pas davantage. Mais que je l'aie fait, c'est autre chose! Y a-t-il
un témoin qui m'ait vu?...
-- Oui», répondit le colonel Gardner.
Et aussitôt il pria Alice Stannard de vouloir bien faire sa
déposition sous serment.
Miss Alice raconta alors ce qui s'était passé à la crique Marino,
non sans que l'émotion lui coupât plusieurs fois la parole. Elle
fut absolument affirmative sur le fait incriminé. En sortant du
tunnel, Mme Burbank et elle avaient entendu un nom crié par
Zermah, et ce nom, c'était celui de Texar. Toutes deux, après
avoir heurté les cadavres des Noirs assassinés, s'étaient
précipitées vers la rive du fleuve. Deux embarcations s'en
éloignaient, l'une qui entraînait les victimes, l'autre sur
laquelle Texar se tenait debout à l'arrière. Et, dans un reflet
que l'incendie des chantiers de Camdless-Bay étendait jusqu'au
Saint-John, Miss Alice avait parfaitement reconnu l'Espagnol.
«Vous le jurez? dit le colonel Gardner.
-- Je le jure!» répondit la jeune fille.
Après une déclaration aussi précise, il ne pouvait plus y avoir
aucun doute possible sur la culpabilité de Texar. Et, cependant,
James Burbank, ses amis, ainsi que tout l'auditoire, purent
observer que l'accusé n'avait rien perdu de son assurance
habituelle.
«Texar, qu'avez-vous à répondre à cette déposition? demanda le
président du conseil.
-- Ceci, répliqua l'Espagnol. Je n'ai point la pensée d'accuser
Miss Alice Stannard de faux témoignage. Je ne l'accuserai pas
davantage de servir les haines de la famille Burbank, en affirmant
sous serment que je suis l'auteur d'un enlèvement dont je n'ai
entendu parler qu'après mon arrestation. Seulement, j'affirme
qu'elle se trompe quand elle dit m'avoir vu, debout, sur l'une des
embarcations qui s'éloignaient de la crique Marino.
-- Cependant, reprit le colonel Gardner, si Miss Alice Stannard
peut s'être trompée sur ce point, elle ne peut se tromper en
disant qu'elle a entendu Zermah crier: À moi... c'est Texar!
-- Eh bien, répondit l'Espagnol, si ce n'est pas Miss Alice
Stannard qui s'est trompée, c'est Zermah, voilà tout.
-- Zermah aurait crié: c'est Texar! et ce ne serait pas vous qui
auriez été présent au moment du rapt?
-- Il le faut bien, puisque je n'étais pas dans l'embarcation, et
que je ne suis pas même venu à la crique Marino.
-- Il s'agit de le prouver.
-- Quoique ce ne soit pas à moi de faire la preuve, mais à ceux
qui m'accusent, rien ne sera plus facile.
-- Encore un alibi?... dit le colonel Gardner.
-- Encore!» répondit froidement Texar.
À cette réponse, il se produisit dans le public un mouvement
d'ironie, un murmure de doute, qui n'était rien moins que
favorable à l'accusé.
«Texar, demanda le colonel Gardner, puisque vous arguez d'un
nouvel alibi, pouvez-vous l'établir?
-- Facilement, répondit l'Espagnol, et, pour cela, il me suffira
de vous adresser une question, colonel?
-- Parlez.
-- Colonel Gardner, ne commandiez-vous pas les troupes de
débarquement lors de la prise de Fernandina et du fort Clinch par
les fédéraux?
-- En effet.
-- Vous n'avez point oublié, sans doute, qu'un train, fuyant vers
Cedar-Keys, a été attaqué par la canonnière -Ottawa -sur le pont
qui relie l'île Amélia au continent?
-- Parfaitement.
-- Or, le wagon de queue de ce train étant resté en détresse sur
le pont, un détachement des troupes fédérales s'empara de tous les
fugitifs qu'il renfermait, et ces prisonniers, dont on prit les
noms et le signalement, ne recouvrèrent leur liberté que quarante-
huit heures plus tard.
-- Je le sais, répondit le colonel Gardner.
-- Eh bien, j'étais parmi ces prisonniers.
-- Vous?
-- Moi!»
Un nouveau murmure, plus désapprobateur encore, accueillit cette
déclaration si inattendue.
«Donc, reprit Texar, puisque ces prisonniers ont été gardés à vue
du 2 au 4 mars, et que l'envahissement de la plantation comme
l'enlèvement qui m'est reproché, ont eu lieu dans la nuit du 3
mars, il est matériellement impossible que j'en sois l'auteur.
Donc, Alice Stannard ne peut avoir entendu Zermah crier mon nom.
Donc, elle ne peut m'avoir vu sur l'embarcation qui s'éloignait de
la crique Marino, puisque, en ce moment, j'étais détenu par les
autorités fédérales!
-- Cela est faux! s'écria James Burbank. Cela ne peut pas être!...
-- Et moi, ajouta Miss Alice, je jure que j'ai vu cet homme, et
que je l'ai reconnu!
-- Consultez les pièces», se contenta de répondre Texar.
Le colonel Gardner fit chercher parmi les pièces, mises à la
disposition du commodore Dupont à Saint-Augustine, celle qui
concernait les prisonniers faits le jour de la prise de Fernandina
dans le train de Cedar-Keys. On la lui apporta, et il dut
constater, en effet, que le nom de Texar s'y trouvait avec son
signalement.
Il n'y avait donc plus de doute. L'Espagnol ne pouvait être accusé
de ce rapt. Miss Alice se trompait, en affirmant le reconnaître.
Il n'avait pu être, ce soir-là, à la crique Marino. Son absence de
Jacksonville, pendant quarante-huit heures, s'expliquait tout
naturellement: il était alors prisonnier à bord de l'un des
bâtiments de l'escadre.
Ainsi, cette fois encore, un indiscutable alibi, appuyé sur une
pièce officielle, venait innocenter Texar du crime dont on
l'accusait. C'était à se demander, vraiment, si, dans les diverses
plaintes antérieurement portées contre lui, il n'y avait pas eu
erreur manifeste, ainsi qu'il fallait bien le reconnaître
aujourd'hui pour cette double affaire de Camdless-Bay et de la
crique Marino.
James Burbank, Gilbert, Mars, Miss Alice, furent accablés par le
dénouement de ce procès. Texar leur échappait encore, et, avec
lui, toute chance de jamais apprendre ce qu'étaient devenues Dy et
Zermah.
En présence de l'alibi invoqué par l'accusé, le jugement du
Conseil de guerre ne pouvait être douteux. Texar fut renvoyé des
fins de la plainte portée contre lui, sur les deux chefs de
pillage et d'enlèvement. Il sortit donc de la salle d'audience, la
tête haute, au milieu des bruyants hurrahs de ses amis.
Le soir même, l'Espagnol avait quitté Saint-Augustine, et nul
n'aurait pu dire en quelle région de la Floride il était allé
reprendre sa mystérieuse vie d'aventure.
VII
Derniers mots et dernier soupir
Ce jour même, 17 mars, James et Gilbert Burbank, M. Stannard et sa
fille, rentraient avec le mari de Zermah à la plantation de
Camdless-Bay.
On ne put cacher la vérité à Mme Burbank. La malheureuse mère en
reçut un nouveau coup, qui pouvait être mortel dans l'état de
faiblesse où elle se trouvait.
Cette dernière tentative pour connaître le sort de l'enfant
n'avait pas abouti. Texar s'était refusé à répondre. Et comment
l'y eût-on obligé, puisqu'il prétendait ne point être l'auteur de
l'enlèvement? Non seulement il le prétendait, mais, par un alibi
non moins inexplicable que les précédents, il prouvait qu'il
n'avait pu être à la crique Marino au moment où s'accomplissait le
crime. Puisqu'il avait été absous de l'accusation lancée contre
lui, il n'y avait plus à lui donner le choix entre une peine et un
aveu qui aurait pu mettre sur la trace de ses victimes.
«Mais, si ce n'est pas Texar, répétait Gilbert, qui donc est
coupable de ce crime?
-- Il a pu être exécuté par des gens à lui, répondit M. Stannard,
et sans qu'il ait été présent!
-- Ce serait la seule explication à donner, répliquait Edward
Carrol.
-- Non, mon père, non, monsieur Carrol! affirmait Miss Alice.
Texar était dans l'embarcation qui entraînait notre pauvre petite
Dy! Je l'ai vu... je l'ai reconnu, au moment où Zermah jetait son
nom dans un dernier appel!... Je l'ai vu... je l'ai vu!»
Que répondre à la déclaration si formelle de la jeune fille?
Aucune erreur de sa part n'était possible, répétait-elle à Castle-
House, comme elle l'avait juré devant le Conseil de guerre. Et
pourtant, si elle ne se trompait pas, comment l'Espagnol pouvait-
il se trouver à ce moment parmi les prisonniers de Fernandina,
détenus à bord de l'un des bâtiments de l'escadre du commodore
Dupont?
C'était inexplicable. Toutefois, si les autres pouvaient avoir un
doute quelconque, Mars, lui, n'en avait pas. Il ne cherchait pas à
comprendre ce qui paraissait être incompréhensible. Il était
résolu à se jeter sur la piste de Texar, et, s'il le retrouvait,
il saurait bien lui faire avouer son secret, dût-il le lui
arracher par la torture!
«Tu as raison, Mars, répondit Gilbert. Mais il faut, au besoin, se
passer de ce misérable, puisqu'on ignore ce qu'il est devenu!...
Il faut reprendre nos recherches!... Je suis autorisé à rester à
Camdless-Bay tout le temps qui sera nécessaire, et dès demain...
-- Oui, monsieur Gilbert, dès demain!» répondit Mars.
Et le métis regagna sa chambre, où il put donner un libre cours à
sa douleur comme à sa colère.
Le lendemain, Gilbert et Mars firent leurs préparatifs de départ.
Ils voulaient consacrer cette journée à fouiller avec plus de soin
les moindres criques et les plus petits îlots, en amont de
Camdless-Bay et sur les deux rives du Saint-John.
Pendant leur absence, James Burbank et Edward Carrol allaient
prendre leurs dispositions pour entreprendre une campagne plus
complète. Vivres, munitions, moyens de transport, personnel, rien
ne serait négligé pour qu'elle pût être menée à bonne fin. S'il
fallait s'engager jusque dans les régions sauvages de la Basse-
Floride, au milieu des marécages du sud, à travers les Everglades,
on s'y engagerait. Il était impossible que Texar eût quitté le
territoire floridien. À remonter vers le nord, il aurait trouvé la
barrière de troupes fédérales qui stationnaient sur la frontière
de la Géorgie. À tenter de fuir par mer, il ne l'aurait pu qu'en
essayant de franchir le détroit de Bahama, afin de chercher asile
dans les Lucayes anglaises. Or, les navires du commodore Dupont
occupaient les passes depuis Mosquito-Inlet jusqu'à l'entrée de ce
détroit. Les chaloupes exerçaient un blocus effectif sur le
littoral. De ce côté, aucune chance d'évasion ne s'offrait à
l'Espagnol. Il devait être en Floride, caché sans doute là où,
depuis quinze jours, ses victimes étaient gardées par l'Indien
Squambô. L'expédition projetée par James Burbank aurait donc pour
but de rechercher ses traces sur tout le territoire floridien.
Du reste, ce territoire jouissait maintenant d'une tranquillité
complète, due à la présence des troupes nordistes et des bâtiments
qui en bloquaient la côte orientale.
Il va sans dire que le calme régnait également à Jacksonville. Les
anciens magistrats avaient repris leur place dans la municipalité.
Plus de citoyens emprisonnés pour leurs opinions tièdes ou
contraires. Dispersion totale des partisans de Texar, qui, dès la
première heure, avaient pu s'enfuir à la suite des milices
floridiennes.
Au surplus, la guerre de Sécession se continuait dans le centre
des États-Unis à l'avantage marqué des fédéraux. Le 18 et le 19,
la première division de l'armée du Potomac avait débarqué au fort
Monroe. Le 22, la seconde se préparait à quitter Alexandria pour
la même destination. Malgré le génie militaire de cet ancien
professeur de chimie, J. Jackson, désigné sous le nom de Stonewal
Jackson, le «mur de pierre», les sudistes allaient être battus,
dans quelques jours, au combat de Kernstown. Il n'y avait donc
actuellement rien à craindre d'un soulèvement de la Floride, qui
s'était toujours montrée un peu indifférente, on ne saurait trop
le signaler, aux passions du Nord et du Sud.
Dans ces conditions, le personnel de Camdless-Bay, dispersé après
l'envahissement de la plantation, avait pu rentrer peu à peu.
Depuis la prise de Jacksonville, les arrêtés de Texar et de son
Comité, relatifs à l'expulsion des esclaves affranchis, n'avaient
plus aucune valeur. À cette date du 17 mars, la plupart des
familles de Noirs, revenues sur le domaine, s'occupaient déjà de
relever les baraccons. En même temps, de nombreux ouvriers
déblayaient les ruines des chantiers et des scieries, afin de
rétablir l'exploitation régulière des produits de Camdless-Bay.
Perry et les sous-régisseurs y déployaient une grande activité
sous la direction d'Edward Carrol. Si James Burbank lui laissait
le soin de tout réorganiser, c'est qu'il avait, lui, une autre
tâche à remplir -- celle de retrouver son enfant. Aussi, en
prévision d'une campagne prochaine, réunissait-il tous les
éléments de son expédition. Un détachement de douze Noirs
affranchis, choisis parmi les plus dévoués de la plantation,
furent désignés pour l'accompagner dans ses recherches. On peut
être sûr que ces braves gens s'y appliqueraient de coeur et d'âme.
Restait donc à décider comment l'expédition serait conduite. À ce
sujet, il y avait lieu d'hésiter. En effet, sur quelle partie du
territoire les recherches seraient-elles d'abord dirigées? Cette
question devait évidemment primer toutes les autres.
Une circonstance inespérée, due uniquement au hasard, allait
indiquer avec une certaine précision quelle piste il convenait de
suivre au début de la campagne.
Le 19, Gilbert et Mars, partis dès le matin de Castle-House,
remontaient rapidement le Saint-John dans une des plus légères
embarcations de Camdless-Bay. Aucun des Noirs de la plantation ne
les accompagnait pendant ces explorations qu'ils recommençaient
chaque jour sur les deux berges du fleuve. Ils tenaient à opérer
aussi secrètement que possible, afin de ne point donner l'éveil
aux espions qui pouvaient surveiller les abords de Castle-House
par ordre de Texar.
Ce jour-là, tous deux se glissaient le long de la rive gauche.
Leur canot, s'introduisant à travers les grandes herbes, derrière
les îlots détachés par la violence des eaux à l'époque des fortes
marées d'équinoxe, ne courait aucun risque d'être aperçu. Pour des
embarcations naviguant dans le lit du fleuve, il n'eût même pas
été visible. Pas davantage de la berge elle-même, dont la hauteur
le mettait à l'abri des regards de quiconque se fût aventuré sous
son fouillis de verdure.
Il s'agissait, ce jour-là, de reconnaître les criques et les rios
les plus secrets que les comtés de Duval et de Putnam déversent
dans le Saint-John.
Jusqu'au hameau de Mandarin, l'aspect du fleuve est presque
marécageux. À mer haute, les eaux s'étendent sur ces rives,
extrêmement basses, qui ne découvrent qu'à mi-marée, lorsque le
jusant est suffisamment établi pour ramener le Saint-John à son
étiage normal. Sur la rive droite, toutefois, le niveau du sol est
plus en relief. Les champs de maïs y sont à l'abri de ces
inondations périodiques qui n'auraient permis aucune culture. On
peut même donner le nom de coteau à cet emplacement où s'étagent
les quelques maisons de Mandarin, et qui se termine par un cap
projeté jusqu'au milieu du chenal.
Au delà, de nombreuses îles occupent le lit plus rétréci du
fleuve, et c'est en reflétant les panaches blanchâtres de leurs
magnifiques magnoliers que les eaux, divisées en trois bras,
montent avec le flux ou descendent avec le reflux -- ce dont le
service de la batellerie peut profiter deux fois par vingt-quatre
heures.
Après s'être engagés dans le bras de l'ouest, Gilbert et Mars
fouillaient les moindres interstices de la berge. Ils cherchaient
si quelque embouchure de rio ne s'ouvrait pas sous le branchage
des tulipiers, afin d'en suivre les sinuosités jusque dans
l'intérieur. Là on ne voyait déjà plus les vastes marécages du bas
fleuve. C'étaient des vallons hérissés de fougères arborescentes
et de liquidambars dont les premières floraisons, mélangées aux
guirlandes de serpentaires et d'aristoloches, imprégnaient l'air
de parfums pénétrants. Mais, en ces différents endroits, les rios
ne présentaient aucune profondeur. Ils ne s'échappaient que sous
la forme de filets d'eau, impropres même à la navigation d'un
squif, et le jusant les laissait bientôt à sec. Aucune cabane sur
leur bord. À peine quelques huttes de chasseurs, vides alors, et
qui ne paraissaient pas avoir été récemment occupées. Parfois, à
défaut d'êtres humains, on eût pu croire que divers animaux y
avaient établi leur domicile habituel. Aboiements de chiens,
miaulements de chats, coassements de grenouilles, sifflements de
reptiles, glapissements de renards, ces bruits variés frappaient
tout d'abord l'oreille. Cependant, il n'y avait là ni renards, ni
chats, ni grenouilles, ni chiens, ni serpents. Ce n'étaient que
les cris d'imitation de l'oiseau-chat, sorte de grive brunâtre,
noire de tête, rouge-orange de croupion, que l'approche du canot
faisait partir à tire d'aile.
Il était environ trois heures après-midi. À ce moment, la légère
embarcation donnait de l'avant sous un sombre fouillis de
gigantesques roseaux, lorsqu'un violent coup de la gaffe,
manoeuvrée par Mars, lui fit franchir une barrière de verdure qui
semblait être impénétrable. Au delà s'arrondissait une sorte
d'entaille, d'un demi-acre d'étendue, dont les eaux, abritées sous
l'épais dôme des tulipiers, ne devaient jamais s'être échauffées
aux rayons du soleil.
«Voilà un étang que je ne connaissais pas, dit Mars, qui se
redressait afin d'observer la disposition des berges au delà de
l'entaille.
-- Visitons-le, répondit Gilbert. Il doit communiquer avec le
chapelet des lagons, creusés à travers cette lagune. Peut-être
sont-ils alimentés par un rio, qui nous permettrait de remonter à
l'intérieur du territoire?
-- En effet, monsieur Gilbert, répondit Mars, et j'aperçois
l'ouverture d'une passe dans le nord-ouest de nous.
-- Pourrais-tu dire, demanda le jeune officier, en quel endroit
nous sommes?
-- Au juste, non, répondit Mars, à moins que ce ne soit cette
lagune qu'on appelle la Crique-Noire. Pourtant, je croyais, comme
tous les gens du pays, qu'il était impossible d'y pénétrer et
qu'elle n'avait aucune communication avec le Saint-John.
-- Est-ce qu'il n'existait pas autrefois, dans cette crique, un
fortin élevé contre les Séminoles?
-- Oui, monsieur Gilbert. Mais, depuis bien des années déjà,
l'entrée de la crique s'est fermée sur le fleuve, et le fortin a
été abandonné. Pour mon compte, je n'y suis jamais allé, et,
maintenant, il ne doit plus en rester que des ruines.
-- Essayons de l'atteindre, dit Gilbert.
-- Essayons, répondit Mars, quoique ce soit probablement bien
difficile. L'eau ne tardera pas à disparaître, et le marécage ne
nous offrira pas un sol assez résistant pour y marcher.
-- Évidemment, Mars. Aussi, tant qu'il y aura assez d'eau,
devrons-nous rester dans l'embarcation.
-- Ne perdons pas un instant, monsieur Gilbert. Il est déjà trois
heures, et la nuit viendra vite sous ces arbres.»
C'était la Crique-Noire, en effet, dans laquelle Gilbert et Mars
venaient de pénétrer, grâce à ce coup de gaffe, qui avait lancé
leur embarcation à travers la barrière de roseaux. On le sait,
cette lagune n'était praticable que pour de légers squifs,
semblables à celui dont se servait habituellement Squambô, lorsque
son maître ou lui s'aventurait sur le cours du Saint-John.
D'ailleurs, pour arriver au blockhaus, situé vers le milieu de
cette crique, à travers l'inextricable lacis des îlots et des
passes, il fallait être familiarisé avec leurs mille détours, et,
depuis de longues années, personne ne s'y était jamais hasardé. On
ne croyait même plus à l'existence du fortin. De là, sécurité
complète pour l'étrange et malfaisant personnage qui en avait fait
son repaire habituel. De là, le mystère absolu qui entourait
l'existence privée de Texar.
Il eût fallu le fil d'Ariane pour se guider à travers ce
labyrinthe toujours obscur, même au moment où le soleil passait au
méridien. Toutefois, à défaut de ce fil, il se pouvait que le
hasard permît de découvrir l'îlot central de la Crique-Noire.
Ce fut donc à ce guide inconscient que durent s'abandonner Gilbert
et Mars. Lorsqu'ils eurent franchi la première entaille, ils
s'engagèrent à travers les canaux, dont les eaux grossissaient
alors avec la marée montante, même dans les plus étroits, lorsque
la navigation y semblait praticable. Ils allaient comme s'ils
eussent été entraînés par quelque pressentiment secret, sans se
demander de quelle façon ils pourraient revenir en arrière.
Puisque tout le comté devait être exploré par eux, il importait
que rien de cette lagune n'échappât à leur investigation.
Après une demi-heure d'efforts, à l'estime de Gilbert, le canot
devait s'être avancé d'un bon mille à travers la crique. Plus
d'une fois, arrêté par quelque infranchissable berge, il avait dû
se retirer d'une passe pour en suivre une autre. Nul doute,
pourtant, que la direction générale eût été vers l'ouest. Le jeune
officier ni Mars n'avaient encore essayé de prendre terre -- ce
qu'ils n'auraient pas fait sans difficulté, puisque le sol des
îlots était à peine élevé au-dessus de l'étiage moyen du fleuve.
Mieux valait ne pas quitter la légère embarcation, tant que le
manque d'eau n'arrêterait pas sa marche.
Cependant, ce n'était pas sans de grands efforts que Gilbert et
Mars avaient franchi ce mille. Si vigoureux qu'il fût, le métis
dut prendre un peu de repos. Mais il ne voulut le faire qu'au
moment où il eut atteint un îlot plus vaste et plus haut de
terrain, auquel arrivaient quelques rayons de lumière à travers la
trouée de ses arbres.
«Eh, voilà qui est singulier! dit-il.
-- Qu'y a-t-il?... demanda Gilbert.
-- Des traces de culture sur cet îlot», répondit Mars.
Tous deux débarquèrent et prirent pied sur une berge un peu moins
marécageuse.
Mars ne se trompait pas. Les traces de culture apparaissaient
visiblement; quelques ignames poussaient çà et là; le sol se
bossuait de quatre à cinq sillons, creusés de main d'homme; une
pioche abandonnée était encore fichée dans la terre.
«La crique est donc habitée?... demanda Gilbert.
-- Il faut le croire, répondit Mars, ou, tout au moins, est-elle
connue des quelques coureurs du pays, peut-être des Indiens
nomades, qui y font pousser quelques légumes.
-- Il ne serait pas impossible alors qu'ils eussent bâti des
habitations... des cabanes...
-- En effet, monsieur Gilbert, et, s'il s'en trouve une, nous
saurons bien la découvrir.»
Il y avait grand intérêt à savoir quelles sortes de gens pouvaient
fréquenter cette Crique-Noire, s'il s'agissait de chasseurs des
basses régions, qui s'y rendaient secrètement, ou de Séminoles,
dont les bandes fréquentent encore les marécages de la Floride.
Donc, sans songer au retour, Gilbert et Mars reprirent leur
embarcation, et s'enfoncèrent plus profondément à travers les
sinuosités de la crique. Il semblait qu'une sorte de pressentiment
les attirât vers ses plus sombres réduits. Leurs regards, faits à
l'obscurité relative que l'épaisse ramure entretenait à la surface
des îlots, se plongeaient en toutes directions. Tantôt, ils
croyaient apercevoir une habitation, et ce n'était qu'un rideau de
feuillage, tendu d'un tronc à l'autre. Tantôt ils se disaient:
«Voilà un homme, immobile, qui nous regarde!» et il n'y avait là
qu'une vieille souche bizarrement tordue, dont le profil
reproduisait quelque silhouette humaine. Ils écoutaient alors...
Peut-être ce qui ne leur arrivait pas aux yeux, arriverait-il à
leurs oreilles? Il suffisait du moindre bruit pour déceler la
présence d'un être vivant en cette région déserte.
Une demi-heure après leur première halte, tous deux étaient
arrivés près de l'îlot central. Le blockhaus en ruine s'y cachait
si complètement au plus épais du massif qu'ils n'en pouvaient rien
apercevoir. Il semblait même que la crique se terminait en cet
endroit, que les passes obstruées devenaient innavigables. Là,
encore une infranchissable barrière de halliers et de buissons se
dressait entre les derniers détours des canaux et les marécageuses
forêts, dont l'ensemble s'étend à travers le comté de Duval, sur
la gauche du Saint-John.
«Il me paraît impossible d'aller plus loin, dit Mars. L'eau
manque, monsieur Gilbert...
-- Et cependant, reprit le jeune officier, nous n'avons pu nous
tromper aux traces de culture. Des êtres humains fréquentent cette
crique. Peut-être y étaient-ils récemment? Peut-être y sont-ils
encore?...
-- Sans doute, reprit Mars, mais il faut profiter de ce qui reste
de jour pour regagner le Saint-John. La nuit commence à se faire,
l'obscurité sera bientôt profonde, et comment se reconnaître au
milieu de ces passes? Je crois, monsieur Gilbert, qu'il est
prudent de revenir sur nos pas, quitte à recommencer notre
exploration demain au point du jour. Retournons, comme d'habitude,
à Castle-House. Nous dirons ce que nous avons vu, nous
organiserons une reconnaissance plus complète de la Crique-Noire
dans de meilleures conditions...
-- Oui... il le faut, répondit Gilbert. Cependant, avant de
partir, j'aurais voulu...»
Gilbert était resté immobile, jetant un dernier regard sous les
arbres, et il allait donner l'ordre de repousser l'embarcation,
lorsqu'il arrêta Mars d'un geste.
Le métis suspendit aussitôt sa manoeuvre, et, debout, l'oreille
tendue, il écouta.
Un cri, ou plutôt une sorte de gémissement continu qu'on ne
pouvait confondre avec les bruits habituels de la forêt, se
faisait entendre. C'était comme une lamentation de désespoir, la
plainte d'un être humain -- plainte arrachée par de vives
souffrances. On eût dit le dernier appel d'une voix qui allait
s'éteindre.
«Un homme est là!... s'écria Gilbert. Il demande du secours!... Il
se meurt peut-être!
-- Oui! répondit Mars. Il faut aller à lui!... Il faut savoir qui
il est!... Débarquons!»
Ce fut fait en un instant. L'embarcation ayant été solidement
attachée à la berge, Gilbert et Mars sautèrent sur l'îlot et
s'enfoncèrent sous les arbres.
Là, encore, il y avait quelques traces sur des sentes frayées à
travers la futaie, même des pas d'hommes, dont les dernières
lueurs du jour laissaient apercevoir l'empreinte.
De temps en temps, Mars et Gilbert s'arrêtaient. Ils écoutaient.
Les plaintes se faisaient-elles encore entendre? C'était sur
elles, sur elles seules, qu'ils pouvaient se guider.
Tous deux les entendirent de nouveau, très rapprochées cette fois.
Malgré l'obscurité qui devenait de plus en plus profonde, il ne
serait sans doute pas impossible d'arriver à l'endroit d'où elles
partaient.
Soudain un cri plus douloureux retentit. Il n'y avait pas à se
tromper sur la direction à suivre. En quelques pas, Gilbert et
Mars eurent franchi un épais hallier, et ils se trouvèrent en
présence d'un homme, étendu près d'une palissade, qui râlait déjà.
Frappé d'un coup de couteau à la poitrine, un flot de sang
inondait ce malheureux. Les derniers souffles s'exhalaient de ses
lèvres. Il n'avait plus que quelques instants à vivre.
Gilbert et Mars s'étaient penchés sur lui. Il rouvrit les yeux,
mais essaya vainement de répondre aux questions qui lui furent
faites.
«Il faut le voir, cet homme! s'écria Gilbert. Une torche... une
branche enflammée!»
Mars avait déjà arraché la branche d'un des arbres résineux qui
poussaient en grand nombre sur l'îlot. Il l'enflamma au moyen
d'une allumette, et sa lueur fuligineuse jeta quelque clarté dans
l'ombre.
Gilbert s'agenouilla près du mourant. C'était un noir, un esclave,
jeune encore. Sa chemise écartée laissait voir un trou béant à sa
poitrine dont le sang s'échappait. La blessure devait être
mortelle, le coup de couteau ayant traversé le poumon.
«Qui es-tu?... Qui es-tu?» demanda Gilbert.
Nulle réponse.
«Qui t'a frappé?»
L'esclave ne pouvait plus proférer une seule parole.
Cependant Mars agitait la branche, afin de reconnaître le lieu où
ce meurtre avait été commis.
Il aperçut alors la palissade, et, à travers la poterne
entrouverte, la silhouette indécise du blockhaus. C'était, en
effet, le fortin de la Crique-Noire dont on ne connaissait même
plus l'existence dans cette partie du comté de Duval.
«Le fortin!» s'écria Mars.
Et, laissant son maître près du pauvre Noir qui agonisait, il
s'élança à travers la poterne.
En un instant, Mars eut parcouru l'intérieur du blockhaus, il eut
visité les chambres qui s'ouvraient de part et d'autre sur le
réduit central. Dans l'une, il trouva un reste de feu qui fumait
encore. Le fortin avait donc été récemment occupé. Mais à quelle
sorte de gens, Floridiens ou Séminoles, avait-il pu servir de
retraite? Il fallait à tout prix l'apprendre, et de ce blessé qui
se mourait. Il fallait savoir quels étaient ses meurtriers, dont
la fuite ne devait dater que de quelques heures.
Mars sortit du blockhaus, il fit le tour de la palissade à
l'intérieur de l'enclos, il promena sa torche sous les arbres...
Personne! Si Gilbert et lui fussent arrivés dans la matinée, peut-
être auraient-ils trouvé ceux qui habitaient ce fortin. À présent,
il était trop tard.
Le métis revint alors près de son maître et lui apprit qu'ils
étaient au blockhaus de la Crique-Noire.
«Cet homme a-t-il pu répondre? lui demanda-t-il.
-- Non... répondit Gilbert. Il n'a plus sa connaissance, et je
doute qu'il puisse la retrouver!
-- Essayons, monsieur Gilbert, répondit Mars. Il y a là un secret
qu'il importe de connaître, et que personne ne pourra plus dire
lorsque cet infortuné sera mort!
-- Oui, Mars! Transportons-le dans le fortin... Là, peut-être
reviendra-t-il à lui... Nous ne pouvons le laisser expirer sur
cette berge!...
-- Prenez la torche, monsieur Gilbert, répondit Mars. Moi j'aurai
la force de le porter.»
Gilbert saisit la résine enflammée. Le métis souleva dans ses bras
ce corps, qui n'était plus qu'une masse inerte, gravit les degrés
de la poterne, pénétra par l'embrasure qui donnait accès dans
l'enclos, et déposa son fardeau dans une des chambres du réduit.
Le mourant fut placé sur une couche d'herbes. Mars, prenant alors
sa gourde, l'introduisit entre ses lèvres.
Le coeur du malheureux battait encore, quoique bien faiblement et
à de longs intervalles. La vie allait lui manquer... Son secret ne
lui échapperait-il donc pas avant son dernier souffle?
Ces quelques gouttes d'eau-de-vie semblèrent le ranimer un peu.
Ses yeux se rouvrirent. Ils se fixèrent sur Mars et Gilbert, qui
essayaient de le disputer à la mort.
Il voulut parler... Quelques sons vagues s'échappèrent de sa
bouche, un nom peut-être!
«Parle!... parle!...» s'écriait Mars.
La surexcitation du métis était vraiment inexplicable, comme si la
tâche, à laquelle il avait voué toute sa vie, eût dépendu des
dernières paroles de ce mourant!
Le jeune esclave essayait vainement de prononcer quelques
paroles... Il n'en avait plus la force...
En ce moment, Mars sentit qu'un morceau de papier était placé dans
la poche de sa veste.
Se saisir de ce papier, l'ouvrir, le lire à la lueur de la résine,
cela fut fait en un instant.
Quelques mots y étaient tracés au charbon, et les voici:
«Enlevées par Texar à la Crique Marino... Entraînées aux
Everglades... à l'île Carneral... Billet confié à ce jeune
esclave... pour M. Burbank...»
C'était d'une écriture que Mars connaissait bien.
«Zermah!...» s'écria-t-il.
À ce nom, le mourant rouvrit les yeux, et sa tête s'abaissa comme
pour faire un signe affirmatif.
Gilbert le souleva à demi, et, l'interrogeant:
«Zermah!» dit-il.
--Oui!
--Et Dy?...
--Oui!
-- Qui t'a frappé?
-- Texar!...»
Ce fut le dernier mot de ce pauvre esclave, qui retomba mort sur
la couche d'herbes.
VIII
De Camdless-Bay au lac Washington
Le soir même, un peu avant minuit, Gilbert et Mars étaient de
retour à Castle-House. Que de difficultés ils avaient dû vaincre
pour sortir de la Crique-Noire! Au moment où ils quittaient le
blockhaus, la nuit commençait à se faire dans la vallée du Saint-
John. Aussi l'obscurité était-elle déjà complète sous les arbres
de la lagune. Sans une sorte d'instinct qui guidait Mars à travers
les passes, entre les îlots confondus dans la nuit, ni l'un ni
l'autre n'eussent pu regagner le cours du fleuve. Vingt fois, leur
embarcation dut s'arrêter devant un barrage qu'elle ne pouvait
franchir, et rebrousser chemin pour atteindre quelque chenal
praticable. Il fallut allumer des branches résineuses et les
planter à l'avant du canot, afin d'éclairer la route tant bien que
mal. Où les difficultés devinrent extrêmes, ce fut précisément
quand Mars chercha à retrouver l'unique issue qui permettait aux
eaux de s'écouler vers le Saint-John. Le métis ne reconnaissait
plus la brèche faite dans le fouillis des roseaux, par laquelle
tous deux avaient passé quelques heures auparavant. Par bonheur,
la marée descendait, et le canot put se laisser aller au courant
qui s'établissait par son déversoir naturel. Trois heures plus
tard, après avoir rapidement franchi les vingt milles qui séparent
la Crique-Noire de la plantation, Gilbert et Mars débarquaient au
pied de Camdless-Bay.
On les attendait à Castle-House. James Burbank ni aucun des siens
n'avaient encore regagné leurs chambres. Ils s'inquiétaient de ce
retard inaccoutumé. Gilbert et Mars avaient l'habitude de revenir
chaque soir. Pourquoi n'étaient-ils pas de retour? En devait-on
conclure qu'ils avaient trouvé une piste nouvelle, que leurs
recherches allaient peut-être aboutir? Que d'angoisses dans cette
attente!
Ils arrivèrent enfin, et, à leur entrée dans le hall, tous
s'étaient précipités vers eux.
«Eh bien... Gilbert? s'écria James Burbank.
-- Mon père, répondit le jeune officier, Alice ne s'est point
trompée!... C'est bien Texar qui a enlevé ma soeur et Zermah.
-- Tu en as la preuve?
-- Lisez!»
Et Gilbert présenta ce papier informe, qui portait les quelques
mots écrits de la main de la métisse.
«Oui, reprit-il, plus de doute possible, c'est l'Espagnol! Et, ses
deux victimes, il les a conduites ou fait conduire au vieux fortin
de la Crique-Noire! C'est là qu'il demeurait à l'insu de tous. Un
pauvre esclave, auquel Zermah avait confié ce papier, afin qu'il
le fît parvenir à Castle-House, et de qui elle a sans doute appris
que Texar allait partir pour l'île Carneral, a payé de sa vie
d'avoir voulu se dévouer pour elle. Nous l'avons trouvé mourant,
frappé de la main de Texar, et maintenant il est mort. Mais, si Dy
et Zermah ne sont plus à la Crique-Noire, nous savons, du moins
dans quelle partie de la Floride on les a entraînées. C'est aux
Everglades, et c'est là qu'il faut aller les reprendre. Dès
demain, mon père, dès demain, nous partirons...
-- Nous sommes prêts, Gilbert.
-- À demain donc!»
L'espoir était rentré à Castle-House. On ne s'égarerait plus
maintenant en recherches stériles. Mme Burbank, mise au courant de
cette situation, se sentit revivre. Elle eut la force de se
relever, de s'agenouiller pour remercier Dieu.
Ainsi, de l'aveu même de Zermah, c'était Texar en personne qui
avait présidé au rapt de la petite fille à la Crique Marino.
C'était lui que Miss Alice avait vu sur l'embarcation qui gagnait
le milieu du fleuve. Et cependant, comment pouvait-on concilier ce
fait avec l'alibi invoqué par l'Espagnol? À l'heure où il
commettait ce crime, comment pouvait-il être prisonnier des
fédéraux, à bord d'un des bâtiments de l'escadre? Évidemment, cet
alibi devait être faux, comme les autres, sans doute. Mais de
quelle façon l'était-il, et apprendrait-on jamais le secret de
cette ubiquité dont Texar semblait donner la preuve?
Peu importait, après tout. Ce qui était acquis maintenant, c'est
que la métisse et l'enfant avaient été conduites tout d'abord au
blockhaus de la Crique-Noire, puis entraînées à l'île Carneral.
C'est là qu'il fallait les chercher, c'est là qu'il fallait
surprendre Texar. Cette fois, rien ne pourrait le soustraire au
châtiment que méritaient depuis si longtemps ses criminelles
manoeuvres.
Il n'y avait pas un jour à perdre, d'ailleurs. De Camdless-Bay aux
Everglades la distance est assez considérable. Plusieurs jours
devraient être employés à la franchir. Heureusement, ainsi que
l'avait dit James Burbank, l'expédition, organisée par lui, était
prête à quitter Castle-House.
Quant à l'île Carneral, les cartes de la péninsule floridienne en
indiquaient la situation sur le lac Okee-cho-bee.
Ces Everglades constituent une région marécageuse, qui confine au
lac Okee-cho-bee, un peu au-dessous du vingt-septième parallèle,
dans la partie méridionale de la Floride. Entre Jacksonville et ce
lac, on compte près de quatre cents milles[3]. Au delà, c'est un
pays peu fréquenté, qui était presque inconnu à cette époque.
Si le Saint-John eût été constamment navigable jusqu'à sa source,
le trajet aurait pu s'accomplir rapidement sans grandes
difficultés; mais, très probablement, on ne pourrait l'utiliser
que sur un parcours de cent sept milles environ, c'est-à-dire
jusqu'au lac George. Plus loin, sur son cours embarrassé d'îlots,
barré d'herbages, sans chenal suffisamment tracé, à sec parfois au
plus bas du jusant, une embarcation un peu chargée eût rencontré
de sérieux obstacles ou éprouvé tout au moins des retards.
Cependant, s'il était possible de le remonter jusqu'au lac
Washington, à peu près à la hauteur du vingt-huitième degré de
latitude, par le travers du cap Malabar, on se serait beaucoup
rapproché du but. Toutefois, il n'y fallait pas autrement compter.
Le mieux était de se préparer pour un trajet de deux cent
cinquante milles au milieu d'une région presque abandonnée, où
manqueraient les moyens de transport, et aussi les ressources
nécessaires à une expédition qui devait être rapidement conduite.
C'est, eu égard à de telles éventualités, que James Burbank avait
fait tous ses préparatifs.
Le lendemain, 20 mars, le personnel de l'expédition était réuni
sur le pier de Camdless-Bay. James Burbank et Gilbert, non sans
éprouver une vive angoisse, avaient embrassé Mme Burbank, qui ne
pouvait encore quitter sa chambre. Miss Alice, M. Stannard et les
sous-régisseurs les avaient accompagnés. Pyg lui-même était venu
faire ses adieux à M. Perry, envers lequel il éprouvait maintenant
une sorte d'affection. Il se souvenait des leçons qu'il en avait
reçues sur les inconvénients d'une liberté pour laquelle il ne se
sentait pas mûr.
L'expédition était ainsi composée: James Burbank, son beau-frère
Edward Carrol, guéri de sa blessure, son fils Gilbert, le
régisseur Perry, Mars, plus une douzaine de Noirs choisis parmi
les plus braves, les plus dévoués du domaine -- en tout dix-sept
personnes. Mars connaissait assez le cours du Saint-John pour
servir de pilote tant que la navigation serait possible, en deçà
comme au delà du lac George. Quant aux Noirs, habitués à manier la
rame, ils sauraient mettre leurs robustes bras en oeuvre, lorsque
le courant ou le vent ferait défaut.
L'embarcation -- une des plus grandes de Camdless-Bay -- pouvait
gréer une voile qui, depuis le vent arrière jusqu'au largue, lui
permettrait de suivre les détours d'un chenal parfois très
sinueux. Elle portait des armes et des munitions en quantité
suffisante pour que James Burbank et ses compagnons n'eussent rien
à craindre des bandes de Séminoles de la basse Floride, ni des
compagnons de Texar, si l'Espagnol avait été rejoint par quelques-
uns de ses partisans. En effet, il avait fallu prévoir cette
éventualité qui pouvait entraver le succès de l'expédition.
Les adieux furent faits. Gilbert embrassa Miss Alice, et James
Burbank la pressa dans ses bras comme si elle eût été déjà sa
fille.
«Mon père... Gilbert... dit-elle, ramenez-moi notre petite Dy!...
Ramenez-moi ma soeur...
-- Oui, chère Alice! répondit le jeune officier, oui!... Nous la
ramènerons!... Que Dieu nous protège!»
M. Stannard, Miss Alice, les sous-régisseurs et Pyg étaient restés
sur le pier de Camdless-Bay pendant que l'embarcation s'en
détachait. Tous lui envoyèrent alors un dernier adieu, au moment
où, prise par le vent de nord-est et servie par la marée montante,
elle disparaissait derrière la petite pointe de la Crique Marino.
Il était environ six heures du matin. Une heure après,
l'embarcation passait devant le hameau de Mandarin, et, vers dix
heures, sans qu'il eût été nécessaire de faire usage des avirons,
elle se trouvait à la hauteur de la Crique-Noire.
Le coeur leur battit à tous, quand ils rangèrent cette rive gauche
du fleuve, à travers laquelle pénétraient les eaux du flux.
C'était au delà de ces massifs de roseaux, de cannas et de
palétuviers que Dy et Zermah avaient été entraînées tout d'abord.
C'était là que, depuis plus de quinze jours, Texar et ses
complices les avaient si profondément cachées qu'il n'était rien
resté de leurs traces après le rapt. Dix fois, James Burbank et
Stannard, puis Gilbert et Mars, avaient remonté le fleuve à la
hauteur de cette lagune, sans se douter que le vieux blockhaus
leur servît de retraite.
Cette fois, il n'y avait plus lieu de s'y arrêter. C'était à
quelques centaines de milles plus au sud qu'il fallait porter les
recherches, et l'embarcation passa devant la Crique-Noire sans y
relâcher.
Le premier repas fut pris en commun. Les coffres renfermaient des
provisions suffisantes pour une vingtaine de jours, et un certain
nombre de ballots qui serviraient à les transporter, lorsqu'il
faudrait suivre la route de terre. Quelques objets de campement
devaient permettre de faire halte, de jour ou de nuit, dans les
bois épais dont sont couverts les territoires riverains du Saint-
John.
Vers onze heures, quand la mer vint à renverser, le vent resta
favorable. Il fallut, néanmoins, armer les avirons pour maintenir
la vitesse. Les Noirs se mirent à la besogne, et, sous la poussée
de cinq couples vigoureux, l'embarcation continua de remonter
rapidement le fleuve.
Mars, silencieux, se tenait au gouvernail, évoluant d'une main
sûre à travers les bras que les îles et les îlots forment au
milieu du Saint-John. Il suivait les passes dans lesquelles le
courant se propageait avec moins de violence. Il s'y lançait sans
une hésitation. Jamais il ne s'engageait, par erreur, en un chenal
impraticable, jamais il ne risquait de s'échouer sur un haut fond
que la marée basse allait bientôt laisser à sec. Il connaissait le
lit du fleuve jusqu'au lac George, comme il en connaissait les
détours au-dessous de Jacksonville, et il dirigeait l'embarcation
avec autant de sûreté que les canonnières du commandant Stevens
qu'il avait pilotées à travers les sinuosités de la barre.
En cette partie de son cours, le Saint-John était désert. Le
mouvement de batellerie qui s'y produit d'habitude pour le service
des plantations, n'existait plus depuis la prise de Jacksonville.
Si quelque embarcation le remontait ou le descendait encore,
c'était uniquement pour les besoins des troupes fédérales et les
communications du commodore Stevens avec ses sous-ordres. Et même,
très probablement, en amont de Picolata, ce mouvement serait
absolument nul.
James Burbank arriva devant ce petit bourg vers six heures du
soir. Un détachement de nordistes occupait alors l'appontement de
l'escale. L'embarcation fut hélée et dut faire halte près du quai.
Là, Gilbert Burbank se fit reconnaître de l'officier qui
commandait à Picolata, et, muni du laisser-passer que lui avait
remis le commandant Stevens, il put continuer sa route.
Cette halte n'avait duré que quelques instants. Comme la marée
montante commençait à se faire sentir, les avirons restèrent au
repos, et l'embarcation suivit rapidement sa route entre les bois
profonds qui s'étendent de chaque côté du fleuve. Sur la rive
gauche, la forêt allait faire suite au marécage, quelques milles
au-dessus de Picolata. Quant aux forêts de la rive droite, plus
touffues, plus profondes, véritablement interminables, on devait
dépasser le lac George sans en avoir vu la fin. Sur cette rive, il
est vrai, elles s'écartent un peu du Saint-John et laissent une
large bande de terrain, sur laquelle la culture a repris ses
droits. Ici, vastes rizières, champs de cannes et d'indigo,
plantations de cotonniers, attestent encore la fertilité de la
presqu'île floridienne.
Un peu après six heures, James Burbank et ses compagnons avaient
perdu de vue, derrière un coude du fleuve, la tour rougeâtre du
vieux fort espagnol, abandonné depuis un siècle, qui domine les
hautes cimes des grands palmistes de la berge.
«Mars, demanda alors James Burbank, tu ne crains pas de t'engager
pendant la nuit sur le Saint-John?
-- Non, monsieur James, répondit Mars. Jusqu'au lac George, je
réponds de moi. Au delà, nous verrons. D'ailleurs, nous n'avons
pas une heure à perdre, et, puisque la marée nous favorise, il
faut en profiter. Plus nous remonterons, moins elle sera forte,
moins elle durera. Je vous propose donc de faire route nuit et
jour.»
La proposition de Mars était dictée par les circonstances.
Puisqu'il s'engageait à passer, il fallait se fier à son adresse.
On n'eut pas lieu de s'en repentir. Toute la nuit, l'embarcation
remonta facilement le cours du Saint-John. La marée lui vint en
aide pendant quelques heures encore. Puis, les Noirs, se relevant
aux avirons, purent gagner une quinzaine de milles vers le sud.
On ne fit halte, ni cette nuit, ni dans la journée du 22, qui ne
fut marquée par aucun incident, ni durant les douze heures
suivantes. Le haut cours du fleuve semblait être absolument
désert. On naviguait, pour ainsi dire, au milieu d'une longue
forêt de vieux cèdres, dont les masses feuillues se rejoignaient
parfois au-dessus du Saint-John en formant un épais plafond de
verdure. De villages, on n'en voyait pas. De plantations ou
d'habitations isolées, pas davantage. Les terres riveraines ne se
prêtaient à aucun genre de culture. Il n'aurait pu venir à l'idée
d'un colon d'y fonder un établissement agricole.
Le 23, dès les premières lueurs du jour, le fleuve s'évasa en une
large nappe liquide, dont les berges se dégageaient enfin de
l'interminable forêt. Le pays, très plat, se reculait jusqu'aux
limites d'un horizon éloigné de plusieurs milles.
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