étaient renversées par ses partisans, il ne lui serait que trop
facile de lancer sur Camdless-Bay une populace fanatisée contre
les anti-esclavagistes.
Environ une heure après avoir quitté Texar, Squambô était de
retour à l'îlot central. Il tira son squif sur la berge, franchit
l'enceinte, monta l'escalier du blockhaus.
«C'est fait? lui demanda Texar.
-- C'est fait, maître!
-- Et... rien?
-- Rien.»
VI
Jacksonville
«Oui, Zermah, oui, vous avez été créée et mise au monde pour être
esclave! reprit le régisseur, réenfourchant son dada favori. Oui!
esclave, et nullement pour être une créature libre.
-- Ce n'est pas mon avis, répondit Zermah d'un ton calme, sans y
mettre aucune animation, tant elle était faite à ces discussions
avec le régisseur de Camdless-Bay.
-- C'est possible, Zermah! Quoi qu'il en soit, vous finirez par
vous ranger à cette opinion qu'il n'y a aucune égalité qui puisse
raisonnablement s'établir entre les Blancs et les Noirs.
-- Elle est tout établie, monsieur Perry, et elle l'a toujours été
par la nature même.
-- Vous vous trompez, Zermah, et la preuve, c'est que les Blancs
sont dix fois, vingt fois, que dis-je? cent fois plus nombreux que
les Noirs à la surface de la terre!
-- Et c'est pour cela qu'ils les ont réduits en esclavage,
répondit Zermah. Ils avaient la force, ils en ont abusé. Mais si
les Noirs eussent été en majorité dans ce monde, ce seraient les
Blancs dont ils auraient fait leurs esclaves!... Ou plutôt non!
Ils eussent certainement montré plus de justice et surtout moins
de cruauté!»
Il ne faudrait pas se figurer que cette conversation, parfaitement
oiseuse, empêchât Zermah et le régisseur de vivre en bon accord.
En ce moment, d'ailleurs, ils n'avaient pas autre chose à faire
que de causer. Seulement, il est permis de croire qu'ils auraient
pu traiter un sujet plus utile, et il en eût été ainsi, sans
doute, sans la manie du régisseur à toujours discuter la question
de l'esclavage.
Tous deux étaient assis à l'arrière de l'une des embarcations de
Camdless-Bay, manoeuvrée par quatre mariniers de la plantation.
Ils traversaient obliquement le fleuve, en profitant de la marée
descendante, et se rendaient à Jacksonville. Le régisseur avait
quelques affaires à traiter pour le compte de James Burbank, et
Zermah allait acheter divers objets de toilette pour la petite Dy.
On était au 10 février. Depuis trois jours, James Burbank était
revenu à Castle-House, et Texar à la Crique-Noire, après l'affaire
de Saint-Augustine.
Il va de soi que, le lendemain même, M. Stannard et sa fille
avaient reçu un petit mot envoyé de Camdless-Bay, qui leur faisait
sommairement connaître ce que marquait la dernière lettre de
Gilbert. Ces nouvelles n'arrivaient pas trop tôt pour rassurer
miss Alice, dont la vie se passait dans une continuelle inquiétude
depuis le début de cette lutte acharnée entre le Sud et le Nord
des États-Unis.
L'embarcation, gréée d'une voile latine, filait rapidement. Avant
un quart d'heure, elle serait au port de Jacksonville. Le
régisseur n'avait donc plus que peu de temps pour finir de
développer sa thèse favorite, et il ne s'en fit pas faute.
«Non, Zermah, reprit-il, non! La majorité, assurée aux Noirs,
n'eût rien changé à l'état des choses. Et, je dis plus, quels que
soient les résultats de la guerre, on en reviendra toujours à
l'esclavage, parce qu'il faut des esclaves pour le service des
plantations.
-- Ce n'est pas le sentiment de M. Burbank, vous le savez bien,
répondit Zermah.
-- Je le sais, mais j'ose dire que M. Burbank se trompe, sauf le
respect que j'ai pour lui. Un Noir doit faire partie du domaine au
même titre que les animaux ou les instruments de culture. Si un
cheval pouvait s'en aller lorsqu'il lui plaît, si une charrue
avait le droit de se mettre, quand il lui convient, en d'autres
mains que celles de son propriétaire, il n'y aurait plus
d'exploitation possible. Que M. Burbank affranchisse ses esclaves,
et il verra ce que deviendra Camdless-Bay!
-- Il l'aurait déjà fait, répondit Zermah, si les circonstances le
lui eussent permis, vous ne l'ignorez pas, monsieur Perry. Et
voulez-vous savoir ce qui serait arrivé si l'affranchissement des
esclaves avait été proclamé à Camdless-Bay? Pas un seul Noir n'eût
quitté la plantation, et rien n'aurait été changé, si ce n'est le
droit de les traiter comme des bêtes de somme. Or, comme vous
n'avez jamais usé de ce droit-là, après l'émancipation, Camdless-
Bay serait restée ce qu'elle était avant.
-- Croyez-vous, par hasard, m'avoir converti à vos idées, Zermah?
demanda le régisseur.
-- En aucune façon, monsieur. D'ailleurs, ce serait inutile et
pour une raison bien simple.
-- Laquelle?
-- C'est qu'au fond, vous pensez là-dessus exactement comme
M. Burbank, M. Carrol, M. Stannard, comme tous ceux qui ont le
coeur généreux et l'esprit juste.
-- Jamais, Zermah, jamais! Et je prétends même que ce que j'en
dis, c'est dans l'intérêt des Noirs! Si on les livre à leur seule
volonté, ils dépériront, et la race en sera bientôt perdue.
-- Je n'en crois rien, monsieur Perry, quoique vous puissiez dire.
En tout cas, mieux vaut que la race périsse que d'être vouée à la
perpétuelle dégradation de l'esclavage!»
Le régisseur eût bien voulu répondre, et on se doute qu'il n'était
point à bout d'arguments. Mais la voile venait d'être amenée, et
l'embarcation se rangea près de l'estacade de bois. Là, elle
devait attendre le retour de Zermah et du régisseur. Tous deux
débarquèrent aussitôt pour aller chacun à ses affaires.
Jacksonville est située sur la rive gauche du Saint-John, à la
limite d'une vaste plaine assez basse, entourée d'un horizon de
magnifiques forêts, qui lui font un cadre toujours verdoyant. Des
champs de maïs et de cannes à sucre, des rizières, plus
particulièrement à la limite du fleuve, occupent une partie de ce
territoire.
Il y avait une dizaine d'années, Jacksonville n'était encore qu'un
gros village, avec un faubourg, dont les cases de torchis ou de
roseaux ne servaient qu'au logement de la population noire. À
l'époque actuelle, le village commençait à se faire ville, autant
par ses maisons plus confortables, ses rues mieux tracées et mieux
entretenues, que par le nombre de ses habitants, qui avait doublé.
L'année suivante, ce chef-lieu du comté de Duval allait gagner
encore, en se reliant par un chemin de fer à Talhassee, la
capitale de la Floride.
Déjà, le régisseur et Zermah avaient pu le remarquer, une assez
grande animation régnait dans la ville. Quelques centaines
d'habitants, les uns, sudistes d'origine américaine, les autres,
des mulâtres et des métis d'origine espagnole, attendaient
l'arrivée d'un steam-boat, dont la fumée apparaissait, en aval du
fleuve, au-dessus d'une pointe basse du Saint-John. Quelques-uns
même, afin d'entrer plus rapidement en communication avec ce
vapeur, s'étaient jetés dans les chaloupes du port, tandis que
d'autres avaient pris place sur ces grands dogres à un mât, qui
fréquentent habituellement les eaux de Jacksonville.
En effet, depuis la veille, il était venu de graves nouvelles du
théâtre de la guerre. Les projets d'opérations, indiqués dans la
lettre de Gilbert Burbank, étaient en partie connus. On n'ignorait
pas que la flottille du commodore Dupont devait très prochainement
appareiller, et que le général Sherman se proposait de
l'accompagner avec des troupes de débarquement. De quel côté se
dirigerait cette expédition? on ne le savait pas d'une façon
positive, bien que tout donnât à penser qu'elle avait le Saint-
John et le littoral floridien pour objectif. Après la Géorgie, la
Floride était donc directement menacée d'une invasion de l'armée
fédérale.
Lorsque le steam-boat qui venait de Fernandina eut accosté
l'estacade de Jacksonville, ses passagers ne purent que confirmer
ces nouvelles. Ils ajoutèrent même que, très vraisemblablement, ce
serait dans la baie de Saint-Andrews que le commodore Dupont
viendrait mouiller, en attendant un moment favorable pour forcer
les passes de l'île Amélia et l'estuaire du Saint-John.
Aussitôt les groupes se répandirent dans la ville, faisant
bruyamment envoler nombre de ces gros urubus, qui sont uniquement
chargés du nettoyage des rues. On criait, on se démenait.
«Résistance aux nordistes! Mort aux nordistes!» Tels étaient les
excitations féroces que des meneurs, à la dévotion de Texar,
jetaient à la population déjà très animée. Il y eut des
démonstrations sur la grande place, devant Court-House, la maison
de justice, et jusque dans l'église épiscopale. Les autorités
allaient avoir quelque peine à calmer cette effervescence, bien
que les habitants de Jacksonville, on l'a déjà fait remarquer,
fussent divisés du moins sur la question de l'esclavage. Mais, en
ces temps de trouble, les plus bruyants comme les plus emportés
font toujours la loi, et les modérés finissent inévitablement par
subir leur domination.
Ce fut, bien entendu, dans les cabarets, dans les tiendas, que les
gosiers, sous l'influence de liqueurs fortes, hurlèrent avec le
plus de violence. Les manoeuvriers en chambre y développèrent
leurs plans pour opposer une invincible résistance à l'invasion.
«Il faut diriger les milices sur Fernandina! disait l'un.
-- Il faut couler des navires dans les passes du Saint-John!
répondait l'autre.
-- Il faut construire des fortifications en terre autour de la
ville et les armer de bouches à feu!
-- Il faut demander du secours par la voie du chemin de fer de
Fernandina à Keys!
-- Il faut éteindre le feu du phare de Pablo, pour empêcher la
flottille d'entrer de nuit dans les bouches!
-- Il faut semer des torpilles au milieu du fleuve!»
Cet engin, presque nouveau dans la guerre de Sécession, on en
avait entendu parler, et, sans trop savoir comment il
fonctionnait, il convenait évidemment d'en faire usage.
«Avant tout, dit un des plus enragés orateurs de la tienda de
Torillo, il faut mettre en prison tous les nordistes de la ville,
et tous ceux des sudistes qui pensent comme eux!»
Il aurait été bien étonnant que personne n'eût songé à émettre
cette proposition, -l'ultima ratio -des sectaires en tous pays.
Aussi fut-elle couverte de hurrahs. Heureusement pour les honnêtes
gens de Jacksonville, les magistrats devaient hésiter quelque
temps encore avant de se rendre à ce voeu populaire.
En courant les rues, Zermah avait observé tout ce qui se passait,
afin d'en informer son maître, directement menacé par ce
mouvement. Si on arrivait à des mesures de violence, ces mesures
ne s'arrêteraient pas à la ville. Elles s'étendraient au delà,
jusqu'aux plantations du comté. Certainement, Camdless-Bay serait
visée une des premières. C'est pourquoi la métisse, voulant se
procurer des renseignements plus précis, se rendit à la maison que
M. Stannard occupait en dehors du faubourg.
C'était une charmante et confortable habitation, agréablement
située dans une sorte d'oasis de verdure que la hache des
défricheurs avait réservée en ce coin de la plaine. Par les soins
de Miss Alice, à l'intérieur comme à l'extérieur, la maison était
tenue d'une manière irréprochable. On sentait déjà une
intelligente et dévouée ménagère dans cette jeune fille, que la
mort de sa mère avait appelée de bonne heure à diriger le
personnel de Walter Stannard.
Zermah fut reçue avec grand empressement par la jeune fille. Miss
Alice lui parla tout d'abord de la lettre de Gilbert. Zermah put
lui en redire les termes presque exacts.
«Oui! il n'est plus loin, maintenant! dit Miss Alice. Mais dans
quelles conditions va-t-il revenir en Floride? Et quels dangers
peuvent encore le menacer jusqu'à la fin de cette expédition?
-- Des dangers, Alice, répondit M. Stannard. Rassure-toi! Gilbert
en a affronté de plus grands pendant la croisière sur les côtes de
Géorgie, et principalement dans l'affaire de Port-Royal.
J'imagine, moi, que la résistance des Floridiens ne sera ni
terrible ni de longue durée. Que peuvent-ils faire avec ce Saint-
John, qui va permettre aux canonnières de remonter jusqu'au coeur
des comtés? Toute défense me paraît devoir être malaisée sinon
impossible.
-- Puissiez-vous dire vrai, mon père, dit Alice, et fasse le Ciel
que cette sanglante guerre se termine enfin!
-- Elle ne peut se terminer que par l'écrasement du Sud, répliqua
M. Stannard. Cela sera long, sans doute, et je crains bien que
Jefferson Davis, ses généraux, Lee, Johnston, Beauregard, ne
résistent longtemps encore dans les États du centre. Non! Les
troupes fédérales n'auront pas facilement raison des confédérés.
Quant à la Floride, il ne leur sera pas difficile de s'en emparer.
Malheureusement, ce n'est pas sa possession qui leur assurera la
victoire définitive.
-- Pourvu que Gilbert ne fasse pas d'imprudences! dit Miss Alice
en joignant les mains. S'il cédait au désir de revoir sa famille
pendant quelques heures, se sachant si près d'elle...
-- D'elle et de vous, Miss Alice, répondit Zermah, car n'êtes-vous
pas déjà de la famille Burbank?
-- Oui, Zermah, par le coeur!
-- Non, Alice, ne crains rien, dit M. Stannard. Gilbert est trop
raisonnable pour s'exposer ainsi, surtout quand il suffira de
quelques jours au commodore Dupont pour occuper la Floride. Ce
serait une témérité sans excuses que de se hasarder dans ce pays,
tant que les fédéraux n'en seront pas les maîtres...
-- Surtout maintenant que les esprits sont plus portés que jamais
à la violence! répondit Zermah.
-- En effet, ce matin, la ville est en effervescence, reprit
M. Stannard. Je les ai vus, je les ai entendus, ces meneurs! Texar
ne les quitte pas depuis huit à dix jours. Il les pousse, il les
excite, et ces malfaiteurs finiront par soulever la basse
population, non seulement contre les magistrats, mais aussi contre
ceux des habitants qui ne partagent pas leur manière de voir.
-- Ne pensez-vous pas, monsieur Stannard, dit alors Zermah, que
vous feriez bien de quitter Jacksonville, au moins pendant quelque
temps? Il serait prudent de n'y revenir qu'après l'arrivée des
troupes fédérales en Floride. M. Burbank m'a chargé de vous le
répéter, il serait heureux de voir Miss Alice et vous à Castle-
House.
-- Oui!... je sais... répondit M. Stannard. Je n'ai point oublié
l'offre de Burbank... En réalité, Castle-House est-il plus sûr que
Jacksonville? Si ces aventuriers, ces gens sans aveu, ces enragés,
deviennent les maîtres ici, ne se répandront-ils pas sur la
campagne, et les plantations seront-elles à l'abri de leurs
ravages?
-- Monsieur Stannard, fit observer Zermah, en cas de danger, il me
semble préférable d'être réunis...
-- Zermah a raison, mon père. Il vaudrait mieux être tous ensemble
à Camdless-Bay.
-- Sans doute, Alice, répondit M. Stannard. Je ne refuse pas la
proposition de Burbank. Mais je ne crois pas que le danger soit si
pressant. Zermah préviendra nos amis que j'ai besoin de quelques
jours encore pour mettre ordre à mes affaires, et, alors, nous
irons demander l'hospitalité à Castle-House...
-- Et, lorsque M. Gilbert arrivera, dit Zermah, au moins trouvera-
t-il là tous ceux qu'il aime!»
Zermah prit congé de Walter Stannard et de sa fille. Puis, au
milieu de l'agitation populaire qui ne cessait de s'accroître,
elle regagna le quartier du port et les quais, où l'attendait le
régisseur. Tous deux s'embarquèrent pour traverser le fleuve, et
M. Perry reprit sa conversation habituelle au point précis où il
l'avait laissée.
En disant que le danger n'était pas imminent, peut-être
M. Stannard se trompait-il? Les événements allaient se précipiter,
et Jacksonville devait en ressentir promptement le contrecoup.
Cependant le gouvernement fédéral agissait toujours avec une
certaine circonspection dans le but de ménager les intérêts du
Sud. Il ne voulait procéder que par mesures successives. Deux ans
après le début des hostilités, le prudent Abraham Lincoln n'avait
pas encore décrété l'abolition de l'esclavage sur tout le
territoire des États-Unis. Plusieurs mois devaient s'écouler
encore, avant qu'un message du président proposât de résoudre la
question par le rachat et l'émancipation graduelle des Noirs,
avant que l'abolition fût proclamée, avant, enfin, qu'eût été
votée l'ouverture d'un crédit de cinq millions de francs, avec
l'autorisation d'accorder, à titre d'indemnité, quinze cents
francs par tête d'esclave affranchi. Si quelques-uns des généraux
du Nord s'étaient cru autorisés à supprimer la servitude dans les
pays envahis par leurs armées, ils avaient été désavoués
jusqu'alors. C'est que l'opinion n'était pas unanime encore sur
cette question, et l'on citait même certains chefs militaires des
Unionistes qui ne trouvaient cette mesure ni logique ni opportune.
Entre-temps, des faits de guerre continuaient à se produire, et
plus particulièrement au désavantage des confédérés. Le général
Price, à la date du 12 février, avait dû évacuer l'Arkansas avec
le contingent des milices missouriennes. On a vu que le fort Henry
avait été pris et occupé par les fédéraux. Maintenant, ceux-ci
s'attaquaient au fort Donelson, défendu par une artillerie
puissante, et couvert par quatre kilomètres d'ouvrages extérieurs
qui comprenaient la petite ville de Dover. Cependant, malgré le
froid et la neige, doublement menacé du côté de la terre par les
quinze mille hommes du général Grant, du côté du fleuve par les
canonnières du commodore Foot, ce fort tombait le 14 février au
pouvoir des fédéraux avec toute une division sudiste, hommes et
matériel.
C'était là un échec considérable pour les confédérés. L'effet
produit par cette défaite fut immense. Comme conséquence
immédiate, il allait amener la retraite du général Johnston, qui
dut abandonner l'importante cité de Nashville sur le Cumberland.
Les habitants, pris de panique, la quittèrent après lui, et,
quelques jours après, ce fut aussi le sort de Columbus. Tout
l'État du Kentucky était alors rentré sous la domination du
gouvernement fédéral.
On imagine aisément avec quels sentiments de colère, avec quelles
idées de vengeance, ces événements furent accueillis en Floride.
Les autorités eussent été impuissantes à calmer le mouvement qui
se propagea jusque dans les hameaux les plus lointains des comtés.
Le péril grandissait, on peut le dire, d'heure en heure, pour
quiconque ne partageait pas les opinions du Sud et ne s'associait
pas à ses projets de résistance contre les armées fédérales. À
Thalassee, à Saint-Augustine, il y eut des troubles dont la
répression ne laissa pas d'être difficile. Ce fut à Jacksonville,
principalement, que le soulèvement de la populace menaça de
dégénérer en actes de la plus inqualifiable violence.
Dans ces circonstances, on le comprend, la situation de Camdless-
Bay allait devenir de plus en plus inquiétante. Cependant, avec
son personnel qui lui était dévoué, James Burbank pourrait
résister peut-être, du moins aux premières attaques qui seraient
dirigées contre la plantation, bien qu'il fût très difficile, à
cette époque, de se procurer des munitions et des armes en
quantité suffisante. Mais, à Jacksonville, M. Stannard,
directement menacé, avait lieu de craindre pour la sécurité de son
habitation, pour sa fille, pour lui-même, pour tous les siens.
James Burbank, connaissant les dangers de cette situation, lui
écrivit lettres sur lettres. Il lui envoya plusieurs messagers
pour le prier de venir le rejoindre sans retard à Castle-House.
Là, on serait relativement en sûreté, et s'il fallait chercher une
autre retraite, s'il fallait s'enfoncer dans l'intérieur du pays
jusqu'au moment où les fédéraux en auraient assuré la tranquillité
par leur présence, il serait plus facile de le faire.
Ainsi sollicité, Walter Stannard résolut d'abandonner
momentanément Jacksonville et de se réfugier à Camdless-Bay. Il
partit dans la matinée du 23, aussi secrètement que possible, sans
avoir rien laissé pressentir de ses projets. Une embarcation
l'attendait au fond d'une petite crique du Saint-John, à un mille
en amont. Miss Alice et lui s'y embarquèrent, traversèrent
rapidement le fleuve, et arrivèrent au petit port, où ils
trouvèrent la famille Burbank.
Il est facile d'imaginer quel accueil leur fut fait. Déjà Miss
Alice n'était-elle pas une fille pour Mme Burbank? Tous se
trouvaient maintenant réunis. Ces mauvais jours, on les passerait
ensemble, avec plus de sécurité et surtout avec de moindres
angoisses.
En somme, il n'était que temps de quitter Jacksonville. Le
lendemain, la maison de M. Stannard fut attaquée par une bande de
malfaiteurs, qui abritaient leurs violences sous un prétendu
patriotisme local. Les autorités eurent grand-peine à en empêcher
le pillage, comme à préserver quelques autres habitations, qui
appartenaient à d'honnêtes citoyens, opposés aux idées
séparatistes. Évidemment, l'heure approchait où ces magistrats
seraient débordés et remplacés par des chefs d'émeute. Ceux-ci,
loin de réprimer les violences, les provoqueraient au contraire.
Et, en effet, ainsi que M. Stannard l'avait dit à Zermah, Texar
s'était décidé, depuis quelques jours, à quitter sa retraite
inconnue pour venir à Jacksonville. Là, il avait retrouvé ses
compagnons habituels, recrutés parmi les plus détestables
sectaires de la population floridienne, venus des diverses
plantations situées sur les deux rives du fleuve. Ces forcenés
prétendaient imposer leurs volontés dans les villes comme dans la
campagne. Ils correspondaient avec la plupart de leurs adhérents
des divers comtés de la Floride. En mettant en avant la question
de l'esclavage, ils gagnaient chaque jour du terrain. Quelque
temps encore, à Jacksonville comme à Saint-Augustine, où
affluaient déjà tous les nomades, tous les aventuriers, tous les
coureurs de bois, qui sont en grand nombre dans le pays, ils
seraient les maîtres, ils disposeraient de l'autorité, ils
concentreraient entre leurs mains les pouvoirs militaires et
civils. Les milices, les troupes régulières, ne tarderaient pas à
faire cause commune avec ces violents -- ce qui arrive fatalement
à ces époques de trouble où la violence est à l'ordre du jour.
James Burbank n'ignorait rien de ce qui se passait au-dehors.
Plusieurs de ses affidés, dont il était sûr, le tenaient au
courant des mouvements qui se préparaient à Jacksonville. Il
savait que Texar y avait reparu, que sa détestable influence
s'étendait sur la basse population, comme lui d'origine espagnole.
Un pareil homme à la tête de la ville, c'était une menace directe
contre Camdless-Bay. Aussi, James Burbank se préparait-il à tout
événement, soit pour une résistance, si elle était possible, soit
pour une retraite, s'il fallait abandonner Castle-House à
l'incendie et au pillage. Avant tout, pourvoir à la sûreté de sa
famille et de ses amis, c'était sa première, sa constante
préoccupation.
Pendant ces quelques jours, Zermah montra un dévouement sans
bornes. À toute heure, elle surveillait les abords de la
plantation, principalement du côté du fleuve. Quelques esclaves,
choisis par elles parmi les plus intelligents et les meilleurs,
demeuraient jour et nuit aux postes qu'elle leur avait assignés.
Toute tentative contre le domaine eût été signalée aussitôt. La
famille Burbank ne pouvait être prise au dépourvu, sans avoir le
temps de se réfugier à Castle-House.
Mais ce n'était pas par une attaque directe à main armée que James
Burbank devait être inquiété tout d'abord. Tant que l'autorité ne
serait pas aux mains de Texar et des siens, on devait y mettre
plus de formes. C'est ainsi que, sous la pression de l'opinion
publique, les magistrats furent amenés à prendre une mesure, qui
allait donner une sorte de satisfaction aux partisans de
l'esclavage, acharnés contre les gens du Nord.
James Burbank était le plus important des colons de la Floride, le
plus riche aussi de tous ceux dont on ne connaissait que trop les
opinions libérales. Ce fut donc lui que l'on visa tout d'abord,
lui qui fut mis en demeure de s'expliquer sur ses idées
personnelles d'affranchissement au milieu d'un territoire à
esclaves.
Le 26, dans la soirée, un planton, expédié de Jacksonville, arriva
à Camdless-Bay, et remit un pli à l'adresse de James Burbank.
Voici ce que contenait ce pli:
«Ordre à M. James Burbank de se présenter en personne demain, 27
février, à onze heures du matin, à Court-Justice, devant les
autorités de Jacksonville.»
Rien de plus.
VII
Quand même!
Si ce n'était pas encore le coup de foudre, c'était, du moins,
l'éclair qui le précède.
James Burbank n'en fut pas ébranlé, mais quelles inquiétudes
éprouva toute la famille!
Pourquoi le propriétaire de Camdless-Bay était-il mandé à
Jacksonville? C'était bien un ordre, non une invitation, de
comparaître devant les autorités. Que lui voulait-on? Cette mesure
venait-elle à la suite d'une proposition d'enquête qui allait être
commencée contre lui? Était-ce sa liberté, sinon sa vie, que
menaçait cette décision? S'il obéissait, s'il quittait Castle-
House, l'y laisserait-on revenir? S'il n'obéissait pas,
emploierait-on la force pour le contraindre? Et, dans ce cas, à
quels périls, à quelles violences, les siens seraient-ils exposés?
«Tu n'iras pas, James!»
C'était Mme Burbank qui venait de parler ainsi, et, on le sentait
bien, au nom de tous.
«Non, monsieur Burbank! ajouta Miss Alice. Vous ne pouvez pas
songer à nous quitter...
-- Et pour aller te mettre à la merci de pareilles gens!» ajouta
Edward Carrol.
James Burbank n'avait pas répondu. Tout d'abord, devant cette
injonction brutale, son indignation s'était soulevée, et c'est à
peine s'il avait pu la maîtriser.
Mais qu'y avait-il donc de nouveau qui rendît ces magistrats si
audacieux? Les compagnons et partisans de Texar étaient-ils
devenus les maîtres? Avaient-ils renversé les autorités qui
conservaient encore quelque modération, et détenaient-ils le
pouvoir à leur place? Non! Le régisseur Perry, revenu dans
l'après-midi de Jacksonville, n'avait rapporté aucune nouvelle de
ce genre.
«Ne serait-ce pas, dit M. Stannard, quelque récent fait de guerre,
à l'avantage des sudistes, qui pousseraient les Floridiens à
exercer des violences contre nous?
-- Je crains bien qu'il n'en soit ainsi! répondit Edward Carrol.
Si le Nord a éprouvé quelque échec, ces malfaiteurs ne se croiront
plus menacés par l'approche du commodore Dupont et ils sont
capables de se porter à tous les excès!
-- On disait que, dans le Texas, reprit M. Stannard, les troupes
fédérales avaient dû se retirer devant les milices de Sibley et
repasser le Rio-Grande, après avoir subi une défaite assez grave à
Valverde. C'est du moins ce que m'a appris un homme de
Jacksonville que j'ai rencontré, il y a une heure à peine.
-- Évidemment, ajouta Edward Carrol, voilà ce qui aura rendu ces
gens si hardis!
-- L'armée de Sherman, la flottille de Dupont, n'arriveront donc
pas! s'écria Mme Burbank.
-- Nous ne sommes qu'au 26 février, répondit Miss Alice, et,
d'après la lettre de Gilbert, les bâtiments fédéraux ne doivent
pas prendre la mer avant le 28.
-- Et puis, il faut le temps de descendre jusqu'aux bouches du
Saint-John, ajouta M. Stannard, le temps de forcer les passes, de
franchir la barre, d'opérer une descente à Jacksonville. C'est dix
jours encore...
-- Dix jours? murmura Alice.
-- Dix jours!... ajouta Mme Burbank. Et d'ici là, que de malheurs
peuvent nous atteindre!»
James Burbank ne s'était point mêlé à cette conversation. Il
réfléchissait. Devant l'injonction qui lui était faite, il se
demandait quel parti prendre. Refuser d'obéir, n'était-ce pas
risquer de voir toute la populace de Jacksonville, avec
l'approbation ouverte ou tacite des autorités, se précipiter sur
Camdless-Bay? Quels dangers courrait alors sa famille? Non! Il
valait mieux n'exposer que sa personne. Dût sa vie ou sa liberté
être en péril, il pouvait espérer que ce péril ne menacerait que
lui seul.
Mme Burbank regardait son mari avec la plus vive inquiétude. Elle
sentait qu'un combat se livrait en lui. Elle hésitait à
l'interroger. Ni Miss Alice, ni M. Stannard, ni Edward Carrol,
n'osaient lui demander quelle réponse il comptait faire à cet
ordre envoyé de Jacksonville.
Ce fut la petite Dy qui, inconsciemment sans doute, se fit
l'interprète de toute la famille. Elle était allée près de son
père, qui l'avait mise sur ses genoux.
«Père? dit-elle.
-- Que veux-tu, ma chérie?
-- Est-ce que tu iras chez ces méchants qui veulent nous faire
tant de peine?
-- Oui... j'irai!...
-- James!... s'écria Mme Burbank.
-- Il le faut!... C'est mon devoir!... J'irai!»
James Burbank avait si résolument parlé qu'il eût été inutile de
vouloir combattre ce dessein, dont il avait évidemment calculé
toutes les conséquences. Sa femme était venue se placer près de
lui, elle l'embrassait, elle le serrait dans ses bras, mais elle
ne disait plus rien. Et qu'aurait-elle pu dire?
«Mes amis, dit James Burbank, il est possible, après tout, que
nous exagérions singulièrement la portée de cet acte d'arbitraire.
Que peut-on me reprocher? Rien en fait, on le sait bien!
Incriminer mes opinions, soit! Mes opinions m'appartiennent! Je ne
les ai jamais cachées à mes adversaires, et, ce que j'ai pensé
toute ma vie, je n'hésiterai pas, s'il le faut, à le leur dire en
face!
-- Nous t'accompagnerons, James, dit Edward Carrol.
-- Oui, ajouta M. Stannard. Nous ne vous laisserons pas aller sans
nous à Jacksonville.
-- Non, mes amis, répondit James Burbank. À moi seul il est
enjoint de me rendre devant les magistrats de Court-Justice, et
j'irai seul. Il se pourrait, d'ailleurs, que je fusse retenu
quelques jours. Il faut donc que vous restiez tous les deux à
Camdless-Bay. C'est à vous que je dois maintenant confier toute
notre famille pendant mon absence.
-- Ainsi tu vas nous quitter, père? s'écria la petite Dy.
-- Oui, fillette, répondit M. Burbank d'un ton enjoué. Mais, si,
demain, je ne déjeune pas avec vous, tu peux compter que je serai
revenu pour dîner, et nous passerons la soirée tous ensemble.
-- Ah! dis-moi! si peu de temps que je reste à Jacksonville, j'en
aurai toujours assez pour t'acheter quelque chose!... Qu'est-ce
qui pourrait te faire plaisir? Que veux-tu que je te rapporte?
-- Toi... père... toi!...» répondit l'enfant.
Et sur ce mot qui exprimait si bien le désir de tous, la famille
se sépara, après que James Burbank eut fait prendre les mesures de
sécurité qu'exigeaient les circonstances.
La nuit se passa sans alerte. Le lendemain, James Burbank, levé
dès l'aube, prit l'avenue de bambous qui conduit au petit port.
Là, il donna ses ordres pour qu'une embarcation fût prête à huit
heures, afin de le transporter de l'autre côté du fleuve.
Comme il se dirigeait vers Castle-House, en revenant du pier, il
fut accosté par Zermah.
«Maître, lui dit-elle, votre décision est bien prise? Vous allez
partir pour Jacksonville?
-- Sans doute, Zermah, et je dois le faire dans notre intérêt à
tous. Tu me comprends, n'est-ce pas?
-- Oui, maître! Un refus de votre part pourrait attirer les bandes
de Texar sur Camdless-Bay...
-- Et ce danger, qui est le plus grave, il faut l'éviter à tout
prix! répondit M. Burbank.
-- Voulez-vous que je vous accompagne?
-- Je veux, au contraire, que tu restes à la plantation, Zermah.
Il faut que tu sois là, près de ma femme, près de ma fille, au cas
où quelque péril les menacerait avant mon retour.
-- Je ne les quitterai pas, maître.
-- Tu n'as rien su de nouveau?
-- Non! Il est certain que des gens suspects rôdent autour de la
plantation. On dirait qu'ils la surveillent. Cette nuit, deux ou
trois barques ont encore croisé sur le fleuve. Est-ce que l'on se
douterait que monsieur Gilbert est parti pour prendre du service
dans l'armée fédérale, qu'il est sous les ordres du commodore
Dupont, qu'il peut être tenté de venir secrètement à Camdless-Bay?
-- Mon brave fils! répondit M. Burbank. Non! Il a assez de raison
pour ne pas commettre une pareille imprudence!
-- Je crains bien que Texar n'ait quelque soupçon à ce sujet,
reprit Zermah. On dit que son influence grandit chaque jour. Quand
vous serez à Jacksonville, défiez-vous de Texar, maître...
-- Oui, Zermah, comme d'un reptile venimeux! Mais je suis sur mes
gardes. Pendant mon absence, s'il tentait quelque coup contre
Castle-House...
-- Ne craignez que pour vous, maître, pour vous seul, et ne
craignez rien pour nous. Vos esclaves sauraient défendre la
plantation, et s'il le fallait, se faire tuer jusqu'au dernier.
Ils vous sont tous dévoués. Ils vous aiment. Je sais ce qu'ils
pensent, ce qu'ils disent, je sais ce qu'ils feraient. On est venu
des autres plantations pour les pousser à la révolte... Ils n'ont
rien voulu entendre. Tous ne font qu'une grande famille, qui se
confond avec la vôtre. Vous pouvez compter sur eux.
-- Je le sais, Zermah, et j'y compte.»
James Burbank revint à l'habitation. Le moment arrivé, il dit
adieu à sa femme, à sa fille, à Miss Alice. Il leur promit de se
contenir devant ces magistrats, quels qu'ils fussent, qui le
mandaient à leur tribunal, de ne rien faire qui put provoquer des
violences à son égard. Très certainement, il serait de retour le
jour même. Puis il prit congé de tous les siens et partit. Sans
doute, James Burbank avait lieu de craindre pour lui-même. Mais il
était bien autrement inquiet pour cette famille, exposée à tant de
dangers, qu'il laissait à Castle-House.
Walter Stannard et Edward Carrol l'accompagnèrent jusqu'au petit
port, à l'extrémité de l'avenue. Là, il fit ses dernières
recommandations, et, sous une jolie brise du sud-est,
l'embarcation s'éloigna rapidement du pier de Camdless-Bay.
Une heure après, vers dix heures, James Burbank débarquait sur le
quai de Jacksonville.
Ce quai était presque désert alors. Il s'y trouvait seulement
quelques matelots étrangers, occupés au déchargement des dogres.
James Burbank ne fut donc point reconnu à son arrivée, et, sans
avoir été signalé, il put se rendre chez un de ses correspondants,
M. Harvey, qui demeurait à l'autre extrémité du port.
M. Harvey fut surpris et très inquiet de le voir. Il ne croyait
pas que M. Burbank aurait obéi à l'injonction qui lui avait été
faite de se présenter à Court-Justice. Dans la ville, on ne le
croyait pas non plus. Quant à ce qui avait motivé cet ordre
laconique de paraître devant les magistrats, M. Harvey ne le
pouvait dire. Très probablement, dans le but de satisfaire
l'opinion publique, on voulait demander à James Burbank des
explications sur son attitude depuis le début de la guerre, sur
ses idées bien connues à propos de l'esclavage. Peut-être
songeait-on même à s'assurer de sa personne, à retenir comme otage
le plus riche colon nordiste de la Floride? N'eût-il pas mieux
fait de rester à Camdless-Bay? C'est ce que pensait M. Harvey. Ne
pouvait-il y retourner, puisque personne ne savait encore qu'il
venait de débarquer à Jacksonville?
James Burbank n'était point venu pour s'en aller. Il voulait
savoir à quoi s'en tenir. Il le saurait.
Quelques questions très intéressantes, étant donné la situation où
il se trouvait, furent alors posées par lui à son correspondant.
Les autorités avaient-elles été renversées au profit des meneurs
de Jacksonville?
Pas encore, mais leur position était de plus en plus menacée. À la
première émeute, leur renversement était probable sous la poussée
des événements.
L'Espagnol Texar n'avait-il pas la main dans le mouvement
populaire qui se préparait?
Oui! On le considérait comme le chef du parti avancé des
esclavagistes de la Floride. Ses compagnons et lui, sans doute,
seraient bientôt les maîtres de la ville.
Les derniers faits de guerre, dont le bruit commençait à se
répandre dans toute la Floride, étaient-ils confirmés?
Ils l'étaient maintenant. L'organisation des États du Sud venait
d'être complétée. Le 22 février, le gouvernement, définitivement
installé, avait Jefferson Davis pour président, et Stephens pour
vice-président, tous deux investis du pouvoir durant une période
de six années. Au Congrès, composé de deux chambres, réuni à
Richmond, Jefferson Davis avait, trois jours après, réclamé le
service obligatoire. Depuis cette époque, les confédérés venaient
de remporter quelques succès partiels, sans grande importance en
somme. D'ailleurs, à la date du 24, une notable portion de l'armée
du général Mac Clellan, disait-on, s'était lancée au delà du haut
Potomac, ce qui avait amené l'évacuation de Columbus par les
sudistes. Une grande bataille était donc imminente sur le
Mississipi, et elle mettrait en contact l'armée séparatiste avec
l'armée du général Grant.
Et l'escadre que le commodore Dupont devait conduire aux bouches
du Saint-John?
Le bruit courait que, sous une dizaine de jours, elle essaierait
de forcer les passes. Si Texar et ses partisans voulaient tenter
quelque coup qui mît la ville entre leurs mains et leur permît de
satisfaire leurs vengeances personnelles, ils ne pouvaient tarder
à le faire.
Tel était l'état des choses à Jacksonville, et qui sait si
l'incident Burbank n'allait pas en hâter le dénouement?
Lorsque l'heure de comparaître fut venue, James Burbank quitta la
maison de son correspondant et se dirigea vers la place où s'élève
le bâtiment de Court-Justice. Il y avait une extrême animation
dans les rues. La population se portait en foule de ce côté. On
sentait que, de cette affaire, peu importante en elle-même,
pouvait sortir une émeute dont les conséquences seraient
déplorables.
La place était pleine de gens de toutes sortes, petits Blancs,
métis, Nègres, et naturellement très tumultueuse. Si le nombre de
ceux qui avaient pu entrer dans la salle de Court-Justice était
assez restreint, néanmoins, il s'y trouvait surtout des partisans
de Texar, confondus avec une certaine quantité de gens honnêtes,
opposés à tout acte d'injustice. Toutefois, il leur serait
difficile de résister à cette partie de la population qui poussait
au renversement des autorités de Jacksonville.
Lorsque James Burbank parut sur la place, il fut aussitôt reconnu.
Des cris violents éclatèrent. Ils ne lui étaient rien moins que
favorables. Quelques courageux citoyens l'entourèrent. Ils ne
voulaient pas qu'un homme honorable, estimé comme l'était le colon
de Camdless-Bay, fut exposé sans défense aux brutalités de la
foule. En obéissant à l'ordre qu'il avait reçu, James Burbank
faisait preuve à la fois de dignité et de résolution. On devait
lui en savoir gré.
James Burbank put donc se frayer un passage à travers la place. Il
arriva sur le seuil de la porte de Court-Justice, il entra, il
s'arrêta devant la barre où il était traduit contre tout droit.
Le premier magistrat de la ville et ses adjoints occupaient déjà
leurs sièges. C'étaient des hommes modérés, qui jouissaient d'une
juste considération. À quelles récriminations, à quelles menaces
ils avaient été en butte depuis le début de la guerre de
Sécession, il est trop facile de l'imaginer. Quel courage ne leur
fallait-il pas pour demeurer à leur poste, et quelle énergie pour
s'y maintenir? S'ils avaient pu résister jusqu'alors à toutes les
attaques du parti de l'émeute, c'est que la question de
l'esclavage en Floride, on le sait, n'y surexcitait que
médiocrement les esprits, tandis qu'elle passionnait les autres
États du Sud. Cependant les idées séparatistes gagnaient peu à peu
du terrain. Avec elles, l'influence des gens de coups de main, des
aventuriers, des nomades répandus dans le comté, grandissait
chaque jour. Et même c'était pour donner une certaine satisfaction
à l'opinion publique, sous la pression du parti des violents, que
les magistrats avaient décidé de traduire devant eux James
Burbank, sur la dénonciation de l'un des chefs de ce parti,
l'Espagnol Texar.
Le murmure, approbatif d'une part, réprobatif de l'autre, qui
avait accueilli le propriétaire de Camdless-Bay à son entrée dans
la salle, se calma bientôt. James Burbank, debout à la barre, le
regard assuré de l'homme qui n'a jamais faibli, la voix ferme,
n'attendit même pas que le magistrat lui posât les questions
d'usage.
«Vous avez fait demander James Burbank, dit-il. James Burbank est
devant vous!»
Après les premières formalités de l'interrogatoire auxquelles il
se conforma, James Burbank répondit très simplement et très
brièvement. Puis:
«De quoi m'accuse-t-on? demanda-t-il.
-- De faire opposition par paroles et par actes peut-être,
répondit le magistrat, aux idées comme aux espérances qui doivent
avoir maintenant cours en Floride!
-- Et qui m'accuse? demanda James Burbank.
-- Moi!»
C'était Texar. James Burbank avait reconnu sa voix. Il ne tourna
même pas la tête de son côté. Il se contenta de hausser les
épaules en signe de dédain pour le vil accusateur qui le prenait à
parti.
Cependant les compagnons, les partisans de Texar encourageaient
leur chef de la voix et du geste.
«Et tout d'abord, dit-il, je jetterai à la face de James Burbank
sa qualité de nordiste! Sa présence à Jacksonville est une insulte
permanente au milieu d'un État confédéré! Puisqu'il est avec les
nordistes de coeur et d'origine, que n'est-il retourné dans le
Nord!
-- Je suis en Floride parce qu'il me convient d'y être, répondit
James Burbank. Depuis vingt ans, j'habite le comté. Si je n'y suis
pas né, on sait du moins d'où je viens. Que cela soit dit pour
ceux dont on ignore le passé, qui se refusent à vivre au grand
jour, et dont l'existence privée mérite d'être incriminée à plus
juste titre que la mienne!»
Texar, directement attaqué par cette réponse, ne se démonta pas.
«Après? dit James Burbank.
-- Après?... répondit l'Espagnol. Au moment où le pays va se
soulever pour le maintien de l'esclavage, prêt à verser son sang
pour repousser les troupes fédérales, j'accuse James Burbank
d'être anti-esclavagiste et de faire de la propagande anti-
esclavagiste!
-- James Burbank, dit le magistrat, dans les circonstances où nous
sommes, vous comprendrez que cette accusation est d'une gravité
exceptionnelle. Je vous prierai donc d'y répondre.
-- Monsieur, répondit James Burbank, ma réponse sera très simple.
Je n'ai jamais fait aucune propagande ni n'en veux faire. Cette
accusation porte à faux. Quant à mes opinions sur l'esclavage,
qu'il me soit permis de les rappeler ici. Oui! Je suis
abolitionniste! Oui! Je déplore la lutte que le Sud soutient
contre le Nord! Oui! Je crains que le Sud ne marche à des
désastres qu'il aurait pu éviter, et c'est dans son intérêt même
que j'aurais voulu le voir suivre une autre voie, au lieu de
s'engager dans une guerre contre la raison, contre la conscience
universelle. Vous reconnaîtrez un jour que ceux qui vous parlent,
comme je le fais aujourd'hui, n'avaient pas tort. Quand l'heure
d'une transformation, d'un progrès moral a sonné, c'est folie de
s'y opposer.
«En outre, la séparation du Nord et du Sud serait un crime contre
la patrie américaine. Ni la raison, ni la justice, ni la force, ne
sont de votre côté, et ce crime ne s'accomplira pas.»
Ces paroles furent d'abord accueillies par quelques approbations
que de plus violentes clameurs couvrirent aussitôt. La majorité de
ce public de gens sans foi ni loi ne pouvait les accepter.
Lorsque le magistrat fut parvenu à rétablir le silence dans le
prétoire, James Burbank reprit la parole.
«Et maintenant, dit-il, j'attends qu'il se produise des
accusations plus précises sur des faits, non sur des idées, et j'y
répondrai, quand on me les aura fait connaître.»
Devant cette attitude si digne, les magistrats ne pouvaient être
que très embarrassés. Ils ne connaissaient aucun fait qui pût être
reproché à M. Burbank. Leur rôle devait se borner à laisser les
accusations se produire, avec preuves à l'appui, s'il en existait
toutefois.
Texar sentit qu'il était mis en demeure de s'expliquer plus
catégoriquement, ou bien il n'atteindrait pas son but.
«Soit, dit-il! Ce n'est pas mon avis qu'on puisse invoquer la
liberté des opinions en matière d'esclavage, lorsqu'un pays se
lève tout entier pour soutenir cette cause. Mais si James Burbank
a le droit de penser comme il lui plaît sur cette question, s'il
est vrai qu'il s'abstienne de chercher des partisans à ses idées,
du moins ne s'abstient-il pas d'entretenir des intelligences avec
un ennemi qui est aux portes de la Floride!»
Cette accusation de complicité avec les fédéraux était très grave
dans les conjonctures actuelles. Cela se comprit bien au
frémissement qui courut à travers le public. Toutefois, elle était
vague encore, et il fallait l'appuyer sur des faits.
«Vous prétendez que j'ai des intelligences avec l'ennemi? répondit
James Burbank.
-- Oui, affirma Texar.
-- Précisez!... Je le veux!
-- Soit! reprit Texar. Il y a trois semaines environ, un
émissaire, envoyé vers James Burbank, a quitté l'armée fédérale ou
tout au moins la flottille du commodore Dupont. Cet homme est venu
à Camdless-Bay, et il a été suivi depuis le moment où il a
traversé la plantation jusqu'à la frontière de la Floride. -- Le
nierez-vous?»
Il s'agissait évidemment là du messager qui avait apporté la
lettre du jeune lieutenant. Les espions de Texar ne s'y étaient
point trompés. Cette fois, l'accusation était précise, et l'on
attendait, non sans inquiétude, quelle serait la réponse de James
Burbank.
Celui-ci n'hésita pas à faire connaître ce qui n'était, en somme,
que la stricte vérité:
«En effet, dit-il, à cette époque, un homme est venu à Camdless-
Bay. Mais cet homme n'était qu'un messager. Il n'appartenait point
à l'armée fédérale, et apportait simplement une lettre de mon
fils...
-- De votre fils, s'écria Texar, de votre fils qui, si nous sommes
bien informés, a pris du service dans l'armée unioniste, de votre
fils, qui est peut-être au premier rang des envahisseurs en marche
maintenant sur la Floride!»
La véhémence avec laquelle Texar prononça ces paroles ne manqua
pas d'impressionner vivement le public. Si James Burbank, après
avoir avoué qu'il avait reçu une lettre de son fils, convenait que
Gilbert se trouvait dans les rangs de l'armée fédérale, comment se
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