étaient renversées par ses partisans, il ne lui serait que trop facile de lancer sur Camdless-Bay une populace fanatisée contre les anti-esclavagistes. Environ une heure après avoir quitté Texar, Squambô était de retour à l'îlot central. Il tira son squif sur la berge, franchit l'enceinte, monta l'escalier du blockhaus. «C'est fait? lui demanda Texar. -- C'est fait, maître! -- Et... rien? -- Rien.» VI Jacksonville «Oui, Zermah, oui, vous avez été créée et mise au monde pour être esclave! reprit le régisseur, réenfourchant son dada favori. Oui! esclave, et nullement pour être une créature libre. -- Ce n'est pas mon avis, répondit Zermah d'un ton calme, sans y mettre aucune animation, tant elle était faite à ces discussions avec le régisseur de Camdless-Bay. -- C'est possible, Zermah! Quoi qu'il en soit, vous finirez par vous ranger à cette opinion qu'il n'y a aucune égalité qui puisse raisonnablement s'établir entre les Blancs et les Noirs. -- Elle est tout établie, monsieur Perry, et elle l'a toujours été par la nature même. -- Vous vous trompez, Zermah, et la preuve, c'est que les Blancs sont dix fois, vingt fois, que dis-je? cent fois plus nombreux que les Noirs à la surface de la terre! -- Et c'est pour cela qu'ils les ont réduits en esclavage, répondit Zermah. Ils avaient la force, ils en ont abusé. Mais si les Noirs eussent été en majorité dans ce monde, ce seraient les Blancs dont ils auraient fait leurs esclaves!... Ou plutôt non! Ils eussent certainement montré plus de justice et surtout moins de cruauté!» Il ne faudrait pas se figurer que cette conversation, parfaitement oiseuse, empêchât Zermah et le régisseur de vivre en bon accord. En ce moment, d'ailleurs, ils n'avaient pas autre chose à faire que de causer. Seulement, il est permis de croire qu'ils auraient pu traiter un sujet plus utile, et il en eût été ainsi, sans doute, sans la manie du régisseur à toujours discuter la question de l'esclavage. Tous deux étaient assis à l'arrière de l'une des embarcations de Camdless-Bay, manoeuvrée par quatre mariniers de la plantation. Ils traversaient obliquement le fleuve, en profitant de la marée descendante, et se rendaient à Jacksonville. Le régisseur avait quelques affaires à traiter pour le compte de James Burbank, et Zermah allait acheter divers objets de toilette pour la petite Dy. On était au 10 février. Depuis trois jours, James Burbank était revenu à Castle-House, et Texar à la Crique-Noire, après l'affaire de Saint-Augustine. Il va de soi que, le lendemain même, M. Stannard et sa fille avaient reçu un petit mot envoyé de Camdless-Bay, qui leur faisait sommairement connaître ce que marquait la dernière lettre de Gilbert. Ces nouvelles n'arrivaient pas trop tôt pour rassurer miss Alice, dont la vie se passait dans une continuelle inquiétude depuis le début de cette lutte acharnée entre le Sud et le Nord des États-Unis. L'embarcation, gréée d'une voile latine, filait rapidement. Avant un quart d'heure, elle serait au port de Jacksonville. Le régisseur n'avait donc plus que peu de temps pour finir de développer sa thèse favorite, et il ne s'en fit pas faute. «Non, Zermah, reprit-il, non! La majorité, assurée aux Noirs, n'eût rien changé à l'état des choses. Et, je dis plus, quels que soient les résultats de la guerre, on en reviendra toujours à l'esclavage, parce qu'il faut des esclaves pour le service des plantations. -- Ce n'est pas le sentiment de M. Burbank, vous le savez bien, répondit Zermah. -- Je le sais, mais j'ose dire que M. Burbank se trompe, sauf le respect que j'ai pour lui. Un Noir doit faire partie du domaine au même titre que les animaux ou les instruments de culture. Si un cheval pouvait s'en aller lorsqu'il lui plaît, si une charrue avait le droit de se mettre, quand il lui convient, en d'autres mains que celles de son propriétaire, il n'y aurait plus d'exploitation possible. Que M. Burbank affranchisse ses esclaves, et il verra ce que deviendra Camdless-Bay! -- Il l'aurait déjà fait, répondit Zermah, si les circonstances le lui eussent permis, vous ne l'ignorez pas, monsieur Perry. Et voulez-vous savoir ce qui serait arrivé si l'affranchissement des esclaves avait été proclamé à Camdless-Bay? Pas un seul Noir n'eût quitté la plantation, et rien n'aurait été changé, si ce n'est le droit de les traiter comme des bêtes de somme. Or, comme vous n'avez jamais usé de ce droit-là, après l'émancipation, Camdless- Bay serait restée ce qu'elle était avant. -- Croyez-vous, par hasard, m'avoir converti à vos idées, Zermah? demanda le régisseur. -- En aucune façon, monsieur. D'ailleurs, ce serait inutile et pour une raison bien simple. -- Laquelle? -- C'est qu'au fond, vous pensez là-dessus exactement comme M. Burbank, M. Carrol, M. Stannard, comme tous ceux qui ont le coeur généreux et l'esprit juste. -- Jamais, Zermah, jamais! Et je prétends même que ce que j'en dis, c'est dans l'intérêt des Noirs! Si on les livre à leur seule volonté, ils dépériront, et la race en sera bientôt perdue. -- Je n'en crois rien, monsieur Perry, quoique vous puissiez dire. En tout cas, mieux vaut que la race périsse que d'être vouée à la perpétuelle dégradation de l'esclavage!» Le régisseur eût bien voulu répondre, et on se doute qu'il n'était point à bout d'arguments. Mais la voile venait d'être amenée, et l'embarcation se rangea près de l'estacade de bois. Là, elle devait attendre le retour de Zermah et du régisseur. Tous deux débarquèrent aussitôt pour aller chacun à ses affaires. Jacksonville est située sur la rive gauche du Saint-John, à la limite d'une vaste plaine assez basse, entourée d'un horizon de magnifiques forêts, qui lui font un cadre toujours verdoyant. Des champs de maïs et de cannes à sucre, des rizières, plus particulièrement à la limite du fleuve, occupent une partie de ce territoire. Il y avait une dizaine d'années, Jacksonville n'était encore qu'un gros village, avec un faubourg, dont les cases de torchis ou de roseaux ne servaient qu'au logement de la population noire. À l'époque actuelle, le village commençait à se faire ville, autant par ses maisons plus confortables, ses rues mieux tracées et mieux entretenues, que par le nombre de ses habitants, qui avait doublé. L'année suivante, ce chef-lieu du comté de Duval allait gagner encore, en se reliant par un chemin de fer à Talhassee, la capitale de la Floride. Déjà, le régisseur et Zermah avaient pu le remarquer, une assez grande animation régnait dans la ville. Quelques centaines d'habitants, les uns, sudistes d'origine américaine, les autres, des mulâtres et des métis d'origine espagnole, attendaient l'arrivée d'un steam-boat, dont la fumée apparaissait, en aval du fleuve, au-dessus d'une pointe basse du Saint-John. Quelques-uns même, afin d'entrer plus rapidement en communication avec ce vapeur, s'étaient jetés dans les chaloupes du port, tandis que d'autres avaient pris place sur ces grands dogres à un mât, qui fréquentent habituellement les eaux de Jacksonville. En effet, depuis la veille, il était venu de graves nouvelles du théâtre de la guerre. Les projets d'opérations, indiqués dans la lettre de Gilbert Burbank, étaient en partie connus. On n'ignorait pas que la flottille du commodore Dupont devait très prochainement appareiller, et que le général Sherman se proposait de l'accompagner avec des troupes de débarquement. De quel côté se dirigerait cette expédition? on ne le savait pas d'une façon positive, bien que tout donnât à penser qu'elle avait le Saint- John et le littoral floridien pour objectif. Après la Géorgie, la Floride était donc directement menacée d'une invasion de l'armée fédérale. Lorsque le steam-boat qui venait de Fernandina eut accosté l'estacade de Jacksonville, ses passagers ne purent que confirmer ces nouvelles. Ils ajoutèrent même que, très vraisemblablement, ce serait dans la baie de Saint-Andrews que le commodore Dupont viendrait mouiller, en attendant un moment favorable pour forcer les passes de l'île Amélia et l'estuaire du Saint-John. Aussitôt les groupes se répandirent dans la ville, faisant bruyamment envoler nombre de ces gros urubus, qui sont uniquement chargés du nettoyage des rues. On criait, on se démenait. «Résistance aux nordistes! Mort aux nordistes!» Tels étaient les excitations féroces que des meneurs, à la dévotion de Texar, jetaient à la population déjà très animée. Il y eut des démonstrations sur la grande place, devant Court-House, la maison de justice, et jusque dans l'église épiscopale. Les autorités allaient avoir quelque peine à calmer cette effervescence, bien que les habitants de Jacksonville, on l'a déjà fait remarquer, fussent divisés du moins sur la question de l'esclavage. Mais, en ces temps de trouble, les plus bruyants comme les plus emportés font toujours la loi, et les modérés finissent inévitablement par subir leur domination. Ce fut, bien entendu, dans les cabarets, dans les tiendas, que les gosiers, sous l'influence de liqueurs fortes, hurlèrent avec le plus de violence. Les manoeuvriers en chambre y développèrent leurs plans pour opposer une invincible résistance à l'invasion. «Il faut diriger les milices sur Fernandina! disait l'un. -- Il faut couler des navires dans les passes du Saint-John! répondait l'autre. -- Il faut construire des fortifications en terre autour de la ville et les armer de bouches à feu! -- Il faut demander du secours par la voie du chemin de fer de Fernandina à Keys! -- Il faut éteindre le feu du phare de Pablo, pour empêcher la flottille d'entrer de nuit dans les bouches! -- Il faut semer des torpilles au milieu du fleuve!» Cet engin, presque nouveau dans la guerre de Sécession, on en avait entendu parler, et, sans trop savoir comment il fonctionnait, il convenait évidemment d'en faire usage. «Avant tout, dit un des plus enragés orateurs de la tienda de Torillo, il faut mettre en prison tous les nordistes de la ville, et tous ceux des sudistes qui pensent comme eux!» Il aurait été bien étonnant que personne n'eût songé à émettre cette proposition, -l'ultima ratio -des sectaires en tous pays. Aussi fut-elle couverte de hurrahs. Heureusement pour les honnêtes gens de Jacksonville, les magistrats devaient hésiter quelque temps encore avant de se rendre à ce voeu populaire. En courant les rues, Zermah avait observé tout ce qui se passait, afin d'en informer son maître, directement menacé par ce mouvement. Si on arrivait à des mesures de violence, ces mesures ne s'arrêteraient pas à la ville. Elles s'étendraient au delà, jusqu'aux plantations du comté. Certainement, Camdless-Bay serait visée une des premières. C'est pourquoi la métisse, voulant se procurer des renseignements plus précis, se rendit à la maison que M. Stannard occupait en dehors du faubourg. C'était une charmante et confortable habitation, agréablement située dans une sorte d'oasis de verdure que la hache des défricheurs avait réservée en ce coin de la plaine. Par les soins de Miss Alice, à l'intérieur comme à l'extérieur, la maison était tenue d'une manière irréprochable. On sentait déjà une intelligente et dévouée ménagère dans cette jeune fille, que la mort de sa mère avait appelée de bonne heure à diriger le personnel de Walter Stannard. Zermah fut reçue avec grand empressement par la jeune fille. Miss Alice lui parla tout d'abord de la lettre de Gilbert. Zermah put lui en redire les termes presque exacts. «Oui! il n'est plus loin, maintenant! dit Miss Alice. Mais dans quelles conditions va-t-il revenir en Floride? Et quels dangers peuvent encore le menacer jusqu'à la fin de cette expédition? -- Des dangers, Alice, répondit M. Stannard. Rassure-toi! Gilbert en a affronté de plus grands pendant la croisière sur les côtes de Géorgie, et principalement dans l'affaire de Port-Royal. J'imagine, moi, que la résistance des Floridiens ne sera ni terrible ni de longue durée. Que peuvent-ils faire avec ce Saint- John, qui va permettre aux canonnières de remonter jusqu'au coeur des comtés? Toute défense me paraît devoir être malaisée sinon impossible. -- Puissiez-vous dire vrai, mon père, dit Alice, et fasse le Ciel que cette sanglante guerre se termine enfin! -- Elle ne peut se terminer que par l'écrasement du Sud, répliqua M. Stannard. Cela sera long, sans doute, et je crains bien que Jefferson Davis, ses généraux, Lee, Johnston, Beauregard, ne résistent longtemps encore dans les États du centre. Non! Les troupes fédérales n'auront pas facilement raison des confédérés. Quant à la Floride, il ne leur sera pas difficile de s'en emparer. Malheureusement, ce n'est pas sa possession qui leur assurera la victoire définitive. -- Pourvu que Gilbert ne fasse pas d'imprudences! dit Miss Alice en joignant les mains. S'il cédait au désir de revoir sa famille pendant quelques heures, se sachant si près d'elle... -- D'elle et de vous, Miss Alice, répondit Zermah, car n'êtes-vous pas déjà de la famille Burbank? -- Oui, Zermah, par le coeur! -- Non, Alice, ne crains rien, dit M. Stannard. Gilbert est trop raisonnable pour s'exposer ainsi, surtout quand il suffira de quelques jours au commodore Dupont pour occuper la Floride. Ce serait une témérité sans excuses que de se hasarder dans ce pays, tant que les fédéraux n'en seront pas les maîtres... -- Surtout maintenant que les esprits sont plus portés que jamais à la violence! répondit Zermah. -- En effet, ce matin, la ville est en effervescence, reprit M. Stannard. Je les ai vus, je les ai entendus, ces meneurs! Texar ne les quitte pas depuis huit à dix jours. Il les pousse, il les excite, et ces malfaiteurs finiront par soulever la basse population, non seulement contre les magistrats, mais aussi contre ceux des habitants qui ne partagent pas leur manière de voir. -- Ne pensez-vous pas, monsieur Stannard, dit alors Zermah, que vous feriez bien de quitter Jacksonville, au moins pendant quelque temps? Il serait prudent de n'y revenir qu'après l'arrivée des troupes fédérales en Floride. M. Burbank m'a chargé de vous le répéter, il serait heureux de voir Miss Alice et vous à Castle- House. -- Oui!... je sais... répondit M. Stannard. Je n'ai point oublié l'offre de Burbank... En réalité, Castle-House est-il plus sûr que Jacksonville? Si ces aventuriers, ces gens sans aveu, ces enragés, deviennent les maîtres ici, ne se répandront-ils pas sur la campagne, et les plantations seront-elles à l'abri de leurs ravages? -- Monsieur Stannard, fit observer Zermah, en cas de danger, il me semble préférable d'être réunis... -- Zermah a raison, mon père. Il vaudrait mieux être tous ensemble à Camdless-Bay. -- Sans doute, Alice, répondit M. Stannard. Je ne refuse pas la proposition de Burbank. Mais je ne crois pas que le danger soit si pressant. Zermah préviendra nos amis que j'ai besoin de quelques jours encore pour mettre ordre à mes affaires, et, alors, nous irons demander l'hospitalité à Castle-House... -- Et, lorsque M. Gilbert arrivera, dit Zermah, au moins trouvera- t-il là tous ceux qu'il aime!» Zermah prit congé de Walter Stannard et de sa fille. Puis, au milieu de l'agitation populaire qui ne cessait de s'accroître, elle regagna le quartier du port et les quais, où l'attendait le régisseur. Tous deux s'embarquèrent pour traverser le fleuve, et M. Perry reprit sa conversation habituelle au point précis où il l'avait laissée. En disant que le danger n'était pas imminent, peut-être M. Stannard se trompait-il? Les événements allaient se précipiter, et Jacksonville devait en ressentir promptement le contrecoup. Cependant le gouvernement fédéral agissait toujours avec une certaine circonspection dans le but de ménager les intérêts du Sud. Il ne voulait procéder que par mesures successives. Deux ans après le début des hostilités, le prudent Abraham Lincoln n'avait pas encore décrété l'abolition de l'esclavage sur tout le territoire des États-Unis. Plusieurs mois devaient s'écouler encore, avant qu'un message du président proposât de résoudre la question par le rachat et l'émancipation graduelle des Noirs, avant que l'abolition fût proclamée, avant, enfin, qu'eût été votée l'ouverture d'un crédit de cinq millions de francs, avec l'autorisation d'accorder, à titre d'indemnité, quinze cents francs par tête d'esclave affranchi. Si quelques-uns des généraux du Nord s'étaient cru autorisés à supprimer la servitude dans les pays envahis par leurs armées, ils avaient été désavoués jusqu'alors. C'est que l'opinion n'était pas unanime encore sur cette question, et l'on citait même certains chefs militaires des Unionistes qui ne trouvaient cette mesure ni logique ni opportune. Entre-temps, des faits de guerre continuaient à se produire, et plus particulièrement au désavantage des confédérés. Le général Price, à la date du 12 février, avait dû évacuer l'Arkansas avec le contingent des milices missouriennes. On a vu que le fort Henry avait été pris et occupé par les fédéraux. Maintenant, ceux-ci s'attaquaient au fort Donelson, défendu par une artillerie puissante, et couvert par quatre kilomètres d'ouvrages extérieurs qui comprenaient la petite ville de Dover. Cependant, malgré le froid et la neige, doublement menacé du côté de la terre par les quinze mille hommes du général Grant, du côté du fleuve par les canonnières du commodore Foot, ce fort tombait le 14 février au pouvoir des fédéraux avec toute une division sudiste, hommes et matériel. C'était là un échec considérable pour les confédérés. L'effet produit par cette défaite fut immense. Comme conséquence immédiate, il allait amener la retraite du général Johnston, qui dut abandonner l'importante cité de Nashville sur le Cumberland. Les habitants, pris de panique, la quittèrent après lui, et, quelques jours après, ce fut aussi le sort de Columbus. Tout l'État du Kentucky était alors rentré sous la domination du gouvernement fédéral. On imagine aisément avec quels sentiments de colère, avec quelles idées de vengeance, ces événements furent accueillis en Floride. Les autorités eussent été impuissantes à calmer le mouvement qui se propagea jusque dans les hameaux les plus lointains des comtés. Le péril grandissait, on peut le dire, d'heure en heure, pour quiconque ne partageait pas les opinions du Sud et ne s'associait pas à ses projets de résistance contre les armées fédérales. À Thalassee, à Saint-Augustine, il y eut des troubles dont la répression ne laissa pas d'être difficile. Ce fut à Jacksonville, principalement, que le soulèvement de la populace menaça de dégénérer en actes de la plus inqualifiable violence. Dans ces circonstances, on le comprend, la situation de Camdless- Bay allait devenir de plus en plus inquiétante. Cependant, avec son personnel qui lui était dévoué, James Burbank pourrait résister peut-être, du moins aux premières attaques qui seraient dirigées contre la plantation, bien qu'il fût très difficile, à cette époque, de se procurer des munitions et des armes en quantité suffisante. Mais, à Jacksonville, M. Stannard, directement menacé, avait lieu de craindre pour la sécurité de son habitation, pour sa fille, pour lui-même, pour tous les siens. James Burbank, connaissant les dangers de cette situation, lui écrivit lettres sur lettres. Il lui envoya plusieurs messagers pour le prier de venir le rejoindre sans retard à Castle-House. Là, on serait relativement en sûreté, et s'il fallait chercher une autre retraite, s'il fallait s'enfoncer dans l'intérieur du pays jusqu'au moment où les fédéraux en auraient assuré la tranquillité par leur présence, il serait plus facile de le faire. Ainsi sollicité, Walter Stannard résolut d'abandonner momentanément Jacksonville et de se réfugier à Camdless-Bay. Il partit dans la matinée du 23, aussi secrètement que possible, sans avoir rien laissé pressentir de ses projets. Une embarcation l'attendait au fond d'une petite crique du Saint-John, à un mille en amont. Miss Alice et lui s'y embarquèrent, traversèrent rapidement le fleuve, et arrivèrent au petit port, où ils trouvèrent la famille Burbank. Il est facile d'imaginer quel accueil leur fut fait. Déjà Miss Alice n'était-elle pas une fille pour Mme Burbank? Tous se trouvaient maintenant réunis. Ces mauvais jours, on les passerait ensemble, avec plus de sécurité et surtout avec de moindres angoisses. En somme, il n'était que temps de quitter Jacksonville. Le lendemain, la maison de M. Stannard fut attaquée par une bande de malfaiteurs, qui abritaient leurs violences sous un prétendu patriotisme local. Les autorités eurent grand-peine à en empêcher le pillage, comme à préserver quelques autres habitations, qui appartenaient à d'honnêtes citoyens, opposés aux idées séparatistes. Évidemment, l'heure approchait où ces magistrats seraient débordés et remplacés par des chefs d'émeute. Ceux-ci, loin de réprimer les violences, les provoqueraient au contraire. Et, en effet, ainsi que M. Stannard l'avait dit à Zermah, Texar s'était décidé, depuis quelques jours, à quitter sa retraite inconnue pour venir à Jacksonville. Là, il avait retrouvé ses compagnons habituels, recrutés parmi les plus détestables sectaires de la population floridienne, venus des diverses plantations situées sur les deux rives du fleuve. Ces forcenés prétendaient imposer leurs volontés dans les villes comme dans la campagne. Ils correspondaient avec la plupart de leurs adhérents des divers comtés de la Floride. En mettant en avant la question de l'esclavage, ils gagnaient chaque jour du terrain. Quelque temps encore, à Jacksonville comme à Saint-Augustine, où affluaient déjà tous les nomades, tous les aventuriers, tous les coureurs de bois, qui sont en grand nombre dans le pays, ils seraient les maîtres, ils disposeraient de l'autorité, ils concentreraient entre leurs mains les pouvoirs militaires et civils. Les milices, les troupes régulières, ne tarderaient pas à faire cause commune avec ces violents -- ce qui arrive fatalement à ces époques de trouble où la violence est à l'ordre du jour. James Burbank n'ignorait rien de ce qui se passait au-dehors. Plusieurs de ses affidés, dont il était sûr, le tenaient au courant des mouvements qui se préparaient à Jacksonville. Il savait que Texar y avait reparu, que sa détestable influence s'étendait sur la basse population, comme lui d'origine espagnole. Un pareil homme à la tête de la ville, c'était une menace directe contre Camdless-Bay. Aussi, James Burbank se préparait-il à tout événement, soit pour une résistance, si elle était possible, soit pour une retraite, s'il fallait abandonner Castle-House à l'incendie et au pillage. Avant tout, pourvoir à la sûreté de sa famille et de ses amis, c'était sa première, sa constante préoccupation. Pendant ces quelques jours, Zermah montra un dévouement sans bornes. À toute heure, elle surveillait les abords de la plantation, principalement du côté du fleuve. Quelques esclaves, choisis par elles parmi les plus intelligents et les meilleurs, demeuraient jour et nuit aux postes qu'elle leur avait assignés. Toute tentative contre le domaine eût été signalée aussitôt. La famille Burbank ne pouvait être prise au dépourvu, sans avoir le temps de se réfugier à Castle-House. Mais ce n'était pas par une attaque directe à main armée que James Burbank devait être inquiété tout d'abord. Tant que l'autorité ne serait pas aux mains de Texar et des siens, on devait y mettre plus de formes. C'est ainsi que, sous la pression de l'opinion publique, les magistrats furent amenés à prendre une mesure, qui allait donner une sorte de satisfaction aux partisans de l'esclavage, acharnés contre les gens du Nord. James Burbank était le plus important des colons de la Floride, le plus riche aussi de tous ceux dont on ne connaissait que trop les opinions libérales. Ce fut donc lui que l'on visa tout d'abord, lui qui fut mis en demeure de s'expliquer sur ses idées personnelles d'affranchissement au milieu d'un territoire à esclaves. Le 26, dans la soirée, un planton, expédié de Jacksonville, arriva à Camdless-Bay, et remit un pli à l'adresse de James Burbank. Voici ce que contenait ce pli: «Ordre à M. James Burbank de se présenter en personne demain, 27 février, à onze heures du matin, à Court-Justice, devant les autorités de Jacksonville.» Rien de plus. VII Quand même! Si ce n'était pas encore le coup de foudre, c'était, du moins, l'éclair qui le précède. James Burbank n'en fut pas ébranlé, mais quelles inquiétudes éprouva toute la famille! Pourquoi le propriétaire de Camdless-Bay était-il mandé à Jacksonville? C'était bien un ordre, non une invitation, de comparaître devant les autorités. Que lui voulait-on? Cette mesure venait-elle à la suite d'une proposition d'enquête qui allait être commencée contre lui? Était-ce sa liberté, sinon sa vie, que menaçait cette décision? S'il obéissait, s'il quittait Castle- House, l'y laisserait-on revenir? S'il n'obéissait pas, emploierait-on la force pour le contraindre? Et, dans ce cas, à quels périls, à quelles violences, les siens seraient-ils exposés? «Tu n'iras pas, James!» C'était Mme Burbank qui venait de parler ainsi, et, on le sentait bien, au nom de tous. «Non, monsieur Burbank! ajouta Miss Alice. Vous ne pouvez pas songer à nous quitter... -- Et pour aller te mettre à la merci de pareilles gens!» ajouta Edward Carrol. James Burbank n'avait pas répondu. Tout d'abord, devant cette injonction brutale, son indignation s'était soulevée, et c'est à peine s'il avait pu la maîtriser. Mais qu'y avait-il donc de nouveau qui rendît ces magistrats si audacieux? Les compagnons et partisans de Texar étaient-ils devenus les maîtres? Avaient-ils renversé les autorités qui conservaient encore quelque modération, et détenaient-ils le pouvoir à leur place? Non! Le régisseur Perry, revenu dans l'après-midi de Jacksonville, n'avait rapporté aucune nouvelle de ce genre. «Ne serait-ce pas, dit M. Stannard, quelque récent fait de guerre, à l'avantage des sudistes, qui pousseraient les Floridiens à exercer des violences contre nous? -- Je crains bien qu'il n'en soit ainsi! répondit Edward Carrol. Si le Nord a éprouvé quelque échec, ces malfaiteurs ne se croiront plus menacés par l'approche du commodore Dupont et ils sont capables de se porter à tous les excès! -- On disait que, dans le Texas, reprit M. Stannard, les troupes fédérales avaient dû se retirer devant les milices de Sibley et repasser le Rio-Grande, après avoir subi une défaite assez grave à Valverde. C'est du moins ce que m'a appris un homme de Jacksonville que j'ai rencontré, il y a une heure à peine. -- Évidemment, ajouta Edward Carrol, voilà ce qui aura rendu ces gens si hardis! -- L'armée de Sherman, la flottille de Dupont, n'arriveront donc pas! s'écria Mme Burbank. -- Nous ne sommes qu'au 26 février, répondit Miss Alice, et, d'après la lettre de Gilbert, les bâtiments fédéraux ne doivent pas prendre la mer avant le 28. -- Et puis, il faut le temps de descendre jusqu'aux bouches du Saint-John, ajouta M. Stannard, le temps de forcer les passes, de franchir la barre, d'opérer une descente à Jacksonville. C'est dix jours encore... -- Dix jours? murmura Alice. -- Dix jours!... ajouta Mme Burbank. Et d'ici là, que de malheurs peuvent nous atteindre!» James Burbank ne s'était point mêlé à cette conversation. Il réfléchissait. Devant l'injonction qui lui était faite, il se demandait quel parti prendre. Refuser d'obéir, n'était-ce pas risquer de voir toute la populace de Jacksonville, avec l'approbation ouverte ou tacite des autorités, se précipiter sur Camdless-Bay? Quels dangers courrait alors sa famille? Non! Il valait mieux n'exposer que sa personne. Dût sa vie ou sa liberté être en péril, il pouvait espérer que ce péril ne menacerait que lui seul. Mme Burbank regardait son mari avec la plus vive inquiétude. Elle sentait qu'un combat se livrait en lui. Elle hésitait à l'interroger. Ni Miss Alice, ni M. Stannard, ni Edward Carrol, n'osaient lui demander quelle réponse il comptait faire à cet ordre envoyé de Jacksonville. Ce fut la petite Dy qui, inconsciemment sans doute, se fit l'interprète de toute la famille. Elle était allée près de son père, qui l'avait mise sur ses genoux. «Père? dit-elle. -- Que veux-tu, ma chérie? -- Est-ce que tu iras chez ces méchants qui veulent nous faire tant de peine? -- Oui... j'irai!... -- James!... s'écria Mme Burbank. -- Il le faut!... C'est mon devoir!... J'irai!» James Burbank avait si résolument parlé qu'il eût été inutile de vouloir combattre ce dessein, dont il avait évidemment calculé toutes les conséquences. Sa femme était venue se placer près de lui, elle l'embrassait, elle le serrait dans ses bras, mais elle ne disait plus rien. Et qu'aurait-elle pu dire? «Mes amis, dit James Burbank, il est possible, après tout, que nous exagérions singulièrement la portée de cet acte d'arbitraire. Que peut-on me reprocher? Rien en fait, on le sait bien! Incriminer mes opinions, soit! Mes opinions m'appartiennent! Je ne les ai jamais cachées à mes adversaires, et, ce que j'ai pensé toute ma vie, je n'hésiterai pas, s'il le faut, à le leur dire en face! -- Nous t'accompagnerons, James, dit Edward Carrol. -- Oui, ajouta M. Stannard. Nous ne vous laisserons pas aller sans nous à Jacksonville. -- Non, mes amis, répondit James Burbank. À moi seul il est enjoint de me rendre devant les magistrats de Court-Justice, et j'irai seul. Il se pourrait, d'ailleurs, que je fusse retenu quelques jours. Il faut donc que vous restiez tous les deux à Camdless-Bay. C'est à vous que je dois maintenant confier toute notre famille pendant mon absence. -- Ainsi tu vas nous quitter, père? s'écria la petite Dy. -- Oui, fillette, répondit M. Burbank d'un ton enjoué. Mais, si, demain, je ne déjeune pas avec vous, tu peux compter que je serai revenu pour dîner, et nous passerons la soirée tous ensemble. -- Ah! dis-moi! si peu de temps que je reste à Jacksonville, j'en aurai toujours assez pour t'acheter quelque chose!... Qu'est-ce qui pourrait te faire plaisir? Que veux-tu que je te rapporte? -- Toi... père... toi!...» répondit l'enfant. Et sur ce mot qui exprimait si bien le désir de tous, la famille se sépara, après que James Burbank eut fait prendre les mesures de sécurité qu'exigeaient les circonstances. La nuit se passa sans alerte. Le lendemain, James Burbank, levé dès l'aube, prit l'avenue de bambous qui conduit au petit port. Là, il donna ses ordres pour qu'une embarcation fût prête à huit heures, afin de le transporter de l'autre côté du fleuve. Comme il se dirigeait vers Castle-House, en revenant du pier, il fut accosté par Zermah. «Maître, lui dit-elle, votre décision est bien prise? Vous allez partir pour Jacksonville? -- Sans doute, Zermah, et je dois le faire dans notre intérêt à tous. Tu me comprends, n'est-ce pas? -- Oui, maître! Un refus de votre part pourrait attirer les bandes de Texar sur Camdless-Bay... -- Et ce danger, qui est le plus grave, il faut l'éviter à tout prix! répondit M. Burbank. -- Voulez-vous que je vous accompagne? -- Je veux, au contraire, que tu restes à la plantation, Zermah. Il faut que tu sois là, près de ma femme, près de ma fille, au cas où quelque péril les menacerait avant mon retour. -- Je ne les quitterai pas, maître. -- Tu n'as rien su de nouveau? -- Non! Il est certain que des gens suspects rôdent autour de la plantation. On dirait qu'ils la surveillent. Cette nuit, deux ou trois barques ont encore croisé sur le fleuve. Est-ce que l'on se douterait que monsieur Gilbert est parti pour prendre du service dans l'armée fédérale, qu'il est sous les ordres du commodore Dupont, qu'il peut être tenté de venir secrètement à Camdless-Bay? -- Mon brave fils! répondit M. Burbank. Non! Il a assez de raison pour ne pas commettre une pareille imprudence! -- Je crains bien que Texar n'ait quelque soupçon à ce sujet, reprit Zermah. On dit que son influence grandit chaque jour. Quand vous serez à Jacksonville, défiez-vous de Texar, maître... -- Oui, Zermah, comme d'un reptile venimeux! Mais je suis sur mes gardes. Pendant mon absence, s'il tentait quelque coup contre Castle-House... -- Ne craignez que pour vous, maître, pour vous seul, et ne craignez rien pour nous. Vos esclaves sauraient défendre la plantation, et s'il le fallait, se faire tuer jusqu'au dernier. Ils vous sont tous dévoués. Ils vous aiment. Je sais ce qu'ils pensent, ce qu'ils disent, je sais ce qu'ils feraient. On est venu des autres plantations pour les pousser à la révolte... Ils n'ont rien voulu entendre. Tous ne font qu'une grande famille, qui se confond avec la vôtre. Vous pouvez compter sur eux. -- Je le sais, Zermah, et j'y compte.» James Burbank revint à l'habitation. Le moment arrivé, il dit adieu à sa femme, à sa fille, à Miss Alice. Il leur promit de se contenir devant ces magistrats, quels qu'ils fussent, qui le mandaient à leur tribunal, de ne rien faire qui put provoquer des violences à son égard. Très certainement, il serait de retour le jour même. Puis il prit congé de tous les siens et partit. Sans doute, James Burbank avait lieu de craindre pour lui-même. Mais il était bien autrement inquiet pour cette famille, exposée à tant de dangers, qu'il laissait à Castle-House. Walter Stannard et Edward Carrol l'accompagnèrent jusqu'au petit port, à l'extrémité de l'avenue. Là, il fit ses dernières recommandations, et, sous une jolie brise du sud-est, l'embarcation s'éloigna rapidement du pier de Camdless-Bay. Une heure après, vers dix heures, James Burbank débarquait sur le quai de Jacksonville. Ce quai était presque désert alors. Il s'y trouvait seulement quelques matelots étrangers, occupés au déchargement des dogres. James Burbank ne fut donc point reconnu à son arrivée, et, sans avoir été signalé, il put se rendre chez un de ses correspondants, M. Harvey, qui demeurait à l'autre extrémité du port. M. Harvey fut surpris et très inquiet de le voir. Il ne croyait pas que M. Burbank aurait obéi à l'injonction qui lui avait été faite de se présenter à Court-Justice. Dans la ville, on ne le croyait pas non plus. Quant à ce qui avait motivé cet ordre laconique de paraître devant les magistrats, M. Harvey ne le pouvait dire. Très probablement, dans le but de satisfaire l'opinion publique, on voulait demander à James Burbank des explications sur son attitude depuis le début de la guerre, sur ses idées bien connues à propos de l'esclavage. Peut-être songeait-on même à s'assurer de sa personne, à retenir comme otage le plus riche colon nordiste de la Floride? N'eût-il pas mieux fait de rester à Camdless-Bay? C'est ce que pensait M. Harvey. Ne pouvait-il y retourner, puisque personne ne savait encore qu'il venait de débarquer à Jacksonville? James Burbank n'était point venu pour s'en aller. Il voulait savoir à quoi s'en tenir. Il le saurait. Quelques questions très intéressantes, étant donné la situation où il se trouvait, furent alors posées par lui à son correspondant. Les autorités avaient-elles été renversées au profit des meneurs de Jacksonville? Pas encore, mais leur position était de plus en plus menacée. À la première émeute, leur renversement était probable sous la poussée des événements. L'Espagnol Texar n'avait-il pas la main dans le mouvement populaire qui se préparait? Oui! On le considérait comme le chef du parti avancé des esclavagistes de la Floride. Ses compagnons et lui, sans doute, seraient bientôt les maîtres de la ville. Les derniers faits de guerre, dont le bruit commençait à se répandre dans toute la Floride, étaient-ils confirmés? Ils l'étaient maintenant. L'organisation des États du Sud venait d'être complétée. Le 22 février, le gouvernement, définitivement installé, avait Jefferson Davis pour président, et Stephens pour vice-président, tous deux investis du pouvoir durant une période de six années. Au Congrès, composé de deux chambres, réuni à Richmond, Jefferson Davis avait, trois jours après, réclamé le service obligatoire. Depuis cette époque, les confédérés venaient de remporter quelques succès partiels, sans grande importance en somme. D'ailleurs, à la date du 24, une notable portion de l'armée du général Mac Clellan, disait-on, s'était lancée au delà du haut Potomac, ce qui avait amené l'évacuation de Columbus par les sudistes. Une grande bataille était donc imminente sur le Mississipi, et elle mettrait en contact l'armée séparatiste avec l'armée du général Grant. Et l'escadre que le commodore Dupont devait conduire aux bouches du Saint-John? Le bruit courait que, sous une dizaine de jours, elle essaierait de forcer les passes. Si Texar et ses partisans voulaient tenter quelque coup qui mît la ville entre leurs mains et leur permît de satisfaire leurs vengeances personnelles, ils ne pouvaient tarder à le faire. Tel était l'état des choses à Jacksonville, et qui sait si l'incident Burbank n'allait pas en hâter le dénouement? Lorsque l'heure de comparaître fut venue, James Burbank quitta la maison de son correspondant et se dirigea vers la place où s'élève le bâtiment de Court-Justice. Il y avait une extrême animation dans les rues. La population se portait en foule de ce côté. On sentait que, de cette affaire, peu importante en elle-même, pouvait sortir une émeute dont les conséquences seraient déplorables. La place était pleine de gens de toutes sortes, petits Blancs, métis, Nègres, et naturellement très tumultueuse. Si le nombre de ceux qui avaient pu entrer dans la salle de Court-Justice était assez restreint, néanmoins, il s'y trouvait surtout des partisans de Texar, confondus avec une certaine quantité de gens honnêtes, opposés à tout acte d'injustice. Toutefois, il leur serait difficile de résister à cette partie de la population qui poussait au renversement des autorités de Jacksonville. Lorsque James Burbank parut sur la place, il fut aussitôt reconnu. Des cris violents éclatèrent. Ils ne lui étaient rien moins que favorables. Quelques courageux citoyens l'entourèrent. Ils ne voulaient pas qu'un homme honorable, estimé comme l'était le colon de Camdless-Bay, fut exposé sans défense aux brutalités de la foule. En obéissant à l'ordre qu'il avait reçu, James Burbank faisait preuve à la fois de dignité et de résolution. On devait lui en savoir gré. James Burbank put donc se frayer un passage à travers la place. Il arriva sur le seuil de la porte de Court-Justice, il entra, il s'arrêta devant la barre où il était traduit contre tout droit. Le premier magistrat de la ville et ses adjoints occupaient déjà leurs sièges. C'étaient des hommes modérés, qui jouissaient d'une juste considération. À quelles récriminations, à quelles menaces ils avaient été en butte depuis le début de la guerre de Sécession, il est trop facile de l'imaginer. Quel courage ne leur fallait-il pas pour demeurer à leur poste, et quelle énergie pour s'y maintenir? S'ils avaient pu résister jusqu'alors à toutes les attaques du parti de l'émeute, c'est que la question de l'esclavage en Floride, on le sait, n'y surexcitait que médiocrement les esprits, tandis qu'elle passionnait les autres États du Sud. Cependant les idées séparatistes gagnaient peu à peu du terrain. Avec elles, l'influence des gens de coups de main, des aventuriers, des nomades répandus dans le comté, grandissait chaque jour. Et même c'était pour donner une certaine satisfaction à l'opinion publique, sous la pression du parti des violents, que les magistrats avaient décidé de traduire devant eux James Burbank, sur la dénonciation de l'un des chefs de ce parti, l'Espagnol Texar. Le murmure, approbatif d'une part, réprobatif de l'autre, qui avait accueilli le propriétaire de Camdless-Bay à son entrée dans la salle, se calma bientôt. James Burbank, debout à la barre, le regard assuré de l'homme qui n'a jamais faibli, la voix ferme, n'attendit même pas que le magistrat lui posât les questions d'usage. «Vous avez fait demander James Burbank, dit-il. James Burbank est devant vous!» Après les premières formalités de l'interrogatoire auxquelles il se conforma, James Burbank répondit très simplement et très brièvement. Puis: «De quoi m'accuse-t-on? demanda-t-il. -- De faire opposition par paroles et par actes peut-être, répondit le magistrat, aux idées comme aux espérances qui doivent avoir maintenant cours en Floride! -- Et qui m'accuse? demanda James Burbank. -- Moi!» C'était Texar. James Burbank avait reconnu sa voix. Il ne tourna même pas la tête de son côté. Il se contenta de hausser les épaules en signe de dédain pour le vil accusateur qui le prenait à parti. Cependant les compagnons, les partisans de Texar encourageaient leur chef de la voix et du geste. «Et tout d'abord, dit-il, je jetterai à la face de James Burbank sa qualité de nordiste! Sa présence à Jacksonville est une insulte permanente au milieu d'un État confédéré! Puisqu'il est avec les nordistes de coeur et d'origine, que n'est-il retourné dans le Nord! -- Je suis en Floride parce qu'il me convient d'y être, répondit James Burbank. Depuis vingt ans, j'habite le comté. Si je n'y suis pas né, on sait du moins d'où je viens. Que cela soit dit pour ceux dont on ignore le passé, qui se refusent à vivre au grand jour, et dont l'existence privée mérite d'être incriminée à plus juste titre que la mienne!» Texar, directement attaqué par cette réponse, ne se démonta pas. «Après? dit James Burbank. -- Après?... répondit l'Espagnol. Au moment où le pays va se soulever pour le maintien de l'esclavage, prêt à verser son sang pour repousser les troupes fédérales, j'accuse James Burbank d'être anti-esclavagiste et de faire de la propagande anti- esclavagiste! -- James Burbank, dit le magistrat, dans les circonstances où nous sommes, vous comprendrez que cette accusation est d'une gravité exceptionnelle. Je vous prierai donc d'y répondre. -- Monsieur, répondit James Burbank, ma réponse sera très simple. Je n'ai jamais fait aucune propagande ni n'en veux faire. Cette accusation porte à faux. Quant à mes opinions sur l'esclavage, qu'il me soit permis de les rappeler ici. Oui! Je suis abolitionniste! Oui! Je déplore la lutte que le Sud soutient contre le Nord! Oui! Je crains que le Sud ne marche à des désastres qu'il aurait pu éviter, et c'est dans son intérêt même que j'aurais voulu le voir suivre une autre voie, au lieu de s'engager dans une guerre contre la raison, contre la conscience universelle. Vous reconnaîtrez un jour que ceux qui vous parlent, comme je le fais aujourd'hui, n'avaient pas tort. Quand l'heure d'une transformation, d'un progrès moral a sonné, c'est folie de s'y opposer. «En outre, la séparation du Nord et du Sud serait un crime contre la patrie américaine. Ni la raison, ni la justice, ni la force, ne sont de votre côté, et ce crime ne s'accomplira pas.» Ces paroles furent d'abord accueillies par quelques approbations que de plus violentes clameurs couvrirent aussitôt. La majorité de ce public de gens sans foi ni loi ne pouvait les accepter. Lorsque le magistrat fut parvenu à rétablir le silence dans le prétoire, James Burbank reprit la parole. «Et maintenant, dit-il, j'attends qu'il se produise des accusations plus précises sur des faits, non sur des idées, et j'y répondrai, quand on me les aura fait connaître.» Devant cette attitude si digne, les magistrats ne pouvaient être que très embarrassés. Ils ne connaissaient aucun fait qui pût être reproché à M. Burbank. Leur rôle devait se borner à laisser les accusations se produire, avec preuves à l'appui, s'il en existait toutefois. Texar sentit qu'il était mis en demeure de s'expliquer plus catégoriquement, ou bien il n'atteindrait pas son but. «Soit, dit-il! Ce n'est pas mon avis qu'on puisse invoquer la liberté des opinions en matière d'esclavage, lorsqu'un pays se lève tout entier pour soutenir cette cause. Mais si James Burbank a le droit de penser comme il lui plaît sur cette question, s'il est vrai qu'il s'abstienne de chercher des partisans à ses idées, du moins ne s'abstient-il pas d'entretenir des intelligences avec un ennemi qui est aux portes de la Floride!» Cette accusation de complicité avec les fédéraux était très grave dans les conjonctures actuelles. Cela se comprit bien au frémissement qui courut à travers le public. Toutefois, elle était vague encore, et il fallait l'appuyer sur des faits. «Vous prétendez que j'ai des intelligences avec l'ennemi? répondit James Burbank. -- Oui, affirma Texar. -- Précisez!... Je le veux! -- Soit! reprit Texar. Il y a trois semaines environ, un émissaire, envoyé vers James Burbank, a quitté l'armée fédérale ou tout au moins la flottille du commodore Dupont. Cet homme est venu à Camdless-Bay, et il a été suivi depuis le moment où il a traversé la plantation jusqu'à la frontière de la Floride. -- Le nierez-vous?» Il s'agissait évidemment là du messager qui avait apporté la lettre du jeune lieutenant. Les espions de Texar ne s'y étaient point trompés. Cette fois, l'accusation était précise, et l'on attendait, non sans inquiétude, quelle serait la réponse de James Burbank. Celui-ci n'hésita pas à faire connaître ce qui n'était, en somme, que la stricte vérité: «En effet, dit-il, à cette époque, un homme est venu à Camdless- Bay. Mais cet homme n'était qu'un messager. Il n'appartenait point à l'armée fédérale, et apportait simplement une lettre de mon fils... -- De votre fils, s'écria Texar, de votre fils qui, si nous sommes bien informés, a pris du service dans l'armée unioniste, de votre fils, qui est peut-être au premier rang des envahisseurs en marche maintenant sur la Floride!» La véhémence avec laquelle Texar prononça ces paroles ne manqua pas d'impressionner vivement le public. Si James Burbank, après avoir avoué qu'il avait reçu une lettre de son fils, convenait que Gilbert se trouvait dans les rangs de l'armée fédérale, comment se , 1 - 2 - . 3 4 , 5 ' . , 6 ' , ' . 7 8 « ' ? . 9 10 - - ' , ! 11 12 - - . . . ? 13 14 - - . » 15 16 17 18 19 20 « , , , 21 ! , . ! 22 , . 23 24 - - ' , ' , 25 , 26 - . 27 28 - - ' , ! ' , 29 ' ' 30 ' . 31 32 - - , , ' 33 . 34 35 - - , , , ' 36 , , - ? 37 ! 38 39 - - ' ' , 40 . , . 41 , 42 ! . . . ! 43 44 ! » 45 46 , 47 , . 48 , ' , ' 49 . , ' 50 , , 51 , 52 ' . 53 54 ' ' 55 - , . 56 , 57 , . 58 , 59 . 60 61 . , 62 - , - , ' 63 - . 64 65 , , . 66 - , 67 68 . ' 69 , 70 71 - . 72 73 ' , ' , . 74 ' , . 75 ' 76 , ' . 77 78 « , , - , ! , , 79 ' ' . , , 80 , 81 ' , ' 82 . 83 84 - - ' . , , 85 . 86 87 - - , ' . , 88 ' . 89 . 90 ' ' , 91 , , ' 92 , ' 93 ' . . , 94 - ! 95 96 - - ' , , 97 , ' , . 98 - ' 99 - ? ' 100 , ' , ' 101 . , 102 ' - , ' , - 103 ' . 104 105 - - - , , ' , ? 106 . 107 108 - - , . ' , 109 . 110 111 - - ? 112 113 - - ' ' , - 114 . , . , . , 115 ' . 116 117 - - , , ! ' 118 , ' ' ! 119 , , . 120 121 - - ' , , . 122 , ' 123 ' ! » 124 125 , ' ' 126 ' . ' , 127 ' ' . , 128 . 129 . 130 131 - , 132 ' , ' 133 , . 134 , , 135 , 136 . 137 138 ' , ' ' 139 , , 140 ' . 141 ' , , 142 , 143 , , . 144 ' , - 145 , , 146 . 147 148 , , 149 . 150 ' , , ' , , 151 ' , 152 ' ' - , , 153 , - ' - . - 154 , ' 155 , ' , 156 ' , 157 . 158 159 , , 160 . ' , 161 , . ' 162 163 , 164 ' . 165 ? ' 166 , ' - 167 . , 168 ' ' 169 . 170 171 - 172 ' , 173 . , , 174 - 175 , 176 ' ' - . 177 178 , 179 , 180 . , . 181 « ! ! » 182 , , 183 . 184 , - , 185 , ' . 186 , 187 , ' , 188 ' . , 189 , 190 , 191 . 192 193 , , , , 194 , ' , 195 . 196 ' . 197 198 « ! ' . 199 200 - - - ! 201 ' . 202 203 - - 204 ! 205 206 - - 207 ! 208 209 - - , 210 ' ! 211 212 - - ! » 213 214 , , 215 , , 216 , ' . 217 218 « , 219 , , 220 ! » 221 222 ' 223 , - ' - . 224 - . 225 , 226 . 227 228 , , 229 ' , 230 . , 231 ' . ' , 232 ' . , - 233 . ' , 234 , 235 . . 236 237 ' , 238 ' 239 . 240 , ' ' , 241 ' . 242 , 243 244 . 245 246 . 247 ' . 248 . 249 250 « ! ' , ! . 251 - - ? 252 ' ? 253 254 - - , , . . - ! 255 256 , ' - . 257 ' , , 258 . - - 259 , ' 260 ? 261 . 262 263 - - - , , , 264 ! 265 266 - - ' , 267 . . , , 268 , , , , , 269 . ! 270 ' . 271 , ' . 272 , ' 273 . 274 275 - - ' ! 276 . ' 277 , ' . . . 278 279 - - ' , , , ' - 280 ? 281 282 - - , , ! 283 284 - - , , , . . 285 ' , 286 . 287 , 288 ' . . . 289 290 - - 291 ! . 292 293 - - , , , 294 . . , , ! 295 . , 296 , 297 , , 298 . 299 300 - - - , , , 301 , 302 ? ' ' ' 303 . . ' 304 , - 305 . 306 307 - - ! . . . . . . . . ' 308 ' . . . , - - 309 ? , , , 310 , - 311 , - ' 312 ? 313 314 - - , , , 315 ' . . . 316 317 - - , . 318 - . 319 320 - - , , . . 321 . 322 . ' 323 , , , 324 ' - . . . 325 326 - - , . , , - 327 - ' ! » 328 329 . , 330 ' ' , 331 , ' 332 . ' , 333 . 334 ' . 335 336 ' , - 337 . - ? , 338 . 339 340 341 342 . . 343 , ' 344 ' ' 345 - . ' 346 , ' 347 ' , 348 ' , , , ' 349 ' ' , 350 ' ' , ' , 351 ' . - 352 ' 353 , 354 ' . ' ' ' 355 , ' 356 . 357 358 - , , 359 . 360 , , ' 361 . 362 . , - 363 ' , 364 , ' 365 . , 366 , 367 , 368 , 369 , 370 . 371 372 ' . ' 373 . 374 , , 375 ' . 376 , , , , 377 , . 378 ' 379 . 380 381 , 382 , . 383 384 . 385 , , ' , 386 ' 387 . 388 , - , 389 ' . , 390 , 391 . 392 393 , , - 394 . , 395 , 396 - , 397 , ' , 398 , 399 . , , . , 400 , 401 , , - , . 402 403 , , 404 . 405 - . 406 , , ' 407 , ' ' ' 408 ' 409 , . 410 411 , ' 412 - . 413 , , 414 . 415 ' ' - , 416 . ' , 417 , , 418 . 419 420 ' . 421 ' - ? 422 . , 423 , 424 . 425 426 , ' . 427 , . 428 , 429 . - 430 , , 431 ' , 432 . , ' 433 ' . - , 434 , . 435 436 , , . ' , 437 ' , , 438 . , 439 , 440 , 441 . 442 443 . 444 . 445 ' , . 446 , - , 447 , , 448 , , 449 , ' , 450 451 . , , 452 - - 453 ' . 454 455 ' - . 456 , , 457 . 458 , 459 ' , ' . 460 , ' 461 - . , - 462 , , , 463 , ' - 464 ' . , 465 , ' , 466 . 467 468 , 469 . , 470 , . , 471 , 472 ' . 473 . 474 , 475 - . 476 477 ' 478 ' . ' 479 , 480 . ' , ' 481 , , 482 483 ' , . 484 485 , 486 487 . ' ' , 488 ' 489 ' ' 490 . 491 492 , , , , 493 - , ' . 494 495 : 496 497 « . , 498 , , - , 499 . » 500 501 . 502 503 504 505 ! 506 507 ' , ' , , 508 ' . 509 510 ' , 511 ! 512 513 - - 514 ? ' , , 515 . - ? 516 - ' ' 517 ? - , , 518 ? ' , ' - 519 , ' - ? ' ' , 520 - ? , , 521 , , - ? 522 523 « ' , ! » 524 525 ' , , 526 , . 527 528 « , ! . 529 . . . 530 531 - - ! » 532 . 533 534 ' . ' , 535 , ' , ' 536 ' . 537 538 ' - 539 ? - 540 ? - 541 , - 542 ? ! , 543 ' - , ' 544 . 545 546 « - , . , , 547 ' , 548 ? 549 550 - - ' ' ! . 551 , 552 ' 553 ! 554 555 - - , , . , 556 557 - , 558 . ' ' 559 ' , . 560 561 - - , , 562 ! 563 564 - - ' , , ' 565 ! ' . 566 567 - - ' , , , 568 ' , 569 . 570 571 - - , ' 572 - , . , , 573 , ' . ' 574 . . . 575 576 - - ? . 577 578 - - ! . . . . ' , 579 ! » 580 581 ' . 582 . ' , 583 . ' , ' - 584 , 585 ' , 586 - ? ? ! 587 ' . 588 , 589 . 590 591 . 592 ' . 593 ' . , . , , 594 ' 595 . 596 597 , , 598 ' . 599 , ' . 600 601 « ? - . 602 603 - - - , ? 604 605 - - - 606 ? 607 608 - - . . . ' ! . . . 609 610 - - ! . . . ' . 611 612 - - ! . . . ' ! . . . ' ! » 613 614 ' 615 , 616 . 617 , ' , , 618 . ' - ? 619 620 « , , , , 621 ' . 622 - ? , ! 623 , ! ' ! 624 , , ' 625 , ' , ' , 626 ! 627 628 - - ' , , . 629 630 - - , . . 631 . 632 633 - - , , . 634 - , 635 ' . , ' , 636 . 637 - . ' 638 . 639 640 - - , ? ' . 641 642 - - , , . ' . , , 643 , , 644 , . 645 646 - - ! - ! , ' 647 ' ! . . . ' - 648 ? - ? 649 650 - - . . . . . . ! . . . » ' . 651 652 , 653 , 654 ' . 655 656 . , , 657 ' , ' . 658 , ' 659 , ' . 660 661 - , , 662 . 663 664 « , - , ? 665 ? 666 667 - - , , 668 . , ' - ? 669 670 - - , ! 671 - . . . 672 673 - - , , ' 674 ! . . 675 676 - - - ? 677 678 - - , , , . 679 , , , 680 . 681 682 - - , . 683 684 - - ' ? 685 686 - - ! 687 . ' . , 688 . - ' 689 690 ' , ' 691 , ' - ? 692 693 - - ! . . ! 694 ! 695 696 - - ' , 697 . . 698 , - , . . . 699 700 - - , , ' ! 701 . , ' 702 - . . . 703 704 - - , , , 705 . 706 , ' , ' . 707 . . ' 708 , ' , ' . 709 . . . ' 710 . ' , 711 . . 712 713 - - , , ' . » 714 715 ' . , 716 , , . 717 , ' , 718 , 719 . , 720 . . 721 , - . 722 , 723 , ' - . 724 725 ' ' 726 , ' ' . , 727 , , - , 728 ' ' - . 729 730 , , 731 . 732 733 . ' 734 , . 735 , , 736 , , 737 . , ' . 738 739 . . 740 . ' 741 - . , 742 . 743 , . 744 . , 745 ' , 746 , 747 ' . - 748 - ' , 749 ? ' - 750 - ? ' . . 751 - , ' 752 ? 753 754 ' ' . 755 ' . . 756 757 , 758 , . 759 760 - 761 ? 762 763 , . 764 , 765 . 766 767 ' ' - 768 ? 769 770 ! 771 . , , 772 . 773 774 , 775 , - ? 776 777 ' . ' 778 ' . , , 779 , , 780 - , 781 . , , 782 , , , 783 . , 784 , 785 . ' , , ' 786 , - , ' 787 , ' 788 . 789 , ' 790 ' . 791 792 ' 793 - ? 794 795 , , 796 . 797 798 , 799 . 800 801 ' , 802 ' ' ? 803 804 ' , 805 ' 806 - . 807 . . 808 , , - , 809 810 . 811 812 , , 813 , , . 814 - 815 , , ' 816 , , 817 ' . , 818 819 . 820 821 , . 822 . 823 . ' . 824 ' , ' 825 - , 826 . ' ' , 827 . 828 . 829 830 . 831 - , , 832 ' . 833 834 835 . ' , ' 836 . , 837 838 , ' . 839 - , 840 ' ? ' ' 841 ' , ' 842 ' , , ' 843 , ' 844 . 845 . , ' , 846 , , 847 . ' 848 ' , , 849 850 , ' , 851 ' . 852 853 , ' , ' , 854 - 855 , . , , 856 ' ' , , 857 ' 858 ' . 859 860 « , - . 861 ! » 862 863 ' 864 , 865 . : 866 867 « ' - - ? - - . 868 869 - - - , 870 , 871 ! 872 873 - - ' ? . 874 875 - - ! » 876 877 ' . . 878 . 879 880 . 881 882 , 883 . 884 885 « ' , - , 886 ! 887 ' ! ' 888 ' , ' - 889 ! 890 891 - - ' ' , 892 . , ' . ' 893 , ' . 894 , 895 , ' ' 896 ! » 897 898 , , . 899 900 « ? . 901 902 - - ? . . . ' . 903 ' , 904 , ' 905 ' - - 906 ! 907 908 - - , , 909 , ' 910 . ' . 911 912 - - , , . 913 ' ' . 914 . ' , 915 ' . ! 916 ! ! 917 ! ! 918 ' , ' 919 ' , 920 ' , 921 . , 922 ' , ' . ' 923 ' , ' , ' 924 ' . 925 926 « , 927 . , , , 928 , ' . » 929 930 ' 931 . 932 . 933 934 935 , . 936 937 « , - , ' ' 938 , , ' 939 , . » 940 941 , 942 . 943 . . 944 , ' , ' 945 . 946 947 ' ' 948 , ' . 949 950 « , - ! ' ' 951 ' , ' 952 . 953 , ' 954 ' ' , 955 ' - ' 956 ! » 957 958 959 . 960 . , 961 , ' . 962 963 « ' ' ? 964 . 965 966 - - , . 967 968 - - ! . . . ! 969 970 - - ! . , 971 , , ' 972 . 973 - , 974 ' . - - 975 - ? » 976 977 ' 978 . ' 979 . , ' , ' 980 , , 981 . 982 983 - ' ' , , 984 : 985 986 « , - , , - 987 . ' ' . ' 988 ' , 989 . . . 990 991 - - , ' , , 992 , ' , 993 , - 994 ! » 995 996 997 ' . , 998 ' , 999 ' , 1000