien difficile, sinon impossible, de regagner le mouillage
des canonnières.
En somme, dans ces conditions, le gig se trouvait pris entre les
hommes de l'embarcation et ceux de leurs compagnons qui venaient
de prendre pied sur la pointe. Donc, si la fuite était devenue
impraticable en descendant le fleuve, elle ne l'était pas moins
par cette étroite berge, resserrée entre les eaux du Saint-John et
les marais du littoral.
Ainsi Gilbert venait d'apprendre que son passage avait été signalé
sur le Saint-John. Toutefois, peut-être, ignorait-on que son
compagnon et lui eussent débarqué à Camdless-Bay, et que l'un
d'eux fût le fils de James Burbank, et un officier de la marine
fédérale; l'autre, un de ses matelots. Il n'en était rien,
malheureusement. Le jeune lieutenant ne put plus douter du danger
qui le menaçait, lorsqu'il entendit les dernières phrases que ces
gens échangèrent entre eux.
«Ainsi veillez bien! dit-on de terre.
-- Oui... Oui!... fut-il répondu. Un officier fédéral, c'est de
bonne prise, d'autant plus que cet officier est le propre fils de
l'un de ces damnés nordistes de la Floride!
-- Et ça nous sera payé cher, puisque c'est Texar qui paie!
-- Il est possible, cependant, que nous ne réussissions pas à les
enlever cette nuit, s'ils sont parvenus à se cacher dans quelque
creux de la rive. Mais, au jour, nous en fouillerons si bien tous
les trous qu'un rat d'eau ne nous échapperait pas!
-- N'oublions pas qu'il y a recommandation expresse de les avoir
vivants!
-- Oui!... Convenu!... Convenu aussi que, dans le cas où ils se
feraient arrêter sur la berge, nous n'aurons qu'à vous héler pour
que vous veniez les prendre et les conduire à Jacksonville?
-- D'ailleurs, à moins qu'il faille leur donner la chasse, nous
resterons mouillés ici.
-- Et nous, à notre poste, en travers de la berge.
-- Allons! Bonne chance! En vérité, mieux aurait valu passer la
nuit à boire dans les cabarets de Jacksonville...
-- Oui, si ces deux coquins nous échappent! Non, si, demain, nous
les amenons, pieds et poings liés, à Texar!»
Là-dessus, l'embarcation s'éloigna de deux longueurs d'aviron.
Puis, le bruit d'une chaîne, qui se déroulait, indiqua bientôt que
son ancre était par le fond. Quant aux hommes qui occupaient la
lisière de la berge, s'ils ne parlaient plus, du moins entendait-
on le bruit de leurs pas sur les feuilles tombées des arbres. Du
côté du fleuve, comme du côte de la terre, la fuite n'était donc
plus possible.
C'est à quoi réfléchissaient Gilbert et Mars. L'un et l'autre
n'avaient pas fait un seul mouvement ni prononcé une seule parole.
Rien ne pouvait donc trahir la présence du gig enfoui sous le
sombre berceau de verdure, berceau qui était une prison.
Impossible d'en sortir. En admettant qu'il n'y fût point découvert
pendant la nuit, comment Gilbert échapperait-il aux regards,
lorsque le jour paraîtrait? Or, la capture du jeune lieutenant,
c'était non seulement sa vie menacée -- soldat, il en eût
volontiers fait le sacrifice --, mais, si on parvenait à établir
qu'il avait débarqué à Castle-House, c'était son père arrêté de
nouveau par les partisans de Texar, c'était la connivence de James
Burbank avec les fédéraux démontrée sans conteste. Que la preuve
eût manqué à l'Espagnol, quand il accusait pour la première fois
le propriétaire de Camdless-Bay, cette preuve ne lui ferait plus
défaut, lorsque Gilbert serait en son pouvoir. Et alors, que
deviendrait Mme Burbank? Que deviendraient Dy et Zermah, lorsque
le père, le frère, le mari, ne seraient plus là pour continuer
leurs recherches?
En un instant, toutes ces pensées se présentèrent à l'esprit du
jeune officier, et il en avait entrevu les inévitables
conséquences.
Ainsi, au cas où tous deux seraient pris, il ne resterait plus
qu'une seule chance: c'est que les fédéraux s'empareraient de
Jacksonville, avant que Texar eût été en état de nuire. Peut-être,
alors, seraient-ils délivrés assez à temps pour que la
condamnation à laquelle ils ne pouvaient échapper n'eût pas été
suivie d'exécution. Oui! tout espoir était là et n'était plus que
là. Mais, comment hâter l'arrivée du commandant Stevens et de ses
canonnières en amont du fleuve? Comment franchir la barre du
Saint-John, si l'eau manquait encore? Comment guider la flottille
à travers les multiples sinuosités du chenal, si Mars, qui devait
la piloter, tombait entre les mains des sudistes?
Gilbert devait donc risquer même l'impossible pour regagner son
bord avant le jour, et il fallait partir sans perdre un instant.
Était-ce impraticable? Mars ne pouvait-il, en lançant brusquement
le gig à travers le remous, lui rendre sa liberté? Pendant que les
gens de l'embarcation perdraient du temps, soit à lever leur
ancre, soit à larguer leur chaîne, n'aurait-il pas pris assez
d'avance pour se mettre hors d'atteinte?
Non! c'eût été tout compromettre. Le jeune lieutenant ne le savait
que trop. La pagaie de Mars ne pouvait lutter avec avantage contre
les quatre avirons de l'embarcation. Le canot ne tarderait pas à
être rattrapé, pendant qu'il essaierait de filer le long de la
rive. Agir de la sorte, ce serait courir à une perte certaine.
Que faire alors? Convenait-il d'attendre? Le jour allait bientôt
paraître. Il était déjà quatre heures et demie du matin. Quelques
blancheurs flottaient au-dessus de l'horizon dans l'est.
Cependant il importait de prendre un parti, et voici celui auquel
s'arrêta Gilbert.
Après s'être courbé vers Mars, afin de lui parler à voix basse:
«Nous ne pouvons attendre plus longtemps, dit-il. Nous sommes
armés chacun d'un revolver et d'un coutelas. Dans l'embarcation,
il y a quatre hommes. Ce n'est que deux contre un. Nous aurons
l'avantage de la surprise. Tu vas pousser vigoureusement le gig à
travers le remous et le lancer contre l'embarcation en quelques
coups de pagaie. Étant mouillée, elle ne pourra éviter l'abordage.
Nous tomberons sur ces hommes, nous les frapperons, sans leur
laisser le temps de se reconnaître, et nous tirerons au large.
Puis, avant que ceux de la berge aient donné l'alarme, peut-être
aurons-nous franchi le barrage et atteint la ligne des
canonnières. -- Est-ce compris, Mars?»
Mars répondit en prenant son coutelas qu'il passa tout ouvert à sa
ceinture, près de son revolver. Cela fait, il largua doucement
l'amarre du canot et saisit sa pagaie pour la pousser d'un coup
vigoureux.
Mais, au moment où il allait commencer sa manoeuvre, Gilbert
l'arrêta d'un geste.
Une circonstance inattendue venait de lui faire immédiatement
modifier ses projets.
Avec les premières lueurs du jour, un épais brouillard commençait
à se lever sur les eaux. On eût dit d'une ouate humide qui se
déroulait à leur surface en les effleurant de ses volutes
mouvantes. Ces vapeurs, formées en mer, venaient de l'embouchure
du fleuve, et, poussées par une légère brise, elles remontaient
lentement le cours du Saint-John. Avant un quart d'heure, aussi
bien Jacksonville, sur la rive gauche, que les massifs d'arbres de
la berge, sur la rive droite, tout aurait disparu dans
l'amoncellement de ces brumes un peu jaunâtres, dont l'odeur
caractéristique emplissait déjà la vallée.
N'était-ce pas le salut qui s'offrait au jeune lieutenant et à son
compagnon? Au lieu de risquer une lutte inégale, dans laquelle ils
pouvaient succomber tous deux, pourquoi n'essaieraient-ils pas de
se glisser à travers ce brouillard? Gilbert crut, du moins, que
c'était ce qu'il y avait de mieux à faire. C'est pourquoi il
retint Mars, au moment où celui-ci allait brusquement déborder de
la rive. Il s'agissait, au contraire, de la ranger prudemment,
silencieusement, en évitant l'embarcation, dont la silhouette,
indécise déjà, allait s'effacer tout à fait.
Alors les voix recommencèrent à se héler dans l'ombre. Du fleuve
on répondait à la berge.
«Attention au brouillard!
-- Oui! Nous allons lever notre ancre et nous rapprocher davantage
de la rive!
-- C'est bien, mais restez aussi en communication avec les
embarcations du barrage. S'il en passe près de vous, prévenez-les
de croiser en tous sens jusqu'au lever des brumes.
-- Oui!... Oui!... Ne craignez rien, et veillez bien au cas où ces
coquins chercheraient à fuir par terre!»
Évidemment, cette précaution, tout indiquée, allait être prise. Un
certain nombre d'embarcations s'appliqueraient à croiser d'une
rive à l'autre du fleuve. Gilbert le savait; il n'hésita pas. Le
gig, silencieusement manoeuvré par Mars, abandonna le berceau de
verdure et s'avança lentement à travers le remous.
Le brouillard tendait à s'épaissir, bien qu'il fût pénétré d'un
demi-jour blafard, semblable à la lueur qui passe à travers la
corne d'une lanterne. On ne voyait plus rien, même dans un rayon
de quelques yards. Si, par bonheur, le canot n'abordait pas
l'embarcation mouillée au large, il avait bien des chances de
rester inaperçu. Et, en effet, il put l'éviter, pendant que les
hommes s'occupaient à en relever l'ancre avec un bruit de chaîne,
qui marquait à peu près la place dont il fallait s'écarter.
Le gig passa donc, et Mars put appuyer un peu plus vigoureusement
sur sa pagaie.
Le difficile était alors de suivre une direction convenable, sans
s'exposer à prendre le chenal au milieu du fleuve. Il fallait, au
contraire, se tenir à une petite distance de la rive droite. Rien
n'eût pu guider Mars à travers les brumes amoncelées, si ce n'est
peut-être le grondement des eaux qui s'accentuait en rasant le
pied de la berge. On sentait déjà venir le jour. Il grandissait
au-dessus de la masse des vapeurs, bien que le brouillard restât
très épais à la surface du Saint-John.
Pendant une demi-heure, le gig erra, pour ainsi dire, à
l'aventure. Quelquefois, une vague silhouette apparaissait
inopinément. On pouvait croire que ce fût une embarcation,
démesurément agrandie par la réfraction -- phénomène communément
observé au milieu des brouillards en mer. En effet, tout objet s'y
montre aux yeux avec une soudaineté vraiment fantastique, et
l'impression est qu'il a des dimensions énormes. Cela se produisit
fréquemment. Heureusement, ce que Gilbert prenait pour une
chaloupe n'était qu'une bouée de balisage, une tête de roche
émergeant des eaux, ou quelque pieu enfoncé dans le fleuve, dont
la pointe se perdait dans le plafond des vapeurs.
Divers couples d'oiseaux passaient aussi, déployant une envergure
démesurée. Si on les voyait à peine, on entendait, du moins, le
cri perçant qu'ils jetaient à travers l'espace. D'autres
s'envolaient du lit même du fleuve, au moment où l'approche du
canot venait de les mettre en fuite. Il eût été impossible de
reconnaître s'ils allaient se reposer sur la berge, à quelques pas
seulement, ou s'ils se replongeaient sous les eaux du Saint-John.
En tout cas, puisque la marée descendait toujours, Gilbert était
certain que le gig, entraîné par le jusant, gagnait vers le
mouillage du commandant Stevens. Cependant, comme le courant avait
beaucoup molli déjà, rien ne pouvait faire croire que le jeune
lieutenant eût enfin dépassé la ligne d'embossage. Ne devait-il
pas craindre, au contraire, d'être maintenant à sa hauteur et de
tomber brusquement sur l'une des embarcations.
Ainsi, toute éventualité de grave danger n'avait pas disparu
encore. Bientôt même, il fut manifeste que le gig se trouvait en
plus grand péril que jamais. Aussi, à de courts intervalles, Mars
s'arrêtait-il, laissant sa pagaie suspendue au-dessus des eaux.
Des bruits d'aviron, éloignés ou proches, se faisaient
incessamment entendre dans un rayon restreint. Divers cris se
répondaient d'une embarcation à une autre. Quelques formes, dont
les linéaments étaient à peine dessinés, s'estompaient tout à coup
dans le vague du brouillard. C'étaient bien des bateaux en marche
qu'il fallait éviter. Parfois, aussi, les vapeurs s'entrouvraient
soudain, comme si un vaste souffle eût pénétré leur masse. La
portée de la vue s'agrandissant jusqu'à une distance de quelques
centaines de yards, Gilbert et Mars essayaient alors de
reconnaître leur position sur le fleuve. Mais l'éclaircie se
brouillait de nouveau, et le canot n'avait plus que la ressource
de se laisser aller au courant.
Il était un peu plus de cinq heures. Gilbert calcula qu'il devait
être alors à deux milles du mouillage. En effet, il n'avait pas
encore atteint la barre du fleuve. Cette barre eût été aisément
reconnaissable au bruit plus accentué du courant, aux nombreuses
stries des eaux qui s'y entremêlent avec un fracas auquel des
marins ne peuvent se tromper. Si la barre eût été déjà franchie,
Gilbert se fût cru relativement en sûreté, car il n'était pas
probable que les embarcations voulussent se hasarder à cette
distance de Jacksonville sous le feu des canonnières.
Tous deux écoutaient donc, se penchant presque au ras de l'eau.
Leur oreille si exercée n'avait encore rien pu percevoir. Il
fallait qu'ils se fussent égarés, soit vers la droite, soit vers
la gauche du fleuve. Maintenant, ne vaudrait-il pas mieux le
prendre obliquement, de manière à rallier une des rives, et, s'il
le fallait, attendre que le brouillard fût moins épais pour se
remettre en bonne route?
C'était le meilleur parti à prendre, puisque les vapeurs
commençaient à monter vers de plus hautes zones. Le soleil, que
l'on sentait au-dessus, les enlevait en les échauffant.
Visiblement, la surface du Saint-John allait réapparaître sur une
vaste étendue, bien avant que le ciel fût redevenu distinct. Puis,
le rideau se déchirerait d'un coup, les horizons sortiraient des
brumes. Peut-être, alors, à un mille au delà de la barre, Gilbert
apercevrait-il les canonnières, évitées de jusant, qu'il lui
serait possible de rejoindre.
En ce moment, un bruit d'eaux entrechoquées se fit entendre.
Presque aussitôt le gig commença à tournoyer comme s'il eût été
emporté dans une sorte de tourbillon. On ne pouvait s'y tromper.
«La barre! s'écria Gilbert.
-- Oui! la barre, répondit Mars, et, une fois franchie, nous
serons au mouillage.»
Mars avait repris sa pagaie et cherchait maintenant à se tenir en
bonne direction.
Soudain, Gilbert l'arrêta. Dans un recul des vapeurs, il venait
d'apercevoir une embarcation, rapidement menée, suivant la même
route. Les hommes qui la montaient avaient-ils vu le canot?
Voulaient-ils lui barrer le passage?
«Revirons sur bâbord», dit le jeune lieutenant.
Mars évolua, et quelques coups de pagaie l'eurent bientôt rejeté
dans un sens contraire.
Mais, de ce côté, des voix se firent entendre. Elles se hélaient
bruyamment. Il y avait certainement sur cette partie du fleuve
plusieurs embarcations qui croisaient de conserve.
Tout d'un coup, et comme si une immense houppe eut largement
balayé l'espace, les vapeurs retombèrent en eau pulvérisée à la
surface du Saint-John.
Gilbert ne put retenir un cri.
Le gig était au milieu d'une douzaine d'embarcations, chargées de
surveiller cette partie du chenal, dont la barre coupait le
sinueux passage après une longue ligne oblique.
«Les voilà!... Les voilà!»
Telles furent les exclamations que se renvoyèrent les bateaux de
l'un à l'autre.
«Oui, nous voilà! répondit le jeune lieutenant. Revolver et
coutelas aux mains, Mars, et défendons-nous!»
Se défendre à deux contre une trentaine d'hommes!
En un instant, trois ou quatre embarcations avaient abordé le gig.
Des détonations éclatèrent. Seuls, les revolvers de Gilbert et de
Mars, que l'on voulait prendre vivants, avaient fait feu. Trois ou
quatre marins furent tués ou blessés. Mais, dans cette lutte
inégale, comment Gilbert et son compagnon n'auraient-ils pas
succombé?
Le jeune lieutenant fut garrotté, malgré son énergique résistance,
puis transporté dans une des embarcations.
«Fuis... Mars!... Fuis!...», cria-t-il une dernière fois.
D'un coup de son coutelas, Mars se débarrassa de l'homme qui le
tenait. Avant qu'on eût pu le ressaisir, l'intrépide mari de
Zermah s'était précipité dans le fleuve. En vain chercha-t-on à le
reprendre. Il venait de disparaître au milieu des tourbillons de
la barre, dont les eaux tumultueuses se changent en torrents au
retour de la marée montante.
XV
Jugement
Une heure plus tard, Gilbert accostait le quai de Jacksonville. On
avait entendu les coups de revolver tirés en aval. S'agissait-il
là d'un engagement entre les embarcations confédérées et la
flottille fédérale? Ne devait-on pas craindre, même, que les
canonnières du commandant Stevens eussent franchi le chenal en cet
endroit? Cela n'avait pas laissé de causer une très sérieuse
émotion parmi la population de la ville. Une partie des habitants
s'était rapidement portée vers les estacades. Les autorités
civiles, représentées par Texar et les plus déterminés de ses
partisans n'avaient point tardé à les suivre. Tous regardaient
dans la direction de la barre, maintenant dégagée des brumes.
Lorgnettes et longues-vues fonctionnaient incessamment. Mais la
distance était trop grande -- environ trois milles -- pour que
l'on pût être fixé sur l'importance de l'engagement et de ses
résultats.
En tout cas, la flottille se tenait toujours au poste de mouillage
qu'elle occupait la veille, et Jacksonville ne devait encore rien
redouter d'une attaque immédiate des canonnières. Les plus
compromis de ses habitants auraient le temps de se préparer à fuir
vers l'intérieur de la Floride.
D'ailleurs, si Texar et deux ou trois de ses compagnons avaient,
plus que tous autres, quelques raisons de craindre pour leur
propre sécurité, il ne leur parut pas qu'il y eût lieu de
s'inquiéter de l'incident. L'Espagnol se doutait bien qu'il
s'agissait de la capture de ce canot, dont il voulait s'emparer à
tout prix.
«Oui, à tout prix! répétait Texar, en cherchant à reconnaître
l'embarcation qui s'avançait vers le port. À tout prix, ce fils de
Burbank, qui est tombé dans le piège que je lui ai tendu! Je la
tiens, enfin, cette preuve que James Burbank est en communication
avec les fédéraux! Sang-Dieu! quand j'aurai fait fusiller le fils,
vingt-quatre heures ne se passeront pas sans que j'aie fait
fusiller le père!»
En effet, bien que son parti fût maître de Jacksonville, Texar,
après le renvoi prononcé en faveur de James Burbank, avait voulu
attendre une occasion propice pour le faire arrêter de nouveau.
L'occasion s'était présentée d'attirer Gilbert dans un piège.
Gilbert, reconnu comme officier fédéral, arrêté en pays ennemi,
condamné comme espion, l'Espagnol pourrait accomplir jusqu'au bout
sa vengeance.
Il ne fut que trop servi par les circonstances. C'était bien le
fils du colon de Camdless-Bay, de James Burbank, qui était ramené
au port de Jacksonville.
Que Gilbert fût seul, que son compagnon se fût noyé ou sauvé, peu
importait puisque le jeune officier était pris. Il n'y aurait plus
qu'à le traduire devant un comité, composé des partisans de Texar,
que celui-ci présiderait en personne.
Gilbert fut accueilli par les huées et les menaces de ce populaire
qui le connaissait bien. Il reçut avec dédain toutes ces clameurs.
Son attitude ne décela aucune crainte, bien qu'une escouade de
soldats eût dû être appelée pour protéger sa vie contre les
violences de la foule. Mais, lorsqu'il aperçut Texar, il ne fut
pas maître de lui et se serait jeté sur l'Espagnol, s il n'eût été
retenu par ses gardiens.
Texar ne fit pas un mouvement, il ne prononça pas une parole, il
affecta même de ne point voir le jeune officier, et il le laissa
s'éloigner avec la plus parfaite indifférence.
Quelques instants après, Gilbert Burbank était enfermé dans la
prison de Jacksonville. On ne pouvait se faire illusion sur le
sort que lui réservaient les sudistes.
Vers midi, M. Harvey, le correspondant de James Burbank, se
présentait à la prison et tentait de voir Gilbert. Il fut
éconduit. Par ordre de Texar, le jeune lieutenant était mis au
secret le plus absolu. Cette démarche eut même pour résultat que
M. Harvey allait être surveillé très sévèrement.
En effet, on n'ignorait pas ses rapports avec la famille Burbank,
et il entrait dans les projets de l'Espagnol que l'arrestation de
Gilbert ne fût pas immédiatement connue à Camdless-Bay. Une fois
le jugement rendu, la condamnation prononcée, il serait temps
d'apprendre à James Burbank ce qui s'était passé, et, lorsqu'il
l'apprendrait, il n'aurait plus le temps de fuir Castle-House afin
d'échapper à Texar.
Il s'ensuivit que M. Harvey ne put envoyer un messager à Camdless-
Bay. L'embargo avait été mis sur les embarcations du port. Toute
communication étant interrompue entre la rive gauche et la rive
droite du fleuve, la famille Burbank ne devait rien savoir de
l'arrestation de Gilbert. Pendant qu'elle le croyait à bord de la
canonnière de Stevens, le jeune officier était détenu dans la
prison de Jacksonville.
À Castle-House, avec quelle émotion on écoutait si quelque
détonation lointaine n'annonçait pas l'arrivée des fédéraux au
delà de la barre. Jacksonville aux mains des nordistes, c'était
Texar aux mains de James Burbank! C'était celui-ci libre de
reprendre, avec son fils, avec ses amis, ces recherches qui
n'avaient point abouti encore!
Rien ne se faisait entendre en aval du fleuve. Le régisseur Perry,
qui vint explorer le Saint-John jusqu'à la ligne du barrage, Pyg
et un des sous-régisseurs, envoyés par la berge à trois milles au-
dessous de la plantation, firent le même rapport. La flottille
était toujours au mouillage. Il ne semblait pas qu'elle fît aucun
préparatif pour appareiller et remonter à la hauteur de
Jacksonville.
Et, d'ailleurs, comment aurait-elle pu franchir la barre? En
admettant que la marée l'eût rendue praticable plus tôt qu'on ne
l'espérait, comment se hasarderait-elle à travers les passes du
chenal, maintenant que le seul pilote qui en connût toutes les
sinuosités n'était plus là? En effet, Mars n'avait pas reparu.
Et, si James Burbank eût su ce qui s'était passé après la capture
du gig, qu'aurait-il pu croire, sinon que le courageux compagnon
de Gilbert avait péri dans les tourbillons du fleuve? Au cas où
Mars se serait sauvé en regagnant la rive droite du Saint-John,
est-ce que son premier soin n'eût pas été de revenir à Camdless-
Bay, puisqu'il lui était impossible de retourner à son bord?
Mars ne reparut point à la plantation.
Le lendemain, 11 mars, vers onze heures, le Comité était assemblé,
sous la présidence de Texar, dans cette même salle de Court-
Justice, où l'Espagnol s'était déjà fait l'accusateur de James
Burbank. Cette fois, les charges qui pesaient sur le jeune
officier étaient suffisamment graves pour qu'il ne pût échapper à
son sort. Il était condamné d'avance. La question du fils une fois
réglée, Texar s'occuperait de la question du père. La petite Dy
entre ses mains, Mme Burbank succombant à ces coups successifs que
sa main avait dirigés, il serait bien vengé! Ne semblait-il pas
que tout vînt le servir à souhait dans son implacable haine?
Gilbert fut extrait de sa prison. La foule l'accompagna de ses
hurlements, comme la veille. Lorsqu'il entra dans la salle du
Comité, où se trouvaient déjà les plus forcenés partisans de
l'Espagnol, ce fut au milieu des plus violentes clameurs.
«À mort, l'espion!... À mort!»
C'était l'accusation que lui jetait cette vile populace,
accusation inspirée par Texar.
Gilbert, cependant, avait repris tout son sang-froid, et il
parvint à se maîtriser, même en face de l'Espagnol, qui n'avait
pas eu la pudeur de se récuser dans une pareille affaire.
«Vous vous nommez Gilbert Burbank, dit Texar, et vous êtes
officier de la marine fédérale?
--Oui.
-- Et maintenant lieutenant à bord de l'une des canonnières du
commandant Stevens?
--Oui.
-- Vous êtes le fils de James Burbank, un Américain du Nord,
propriétaire de la plantation de Camdless-Bay?
--Oui.
-- Avouez-vous avoir quitté la flottille mouillée sous la barre,
dans la nuit du 10 mars?
--Oui.
-- Avouez-vous avoir été capturé, alors que vous cherchiez à
regagner la flottille, en compagnie d'un matelot de votre bord?
--Oui.
-- Voulez-vous dire ce que vous êtes venu faire dans les eaux du
Saint-John?
-- Un homme s'est présenté à bord de la canonnière dont je suis le
second. Il m'a appris que la plantation de mon père venait d'être
dévastée par une troupe de malfaiteurs, que Castle-House avait été
assiégée par des bandits. Je n'ai pas à dire au président du
Comité qui me juge, à qui incombe la responsabilité de ces crimes.
-- Et moi, répondit Texar, j'ai à dire à Gilbert Burbank que son
père avait bravé l'opinion publique en affranchissant ses
esclaves, qu'un arrêté ordonnait la dispersion des nouveaux
affranchis, que cet arrêté devait être mis à exécution...
-- Avec incendie et pillage, répliqua Gilbert, avec un rapt dont
Texar est personnellement l'auteur!
-- Quand je serai devant des juges, je répondrai, répliqua
froidement l'Espagnol. Gilbert Burbank, n'essayez pas
d'intervertir les rôles. Vous êtes un accusé, non un accusateur!
-- Oui... un accusé... en ce moment, du moins», répondit le jeune
officier. Mais les canonnières fédérales n'ont plus que la barre
du Saint-John à franchir pour s'emparer de Jacksonville, et
alors...»
Des cris éclatèrent aussitôt, des menaces contre le jeune
officier, qui osait braver les sudistes en face.
«À mort!... À mort!» cria-t-on de toutes parts.
L'Espagnol ne parvint pas sans peine à calmer cette colère de la
foule. Puis reprenant l'interrogatoire:
«Nous direz-vous, Gilbert Burbank, pourquoi, la nuit dernière,
vous avez quitté votre bord?
-- Je l'ai quitté pour venir voir ma mère mourante.
-- Vous avouez alors que vous avez débarqué à Camdless-Bay?
-- Je n'ai pas à m'en cacher.
-- Et c'était uniquement pour voir votre mère?
-- Uniquement.
-- Nous avons pourtant raison de penser, reprit Texar, que vous
aviez un autre but.
-- Lequel?
-- Celui de correspondre avec votre père, James Burbank, ce
nordiste soupçonné, depuis trop longtemps déjà, d'entretenir des
intelligences avec l'armée fédérale.
-- Vous savez que cela n'est pas, répondit Gilbert, emporté par
une indignation bien naturelle. Si je suis venu à Camdless-Bay, ce
n'est pas comme un officier, mais comme un fils...
-- Ou comme un espion!» répliqua Texar.
Les cris redoublèrent: «À mort, l'espion!... À mort!...»
Gilbert vit bien qu'il était perdu, et, ce qui lui porta un coup
terrible, il comprit que son père allait être perdu avec lui.
«Oui, reprit Texar, la maladie de votre mère n'était qu'un
prétexte! Vous êtes venu comme espion à Camdless-Bay, pour rendre
compte aux fédéraux de l'état des défenses du Saint-John!»
Gilbert se leva.
«Je suis venu pour voir ma mère mourante, répondit-il, et vous le
savez bien! Jamais je n'aurais cru que, dans un pays civilisé, il
se trouverait des juges qui fissent un crime à un soldat d'être
venu au lit de mort de sa mère, alors même qu'elle était sur le
territoire ennemi! Que celui qui blâme ma conduite et qui n'en
aurait pas fait autant ose le dire!»
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