Après s'être révolté contre les Mexicains, le Texas, soutenu par
les Américains dans son oeuvre d'indépendance, s'annexa à la
fédération en 1845, sous la présidence de John Tyler.
C'était, quinze ans avant cette annexion, que deux enfants
abandonnés furent trouvés dans un village du littoral texien,
recueillis, élevés par la charité publique.
L'attention avait été tout d'abord attirée sur ces deux enfants à
cause de leur merveilleuse ressemblance. Même geste, même voix,
même attitude, même physionomie, et, faut-il ajouter, mêmes
instincts qui témoignaient d'une perversité précoce. Comment
furent-ils élevés, dans quelle mesure reçurent-ils quelque
instruction, on ne peut le dire, ni à quelle famille ils
appartenaient. Peut-être, à l'une de ces familles nomades qui
coururent le pays après la déclaration d'indépendance.
Dès que les frères Texar, pris d'un irrésistible désir de liberté,
crurent pouvoir se suffire à eux-mêmes, ils disparurent. Ils
comptaient vingt-quatre ans à eux deux. Dès lors, à n'en pas
douter, leurs moyens d'existence furent uniquement le vol dans les
champs, dans les fermes, ici du pain, là des fruits, en attendant
le pillage à main armée et les expéditions de grande route,
auxquels ils s'étaient préparés dès l'enfance.
Bref, on ne les revit plus dans les villages et hameaux texiens
qu'ils avaient l'habitude de fréquenter, en compagnie de
malfaiteurs qui exploitaient déjà leur ressemblance.
Bien des années s'écoulèrent. Les frères Texar furent bientôt
oubliés, même de nom. Et, quoique ce nom dût avoir, plus tard, un
déplorable retentissement en Floride, rien ne vint révéler que
tous deux eussent passé leur premier âge dans les provinces
littorales du Texas.
Comment en eût-il été autrement, puisque depuis leur disparition,
par suite d'une combinaison dont il va être parlé, jamais on ne
connut deux Texar? C'est même sur cette combinaison qu'ils avaient
échafaudé toute une série de forfaits qu'il devait être si
difficile de constater et de punir.
Effectivement -- on l'apprit plus tard, lorsque cette dualité fut
découverte et matériellement établie --, pendant un certain nombre
d'années, de vingt à trente ans, les deux frères vécurent séparés.
Ils cherchaient la fortune par tous les moyens. Ils ne se
retrouvaient qu'à de rares intervalles, à l'abri de tout regard,
soit en Amérique, soit dans quelque autre partie du monde où les
avait entraînés leur destinée.
On sut aussi que l'un ou l'autre -- lequel, on n'aurait pu le
dire, peut-être tous les deux -- firent le métier de négriers. Ils
transportaient ou plutôt faisaient transporter des cargaisons
d'esclaves des côtes d'Afrique aux États du Sud de l'Union. Dans
ces opérations, ils ne remplissaient que le rôle d'intermédiaires
entre les traitants du littoral et les capitaines des bâtiments
employés à ce trafic inhumain.
Leur commerce prospéra-t-il? On ne sait. Pourtant, c'est peu
probable. En tout cas, il diminua dans une proportion notable, et
s'interrompit finalement, lorsque la traite, dénoncée comme un
acte barbare, fut peu à peu abolie dans le monde civilisé. Les
deux frères durent même renoncer à ce genre de trafic.
Cependant, cette fortune après laquelle ils couraient depuis si
longtemps, qu'ils voulaient acquérir à tout prix, cette fortune
n'était pas faite, et il fallait la faire. C'est alors que ces
deux aventuriers résolurent de mettre à profit leur extraordinaire
ressemblance.
En pareil cas, il arrive le plus souvent que ce phénomène se
modifie lorsque les enfants sont devenus des hommes.
Pour les Texar, il n'en fut pas ainsi. À mesure qu'ils prenaient
de l'âge, leur ressemblance physique et morale, on ne dira pas
s'accentuait, mais restait ce qu'elle avait été -- absolue.
Impossible de distinguer l'un de l'autre, non seulement par les
traits du visage ou la conformation du corps, mais aussi par les
gestes ou les inflexions de la voix.
Les deux frères résolurent d'utiliser cette particularité
naturelle pour accomplir les actes les plus détestables, avec la
possibilité, si l'un d'eux était accusé, de pouvoir établir un
alibi de nature à prouver son innocence. Aussi, pendant que l'un
exécutait le crime convenu entre eux, l'autre se montrait-il
publiquement en quelque lieu, de façon que, grâce à l'alibi, la
non-culpabilité fût démontrée -ipso facto.-
Il va sans dire que toute leur adresse devait s'ingénier à ne
jamais se laisser arrêter en flagrant délit. En effet, l'alibi
n'aurait pu être invoqué, et la machination n'eût pas tardé à être
découverte.
Le programme de leur vie ainsi arrêté, les deux jumeaux vinrent en
Floride, où ni l'un ni l'autre n'étaient connus encore. Ce qui les
y attirait, c'étaient les nombreuses occasions que devait offrir
un État où les Indiens soutenaient toujours une lutte acharnée
contre les Américains et les Espagnols.
Ce fut vers 1850 ou 1851 que les Texar apparurent dans la
péninsule floridienne. C'est Texar, non les Texar qu'il convient
de dire. Conformément à leur programme, jamais ils ne se
montrèrent à la fois, jamais on ne les rencontra le même jour dans
le même lieu, jamais on n'apprit qu'il existât deux frères de ce
nom.
D'ailleurs, en même temps qu'ils couvraient leur personne du plus
complet incognito, ils avaient rendu non moins mystérieux le lieu
habituel de leur retraite.
On le sait, ce fut au fond de la Crique-Noire qu'ils se
réfugièrent. L'îlot central, le blockhaus abandonné, ils les
découvrirent pendant une exploration qu'ils faisaient sur les
rives du Saint-John. C'est là qu'ils emmenèrent quelques esclaves,
auxquels leur secret n'avait point été révélé. Seul, Squambô
connaissait le mystère de leur double existence. D'un dévouement à
toute épreuve pour les deux frères, d'une discrétion absolue sur
tout ce qui les touchait, ce digne confident de Texar était
l'exécuteur impitoyable de leurs volontés.
Il va sans dire que ceux-ci ne paraissaient jamais ensemble à la
Crique-Noire. Lorsqu'ils avaient à causer de quelque affaire, ils
s'avertissaient par correspondance. On a vu qu'à cet effet, ils
n'employaient pas la poste. Un billet glissé dans les nervures
d'une feuille, cette feuille fixée à la branche d'un tulipier qui
croissait dans le marais voisin de la Crique-Noire, il ne leur en
fallait pas plus. Chaque jour, non sans précautions, Squambô se
rendait au marais. S'il était porteur d'une lettre écrite par
celui des Texar qui était à la Crique-Noire, il l'accrochait à la
branche du tulipier. Si c'était l'autre frère qui avait écrit,
l'Indien prenait sa lettre à l'endroit convenu et la rapportait au
fortin.
Après leur arrivée en Floride, les Texar n'avaient guère tardé à
se lier avec ce que la population comptait de pire sur le
territoire. Bien des malfaiteurs devinrent leurs complices dans
nombre de vols qui furent commis à cette époque, puis, plus tard,
leurs partisans, lorsqu'ils furent amenés à jouer un rôle pendant
la guerre de Sécession. Tantôt l'un tantôt l'autre se mettait à
leur tête, et ils ne surent jamais que ce nom de Texar appartenait
à deux jumeaux.
On s'explique, maintenant, comment, lors des poursuites exercées à
propos de divers crimes, tant d'alibis purent être invoqués par
les Texar et durent être admis sans contestation possible. Il en
fut ainsi pour les affaires dénoncées à la justice dans la période
antérieure à cette histoire, -- entre autres, au sujet d'une ferme
incendiée. Bien que James Burbank et Zermah eussent positivement
reconnu l'Espagnol comme l'auteur de l'incendie, celui-ci fut
acquitté par le tribunal de Saint-Augustine, puisque, au moment du
crime, il prouva qu'il était à Jacksonville dans la tienda de
Torillo -- ce dont témoignèrent de nombreux témoins. De même pour
la dévastation de Camdless-Bay. Comment Texar eût-il pu conduire
les pillards à l'assaut de Castle-House, comment aurait-il pu
enlever la petite Dy et Zermah, puisqu'il se trouvait au nombre
des prisonniers faits par les fédéraux à Fernandina et détenus sur
un des navires de la flottille? Le Conseil de guerre avait donc
été dans l'obligation de l'acquitter, malgré tant de preuves,
malgré la déposition sous serment de Miss Alice Stannard.
Et même, en admettant que la dualité des Texar fût enfin reconnue,
très probablement on ne saurait jamais lequel avait pris
personnellement part à ces divers crimes. Après tout, n'étaient-
ils pas tous les deux coupables et au même degré, tantôt
complices, tantôt auteurs principaux dans ces attentats qui,
depuis tant d'années, désolaient le territoire de la haute
Floride? Oui, certes, et le châtiment ne serait que trop justement
mérité, qui atteindrait l'un ou l'autre -- ou l'un et l'autre.
Quant à ce qui s'était passé dernièrement à Jacksonville, il est
probable que les deux frères avaient joué tour à tour le même
rôle, après que l'émeute eut renversé les autorités régulières de
la cité. Lorsque Texar 1 s'absentait pour quelque expédition
convenue, Texar 2 le remplaçait dans l'exercice de ses fonctions,
sans que leurs partisans pussent s'en douter. On doit donc
admettre qu'ils prirent une part égale aux excès commis à cette
époque contre les colons d'origine nordiste et contre les
planteurs du sud favorables aux opinions anti-esclavagistes.
Tous deux, on le comprend, devaient toujours être au courant de ce
qui se passait dans les États du centre de l'Union, où la guerre
civile offrait tant de phases imprévues, comme dans l'État de
Floride. Ils avaient acquis, d'ailleurs, une véritable influence
sur les petits Blancs des comtés, sur les Espagnols, même sur les
Américains, partisans de l'esclavage, enfin sur toute la partie
détestable de la population. En ces conjonctures, ils avaient dû
souvent correspondre, se donner rendez-vous en quelque endroit
secret, conférer pour la conduite de leurs opérations, se séparer
afin de préparer leurs futurs alibis.
C'est ainsi qu'au moment où l'un était détenu sur un des bâtiments
de l'escadre, l'autre organisait l'expédition contre Camdless-Bay.
Et l'on sait comment il avait été renvoyé des fins de la plainte
par le Conseil de guerre de Saint-Augustine.
Il a été dit plus haut que l'âge avait absolument respecté cette
phénoménale ressemblance des deux frères. Cependant, il était
possible qu'un accident physique, une blessure, vînt altérer cette
ressemblance, et que l'un ou l'autre fût affecté de quelque signe
particulier. Or, cela eût suffi à compromettre le succès de leurs
machinations.
Et dans cette vie aventureuse, exposée à tant de mauvais coups, ne
couraient-ils pas des risques, dont les conséquences, si elles
eussent été irréparables, ne leur auraient plus permis de se
substituer l'un à l'autre?
Mais, du moment que ces accidents pouvaient se réparer, la
ressemblance ne devait point en souffrir.
C'est ainsi que, dans une attaque de nuit, quelque temps après
leur arrivée en Floride, un des Texar eut la barbe brûlée par un
coup de feu qui lui fut tiré à bout portant. Aussitôt, l'autre se
hâta de raser sa barbe, afin d'être imberbe comme son frère.
Et, l'on s'en souvient, ce fait a été mentionné à propos de celui
des Texar qui se trouvait au fortin au début de cette histoire.
Autre fait qui exige aussi une explication. On n'a pas oublié
qu'une nuit, pendant qu'elle était encore à la Crique-Noire,
Zermah vit l'Espagnol se faire tatouer le bras. Voici pourquoi.
Son frère était au nombre de ces voyageurs floridiens qui, pris
par une bande de Séminoles, avaient été marqués d'un signe
indélébile au bras gauche. Immédiatement, décalque de ce signe fut
envoyé au fortin, et Squambô put le reproduire par un tatouage.
L'identité continua donc à être absolue.
En vérité, on serait tenté d'affirmer que si Texar 1 avait été
amputé d'un membre, Texar 2 se fût soumis à la même amputation!
Bref, pendant une dizaine d'année, les frères Texar ne cessèrent
de mener cette vie en partie double, mais avec une telle habileté,
une telle prudence, qu'ils avaient pu jusqu'alors déjouer toutes
les poursuites de la justice floridienne.
Les deux jumeaux s'étaient-ils enrichis à ce métier? Oui, sans
doute, dans une certaine mesure. Une assez forte somme d'argent,
économisée sur le produit du pillage et des vols, était cachée
dans un réduit secret du blockhaus de la Crique-Noire. Par
précaution, cet argent avait été emporté par l'Espagnol, lorsqu'il
s'était décidé à partir pour l'île Carneral, et l'on peut être
certain qu'il ne le laisserait pas au wigwam, s'il était contraint
de fuir au delà du détroit de Bahama.
Cependant, cette fortune ne leur paraissait pas suffisante. Aussi
voulaient-ils l'accroître, avant d'aller en jouir, sans danger,
dans quelque pays de l'Europe ou du Nord-Amérique.
D'ailleurs, en apprenant que le commodore Dupont avait l'intention
d'évacuer bientôt la Floride, les deux frères s'étaient dit que
l'occasion se présenterait de s'enrichir encore, et qu'ils
feraient payer cher aux colons nordistes ces quelques semaines de
l'occupation fédérale. Ils étaient donc résolus à voir venir les
choses. Une fois à Jacksonville, grâce à leurs partisans, grâce à
tous les sudistes compromis avec eux, ils sauraient bien reprendre
la situation qu'une émeute leur avait donnée et qu'une émeute
pouvait leur rendre.
Les Texar avaient, cependant, un moyen assuré d'acquérir ce qui
leur manquait pour être riches, même au delà de leurs désirs.
En effet, que n'écoutaient-ils la proposition que Zermah venait de
faire à l'un d'eux? Que ne consentaient-ils à rendre la petite Dy
à ses parents désespérés? James Burbank eût certainement racheté
au prix de sa fortune la liberté de son enfant. Il se serait
engagé à ne déposer aucune plainte, à ne provoquer aucune
poursuite contre l'Espagnol. Mais, chez les Texar, la haine
parlait plus haut que l'intérêt, et, s'ils voulaient s'enrichir,
ils voulaient aussi s'être vengés de la famille Burbank avant de
quitter la Floride.
On sait maintenant tout ce qu'il importait de connaître sur le
compte des frères Texar. Il n'y a plus qu'à attendre le dénouement
de cette histoire.
Inutile d'ajouter que Zermah avait tout compris, lorsqu'elle se
trouva soudain en présence de ces hommes. La reconstitution du
passé se fit instantanément dans son esprit. Stupéfaite en les
regardant, elle restait immobile, comme enracinée au sol, tenant
la petite fille dans ses bras. Heureusement, l'air plus abondant
de cette chambre avait écarté de l'enfant tout danger de
suffocation.
Quant à Zermah, son apparition en présence des deux frères, ce
secret qu'elle venait de surprendre, c'était pour elle un arrêt de
mort.
XIV
Zermah à l'oeuvre
Devant Zermah, les Texar, si maîtres d'eux qu'ils fussent,
n'avaient pu se contenir. Depuis leur enfance, on peut le dire,
c'était la première fois qu'ils étaient vus ensemble par une
tierce personne. Et cette personne était leur mortelle ennemie.
Aussi, dans un premier mouvement, ils allaient s'élancer sur elle,
ils allaient la tuer, afin de sauver ce secret de leur double
existence...
L'enfant s'était redressée dans les bras de Zermah, et, tendant
ses petites mains, criait:
«J'ai peur!... J'ai peur!»
Sur un geste des deux frères, Squambô marcha brusquement vers la
métisse, il la prit par l'épaule, il la repoussa dans sa chambre,
et la porte se referma sur elle.
Squambô revint alors près des Texar. Son attitude disait qu'ils
n'avaient qu'à lui commander; il obéirait. Toutefois, l'imprévu de
cette scène les avait troublés plus qu'on n'aurait pu l'imaginer,
étant donné leur caractère audacieux et violent. Ils semblaient se
consulter du regard.
Cependant Zermah s'était jetée dans un coin de la chambre, après
avoir déposé la petite fille sur la couche d'herbe. Le sang-froid
lui revint. Elle s'approcha de la porte, afin d'entendre ce qui
allait maintenant être dit. Dans un instant, son sort serait
décidé, sans doute. Mais les Texar et Squambô venaient de sortir
du wigwam, et leurs paroles n'arrivaient plus à l'oreille de
Zermah.
Voici les propos qui s'échangèrent entre eux:
«Il faut que Zermah meure!
-- Il le faut! Dans le cas où elle parviendrait à s'échapper,
comme dans le cas où les fédéraux parviendraient à la reprendre,
nous serions perdus! Qu'elle meure donc!
-- À l'instant!» répondit Squambô.
Et il se dirigeait vers le wigwam, son coutelas à la main,
lorsqu'un des Texar l'arrêta.
«Attendons, dit-il. Il sera toujours temps de faire disparaître
Zermah, dont les soins sont nécessaires à l'enfant jusqu'à ce que
nous l'ayons remplacée près d'elle. Auparavant, essayons de nous
rendre compte de la situation. Un détachement de nordistes bat en
ce moment la cyprière par ordre de Dupont. Eh bien, explorons
d'abord les environs de l'île et du lac. Rien ne prouve que ce
détachement, qui descend vers le sud, se dirigera de ce côté. S'il
vient, nous aurons le temps de fuir. S'il ne vient pas, nous
resterons ici, et nous le laisserons s'engager dans les
profondeurs de la Floride. Là, il sera à notre merci, car nous
aurons eu le temps de réunir la plus grande partie des milices qui
errent sur le territoire. Au lieu de le fuir, c'est nous qui le
poursuivrons, en force. Il sera facile de lui couper la retraite,
et, si quelques marins ont pu échapper au massacre de Kissimmee,
cette fois, pas un n'en reviendra!»
Dans les circonstances actuelles, c'était évidemment le meilleur
parti à prendre. Un grand nombre de sudistes occupaient alors la
région n'attendant que l'occasion de tenter un coup contre les
fédéraux. Quand un des Texar et ses compagnons auraient opéré une
reconnaissance, ils décideraient s'ils devaient rester sur l'île
Carneral, ou s'ils se replieraient vers la région du cap Sable.
C'est ce qui serait établi le lendemain même. Quant à Zermah, quel
que fût le résultat de l'exploration, Squambô serait chargé de
s'assurer sa discrétion avec un coup de poignard.
«Pour l'enfant, ajouta l'un des frères, il est de notre intérêt de
lui conserver la vie. Elle n'a pu comprendre ce qu'a compris
Zermah, et elle peut devenir le prix de notre rançon au cas où
nous tomberions entre les mains d'Howick. Afin de racheter sa
fille, James Burbank accepterait toutes les propositions qu'il
nous plairait d'imposer, non seulement la garantie de notre
impunité, mais le prix, quel qu'il fût, que nous mettrions à la
liberté de son enfant.
-- Zermah morte, dit l'Indien, n'est-il pas à craindre que cette
petite succombe?
-- Non, les soins ne lui manqueront pas, répondit l'un des Texar,
et je trouverai facilement une Indienne qui remplacera la métisse.
-- Soit! Avant tout, il faut que nous n'ayons plus rien à redouter
de Zermah!
-- Bientôt, quoi qu'il arrive, elle aura cessé de vivre!»
Là finit l'entretien des deux frères, et Zermah les entendit
rentrer dans le wigwam.
Quelle nuit passa la malheureuse femme! Elle se savait condamnée
et ne songeait même pas à elle. De son sort, elle s'inquiétait
peu, ayant toujours été prête à donner sa vie pour ses maîtres.
Mais c'était Dy abandonnée aux duretés de ces hommes sans pitié.
En admettant qu'ils eussent intérêt à ce que l'enfant vécût, ne
succomberait-elle pas, lorsque Zermah ne serait plus là pour lui
donner ses soins?
Aussi, cette pensée lui revint-elle avec une obstination, une
obsession pour ainsi dire inconsciente -- cette pensée de prendre
la fuite, avant que Texar l'eût séparée de l'enfant.
Pendant cette interminable nuit, la métisse ne songea qu'à mettre
son projet à exécution. Toutefois, dans cette conversation elle
avait retenu, entre autres choses, que, le lendemain, un des Texar
et ses compagnons devaient aller explorer les environs du lac.
Évidemment, cette exploration ne serait faite qu'avec la
possibilité de résister au détachement fédéral, si on le
rencontrait. Texar se ferait donc accompagner, avec tout son
personnel, des partisans amenés par son frère. Celui-ci resterait
sur l'île, sans doute, autant pour n'être point reconnu que pour
veiller sur le wigwam. C'est alors que Zermah tenterait de
s'enfuir. Peut-être parviendrait-elle à trouver une arme
quelconque, et, en cas de surprise, elle n'hésiterait pas à s'en
servir.
La nuit s'écoula. Vainement Zermah avait-elle essayé de tirer une
indication de tous les bruits qui se produisaient sur l'île, et
toujours avec la pensée que la troupe du capitaine Howick allait
peut-être arriver pour s'emparer de Texar.
Quelques instants avant le lever du jour, la petite fille, un peu
reposée, se réveilla. Zermah lui donna quelques gouttes d'eau qui
la rafraîchirent. Puis, la regardant comme si ses yeux ne devaient
bientôt plus la voir, elle la serra contre sa poitrine. Si, en ce
moment, on fût entré pour l'en séparer, elle se serait défendue
avec la fureur d'une bête fauve que l'on veut éloigner de ses
petits.
«Qu'as-tu, bonne Zermah? demanda l'enfant.
-- Rien... rien! murmura la métisse.
-- Et maman... quand la reverrons-nous?
-- Bientôt... répondit Zermah. Aujourd'hui peut-être!... Oui, ma
chérie!... Aujourd'hui j'espère que nous serons loin...
-- Et ces hommes que j'ai vus, cette nuit?...
-- Ces hommes, répondit Zermah, tu les as bien regardés?...
-- Oui... et ils m'ont fait peur!
-- Mais tu les as bien vus, n'est-ce pas?... Tu as remarqué comme
ils se ressemblaient?...
-- Oui... Zermah!
-- Eh bien, souviens-toi de dire à ton père, et à ton frère,
qu'ils sont deux frères... entends-tu, deux frères Texar, et si
ressemblants qu'on ne peut reconnaître l'un de l'autre!...
-- Toi aussi, tu le diras?... répondit la petite fille.
-- Je le dirai... oui!... Cependant, si je n'étais pas là, il ne
faudrait pas oublier...
-- Et pourquoi ne serais-tu pas là? demanda l'enfant, qui passait
ses petits bras au cou de la métisse comme pour mieux s'attacher à
elle.
-- J'y serai, ma chérie, j'y serai!... Maintenant, si nous
partons... comme nous aurons une longue route à faire... il faut
prendre des forces!... Je vais faire ton déjeuner...
-- Et toi?
-- J'ai mangé pendant que tu dormais, et je n'ai plus faim!»
La vérité est que Zermah n'aurait pu manger, si peu que ce fût,
dans l'état de surexcitation où elle se trouvait. Après son repas,
l'enfant se remit sur sa couche d'herbes.
Zermah vint alors se placer près d'un interstice que les roseaux
du paillis laissaient entre eux à l'angle de la chambre. De là,
pendant une heure, elle ne cessa d'observer ce qui se passait au-
dehors, car c'était pour elle de la plus grande importance.
On faisait les préparatifs de départ. Un des frères -- un seul --
présidait à la formation de la troupe qu'il allait conduire dans
la cyprière. L'autre, que personne n'avait vu, avait dû se cacher,
soit au fond du wigwam, soit en quelque coin de l'île.
C'est, du moins, ce que pensa Zermah, connaissant le soin qu'ils
mettaient à dissimuler le secret de leur existence. Elle se dit
même que ce serait peut-être à celui qui resterait dans l'île
qu'incomberait la tâche de surveiller l'enfant et elle.
Zermah ne se trompait pas, ainsi qu'on va bientôt le voir.
Cependant les partisans et les esclaves étaient réunis au nombre
d'une cinquantaine devant le wigwam, attendant pour partir les
ordres de leur chef.
Il était environ neuf heures du matin, lorsque la troupe se
disposa à gagner la lisière de la forêt -- ce qui exigea un
certain temps, la barge ne pouvant prendre que cinq à six hommes à
la fois. Zermah les vit descendre par petits groupes, puis
remonter l'autre rive. Toutefois, à travers le paillis, elle ne
pouvait apercevoir la surface du canal, situé très en contrebas du
niveau de l'île.
Texar, qui était resté le dernier, disparut à son tour, suivi de
l'un des chiens dont l'instinct devait être utilisé pendant
l'exploration. Sur un geste de son maître, l'autre limier revint
vers le wigwam, comme s'il eût été seul chargé de veiller à sa
porte.
Un instant après, Zermah aperçut Texar qui gravissait la berge
opposée et s'arrêtait un instant pour reformer sa troupe. Puis,
tous, Squambô en tête, accompagné du chien, disparurent derrière
les gigantesques roseaux sous les premiers arbres de la forêt.
Sans doute, un des Noirs avait dû ramener la barge, afin que
personne ne pût passer dans l'île. Cependant la métisse ne put le
voir, et pensa qu'il avait dû suivre les bords du canal.
Elle n'hésita plus.
Dy venait de se réveiller. Son corps amaigri faisait peine à voir
sous ses vêtements usés par tant de fatigues.
«Viens, ma chérie, dit Zermah.
-- Où? demanda l'enfant.
-- Là... dans la forêt!... Peut-être y trouverons-nous ton père...
ton frère!... Tu n'auras pas peur?...
-- Avec toi, jamais!» répondit la petite fille.
Alors la métisse entr'ouvrit la porte de sa chambre avec
précaution. Comme elle n'avait entendu aucun bruit dans la chambre
à côté, elle supposait que Texar ne devait pas être dans le
wigwam.
En effet, il n'y avait personne.
Tout d'abord, Zermah chercha quelque arme dont elle était décidée
à se servir contre quiconque tenterait de l'arrêter. Il y avait
sur la table un de ces larges coutelas dont les Indiens font usage
dans leurs chasses. La métisse s'en saisit et le cacha sous son
vêtement. Elle prit aussi un peu de viande sèche, qui devait
assurer sa nourriture pendant quelques jours.
Il s'agissait maintenant de sortir du wigwam. Zermah regarda à
travers les trous du paillis dans la direction du canal. Aucun
être vivant n'errait sur cette portion de l'île, pas même celui
des deux chiens qui avait été laissé à la garde de l'habitation.
La métisse, rassurée, essaya d'ouvrir la porte extérieure.
Cette porte, fermée en dehors, résista.
Aussitôt Zermah rentra dans sa chambre avec l'enfant. Il n'y avait
plus qu'une chose à faire: c'était d'utiliser le trou à demi-percé
déjà à travers la paroi du wigwam.
Ce travail ne fut pas difficile. La métisse put se servir de son
coutelas pour trancher les roseaux entrelacés dans le paillis, --
opération qui fut faite avec aussi peu de bruit que possible.
Toutefois, si le limier qui n'avait pas suivi Texar ne parut pas,
en serait-il ainsi lorsque Zermah serait dehors? Ce chien
n'accourrait-il pas, ne se jetterait-il pas sur elle et sur la
petite fille? Autant aurait valu se trouver en face d'un tigre!
Il ne fallait pas hésiter, cependant. Aussi, le passage ouvert,
Zermah attira l'enfant qu'elle embrassa dans une étreinte
passionnée. La petite fille lui rendit ses baisers avec effusion.
Elle avait compris: il fallait fuir, fuir par ce trou.
Zermah se glissa à travers l'ouverture. Puis, après avoir porté
ses regards à droite, à gauche, elle écouta. Pas un bruit ne se
faisait entendre. La petite Dy apparut alors à l'orifice du trou.
En ce moment, un aboiement retentit. Encore fort éloigné, il
semblait venir de la partie ouest de l'île. Zermah avait saisi
l'enfant. Le coeur lui battait à se rompre. Elle ne se croirait
relativement en sûreté qu'après avoir disparu derrière les roseaux
de l'autre rive.
Mais, traverser, sur une centaine de pas, l'espace qui séparait le
wigwam du canal, c'était la phase la plus critique de l'évasion.
On risquait d'être aperçu soit de Texar, soit de celui des
esclaves qui avait dû rester sur l'île.
Heureusement, à droite du wigwam, un épais fourré de plantes
arborescentes, entremêlées de roseaux, s'étendait jusqu'au bord du
canal, à quelques yards seulement de l'endroit où devait se
trouver la barge.
Zermah résolut de s'engager entre les végétations touffues de ce
fourré, projet qui fut aussitôt mis à exécution. Les hautes
plantes livrèrent passage aux deux fugitives, et le feuillage se
referma sur elles. Quant aux aboiements du chien, on ne les
entendait plus.
Ce glissement à travers le fourré ne se fit pas sans peine. Il
fallait s'introduire entre les tiges des arbrisseaux qui ne
laissaient entre eux qu'un étroit espace. Bientôt Zermah eut ses
vêtements en lambeaux, ses mains en sang. Peu importait, si
l'enfant pouvait éviter d'être déchirée par ces longues épines. Ce
n'est pas la courageuse métisse à qui ces piqûres eussent pu
arracher un signe de douleur. Cependant, malgré tous les soins
qu'elle prît, la petite fille fut plusieurs fois atteinte aux
mains et aux bras. Dy ne poussa pas un cri, ne fit pas entendre
une plainte.
Bien que la distance à franchir fût relativement courte -- une
soixantaine de yards au plus -- il ne fallut pas moins d'une demi-
heure pour atteindre le canal.
Zermah s'arrêta alors, et, à travers les roseaux, elle regarda du
côté du wigwam, puis du côté de la forêt.
Personne sous les hautes futaies de l'île. Sur l'autre rive, aucun
indice de la présence de Texar et de ses compagnons, qui devaient
être alors à un ou deux milles dans l'intérieur. À moins de
rencontre avec les nordistes, ils ne seraient pas de retour avant
quelques heures.
Cependant Zermah ne pouvait croire qu'elle eût été laissée seule
au wigwam. Il n'était pas supposable, non plus, que celui des
Texar, qui était arrivé la veille avec ses partisans, eût quitté
l'île pendant la nuit, ni que le chien l'eût suivi. D'ailleurs la
métisse n'avait-elle pas entendu des aboiements -- preuve que le
limier rôdait encore sous les arbres? À tout instant, elle pouvait
les voir apparaître l'un ou l'autre. Peut-être, en se hâtant,
parviendrait-elle à gagner la cyprière?
On se le rappelle, tandis que Zermah observait les mouvements des
compagnons de l'Espagnol, elle n'avait pu voir la barge au moment
où elle traversait le canal, dont le lit était caché par la
hauteur et l'épaisseur des roseaux.
Or, Zermah ne doutait pas que cette barge eût été ramenée par l'un
des esclaves. Cela importait à la sécurité du wigwam pour le cas
où les soldats du capitaine Howick auraient tourné les sudistes.
Et pourtant, si la barge était restée sur l'autre rive, s'il avait
paru prudent de ne pas la renvoyer, afin d'assurer plus rapidement
le passage de Texar et des siens suivis de trop près par les
fédéraux, comment la métisse ferait-elle pour se transporter sur
l'autre bord? Lui faudrait-il s'enfuir à travers les futaies de
l'île? Et là, devrait-elle attendre que l'Espagnol fût parti pour
aller chercher un nouveau refuge au fond des Everglades? Mais,
s'il se décidait à le faire, ne serait-ce pas sans avoir tout
tenté pour reprendre Zermah et l'enfant. Donc, tout était là: se
servir de la barge afin de traverser le canal.
Zermah n'eut qu'à se glisser entre les roseaux sur un espace de
cinq ou six yards. Arrivée en cet endroit, elle s'arrêta...
La barge était sur l'autre rive.
XV
Les deux frères
La situation était désespérée. Comment passer? Un audacieux nageur
n'aurait pu le faire, sans courir le risque de perdre vingt fois
la vie. Qu'il n'y eût qu'une centaine de pieds d'une rive à
l'autre, soit! Mais, faute d'une barque, il était impossible de
les franchir. Des têtes triangulaires pointaient çà et là hors des
eaux, et les herbes s'agitaient sous la passée rapide des
reptiles.
La petite Dy, au comble de l'épouvante, se pressait contre Zermah.
Ah! si pour le salut de l'enfant, il eût suffi de se jeter au
milieu de ces monstres, qui l'eussent enlacée comme un gigantesque
poulpe aux mille tentacules, la métisse n'aurait pas hésité un
instant!
Mais, pour la sauver, il fallait une circonstance providentielle.
Cette circonstance, à Dieu seul de la faire naître. Zermah n'avait
plus de recours qu'en lui. Agenouillée sur la berge, elle
implorait Celui qui dispose du hasard, dont il fait le plus
souvent l'agent de ses volontés.
Cependant, d'un moment à l'autre, quelques-uns des compagnons de
Texar pouvaient se montrer sur la lisière de la forêt. Si d'un
moment à l'autre, celui des Texar, qui était resté sur l'île,
revenait au wigwam, n'y trouvant plus Dy ni Zermah, ne se
mettrait-il à leur recherche?...
«Mon Dieu... s'écria la malheureuse femme, ayez pitié!...»
Soudain ses regards se portèrent sur la droite du canal.
Un léger courant entraînait les eaux vers le nord du lac où
coulent quelques affluents du Calaooschatches, un des petits
fleuves qui se déversent dans le golfe du Mexique, et par lequel
s'alimente le lac Okee-cho-bee à l'époque des grandes marées
mensuelles.
Un tronc d'arbre, qui dérivait par la droite, venait d'accoster.
Or, ce tronc ne pourrait-il suffire à la traversée du canal,
puisqu'un coude de la rive, détournant le courant à quelques yards
au-dessous, le rejetait vers la cyprière? Oui, évidemment. En tout
cas, si, par malheur, ce tronc revenait vers l'île, les fugitives
ne seraient pas plus compromises qu'elles ne l'étaient en ce
moment.
Sans plus réfléchir, comme par instinct, Zermah se précipita vers
l'arbre flottant. Si elle eût pris le temps de la réflexion, peut-
être se fût-elle dit que des centaines de reptiles pullulaient
sous les eaux, que les herbes pouvaient retenir ce tronc au milieu
du canal! Oui! mais tout valait mieux que de rester sur l'île!
Aussi Zermah, tenant Dy dans ses bras, après s'être accotée aux
branches, s'écarta de la rive.
Aussitôt le tronc reprit le fil de l'eau, et le courant tendit à
le ramener vers l'autre bord.
Cependant Zermah cherchait à se cacher au milieu du branchage qui
la couvrait en partie. D'ailleurs les deux berges étaient
désertes. Aucun bruit ne venait ni du côté de l'île, ni du côté de
la cyprière. Une fois le canal traversé, la métisse saurait bien
trouver un abri jusqu'au soir, en attendant qu'elle pût s'enfoncer
dans la forêt sans courir le risque d'être aperçue. L'espoir lui
était revenu. À peine se préoccupait-elle des reptiles, dont les
gueules s'ouvraient de chaque côté du tronc d'arbre et qui se
glissaient jusque dans ses basses branches. La petite fille avait
fermé les yeux. D'une main, Zermah la tenait serrée contre sa
poitrine. De l'autre elle était prête à frapper ces monstres.
Mais, soit qu'ils fussent effrayés à la vue du coutelas qui les
menaçait, soit qu'ils ne fussent redoutables que sous les eaux,
ils ne s'élancèrent point sur l'épave.
Enfin le tronc atteignit le milieu du canal, dont le courant
portait obliquement vers la forêt. Avant un quart d'heure, s'il ne
s'embarrassait pas dans les plantes aquatiques, il devait avoir
accosté l'autre berge. Et alors, si grands que les dangers fussent
encore, Zermah se croirait hors des atteintes de Texar.
Soudain, elle serra plus étroitement l'enfant dans ses bras.
Des aboiements furieux éclataient sur l'île. Presque aussitôt, un
chien apparut le long de la rive qu'il descendait en bondissant.
Zermah reconnut le limier, laissé à la surveillance du wigwam, que
l'Espagnol n'avait point emmené avec lui.
Là, le poil hérissé, l'oeil en feu, il était prêt à s'élancer, au
milieu des reptiles qui s'agitaient à la surface des eaux.
Au même moment, un homme parut sur la berge.
C'était celui des frères Texar resté sur l'île. Prévenu par les
aboiements du chien, il venait d'accourir.
Ce que fut sa colère quand il aperçut Dy et Zermah sur cet arbre
en dérive, il serait difficile de l'imaginer. Il ne pouvait se
mettre à leur poursuite, puisque la barge se trouvait de l'autre
côté du canal. Pour les arrêter, il n'y avait qu'un moyen: tuer
Zermah, au risque de tuer l'enfant avec elle!
Texar, armé de son fusil, l'épaula, et visa la métisse qui
cherchait à couvrir la petite fille de son corps.
Tout à coup, le chien, en proie à une excitation folle, se
précipita dans le canal. Texar pensa qu'il fallait d'abord le
laisser faire.
Le chien se rapprochait rapidement du tronc. Zermah, son coutelas
bien emmanché dans sa main, se tenait prête à le frapper... Cela
ne fut pas nécessaire.
En un instant, les reptiles eurent enlacé l'animal, qui, après
avoir répondu par des coups de crocs à leurs venimeuses morsures,
disparut bientôt sous les herbes.
Texar avait assisté à la mort du chien, sans avoir eu le temps de
lui porter secours. Zermah allait lui échapper...
«Meurs donc!» s'écria-t-il en tirant sur elle.
Mais l'épave avait alors atteint vers l'autre rive, et la balle ne
fit qu'effleurer l'épaule de la métisse.
Quelques instants plus tard, le tronc accostait. Zermah, emportant
la petite fille, prenait pied sur la berge, disparaissait au
milieu des roseaux, où un second coup de feu n'eût pu l'atteindre,
et s'engageait sous les premiers arbres de la cyprière.
Cependant, si la métisse n'avait plus rien à redouter de celui des
Texar qui était retenu sur l'île, elle risquait encore de retomber
entre les mains de son frère.
Aussi, tout d'abord, sa préoccupation fut-elle de s'éloigner le
plus vite et le plus loin possible de l'île Carneral. La nuit
venue, elle chercherait à se diriger vers le lac Washington.
Employant tout ce qu'elle possédait de force physique, d'énergie
morale, elle courut, plutôt qu'elle ne marcha, au hasard, tenant
dans ses bras l'enfant, qui n'aurait pu la suivre sans la
retarder. Les petites jambes de Dy se seraient refusées à courir
sur ce sol inégal, au milieu des fondrières qui fléchissaient
comme des trappes de chasseur, entre ces larges racines dont
l'enchevêtrement formait autant d'obstacles insurmontables pour
elles.
Zermah continua donc à porter son cher fardeau, dont elle ne
semblait même pas sentir le poids. Parfois, elle s'arrêtait --
moins pour reprendre haleine que pour prêter l'oreille à tous les
bruits de la forêt. Tantôt elle croyait entendre des aboiements
qui auraient été ceux de l'autre limier emmené par Texar, tantôt
quelques coups de feu lointains. Alors elle se demandait si les
partisans sudistes n'étaient pas aux prises avec le détachement
fédéral. Puis, lorsqu'elle avait reconnu que ces divers bruits
n'étaient que les cris d'un oiseau imitateur ou la détonation de
quelque branche sèche dont les fibres éclataient comme des coups
de pistolet sous la brusque expansion de l'air, elle reprenait sa
marche un instant interrompue. Maintenant, remplie d'espoir, elle
ne voulait rien voir des dangers qui la menaçaient, avant qu'elle
eût atteint les sources du Saint-John.
Pendant une heure, elle s'éloigna ainsi du lac Okee-cho-bee,
obliquant vers l'est, afin de se rapprocher du littoral de
l'Atlantique. Elle se disait avec raison que les navires de
l'escadre devaient croiser sur la côte de la Floride pour attendre
le détachement envoyé sous les ordres du capitaine Howick. Et ne
pouvait-il se faire que plusieurs chaloupes fussent en observation
le long du rivage?...
Tout à coup, Zermah s'arrêta. Cette fois, elle ne se trompait pas.
Un furieux aboiement retentissait sous les arbres, et se
rapprochait sensiblement. Zermah reconnut celui qu'elle avait si
souvent entendu, pendant que les limiers rôdaient autour du
blockhaus de la Crique-Noire.
«Ce chien est sur nos traces, pensa-t-elle, et Texar ne peut être
loin maintenant!»
Aussi son premier soin fut-il de chercher un fourré pour s'y
blottir avec l'enfant. Mais pourrait-elle échapper au flair d'un
animal aussi intelligent que féroce, dressé autrefois à poursuivre
les esclaves marrons, à découvrir leur piste?
Les aboiements se rapprochaient de plus en plus, et déjà même des
cris lointains se faisaient entendre.
À quelques pas de là se dressait un vieux cyprès, creusé par
l'âge, sur lequel les serpentaires et les lianes avaient jeté un
épais réseau de brindilles.
Zermah se blottit dans cette cavité assez grande pour contenir la
petite fille et elle, et dont le réseau de lianes les recouvrit
toutes deux.
Mais le limier était sur leurs traces. Un instant après, Zermah
l'aperçut devant l'arbre. Il aboyait avec une fureur croissante et
s'élança d'un bond sur le cyprès.
Un coup de coutelas le fit reculer, puis hurler avec plus de
violence.
Presque aussitôt, un bruit de pas se fit entendre. Des voix
s'appelaient, se répondaient, et, parmi elles, les voix si
reconnaissables de Texar et de Squambô.
C'étaient bien l'Espagnol et ses compagnons qui gagnaient du côté
du lac, afin d'échapper au détachement fédéral. Ils l'avaient
inopinément rencontré dans la cyprière, et, n'étant pas en force,
ils se dérobaient en toute hâte. Texar cherchait à regagner l'île
Carneral par le plus court, afin de mettre une ceinture d'eau
entre les fédéraux et lui. Comme ceux-ci ne pourraient franchir le
canal sans une embarcation, ils seraient arrêtés devant cet
obstacle. Alors, pendant ces quelques heures de répit, les
partisans sudistes chercheraient à atteindre l'autre côté de
l'île; puis, la nuit venue, ils essaieraient d'utiliser la berge
pour débarquer sur la rive méridionale du lac.
Lorsque Texar et Squambô arrivèrent en face du cyprès devant
lequel le chien aboyait toujours, ils virent le sol rouge du sang
qui s'écoulait par une blessure ouverte au flanc de l'animal.
«Voyez!... Voyez! s'écria l'Indien.
-- Ce chien a été blessé? répondit Texar.
-- Oui!... blessé d'un coup de couteau, il n'y a qu'un instant!...
Son sang fume encore!
-- Qui a pu?...»
En ce moment, le chien se précipita de nouveau sur le réseau de
feuillage que Squambô écarta du bout de son fusil. «Zermah!...
s'écria-t-il.
-- Et l'enfant!... répondit Texar.
-- Oui!... Comment ont-elles pu s'enfuir?...
-- À mort, Zermah, à mort!»
La métisse, désarmée par Squambô au moment où elle allait frapper
l'Espagnol, fut tirée si brutalement de la cavité que la petite
fille lui échappa et roula au milieu de ces champignons géants, de
ces pézizes si abondantes au milieu des cyprières.
Au choc, un des champignons éclata comme une arme à feu. Une
poussière lumineuse fusa dans l'air. À l'instant, d'autres pézizes
firent explosion à leur tour. Ce fut un fracas général, comme si
la forêt eût été emplie de pièces d'artifice qui se croisaient en
tous sens.
Aveuglé par ces myriades de spores, Texar avait dû lâcher Zermah
qu'il tenait sous son coutelas, tandis que Squambô était aveuglé
par ces brûlantes poussières. Par bonheur, la métisse et l'enfant,
étendues sur le sol, n'étaient pas atteintes par ces spores qui
crépitaient au-dessus d'elles.
Cependant Zermah ne pouvait échapper à Texar. Déjà, après une
dernière série d'explosions, l'air était devenu respirable...
De nouvelles détonations éclatèrent alors, -- détonations d'armes
à feu, cette fois.
C'était le détachement fédéral qui se jetait sur les partisans
sudistes. Ceux-ci, aussitôt entourés par les marins du capitaine
Howick, durent mettre bas les armes. À ce moment, Texar, qui
venait de ressaisir Zermah, la frappa en pleine poitrine.
«L'enfant!... Emporte l'enfant!» cria-t-il à Squambô.
Déjà l'Indien avait pris la petite fille et fuyait du côté du lac,
quand un coup de feu retentit... Il tomba mort, frappé d'une balle
que Gilbert venait de lui envoyer à travers le coeur.
Maintenant, tous étaient là, James et Gilbert Burbank, Edward
Carrol, Perry, Mars, les Noirs de Camdless-Bay, les marins du
capitaine Howick qui tenaient en joue les sudistes, et, parmi eux,
Texar, debout près du cadavre de Squambô.
Quelques-uns avaient pu s'échapper, cependant, du côté de l'île
Carneral. Et qu'importait! La petite fille n'était-elle pas entre
les bras de son père, qui la serrait comme s'il eût craint qu'on
la lui ravît de nouveau? Gilbert et Mars, penchés sur Zermah,
essayaient de la ranimer. La pauvre femme respirait encore, mais
ne pouvait parler. Mars lui soutenait la tête, l'appelait,
l'embrassait...
Zermah ouvrit les yeux. Elle vit l'enfant dans les bras de
M. Burbank, elle reconnut Mars qui la couvrait de baisers, elle
lui sourit. Puis ses paupières se refermèrent...
Mars, s'étant relevé, aperçut alors Texar, et bondit sur lui,
répétant ces mots qui étaient si souvent sortis de sa bouche:
«Tuer Texar!... Tuer Texar!
-- Arrête, Mars, dit le capitaine Howick, et laisse-nous faire
justice de ce misérable!»
Se retournant vers l'Espagnol:
«Vous êtes Texar, de la Crique-Noire? demanda-t-il.
-- Je n'ai pas à répondre, répliqua Texar.
-- James Burbank, le lieutenant Gilbert, Edward Carrol, Mars vous
connaissent et vous reconnaissent!
-- Soit!
-- Vous allez être fusillé!
-- Faites!»
Alors, à l'extrême surprise de tous ceux qui l'entendirent, la
petite Dy, s'adressant à M. Burbank:
«Père, dit-elle, ils sont deux frères... deux méchants hommes...
qui se ressemblent...
-- Deux hommes?...
-- Oui!... ma bonne Zermah m'a bien recommandé de te le dire!...»
Il eût été difficile de comprendre ce que signifiaient ces
singulières paroles de l'enfant. Mais l'explication en fut presque
aussitôt donnée et d'une façon très inattendue.
En effet, Texar avait été conduit au pied d'un arbre. Là,
regardant James Burbank en face, il fumait une cigarette qu'il
venait d'allumer, quand, soudain, au moment où s'alignait le
peloton d'exécution, un homme bondit et vint se placer près du
condamné.
C'était le second Texar, auquel ceux de ses partisans qui avaient
regagné l'île Carneral, venaient d'apprendre l'arrestation de son
frère.
La vue de ces deux hommes, si ressemblants, expliqua ce que
signifiaient les paroles de la petite fille. On eut enfin
l'explication de cette vie de crimes, toujours protégée par
d'inexplicables alibis.
Et maintenant le passé des Texar, reconstitué rien que par leur
présence, se dressait devant eux.
Toutefois, l'intervention du frère allait amener une certaine
hésitation dans l'accomplissement des ordres du commodore.
En effet, l'ordre d'exécution immédiate, donné par Dupont, ne
1
'
,
,
2
'
,
'
3
,
.
4
5
'
,
,
6
,
7
,
.
8
9
'
'
10
.
,
,
11
,
,
,
-
,
12
'
.
13
-
,
-
14
,
,
15
.
-
,
'
16
'
.
17
18
,
'
,
19
-
,
.
20
-
.
,
'
21
,
'
22
,
,
,
,
23
,
24
'
'
.
25
26
,
27
'
'
,
28
.
29
30
'
.
31
,
.
,
,
,
32
,
33
34
.
35
36
-
,
,
37
'
,
38
?
'
'
39
'
40
.
41
42
-
-
'
,
43
-
-
,
44
'
,
,
.
45
.
46
'
,
'
,
47
,
48
.
49
50
'
'
-
-
,
'
51
,
-
-
-
.
52
53
'
'
'
.
54
,
'
55
56
.
57
58
-
-
?
.
,
'
59
.
,
,
60
'
,
,
61
,
.
62
.
63
64
,
65
,
'
,
66
'
,
.
'
67
68
.
69
70
,
71
.
72
73
,
'
.
'
74
'
,
,
75
'
,
'
-
-
.
76
'
'
,
77
,
78
.
79
80
'
81
,
82
,
'
'
,
83
.
,
'
84
,
'
-
85
,
,
'
,
86
-
-
.
-
87
88
'
89
.
,
'
90
'
,
'
91
.
92
93
,
94
,
'
'
'
.
95
,
'
96
97
.
98
99
100
.
'
,
'
101
.
,
102
,
103
,
'
'
104
.
105
106
'
,
'
107
,
108
.
109
110
,
-
'
111
.
'
,
,
112
'
113
-
.
'
'
,
114
'
.
,
115
.
'
116
,
'
117
,
118
'
.
119
120
-
121
-
.
'
,
122
'
.
'
,
123
'
.
124
'
,
'
125
-
,
126
.
,
,
127
.
'
'
128
-
,
'
129
.
'
'
,
130
'
'
131
.
132
133
,
'
134
135
.
136
,
,
,
137
,
'
138
.
'
'
139
,
140
.
141
142
'
,
,
,
143
,
'
144
.
145
146
,
-
-
,
'
147
.
148
'
'
'
,
-
149
-
,
,
150
,
'
151
-
-
.
152
-
.
-
153
'
-
,
-
154
,
'
155
156
?
157
'
'
,
,
158
.
159
160
,
,
161
162
.
,
'
-
163
,
164
,
,
165
'
,
166
?
,
,
167
,
'
'
-
-
'
'
.
168
169
'
,
170
171
,
'
172
.
'
173
,
'
,
174
'
.
175
'
176
'
177
-
.
178
179
,
,
180
'
,
181
,
'
182
.
,
'
,
183
,
,
184
,
'
,
185
.
,
186
,
-
187
,
,
188
.
189
190
'
'
'
191
'
,
'
'
-
.
192
'
193
-
.
194
195
'
196
.
,
197
'
,
,
198
,
'
'
199
.
,
200
.
201
202
,
,
203
-
,
,
204
,
205
'
'
?
206
207
,
,
208
.
209
210
'
,
,
211
,
212
.
,
'
213
,
'
.
214
215
,
'
'
,
216
.
217
218
.
'
219
'
,
'
-
,
220
'
.
.
221
,
222
,
'
223
.
,
224
,
.
225
'
.
226
227
,
'
228
'
,
!
229
230
,
'
,
231
,
,
232
,
'
'
233
.
234
235
'
-
?
,
236
,
.
'
,
237
,
238
-
.
239
,
'
,
'
240
'
'
,
'
241
'
,
'
242
.
243
244
,
.
245
-
'
,
'
,
,
246
'
-
.
247
248
'
,
'
249
'
,
'
250
'
'
,
'
251
252
'
.
253
.
,
,
254
,
255
'
'
256
.
257
258
,
,
'
259
,
.
260
261
,
'
-
262
'
'
?
-
263
?
264
.
265
,
266
'
.
,
,
267
'
,
,
'
'
,
268
'
269
.
270
271
'
272
.
'
'
273
.
274
275
'
,
'
276
.
277
.
278
,
,
,
279
.
,
'
280
'
281
.
282
283
,
,
284
'
,
'
285
.
286
287
288
289
'
290
291
,
,
'
'
,
292
'
.
,
,
293
'
'
294
.
.
295
,
,
'
,
296
,
297
.
.
.
298
299
'
'
,
,
300
,
:
301
302
«
'
!
.
.
.
'
!
»
303
304
,
305
,
'
,
,
306
.
307
308
.
'
309
'
'
;
.
,
'
310
'
'
'
,
311
.
312
.
313
314
'
,
315
'
.
-
316
.
'
,
'
317
.
,
318
,
.
319
,
'
'
320
.
321
322
'
:
323
324
«
!
325
326
-
-
!
'
,
327
,
328
!
'
!
329
330
-
-
'
!
»
.
331
332
,
,
333
'
'
.
334
335
«
,
-
.
336
,
'
'
337
'
'
.
,
338
.
339
.
,
340
'
'
.
341
,
,
.
'
342
,
.
'
,
343
,
'
344
.
,
,
345
346
.
,
'
347
,
.
,
348
,
,
349
,
'
!
»
350
351
,
'
352
.
353
'
'
354
.
355
,
'
'
356
,
'
.
357
'
.
,
358
'
,
359
'
.
360
361
«
'
,
'
,
362
.
'
'
363
,
364
'
.
365
,
'
366
'
,
367
,
,
'
,
368
.
369
370
-
-
,
'
,
'
-
371
?
372
373
-
-
,
,
'
,
374
.
375
376
-
-
!
,
'
377
!
378
379
-
-
,
'
,
!
»
380
381
'
,
382
.
383
384
!
385
.
,
'
386
,
.
387
'
.
388
'
'
,
389
-
,
390
?
391
392
,
-
,
393
-
-
394
,
'
'
.
395
396
,
'
397
.
,
398
,
,
,
,
399
.
400
,
'
401
,
402
.
,
403
,
.
-
404
'
,
,
'
405
.
'
406
'
.
-
-
407
,
,
,
'
'
408
.
409
410
'
.
-
411
'
,
412
413
-
'
.
414
415
,
,
416
,
.
'
417
.
,
418
,
.
,
419
,
'
,
420
'
'
421
.
422
423
«
'
-
,
?
'
.
424
425
-
-
.
.
.
!
.
426
427
-
-
.
.
.
-
?
428
429
-
-
.
.
.
.
'
-
!
.
.
.
,
430
!
.
.
.
'
'
.
.
.
431
432
-
-
'
,
?
.
.
.
433
434
-
-
,
,
?
.
.
.
435
436
-
-
.
.
.
'
!
437
438
-
-
,
'
-
?
.
.
.
439
?
.
.
.
440
441
-
-
.
.
.
!
442
443
-
-
,
-
,
,
444
'
.
.
.
-
,
,
445
'
'
'
!
.
.
.
446
447
-
-
,
?
.
.
.
.
448
449
-
-
.
.
.
!
.
.
.
,
'
,
450
.
.
.
451
452
-
-
-
?
'
,
453
'
454
.
455
456
-
-
'
,
,
'
!
.
.
.
,
457
.
.
.
.
.
.
458
!
.
.
.
.
.
.
459
460
-
-
?
461
462
-
-
'
,
'
!
»
463
464
'
,
,
465
'
.
,
466
'
'
.
467
468
'
469
'
.
,
470
,
'
-
471
,
'
.
472
473
.
-
-
-
-
474
'
475
.
'
,
'
,
,
476
,
'
.
477
478
'
,
,
,
'
479
.
480
-
'
481
'
'
.
482
483
,
'
.
484
485
486
'
,
487
.
488
489
,
490
-
-
491
,
492
.
,
493
'
.
,
,
494
,
495
'
.
496
497
,
,
,
498
'
'
499
'
.
,
'
500
,
'
501
.
502
503
,
504
'
.
,
505
,
,
,
506
.
507
,
,
508
'
.
509
,
'
.
510
511
'
.
512
513
.
514
.
515
516
«
,
,
.
517
518
-
-
?
'
.
519
520
-
-
.
.
.
!
.
.
.
-
-
.
.
.
521
!
.
.
.
'
?
.
.
.
522
523
-
-
,
!
»
.
524
525
'
526
.
'
527
,
528
.
529
530
,
'
.
531
532
'
,
533
'
.
534
535
.
'
536
.
,
537
.
538
539
'
.
540
.
541
'
'
,
542
'
.
543
544
,
,
'
.
545
546
,
,
.
547
548
'
.
'
549
'
:
'
'
-
550
.
551
552
.
553
,
-
-
554
.
555
556
,
'
,
557
-
?
558
'
-
,
-
559
?
'
!
560
561
,
.
,
,
562
'
'
563
.
.
564
:
,
.
565
566
'
.
,
567
,
,
.
568
.
'
.
569
570
,
.
,
571
'
.
572
'
.
.
573
'
574
'
.
575
576
,
,
,
'
577
,
'
'
.
578
'
,
579
'
.
580
581
,
,
582
,
,
'
'
583
,
'
584
.
585
586
'
587
,
.
588
,
589
.
,
590
.
591
592
.
593
'
594
'
.
595
,
.
,
596
'
'
.
597
'
598
.
,
599
'
,
600
.
,
601
.
602
603
-
-
604
-
-
'
-
605
.
606
607
'
,
,
,
608
,
.
609
610
'
.
'
,
611
,
612
'
.
613
,
614
.
615
616
'
617
.
'
,
,
618
,
,
619
'
,
'
.
'
620
'
-
-
-
621
?
,
622
'
'
.
-
,
,
623
-
?
624
625
,
626
'
,
'
627
,
628
'
.
629
630
,
'
631
.
632
.
633
634
,
'
,
'
635
,
'
636
637
,
-
638
'
?
-
'
639
'
?
,
-
'
640
?
,
641
'
,
-
642
'
.
,
:
643
.
644
645
'
'
646
.
,
'
.
.
.
647
648
'
.
649
650
651
652
653
654
.
?
655
'
,
656
.
'
'
'
'
657
'
,
!
,
'
,
658
.
659
,
'
660
.
661
662
,
'
,
.
663
!
'
,
664
,
'
665
,
'
666
!
667
668
,
,
.
669
,
.
'
670
'
.
,
671
,
672
'
.
673
674
,
'
'
,
-
675
.
'
676
'
,
,
'
,
677
,
'
,
678
-
?
.
.
.
679
680
«
.
.
.
'
,
!
.
.
.
»
681
682
.
683
684
685
,
686
,
687
'
-
-
'
688
.
689
690
'
,
,
'
.
691
,
-
,
692
'
,
693
-
,
?
,
.
694
,
,
,
'
,
695
'
'
696
.
697
698
,
,
699
'
.
,
-
700
-
701
,
702
!
!
'
!
703
,
,
'
704
,
'
.
705
706
'
,
707
'
.
708
709
710
.
'
711
.
'
,
712
.
,
713
'
,
'
'
714
'
.
'
715
.
-
,
716
'
'
717
.
718
.
'
,
719
.
'
.
720
,
'
721
,
'
,
722
'
'
.
723
724
,
725
.
'
,
'
726
'
,
727
'
.
,
728
,
.
729
730
,
'
.
731
732
'
.
,
733
'
.
734
735
,
,
736
'
'
.
737
738
,
,
'
,
'
,
739
'
.
740
741
,
.
742
743
'
'
.
744
,
'
.
745
746
747
,
'
.
748
,
'
749
.
,
'
'
:
750
,
'
!
751
752
,
,
'
,
753
.
754
755
,
,
,
756
.
'
'
757
.
758
759
.
,
760
,
.
.
.
761
.
762
763
,
'
,
,
764
,
765
.
766
767
,
768
.
.
.
.
769
770
«
!
»
'
-
-
.
771
772
'
'
,
773
'
'
.
774
775
,
.
,
776
,
,
777
,
'
'
,
778
'
.
779
780
,
'
781
'
,
782
.
783
784
,
'
,
-
'
785
'
.
786
,
.
787
'
,
'
788
,
,
'
,
,
789
'
,
'
790
.
791
,
792
,
793
'
'
794
.
795
796
,
797
.
,
'
-
-
798
'
799
.
800
'
,
801
.
802
'
803
.
,
'
804
'
'
805
806
'
,
807
.
,
'
,
808
,
'
809
-
.
810
811
,
'
-
-
,
812
'
,
813
'
.
814
'
815
.
816
-
817
?
.
.
.
818
819
,
'
.
,
.
820
,
821
.
'
822
,
823
-
.
824
825
«
,
-
-
,
826
!
»
827
828
-
'
829
'
.
-
'
830
,
831
,
?
832
833
,
834
.
835
836
,
837
'
,
838
.
839
840
841
,
842
.
843
844
.
,
845
'
'
.
846
'
'
.
847
848
,
849
.
850
851
,
.
852
'
,
,
,
,
853
.
854
855
'
'
856
,
'
.
'
857
,
,
'
,
858
.
'
859
,
'
860
.
-
861
,
862
.
,
,
863
'
864
'
;
,
,
'
865
.
866
867
868
,
869
'
'
.
870
871
«
!
.
.
.
!
'
'
.
872
873
-
-
?
.
874
875
-
-
!
.
.
.
'
,
'
'
!
.
.
.
876
!
877
878
-
-
?
.
.
.
»
879
880
,
881
.
«
!
.
.
.
882
'
-
-
.
883
884
-
-
'
!
.
.
.
.
885
886
-
-
!
.
.
.
-
'
?
.
.
.
887
888
-
-
,
,
!
»
889
890
,
891
'
,
892
,
893
.
894
895
,
.
896
'
.
'
,
'
897
.
,
898
'
899
.
900
901
,
902
'
,
903
.
,
'
,
904
,
'
905
-
'
.
906
907
.
,
908
'
,
'
.
.
.
909
910
,
-
-
'
911
,
.
912
913
'
914
.
-
,
915
,
.
,
,
916
,
.
917
918
«
'
!
.
.
.
'
!
»
-
-
.
919
920
'
,
921
.
.
.
,
'
922
.
923
924
,
,
,
925
,
,
,
-
,
926
,
,
,
927
,
.
928
929
-
'
,
,
'
930
.
'
!
'
-
931
,
'
'
932
?
,
,
933
.
,
934
.
,
'
,
935
'
.
.
.
936
937
.
'
938
.
,
,
939
.
.
.
.
940
941
,
'
,
,
,
942
:
943
944
«
!
.
.
.
!
945
946
-
-
,
,
,
-
947
!
»
948
949
'
:
950
951
«
,
-
?
-
-
.
952
953
-
-
'
,
.
954
955
-
-
,
,
,
956
!
957
958
-
-
!
959
960
-
-
!
961
962
-
-
!
»
963
964
,
'
'
,
965
,
'
.
:
966
967
«
,
-
,
.
.
.
.
.
.
968
.
.
.
969
970
-
-
?
.
.
.
971
972
-
-
!
.
.
.
'
!
.
.
.
»
973
974
975
'
.
'
976
'
.
977
978
,
'
.
,
979
,
'
980
'
,
,
,
'
981
'
,
982
.
983
984
'
,
985
'
,
'
'
986
.
987
988
,
,
989
.
990
'
,
991
'
.
992
993
,
994
,
.
995
996
,
'
997
'
.
998
999
,
'
'
,
,
1000