-- Ça ne suffit point, paraît-il! -- Dites-moi alors ce qu'il faut faire, monsieur Perry! -- Ce qu'il faut faire? Tiens, écoute... et suis mon raisonnement, si tu en es capable. -- Je le suis. -- Tu es affranchi, n'est-ce pas? -- Oui, certes, monsieur Perry, et, je vous le répète, j'ai mon acte d'affranchissement dans ma poche. -- Eh bien, déchire-le! -- Jamais. -- Alors, puisque tu refuses, je ne vois plus qu'un moyen, si tu veux rester dans le pays. -- Lequel? -- C'est de changer de couleur, imbécile! Change, Pyg, change! Quand tu seras devenu blanc, tu auras le droit de demeurer à Camdless-Bay! Jusque-là, non!» Le régisseur, enchanté d'avoir donné cette petite leçon à la vanité de Pyg, lui tourna les talons. Pyg resta d'abord tout pensif. Il le voyait bien, ne plus être esclave, cela ne suffisait pas pour conserver sa place. Il fallait encore être blanc. Et comment diable s'y prendre pour devenir blanc, quand la nature vous a fait d'un noir d'ébène! Aussi, Pygmalion, en retournant aux communs de Castle-House, se grattait-il la peau à s'arracher l'épiderme. Un peu avant midi, James Burbank et Edward Carrol étaient de retour à Castle-House. Ils n'avaient rien vu d'inquiétant du côté de Jacksonville. Les embarcations occupaient leur place habituelle, les unes amarrées aux quais du port, les autres mouillées au milieu du chenal. Cependant, il se faisait quelques mouvements de troupe de l'autre côté du fleuve. Plusieurs détachements de confédérés s'étaient montrés sur la rive gauche du Saint-John et se dirigeaient au nord vers le comté de Nassau. Rien encore ne semblait menacer Camdless-Bay. Arrivés sur la limite de l'estuaire, James Burbank et son compagnon avaient porté leurs regards vers la haute mer. Pas une voile n'apparaissait au large, pas une fumée de bateau à vapeur ne s'élevait à l'horizon, qui indiquât la présence ou l'approche d'une escadre. Quant aux préparatifs de défense sur cette partie de la côte floridienne, ils étaient nuls. Ni batteries de terre, ni épaulements. Aucune disposition pour défendre l'estuaire. Si les navires fédéraux se présentaient, soit devant la crique Nassau, soit devant l'embouchure du Saint-John, ils pourraient y pénétrer sans obstacles. Seulement, le phare de Pablo se trouvait hors d'usage. Sa lanterne démontée ne permettait plus d'éclairer les passes. Toutefois, cela ne pouvait gêner l'entrée de la flottille que pendant la nuit. Voilà ce que rapportèrent MM. Burbank et Carrol, quand ils furent de retour pour le déjeuner. En somme, circonstance assez rassurante, il ne se faisait à Jacksonville aucun mouvement de nature à donner la crainte d'une agression immédiate contre Camdless-Bay. «Soit! répondit M. Stannard. Ce qui est inquiétant, c'est que les navires du commodore Dupont ne soient pas encore en vue! Il y a là un retard qui me paraît inexplicable! -- Oui! répondit Edward Carrol. Si cette flottille a pris la mer avant-hier, en quittant la baie de Saint-Andrews, elle devrait maintenant être au large de Fernandina! -- Le temps a été très mauvais depuis quelques jours, répliqua James Burbank. Il est possible, avec ces vents d'ouest qui battent en côté, que Dupont ait dû s'éloigner au large. Or, le vent a calmi ce matin, et je ne serais pas étonné que cette nuit même... -- Que le Ciel t'entende, mon cher James, dit Mme Burbank, et qu'il nous vienne en aide! -- Monsieur James, fit observer Alice, puisque le phare de Pablo ne peut plus être allumé, comment la flottille pourrait-elle, cette nuit, pénétrer dans le Saint-John? -- Dans le Saint-John, ce serait impossible, en effet, ma chère Alice, répondit James Burbank. Mais, avant d'attaquer ces bouches du fleuve, il faut que les fédéraux s'emparent d'abord de l'île Amélia, puis du bourg de Fernandina, afin d'être maîtres du chemin de fer de Cedar-Keys. Je ne m'attends pas à voir les bâtiments du commodore Dupont remonter le Saint-John avant trois ou quatre jours. -- Tu as raison, James, répondit Edward Carrol, et j'espère que la prise de Fernandina suffira pour forcer les confédérés à battre en retraite. Peut-être même, les milices abandonneront-elles Jacksonville, sans attendre l'arrivée des canonnières. Dans ce cas, Camdless-Bay ne serait plus menacée par Texar et ses émeutiers... -- Cela est possible, mes amis! répondit James Burbank. Que les fédéraux mettent seulement le pied sur le territoire de la Floride, et il n'en faut pas davantage pour garantir notre sécurité! -- Il n'y a rien de nouveau à la plantation? -- Rien, monsieur Burbank, répondit Miss Alice. J'ai su par Zermah que les Noirs avaient repris leurs occupations dans les chantiers, les usines et les forêts. Elle assure qu'ils sont toujours prêts à se dévouer jusqu'au dernier pour défendre Camdless-Bay. -- Espérons encore qu'il n'y aura pas lieu de mettre leur dévouement à cette épreuve! Ou je serais bien surpris, ou les coquins, qui se sont imposés aux honnêtes gens par la violence, s'enfuiront de Jacksonville, dès que les fédéraux seront signalés au large de la Floride. Cependant, tenons-nous sur nos gardes. Après déjeuner, Stannard, voulez-vous nous accompagner, Carrol et moi, pendant la visite que nous désirons faire sur la partie la plus exposée du domaine? Je ne voudrais pas, mon cher ami, qu'Alice et vous fussiez menacés de plus grands périls à Castle- House qu'à Jacksonville. En vérité, je ne me pardonnerais pas de vous avoir fait venir ici, au cas où les choses tourneraient mal! -- Mon cher James, répondit Stannard, si nous étions restés dans notre habitation de Jacksonville, il est vraisemblable que nous y serions maintenant en butte aux exactions des autorités, comme tous ceux dont les opinions sont anti-esclavagistes... -- En tout état de choses, monsieur Burbank, ajouta Miss Alice, quand même les dangers devraient être plus grands ici, ne vaut-il pas mieux que nous les partagions? -- Oui, ma chère fille, répondit James Burbank. Allons! j'ai bon espoir, et je pense que Texar n'aura pas même le temps de mettre à exécution son arrêté contre notre personnel!» Pendant l'après-midi jusqu'au dîner, James Burbank et ses deux amis visitèrent les différents baraccons. M. Perry les accompagnait. Ils purent constater que les dispositions des Noirs étaient excellentes. James Burbank crut devoir appeler l'attention de son régisseur sur le zèle avec lequel les nouveaux affranchis s'étaient remis à leur besogne. Pas un seul ne manquait à l'appel. «Oui!... oui!... répondit Perry. Il reste à savoir comment la besogne sera faite maintenant! -- Ah ça! Perry, ces braves Noirs n'ont pas changé de bras en changeant de condition, je suppose? -- Pas encore, monsieur James, répondit l'entêté. Mais bientôt, vous vous apercevrez qu'ils n'ont plus les mêmes mains au bout des bras... -- Allons donc, Perry! répliqua gaiement James Burbank. Leurs mains auront toujours cinq doigts, j'imagine, et, véritablement, on ne peut leur en demander davantage!» Dès que la visite fut achevée, James Burbank et ses compagnons rentrèrent à Castle-House. La soirée se passa plus tranquillement que la veille. En l'absence de toute nouvelle venue de Jacksonville, on s'était repris à espérer que Texar renonçait à mettre ses menaces à exécution, ou même que le temps lui manquerait pour les réaliser. Cependant des précautions sévères furent prises pour la nuit. Perry et les sous-régisseurs organisèrent des rondes à la lisière du domaine, et plus spécialement sur les rives du Saint-John. Les Noirs avaient été prévenus de se replier sur l'enceinte palissadée, en cas d'alerte, et un poste fut établi à la poterne extérieure. Plusieurs fois, James Burbank et ses amis se relevèrent, afin de s'assurer que leurs ordres étaient ponctuellement exécutés. Lorsque le soleil reparut, aucun incident n'avait troublé le repos des hôtes de Camdless-Bay. X La journée du 2 mars Le lendemain, 2 mars, James Burbank reçut des nouvelles par un de ses sous-régisseurs, qui avait pu traverser le fleuve et revenir de Jacksonville, sans avoir éveillé le moindre soupçon. Ces nouvelles dont on ne pouvait suspecter la certitude, étaient très importantes. Qu'on en juge. Le commodore Dupont, au jour levant, était venu jeter l'ancre dans la baie de Saint-Andrews, à l'est de la côte de Géorgie. Le -Wabash, -sur lequel était arboré son pavillon, marchait en tête d'une escadre composée de vingt-six bâtiments, soit dix-huit canonnières, un cotre, un transport armé en guerre, et six transports sur lesquels s'était embarquée la brigade du général Wright. Ainsi que Gilbert l'avait dit dans sa dernière lettre, le général Sherman accompagnait cette expédition. Immédiatement, le commodore Dupont, dont le mauvais temps avait retardé l'arrivée, s'était hâté de prendre ses mesures pour occuper les passes de Saint-Mary. Ces passes, assez difficiles, sont ouvertes à l'embouchure du rio de ce nom, vers le nord de l'île Amélia, sur la frontière de la Géorgie et de la Floride. Fernandina, la principale position de l'île, était protégée par le fort Clinch, dont les épais murs de pierre renfermaient une garnison de quinze cents hommes. Dans cette forteresse, où une assez longue défense eût été possible, les sudistes feraient-ils résistance aux troupes fédérales? On aurait pu le croire. Il n'en fut rien. D'après ce que rapportait le sous-régisseur, le bruit courait, à Jacksonville, que les confédérés avaient évacué le fort Clinch, au moment où l'escadre se présentait devant la baie de Saint-Mary, et non seulement abandonné le fort Clinch, mais aussi Fernandina, l'île Cumberland, ainsi que toute cette partie de la côte floridienne. Là s'arrêtaient les nouvelles apportées à Castle-House. Inutile d'insister sur leur importance au point de vue spécial de Camdless-Bay. Puisque les fédéraux avaient enfin débarqué en Floride, l'État tout entier ne pouvait tarder à tomber en leur pouvoir. Évidemment, quelques jours se passeraient avant que les canonnières eussent pu franchir la barre du Saint-John. Mais leur présence imposerait certainement aux autorités qui venaient d'être installées à Jacksonville, et il y avait lieu d'espérer que, par crainte de représailles, Texar et les siens n'oseraient rien entreprendre contre la plantation d'un nordiste aussi en vue que James Burbank. Ce fut un véritable apaisement pour la famille, qui alla subitement de la crainte à l'espoir. Et pour Alice Stannard comme pour Mme Burbank, c'était, avec la certitude que Gilbert n'était plus éloigné, l'assurance qu'elles reverraient sous peu, l'une son fiancé, l'autre son fils, sans qu'il y eût à trembler pour sa sécurité. En effet, le jeune lieutenant n'aurait eu que trente milles à faire, depuis Saint-Andrews, pour atteindre le petit port de Camdless-Bay. En ce moment, il était à bord de la canonnière -Ottawa, -et cette canonnière venait de se distinguer par un fait de guerre, dont les annales maritimes n'avaient point encore eu d'exemple. Voici ce qui s'était passé pendant la matinée du 2 mars, -- détails que le sous-régisseur n'avait pu apprendre pendant sa visite à Jacksonville, et qu'il importe de connaître pour l'intelligence des graves événements qui vont suivre. Dès que le commodore Dupont eût connaissance de l'évacuation du fort Clinch par la garnison confédérée, il envoya quelques bâtiments d'un médiocre tirant d'eau à travers le chenal de Saint- Mary. Déjà la population blanche s'était retirée dans l'intérieur du pays, à la suite des troupes sudistes, abandonnant les bourgs, les villages, les plantations de la côte. Ce fut une véritable panique, provoquée par les idées de représailles que les sécessionnistes attribuaient aux chefs fédéraux. Et, non seulement en Floride, mais sur la frontière géorgienne, dans toute la partie de l'État comprise entre les baies d'Ossabaw et de Saint-Mary, les habitants battirent précipitamment en retraite, afin d'échapper aux troupes de débarquement de la brigade Wright. Dans ces conditions, les navires du commodore Dupont n'eurent pas un seul coup de canon à tirer pour prendre possession du fort Clinch et de Fernandina. Seule, la canonnière -Ottawa, -sur laquelle Gilbert, toujours accompagné de Mars, remplissait les fonctions de second, eut à faire usage de ses bouches à feu, comme on va le voir. La ville de Fernandina est reliée à ce littoral ouest; de la Floride, découpé sur le golfe du Mexique, par un tronçon de railway qui la rattache au port de Cedar-Keys. Ce railway suit d'abord la côte de l'île Amélia; puis, avant d'atteindre la terre ferme, il s'élance à travers la crique de Nassau sur un long pont de pilotis. Au moment où l'-Ottawa -arrivait au milieu de cette crique, un train s'engageait sur ce pont. La garnison de Fernandina s'enfuyait, emportant tous ses approvisionnements. Elle était suivie de quelques personnages plus ou moins importants de la ville. Aussitôt, la canonnière, forçant de vapeur, se dirigea vers le pont et fit feu de ses pièces de chasse, aussi bien contre les pilotis que contre le train en marche. Gilbert, posté à l'avant, dirigeait le tir. Il y eut quelques coups heureux. Entre autres, un obus vint atteindre la dernière voiture du convoi, dont les essieux furent brisés ainsi que les barres d'attache. Mais le train, sans s'arrêter un instant -- ce qui eût rendu sa situation très dangereuse --, ne s'occupa pas de ce dernier wagon. Il le laissa en détresse, et, continuant sa marche à toute vapeur, il s'enfonça vers le sud-ouest de la péninsule. À ce moment arriva un détachement des fédéraux débarqués à Fernandina. Le détachement s'élança sur le pont. En un instant, le wagon fut capturé avec les fugitifs qui s'y trouvaient, principalement des civils. On conduisit ces prisonniers à l'officier supérieur, le colonel Gardner, qui commandait à Fernandina, on prit leurs noms, on les garda vingt-quatre heures pour l'exemple sur un des bâtiments de l'escadre, puis on les relâcha. Lorsque le train eut disparu, -l'Ottawa -dut se contenter d'attaquer un bâtiment, chargé de matériel, qui s'était réfugié dans la baie, et dont elle s'empara. Ces événements étaient de nature à jeter le découragement parmi les troupes confédérées et les habitants des villes floridiennes. Ce fut ce qui se produisit plus particulièrement à Jacksonville. L'estuaire du Saint-John ne tarderait pas à être forcé comme l'avait été celui de Saint-Mary; cela ne pouvait faire doute, et, très vraisemblablement, les unionistes ne trouveraient pas plus de résistance à Jacksonville qu'à Saint-Augustine et dans tous les bourgs du comté. Cela était bien fait pour rassurer la famille de James Burbank. Dans ces conditions, on devait le croire, Texar n'oserait pas donner suite à ses projets. Ses partisans et lui seraient renversés, et sous peu, par la seule force des choses, les honnêtes gens reprendraient le pouvoir qu'une émeute de la populace leur avait arraché. Il y avait évidemment toute raison de penser ainsi, et par conséquent toute raison d'espérer. Aussi, dès que le personnel de Camdless-Bay eut appris ces importantes nouvelles, bientôt connues à Jacksonville, sa joie se manifesta-t-elle par des hurrahs bruyants, dont Pygmalion prit sa bonne part. Néanmoins, il ne fallait pas se départir des précautions qui devaient assurer, pendant quelque temps encore, la sécurité du domaine, c'est-à- dire, jusqu'au moment où les canonnières apparaîtraient sur les eaux du fleuve. Non! il ne le fallait pas! Malheureusement -- c'est ce que ne pouvait deviner ni même supposer James Burbank -- toute une semaine allait s'écouler avant que les fédéraux fussent en mesure de remonter le Saint-John pour devenir maître de son cours. Et, jusque-là, que de périls devaient menacer Camdless-Bay! En effet, le commodore Dupont, bien qu'il occupât Fernandina, était obligé d'agir avec une certaine circonspection. Il entrait dans son plan de montrer le pavillon fédéral sur tous les points où ses bâtiments pourraient se transporter. Il fit donc plusieurs parts de son escadre. Une canonnière fut expédiée dans la rivière de Saint-Mary, pour occuper la petite ville de ce nom et s'avancer jusqu'à vingt lieues dans les terres. Au nord, trois autres canonnières, commandées par le capitaine Godon, allaient explorer les baies, s'emparer des îles Jykill et Saint-Simon, prendre possession des deux petites villes de Brunswik et de Darien, en partie abandonnées par leurs habitants. Six bateaux à vapeur, de léger tirant d'eau, étaient destinés, sous les ordres du commandant Stevens, à remonter le Saint-John afin de réduire Jacksonville. Quant au reste de l'escadre, conduit par Dupont, il se disposait à reprendre la mer dans le but d'enlever Saint- Augustine et de bloquer le littoral jusqu'à Mosquito-Inlet, dont les passes seraient alors fermées à la contrebande de guerre. Mais cet ensemble d'opérations ne pouvait s'accomplir dans les vingt-quatre heures, et vingt-quatre heures suffisaient pour que le territoire fût livré aux dévastations des sudistes. Ce fut vers trois heures après-midi, que James Burbank eut les premiers soupçons de ce qui se préparait contre lui. Le régisseur Perry, après une tournée de reconnaissance qu'il avait faite sur la limite de la plantation, rentra rapidement à Castle-House, et dit: «Monsieur James, on signale quelques rôdeurs suspects, qui commencent à se rapprocher de Camdless-Bay. -- Par le nord, Perry? -- Par le nord.» Presque au même instant, Zermah, revenant du petit port, apprenait à son maître que plusieurs embarcations traversaient le fleuve en se rapprochant de la rive droite. «Elles viennent de Jacksonville? -- Assurément. -- Rentrons à Castle-House, répondit James Burbank, et n'en sors plus sous aucun prétexte, Zermah! -- Non, maître!» James Burbank, de retour au milieu des siens, ne put leur cacher que la situation recommençait à devenir inquiétante. En prévision d'une attaque, maintenant presque certaine, mieux valait d'ailleurs que tous fussent prévenus d'avance. «Ainsi, dit M. Stannard, ces misérables, à la veille d'être écrasés par les fédéraux, oseraient... -- Oui, répondit froidement James Burbank. Texar ne peut perdre une pareille occasion de se venger de nous, quitte à disparaître quand sa vengeance sera satisfaite!» Puis, s'animant: «Mais les crimes de cet homme resteront donc sans cesse impunis!... Il se dérobera donc toujours!... En vérité; après avoir douté de la justice humaine c'est à douter de la justice du Ciel... -- James, dit Mme Burbank, au moment où nous ne pouvons plus compter peut-être que sur l'aide de Dieu, ne l'accuse pas... -- Et mettons-nous sous sa garde!» ajouta Alice Stannard. James Burbank, reprenant son sang-froid, s'occupa de donner des ordres pour la défense de Castle-House. «Les Noirs sont avertis? demanda Edward Carrol. -- Ils vont l'être, répondit James Burbank. Mon avis est qu'il faut nous borner à défendre l'enceinte qui protège le parc réservé et l'habitation. Nous ne pouvons songer à arrêter sur la frontière de Camdless-Bay toute une troupe en armes, car il est supposable que les assaillants viendront en grand nombre. Il convient donc de rappeler nos défenseurs autour des palanques. Si, par malheur, la palissade est forcée, Castle-House, qui a déjà résisté aux bandes des Séminoles, pourra peut-être tenir contre les bandits de Texar. Que ma femme, Alice et Dy, que Zermah, à laquelle je les confie toutes trois, ne quittent pas Castle-House sans mon ordre. Au cas où nous nous y sentirions trop menacés, tout est préparé pour qu'elles puissent se sauver par le tunnel qui communique avec la petite anse Marino sur le Saint-John. Là, une embarcation sera cachée dans les herbes avec deux de nos hommes, et, dans ce cas, Zermah, tu remonterais le fleuve pour chercher un abri au pavillon du Roc-des-Cèdres. -- Mais, toi, James?... -- Et vous, mon père?» Mme Burbank et Miss Alice avaient saisi par le bras, l'une, James Burbank, l'autre, M. Stannard, comme si le moment fût venu de s'enfuir hors de Castle-House. «Nous ferons tout au monde pour vous rejoindre quand la position ne sera plus tenable, répondit James Burbank. Mais il me faut cette promesse que, si le danger devient trop grand, vous irez vous mettre en sûreté dans cette retraite du Roc-des-Cèdres. Nous n'en aurons que plus de courage, plus d'audace aussi, pour repousser ces malfaiteurs et résister jusqu'à notre dernier coup de feu.» C'est évidemment ce qu'il conviendrait de faire, si les assaillants trop nombreux, parvenus à forcer l'enceinte, envahissaient le parc, afin d'attaquer directement Castle-House. James Burbank s'occupa aussitôt de concentrer son personnel. Perry et les sous-régisseurs coururent dans les divers baraccons, afin de rallier leurs gens. Moins d'une heure après, les Noirs en état de se battre étaient rangés aux abords de la poterne devant les palanques. Leurs femmes et leurs enfants avaient dû préalablement chercher un refuge dans les bois qui environnent Camdless-Bay. Malheureusement, les moyens d'organiser une défensive sérieuse étaient assez restreints à Castle-House. Dans les circonstances actuelles, c'est-à-dire, depuis le début de la guerre, il avait été presque impossible de se procurer des armes et des munitions en quantité suffisante pour la défense de la plantation. On eût vainement voulu en acheter à Jacksonville. Il fallait se contenter de ce qui était resté dans l'habitation, à la suite des dernières luttes soutenues contre les Séminoles. En somme, le plan de James Burbank consistait principalement à préserver Castle-House de l'incendie et de l'envahissement. Protéger le domaine en entier, sauver les chantiers, les ateliers, les usines, défendre les baraccons, empêcher que la plantation fût dévastée, il ne l'aurait pu, il n'y songeait pas. À peine avait-il quatre cents Noirs en état de s'opposer aux assaillants, et encore ces braves gens allaient-ils être insuffisamment armés. Quelques douzaines de fusils furent distribués aux plus adroits, après que les armes de précision eurent été mises en réserve pour James Burbank, ses amis, Perry et les sous-régisseurs. Tous s'étaient rendus à la poterne. Là, ils avaient disposé leurs hommes de manière à s'opposer le plus longtemps possible à l'assaut, qui menaçait l'enceinte palissadée, défendue d'ailleurs par le rio circulaire, dont les eaux baignaient sa base. Il va sans dire qu'au milieu de ce tumulte, Pygmalion, très affairé, très remuant, allait, venait, sans rendre aucun service. On eût dit un de ces comiques des cirques forains, qui ont l'air de tout faire et ne font rien, pour le plus grand amusement du public. Pyg, se considérant comme appartenant aux défenseurs spéciaux de l'habitation, ne songeait point à se mêler à ses camarades postés au-dehors. Jamais il ne s'était senti si dévoué à James Burbank! Tout étant prêt, on attendit. La question était de savoir par quel côté se ferait l'attaque. Si les assaillants se présentaient sur la limite septentrionale de la plantation, la défense pourrait s'organiser plus efficacement. Si, au contraire, ils attaquaient par le fleuve, ce serait moins aisé, Camdless-Bay étant ouverte de ce côté. Un débarquement, il est vrai, est toujours une opération difficile. En tout cas, il faudrait un assez grand nombre d'embarcations pour transporter rapidement une troupe armée d'une rive à l'autre du Saint-John. Voilà ce que discutaient James Burbank, MM. Carrol et Stannard, en guettant le retour des éclaireurs, qui avaient été envoyés à la limite de la plantation. On ne devait point tarder à être fixés sur la manière dont l'attaque serait faite et conduite. Vers quatre heures et demie du soir, les éclaireurs se replièrent en hâte, après avoir abandonné la lisière septentrionale du domaine, et ils firent leur rapport. Une colonne d'hommes armés, venant de cette direction, se dirigeait vers Camdless-Bay. Était-ce un détachement des milices du comté, ou seulement une partie de la populace, alléchée par le pillage, et qui s'était chargée de faire exécuter l'arrêté de Texar contre les nouveaux affranchis? On n'eût pu le dire alors. En tout cas, cette colonne devait compter plus d'un millier d'hommes, et il serait impossible de lui tenir tête avec le personnel de la plantation. On pouvait espérer, toutefois, que, s'ils emportaient d'assaut l'enceinte palissadée, Castle-House leur opposerait une résistance plus sérieuse et plus longue. Mais ce qui était évident, c'est que cette colonne n'avait pas voulu tenter un débarquement qui pouvait offrir d'assez grandes difficultés dans le petit port ou sur les rives de Camdless-Bay, et qu'elle avait passé le fleuve en aval de Jacksonville au moyen d'une cinquantaine d'embarcations. Trois ou quatre traversées de chacune avaient suffi pour effectuer ce transport. C'était donc une sage précaution qu'avait prise James Burbank de faire replier tout le personnel sur l'enceinte du parc de Castle- House, puisqu'il eût été impossible de disputer la lisière du domaine à une troupe suffisamment armée et d'un effectif quintuple du sien. Et, maintenant, qui dirigeait les assaillants? Était-ce Texar en personne? Chose douteuse. Au moment où il se voyait menacé par l'approche des fédéraux, l'Espagnol pouvait avoir jugé téméraire de se mettre à la tête de sa bande. Cependant, s'il l'avait fait, c'est que, son oeuvre de vengeance accomplie, la plantation dévastée, la famille Burbank massacrée ou tombée vivante entre ses mains, il était décidé à s'enfuir vers les territoires du Sud, peut-être même jusque dans les Everglades, ces contrées reculées de la Floride méridionale, où il serait bien difficile de l'atteindre. Cette éventualité, la plus grave de toutes, devait surtout préoccuper James Burbank. C'est pour cette raison qu'il avait résolu de mettre en sûreté sa femme, sa fille, Alice Stannard, confiées au dévouement de Zermah, dans cette retraite du Roc-des- Cèdres, située à un mille au-dessus de Camdless-Bay. S'ils devaient abandonner Castle-House aux assaillants, ce serait là que ses amis et lui essaieraient de rejoindre leur famille pour attendre que la sécurité fût assurée aux honnêtes gens de la Floride, sous la protection de l'armée fédérale. Aussi, une embarcation, cachée au milieu des roseaux du Saint-John et confiée à la garde de deux Noirs, attendait-elle à l'extrémité du tunnel qui mettait l'habitation en communication avec la crique Marino. Mais, avant d'en arriver à cette séparation, si elle devenait nécessaire, il fallait se défendre, il fallait résister pendant quelques heures -- au moins jusqu'à la nuit. Grâce à l'obscurité, l'embarcation pourrait alors remonter secrètement le fleuve, sans courir le risque d'être poursuivie par les canots suspects que l'on voyait errer à la surface. XI La soirée du 2 mars James Burbank, ses compagnons, le plus grand nombre des Noirs étaient prêts pour le combat. Ils n'avaient plus qu'à attendre l'attaque. Les dispositions étaient prises, pour résister d'abord derrière les palanques de l'enceinte, qui défendaient le parc particulier, ensuite à l'abri des murailles de Castle-House, dans le cas où, le parc étant envahi, il faudrait y chercher refuge. Vers cinq heures, des clameurs, assez distinctes déjà, indiquaient que les assaillants n'étaient plus éloignés. À défaut de leurs cris, il n'eût été que trop facile de reconnaître qu'ils occupaient maintenant toute la partie nord du domaine. En maint endroit, d'épaisses fumées tourbillonnaient au-dessus des forêts qui fermaient l'horizon de ce côté. Les scieries avaient été livrées aux flammes, les baraccons des Noirs, dévorés par l'incendie, après avoir été pillés. Ces pauvres gens n'avaient pas eu le temps de mettre en sûreté les quelques objets abandonnés dans leurs cases, dont l'acte d'affranchissement leur assurait la propriété depuis la veille. Aussi, quels cris de désespoir répondirent aux hurlements de la bande, et quels cris de colère! C'était leur bien que ces malfaiteurs venaient de détruire, après avoir envahi Camdless-Bay. Cependant les clameurs se rapprochaient peu à peu de Castle-House. De sinistres lueurs éclairaient l'horizon du nord, comme si le soleil se fût couché dans cette direction. Parfois, de chaudes fumées se rabattaient jusqu'au château. Il se faisait des détonations violentes, produites par les bois secs entassés sur les chantiers de la plantation. Bientôt une explosion plus intense indiqua qu'une chaudière des scieries venait de sauter. La dévastation s'annonçait dans toute son horreur. En ce moment, James Burbank, MM. Carrol et Stannard se trouvaient devant la poterne de l'enceinte. Là, ils recevaient et disposaient les derniers détachements de Noirs, qui venaient de se replier peu à peu. On devait s'attendre à voir les assaillants apparaître d'un instant à l'autre. Sans doute, une fusillade plus nourrie indiquerait le moment où ils ne seraient qu'à une faible distance de la palissade. Ils pourraient l'assaillir d'autant plus facilement, que les premiers arbres se groupaient à cinquante yards au plus des palanques, qu'il était donc possible de s'en approcher presque à couvert, et que les balles arriveraient avant que les fusils n'eussent été aperçus. Après avoir tenu conseil, James Burbank et ses amis jugèrent à propos de mettre leur personnel à l'abri de la palissade. Là, ceux des Noirs qui étaient armés, seraient moins exposés en faisant feu par l'angle que les bouts pointus des palanques formaient à leur partie supérieure. Puis, lorsque les assaillants essayeraient de franchir le rio afin d'emporter l'enceinte de vive force, on parviendrait peut-être à les repousser. L'ordre fut exécuté. Les Noirs rentrèrent en dedans, et la poterne allait être fermée, lorsque James Burbank, jetant un dernier coup d'oeil au-dehors, aperçut un homme qui courait à toutes jambes, comme s'il eût voulu se réfugier au milieu des défenseurs de Castle-House. Cet homme le voulait, et quelques coups de feu, tirés du bois voisin, lui furent envoyés, sans l'atteindre. D'un bond il se précipita, vers le ponceau, et se trouva bientôt en sûreté dans l'enceinte, dont la porte aussitôt refermée, fut assujettie solidement. «Qui êtes-vous? lui demanda James Burbank. -- Un des employés de M. Harvey, votre correspondant à Jacksonville, répondit-il. -- C'est M. Harvey qui vous a dépêché à Castle-House pour une communication? -- Oui, et comme le fleuve était surveillé, je n'ai pu venir directement par le Saint-John. -- Et vous avez pu vous joindre à cette milice, à ces assaillants, sans éveiller leurs soupçons? -- Oui. Ils sont suivis de toute une troupe de pillards. Je me suis mêlé à eux, et, dès que j'ai été à portée de m'enfuir, je l'ai fait, au risque de quelques coups de fusils. -- Bien, mon ami! Merci! -- Vous avez, sans doute, un mot d'Harvey pour moi? -- Oui, monsieur Burbank. Le voici!» James Burbank prit le billet et le lut. M. Harvey lui disait qu'il pouvait avoir toute confiance dans son messager, John Bruce, dont le dévouement lui était assuré. Après l'avoir entendu, M. Burbank verrait ce qu'il aurait à faire pour la sécurité de ses compagnons. En ce moment, une douzaine de coups de feu éclatèrent au-dehors. Il n'y avait pas un instant à perdre. «Que me fait savoir M. Harvey par votre entremise? demanda James Burbank. -- Ceci, d'abord, répondit John Bruce. C'est que la troupe armée, qui a passé le fleuve pour se porter sur Camdless-Bay, compte de quatorze à quinze cents hommes. -- Je ne l'avais pas évaluée à moins. Après? Est-ce Texar qui s'est mis à sa tête? -- Il a été impossible à M. Harvey de le savoir, reprit John Bruce. Ce qui est certain, c'est que Texar n'est plus à Jacksonville depuis vingt-quatre heures! -- Cela doit cacher quelque nouvelle machination de ce misérable, dit James Burbank. -- Oui, répondit John Bruce, c'est l'avis de M. Harvey. D'ailleurs, Texar n'a pas besoin d'être là pour faire exécuter l'ordre relatif à la dispersion des esclaves affranchis. -- Les disperser... s'écria James Burbank, les disperser en s'aidant de l'incendie et du pillage!... -- Aussi, M. Harvey pense-t-il, puisqu'il en est temps encore, que vous feriez bien de mettre votre famille en sûreté en lui faisant quitter immédiatement Castle-House? -- Castle-House est en état de résister, répondit James Burbank, et nous ne le quitterons que si la situation devient intenable. -- Il n'y a rien de nouveau à Jacksonville? -- Rien, monsieur Burbank. -- Et les troupes fédérales n'ont encore fait aucun mouvement vers la Floride? -- Aucun depuis qu'elles ont occupé Fernandina et la baie de Saint-Mary. -- Ainsi, le but de votre mission?... -- C'était d'abord de vous apprendre que la dispersion des esclaves n'est qu'un prétexte, imaginé par Texar, pour dévaster la plantation et s'emparer de votre personne! -- Vous ne savez pas, répondit James Burbank en insistant, si Texar est à la tête de ces malfaiteurs? -- Non, monsieur Burbank. M. Harvey a vainement cherché à le savoir. Moi-même, depuis que nous avons quitté Jacksonville, je n'ai pu me renseigner à cet égard. -- Est-ce que les hommes de la milice, qui se sont joints à cette bande d'assaillants, sont nombreux? -- Une centaine au plus, répondit John Bruce. Mais cette populace qu'ils entraînent à leur suite est composée des pires malfaiteurs. Texar les fait armer, et il est à craindre qu'ils ne se livrent à tous les excès. Je vous le répète, monsieur Burbank, l'opinion de M. Harvey est que vous feriez bien d'abandonner immédiatement Castle-House. Aussi, m'a-t-il chargé de vous dire qu'il mettait son cottage de Hampton-Red à votre disposition. Ce cottage est situé à une dizaine de milles en amont, sur la rive droite du fleuve. Là, on peut être en sûreté pendant quelques jours... -- Oui... Je sais!... -- Je pourrais secrètement y conduire votre famille et vous-même, à la condition de quitter Castle-House à l'instant même, avant que toute retraite fût devenue impossible... -- Je remercie M. Harvey, et vous aussi, mon ami, dit James Burbank. Nous n'en sommes pas encore là. -- Comme vous voudrez, monsieur Burbank, répondit John Bruce. Je n'en reste pas moins à votre disposition pour le cas où vous auriez besoin de mes services.» L'attaque qui commençait en ce moment nécessita toute l'attention de James Burbank. Une violente fusillade venait d'éclater soudain, sans que l'on pût encore apercevoir les assaillants, qui se tenaient à l'abri des premiers arbres. Les balles pleuvaient sur la palissade, sans lui causer grand dommage, il est vrai. Malheureusement, James Burbank et ses compagnons ne pouvaient que faiblement riposter, ayant à peine une quarantaine de fusils à leur disposition. Cependant, placés dans de meilleures conditions pour tirer, leurs coups étaient plus assurés que ceux des miliciens, mis en tête de la colonne. Aussi, un certain nombre d'entre eux furent-ils atteints sur la lisière des bois. Ce combat à distance dura une demi-heure environ, plutôt à l'avantage du personnel de Camdless-Bay. Puis les assaillants se ruèrent sur l'enceinte pour l'emporter d'assaut. Comme ils voulaient l'attaquer sur plusieurs points à la fois, ils s'étaient munis de planches et de madriers qu'ils avaient pris dans les chantiers de la plantation, maintenant livrés aux flammes. En vingt endroits, ces madriers, jetés en travers du rio, permirent aux gens de l'Espagnol d'atteindre le pied des palanques, non sans avoir éprouvé de sérieuses pertes en morts et en blessés. Et alors, ils s'accrochèrent aux pieux, ils se hissèrent les uns sur les autres, mais ils ne réussirent point à passer. Les Noirs, exaspérés contre ces incendiaires, les repoussaient avec un grand courage. Toutefois, il était manifeste que les défenseurs de Camdless-Bay ne pouvaient se porter sur tous les points menacés par un trop grand nombre d'ennemis. Jusqu'à la nuit tombante, néanmoins, ils purent leur tenir tête, tout en n'ayant encore reçu que des blessures peu graves. James Burbank et Walter Stannard, bien qu'ils ne se fussent point épargnés, n'avaient pas même été touchés. Seul, Edward Carrol, frappé d'une balle qui lui déchira l'épaule, dut rentrer dans le hall de l'habitation, où Mme Burbank, Alice et Zermah lui donnèrent tous leurs soins. Cependant, la nuit allait venir en aide aux assaillants. À la faveur des ténèbres, une cinquantaine des plus déterminés s'approchèrent de la poterne et ils l'attaquèrent à coups de hache. Elle résista. Sans doute, ils n'auraient pu l'enfoncer pour pénétrer dans l'enceinte, si une brèche ne leur eût été ouverte par un coup d'audace. En effet, une partie des communs prit feu tout à coup, et les flammes, dévorant ce bois très sec, rongèrent la partie des palanques contre laquelle ils étaient appuyés. James Burbank se précipita vers la partie incendiée de l'enceinte, sinon pour l'éteindre, du moins pour la défendre... Alors, à la lueur des flammes, on put voir un homme bondir à travers la fumée, se précipiter au-dehors, franchir le rio sur les madriers entassés à sa surface. C'était un des assaillants qui avait pu pénétrer dans le parc, du côté du Saint-John, en se glissant à travers les roseaux de la rive. Puis, sans avoir été vu, il s'était introduit dans une des écuries. Là, au risque de périr dans les flammes, il avait mis le feu à quelques bottes de paille pour détruire cette portion des palanques. Une brèche était donc ouverte. En vain, James Burbank et ses compagnons essayèrent-ils de barrer le passage. Une masse d'assaillants se précipita au travers, et le parc fut aussitôt envahi par quelques centaines d'hommes. Beaucoup tombèrent de part et d'autre, car on se battait corps à corps. Les coups de feu éclataient en toutes directions. Bientôt Castle-House fut entièrement cerné, tandis que les Noirs, accablés par le nombre, rejetés hors du parc, étaient forcés de prendre la fuite au milieu des bois de Camdless-Bay. Ils avaient lutté tant qu'ils avaient pu, avec dévouement, avec courage; mais, à résister plus longtemps dans ces conditions inégales, ils eussent été massacrés jusqu'au dernier. James Burbank, Walter Stannard, Perry, les sous-régisseurs, John Bruce qui, lui aussi, s'était bravement battu, quelques Noirs enfin, avaient dû chercher refuge derrière les murailles de Castle-House. Il était alors près de huit heures du soir. La nuit était sombre à l'ouest. Vers le nord, le ciel s'éclairait encore du reflet des incendies, allumés à la surface du domaine. James Burbank et Walter Stannard rentrèrent précipitamment. «Il vous faut fuir, dit James Burbank, fuir à l'instant! Soit que ces bandits pénètrent ici de vive force, soit qu'ils attendent au pied de Castle-House jusqu'à l'instant où nous serons obligés de nous rendre, il y a péril à rester! L'embarcation est prête! Il est temps de partir! Ma femme, Alice, je vous en supplie, suivez Zermah avec Dy au Roc-des-Cèdres! Là, vous serez en sûreté: et, si nous sommes forcés de fuir à notre tour, nous vous retrouverons, nous vous rejoindrons... -- Mon père, dit Miss Alice, venez avec nous... et vous aussi, monsieur Burbank!... -- Oui!... James, oui!... viens!... s'écria Mme Burbank. -- Moi! répondit James Burbank. Abandonner Castle-House à ces misérables. Jamais, tant que la résistance sera possible!... Nous pouvons tenir contre eux longtemps encore!... Et, lorsque nous vous saurons en sûreté, nous n'en serons que plus forts pour nous défendre! -- James!... -- Il le faut!» Des hurlements plus terribles retentirent. La porte retentissait des coups que lui assénaient les assaillants, en attaquant la façade principale de Castle-House, du côté du fleuve. «Partez! s'écria James Burbank. La nuit est déjà obscure!... On ne vous verra pas dans l'ombre! Partez!... Vous nous paralysez en restant ici!... Pour Dieu, partez!» Zermah avait pris les devants, tenant la petite Dy par la main. Mme Burbank dut s'arracher aux bras de son mari, Alice à ceux de son père. Toutes deux disparurent par l'escalier qui s'engageait dans le sous-sol pour descendre au tunnel de la crique Marino. «Et maintenant, mes amis, dit James Burbank, en s'adressant à Perry, aux sous-régisseurs, aux quelques Noirs qui ne l'avaient pas quitté, défendons-nous jusqu'à la mort!» Tous, à sa suite, gravirent le grand escalier du hall et allèrent se poster aux fenêtres du premier étage. De là, aux centaines de coups de feu qui criblaient de balles la façade de Castle-House, ils répondirent par des coups de fusil plus rares, mais plus sûrs, puisqu'ils portaient dans la masse des assaillants. Il faudrait donc que ceux-ci en arrivassent à forcer la porte principale, soit par la hache soit par le feu. Cette fois, personne ne leur ouvrirait une brèche pour les introduire dans l'habitation. Ce qui avait été tenté au-dehors contre une palissade de bois ne pouvait plus l'être au-dedans contre des murs de pierre. Cependant, en se déniant du mieux possible, au milieu de l'obscurité déjà profonde, une vingtaine d'hommes résolus s'approchèrent du perron. La porte fut alors attaquée plus violemment. Il fallait qu'elle fût solide pour résister aux coups de haches et de pics. Cette tentative coûta la vie à plusieurs des assaillants, car la disposition des meurtrières permettait de croiser les feux sur ce point. En même temps, une circonstance vint aggraver la situation. Les munitions menaçaient de manquer. James Burbank, ses amis, ses régisseurs, les Noirs qui avaient été armés de fusils, en avaient consommé la plus grande part, depuis trois heures que durait cet assaut. S'il fallait résister pendant quelque temps encore, comment le pourrait-on, puisque les dernières cartouches allaient être brûlées? Faudrait-il abandonner Castle-House à ces forcenés, qui n'en laisseraient que des ruines? Et pourtant, il n'y aurait que ce parti à prendre, si les assaillants parvenaient à forcer la porte, qui s'ébranlait déjà. James Burbank le sentait bien, mais il voulait attendre. Une diversion ne pouvait-elle à chaque instant se produire? Maintenant, il n'y avait plus à craindre ni pour Mme Burbank, ni pour sa fille, ni pour Alice Stannard. Et des hommes se devaient à eux-mêmes de lutter jusqu'au bout contre ce ramas de meurtriers, d'incendiaires et de pillards. «Nous avons encore des munitions pour une heure! s'écria James Burbank. Épuisons-les, mes amis, et ne livrons pas notre Castle- House!» James Burbank n'avait pas achevé sa phrase, qu'une sourde détonation retentit au loin. «Un coup de canon!» s'écria-t-il. Une autre détonation se fit entendre encore dans la direction de l'ouest, de l'autre côté du fleuve. «Un second coup! dit M. Stannard. -- Écoutons!» répondit James Burbank. Troisième détonation qu'une poussée du vent apporta plus distinctement jusqu'à Castle-House. «Est-ce un signal pour rappeler les assaillants sur la rive droite? dit Walter Stannard. -- Peut-être! répondit John Bruce. Il est possible qu'il y ait une alerte là-bas. -- Oui, et, si ces trois coups de canon n'ont pas été tirés de Jacksonville... dit le régisseur. -- C'est qu'ils ont été tirés des navires fédéraux! s'écria James Burbank. La flottille aurait-elle enfin forcé l'entrée du Saint- John et remonté le fleuve?» En somme, il n'était pas impossible à ce que le commodore Dupont fût devenu maître du fleuve, au moins dans la partie inférieure de son cours. Il n'en était rien. Ces trois coups de canon avaient été tirés de la batterie de Jacksonville. Cela ne fut bientôt que trop évident, car ils ne se renouvelèrent pas. Il n'y avait donc aucun engagement entre les navires nordistes et les troupes confédérées, soit sur le Saint-John, soit sur les plaines du comté de Duval. Et, il n'y eut plus à douter que ce fut un signal de rappel, adressé aux chefs du détachement de la milice, lorsque Perry, qui s'était porté à l'une des meurtrières latérales, s'écria: «Ils se retirent!... Ils se retirent!» James Burbank et ses compagnons se dirigèrent aussitôt vers la fenêtre du centre, qui fut entrouverte. Les coups de hache ne retentissaient plus sur la porte. Les coups de feu avaient cessé. On n'entrevoyait plus un seul des assaillants. Si leurs cris, leurs derniers hurlements, passaient encore dans l'air, ils s'éloignaient manifestement. Ainsi donc, un incident quelconque avait obligé les autorités de Jacksonville à rappeler toute cette troupe sur l'autre rive du Saint-John. Sans doute, il avait été convenu que trois coups de canon seraient tirés pour le cas où quelque mouvement de l'escadre menacerait les positions des confédérés. Aussi les assaillants avaient-ils brusquement suspendu leur dernier assaut. Maintenant, à travers les champs dévastés du domaine, ils suivaient cette route encore éclairée des lueurs de l'incendie, et, une heure plus tard, ils repassaient le fleuve à l'endroit où les attendaient leurs embarcations, deux milles au-dessous de Camdless-Bay. Bientôt les cris se furent éteints dans l'éloignement. Aux bruyantes détonations succéda un silence absolu. C'était comme un silence de mort sur la plantation. Il était alors neuf heures et demie du soir. James Burbank et ses compagnons redescendirent au rez-de-chaussée dans le hall. Là se trouvait Edward Carrol, étendu sur un divan, légèrement blessé, plutôt affaibli par la perte de son sang. On lui apprit ce qui s'était passé à la suite du signal envoyé de Jacksonville. Castle-House, en ce moment, du moins, n'avait plus rien à craindre de la bande de Texar. «Oui, sans doute, dit James Burbank, mais force est restée à la violence, à l'arbitraire! Ce misérable a voulu disperser mes Noirs affranchis, et ils sont dispersés! Il a voulu dévaster la plantation par vengeance, et il n'y reste plus que des ruines! -- James, dit Walter Stannard, il pouvait nous arriver de plus grands malheurs encore. Aucun de nous n'a succombé en défendant Castle-House. Votre femme, votre fille, la mienne, auraient pu tomber entre les mains de ces malfaiteurs, et elles sont en sûreté. -- Vous avez raison, Stannard, et Dieu en soit loué! Ce qui a été fait par ordre de Texar ne restera pas impuni, et je saurai faire justice du sang versé!... -- Peut-être, dit alors Edward Carrol, est-il regrettable que madame Burbank, Alice, Dy et Zermah aient quitté Castle-House! Je sais bien que nous étions très menacés alors!... Cependant, j'aimerais mieux à présent les savoir ici!... - - , - ! 1 2 - - - ' , ! 3 4 - - ' ? , . . . , 5 . 6 7 - - . 8 9 - - , ' - ? 10 11 - - , , , , , ' 12 ' . 13 14 - - , - ! 15 16 - - . 17 18 - - , , ' , 19 . 20 21 - - ? 22 23 - - ' , ! , , ! 24 , 25 - ! - , ! » 26 27 , ' 28 , . 29 30 ' . , 31 , . 32 . ' 33 , ' ' ! 34 35 , , - , 36 - ' ' . 37 38 , 39 - . ' ' 40 . 41 , , 42 . , 43 ' . 44 ' 45 - . 46 - . 47 48 ' , 49 . 50 ' , 51 ' ' , ' 52 ' . 53 , . , 54 . ' . 55 , 56 , ' - , 57 . , 58 ' . ' 59 . , ' 60 . 61 62 . , 63 . 64 65 , , 66 ' 67 - . 68 69 « ! . . , ' 70 ! 71 ! 72 73 - - ! . 74 - , - , 75 ! 76 77 - - , 78 . , ' 79 , ' . , 80 , . . . 81 82 - - ' , , , 83 ' ! 84 85 - - , , 86 , - , 87 , - ? 88 89 - - - , , , 90 , . , ' 91 , ' ' ' 92 , , ' 93 - . ' 94 - 95 . 96 97 - - , , , ' 98 99 . - , - 100 , ' . 101 , - 102 . . . 103 104 - - , ! . 105 106 , ' 107 ! - - ' ? 108 109 - - , , . ' 110 , 111 . ' 112 ' - . 113 114 - - ' ' 115 ! , 116 , , 117 ' , 118 . , - . 119 , , - , 120 , 121 ? , , 122 ' - 123 ' . , 124 , ! 125 126 - - , , 127 , 128 , 129 - . . . 130 131 - - , , , 132 , - 133 ? 134 135 - - , , . ! ' 136 , ' 137 ! » ' - 138 ' , 139 . . . 140 . 141 ' 142 ' 143 . ' . 144 145 « ! . . . ! . . . . 146 ! 147 148 - - ! , ' 149 , ? 150 151 - - , , ' . , 152 ' ' 153 . . . 154 155 - - , ! . 156 , ' , , , 157 ! » 158 159 , 160 - . 161 . ' 162 , ' 163 , 164 . 165 166 . 167 - 168 , - . 169 ' 170 , ' , 171 . 172 173 , , 174 ' . 175 , ' 176 - . 177 178 179 180 181 182 , , 183 - , 184 , . 185 186 , 187 . ' . 188 189 , , ' 190 - , ' . 191 - , - , 192 ' - , - 193 , , , 194 ' 195 . 196 197 ' , 198 . 199 200 , , 201 ' , ' 202 - . , , 203 ' , 204 ' , . 205 206 , ' , 207 , 208 . , 209 , - 210 ? . 211 212 ' . ' - , 213 , , 214 , ' 215 - , , 216 , ' , 217 . 218 219 ' - . 220 ' 221 - . 222 , ' 223 . , 224 - . 225 ' 226 , ' , 227 , ' 228 ' 229 . 230 231 , 232 ' . 233 , ' , ' 234 , ' ' , ' 235 , ' , ' 236 . 237 238 , ' 239 , - , 240 - . , 241 - , - 242 , ' 243 ' . 244 245 ' , - - 246 - ' 247 , ' 248 ' . 249 250 ' 251 , 252 ' ' - 253 . ' ' 254 , , , 255 , . 256 , 257 . , 258 , , 259 ' ' - , 260 , ' 261 . 262 , ' 263 264 . , - , - , 265 , , 266 , . 267 268 ; 269 , , 270 - . 271 ' ' ; , ' 272 , ' 273 . 274 275 ' - - , 276 ' . 277 ' , . 278 279 . , , , 280 , 281 . , ' , 282 . . , 283 , 284 ' . 285 , ' - - 286 - - , ' . 287 , , , 288 ' - . 289 . 290 ' . , 291 ' , . 292 ' , 293 , , , 294 - ' 295 ' , . 296 297 , - ' - 298 ' , , ' 299 , ' . 300 301 302 . 303 . 304 ' - 305 ' - ; , , 306 , 307 ' - 308 . 309 310 . 311 , , ' 312 . 313 , , , 314 ' 315 . 316 317 , 318 ' . , 319 - , 320 , - - 321 , . , 322 , 323 , , ' - - 324 , ' 325 . 326 327 ! ! - - ' 328 - - 329 ' 330 - . , 331 - , - ! 332 333 , , ' , 334 ' . 335 336 . 337 . 338 - , ' 339 ' . , 340 , , 341 , ' - , 342 , 343 . , 344 ' , , 345 , - 346 . ' , , 347 ' - 348 ' - , 349 . 350 351 ' ' 352 - , - 353 . 354 355 - , 356 . 357 , ' 358 , - , 359 : 360 361 « , , 362 - . 363 364 - - , ? 365 366 - - . » 367 368 , , , 369 370 . 371 372 « ? 373 374 - - . 375 376 - - - , , ' 377 , ! 378 379 - - , ! » 380 381 , , 382 . 383 ' , , 384 ' ' . 385 386 « , . , , ' 387 , . . . 388 389 - - , . 390 , 391 ! » 392 393 , ' : 394 395 « 396 ! . . . ! . . . ; 397 ' 398 . . . 399 400 - - , , 401 - ' , ' . . . 402 403 - - - ! » . 404 405 , - , ' 406 - . 407 408 « ? . 409 410 - - ' , . ' 411 ' 412 ' . 413 - , 414 . 415 . , , 416 , - , 417 , - . 418 , , , 419 , - . 420 , 421 ' 422 - . , 423 , , , 424 , 425 - - . 426 427 - - , , ? . . . 428 429 - - , ? » 430 431 , ' , 432 , ' , . , 433 ' - . 434 435 « 436 , . 437 , , 438 - - . 439 ' , ' , 440 ' 441 . » 442 443 ' ' , 444 , ' , 445 , ' - . 446 447 ' . 448 - , 449 . ' , 450 451 . 452 - . 453 454 , ' 455 - . 456 , ' - - , , 457 458 . 459 . 460 ' , 461 . 462 463 , 464 - ' ' . 465 , , , 466 , , 467 , ' , ' . - 468 ' , 469 - . 470 , 471 472 , , - . ' 473 . , 474 ' ' , 475 ' , ' 476 , . 477 478 ' , , 479 , , , , . 480 , ' 481 , 482 . , 483 ' , 484 - . ' 485 ! 486 487 , . 488 ' . 489 , 490 ' . , , 491 , , - 492 . , , 493 . , 494 ' ' 495 ' - . 496 497 , . , 498 , 499 . 500 501 502 ' . 503 504 , 505 , 506 , . 507 508 ' , , 509 - . - 510 , , 511 , ' ' 512 ? ' . 513 , ' 514 ' , 515 . , , , 516 ' ' ' , - 517 . 518 519 , ' ' 520 ' 521 - , 522 ' 523 ' ' . 524 . 525 526 ' ' 527 ' - 528 , ' 529 ' 530 . 531 532 , , ? - 533 ? . 534 ' , ' 535 . , ' ' , 536 ' , , 537 , 538 , ' , 539 - , 540 , 541 ' . 542 543 , , 544 . ' ' 545 , , , 546 , - - 547 , - - . ' 548 - , 549 550 551 , ' . 552 553 , , - 554 , - ' 555 ' 556 . , ' , 557 , , 558 - - ' . 559 ' , ' 560 , ' 561 ' . 562 563 564 565 566 567 , , 568 . ' ' 569 ' . , ' 570 ' , 571 , ' - , 572 , , . 573 574 , , , 575 ' . 576 , ' ' 577 . 578 , ' - 579 ' . 580 , , 581 ' , . ' 582 583 , ' ' 584 . , 585 , ! 586 ' , 587 - . 588 589 - . 590 ' , 591 . , 592 ' . 593 , 594 . 595 ' . 596 ' . 597 598 , , . 599 ' . , 600 , 601 . ' ' 602 ' . , 603 ' 604 . ' ' 605 , 606 , ' ' 607 , 608 ' . 609 610 , 611 ' . , 612 , 613 ' 614 . , 615 ' ' , 616 - . 617 618 ' . , 619 , , 620 ' - , , 621 ' 622 - . 623 624 , , 625 , , ' . ' 626 , , 627 ' , , 628 . « - ? . 629 630 - - . , 631 , - . 632 633 - - ' . - 634 ? 635 636 - - , , ' 637 - . 638 639 - - , , 640 ? 641 642 - - . . 643 , , ' ' , 644 ' , . 645 646 - - , ! ! - - , , ' 647 ? 648 649 - - , . ! » 650 651 . . ' 652 , , 653 . ' , . 654 ' 655 . 656 657 , - . 658 ' . 659 660 « . ? 661 . 662 663 - - , ' , . ' , 664 - , 665 . 666 667 - - ' . ? - 668 ' ? 669 670 - - . , 671 . , ' ' 672 - ! 673 674 - - , 675 . 676 677 - - , , ' ' . . 678 ' , ' ' 679 ' . 680 681 - - . . . ' , 682 ' ' ! . . . 683 684 - - , . - - , ' , 685 686 - ? 687 688 - - - , , 689 . - - 690 ' ? 691 692 - - , . 693 694 - - ' 695 ? 696 697 - - ' 698 - . 699 700 - - , ? . . . 701 702 - - ' ' 703 ' ' , , 704 ' ! 705 706 - - , , 707 ? 708 709 - - , . . 710 . - , , 711 ' . 712 713 - - - , 714 ' , ? 715 716 - - , . 717 ' . 718 , ' 719 . , , ' 720 . ' 721 - . , ' - - ' 722 - . 723 , 724 . , . . . 725 726 - - . . . ! . . . 727 728 - - - , 729 - ' , 730 . . . 731 732 - - . , , , 733 . ' . 734 735 - - , , . 736 ' 737 . » 738 739 ' ' 740 . 741 742 ' , ' 743 , ' 744 . , 745 , . , 746 , 747 . , 748 , 749 , 750 . , ' - 751 . 752 753 - , 754 ' - . 755 ' ' ' . 756 ' , ' 757 ' 758 , . 759 , , , 760 ' ' , 761 . 762 , ' , 763 , . , 764 , 765 . , 766 - 767 ' . ' , 768 , , ' 769 . , 770 ' , ' 771 . , , ' 772 ' , ' , 773 , . 774 775 , . 776 , 777 ' ' 778 . . , ' ' 779 ' , 780 ' . 781 782 , , 783 , , 784 . 785 ' , 786 ' , . . . 787 788 , , 789 , - , 790 . 791 792 ' , 793 - , 794 . , , ' 795 . , , 796 797 . 798 799 . , 800 - . 801 ' , 802 ' . 803 804 ' , 805 . . 806 - , , 807 , , 808 - . 809 ' , , ; , 810 , 811 ' . 812 813 , , , - , 814 , , ' , 815 , 816 - . 817 818 . 819 ' . , ' 820 , . 821 822 . 823 824 « , , ' ! 825 , ' 826 - ' ' 827 , ! ' ! 828 ! , , , 829 - - ! , : , 830 , , 831 . . . 832 833 - - , , . . . , 834 ! . . . 835 836 - - ! . . . , ! . . . ! . . . ' . 837 838 - - ! . - 839 . , ! . . . 840 ! . . . , 841 , ' 842 ! 843 844 - - ! . . . 845 846 - - ! » 847 848 . 849 , 850 - , . 851 852 « ! ' . ! . . . 853 ' ! ! . . . 854 ! . . . , ! » 855 856 , . 857 ' , 858 . ' ' 859 - . 860 861 « , , , ' 862 , - , ' 863 , - ' ! » 864 865 , , 866 . , 867 - , 868 , , 869 ' . 870 - , 871 . , 872 ' . 873 - 874 ' - . 875 876 , , 877 ' , ' 878 ' . 879 . ' 880 . 881 , 882 . 883 884 , . 885 . , , 886 , , 887 , 888 . ' , 889 - , 890 ? - - , 891 ' ? 892 893 , ' , 894 , ' . 895 , . 896 - ? 897 , ' , 898 , . 899 - ' , 900 ' . 901 902 « ! ' 903 . - , , - 904 ! » 905 906 ' , ' 907 . 908 909 « ! » ' - - . 910 911 912 ' , ' . 913 914 « ! . . 915 916 - - ! » . 917 918 ' 919 ' - . 920 921 « - 922 ? . 923 924 - - - ! . ' 925 - . 926 927 - - , , ' 928 . . . . 929 930 - - ' ' ! ' 931 . - ' - 932 ? » 933 934 , ' 935 , 936 . 937 938 ' . 939 . , 940 . ' 941 , 942 - , . 943 , ' , 944 , , 945 ' ' , ' : 946 947 « ! . . . ! » 948 949 950 , . 951 952 . 953 . ' 954 . , , 955 ' , ' . 956 957 , 958 ' 959 - . , 960 ' 961 . 962 - . , 963 , 964 ' , , 965 , ' 966 , - - . 967 968 ' . 969 . ' 970 . 971 972 . 973 - - . 974 , , , 975 . 976 977 ' 978 . - , , , ' 979 . 980 981 « , , , 982 , ' ! 983 , ! 984 , ' ! 985 986 - - , , 987 . ' 988 - . , , , 989 , 990 . 991 992 - - , , ! 993 , 994 ! . . . 995 996 - - - , , - 997 , , - ! 998 ! . . . , 999 ' ! . . . 1000