C'était un lac -- le lac George -- que le Saint-John traverse du sud au nord, et auquel il emprunte une partie de ses eaux. «Oui! C'est bien le lac George, dit Mars, que j'ai déjà visité, lorsque j'accompagnais l'expédition chargée de relever le haut cours du fleuve. -- Et à quelle distance, demanda James Burbank, sommes-nous maintenant de Camdless-Bay? -- À cent milles environ, répondit Mars. -- Ce n'est pas encore le tiers du parcours que nous avons à faire pour atteindre les Everglades, fit observer Edward Carrol. -- Mars, demanda Gilbert, comment allons-nous procéder maintenant? Faut-il abandonner l'embarcation afin de longer une des rives du Saint-John? Cela ne se fera pas sans peine ni retard. Ne serait-il donc pas possible, le lac George une fois traversé, de continuer à suivre cette route d'eau jusqu'au point où elle cessera d'être navigable? Ne peut-on essayer, quitte à débarquer si l'on échoue et si l'on ne peut se remettre à flot? Cela vaut du moins la peine d'être tenté. -- Qu'en penses-tu? -- Essayons, monsieur Gilbert», répondit Mars. En effet, il n'y avait rien de mieux à faire. Il serait toujours temps de prendre pied. À voyager par eau, c'étaient bien des fatigues épargnées et aussi bien des retards. L'embarcation se lança donc à la surface du lac George, dont elle prolongea la rive orientale. Autour de ce lac, sur ces terrains sans relief, la végétation n'est pas si fournie qu'au bord du fleuve. De vastes marais s'étendent presque à perte de vue. Quelques portions du sol, moins exposées à l'envahissement des eaux, étalent leurs tapis de noirs lichens, où se détachent les nuances violettes de petits champignons qui poussent là par milliards. Il n'aurait pas fallu se fier à ces terres mouvantes, sortes de mollières qui ne peuvent offrir au marcheur un point d'appui solide. Si James Burbank et ses compagnons eussent dû cheminer sur cette partie du territoire floridien, ils n'y auraient réussi qu'au prix des plus grands efforts, des plus extrêmes fatigues, de retards infiniment prolongés, en admettant qu'il n'eût pas fallu revenir en arrière. Seuls, des oiseaux aquatiques -- pour la plupart des palmipèdes -- peuvent s'aventurer à travers ce marécage, où l'on compte, en nombre infini, des sarcelles, des canards, des bécassines. Il y avait là de quoi s'approvisionner sans peine, si l'embarcation eût été à court de vivres. D'ailleurs, pour chasser sur ces rives, on aurait dû affronter toute une légion de serpents fort dangereux, dont les sifflements aigus se faisaient entendre à la surface des tapis d'alves et de conferves. Ces reptiles, il est vrai, trouvent des ennemis acharnés parmi les bandes de pélicans blancs, bien armés pour cette guerre sans merci, et qui pullulent sur ces rives malsaines du lac George. Cependant l'embarcation filait avec rapidité. Sa voile hissée, un vif vent du nord la poussait en bonne direction. Grâce à cette fraîche brise, les avirons purent se reposer pendant toute cette journée, sans qu'il s'en suivît aucun retard. Aussi, le soir venu, les trente milles de longueur que le lac George mesure du nord au sud avaient-ils été vivement enlevés sans fatigues. Vers six heures, James Burbank et sa petite troupe s'arrêtaient à l'angle inférieur par lequel le Saint-John se jette dans le lac. Si l'on fit halte -- halte qui ne dura que le temps de prendre langue, soit une demi-heure au plus -- c'est parce que trois ou quatre maisons formaient hameau en cet endroit. Elles étaient occupées par quelques-uns de ces Floridiens nomades, qui se livrent plus spécialement à la chasse et à la pêche au commencement de la belle saison. Sur la proposition d'Edward Carrol, il parut opportun de demander quelques renseignements relatifs au passage de Texar, et on eut raison de le faire. Un des habitants de ce hameau fut interrogé. Pendant les journées précédentes, avait-il aperçu une embarcation, traversant le lac George et se dirigeant vers le lac Washington, -- embarcation qui devait contenir sept ou huit personnes, plus une femme de couleur et une enfant, une petite fille, blanche d'origine? «En effet, répondit cet homme, il y a quarante-huit heures, j'ai vu passer une embarcation qui doit être celle dont vous parlez. -- Et a-t-elle fait halte à ce hameau? demanda Gilbert. -- Non! Elle s'est au contraire hâtée d'aller rejoindre le haut cours du fleuve. J'ai distinctement vu, à bord, ajouta le Floridien, une femme avec une petite fille dans ses bras. -- Mes amis, s'écria Gilbert, bon espoir! Nous sommes bien sur les traces de Texar! -- Oui! répondit James Burbank. Il n'a sur nous qu'une avance de quarante-huit heures, et, si notre embarcation peut encore nous porter pendant quelques jours, nous gagnerons sur lui! -- Connaissez-vous le cours du Saint-John en amont du lac George? demanda Edward Carrol au Floridien. -- Oui, monsieur, et je l'ai même remonté sur un parcours de plus de cent milles. -- Pensez-vous qu'il puisse être navigable pour une embarcation comme la nôtre? -- Que tire-t-elle? -- Trois pieds à peu près, répondit Mars. -- Trois pieds? dit le Floridien. Ce sera bien juste en de certains endroits. Cependant, en sondant les passes, je crois que vous pourrez arriver jusqu'au lac Washington. -- Et là, demanda M. Carrol, à quelle distance serons-nous du lac Okee-cho-bee? -- À cent cinquante milles environ. -- Merci, mon ami. -- Embarquons, s'écria Gilbert, et naviguons jusqu'à ce que l'eau nous manque.» Chacun reprit sa place. Le vent ayant calmi avec le soir, les avirons furent gréés et maniés avec vigueur. Les rives rétrécies du fleuve disparurent rapidement. Avant la complète tombée de la nuit, on gagna plusieurs milles vers le sud. Il ne fut pas question de s'arrêter, puisqu'on pouvait dormir à bord. La lune était presque pleine. Le temps resterait assez clair pour ne point gêner la navigation. Gilbert avait pris la barre. Mars se tenait à l'avant, un long espar à la main. Il sondait sans cesse, et, lorsqu'il rencontrait le fond, faisait venir l'embarcation sur tribord ou sur bâbord. À peine toucha-t-elle cinq ou six fois durant cette traversée nocturne, et elle put se dégager sans grand effort. Si bien que, vers quatre heures du matin, au moment où le soleil se montra, Gilbert n'estima pas à moins de quinze milles le chemin parcouru pendant la nuit. Que de chances en faveur de James Burbank et des siens, si le fleuve, navigable quelques jours encore, les menait presque à leur but! Cependant plusieurs difficultés matérielles surgirent durant cette journée. Par suite de la sinuosité du fleuve, des pointes se projettent fréquemment en travers de son cours. Les sables, accumulés, multiplient les hauts fonds qu'il faut contourner. Autant d'allongements de la route, et, par cela même, quelques retards. On ne pouvait, non plus, toujours utiliser le vent, qui n'aurait pas cessé d'être favorable, si de nombreux détours n'eussent modifié l'allure de l'embarcation. Les Noirs se courbaient alors sur leurs avirons et déployaient une telle vigueur qu'ils parvenaient à regagner le temps perdu. Il se présentait aussi de ces obstacles particuliers au Saint- John. C'étaient des îles flottantes formées par une prodigieuse accumulation d'une plante exubérante, le «pistia», que certains explorateurs du fleuve floridien ont justement comparée à une gigantesque laitue, étalée à la surface des eaux. Ce tapis herbeux offre assez de solidité pour que les loutres et les hérons puissent y prendre leurs ébats. Il importait, toutefois, de ne point s'engager à travers de telles masses végétales, d'où l'on ne se fût pas tiré sans peine. Lorsque leur apparition était signalée, Mars prenait toutes les précautions possibles pour les éviter. Quant aux rives du fleuve, d'épaisses forêts les encaissaient alors. On ne voyait plus ces innombrables cèdres, dont le Saint- John baigne les racines en aval de son cours. Là poussent des quantités de pins, hauts de cent cinquante pieds, appartenant à l'espèce du pin austral, qui trouvent des éléments favorables à leur végétation au milieu de ces terrains, au sous-sol inondé, appelés «barrens». L'humus y présente une élasticité très sensible, et telle, en quelques points, qu'un piéton peut perdre l'équilibre, lorsqu'il marche à sa surface. Heureusement, la petite troupe de James Burbank n'eut point à en faire l'épreuve. Le Saint-John continuait à la transporter à travers les régions de la Floride inférieure. La journée se passa sans incidents. La nuit de même. Le fleuve ne cessait d'être absolument désert. Pas une embarcation sur ses eaux. Pas une cabane sur ses rives. De cette circonstance, d'ailleurs, il n'y avait point à se plaindre. Mieux valait ne trouver personne en cette contrée lointaine, où les rencontres risquent fort d'être mauvaises, car les coureurs des bois, les chasseurs de profession, les aventuriers de toute provenance, sont gens plus que suspects. On devait craindre également la présence des milices de Jacksonville ou de Saint-Augustine que Dupont et Stevens avaient obligées à se retirer vers le sud. Cette éventualité eût été plus redoutable encore. Parmi ces détachements il y avait assurément des partisans de Texar, qui auraient voulu se venger de James et de Gilbert Burbank. Or, la petite troupe devait éviter tout combat, si ce n'est avec l'Espagnol, au cas où il faudrait lui arracher ses prisonnières par la force. Heureusement, James Burbank et les siens furent si bien servis dans ces circonstances que, le 25 au soir, la distance entre le lac George et le lac Washington avait été franchie. Arrivée à la lisière de cet amas d'eaux stagnantes, l'embarcation dut faire halte. L'étroitesse du fleuve, le peu de profondeur de son cours, lui interdisaient de remonter plus avant vers le sud. En somme, les deux tiers étant faits, James Burbank et les siens ne se trouvaient plus qu'à cent quarante milles des Everglades. IX La grande cyprière Le lac Washington, long d'une dizaine de milles, est un des moins importants de cette région de la Floride méridionale. Ses eaux, peu profondes, sont embarrassées d'herbes que le courant arrache aux prairies flottantes -- véritables nids à serpents qui rendent très dangereuse la navigation à sa surface. Il est donc désert comme ses rives, étant peu propice à la chasse, à la pêche, et il est rare que les embarcations du Saint-John s'aventurent jusqu'à lui. Au sud du lac, le fleuve reprend son cours en s'infléchissant plus directement vers le midi de la presqu'île. Ce n'est plus alors qu'un ruisseau sans profondeur, dont les sources sont situées à trente milles dans le sud, entre 28°et 27°de latitude. Le Saint-John cesse d'être navigable au-dessous du lac Washington. Quelques regrets qu'en éprouvât James Burbank, il fallut renoncer au transport par eau, afin de prendre la voie de terre, au milieu d'un pays très difficile, le plus souvent marécageux, à travers des forêts sans fin, dont le sol, coupé de rios et de fondrières, ne peut que retarder la marche des piétons. On débarqua. Les armes, les ballots qui renfermaient les provisions, furent répartis entre chacun des Noirs. Ce n'était pas là de quoi fatiguer ou embarrasser le personnel de l'expédition. De ce chef, il n'y aurait aucune cause de retard. Tout avait été réglé d'avance. Quand il faudrait faire halte, le campement pourrait être organisé en quelques minutes. Tout d'abord, Gilbert, aidé de Mars, s'occupa de cacher l'embarcation. Il importait qu'elle pût échapper aux regards, dans le cas où un parti de Floridiens ou de Séminoles viendrait visiter les rives du lac Washington. Il fallait que l'on fût assuré de la retrouver au retour pour redescendre le cours du Saint-John. Sous la ramure retombante des arbres, de la rive, entre les roseaux gigantesques qui la défendent, on put aisément ménager une place à l'embarcation, dont le mât avait été préalablement couché. Et elle était si bien enfouie sous l'épaisse verdure, qu'il eût été impossible de l'apercevoir du haut des berges. Il en était de même, sans doute, d'une autre barque que Gilbert aurait eu grand intérêt à retrouver. C'était celle qui avait amené Dy et Zermah au lac Washington. Évidemment, vu l'innavigabilité des eaux, Texar avait dû l'abandonner aux environs de cet entonnoir par lequel le lac se déverse dans le fleuve. Ce que James Burbank était forcé de faire alors, l'Espagnol devait l'avoir fait aussi. C'est pourquoi on entreprit de minutieuses recherches pendant les dernières heures du jour, afin de retrouver cette embarcation. C'eût été là un précieux indice, et la preuve que Texar avait suivi le fleuve jusqu'au lac Washington. Les recherches furent vaines. L'embarcation ne put être découverte, soit que les investigations n'eussent pas été portées assez loin, soit que l'Espagnol l'eût détruite, dans la pensée qu'il n'aurait plus à s'en servir, s'il était parti sans esprit de retour. Combien le voyage avait dû être pénible entre le lac Washington et les Everglades! Plus de fleuve pour épargner de si longues fatigues à une femme, et à une enfant. Dy, portée dans les bras de la métisse, Zermah, forcée de suivre des hommes accoutumés à de pareilles marches à travers cette contrée difficile, les insultes, les violences, les coups qui ne lui étaient pas épargnés pour hâter son pas, les chutes dont elle essayait de préserver la petite fille sans songer à elle-même, tous eurent dans l'esprit la vision de ces lamentables scènes. Mars se représentait sa femme exposée à tant de souffrances, il pâlissait de colère, et ces mots s'échappaient alors de sa bouche: «Je tuerai Texar!» Que n'était-il déjà à l'île Carneral, en présence du misérable, dont les abominables machinations avaient tant fait souffrir la famille Burbank, et qui lui avait enlevé Zermah, sa femme! Le campement avait été établi à l'extrémité du petit cap qui se projette hors de l'angle nord du lac. Il n'eût pas été prudent de s'engager, au milieu de la nuit, à travers un territoire inconnu, sur lequel le champ de vue était nécessairement très restreint. Aussi, après délibération, fut-il décidé que l'on attendrait les premières lueurs de l'aube avant de se remettre en marche. Le risque de s'égarer sous ces épaisses forêts était trop grand pour que l'on voulût s'y exposer. Nul incident, du reste, pendant la nuit. À quatre heures, au moment où montait le petit jour, le signal du départ fut donné. La moitié du personnel devait suffire à porter les ballots de vivres et les effets de campement. Les noirs pourraient donc se relayer entre eux. Tous, maîtres et serviteurs, étaient armés de carabines Minié, qui se chargent d'une balle et de quatre chevrotines, et de ces revolvers Colt, dont l'usage s'était si répandu parmi les belligérants depuis le commencement de la guerre de Sécession. Dans ces conditions, on pouvait résister sans désavantage à une soixantaine de Séminoles, et même, s'il le fallait, attaquer Texar, fût-il entouré d'un pareil nombre de ses partisans. Il avait paru convenable, tant que cela serait possible, de côtoyer le Saint-John. Le fleuve coulait alors vers le sud, par conséquent dans la direction du lac Okee-cho-bee. C'était comme un fil tendu à travers le long labyrinthe des forêts. On pouvait le suivre sans s'exposer à commettre d'erreur. On le suivit. Ce fut assez facile. Sur la rive droite se dessinait une sorte de sentier -- véritable chemin de halage, qui aurait pu servir à remorquer quelque léger canot sur le haut cours du fleuve. On marcha d'un pas rapide, Gilbert et Mars en avant, James Burbank et Edward Carrol en arrière, le régisseur Perry au milieu du personnel des Noirs, qui se remplaçaient toutes les heures dans le transport des ballots. Avant de partir, un repas sommaire avait été pris. S'arrêter à midi pour dîner, à six heures du soir pour souper, camper, si l'obscurité ne permettait pas d'aller plus avant, se remettre en route, s'il paraissait possible de se diriger à travers la forêt: tel était le programme adopté et qui serait observé rigoureusement. Tout d'abord, il fallut contourner la rive orientale du lac Washington -- rive assez plate et d'un sol presque mouvant. Les forêts reparurent alors. Ni comme étendue ni comme épaisseur, elles n'étaient ce qu'elles devaient être plus tard. Cela tenait à la nature même des essences qui les composaient. En effet, il n'y avait là que des futaies de campêches, à petites feuilles, à grappes jaunes, dont le coeur, de couleur brunâtre, est utilisé pour la teinture; puis, des ormes du Mexique, des guazumas, à bouquets blancs, employés à tant d'usages domestiques, et dont l'ombre guérit, dit-on, des rhumes les plus obstinés -- même les rhumes de cerveau. Çà et là poussaient aussi quelques groupes de quinquinas, qui ne sont ici que simples plantes arborescentes, au lieu de ces arbres magnifiques qu'ils forment au Pérou, leur pays natal. Enfin, par larges corbeilles, sans avoir jamais connu les soins de la culture savante, s'étalaient des plantes à couleurs vives, gentianes, amaryllis, asclépias, dont les fines houppes servent à la fabrication de certains tissus. Toutes, plantes et fleurs, suivant la remarque de l'un des explorateurs[4] les plus compétents de la Floride, «jaunes ou blanches en Europe, revêtent en Amérique les diverses nuances du rouge depuis le pourpre jusqu'au rosé le plus tendre.» Vers le soir, ces futaies disparurent pour faire place à la grande cyprière, qui s'étend jusqu'aux Everglades. Pendant cette journée, on avait fait une vingtaine de milles. Aussi Gilbert demanda-t-il si ses compagnons ne se sentaient pas trop fatigués. «Nous sommes prêts à repartir, monsieur Gilbert, dit l'un des Noirs, parlant au nom de ses camarades. -- Ne risquons-nous pas de nous égarer pendant la nuit? fit observer Edward Carrol. -- Nullement, répondit Mars, puisque nous continuerons à côtoyer le Saint-John. -- D'ailleurs, ajouta le jeune officier, la nuit sera claire. Le ciel est sans nuages. La lune, qui va se lever vers neuf heures, durera jusqu'au jour. En outre, la ramure des cyprières est peu épaisse, et l'obscurité y est moins profonde qu'en toute autre forêt.» On partit donc. Le lendemain matin, après avoir cheminé une partie de la nuit, la petite troupe s'arrêtait pour prendre son premier repas au pied d'un de ces gigantesques cyprès, qui se comptent par millions dans cette région de la Floride. Qui n'a pas exploré ces merveilles naturelles ne peut se les figurer. Qu'on imagine une prairie verdoyante, élevée à plus de cent pieds de hauteur, que supportent des fûts droits comme s'ils étaient faits au tour, et sur laquelle on aimerait à pouvoir marcher. Au-dessous le sol est mou et marécageux. L'eau séjourne incessamment sur un sol imperméable, où pullulent grenouilles, crapauds, lézards, scorpions, araignées, tortues, serpents, oiseaux aquatiques de toutes les espèces. Plus haut, tandis que les orioles -- sortes de loriots aux pennes dorées, passent comme des étoiles filantes, les écureuils se jouent dans les hautes branches, et les perroquets remplissent la forêt de leur assourdissant caquetage. En somme, curieuse contrée, mais difficile à parcourir. Il fallait donc étudier avec soin le terrain sur lequel on s'aventurait. Un piéton aurait pu s'enliser jusqu'aux aisselles dans les nombreuses fondrières. Cependant, avec quelque attention, et grâce à la clarté de la lune que tamisait le haut feuillage, on parvint à s'en tirer mieux que mal. Le fleuve permettait de se tenir en bonne direction. Et c'était fort heureux, car tous ces cyprès se ressemblent, troncs contournés, tordus, grimaçants, creusés à leur base, jetant de longues racines qui bossuent le sol, et se relevant à une hauteur de vingt pieds en fûts cylindriques. Ce sont de véritables manches de parapluie, à poignée rugueuse, dont la tige droite supporte une immense ombrelle verte, laquelle, à vrai dire, ne protège ni de la pluie ni du soleil. Ce fut sous l'abri de ces arbres que James Burbank et ses compagnons s'engagèrent un peu après le lever du jour. Le temps était magnifique. Nul orage à craindre, ce qui aurait pu changer le sol en un marais impraticable. Néanmoins il fallait choisir les passages, afin d'éviter les fondrières qui ne s'assèchent jamais. Fort heureusement, le long du Saint-John, dont la rive droite se trouve un peu en contre-haut, les difficultés devaient être moindres. À part le lit des ruisseaux qui se jettent dans le fleuve et que l'on devait contourner ou passer à gué, le retard fut sans importance. Pendant cette journée, on ne releva aucune trace qui indiquât la présence d'un parti de sudistes ou de Séminoles, aucun vestige non plus de Texar ni de ses compagnons. Il pouvait se faire que l'Espagnol eût suivi la rive gauche du fleuve. Ce ne serait point là un obstacle. Par une rive comme par l'autre, on allait aussi directement vers cette basse Floride, indiquée par le billet de Zermah. Le soir venu, James Burbank s'arrêta pendant six heures. Ensuite, le reste de la nuit s'écoula dans une marche rapide. Le cheminement se faisait en silence sous la cyprière endormie. Le dôme de feuillage ne se troublait d'aucun souffle. La lune, à demi rongée déjà, découpait en noir sur le sol le léger réseau de la ramure, dont le dessin s'agrandissait par la hauteur des arbres. Le fleuve murmurait à peine sur son lit d'une pente presque insensible. Nombre de bas-fonds émergeaient de sa surface, et il n'aurait pas été difficile de le traverser, si cela eût été nécessaire. Le lendemain, après une halte de deux heures, la petite troupe reprit, dans l'ordre adopté, la direction vers le sud. Toutefois, pendant cette journée, le fil conducteur, qui avait été suivi jusqu'alors, allait se rompre ou plutôt arriver au bout de son écheveau. En effet, le Saint-John, déjà réduit à un simple filet liquide, disparut sous un bouquet de quinquinas qui buvaient à sa source même. Au delà, la cyprière cachait l'horizon sur les trois quarts de son périmètre. En cet endroit, apparut un cimetière disposé, suivant la coutume indigène, pour des Noirs devenus chrétiens et restés dans la mort fidèles à la foi catholique. Çà et là, des croix modestes, les unes de pierre, les autres de bois, posées sur les renflements du sol, marquaient les tombes entre les arbres. Deux ou trois sépultures aériennes, que supportaient des branchages fixés au sol, berçaient au gré du vent quelque cadavre réduit à l'état de squelette. «L'existence d'un cimetière en ce lieu, fit observer Edward Carrol, pourrait bien indiquer la proximité d'un village ou hameau... -- Qui ne doit plus exister actuellement, répondit Gilbert, puisqu'on n'en trouve pas trace sur nos cartes. Ces disparitions de villages ne sont que trop fréquentes dans la Floride inférieure, soit que les habitants les aient abandonnés, soit qu'ils aient été détruits par les Indiens. -- Gilbert, dit James Burbank, maintenant que nous n'avons plus le Saint-John pour nous guider, comment procéderons-nous? -- La boussole nous donnera la direction, mon père, répondit le jeune officier. Quelles que soient l'étendue et l'épaisseur de la forêt, il est impossible de nous y perdre! -- Eh bien, en route, monsieur Gilbert! s'écria Mars, qui, pendant les haltes ne pouvait se tenir en place. En route, et que Dieu nous conduise!» Un demi-mille au delà du cimetière nègre, la petite troupe s'engagea sous le plafond de verdure, et, la boussole aidant, elle descendit presque directement vers le sud. Pendant la première partie de la journée, aucun incident à relater. Jusqu'alors, rien n'avait entravé cette campagne de recherches, en serait-il ainsi jusqu'à la fin? Atteindrait-on le but ou la famille Burbank serait-elle condamnée au désespoir? Ne pas retrouver la petite fille et Zermah, les savoir livrées à toutes les misères, exposées à tous les outrages, et ne pouvoir les y soustraire, c'eût été un supplice de tous les instants. Vers midi, on s'arrêta. Gilbert, tenant compte du chemin parcouru depuis le lac Washington, estimait que l'on se trouvait à cinquante milles du lac Okee-cho-bee. Huit jours s'étaient écoulés depuis le départ de Camdless-Bay, et plus de trois cents milles[5] avaient été enlevés avec une rapidité exceptionnelle. Il est vrai, le fleuve d'abord, presque jusqu'à sa source, la cyprière ensuite, n'avaient point présenté d'obstacles véritablement sérieux. En l'absence de ces grandes pluies qui auraient pu rendre innavigable le cours du Saint-John et détremper les terrains au delà, par ces belles nuits que la lune imprégnait d'une clarté superbe, tout avait favorisé le voyage et les voyageurs. À présent, une distance relativement courte les séparait de l'île Carneral. Entraînés comme ils l'étaient par huit jours d'efforts constants, ils espéraient avoir atteint leur but avant quarante- huit heures. Alors on toucherait au dénouement qu'il était impossible de prévoir. Cependant, si la bonne fortune les avait secondés jusqu'alors, James Burbank et ses compagnons, pendant la seconde partie de cette journée, purent craindre de se heurter à d'insurmontables difficultés. La marche avait été reprise dans les conditions habituelles, après le repas de midi. Rien de nouveau dans la nature du terrain, larges flaques d'eau et nombreuses fondrières à éviter, quelques ruisseaux qu'il fallait passer avec de l'eau jusqu'à mi-jambe. En somme, la route n'était que fort peu allongée par les écarts qu'elle imposait. Toutefois, vers quatre heures du soir, Mars s'arrêta soudain. Puis, lorsqu'il eût été rejoint par ses compagnons, il leur fit remarquer des traces de pas imprimées sur le sol. «Il ne peut être douteux, dit James Burbank, qu'une troupe d'hommes a récemment passé par ici. -- Et une troupe nombreuse, ajouta Edward Carrol. -- De quel côté viennent ces traces, vers quel côté se dirigent- elles? demanda Gilbert. Voilà ce qu'il est nécessaire de constater avant de prendre une résolution.» En effet, et ce fut fait avec soin. Pendant cinq cents yards dans l'est, on pouvait suivre les empreintes de pas qui se prolongeaient même bien au delà; mais il parut inutile de les relever plus loin. Ce qui était démontré par la direction de ces pas, c'est qu'une troupe, d'au moins cent cinquante à deux cents hommes, après avoir quitté le littoral de l'Atlantique, venait de traverser cette portion de la cyprière. Du côté de l'ouest, ces traces continuaient à se diriger vers le golfe du Mexique, traversant ainsi par une sécante la presqu'île floridienne, laquelle, à cette latitude, ne mesure pas deux cents milles de largeur. On put également observer que ce détachement, avant de reprendre sa marche dans la même direction, avait fait halte précisément à l'endroit que James Burbank et les siens occupaient alors. En outre, après avoir recommandé à leurs compagnons de se tenir prêts à toute alerte, Gilbert et Mars, s'étant portés pendant un quart de mille sur la gauche de la forêt, purent constater que ces empreintes prenaient franchement la route du sud. Lorsque tous deux furent de retour au campement, voici ce que dit Gilbert: «Nous sommes précédés par une troupe d'hommes qui suit exactement le chemin que nous suivons nous-mêmes depuis le lac Washington. Ce sont des gens armés, puisque nous avons trouvé les morceaux de cartouches qui leur ont servi à allumer leurs feux dont il ne reste plus que des charbons éteints. «Quels sont ces hommes? je l'ignore. Ce qui est certain, c'est qu'ils sont nombreux et qu'ils descendent vers les Everglades. -- Ne serait-ce point une troupe de Séminoles nomades? demanda Edward Carrol. -- Non, répondit Mars. La trace des pas indique nettement que ces hommes sont américains... -- Peut-être des soldats de la milice floridienne?... fit observer James Burbank. -- C'est à craindre, répondit Perry. Ils paraissent être en trop grand nombre pour appartenir au personnel de Texar... -- À moins que cet homme n'ait été rejoint par une bande de ses partisans, dit Edward Carrol. Dès lors, il ne serait pas surprenant qu'ils fussent là plusieurs centaines... -- Contre dix-sept!... répondit le régisseur. -- Eh! qu'importe! s'écria Gilbert. S'ils nous attaquent ou s'il faut les attaquer, pas un de nous ne reculera! -- Non!... Non!...» s'écrièrent les courageux compagnons du jeune officier. C'était là un entraînement bien naturel, sans doute. Et, cependant, à la réflexion, on devait comprendre tout ce qu'une pareille éventualité eût présenté de mauvaises chances. Toutefois, bien que cette pensée se présentât probablement à l'esprit de tous, elle ne diminua rien du courage de chacun. Mais, si près du but, rencontrer l'obstacle! Et quel obstacle! Un détachement de sudistes, peut-être des partisans de Texar, qui cherchaient à rejoindre l'Espagnol aux Everglades, afin d'y attendre le moment de reparaître dans le nord de la Floride! Oui! c'était là ce que l'on devait certainement craindre. Tous le sentaient. Aussi, après le premier mouvement d'enthousiasme, restaient-ils muets, pensifs, regardant leur jeune chef, se demandant quel ordre il allait leur donner. Gilbert, lui aussi, avait subi l'impression commune. Mais, redressant la tête: «En avant!» dit-il. X Rencontre Oui! il fallait aller en avant. Cependant, en présence d'éventualités redoutables, toutes les précautions devaient être prises. Il était indispensable d'éclairer la marche, de reconnaître les épaisseurs de la cyprière, de se tenir prêt à tout événement. Les armes furent donc visitées avec soin et mises en état de servir au premier signal. À la moindre alerte, les ballots déposés à terre, tous prendraient part à la défense. Quant à la disposition du personnel en marche, il ne serait pas modifié; Gilbert et Mars continueraient de rester à l'avant-garde, à une distance plus grande, afin de prévenir toute surprise. Chacun était prêt à faire, son devoir, bien que ces braves gens eussent visiblement le coeur serré depuis qu'un obstacle se dressait entre eux et le but qu'ils voulaient atteindre. Le pas n'avait point été ralenti. Toutefois, il avait paru prudent de ne pas suivre les traces toujours nettement indiquées. Mieux valait, s'il était possible, ne point se rencontrer avec le détachement qui s'avançait dans la direction des Everglades. Malheureusement, on reconnut bientôt que ce serait assez difficile. En effet, ce détachement n'allait pas en ligne directe. Les empreintes faisaient de nombreux crochets à droite, à gauche - - ce qui indiquait une certaine hésitation dans la marche. Néanmoins, leur direction générale était vers le sud. Encore un jour d'écoulé. Aucune rencontre n'avait obligé James Burbank à s'arrêter. Il avait cheminé d'un bon pas et gagnait évidemment sur la troupe qui s'aventurait à travers la cyprière. Cela se reconnaissait aux traces multiples qui, d'heure en heure, apparaissaient plus fraîches sur ce sol un peu plastique. Rien n'avait été plus aisé que de constater le nombre des haltes qui étaient faites, soit au moment des repas, -- et alors les empreintes se croisant, indiquaient des allées et venues en tous sens, -- soit lorsqu'il n'y avait eu qu'un temps d'arrêt, sans doute pour quelque délibération sur la route à suivre. Gilbert et Mars ne cessaient d'étudier ces marques avec une extrême attention. Comme elles pouvaient leur apprendre bien des choses, ils les observaient avec autant de soin que les Séminoles, si habiles à étudier les moindres indices sur les terrains qu'ils parcourent aux époques de chasse ou de guerre. Ce fut à la suite d'un de ces examens approfondis, que Gilbert put dire affirmativement. «Mon père, nous avons maintenant la certitude que ni Zermah ni ma soeur ne font partie de la troupe qui nous précède. Comme il n'y a aucune trace des pas d'un cheval sur le sol, si Zermah se trouvait là, il est évident qu'elle irait à pied en portant ma soeur dans ses bras, et ses vestiges seraient aisément reconnaissables, comme ceux de Dy pendant les haltes. Mais il n'existe pas une seule empreinte d'un pied de femme ou d'enfant. Quant à ce détachement, nul doute qu'il soit muni d'armes à feu. En maint endroit, on trouve des coups de crosse sur le sol. J'ai même remarqué ceci: c'est que ces crosses doivent être semblables à celles des fusils de la marine. Il est donc probable que les milices floridiennes avaient à leur disposition des armes de ce modèle, sans quoi ce serait inexplicable. En outre, et cela n'est malheureusement que trop certain, cette troupe est au moins dix fois plus nombreuse que la nôtre. Donc, il faut manoeuvrer avec une extrême prudence à mesure que l'on se rapproche d'elle!» Il n'y avait qu'à suivre les recommandations du jeune officier. C'est ce qui fut fait. Quant aux déductions qu'il tirait de la quantité et de la forme des empreintes, elles devaient être justes. Que la petite Dy ni Zermah ne fissent point partie de ce détachement, cela paraissait certain. De là, cette conclusion qu'on ne se trouvait pas sur la piste de l'Espagnol. Le personnel, venu de la Crique-Noire, ne pouvait être si important ni si bien armé. Donc, il ne semblait pas douteux qu'il y eût là une forte troupe de milices floridiennes se dirigeant vers les régions méridionales de la péninsule, et, par conséquent, sur les Everglades, où Texar était probablement arrivé depuis un ou deux jours. En somme, cette troupe, ainsi composée, était redoutable pour les compagnons de James Burbank. Le soir, on s'arrêta à la limite d'une étroite clairière. Elle avait dû être occupée quelques heures avant, ainsi que l'indiquaient, cette fois, des amas de cendres à peine refroidies, restes des feux qui avaient été allumés pour le campement. On prit alors le parti de ne se remettre en marche qu'après la chute du jour. La nuit serait obscure. Le ciel était nuageux. La lune, presque à son dernier quartier, ne devait se lever que fort tard. Cela permettrait de se rapprocher du détachement dans des conditions meilleures. Peut-être serait-il possible de le reconnaître, sans avoir été aperçu, de le tourner en se dissimulant sous les profondeurs de la forêt, de prendre les devants pour se porter vers le sud-est, de manière à le précéder au lac Okee-cho-bee et à l'île Carneral. La petite troupe, ayant toujours Mars et Gilbert en éclaireurs, partit vers huit heures et demie, et s'engagea silencieusement sous le dôme des arbres, au milieu d'une assez profonde obscurité. Pendant deux heures environ, tous cheminèrent ainsi, assourdissant le bruit de leurs pas pour ne point se trahir. Un peu après dix heures, James Burbank arrêta d'un mot le groupe de Noirs, en tête duquel il se trouvait avec le régisseur. Son fils et Mars venaient de se replier rapidement sur eux. Tous, immobiles, attendaient l'explication de cette brusque retraite. Cette explication fut bientôt donnée. «Qu'y a-t-il?... demanda James Burbank. Qu'avez-vous aperçu, Mars et toi?... -- Un campement établi sous les arbres et dont les feux sont encore très visibles. -- Loin d'ici?... demanda Edward Carrol. -- À cent pas. -- Avez-vous pu reconnaître quels sont les gens qui occupent ce campement? -- Non, car les feux commencent à s'éteindre, répondit Gilbert. Mais je crois que nous ne nous sommes pas trompés en évaluant leur nombre à deux cent hommes! -- Dorment-ils, Gilbert? -- Oui, pour la plupart, non sans s'être gardés toutefois. Nous avons aperçu quelques sentinelles, le fusil à l'épaule, qui vont et viennent entre les cyprès. -- Que devons-nous faire? demanda Edward Carrol en s'adressant au jeune officier. -- Tout d'abord, répondit Gilbert, reconnaître, si c'est possible, quel peut être ce détachement, avant d'essayer de le tourner. -- Je suis prêt à aller en reconnaissance, dit Mars. -- Et moi, à vous accompagner, ajouta Perry. -- Non, j'irai, répondit Gilbert. Je ne puis m'en rapporter qu'à moi seul... -- Gilbert, dit James Burbank, il n'est pas un de nous qui ne demande à risquer sa vie dans l'intérêt commun. Mais, pour faire cette reconnaissance avec quelque chance de ne pas être aperçu, il faut être seul... -- C'est seul que j'irai. -- Non, mon fils, je te demande de rester avec nous, répondit M. Burbank. Mars suffira. -- Je suis prêt, mon maître!» Et Mars, sans en demander davantage, disparut dans l'ombre. En même temps, James Burbank et les siens se préparèrent pour résister à n'importe quelle attaque. Les ballots furent déposés à terre. Les porteurs reprirent leurs armes. Tous, le fusil à la main, se blottirent derrière les fûts de cyprès, de manière à se réunir en un instant, si un mouvement de concentration devenait nécessaire. De l'endroit que James Burbank occupait, on ne pouvait apercevoir le campement. Il fallait s'approcher d'une cinquantaine de pas pour que les feux, alors très affaiblis, devinssent visibles. De là, nécessité d'attendre que le métis fût de retour, avant de prendre le parti qu'exigeaient les circonstances. Très impatient, le jeune lieutenant s'était porté à quelques yards du lieu de halte. Mars s'avançait alors avec une extrême prudence, ne quittant l'abri d'un tronc d'arbre que pour un autre. Il s'approchait ainsi avec moins de risques d'être aperçu. Il espérait arriver assez près pour observer la disposition des lieux, reconnaître le nombre des hommes, et surtout à quel parti ils appartenaient. Cela ne laisserait pas d'être assez difficile. La nuit était sombre, et les feux ne donnaient plus aucune clarté. Pour réussir, il fallait se glisser jusqu'au campement. Or, Mars avait assez d'audace pour le faire, assez d'adresse pour tromper la vigilance des sentinelles qui étaient de garde. Cependant Mars gagnait du terrain. Afin de ne point être embarrassé, le cas échéant, il n'avait pris ni fusil ni revolver. Il n'était armé que d'une hache, car il convenait d'éviter toute détonation et de se défendre sans bruit. Bientôt le brave métis ne fut plus qu'à très courte distance de l'un des hommes de garde, lequel n'était lui-même qu'à sept ou huit yards du campement. Tout était silencieux. Évidemment fatigués par une longue marche, ces gens dormaient d'un profond sommeil. Seules, les sentinelles veillaient à leur poste avec plus ou moins de vigilance -- ce dont Mars ne tarda pas à s'apercevoir. En effet, si l'un des hommes, qu'il observait depuis quelques instants, était debout, il ne remuait plus. Son fusil reposait sur le sol. Accoté contre un cyprès, la tête basse, il semblait prêt à succomber au sommeil. Peut-être ne serait-il pas impossible de se glisser derrière lui et d'atteindre ainsi la limite du campement. Mars s'approchait lentement du factionnaire, lorsque le bruit d'une branche sèche qu'il venait de briser du pied, révéla soudain sa présence. Aussitôt l'homme se redressa, releva la tête, se pencha, regarda à droite, à gauche. Sans doute, il vit quelque chose de suspect, car il saisit son fusil et l'épaula... Avant qu'il eût fait feu, Mars avait arraché l'arme braquée sur sa poitrine et terrassé le factionnaire, après lui avoir appliqué sa large main sur la bouche, sans qu'il eût pu jeter un cri. Un instant après, cet homme était bâillonné, enlevé dans les bras du vigoureux métis, contre lequel il se défendait en vain, et rapidement emporté vers la clairière où se tenait James Burbank. Rien n'avait donné l'éveil aux autres sentinelles qui gardaient le campement, -- preuve qu'elles veillaient avec négligence. Quelques instants après, Mars arrivait avec son fardeau et le déposait aux pieds de son jeune maître. En un instant, le groupe des Noirs se fut resserré autour de James Burbank, de Gilbert, d'Edward Carrol, du régisseur Perry. L'homme, à demi suffoqué, n'aurait pu prononcer un seul mot, même sans bâillon. L'obscurité ne permettait ni de voir sa figure ni de reconnaître, à son vêtement, s'il faisait ou non partie de la milice floridienne. Mars lui enleva le mouchoir qui comprimait sa bouche, et il fallut attendre qu'il eût repris ses sens pour l'interroger. «À moi! s'écria-t-il enfin. -- Pas un cri! lui dit James Burbank en le contenant. Tu n'as rien à craindre de nous! -- Que me veut-on?... -- Que tu répondes franchement! -- Cela dépendra des questions que vous me ferez, répliqua cet homme qui venait de retrouver une certaine assurance. -- Avant tout, êtes-vous pour le Sud ou pour le Nord? -- Pour le Nord. -- Je suis prêt à répondre!» Ce fut Gilbert qui continua l'interrogatoire. «Combien d'hommes, demanda-t-il, compte le détachement qui est campé là-bas? -- Près de deux cents. -- Et il se dirige?... -- Vers les Everglades. -- Quel est son chef? -- Le capitaine Howick! -- Quoi! Le capitaine Howick, un des officiers du -Wasbah!- s'écria Gilbert. -- Lui-même! -- Ce détachement est donc composé de marins de l'escadre du commodore Dupont? -- Oui, fédéraux, nordistes, anti-esclavagistes, unionistes!» répondit l'homme, qui semblait tout fier d'énoncer ces diverses qualifications données au parti de la bonne cause. Ainsi, au lieu d'une troupe de milices floridiennes que James Burbank et les siens croyaient avoir devant eux, au lieu d'une bande des partisans de Texar, c'étaient des amis qui leur arrivaient, c'étaient des compagnons d'armes, dont le renfort venait si à propos! «Hurrah! hurrah!» s'écrièrent-ils avec une telle vigueur que tout le campement en fut réveillé. Presque aussitôt, des torches brillaient dans l'ombre. On se rejoignait, on se réunissait dans la clairière, et le capitaine Howick, avant toute explication, serrait la main du jeune lieutenant, qu'il ne s'attendait guère à trouver sur la route des Everglades. Les explications ne furent ni longues ni difficiles. «Mon capitaine, demanda Gilbert, pouvez-vous m'apprendre ce que vous venez faire dans la Basse-Floride? -- Mon cher Gilbert, répondit le capitaine Howick, nous y sommes envoyés en expédition par le commodore. -- Et vous venez?... -- De Mosquito-Inlet, d'où nous avons d'abord gagné New-Smyrna dans l'intérieur du comté. -- Je vous demanderai alors, mon capitaine, quel est le but de votre expédition? -- Elle a pour but de châtier une bande de partisans sudistes, qui ont attiré deux de nos chaloupes dans un guet-apens, et de venger la mort de nos braves camarades!» Et voici ce que raconta le capitaine Howick, -- ce que ne pouvait connaître James Burbank, car le fait s'était passé deux jours après son départ de Camdless-Bay. On n'a pas oublié que le commodore Dupont s'occupait alors d'organiser le blocus effectif du littoral. À cet effet, sa flottille battait la mer depuis l'île Anastasia, au-dessus de Saint-Augustine, jusqu'à l'ouvert du canal qui sépare les îles de Bahama du cap Sable, situé à la pointe méridionale de la Floride. Mais cela ne lui parut pas suffisant, et il résolut de traquer les embarcations sudistes jusque dans les petits cours d'eau de la péninsule. C'est dans ce but qu'une de ces expéditions, comprenant un détachement de marins et deux chaloupes de l'escadre, fut envoyée sous le commandement de deux officiers, qui, malgré leur personnel restreint, n'hésitèrent pas à se lancer sur les rivières du comté. Or, des bandes de sudistes surveillaient ces agissements des fédéraux. Ils laissèrent les chaloupes s'engager dans cette partie sauvage de la Floride, ce qui était une regrettable imprudence, puisque Indiens et milices occupaient cette région. Il en résulta ceci: c'est que les chaloupes furent attirées dans une embuscade du côté du lac Kissimmee, à quatre-vingts milles dans l'ouest du cap Malabar. Elles furent attaquées par de nombreux partisans, et là périrent, avec un certain nombre de matelots, les deux commandants qui dirigeaient cette funeste expédition. Les survivants ne regagnèrent Mosquito-Inlet que par miracle. Aussitôt le commodore Dupont ordonna de se mettre sans retard à la poursuite des milices floridiennes pour venger le massacre des fédéraux. Un détachement de deux cents marins, sous les ordres du capitaine Howick, fut donc débarqué près de Mosquito-Inlet. Il eut bientôt atteint la petite ville de New-Smyrna, à quelques milles de la côte. Après avoir pris les renseignements qui lui étaient nécessaires, le capitaine Howick se mit en marche vers le sud- ouest. En effet, c'était aux Everglades, où il comptait rencontrer le parti auquel on attribuait le guet-apens de Kissimmee, qu'il conduisait son détachement, et il ne s'en trouvait plus qu'à une assez courte distance. Tel était le fait qu'ignoraient James Burbank et ses compagnons, au moment où ils venaient d'être rejoints par le capitaine Howick dans cette partie de la cyprière. Alors demandes et réponses de s'échanger rapidement entre le capitaine et le lieutenant à propos de tout ce qui pouvait les intéresser dans le présent et pour l'avenir. «Tout d'abord, dit Gilbert, apprenez que, nous aussi, nous marchons vers les Everglades. -- Vous aussi? répondit l'officier, très surpris de cette communication. Qu'allez-vous y faire? -- Poursuivre des coquins, mon capitaine, et les punir comme ceux que vous allez châtier! -- Quels sont ces coquins? -- Avant de vous répondre, mon capitaine, demanda Gilbert, permettez-moi de vous poser une question. Depuis quand avez-vous quitté New-Smyrna avec vos hommes? -- Depuis huit jours. -- Et vous n'avez rencontré aucun parti sudiste dans l'intérieur du comté? -- Aucun, mon cher Gilbert, répondit le capitaine Howick. Mais nous savons de source sure que certains détachements des milices se sont réfugiés dans la Basse-Floride. -- Quel est donc le chef de ce détachement que vous poursuivez? Le connaissez-vous? 1 ' - - - - - 2 , . 3 4 « ! ' , , ' , 5 ' ' 6 . 7 8 - - , , - 9 - ? 10 11 - - , . 12 13 - - ' 14 , . 15 16 - - , , - ? 17 - ' 18 - ? . - 19 , , 20 ' ' ' 21 ? - , ' 22 ' ? 23 ' . - - ' - ? 24 25 - - , » , . 26 27 , ' . 28 29 . , 30 ' . 31 32 ' , 33 . 34 35 , , 36 ' ' . 37 ' . , 38 ' , 39 , 40 . ' 41 , 42 ' . 43 44 , ' ' 45 , , 46 , ' ' . 47 , - - - - 48 ' , ' , 49 , , , . 50 ' , ' 51 . ' , , 52 , 53 54 ' . , , 55 , 56 , 57 . 58 59 ' . , 60 . 61 , 62 , ' ' . , , 63 64 - . 65 , ' ' 66 - . 67 68 ' - - 69 , - - - ' 70 . 71 - , 72 73 . 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