-- Parfaitement, et j'ajoute même que, si nous parvenons à nous emparer de sa personne, monsieur Burbank n'aura pas à le regretter. -- Que voulez-vous dire?... demanda vivement James Burbank au capitaine Howick. -- Je veux dire que ce chef est précisément l'Espagnol que le Conseil de guerre de Saint-Augustine a récemment acquitté, faute de preuves, dans l'affaire de Camdless-Bay... -- Texar?» Tous venaient de jeter ce nom, et avec quel accent de surprise, on l'imaginera sans peine! «Comment, s'écria Gilbert, c'est Texar, le chef de ces partisans que vous cherchez à atteindre? -- Lui-même! Il est l'auteur du guet-apens de Kissimmee, de ce massacre accompli par une cinquantaine de coquins de son espèce qu'il commandait en personne, et, ainsi que nous l'avons appris à New-Smyrna, il s'est réfugié dans la région des Everglades. -- Et si vous parvenez à vous emparer de ce misérable?... demanda Edward Carrol. -- Il sera fusillé sur place, répondit le capitaine Howick. C'est l'ordre formel du commodore, et cet ordre, monsieur Burbank, tenez pour assuré qu'il sera immédiatement mis à exécution!» On se figure aisément l'effet que cette révélation produisit sur James Burbank et les siens. Avec le renfort amené par le capitaine Howick, c'était la délivrance presque certaine de Dy et de Zermah, c'était la capture assurée de l'Espagnol et de ses complices, c'était l'immanquable châtiment qui punirait enfin tant de crimes. Aussi, que de bonnes poignées de main s'échangèrent entre les marins du détachement fédéral et les Noirs amenés de Camdless-Bay, et comme les hurrahs retentirent avec entrain! Gilbert mit alors le capitaine Howick au courant de ce que ses compagnons et lui venaient faire dans le Sud de la Floride. Pour eux, avant tout, il s'agissait de délivrer Zermah et l'enfant, entraînées jusqu'à l'île Carneral, ainsi que l'indiquait le billet de la métisse. Le capitaine apprit en même temps que l'alibi, invoqué par l'Espagnol devant le Conseil de guerre, n'aurait dû obtenir aucune créance, bien qu'on ne parvînt pas à comprendre comment il avait pu l'établir. Mais, ayant à répondre maintenant du rapt et du massacre de Kissimmee, il paraissait difficile que Texar pût échapper au châtiment de ce double crime. Toutefois, une observation inattendue fut faite par James Burbank, qui s'adressa au capitaine Howick: «Pouvez-vous me dire, demanda-t-il, à quelle date s'est passé le fait relatif aux chaloupes fédérales? -- Exactement, monsieur Burbank. C'est le 22 mars que nos marins ont été massacrés. -- Eh bien, répondit James Burbank, à la date du 22 mars, Texar était encore à la Crique-Noire, qu'il se préparait seulement à quitter. Dès lors, comment aurait-il pris part au massacre qui se faisait à deux cents milles de là, près du lac Kissimmee? -- Vous dites?... s'écria le capitaine. -- Je dis que Texar ne peut être le chef de ces sudistes qui ont attaqué vos chaloupes! -- Vous vous trompez, monsieur Burbank, reprit le capitaine Howick. L'Espagnol a été vu par les marins échappés au désastre. Ces marins, je les ai interrogés moi-même, et ils connaissaient Texar qu'ils avaient eu toute facilité de voir à Saint-Augustine. -- Cela ne peut être, capitaine, répliqua James Burbank. Le billet écrit par Zermah, billet qui est entre nos mains, prouve qu'à la date du 22 mars, Texar était encore à la Crique-Noire.» Gilbert avait écouté sans interrompre. Il comprenait que son père devait avoir raison. L'Espagnol n'avait pu se trouver, le jour du massacre, aux environs du lac Kissimmee. «Qu'importe, après tout! dit-il alors. Il y a dans l'existence de cet homme des choses si inexplicables que je ne chercherai pas à les débrouiller. Le 22 mars, il était encore à la Crique-Noire, c'est Zermah qui le dit. Le 22 mars, il était à la tête d'un parti floridien à deux cents milles de là, c'est vous qui le dites d'après le rapport de vos marins, mon capitaine. Soit! Mais, ce qui est certain, c'est qu'il est maintenant aux Everglades. Or, dans quarante-huit heures, nous pouvons l'avoir atteint! -- Oui, Gilbert, répondit le capitaine Howick, et, que ce soit pour le rapt ou pour le guet-apens, si l'on fusille ce misérable, je le tiendrai pour justement fusillé! En route!» Le fait n'en était pas moins absolument incompréhensible, comme tant d'autres qui se rapportaient à la vie privée de Texar. Il y avait encore là quelque inexplicable alibi, et on eût dit que l'Espagnol possédait véritablement le pouvoir de se dédoubler. Ce mystère s'éclaircirait-il? on ne pouvait l'affirmer. Quoi qu'il en soit, il fallait s'emparer de Texar, et c'est à cela qu'allaient tendre les marins du capitaine Howick réunis aux compagnons de James Burbank. XI Les Everglades Une région à la fois horrible et superbe, ces Everglades. Situées dans la partie méridionale de la Floride, elles se prolongent jusqu'au cap Sable, dernière pointe de la péninsule. Cette région, à vrai dire, n'est qu'un immense marais presque au niveau de l'Atlantique. Les eaux de la mer l'inondent par grandes masses, lorsque les tempêtes de l'Océan ou du golfe du Mexique les y précipitent, et elles restent mélangées avec les eaux du ciel que la saison hivernale déverse en épaisses cataractes. De là, une contrée, moitié liquide, moitié solide, dont l'habitabilité est presque impossible. Pour ceinture, ces eaux ont des cadres de sable blanc, qui en accusent vivement la couleur sombre, miroirs multiples où se réfléchit seulement le vol des innombrables oiseaux qui passent à leur surface. Elles ne sont pas poissonneuses, mais les serpents y pullulent. Il ne faudrait pas croire, cependant, que le caractère général de cette région soit l'aridité. Non, et c'est précisément à la surface des îles, baignées par les eaux malsaines des lacs, que la nature reprend ses droits. La malaria est, pour ainsi dire, vaincue par les parfums que répandent les admirables fleurs de cette zone. Les îles sont embaumées des odeurs de mille plantes, épanouies avec une splendeur qui justifie le poétique nom de la péninsule floridienne. Aussi est-ce en ces oasis salubres des Everglades que les Indiens nomades vont se réfugier pendant leurs haltes, dont la durée n'est jamais longue. Lorsqu'on a pénétré de quelques milles sur ce territoire, on trouve une assez vaste nappe d'eau, le lac Okee-cho-bee, situé un peu au-dessous du vingt-septième parallèle. C'était dans un angle de ce lac que gisait l'île Carneral, où Texar s'était assuré une retraite inconnue, dans laquelle il pouvait défier toute poursuite. Contrée digne de Texar et de ses compagnons! Alors que la Floride appartenait encore aux Espagnols, n'est-ce pas là, plus particulièrement, que s'enfuyaient les malfaiteurs de race blanche, afin d'échapper à la justice de leur pays? Mêlés aux populations indigènes, chez lesquelles se retrouve encore le sang caraïbe, n'ont-ils pas fait souche de ces Creeks, de ces Séminoles, de ces Indiens nomades, qu'il a fallu réduire par une longue et sanglante guerre, et dont la soumission, plus ou moins complète, ne date que de 1845? L'île Carneral semble devoir être à l'abri de toute agression. Dans sa partie orientale, il est vrai, elle n'est séparée que par un étroit canal de la terre ferme -- si l'on peut donner ce nom au marécage qui entoure le lac. Ce canal mesure une centaine de pieds qu'il faut franchir avec une barge grossière. Nul autre moyen de communication. S'échapper de ce côté, passer à la nage, c'est impossible. Comment oserait-on se risquer à travers ces eaux limoneuses, hérissées de longues herbes enlaçantes et qui fourmillent de reptiles? Au delà se dresse la cyprière, avec ses terrains à demi submergés qui n'offrent que d'étroits passages, très difficiles à reconnaître. Et, en outre, que d'obstacles! un sol argileux qui s'attache au pied comme une glu, des troncs énormes jetés en travers, une odeur de moisissure qui suffoque! Là poussent aussi de redoutables plantes, des phylacies, dont le contact est plus venimeux que celui des chardons, et, surtout, des milliers de ces «pézizes», champignons gigantesques qui sont explosifs comme s'ils renfermaient des charges de fulmi-coton ou de dynamite. En effet, au moindre choc, il se produit une violente détonation. En un instant, l'atmosphère s'emplit de volutes rougeâtres. Cette poussière de spores ténues prend à la gorge et engendre une éruption de brûlantes pustules. Il n'est donc que prudent d'éviter ces végétations malfaisantes, comme on évite les plus dangereux animaux du monde tératologique. L'habitation de Texar n'était rien de plus qu'un ancien wigwam indien, construit en paillis sous le couvert de grands arbres, dans la partie orientale de l'île. Entièrement caché au milieu de la verdure, on ne pouvait l'apercevoir, même de la rive la plus proche. Les deux limiers le gardaient avec autant de vigilance qu'ils gardaient le blockhaus de la Crique-Noire. Instruits autrefois à donner la chasse à l'homme, ils auraient mis en pièces quiconque se fût approché du wigwam. C'était là que, depuis deux jours, Zermah et la petite Dy avaient été conduites. Le voyage, assez facile en remontant le cours du Saint-John jusqu'au lac Washington, était devenu très rude à travers la cyprière, même pour des hommes vigoureux, habitués à ce climat malsain, accoutumés aux longues marches au milieu des forêts et des marécages. Que l'on juge de ce qu'avaient dû souffrir une femme et une enfant! Zermah était forte, cependant, courageuse et dévouée. Pendant tout ce trajet, elle portait Dy, qui eût vite usé ses petites jambes à faire ces longues étapes. Zermah se fût traînée sur les genoux pour lui épargner une fatigue. Aussi était-elle à bout de forces, quand elle arriva à l'île Carneral. Et maintenant, après ce qui s'était passé au moment où Texar et Squambô l'entraînaient hors de la Crique-Noire, comment n'eût-elle pas désespéré? Si elle ignorait que le billet remis par elle au jeune esclave était tombé entre les mains de James Burbank, du moins savait-elle qu'il avait payé de sa vie l'acte de dévouement qu'il voulait accomplir pour la sauver. Surpris au moment où il cherchait à quitter l'îlot pour se rendre à Camdless-Bay, il avait été frappé mortellement. Et alors la métisse se disait que James Burbank ne serait jamais instruit de ce qu'elle avait appris du malheureux Noir, c'est-à-dire que l'Espagnol et son personnel se préparaient à partir pour l'île Carneral. Dans ces conditions, comment parviendrait-on à se lancer sur ses traces? Zermah ne pouvait donc plus conserver l'ombre d'un espoir. En outre toute chance de salut allait s'évanouir au milieu de cette région dont elle connaissait, par ouï-dire, les sauvages horreurs. Elle ne le savait que trop! Aucune évasion ne serait possible! En arrivant, la petite fille se trouvait dans un état d'extrême faiblesse. La fatigue, d'abord, malgré les soins incessants de Zermah, puis l'influence d'un climat détestable, avaient profondément altéré sa santé. Pâle, amaigrie, comme si elle eût été empoisonnée par les émanations de ces marécages, elle n'avait plus la force de se tenir debout, à peine celle de prononcer quelques paroles, et c'était toujours pour demander sa mère. Zermah ne pouvait plus lui dire, comme elle le faisait pendant les premiers jours de leur arrivée à la Crique-Noire, qu'elle reverrait bientôt Mme Burbank, que son père, son frère, Miss Alice, Mars, ne tarderaient pas à les rejoindre. Avec son intelligence si précoce et comme affinée déjà par le malheur depuis les scènes épouvantables de la plantation, Dy comprenait qu'elle avait été arrachée du foyer maternel, qu'elle était entre les mains d'un méchant homme, que si on ne venait pas à son secours, elle ne reverrait plus Camdless-Bay. Maintenant, Zermah ne savait que répondre, et, malgré tout son dévouement, voyait la pauvre enfant dépérir. Le wigwam n'était, on l'a dit, qu'une grossière cabane qui eût été très insuffisante pendant la période hivernale. Alors le vent et la pluie le pénétraient de toutes parts. Mais, dans la saison chaude, dont l'influence se faisait déjà sentir sous cette latitude, elle pouvait au moins protéger ses hôtes contre les ardeurs du soleil. Ce wigwam était divisé en deux chambres d'inégale grandeur: l'une, assez étroite, à peine éclairée, ne communiquait pas directement avec l'extérieur et s'ouvrait sur l'autre chambre. Celle-ci, assez vaste, prenait jour par une porte ménagée sur la façade principale, c'est-à-dire sur celle qui regardait la berge du canal. Zermah et Dy avaient été reléguées dans la petite chambre, où elles n'eurent à leur disposition que quelques ustensiles et une litière d'herbe qui servait de couchette. L'autre chambre était occupée par Texar et l'Indien Squambô, lequel ne quittait jamais son maître. Là, pour meubles, il y avait une table avec plusieurs cruches d'eau-de-vie, des verres et quelques assiettes, une sorte d'armoire aux provisions, un tronc à peine équarri pour banc, deux bottes d'herbes pour toute literie. Le feu nécessaire à l'apprêt des repas, on le faisait dans un foyer de pierre disposé à l'extérieur, dans l'angle du wigwam. Il suffisait aux besoins d'une alimentation qui ne se composait que de viande séchée, de venaison dont un chasseur pouvait facilement s'approvisionner sur l'île, de légumes et de fruits presque à l'état sauvage -- enfin de quoi ne pas mourir de faim. Quant aux esclaves, au nombre d'une demi-douzaine, que Texar avait amenés de la Crique-Noire, ils couchaient dehors, comme les deux chiens, et, comme eux, ils veillaient aux abords du wigwam, n'ayant pour abri que les grands arbres, dont les basses branches s'entremêlaient au-dessus de leur tête. Cependant, dès le premier jour, Dy et Zermah eurent la liberté d'aller et de venir. Elles ne furent point emprisonnées dans leur chambre, si elles l'étaient dans l'île Carneral. On se contentait de les surveiller -- précaution bien inutile, car il était impossible de franchir le canal sans se servir de la barge que gardait sans cesse un des Noirs. Pendant qu'elle promenait la petite fille, Zermah se fut bientôt rendu compte des difficultés que présenterait une évasion. Ce jour-là, si la métisse ne fut pas perdue de vue par Squambô, elle ne rencontra point Texar. Mais, la nuit venue, elle entendit la voix de l'Espagnol. Il échangeait quelques paroles avec Squambô, auquel il recommandait une surveillance sévère. Et bientôt, sauf Zermah, tous dormaient dans le wigwam. Jusqu'alors, il faut le dire, Zermah n'avait pu tirer une seule parole de Texar. En remontant le fleuve vers le lac Washington, elle l'avait inutilement interrogé sur ce qu'il comptait faire de l'enfant et d'elle, allant même des supplications aux menaces. Pendant qu'elle parlait, l'Espagnol se contentait de fixer sur elle ses yeux froids et méchants. Puis, haussant les épaules, il faisait le geste d'un homme qu'on importune et dédaignait de répondre. Toutefois, Zermah ne se tenait pas pour battue. Arrivée à l'île Carneral, elle prit la résolution de se retrouver avec Texar, afin d'exciter sa pitié, sinon pour elle, du moins pour cette malheureuse enfant, ou, à défaut de pitié, de le prendre par l'intérêt. L'occasion se présenta. Le lendemain, pendant que la petite fille sommeillait, Zermah se dirigea vers le canal. Texar se promenait en ce moment sur la rive. Il donnait, avec Squambô, quelques ordres à ses esclaves occupés d'un travail de faucardement pour dégager les herbes, dont l'accumulation rendait assez difficile le fonctionnement de la barge. Pendant cette besogne, deux Noirs battaient la surface du canal avec de longues perches, afin d'effrayer les reptiles dont les têtes se dressaient hors des eaux. Un instant après, Squambô quitta son maître, et celui-ci se disposait à s'éloigner, lorsque Zermah alla droit à lui. Texar la laissa venir, et, quand la métisse l'eut rejoint, il s'arrêta. «Texar, dit Zermah d'un ton ferme, j'ai à vous parler. Ce sera la dernière fois, sans doute, et je vous prie de m'entendre.» L'Espagnol, qui venait d'allumer une cigarette, ne répondit pas. Aussi Zermah, après avoir attendu quelques instants, reprit-elle en ces termes: «Texar, voulez-vous me dire enfin ce que vous comptez faire de Dy Burbank?» Nulle réponse. «Je ne chercherai pas, ajouta la métisse, à vous apitoyer sur mon propre sort. Il ne s'agit que de cette enfant dont la vie est compromise, et qui vous échappera bientôt...» Devant cette affirmation, Texar fit un geste qui trahissait la plus absolue incrédulité. «Oui, bientôt, reprit Zermah. Si ce n'est pas par la fuite, ce sera par la mort!» L'Espagnol, après avoir rejeté lentement la fumée de sa cigarette, se contenta de répondre: «Bah! La petite fille se remettra avec quelques jours de repos, et je compte sur tes bons soins, Zermah, pour nous conserver cette précieuse existence! -- Non, je vous le répète, Texar. Avant peu, cette enfant sera morte, et morte sans profit pour vous! -- Sans profit, répliqua Texar, quand je la tiens loin de sa mère mourante, de son père, de son frère, réduits au désespoir! -- Soit! dit Zermah. Aussi êtes-vous assez vengé, Texar, et, croyez-moi, vous auriez plus d'avantages à rendre cette enfant à sa famille qu'à la retenir ici. -- Que veux-tu dire? -- Je veux dire que vous avez assez fait souffrir James Burbank. Maintenant votre intérêt doit parler... -- Mon intérêt?... -- Assurément, Texar, répondit Zermah en s'animant. La plantation de Camdless-Bay a été dévastée, Mme Burbank est mourante, peut- être morte au moment où je vous parle, sa fille a disparu, et son père chercherait vainement à retrouver ses traces. Tous ces crimes, Texar, ont été commis par vous, je le sais, moi! J'ai le droit de vous le dire en face. Mais prenez garde! Ces crimes se découvriront un jour. Eh bien, pensez au châtiment qui vous atteindra. Oui! Votre intérêt vous commande d'avoir pitié. Je ne parle pas pour moi, que mon mari ne retrouvera plus à son retour. Non! je ne parle que pour cette pauvre petite qui va mourir. Gardez-moi, si vous le voulez, mais renvoyez cette enfant à Camdless-Bay, rendez-la à sa mère. On ne vous demandera plus jamais compte du passé. Et même, si vous l'exigez, ce sera à prix d'or que l'on vous payera la liberté de cette petite fille. Texar, si je prends sur moi de vous parler ainsi, de vous proposer cet échange, c'est que je connais jusqu'au fond de leur coeur James Burbank et les siens. C'est qu'ils sacrifieraient, je le sais, toute leur fortune pour sauver cette enfant, et, j'en atteste Dieu, ils tiendront la promesse que vous fait leur esclave! -- Leur esclave?... s'écria Texar ironiquement. Il n'y a plus d'esclaves à Camdless-Bay! -- Si, Texar, car, pour rester près de mon maître, je n'ai pas accepté d'être libre! -- Vraiment, Zermah, vraiment! répondit l'Espagnol. Eh bien, puisqu'il ne te répugne pas d'être esclave, nous saurons nous entendre. Il y a six, ou sept ans, j'ai voulu t'acheter à mon ami Tickborn. J'ai offert de toi, de toi seule, une somme considérable, et tu m'appartiendrais depuis cette époque, si James Burbank n'était venu t'enlever à son profit. Maintenant, je t'ai et je te garde. -- Soit! Texar, répondit Zermah, je serai votre esclave. Mais, cette enfant, ne la rendrez-vous pas?... -- La fille de James Burbank, répliqua Texar avec l'accent de la plus violente haine, la rendre à son père?... Jamais! -- Misérable! s'écria Zermah que l'indignation emportait. Eh bien, si ce n'est pas son père, c'est Dieu qui l'arrachera de tes mains!» Un ricanement, un haussement d'épaules, ce fut toute la réponse de l'Espagnol. Il avait roulé une seconde cigarette qu'il alluma tranquillement au reste de la première, et il s'éloigna en remontant la rive du canal, sans même regarder Zermah. Certes, la courageuse métisse l'aurait frappé comme une bête fauve au risque d'être massacrée par Squambô et ses compagnons, si elle avait eu une arme. Mais elle ne pouvait rien. Immobile, elle regardait les Noirs travaillant sur la berge. Nulle part un visage ami, rien que des faces farouches de brutes qui ne semblaient plus appartenir à l'humanité. Elle rentra dans le wigwam pour reprendre son rôle de mère près de l'enfant qui l'appelait d'une voix faible. Zermah essaya de consoler la pauvre petite créature qu'elle prit dans ses bras. Ses baisers la ranimèrent un peu. Elle lui fit une boisson chaude qu'elle prépara au foyer extérieur près duquel elle venait de la transporter. Elle lui donna tous les soins que lui permettaient son dénuement et son abandon. Dy la remerciait d'un sourire... Et quel sourire!... plus triste que n'eussent été des larmes! Zermah ne revit pas l'Espagnol de toute la journée. Elle ne le recherchait plus d'ailleurs. À quoi bon? Il ne reviendrait pas à d'autres sentiments, et la situation s'empirerait avec de nouvelles récriminations. En effet, si jusqu'alors, pendant son séjour à la Crique-Noire et depuis son arrivée à l'île Carneral, les mauvais traitements avaient été épargnés à l'enfant comme à Zermah, elle avait tout à craindre d'un tel homme. Il suffisait d'un accès de fureur pour qu'il se laissât emporter aux dernières violences. Aucune pitié ne pouvait sortir de cette âme perverse, et, puisque son intérêt ne l'avait pas emporté sur sa haine, Zermah devait renoncer à tout espoir dans l'avenir. Quant aux compagnons de l'Espagnol, Squambô, les esclaves, comment leur demander d'être plus humains que leur maître? Ils savaient quel sort attendait celui d'entre eux qui eût seulement témoigné un peu de sympathie. De ce côté, il n'y avait rien à espérer. Zermah était donc livrée à elle seule. Son parti fut pris. Elle résolut de tenter de s'enfuir dès la nuit suivante. Mais de quelle façon? Ne fallait-il pas que la ceinture d'eau qui entourait l'île Carneral fût franchie. Si, devant le wigwam, cette partie du lac n'offrait que peu de largeur, on ne pouvait pas, cependant, la traverser à la nage. Restait donc une seule chance: s'emparer de la barge pour atteindre l'autre bord du canal. Le soir arriva, puis la nuit qui devait être très obscure, mauvaise même, car la pluie commençait à tomber et le vent menaçait de se déchaîner sur le marécage. S'il était impossible que Zermah sortît du wigwam par la porte de la grande chambre, peut-être ne lui serait-il pas difficile de faire un trou dans le mur de paillis, de passer par ce trou, d'attirer Dy après elle. Une fois au-dehors, elle aviserait. Vers dix heures, on n'entendait plus à l'extérieur que les sifflements de la rafale. Texar et Squambô dormaient. Les chiens, blottis sous quelque fourré, ne rôdaient même pas autour de l'habitation. Le moment était favorable. Tandis que Dy reposait sur la couche d'herbes, Zermah commença à retirer doucement la paille et les roseaux qui s'enchevêtraient dans le mur latéral du wigwam. Au bout d'une heure, le trou n'était pas encore suffisant pour que la petite fille et elle pussent y trouver passage, et elle allait continuer de l'agrandir, quand un bruit l'arrêta soudain. Ce bruit se produisait dehors au milieu de l'obscurité profonde. C'étaient les aboiements des limiers qui signalaient quelques allées et venues sur la berge. Texar et Squambô, subitement réveillés, quittèrent précipitamment leur chambre. Des voix se firent alors entendre. Évidemment, une troupe d'hommes venait d'arriver sur la rive opposée du canal. Zermah dut suspendre sa tentative d'évasion, irréalisable en ce moment. Bientôt, malgré les grondements de la rafale, il fut facile de distinguer des bruits de pas nombreux sur le sol. Zermah, l'oreille tendue, écoutait. Que se passait-il? La providence avait-elle pitié d'elle? Lui envoyait-elle un secours sur lequel elle ne pouvait plus compter? Non, et elle le comprit. N'y aurait-il pas eu lutte entre les arrivants et les gens de Texar, attaque pendant la traversée du canal, cris de part et d'autre, détonations d'armes à feu? Et rien de tout cela. C'était plutôt un renfort qui venait à l'île Carneral. Un instant après, Zermah observa que deux personnes rentraient dans le wigwam. L'Espagnol était accompagné d'un autre homme qui ne pouvait être Squambô, puisque la voix de l'Indien se faisait encore entendre au-dehors, du côté du canal. Deux hommes, cependant, étaient dans la chambre. Ils avaient commencé à causer en baissant la voix, lorsqu'ils s'interrompirent. L'un d'eux, une lanterne à la main, venait de se diriger vers la chambre de Zermah. Celle-ci n'eut que le temps de se jeter sur la litière d'herbe, de manière à cacher le trou fait au mur latéral. Texar -- c'était lui -- entrouvrit la porte, regarda dans la chambre, aperçut la métisse étendue près de la petite fille et qui semblait dormir profondément. Puis il se retira. Zermah vint alors reprendre sa place derrière la porte qui avait été refermée. Si elle ne pouvait rien voir de ce qui se passait dans la chambre, ni reconnaître l'interlocuteur de Texar, elle pouvait l'entendre. Et voici ce qu'elle entendit. XII Ce qu'entend Zermah «Toi, à l'île Carneral? -- Oui, depuis quelques heures. -- Je te croyais à Adamsville[6], aux environs du lac Apopka[7]? -- J'y étais il y a huit jours. -- Et pourquoi es-tu venu? -- Il le fallait. -- Nous ne devions jamais nous rencontrer, tu le sais, que dans le marais de la Crique-Noire, et seulement lorsque quelques lignes de toi m'en donnaient avis! -- Je te le répète, il m'a fallu partir précipitamment et me réfugier aux Everglades. -- Pourquoi? -- Tu vas l'apprendre. -- Ne risques-tu pas de nous compromettre?... -- Non! Je suis arrivé de nuit, et aucun de tes esclaves n'a pu me voir.» Si, jusqu'alors, Zermah ne comprenait rien à cette conversation, elle ne devinait pas, non plus, qui pouvait être cet hôte inattendu du wigwam. Il y avait là certainement deux hommes qui parlaient, et il semblait, cependant, que ce fût un seul homme qui fit demandes et réponses. Même inflexion de la voix, même sonorité. On eût dit que toutes ces paroles sortaient de la même bouche. Zermah essayait vainement de regarder à travers quelque interstice de la porte. La chambre, faiblement éclairée, restait dans une demi-ombre qui ne permettait pas de distinguer le moindre objet. La métisse dut donc se borner à surprendre le plus possible de cette conversation qui pouvait être d'une extrême importance pour elle. Après un moment de silence, les deux hommes avaient continué comme il suit. Évidemment, ce fut Texar qui posa cette question: «Tu n'es pas venu seul? -- Non, et quelques-uns de nos partisans m'ont accompagné jusqu'aux Everglades. -- Combien sont-ils? -- Une quarantaine. -- Ne crains-tu pas qu'ils soient mis au courant de ce que nous avons pu dissimuler depuis si longtemps? -- Aucunement. Ils ne nous verront jamais ensemble. Quand ils quitteront l'île Carneral, ils n'auront rien su, et rien ne sera changé au programme de notre vie!» En ce moment, Zermah crut entendre le froissement de deux mains qui venaient de se serrer. Puis, la conversation fut reprise en ces termes: «Que s'est-il donc passé depuis la prise de Jacksonville? -- Une affaire assez grave. Tu sais que Dupont s'est emparé de Saint-Augustine? -- Oui, je le sais, et toi, sans doute, tu n'ignores pas pourquoi je dois le savoir! -- En effet! L'histoire du train de Fernandina est venue à propos pour te permettre d'établir un alibi qui a mis le Conseil dans l'obligation de t'acquitter! -- Et il n'en avait guère envie! Bah!... Ce n'est pas la première fois que nous échappons ainsi... -- Et ce ne sera pas la dernière. Mais peut-être ignores-tu quel a été le but des fédéraux en occupant Saint-Augustine? Ce n'était pas tant pour réduire la capitale du comté de Saint-John que pour organiser le blocus du littoral de l'Atlantique. -- Je l'ai entendu dire. -- Eh bien, surveiller la côte depuis l'embouchure du Saint-John jusqu'aux îles de Bahama, cela n'a pas paru suffisant à Dupont, qui a voulu poursuivre la contrebande de guerre dans l'intérieur de la Floride. Il s'est donc décidé à envoyer deux chaloupes avec un détachement de marins, commandés par deux officiers de l'escadre. -- Avais-tu connaissance de cette expédition? -- Non. -- Mais à quelle date as-tu donc quitté la Crique-Noire?... Quelques jours après ton acquittement?... -- Oui! Le 22 de ce mois. -- En effet, l'affaire est du 22.» Il faut faire observer que Zermah, non plus, ne pouvait rien savoir du guet-apens de Kissimmee, dont le capitaine Howick avait parlé à Gilbert Burbank, lors de leur rencontre dans la forêt. Elle apprit donc alors, en même temps que l'apprit l'Espagnol, comment, après l'incendie des chaloupes, c'est à peine si une douzaine de survivants avaient pu porter au commodore la nouvelle de ce désastre. «Bien!... Bien! s'écria Texar. Voilà une heureuse revanche de la prise de Jacksonville, et puissions-nous attirer encore ces damnés nordistes au fond de notre Floride! Ils y resteront jusqu'au dernier! -- Oui, jusqu'au dernier, reprit l'autre, surtout s'ils s'aventurent au milieu de ces marécages des Everglades. Et précisément, nous les y verrons avant peu. -- Que veux-tu dire? -- Que Dupont a juré de venger la mort de ses officiers et de ses marins. Aussi une nouvelle expédition a-t-elle été envoyée dans le Sud du comté de Saint-Jean. -- Les fédéraux viennent de ce côté?... -- Oui, mais plus nombreux, bien armés, se tenant sur leurs gardes, se défiant des embuscades! -- Tu les as rencontrés?... -- Non, car nos partisans ne sont pas en force, cette fois, et nous avons dû reculer. Mais, en reculant, nous les attirons peu à peu. Lorsque nous aurons réuni les milices qui battent le territoire, nous tomberons sur eux, et pas un n'échappera! -- D'où sont-ils partis? -- De Mosquito-Inlet. -- Par où viennent-ils? -- Par la cyprière. -- Où peuvent-ils être en ce moment? -- À quarante milles environ de l'île Carneral. -- Bien, répondit Texar. Il faut les laisser s'engager vers le sud, car il n'y a pas un jour à perdre pour concentrer les milices. S'il le faut, dès demain, nous partirons pour chercher refuge du côté du canal de Bahama... -- Et là, si nous étions trop vivement pressés avant d'avoir pu réunir nos partisans, nous trouverions une retraite assurée dans les îles anglaises!» Les divers sujets, qui venaient d'être traités dans cette conversation, étaient du plus grand intérêt pour Zermah. Si Texar se décidait à quitter l'île emmènerait-il ses prisonnières ou les laisserait-il au wigwam sous la garde de Squambô? Dans ce dernier cas, il conviendrait de ne tenter l'évasion qu'après le départ de l'Espagnol. Peut-être, alors, la métisse pourrait-elle agir avec plus de chances de succès. Et puis, ne pouvait-il se faire que le détachement fédéral, qui parcourait en ce moment la Basse-Floride, arrivât sur les bords du lac Okee-cho-bee, en vue de l'île Carneral? Mais tout cet espoir auquel Zermah venait de se reprendre, s'évanouit aussitôt. En effet, à la demande qui lui fut posée sur ce qu'il ferait de la métisse et de l'enfant, Texar répondit sans hésiter: «Je les emmènerai, s'il le faut, jusqu'aux îles de Bahama. -- Cette petite fille pourra-t-elle supporter les fatigues de ce nouveau voyage?... -- Oui! j'en réponds, et, d'ailleurs, Zermah saura bien les lui éviter pendant la route!... -- Cependant, si cette enfant venait à mourir?... -- J'aime mieux la voir morte que de la rendre à son père! -- Ah! tu hais bien ces Burbank!... -- Autant que tu les hais toi-même!» Zermah, ne se contenant plus, fut sur le point de repousser la porte pour se mettre face à face avec ces deux hommes, si semblables l'un à l'autre, non seulement par la voix, mais par les mauvais instincts, par le manque absolu de conscience et de coeur. Elle parvint à se maîtriser, pourtant. Mieux valait entendre jusqu'à la dernière les paroles qui s'échangeaient entre Texar et son complice. Lorsque leur conversation serait achevée, peut-être s'endormiraient-ils? Alors il serait temps d'accomplir une évasion devenue nécessaire, avant que le départ se fût effectué. Évidemment, l'Espagnol se trouvait dans la situation d'un homme qui a tout à apprendre de celui qui lui parle. Aussi fut-ce lui qui continua d'interroger. «Qu'y a-t-il de nouveau dans le Nord? demanda-t-il. -- Rien de très important. Malheureusement, il semble que les fédéraux aient l'avantage, et il est à craindre que la cause de l'esclavage soit finalement perdue! -- Bah! fit Texar d'un ton d'indifférence. -- Au fait, nous ne sommes ni pour le Sud ni pour le Nord! répondit l'autre. -- Non, et ce qui nous importe, pendant que les deux partis se déchirent, c'est de toujours être du côté où il y a le plus à gagner!» En parlant ainsi, Texar se révélait tout entier. Pêcher dans l'eau trouble de la guerre civile, c'était uniquement à quoi prétendaient ces deux hommes. «Mais, ajouta-t-il, que s'est-il passé plus spécialement en Floride depuis huit jours? -- Rien que tu ne saches. Stevens est toujours maître du fleuve jusqu'à Picolata. -- Et il ne semble pas qu'il veuille remonter, au delà, le cours du Saint-John?... -- Non, les canonnières ne cherchent point à reconnaître le Sud du comté. D'ailleurs, je crois que cette occupation ne tardera pas à prendre fin, et, dans ce cas, le fleuve tout entier serait rendu à la circulation des confédérés! -- Que veux-tu dire? -- Le bruit court que Dupont a l'intention d'abandonner la Floride, en n'y laissant que deux ou trois navires pour le blocus des côtes! -- Serait-il possible? -- Je te répète qu'il en est question, et, si cela est, Saint- Augustine sera bientôt évacuée. -- Et Jacksonville?... -- Jacksonville également. -- Mille diables! Je pourrais donc y revenir, reformer notre Comité, reprendre la place que les fédéraux m'ont fait perdre! Ah! maudits nordistes, que le pouvoir me revienne, et l'on verra comment j'en userai!... -- Bien dit! -- Et si James Burbank, si sa famille, n'ont pas encore quitté Camdless-Bay, si la fuite ne les a pas soustraits à ma vengeance, ils ne m'échapperont plus! -- Et je t'approuve! Tout ce que tu as souffert par cette famille, je l'ai souffert comme toi! Ce que tu veux, je le veux aussi. Ce que tu hais, je le hais! Tous deux, nous ne faisons qu'un... -- Oui!... un!» répondit Texar. La conversation fut interrompue un instant. Le choc des verres apprit à Zermah que l'Espagnol et «l'autre» buvaient ensemble. Zermah était atterrée. À les entendre, il semblait que ces deux hommes eussent une part égale dans tous les crimes commis dernièrement en Floride, et plus particulièrement contre la famille Burbank. Elle le comprit bien davantage, en les écoutant pendant une demi-heure encore. Elle connut alors quelques détails de cette vie étrange de l'Espagnol. Et toujours la même voix qui faisait les demandes et les réponses, comme si Texar eût été seul à parler dans la chambre. Il y avait là un mystère que la métisse aurait eu le plus grand intérêt à découvrir. Mais, si ces misérables se fussent doutés que Zermah venait de surprendre une partie de leurs secrets, auraient-ils hésité à conjurer ce danger en la tuant? Et que deviendrait l'enfant, quand Zermah serait morte! Il pouvait être onze heures du soir. Le temps n'avait pas cessé d'être affreux. Vent et pluie soufflaient et tombaient sans relâche. Très certainement, Texar et son compagnon n'iraient pas s'exposer au-dehors. Ils passeraient la nuit dans le wigwam. Ils ne mettraient pas leurs projets à exécution avant le lendemain. Et Zermah n'en douta plus, quand elle entendit le complice de Texar -- ce devait être lui -- demander: «Eh bien, quel parti prendrons-nous? -- Celui-ci, répondit l'Espagnol. Demain, pendant la matinée, nous irons avec nos gens reconnaître les environs du lac. Nous explorerons la cyprière sur trois ou quatre milles, après avoir détaché en avant ceux de nos compagnons qui la connaissent le mieux, et plus particulièrement Squambô. Si rien n'indique l'approche du détachement fédéral, nous reviendrons et nous attendrons jusqu'au moment où il faudra battre en retraite. Si, au contraire, la situation est prochainement menacée, je réunirai nos partisans et mes esclaves, et j'entraînerai Zermah jusqu'au canal de Bahama. Toi, de ton côté, tu t'occuperas de rassembler les milices éparses dans la Basse-Floride. -- C'est entendu, répondit l'autre. Demain, pendant que vous ferez cette reconnaissance, je me cacherai dans les bois de l'île. Il ne faut pas que l'on puisse nous voir ensemble! -- Non, certes! s'écria Texar. Le diable me garde de risquer une pareille imprudence qui dévoilerait notre secret! Donc, ne nous revoyons pas avant la nuit prochaine au wigwam. Et même, si je suis obligé de partir dans la journée, tu ne quitteras l'île qu'après moi. Rendez-vous, alors, aux environs du cap Sable!» Zermah sentit bien qu'elle ne pourrait plus être délivrée par les fédéraux. Le lendemain, en effet, s'il avait connaissance de l'approche du détachement, l'Espagnol ne quitterait-il pas l'île avec elle?... La métisse ne pouvait donc plus être sauvée que par elle-même, quels que fussent les périls, pour ne pas dire les impossibilités, d'une évasion dans des conditions si difficiles. Et pourtant, avec quel courage elle l'eût tentée, si elle avait su que James Burbank, Gilbert, Mars, quelques-uns de ses camarades de la plantation, s'étaient mis en campagne pour l'arracher aux mains de Texar, que son billet leur avait appris de quel côté il fallait porter leurs recherches, que déjà M. Burbank avait remonté le cours du Saint-John au delà du lac Washington, qu'une grande partie de la cyprière était traversée, que la petite troupe de Camdless-Bay venait de se joindre au détachement du capitaine Howick, que c'était Texar, Texar lui-même, que l'on regardait comme l'auteur du guet-apens de Kissimmee, que ce misérable allait être poursuivi à outrance, qu'il serait fusillé, sans autre jugement, si l'on parvenait à se saisir de sa personne!... Mais Zermah ne pouvait rien savoir. Elle ne devait plus attendre aucun secours... Aussi était-elle fermement décidée à tout braver pour quitter l'île Carneral. Cependant il lui fallait retarder de vingt-quatre heures l'exécution de ce projet, bien que la nuit, très noire, fût favorable à une évasion. Les partisans, qui n'avaient point cherché un abri sous les arbres, occupaient alors les abords du wigwam. On les entendait aller et venir sur la berge, fumant ou causant. Or, sa tentative manquée, son projet découvert, Zermah se fût mise dans une situation pire, et eût peut-être attiré sur elle les violences de Texar. D'ailleurs, le lendemain, ne se présenterait-il pas quelque meilleure occasion de fuir? L'Espagnol n'avait-il pas dit que ses compagnons, ses esclaves, même l'Indien Squambô, l'accompagneraient, afin d'observer la marche du détachement fédéral? N'y aurait-il pas là une circonstance dont Zermah pourrait profiter pour accroître ses chances de succès? Si elle parvenait à franchir le canal sans avoir été vue, une fois dans la forêt, elle ne doutait pas d'être sauvée, Dieu aidant. En se cachant, elle saurait bien éviter de retomber entre les mains de Texar. Le capitaine Howick ne devait plus être éloigné. Puisqu'il s'avançait vers le lac Okee-cho-bee, n'avait-elle pas quelques chances d'être délivrée par lui? Il convenait donc d'attendre au lendemain. Mais un incident vint détruire cet échafaudage sur lequel reposaient les dernières chances de Zermah et compromettre définitivement sa situation vis- à-vis de Texar. En ce moment, on frappa à la porte du wigwam. C'était Squambô qui se fit reconnaître de son maître. «Entre!» dit l'Espagnol. Squambô entra. «Avez-vous des ordres à me donner pour la nuit? demanda-t-il. -- Que l'on veille avec soin, répondit Texar, et qu'on me prévienne à la moindre alerte. -- Je m'en charge, répliqua Squambô. -- Demain, dans la matinée, nous irons en reconnaissance à quelques milles dans la cyprière. -- Alors la métisse et Dy? -- Seront aussi bien gardées que d'habitude. Maintenant, Squambô, que personne ne nous dérange au wigwam! -- C'est entendu. -- Que font nos hommes? -- Ils vont, viennent, et paraissent peu disposés à prendre du repos. -- Que pas un ne s'éloigne! -- Pas un. -- Et le temps?... -- Moins mauvais. La pluie ne tombe plus, et la rafale ne tardera pas à s'apaiser. -- Bien.» Zermah n'avait cessé d'écouter. La conversation allait évidemment prendre fin, quand un soupir étouffé, une sorte de râle, se fit entendre. Tout le sang de Zermah lui reflua au coeur. Elle se releva, se précipita vers la couche d'herbes, se pencha sur la petite fille... Dy venait de se réveiller, et dans quel état! Un souffle rauque s'échappait de ses lèvres. Ses petites mains battaient l'air, comme si elle eût voulu l'attirer vers sa bouche. Zermah ne put saisir que ces mots: «À boire!... À boire!...» La malheureuse enfant étouffait. Il fallait la porter immédiatement au-dehors. Dans cette obscurité profonde, Zermah, affolée, la prit entre ses bras pour la ranimer de son propre souffle. Elle la sentit se débattre dans une sorte de convulsion. Elle jeta un cri... elle repoussa la porte de sa chambre... Deux hommes étaient là, debout, devant Squambô, mais si semblables de figure et de corps, que Zermah n'aurait pu reconnaître lequel des deux était Texar. XIII Une vie double Quelques mots suffiront à expliquer ce qui, jusqu'ici, a paru inexplicable dans cette histoire. On verra ce que peuvent imaginer certains hommes, quand leur mauvaise nature, aidée d'une réelle intelligence, les pousse dans la voie du mal. Ces hommes, devant lesquels Zermah venait subitement d'apparaître, étaient deux frères, deux jumeaux. Où étaient-ils nés? Eux-mêmes ne le savaient pas au juste. Dans quelque petit village du Texas, sans doute -- d'où ce nom de Texar, par changement de la dernière lettre du mot. On sait ce qu'est ce vaste territoire, situé au sud des États- Unis, sur le golfe du Mexique. - - , ' , 1 , ' 2 . 3 4 - - - ? . . . 5 . 6 7 - - ' 8 - , 9 , ' - . . . 10 11 - - ? » 12 13 , , 14 ' ! 15 16 « , ' , ' , 17 ? 18 19 - - - ! ' - , 20 21 ' , , ' 22 - , ' . 23 24 - - ? . . . 25 . 26 27 - - , . 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