défendrait-il de l'accusation de s'être mis en rapport avec les ennemis du Sud? «Voulez-vous répondre aux faits qui sont articulés contre votre fils? demanda le magistrat. -- Non, monsieur, répliqua James Burbank d'une voix ferme, et je n'ai point à y répondre. Mon fils n'est point en cause, que je sache. Je suis seulement accusé d'avoir eu des intelligences avec l'armée fédérale. Or, cela, je le nie, et je défie cet homme, qui ne m'attaque que par haine personnelle, d'en donner une seule preuve! -- Il avoue donc que son fils se bat en ce moment contre les confédérés? s'écria Texar. -- Je n'ai rien à avouer... rien! répondit James Burbank. C'est à vous de prouver ce que vous avancez contre moi! -- Soit!... Je le prouverai! répliqua Texar. Dans quelques jours, je serai en possession de cette preuve que l'on me demande, et quand je l'aurai... -- Quand vous l'aurez, répondit le magistrat, nous pourrons nous prononcer sur ce fait. Jusque-là, je ne vois pas quelles sont les accusations dont James Burbank ait à répondre?» En se prononçant ainsi, ce magistrat parlait comme un homme intègre. Il avait raison, sans doute. Malheureusement, il avait tort d'avoir raison devant un public si prévenu contre le colon de Camdless-Bay. De là, des murmures, des protestations mêmes, proférées par les compagnons de Texar, qui accueillirent ses paroles. L'Espagnol le sentit bien, et, abandonnant les faits relatifs à Gilbert Burbank, il en revint aux accusations portées directement contre son père. «Oui, répéta-t-il, je prouverai tout ce que j'ai avancé, à savoir que James Burbank est en rapport avec l'ennemi qui se prépare à envahir la Floride. En attendant, les opinions qu'il professe publiquement, opinions si dangereuses pour la cause de l'esclavage, constituent un péril public. Aussi, au nom de tous les propriétaires d'esclaves, qui ne se soumettront jamais au joug que le Nord veut leur imposer, je demande que l'on s'assure de sa personne... -- Oui!... Oui!» s'écrièrent les partisans de Texar, tandis qu'une partie de l'assemblée essayait vainement de protester contre cette injustifiable prétention. Le magistrat parvint à rétablir le calme dans l'auditoire, et James Burbank put reprendre la parole: «Je m'élève de toute ma force, de tout mon droit, dit-il, contre l'arbitraire auquel on veut pousser la justice! Que je sois abolitionniste, oui! et je l'ai déjà avoué. Mais les opinions sont libres, je suppose, avec un système de gouvernement qui est fondé sur la liberté. Ce n'est pas un crime, jusqu'ici, d'être anti- esclavagiste, et où il n'y a pas culpabilité, la loi est impuissante à punir!» Des approbations plus nombreuses semblèrent donner raison à James Burbank. Sans doute, Texar crut que l'occasion était venue de changer ses batteries puisqu'elles ne portaient pas. Aussi, qu'on ne s'étonne pas s'il lança à James Burbank cette apostrophe inattendue: «Eh bien, affranchissez donc vos esclaves, puisque vous êtes contre l'esclavage! -- Je le ferai! répondit James Burbank. Je le ferai, dès que le moment sera venu! -- Vraiment! Vous le ferez quand l'armée fédérale sera maîtresse de la Floride! répliqua Texar. Il vous faut les soldats de Sherman et les marins de Dupont pour que vous ayez le courage d'accorder vos actes avec vos idées! C'est prudent, mais c'est lâche! -- Lâche?... s'écria James Burbank, indigné, qui ne comprit pas que son adversaire lui tendait un piège. -- Oui! lâche! répéta Texar. Voyons! Osez donc enfin mettre vos opinions en pratique! C'est à croire, en vérité, que vous ne cherchez qu'une popularité facile pour plaire aux gens du Nord! Oui! Anti-esclavagiste en apparence, vous n'êtes, au fond et par intérêt, qu'un partisan du maintien de l'esclavage!» James Burbank s'était redressé sous cette injure. Il couvrait son accusateur d'un regard de mépris. C'était là plus qu'il n'en pouvait supporter. Un tel reproche d'hypocrisie se trouvait manifestement en désaccord avec toute son existence franche et loyale. «Habitants de Jacksonville, s'écria-t-il de façon à être entendu de toute la foule, à partir de ce jour, je n'ai plus un esclave; à partir de ce jour, je proclame l'abolition de l'esclavage sur tout le domaine de Camdless-Bay!» Tout d'abord des hurrahs seulement accueillirent cette déclaration hardie. Oui! Il y avait un véritable courage à le faire, -- courage plus que prudence peut-être! James Burbank venait de se laisser emporter par son indignation. Or, cela n'était que trop évident, cette mesure allait compromettre les intérêts des autres planteurs de la Floride. Aussi la réaction se fit-elle presque aussitôt dans le public de Court-Justice. Les premiers applaudissements accordés au colon de Camdless-Bay furent bientôt étouffés par les vociférations, non seulement de ceux qui étaient esclavagistes de principe, mais aussi de tous ceux qui avaient été indifférents jusqu'alors à cette question de l'esclavage. Et les amis de Texar auraient profité de ce revirement pour se livrer à quelque acte de violence contre James Burbank, si l'Espagnol lui-même ne les eût contenus. «Laissez faire! dit-il. James Burbank s'est désarmé lui-même!... Maintenant, il est à nous!» Ces paroles, dont on comprendra bientôt la signification, suffirent à retenir tous ces partisans de la violence. Aussi James Burbank ne fut-il point inquiété, lorsque les magistrats lui eurent dit qu'il pouvait se retirer. Devant l'absence de toute preuve, il n'y avait pas lieu d'accorder l'incarcération demandée par Texar. Plus tard, si l'Espagnol, qui maintenait ses dires, produisait des témoignages de nature à mettre au grand jour les connivences de James Burbank avec l'ennemi, les magistrats reprendraient les poursuites. Jusque-là, James Burbank devait être libre. Il est vrai, cette déclaration d'affranchissement relative au personnel de Camdless-Bay, publiquement faite, allait être ultérieurement exploitée contre les autorités de la ville et au profit du parti de l'émeute. Quoi qu'il en soit, à sa sortie de Court-Justice, bien que James Burbank fût suivi par une foule très mal disposée à son égard, les agents surent empêcher qu'on lui fît violence. Il y eut des huées, des menaces, non des actes de brutalité. Évidemment, l'influence de Texar le protégeait. James Burbank put donc atteindre les quais du port où l'attendait son embarcation. Là, il prit congé de son correspondant, M. Harvey, qui ne l'avait point quitté. Puis, poussant au large, il fut rapidement hors de la portée des vociférations, dont les braillards de Jacksonville avaient accompagné son départ. Comme la marée descendait, l'embarcation, retardée par le jusant, ne mit pas moins de deux heures à gagner le pier de Camdless-Bay, où James Burbank était attendu par sa famille. Quelle joie ce fut dans tout ce petit monde, en le revoyant. Il y avait tant de motifs de craindre qu'il ne fût retenu loin des siens! «Non! dit-il à la petite Dy, qui l'embrassait. Je t'avais promis de revenir pour dîner, ma chérie, et, tu le sais bien, je ne manque jamais à mes promesses!» VIII La dernière esclave Le soir même, James Burbank mit les siens au courant de ce qui s'était passé à Court-Justice. L'odieuse conduite de Texar leur fut dévoilée. C'était sous la pression de cet homme et de la populace de Jacksonville que l'ordre de comparution avait été adressé à Camdless-Bay. L'attitude des magistrats, en cette affaire, ne méritait que des éloges. À cette accusation d'intelligences avec les fédéraux, ils avaient répondu en exigeant la preuve qu'elle fût fondée. Texar, n'ayant pu fournir cette preuve, James Burbank avait été laissé libre. Toutefois, au milieu de ces vagues incriminations, le nom de Gilbert avait été prononcé. On ne semblait pas mettre en doute que le jeune homme ne fût à l'armée du Nord. Le refus de répondre à cet égard, n'était-ce pas un demi-aveu de la part de James Burbank? Ce que furent alors les craintes, les angoisses de Mme Burbank, de Miss Alice, de toute cette famille si menacée, cela n'est que trop aisé à comprendre. À défaut du fils qui leur échappait, les forcenés de Jacksonville ne s'en reprendraient-ils pas à son père? Texar s'était vanté, sans doute, lorsqu'il avait promis de produire, sous quelques jours, une preuve de ce fait. En somme, il n'était pas impossible qu'il ne parvînt à se la procurer, et la situation serait inquiétante au plus haut point. «Mon pauvre Gilbert! s'écria Mme Burbank. Le savoir si près de Texar, décidé à tout faire pour arriver à son but! -- Ne pourrait-on le prévenir de ce qui vient de se passer à Jacksonville? dit Miss Alice. -- Oui! ajouta M. Stannard. Ne conviendrait-il pas surtout de lui faire savoir que toute imprudence de sa part aurait les conséquences les plus funestes pour les siens et pour lui? -- Et comment le prévenir? répliqua James Burbank. Des espions rôdent sans cesse autour de Camdless-Bay, cela n'est que trop certain. Déjà le messager que Gilbert nous a envoyé avait été suivi à son retour. Toute lettre que nous écririons pourrait tomber entre les mains de Texar. Tout homme que nous enverrions, chargé d'un message verbal, risquerait d'être arrêté en route. Non, mes amis, ne tentons rien qui soit susceptible d'aggraver cette situation, et fasse le Ciel que l'armée fédérale ne tarde pas à occuper la Floride! Il n'est que temps pour cette minorité de gens honnêtes, menacée par la majorité des coquins du pays!» James Burbank avait raison. Par suite de la surveillance qui devait évidemment s'exercer autour de la plantation, il eût été très imprudent de correspondre avec Gilbert. D'ailleurs, le moment approchait où James Burbank et les nordistes, établis en Floride, seraient en sûreté sous la protection de l'armée fédérale. C'était, en effet, le lendemain même que le commodore Dupont devait appareiller au mouillage d'Edisto. Avant trois jours, bien certainement, on apprendrait que la flottille, après avoir descendu le littoral de la Géorgie, serait dans la baie de Saint- Andrews. James Burbank raconta alors le grave incident survenu devant les magistrats de Jacksonville. Il dit comment il avait été poussé à répondre au défi jeté par Texar à propos des esclaves de Camdless- Bay. Fort de son droit, fort de sa conscience, il avait publiquement déclaré l'abolition de l'esclavage sur tout son domaine. Ce que nul État du Sud ne s'était encore permis de proclamer sans y avoir été obligé par le sort des armes, il l'avait fait librement et de son plein gré. Déclaration aussi hardie que généreuse! Quelles en seraient les conséquences, on ne pouvait le prévoir. Évidemment, elle n'était pas de nature à rendre la position de James Burbank moins menacée au milieu de ce pays esclavagiste. Peut-être, même, provoquerait- elle certaines velléités de révolte parmi les esclaves des autres plantations. N'importe! La famille Burbank, émue par la grandeur de l'acte, approuva sans réserve ce que son chef venait de faire. «James, dit Mme Burbank, quoi qu'il puisse arriver, tu as eu raison de répondre ainsi aux odieuses insinuations que ce Texar avait l'infamie de lancer contre toi! -- Nous sommes fiers de vous, mon père! ajouta Miss Alice, en donnant pour la première fois ce nom à M. Burbank. -- Et ainsi, ma chère fille, répondit James Burbank, lorsque Gilbert et les fédéraux entreront en Floride, ils ne trouveront plus un seul esclave à Camdless-Bay! -- Je vous remercie, monsieur Burbank, dit alors Zermah, je vous remercie pour mes compagnons et pour moi. En ce qui me concerne, je ne me suis jamais sentie esclave près de vous. Vos bontés, votre générosité, m'avaient déjà faite aussi libre que je le suis aujourd'hui! -- Tu as raison, Zermah, répondit Mme Burbank. Esclave ou libre, nous ne t'en aimerons pas moins!» Zermah eût en vain essayé de cacher son émotion. Elle prit Dy dans ses bras et la pressa sur sa poitrine. MM. Carrol et Stannard avaient serré la main de James Burbank avec effusion. C'était lui dire qu'ils l'approuvaient et qu'ils applaudissaient à cet acte d'audace -- de justice aussi. Il est bien évident que la famille Burbank, sous cette généreuse impression, oubliait alors ce que la conduite de James Burbank pouvait provoquer de complications dans l'avenir. Aussi, personne à Camdless-Bay ne songerait-il à blâmer James Burbank, si ce n'est, sans doute, le régisseur Perry, lorsqu'il serait au courant de ce qui venait de se passer. Mais il était en tournée pour le service de la plantation et ne devait rentrer que dans la nuit. Il était déjà tard. On se sépara, non sans que James Burbank eût annoncé que, dès le lendemain, il remettrait à ses esclaves leur acte d'affranchissement. «Nous serons avec toi, James, répondit Mme Burbank, quand tu leur apprendras qu'ils sont libres! -- Oui, tous! ajouta Edward Carrol. -- Et moi aussi, père? demanda la petite Dy. -- Oui, ma chérie, toi aussi! -- Bonne Zermah, ajouta la fillette, est-ce que tu vas nous quitter après cela? -- Non, mon enfant! répondit Zermah. Non! Je ne t'abandonnerai jamais!» Chacun se retira dans sa chambre, quand les précautions ordinaires eurent été prises pour la sécurité de Castle-House. Le lendemain, la première personne que rencontra James Burbank dans le parc réservé, ce fut précisément M. Perry. Comme le secret avait été parfaitement gardé, le régisseur n'en savait rien encore. Il l'apprit bientôt de la bouche même de James Burbank, qui s'attendait du reste à l'ébahissement de M. Perry. «Oh! monsieur James!... Oh! monsieur James!» Le digne homme, vraiment abasourdi, ne pouvait trouver autre chose à répondre. «Cependant, cela ne peut vous surprendre, Perry, reprit James Burbank. Je n'ai fait que devancer les événements. Vous savez bien que l'affranchissement des Noirs est un acte qui s'impose à tout État soucieux de sa dignité... -- Sa dignité, monsieur James. Qu'est-ce que la dignité vient faire à ce propos? -- Vous ne comprenez pas le mot dignité, Perry. Soit! disons: soucieux de ses intérêts. -- Ses intérêts... ses intérêts, monsieur James! Vous osez dire: soucieux de ses intérêts? -- Incontestablement, et l'avenir ne tardera pas à vous le prouver, mon cher Perry! -- Mais où recrutera-t-on désormais le personnel des plantations, monsieur Burbank? -- Toujours parmi les Noirs, Perry. -- Mais si les Noirs sont libres de ne plus travailler, ils ne travailleront plus! -- Ils travailleront, au contraire, et même avec plus de zèle, puisque ce sera librement, et avec plus de plaisir aussi, puisque leur condition sera meilleure. -- Mais les vôtres, monsieur James?... Les vôtres vont commencer par nous quitter! -- Je serai bien étonné, mon cher Perry, s'il en est un seul qui ait la pensée de le faire. -- Mais voilà que je ne suis plus régisseur des esclaves de Camdless-Bay? -- Non, mais vous êtes toujours régisseur de Camdless-Bay, et je ne pense pas que votre situation soit amoindrie parce que vous commanderez à des hommes libres au lieu de commander à des esclaves. -- Mais... -- Mon cher Perry, je vous préviens qu'à tous vos «mais», j'ai des réponses toutes prêtes. Prenez donc votre parti d'une mesure qui ne pouvait tarder à s'accomplir, et à laquelle ma famille, sachez- le bien, vient de faire le meilleur accueil. -- Et nos Noirs n'en savent rien?... -- Rien encore, répondit James Burbank. Je vous prie, Perry, de ne point leur en parler. Ils l'apprendront aujourd'hui même. Vous les convoquerez donc tous dans le parc de Castle-House, pour trois heures après midi, en vous contentant de dire que j'ai une communication à leur faire.» Là-dessus, le régisseur se retira, avec de grands gestes de stupéfaction, répétant: «Des Noirs qui ne sont plus esclaves! Des Noirs qui vont travailler à leur compte! Des Noirs qui seront obligés de pourvoir à leurs besoins! C'est le bouleversement de l'ordre social! C'est le renversement des lois humaines! C'est contre nature! Oui! contre nature!» Pendant la matinée, James Burbank, Walter Stannard et Edward Carrol allèrent, en break, visiter une partie de la plantation sur sa frontière septentrionale. Les esclaves vaquaient à leurs travaux habituels au milieu des rizières, des champs de caféiers et de cannes. Même empressement au travail dans les chantiers et les scieries. Le secret avait été bien gardé. Aucune communication n'avait pu s'établir encore entre Jacksonville et Camdless-Bay. Ceux qu'il intéressait d'une façon si directe, ne savaient rien du projet de James Burbank. En parcourant cette partie du domaine sur sa limite la plus exposée, James Burbank et ses amis voulaient s'assurer que les abords de la plantation ne présentaient rien de suspect. Après la déclaration de la veille, on pouvait craindre qu'une partie de la populace de Jacksonville ou de la campagne environnante fût poussée à se porter sur Camdless-Bay. Il n'en était rien jusqu'alors. On ne signala même pas de rôdeurs de ce côté du fleuve, ni sur le cours du Saint-John. Le -Shannon, -qui le remonta vers dix heures du matin, ne fit point escale au pier du petit port et continua sa route vers Picolata. Ni en amont ni en aval, il n'y avait rien à craindre pour les hôtes de Castle-House. Un peu avant midi, James Burbank, Walter Stannard et Edward Carrol repassèrent le pont de l'enceinte du parc et rentrèrent à l'habitation. Toute la famille les attendait pour déjeuner. On était plus rassuré. On causa plus à l'aise. Il semblait qu'il se fût produit une détente dans la situation. Sans doute, l'énergie des magistrats de Jacksonville avait imposé aux violents du parti de Texar. Or, si cet état de choses se prolongeait pendant quelques jours encore, la Floride serait occupée par l'armée fédérale. Les anti-esclavagistes, qu'ils fussent du Nord ou du Sud, y seraient en sûreté. James Burbank pouvait donc procéder à la cérémonie d'émancipation, -- premier acte de ce genre qui serait volontairement accompli dans un État à esclaves. Celui de tous les Noirs de la plantation, qui éprouverait le plus de satisfaction serait évidemment un garçon de vingt ans, nommé Pygmalion plus communément appelé Pyg. Attaché au service des communs de Castle-House, c'était là que demeurait ledit Pyg. Il ne travaillait ni dans les champs ni dans les ateliers ou chantiers de Camdless-Bay. Il faut bien l'avouer, Pygmalion n'était qu'un garçon ridicule, vaniteux, paresseux, auquel, par bonté, ses maîtres passaient bien des choses. Depuis que la question de l'esclavage était en jeu, il fallait l'entendre déclamer de grandes phrases sur la liberté humaine. À tout propos, il faisait des discours prétentieux à ses congénères, qui ne se gênaient pas d'en rire. Il montait sur ses grands chevaux, comme on dit, lui qu'un âne eût jeté à terre. Mais au fond, comme il n'était point méchant, on le laissait parler. On voit déjà quelles discussions il devait avoir avec le régisseur Perry, lorsque celui-ci était d'humeur à l'écouter, et l'on sent quel accueil il allait faire à cet acte d'affranchissement qui lui rendrait sa dignité d'homme. Ce jour-là, les Noirs furent prévenus qu'ils auraient à se réunir dans le parc réservé devant Castle-House. C'était là qu'une importante communication leur serait adressée par le propriétaire de Camdless-Bay. Un peu avant trois heures -- heure fixée pour la réunion -- tout le personnel, après avoir quitté ses baraccons, commença à s'assembler devant Castle-House. Ces braves gens n'étaient rentrés ni aux ateliers, ni dans les champs ni dans les chantiers d'abattage, après le dîner de midi. Ils avaient voulu faire un peu de toilette, changer les habits de travail pour des vêtements plus propres, selon l'habitude, lorsqu'on leur ouvrait la poterne de l'enceinte. Donc, grande animation, va-et-vient de case à case, tandis que le régisseur Perry, se promenant de l'un à l'autre des baraccons, grommelait: «Quand je pense qu'en ce moment, on pourrait encore trafiquer de ces Noirs, puisqu'ils sont toujours à l'état de marchandise! Et, avant une heure, voilà qu'il ne sera plus permis ni de les acheter ni de les vendre! Oui! je le répéterai jusqu'à mon dernier souffle! M. Burbank a beau faire et beau dire, et après lui le président Lincoln, et après le président Lincoln, tous les fédéraux du Nord et tous les libéraux des deux mondes, c'est contre nature!» En cet instant, Pygmalion, qui ne savait rien encore, se trouva face à face avec le régisseur. «Pourquoi nous convoque-t-on, monsieur Perry? demanda Pyg. Auriez- vous la bonté de me le dire? -- Oui, imbécile! C'est pour te...» Le régisseur s'arrêta, ne voulant point trahir le secret. Une idée lui vint alors. «Approche ici, Pyg!» dit-il. Pygmalion s'approcha. «Je te tire quelquefois l'oreille, mon garçon? -- Oui, monsieur Perry, puisque, contrairement à toute justice humaine ou divine, c'est votre droit. -- Eh bien, puisque c'est mon droit, je vais me permettre d'en user encore!» Et, sans se soucier des cris de Pyg, sans lui faire grand mal, non plus, il lui secoua les oreilles qui étaient déjà d'une belle longueur. Vraiment, cela soulagea le régisseur d'avoir, une dernière fois, exercé son droit sur un des esclaves de la plantation. À trois heures, James Burbank et les siens parurent sur le perron de Castle-House. Dans l'enceinte étaient groupés sept cents esclaves, hommes, femmes, enfants, -- même une vingtaine de ces vieux Noirs, qui, lorsqu'ils avaient été reconnus impropres à tout travail, trouvaient une retraite assurée pour leur vieillesse dans les baraccons de Camdless-Bay. Un profond silence s'établit aussitôt. Sur un geste de James Burbank, M. Perry et les sous-régisseurs firent approcher le personnel, de manière que tous pussent entendre distinctement la communication qui allait leur être faite. James Burbank prit la parole. «Mes amis, dit-il, vous le savez, une guerre civile, déjà longue et malheureusement trop sanglante, met aux prises la population des États-Unis. Le vrai mobile de cette guerre a été la question de l'esclavage. Le Sud, ne s'inspirant que de ce qu'il croit être ses intérêts, en a voulu le maintien. Le Nord, au nom de l'humanité, a voulu qu'il fût détruit en Amérique. Dieu a favorisé les défenseurs d'une cause juste, et la victoire s'est déjà prononcée plus d'une fois en faveur de ceux qui se battent pour l'affranchissement de toute une race humaine. Depuis longtemps, personne ne l'ignore, fidèle à mon origine, j'ai toujours partagé les idées du Nord, sans avoir été à même de les appliquer. Or, des circonstances ont fait que je puis hâter le moment où il m'est possible de conformer mes actes à mes opinions. Écoutez donc ce que j'ai à vous apprendre au nom de toute ma famille.» Il y eut un sourd murmure d'émotion dans l'assistance, mais il s'apaisa presque aussitôt. Et alors, James Burbank, d'une voix qui s'entendit de partout, fit la déclaration suivante: «À partir de ce jour, 28 février 1862, les esclaves de la plantation sont affranchis de toute servitude. Ils peuvent disposer de leur personne. Il n'y a plus que des hommes libres à Camdless-Bay!» Les premières manifestations de ces nouveaux affranchis furent des hurrahs qui éclatèrent de toutes parts. Les bras s'agitèrent en signe de remerciements. Le nom de Burbank fut acclamé. Tous se rapprochèrent du perron. Hommes, femmes, enfants, voulaient baiser les mains de leur libérateur. Ce fut un indescriptible enthousiasme, qui se produisit avec d'autant plus d'énergie qu'il n'était point préparé. On juge si Pygmalion gesticulait, pérorait, prenait des attitudes. Alors, un vieux Noir, le doyen du personnel, s'avança jusque sur les premières marches du perron. Là, il redressa la tête, et d'une voix profondément émue: «Au nom des anciens esclaves de Camdless-Bay, libres désormais, dit-il, soyez remercié, monsieur Burbank, pour nous avoir fait entendre les premières paroles d'affranchissement qui aient été prononcées dans l'État de Floride!» Tout en parlant, le vieux Nègre venait de monter lentement les degrés du perron. Arrivé auprès de James Burbank, il lui avait baisé les mains, et, comme la petite Dy lui tendait les bras, il la présenta à ses camarades. «Hurrah!... Hurrah pour monsieur Burbank!» Ces cris retentirent joyeusement dans l'air et durent porter jusqu'à Jacksonville, sur l'autre rive du Saint-John, la nouvelle du grand acte qui venait d'être accompli. La famille de James Burbank était profondément émue. Vainement essaya-t-elle de calmer ces marques d'enthousiasme. Ce fut Zermah qui parvint à les apaiser, lorsqu'on la vit s'élancer vers le perron pour prendre la parole à son tour. «Mes amis, dit-elle, nous voilà tous libres maintenant, grâce à la générosité, à l'humanité de celui qui fut notre maître, et le meilleur des maîtres! -- Oui!... oui!... crièrent ces centaines de voix, confondues dans le même élan de reconnaissance. -- Chacun de nous peut donc dorénavant disposer de sa personne, reprit Zermah. Chacun peut quitter la plantation, faire acte de liberté suivant que son intérêt le commande. Quant à moi, je ne suivrai que l'instinct de mon coeur, et je suis certaine que la plupart d'entre vous feront ce que je vais faire moi-même. Depuis six ans, je suis entré à Camdless-Bay. Mon mari et moi, nous y avons vécu, et nous désirons y finir notre vie. Je supplie donc monsieur Burbank de nous garder libres, comme il nous a gardés esclaves... Que ceux dont c'est aussi le désir... -- Tous!... Tous!» Et ces mots, répétés mille fois, dirent combien était apprécié le maître de Camdless-Bay, quel lien d'amitié et de reconnaissance l'unissait à tous les affranchis de son domaine. James Burbank prit alors la parole. Il dit que tous ceux qui voudraient rester sur la plantation le pourraient dans ces conditions nouvelles. Il ne s'agirait plus que de régler d'un commun accord la rémunération du travail libre et les droits des nouveaux affranchis. Il ajouta que, tout d'abord, il convenait que la situation fût régularisée. C'est pourquoi, dans ce but, chacun des Noirs allait recevoir pour sa famille et pour lui un acte de libération, qui lui permettrait de reprendre dans l'humanité le rang auquel il avait droit. C'est ce qui fut immédiatement fait par le soin des sous- régisseurs. Depuis longtemps décidé à affranchir ses esclaves, James Burbank avait préparé ces actes, et chaque Noir reçut le sien avec les plus touchantes démonstrations de reconnaissance. La fin de cette journée fut consacrée à la joie. Si, dès le lendemain, tout le personnel devait retourner à ses travaux ordinaires, ce jour-là, la plantation fut en fête. La famille Burbank, mêlée à ces braves gens, recueillit les témoignages d'amitié les plus sincères, aussi bien que les assurances d'un dévouement sans bornes. Cependant, au milieu de son ancien troupeau d'êtres humains, le régisseur Perry se promenait comme une âme en peine, et, à James Burbank qui lui demanda: «Eh bien, Perry, qu'en dites-vous? -- Je dis, monsieur James, répliqua-t-il, que pour être libres, ces Africains n'en sont pas moins nés en Afrique et n'ont pas changé de couleur! Or, puisqu'ils sont nés noirs, ils mourront noirs... -- Mais ils vivront blancs, répondit en souriant James Burbank, et tout est là!» Ce soir-là, le dîner réunit à la table de Castle-House la famille Burbank vraiment heureuse, et, il faut le dire, aussi plus confiante dans l'avenir. Quelques jours encore, la sécurité de la Floride serait complètement assurée. Aucune mauvaise nouvelle, d'ailleurs, n'était venue de Jacksonville. Il était possible que l'attitude de James Burbank devant les magistrats de Court-Justice eût produit une impression favorable sur le plus grand nombre des habitants. À ce dîner assistait le régisseur Perry, qui était bien obligé de prendre son parti de ce qu'il n'avait pu empêcher. Il se trouvait même en face du doyen des Noirs, invité par James Burbank, comme pour mieux marquer en sa personne que l'affranchissement, accordé à lui et à ses compagnons d'esclavage, n'était pas une vaine déclaration dans la pensée du maître de Camdless-Bay. Au-dehors éclataient des cris de fête, et le parc s'illuminait du reflet des feux de joie, allumés en divers points de la plantation. Vers le milieu du repas se présenta une députation qui apportait à la petite fille un magnifique bouquet, le plus beau, à coup sûr, qui eût jamais été offert à «mademoiselle Dy Burbank, de Castle- House.» Compliments et remerciements furent donnés et rendus de part et d'autre avec une profonde émotion. Puis, tous se retirèrent, et la famille rentra dans le hall, en attendant l'heure du coucher. Il semblait qu'une journée si bien commencée ne pouvait que bien finir. Vers huit heures, le calme régnait sur toute la plantation. On avait lieu de croire que rien ne le troublerait, lorsqu'un bruit de voix se fit entendre au-dehors. James Burbank se leva et alla aussitôt ouvrir la grande porte du hall. Devant le perron, quelques personnes attendaient et parlaient à haute voix. «Qu'y a-t-il? demanda James Burbank. -- Monsieur Burbank, répondit un des régisseurs, une embarcation vient d'accoster le pier. -- Et d'où vient-elle? -- De la rive gauche. -- Qui est à bord? -- Un messager qui vous est envoyé de la part des magistrats de Jacksonville. -- Et que veut-il? -- Il demande à vous faire une communication. Permettez-vous qu'il débarque? -- Certainement!» Mme Burbank s'était rapprochée de son mari. Miss Alice s'avança vivement vers une des fenêtres du hall, pendant que M. Stannard et Edward Carrol se dirigeaient vers la porte. Zermah, prenant la petite Dy par la main, s'était levée. Tous eurent alors le pressentiment que quelque grave complication allait surgir. Le régisseur était retourné vers l'appontement du pier. Dix minutes après, il revenait avec le messager que l'embarcation avait amené de Jacksonville à Camdless-Bay. C'était un homme qui portait l'uniforme de la milice du comté. Il fut introduit dans le hall, et demanda M. Burbank. «C'est moi! Que me voulez-vous? -- Vous remettre ce pli.» Le messager tendit une grande enveloppe, qui portait à l'un de ses angles le cachet de Court-Justice. James Burbank brisa le cachet et lut ce qui suit: «Par ordre des autorités nouvellement constituées de Jacksonville, tout esclave qui aura été affranchi contre la volonté des sudistes, sera immédiatement expulsé du territoire. «Cette mesure sera exécutée dans les quarante-huit heures, et, en cas de refus, il y sera procédé par la force. «Fait à Jacksonville, 28 février 1862. «TEXAR.» Les magistrats en qui l'on pouvait avoir confiance avaient été renversés. Texar, soutenu par ses partisans, était depuis peu de temps à la tête de la ville. «Que répondrai-je? demanda le messager. -- Rien!» répliqua James Burbank. Le messager se retira et fut reconduit à son embarcation, qui se dirigea vers la rive gauche du fleuve. Ainsi, sur ordre de l'Espagnol, les anciens esclaves de la plantation allaient être dispersés! Par cela seul qu'on les avait fait libres, ils n'auraient plus le droit de vivre sur le territoire de la Floride! Camdless-Bay serait privée de tout ce personnel sur lequel James Burbank pouvait compter pour défendre la plantation! «Libre à ces conditions? dit Zermah. Non, jamais! Je refuse la liberté, et, puisqu'il le faut pour rester près de vous, mon maître, j'aime mieux redevenir esclave!» Et, prenant son acte d'affranchissement, Zermah le déchira et tomba aux genoux de James Burbank. IX Attente Telles étaient les premières conséquences du mouvement généreux auquel avait obéi James Burbank en affranchissant ses esclaves, avant que l'armée fédérale fût maîtresse du territoire. À présent, Texar et ses partisans dominaient la ville et le comté. Ils allaient se livrer à tous les actes de violence auxquels leur nature brutale et grossière devait les pousser, c'est-à-dire aux plus épouvantables excès. Si, par ses dénonciations vagues, l'Espagnol n'avait pu, en fin de compte, faire emprisonner James Burbank, il n'en était pas moins arrivé à son but, en profitant des dispositions de Jacksonville, dont la population était en grande partie surexcitée par la conduite de ses magistrats dans l'affaire du propriétaire de Camdless-Bay. Après l'acquittement du colon anti-esclavagiste, qui venait de proclamer l'émancipation sur tout son domaine, du nordiste dont les voeux étaient manifestement pour le Nord, Texar avait soulevé la foule des malhonnêtes gens, il avait révolutionné la ville. Ayant amené par là le renversement des autorités si compromises, il avait mis à leur place les plus avancés de son parti, il en avait formé un comité où les petits Blancs se partageaient le pouvoir avec les Floridiens d'origine espagnole, il s'était assuré le concours de la milice, travaillée depuis longtemps déjà, et qui fraternisait avec la populace. Maintenant, le sort des habitants de tout le comté était entre ses mains. Il faut le dire, la conduite de James Burbank n'avait trouvé aucune approbation chez la plupart des colons dont les établissements bordent les deux rives du Saint-John. Ceux-ci pouvaient craindre que leurs esclaves voulussent les obliger à suivre son exemple. Le plus grand nombre des planteurs, partisans de l'esclavage, résolus à lutter contre les prétentions des Unionistes, voyaient avec une extrême irritation la marche des armées fédérales. Aussi prétendaient-ils que la Floride résistât comme résistaient encore les États du Sud. Si, dans le début de la guerre, cette question d'affranchissement n'avait peut-être excité que leur indifférence, ils s'empressaient à présent de se ranger sous le drapeau de Jefferson Davis. Ils étaient prêts à seconder les efforts des rebelles contre le gouvernement d'Abraham Lincoln. Dans ces conditions, on ne s'étonnera pas que Texar, s'appuyant sur les opinions et les intérêts unis pour défendre la même cause, n'eût réussi à s'imposer, si peu d'estime qu'inspirât sa personne. Désormais, il allait pouvoir agir en maître, moins à l'effet d'organiser la résistance avec le concours des sudistes, et repousser la flottille du commodore Dupont, qu'afin de satisfaire ses instincts pervers. C'est à cause de cela, ou de la haine qu'il portait à la famille Burbank, le premier soin de Texar avait été de répondre à l'acte d'affranchissement de Camdless-Bay par cette mesure obligeant tous les affranchis à vider le territoire dans les quarante-huit heures. «En agissant ainsi, je sauvegarde les intérêts des colons, directement menacés. Oui! ils ne peuvent qu'approuver cet arrêté, dont le premier effet sera d'empêcher le soulèvement des esclaves dans tout l'État de la Floride.» La majorité avait donc applaudi sans réserve à cette ordonnance de Texar, si arbitraire qu'elle fût. Oui! arbitraire, inique, insoutenable! James Burbank était dans son droit, quand il émancipait ses esclaves. Ce droit, il le possédait de tout temps. Il pouvait l'exercer même avant que la guerre eût divisé les États-Unis sur la question de l'esclavage. Rien ne devait prévaloir contre ce droit. Jamais la mesure, prise par Texar, n'aurait pour elle la justice ni même la légalité. Et tout d'abord, Camdless-Bay allait être privée de ses défenseurs naturels. À cet égard, le but de l'Espagnol était pleinement atteint. On le comprit bien à Castle-House, et, peut-être, aurait-il été à désirer que James Burbank eût attendu le jour où il pouvait agir sans danger. Mais, on le sait, accusé devant les magistrats de Jacksonville d'être en désaccord avec ses principes, mis en demeure de s'y conformer et incapable de contenir son indignation, il s'était prononcé publiquement, et publiquement aussi, devant le personnel de la plantation, il avait procédé à l'affranchissement des Noirs de Camdless-Bay. Or, la situation de la famille Burbank et de ses hôtes s'étant aggravée de ce fait, il fallait décider en toute hâte ce qu'il convenait de faire dans ces conjonctures. Et d'abord -- ce fut là-dessus que porta la discussion, le soir même -- y avait-il lieu de revenir sur l'acte d'émancipation? Non! Cela n'aurait rien changé à l'état de choses. Texar n'eût point tenu compte de ce tardif retour. D'ailleurs, l'unanimité des Noirs du domaine, en apprenant la décision prise contre eux par les nouvelles autorités de Jacksonville, se fût empressée d'imiter Zermah. Tous les actes d'affranchissement auraient été déchirés. Pour ne point quitter Camdless-Bay, pour ne pas être chassés du territoire, tous eussent repris leur condition d'esclaves, jusqu'au jour où, de par une loi d'État, ils auraient le droit d'être libres et de vivre librement où il leur plairait. Mais à quoi bon? Décidés à défendre, avec leur ancien maître, la plantation devenue leur patrie véritable, ne le feraient-ils pas avec autant d'ardeur, maintenant qu'ils étaient affranchis? Oui, certes, et Zermah s'en portait garante. James Burbank jugea donc qu'il n'avait point à revenir sur ce qui était fait. Tous furent de son avis. Et ils ne se trompaient pas, car, le lendemain, lorsque la nouvelle mesure décrétée par le comité de Jacksonville fut connue, les marques de dévouement, les témoignages de fidélité, éclatèrent de toutes parts à Camdless-Bay. Si Texar voulait mettre son arrêté à exécution, on résisterait. S'il voulait employer la force, c'est par la force qu'on saurait lui répondre. «Et puis, dit Edward Carrol, les événements nous pressent. Dans deux jours, dans vingt-quatre heures peut-être, ils auront résolu la question de l'esclavage en Floride. Après demain, la flottille fédérale peut avoir forcé les bouches du Saint-John, et alors... -- Et si les milices, aidées des troupes confédérées, veulent résister?... fit observer M. Stannard. -- Si elles résistent, leur résistance ne pourra être de longue durée! répondit Edward Carrol. Sans vaisseaux, sans canonnières, comment pourraient-ils s'opposer au passage du commodore Dupont, au débarquement des troupes de Sherman, à l'occupation des ports de Fernandina, de Jacksonville ou de Saint-Augustine? Ces points occupés, les fédéraux seront maîtres de la Floride. Alors Texar et les siens n'auront d'autre ressource que de s'enfuir... -- Ah! puisse-t-on, au contraire, s'emparer de cet homme! s'écria James Burbank. Quand il sera entre les mains de la justice fédérale, nous verrons s'il arguera encore de quelque alibi pour échapper au châtiment que méritent ses crimes!» La nuit se passa, sans que la sécurité de Castle-House eût été un seul instant troublée. Mais quelles devaient être les inquiétudes de Mme Burbank et de Miss Alice! Le lendemain, 1er mars, on se mit à l'affût de tous les bruits qui pourraient venir du dehors. Ce n'est pas que la plantation fût menacée ce jour-là. L'arrêté de Texar n'avait ordonné l'expulsion des affranchis que dans les quarante-huit heures. James Burbank, décidé à résister à cet ordre, avait le temps nécessaire pour organiser ses moyens de défense dans la mesure du possible. L'important était de recueillir les bruits venus du théâtre de la guerre. Ils pouvaient à chaque instant modifier l'état de choses. James Burbank et son beau-frère montèrent donc à cheval. Descendant la rive droite du Saint-John, ils se dirigèrent vers l'embouchure du fleuve, afin d'explorer, à une dizaine de milles, cet évasement de l'estuaire qui se termine par la pointe de San- Pablo, à l'endroit où s'élève le phare. Lorsqu'ils passeraient devant Jacksonville, située sur l'autre rive, il leur serait facile de reconnaître si un rassemblement d'embarcations n'indiquait pas quelque prochaine tentative de la populace contre Camdless-Bay. En une demi-heure, tous deux avaient dépassé la limite de la plantation, et ils continuèrent à se porter vers le nord. Pendant ce temps, Mme Burbank et Alice, allant et venant dans le parc de Castle-House, échangeaient leurs pensées. M. Stannard essayait vainement de leur rendre un peu de calme. Elles avaient le pressentiment d'une prochaine catastrophe. Cependant Zermah avait voulu parcourir les divers baraccons. Bien que la menace d'expulsion fût maintenant connue, les Noirs ne songeaient point à en tenir compte. Ils avaient repris leurs travaux habituels. Comme leur ancien maître, décidés à la résistance, de quel droit puisqu'ils étaient libres, les chasserait-on de leur pays d'adoption? Sur ce point, Zermah fit à sa maîtresse le rapport le plus rassurant. On pouvait compter sur le personnel de Camdless-Bay. «Oui, dit-elle, tous mes compagnons reviendraient à la condition d'esclaves, comme je l'ai fait moi-même, plutôt que d'abandonner la plantation et les maîtres de Castle-House! Et si l'on veut les y obliger, ils sauront défendre leurs droits!» Il n'y avait plus qu'à attendre le retour de James Burbank et d'Edward Carrol. À cette date du 1er mars, il n'était pas impossible que la flottille fédérale fût arrivée en vue du phare de Pablo, prête à occuper l'embouchure du Saint-John. Les confédérés n'auraient pas trop de toutes les milices pour s'opposer à leur passage, et les autorités de Jacksonville, directement menacées, ne seraient plus à même de mettre à exécution leurs menaces contre les affranchis de Camdless-Bay. Cependant le régisseur Perry faisait sa visite quotidienne aux divers chantiers et ateliers du domaine. Il put constater, lui aussi, les bonnes dispositions des noirs. Quoiqu'il n'en voulût pas convenir, il voyait que, s'ils avaient changé de condition, leur assiduité au travail, leur dévouement à la famille Burbank, étaient restés les mêmes. Quant à résister à tout ce que pourrait tenter contre eux la populace de Jacksonville, ils y étaient fermement résolus. Mais, suivant l'opinion de M. Perry, plus obstiné que jamais dans ses idées d'esclavagiste, ces beaux sentiments ne pouvaient durer. La nature finirait par reprendre ses droits. Après avoir goûté à l'indépendance, ces nouveaux affranchis reviendraient d'eux-mêmes à la servitude. Ils redescendraient au rang, qui leur était dévolu par la nature dans l'échelle des êtres, entre l'homme et l'animal. Ce fut, sur ces entrefaites, qu'il rencontra le vaniteux Pygmalion. Cet imbécile avait encore accentué son attitude de la veille. À le voir se pavaner, les mains derrière le dos, la tête haute, on sentait maintenant que c'était un homme libre. Ce qui est certain, c'est qu'il n'en travaillait pas davantage. «Eh, bonjour, monsieur Perry? dit-il d'un ton superbe. -- Que fais-tu là, paresseux? -- Je me promène! N'ai-je pas le droit de ne rien faire, puisque je ne suis plus un vil esclave et que je porte mon acte d'affranchissement dans ma poche! -- Et qui est-ce qui te nourrira, désormais, Pyg? -- Moi, monsieur Perry. -- Et comment? -- En mangeant. -- Et qui te donnera à manger? -- Mon maître. -- Ton maître!... As-tu donc oublié que maintenant tu n'as pas de maître, nigaud? -- Non! Je n'en ai pas, je n'en aurai plus, et M. Burbank ne me renverra pas de la plantation, où, sans trop me vanter, je rends quelques services! -- Il te renverra, au contraire! -- Il me renverra? -- Sans doute. Quand tu lui appartenais, il pouvait te garder, même à rien faire. Mais, du moment que tu ne lui appartiens plus, si tu continues à ne pas vouloir travailler, il te mettra bel et bien à la porte, et nous verrons ce que tu feras de ta liberté, pauvre sot!» Évidemment, Pyg n'avait point envisagé la question à ce point de vue. «Comment, monsieur Perry, reprit-il, vous croyez que M. Burbank serait assez cruel pour... -- Ce n'est pas la cruauté, répliqua le régisseur, c'est la logique des choses qui conduit à cela. D'ailleurs, que M. James le veuille ou non, il y a un arrêté du comité de Jacksonville qui ordonne l'expulsion de tous les affranchis du territoire de la Floride. -- C'est donc vrai? -- Très vrai, et, nous verrons comment tes compagnons et toi, vous vous tirerez d'affaire, maintenant que vous n'avez plus de maître. -- Je ne veux pas quitter Camdless-Bay! s'écria Pygmalion... Puisque je suis libre... -- Oui!... tu es libre de partir, mais tu n'es pas libre de rester! Je t'engage donc à faire tes paquets! -- Et que vais-je devenir? -- Cela te regarde! -- Enfin, puisque je suis libre... reprit Pygmalion, qui en revenait toujours là. - ' ' 1 ? 2 3 « - 4 ? . 5 6 - - , , ' , 7 ' . ' , 8 . ' 9 ' . , , , , 10 ' , ' 11 ! 12 13 - - 14 ? ' . 15 16 - - ' . . . ! . ' 17 ! 18 19 - - ! . . . ! . , 20 ' , 21 ' . . . 22 23 - - ' , , 24 . - , 25 ? » 26 27 , 28 . , . , 29 ' 30 - . , , , 31 , 32 . ' , , 33 , 34 . 35 36 « , - - , ' , 37 ' 38 . , ' 39 , 40 ' , . , 41 ' , 42 , ' ' 43 . . . 44 45 - - ! . . . ! » ' , ' 46 ' 47 . 48 49 ' , 50 : 51 52 « ' , , - , 53 ' ! 54 , ! ' . 55 , , 56 . ' , ' , ' - 57 , ' , 58 ! » 59 60 61 . , ' 62 ' . , ' 63 ' ' 64 : 65 66 « , , 67 ' ! 68 69 - - ! . , 70 ! 71 72 - - ! ' 73 ! . 74 ' 75 ! ' , ' ! 76 77 - - ? . . . ' , , 78 . 79 80 - - ! ! . ! 81 ! ' , , 82 ' ! 83 ! - , ' , 84 , ' ' ! » 85 86 ' . 87 ' . ' ' ' 88 . ' 89 90 . 91 92 « , ' - - 93 , , ' ; 94 , ' ' 95 - ! » 96 97 ' 98 . ! , - - 99 - ! 100 . 101 102 , ' , 103 . 104 - 105 - . 106 - , 107 , 108 ' 109 ' . 110 111 , ' - . 112 113 « ! - . ' - ! . . . 114 , ! » 115 116 , , 117 . 118 - , 119 ' . ' 120 , ' ' ' 121 . , ' , , 122 123 ' , 124 . - , 125 . 126 127 , ' 128 - , , 129 130 ' . 131 132 ' , - , 133 , 134 ' . , 135 , . , ' 136 . 137 ' . , 138 , . , ' . , 139 , 140 , 141 . 142 143 , ' , , 144 - , 145 . 146 , . 147 ' ! 148 149 « ! - , ' . ' 150 , , , , 151 ! » 152 153 154 155 156 157 , 158 ' - . ' 159 . ' 160 ' 161 - . ' , 162 , . 163 ' , 164 ' . , ' 165 , . 166 167 , , 168 . 169 ' . 170 , ' - - 171 ? 172 173 , , 174 , , ' 175 . , 176 ' - ? 177 ' , , ' 178 , , . , 179 ' ' , 180 . 181 182 « ! ' . 183 , ! 184 185 - - - 186 ? . 187 188 - - ! . . - 189 190 ? 191 192 - - ? . 193 - , ' 194 . 195 . 196 . , 197 ' , ' . 198 , , ' 199 , ' 200 ! ' 201 , ! » 202 203 . 204 ' , 205 . ' , 206 , , 207 ' . 208 209 ' , , 210 ' . , 211 , , 212 , - 213 . 214 215 216 . 217 - 218 . , , 219 ' ' 220 . ' 221 , 222 ' . 223 224 ! 225 , . , ' 226 227 . - , , - 228 229 . ' ! , 230 ' , . 231 232 « , , ' , 233 234 ' ! 235 236 - - , ! , 237 . . 238 239 - - , , , 240 , 241 - ! 242 243 - - , , , 244 . , 245 . , 246 , ' 247 ' ! 248 249 - - , , . , 250 ' ! » 251 252 . 253 . 254 255 . 256 . ' ' ' ' 257 ' - - . 258 259 , 260 , 261 ' . 262 263 , - - 264 , ' , , , ' 265 . 266 267 . 268 269 . , 270 , , 271 ' . 272 273 « , , , 274 ' ! 275 276 - - , ! . 277 278 - - , ? . 279 280 - - , , ! 281 282 - - , , - 283 ? 284 285 - - , ! . ! ' 286 ! » 287 288 , 289 - . 290 291 , 292 , . . 293 , ' 294 . ' , 295 ' ' . . 296 297 « ! ! . . . ! ! » 298 299 , , 300 . 301 302 « , , , 303 . ' . 304 ' ' 305 . . . 306 307 - - , . ' - 308 ? 309 310 - - , . ! : 311 . 312 313 - - . . . , ! : 314 ? 315 316 - - , ' 317 , ! 318 319 - - - - , 320 ? 321 322 - - , . 323 324 - - , 325 ! 326 327 - - , , , 328 , , 329 . 330 331 - - , ? . . . 332 ! 333 334 - - , , ' 335 . 336 337 - - 338 - ? 339 340 - - , - , 341 342 343 . 344 345 - - . . . 346 347 - - , ' « » , ' 348 . ' 349 ' , , - 350 , . 351 352 - - ' ? . . . 353 354 - - , . , , 355 . ' ' . 356 - , 357 , ' 358 . » 359 360 - , , 361 , : 362 363 « ! 364 ! 365 ! ' ' ! ' 366 ! ' ! ! 367 ! » 368 369 , , 370 , , 371 . 372 , 373 . 374 . . 375 ' ' - . 376 ' ' , 377 . 378 379 380 , ' 381 . 382 , ' 383 384 - . ' 385 ' . 386 , - . - , - 387 , 388 . 389 , ' - . 390 391 , , 392 ' 393 ' . . 394 . ' . ' 395 . , ' 396 397 . , 398 , ' 399 . - , ' 400 , . 401 402 ' , 403 - - 404 . 405 406 , 407 , 408 . 409 - , ' . 410 411 - . ' , ' ' 412 , , , , , 413 . 414 ' , ' 415 . , 416 , 417 ' . , , 418 ' . , ' 419 , . 420 , - 421 ' ' , ' 422 ' ' . 423 424 - , ' 425 - . ' ' 426 427 - . 428 429 - - - - 430 , , 431 ' - . ' 432 , 433 ' , . 434 , 435 , ' , ' 436 ' . , , - - , 437 , ' ' 438 , : 439 440 « ' , 441 , ' ' ! , 442 , ' 443 ! ! ' 444 ! . , 445 , , 446 , ' 447 ! » 448 449 , , , 450 . 451 452 « - - , ? . - 453 ? 454 455 - - , ! ' . . . » 456 457 ' , . 458 . 459 460 « , ! » - . 461 462 ' . 463 464 « ' , ? 465 466 - - , , , 467 , ' . 468 469 - - , ' , ' 470 ! » 471 472 , , , 473 , ' 474 . , ' , 475 , 476 . 477 478 , 479 - . ' 480 , , , , - - 481 , , ' 482 , 483 - . 484 485 ' . 486 , . - 487 , 488 . 489 490 . 491 492 « , - , , , 493 , 494 - . 495 ' . , ' ' 496 , . , 497 ' , ' . 498 ' , ' 499 ' 500 ' . , 501 ' , , ' 502 , . , 503 ' 504 . 505 ' . » 506 507 ' ' , 508 ' . , , ' 509 ' , : 510 511 « , , 512 . 513 . ' 514 - ! » 515 516 517 . ' 518 . . 519 . , , , 520 . 521 , ' ' ' 522 ' . , , 523 . 524 525 , , , ' 526 . , , ' 527 : 528 529 « - , , 530 - , , , 531 ' 532 ' ! » 533 534 , 535 . , 536 , , , 537 . 538 539 « ! . . . ! » 540 541 ' 542 ' , ' - , 543 ' . 544 545 . 546 - - ' . 547 , ' ' 548 . 549 550 « , - , , 551 , ' , 552 ! 553 554 - - ! . . . ! . . . , 555 . 556 557 - - , 558 . , 559 . , 560 ' , 561 ' - . 562 , - . , 563 , . 564 , 565 . . . ' . . . 566 567 - - ! . . . ! » 568 569 , , 570 - , ' 571 ' . 572 573 . 574 575 . ' ' 576 577 . , ' , 578 . ' , , 579 580 , ' 581 . 582 583 ' - 584 . 585 586 , 587 , 588 . 589 590 . , 591 , 592 , - , . 593 , , 594 ' , ' 595 . 596 597 , ' , 598 , , 599 : 600 601 « , , ' - ? 602 603 - - , , - - , , 604 ' ' 605 ! , ' , 606 . . . 607 608 - - , , 609 ! » 610 611 - , - 612 , , , 613 ' . , 614 . , 615 ' , ' . 616 ' - 617 618 . 619 620 , 621 ' ' . 622 , , 623 ' , 624 ' , ' 625 - . - 626 , ' 627 , . 628 629 , , , 630 « , - 631 . » 632 ' . 633 634 , , , 635 ' . ' 636 . 637 638 , . 639 , ' 640 - . 641 642 643 . 644 645 , 646 . 647 648 « ' - - ? . 649 650 - - , , 651 ' . 652 653 - - ' - ? 654 655 - - . 656 657 - - ? 658 659 - - 660 . 661 662 - - - ? 663 664 - - . - ' 665 ? 666 667 - - ! » 668 669 ' . ' 670 , . 671 . , 672 , ' . 673 . 674 675 ' . 676 , ' 677 - . 678 679 ' ' . 680 , . . 681 682 « ' ! - ? 683 684 - - . » 685 686 , ' 687 - . 688 : 689 690 « , 691 692 , . 693 694 « - , , 695 , . 696 697 « , . 698 699 « . » 700 701 ' 702 . , , 703 . 704 705 « - ? . 706 707 - - ! » . 708 709 , 710 . 711 712 , ' , 713 ! ' 714 , ' 715 ! - 716 717 ! 718 719 « ? . , ! 720 , , ' , 721 , ' ! » 722 723 , ' , 724 . 725 726 727 728 729 730 731 , 732 ' . 733 734 , . 735 736 , ' - - 737 . , , 738 ' ' , , 739 , ' , 740 , 741 742 ' - . ' 743 - , ' 744 , 745 , 746 , . 747 , 748 , 749 750 ' , ' 751 , , 752 . , 753 . 754 755 , ' 756 757 - . - 758 759 . , 760 ' , 761 , 762 . - 763 . , 764 , ' ' - 765 , ' 766 . 767 ' . 768 769 , ' , ' 770 , 771 ' ' , ' ' . 772 , , ' 773 ' , 774 , ' 775 . 776 777 ' , ' 778 , ' 779 ' - 780 - 781 . 782 783 « , , 784 . ! ' , 785 ' 786 ' . » 787 788 789 , ' . ! , , 790 ! , 791 . , . 792 ' 793 - ' . 794 . , , 795 ' . 796 797 ' , - 798 . , ' 799 . 800 801 - , , - , - 802 803 . , , 804 ' , 805 ' , 806 ' , , 807 , ' 808 - . 809 810 , ' 811 , ' 812 . 813 814 ' - - - , 815 - - - ' ' ? ! 816 ' ' . ' 817 . ' , ' 818 , 819 , ' 820 . ' . 821 - , 822 , ' , 823 ' , ' , 824 ' . 825 826 ? , , 827 , - 828 ' , ' ? , 829 , ' . 830 ' ' . 831 . , , , 832 833 , , 834 , - . 835 , . ' 836 , ' ' 837 . 838 839 « , , . 840 , - - , 841 ' . , 842 - , . . . 843 844 - - , , 845 ? . . . . . 846 847 - - , 848 ! . , , 849 - ' , 850 , ' 851 , - ? 852 , . 853 ' ' ' . . . 854 855 - - ! - - , , ' ! ' 856 . 857 , ' 858 ! » 859 860 , - 861 . 862 ! 863 864 , , ' 865 . ' 866 - . ' ' ' 867 - . , 868 , 869 . 870 ' 871 . ' . 872 - . 873 - , 874 ' , ' , , 875 ' - 876 , ' ' . ' 877 , ' , 878 ' 879 ' 880 - . - , 881 , 882 . 883 884 , , 885 - , . . 886 . 887 ' . 888 889 . 890 ' , 891 . 892 . , 893 , ' , 894 - ' ? , 895 . 896 - . 897 898 « , - , 899 ' , ' - , ' 900 - ! ' 901 , ! » 902 903 ' ' 904 ' . , ' 905 906 , ' - . 907 ' 908 ' , , 909 , 910 - . 911 912 913 . , 914 , . ' ' 915 , , ' , 916 , , 917 . 918 , 919 . , ' . , 920 ' , 921 . 922 . ' , 923 ' - . 924 , 925 ' , ' ' . 926 927 , , ' 928 . 929 . , , 930 , ' . 931 , ' ' ' . 932 933 « , , ? - ' . 934 935 - - - , ? 936 937 - - ! ' - , 938 939 ' ! 940 941 - - - , , ? 942 943 - - , . 944 945 - - ? 946 947 - - . 948 949 - - ? 950 951 - - . 952 953 - - ! . . . - ' 954 , ? 955 956 - - ! ' , ' , . 957 , , , 958 ! 959 960 - - , ! 961 962 - - ? 963 964 - - . , , 965 . , , 966 , 967 , , 968 ! » 969 970 , ' 971 . 972 973 « , , - , . 974 . . . 975 976 - - ' , , ' 977 . ' , . 978 , 979 ' 980 . 981 982 - - ' ? 983 984 - - , , , 985 ' , ' . 986 987 - - - ! ' . . . 988 . . . 989 990 - - ! . . . , ' 991 ! ' ! 992 993 - - - ? 994 995 - - ! 996 997 - - , . . . , 998 . 999 1000