NORD CONTRE SUD
Par
Jules Verne
(1887)
PREMIÈRE PARTIE
I
À bord du steam-boat «Shannon»
La Floride, qui avait été annexée à la grande fédération
américaine en 1819, fut érigée en État quelques années plus tard.
Par cette annexion, le territoire de la République s'accrut de
soixante-sept mille milles carrés. Mais l'astre floridien ne
brille que d'un éclat secondaire au firmament des trente-sept
étoiles qui constellent le pavillon des États-Unis d'Amérique.
Ce n'est qu'une étroite et basse langue de terre, cette Floride.
Son peu de largeur ne permet pas aux rivières qui l'arrosent -- le
Saint-John excepté -- d'y acquérir quelque importance. Avec un
relief si peu accusé, les cours d'eau n'ont pas la pente
nécessaire pour y devenir rapides. Point de montagnes à sa
surface. À peine quelques lignes de ces «bluffs» ou collines, si
nombreux dans la région centrale et septentrionale de l'Union.
Quant à sa forme, on peut la comparer à une queue de castor qui
trempe dans l'Océan, entre l'Atlantique à l'est et le golfe du
Mexique à l'ouest.
La Floride n'a donc aucun voisin, si ce n'est la Géorgie dont la
frontière, vers le nord, confine à la sienne. Cette frontière
forme l'isthme qui rattache la péninsule au continent.
En somme, la Floride se présente comme une contrée à part, étrange
même, avec ses habitants moitié Espagnols, moitié Américains, et
ses Indiens Séminoles, bien différents de leurs congénères du Far-
West. Si elle est aride, sablonneuse, presque toute bordée de
dunes formées par les atterrissements successifs de l'Atlantique
sur le littoral du sud, sa fertilité est merveilleuse à la surface
des plaines septentrionales. Son nom, elle le justifie à souhait.
La flore y est superbe, puissante, d'une exubérante variété. Cela
tient, sans doute, à ce que cette portion du territoire est
arrosée par le Saint-John. Ce fleuve s'y déroule largement, du sud
au nord, sur un parcours de deux cent cinquante milles, dont cent
sept sont aisément navigables jusqu'au lac Georges. La longueur,
qui manque aux rivières transversales, ne lui fait point défaut,
grâce à son orientation. De nombreux rios l'enrichissent en s'y
mêlant au fond des criques multiples de ses deux rives. Le Saint-
John est donc la principale artère du pays. Elle le vivifie de ses
eaux -- ce sang qui coule dans les veines terrestres.
Le 7 février 1862, le steam-boat -Shannon- descendait le Saint-
John. À quatre heures du soir, il devait faire escale au petit
bourg de Picolata, après avoir desservi les stations supérieures
du fleuve et les divers forts des comtés de Saint-Jean et de
Putnam. Quelques milles au delà, il allait entrer dans le comté de
Duval, qui se développe jusqu'au comté de Nassau, délimité par la
rivière dont il a pris le nom.
Picolata, par elle-même, n'a pas grande importance; mais ses
alentours sont riches en plantations d'indigo, en rizières, en
champs de cotonniers et de cannes à sucre, en immenses cyprières.
Aussi, les habitants n'y manquent-ils point dans un assez large
rayon. D'ailleurs, sa situation lui vaut un mouvement relatif de
marchandises et de voyageurs. C'est le point d'embarquement de
Saint-Augustine, une des principales villes de la Floride
orientale, située à quelque douze milles, sur cette partie du
littoral océanien que défend la longue île d'Anastasia. Un chemin
presque droit met en communication le bourg et la ville.
Ce jour-là, aux abords de l'escale de Picolata, on eût compté un
plus grand nombre de voyageurs qu'à l'ordinaire. Quelques rapides
voitures, des «stages», sortes de véhicules à huit places, attelés
de quatre ou six mules qui galopent comme des enragées sur cette
route, à travers le marécage, les avaient amenés de Saint-
Augustine. Il importait de ne point manquer le passage du steam-
boat, si l'on ne voulait éprouver un retard d'au moins quarante-
huit heures, avant d'avoir pu regagner les villes, bourgs, forts
ou villages bâtis en aval. En effet, le -Shannon -ne dessert pas
quotidiennement les deux rives du Saint-John, et, à cette époque,
il était seul à faire le service de transport. Il faut donc être à
Picolata, au moment où il y fait escale. Aussi, les voitures
avaient-elles déposé, une heure avant, leur contingent de
passagers.
En ce moment, il s'en trouvait une cinquantaine sur l'appontement
de Picolata. Ils attendaient, non sans causer avec une certaine
animation. On eut pu remarquer qu'ils se divisaient en deux
groupes, peu enclins à se rapprocher l'un de l'autre. Était-ce
donc quelque grave affaire d'intérêt, quelque compétition
politique, qui les avait attirés à Saint-Augustine? En tout cas,
on peut affirmer que l'entente ne s'était point faite entre eux.
Venus en ennemis, ils s'en retournaient de même. Cela ne se voyait
que trop aux regards irrités qui s'échangeaient, à la démarcation
établie entre les deux groupes, à quelques paroles malsonnantes
dont le sens provocateur semblait n'échapper à personne.
Cependant de longs sifflets venaient de percer l'air en amont du
fleuve. Bientôt le -Shannon -apparut au détour d'un coude de la
rive droite, un demi-mille au-dessus de Picolata. D'épaisses
volutes, s'échappant de ses deux cheminées, couronnaient les
grands arbres que le vent de mer agitait sur la rive opposée. Sa
masse mouvante grossissait rapidement. La marée venait de
renverser. Le courant de flot, qui avait retardé sa descente
depuis trois ou quatre heures, la favorisait maintenant en
ramenant les eaux du Saint-John vers son embouchure.
Enfin la cloche se fit entendre. Les roues, contrebattant la
surface du fleuve, arrêtèrent le -Shannon, -qui vint se ranger
près de l'appontement au rappel de ses amarres.
L'embarquement se fit aussitôt avec une certaine hâte. Un des
groupes passa le premier à bord, sans que l'autre groupe cherchât
à le devancer. Cela tenait, sans doute, à ce que celui-ci
attendait un ou plusieurs passagers en retard, qui risquaient de
manquer le bateau, car deux ou trois hommes s'en détachèrent pour
aller jusqu'au quai de Picolata, en un point où débouche la route
de Saint-Augustine. De là, ils regardaient dans la direction de
l'est, en gens visiblement impatientés.
Et ce n'était pas sans raison, car le capitaine du -Shannon,
-posté sur la passerelle, criait:
«Embarquez! Embarquez!
-- Encore quelques minutes, répondit l'un des individus du second
groupe, qui était resté sur l'appontement.
-- Je ne puis attendre, messieurs.
-- Quelques minutes!
-- Non! Pas une seule!
-- Rien qu'un instant!
-- Impossible! La marée descend, et je risquerais de ne plus
trouver assez d'eau sur la barre de Jacksonville!
-- Et, d'ailleurs, dit un des voyageurs, il n'y a aucune raison
pour que nous nous soumettions au caprice des retardataires!»
Celui qui avait fait cette observation était au nombre des
personnes du premier groupe, installées déjà sur le rouffle de
l'arrière du -Shannon.-
«C'est mon avis, monsieur Burbank, répondit le capitaine. Le
service avant tout... Allons, messieurs, embarquez, ou je vais
donner l'ordre de larguer les amarres!»
Déjà les mariniers se préparaient à repousser le steam-boat au
large de l'appontement, pendant que des jets sonores s'échappaient
du sifflet à vapeur. Un cri arrêta la manoeuvre.
«Voilà Texar!... Voilà Texar!»
Une voiture, lancée à fond de train, venait d'apparaître au
tournant du quai de Picolata. Les quatre mules, qui composaient
l'attelage, s'arrêtèrent à la coupée de l'appontement. Un homme en
descendit. Ceux de ses compagnons, qui étaient allés jusqu'à la
route, le rejoignirent en courant. Puis, tous s'embarquèrent.
«Un instant de plus, Texar, et tu ne partais pas, ce qui eût été
très contrariant! dit l'un d'eux.
-- Oui! Tu n'aurais pu, avant deux jours, être de retour à...
où?... Nous le saurons quand tu voudras le dire! ajouta un autre.
-- Et si le capitaine eût écouté cet insolent James Burbank,
reprit un troisième, le -Shannon -serait déjà à un bon quart de
mille au-dessous de Picolata!»
Texar venait de monter sur le rouffle de l'avant, accompagné de
ses amis. Il se contenta de regarder James Burbank, dont il
n'était séparé que par la passerelle. S'il ne prononça pas une
parole, le regard qu'il jeta eût suffi à faire comprendre qu'il
existait quelque haine implacable entre ces deux hommes.
Quant à James Burbank, après avoir regardé Texar en face, il lui
tourna le dos, et il alla s'asseoir à l'arrière du rouffle, où les
siens avaient déjà pris place.
«Pas content, le Burbank! dit un des compagnons de Texar. Cela se
comprend. Il en a été pour ses frais de mensonges, et le recorder
a fait justice de ses faux témoignages...
-- Mais non de sa personne, répondit Texar, et de cette justice-
là, je m'en charge!»
Cependant le -Shannon -avait largué ses amarres. L'avant, écarté
par de longues gaffes, prit alors le fil du courant. Puis, poussé
par ses puissantes roues auxquelles la marée descendante venait en
aide, il fila rapidement entre les rives du Saint-John.
On sait ce que sont ces bateaux à vapeur, destinés à faire le
service des fleuves américains. Véritables maisons à plusieurs
étages, couronnés de larges terrasses, ils sont dominés par les
deux cheminées de la chaufferie, placées en abord, et par les mâts
de pavillon qui supportent la filière des tentes. Sur l'Hudson
comme sur le Mississipi, ces steam-boats, sortes de palais
maritimes, pourraient contenir la population de toute une
bourgade. Il n'en fallait pas tant pour les besoins du Saint-John
et des cités floridiennes. Le -Shannon -n'était qu'un hôtel
flottant, bien que, dans sa disposition intérieure et extérieure,
il fût le similaire des -Kentucky -et des -Dean Richmond.-
Le temps était magnifique. Le ciel très bleu se tachetait de
quelques légères ouates de vapeur, éparpillées à l'horizon. Sous
cette latitude du trentième parallèle, le mois de février est
presque aussi chaud dans le Nouveau-Monde qu'il l'est dans
l'Ancien, sur la limite des déserts du Sahara. Toutefois, une
légère brise de mer tempérait ce que ce climat aurait pu avoir
d'excessif. Aussi la plupart des passagers du -Shannon -étaient-
ils restés sur les rouffles, afin d'y respirer les vives senteurs
que le vent apportait des forêts riveraines. Les obliques rayons
du soleil ne pouvaient les atteindre derrière les baldaquins des
tentes, agités comme des punkas indoues par la rapidité du steam-
boat.
Texar et les cinq ou six compagnons qui s'étaient embarqués avec
lui avaient jugé bon de descendre dans un des box du dining-room.
Là, en buveurs, le gosier fait aux fortes liqueurs des bars
américains, ils vidaient des verres entiers de gin, de bitter et
de bourbon-whiskey. C'étaient, en somme, des gens assez grossiers,
peu comme il faut de tournure, rudes de propos, plus vêtus de cuir
que de drap, habitués à vivre plutôt au milieu des forêts que dans
les villes floridiennes. Texar paraissait avoir sur eux un droit
de supériorité, dû, sans doute, à l'énergie de son caractère non
moins qu'à l'importance de sa situation ou de sa fortune. Aussi,
puisque Texar ne parlait pas, ses séides restaient silencieux, et
employaient à boire le temps qu'ils ne passaient point à causer.
Cependant Texar, après avoir parcouru d'un oeil distrait un des
journaux qui traînaient sur les tables du dining-room, venait de
le rejeter, disant:
«C'est déjà vieux, tout cela!
-- Je le crois bien! répondit un de ses compagnons. Un numéro qui
a trois jours de date!
-- Et, en trois jours, il se passe tant de choses depuis qu'on se
bat à nos portes! ajouta un autre.
-- Où en est-on de la guerre? demanda Texar.
-- En ce qui nous concerne plus particulièrement, Texar, voici où
on en est: le gouvernement fédéral, dit-on, s'occupe de préparer
une expédition contre la Floride. Par conséquent, il faut
s'attendre, sous peu, à une invasion des nordistes!
-- Est-ce certain?
-- Je ne sais, mais le bruit en a couru à Savannah, et on me l'a
confirmé à Saint-Augustine.
-- Eh! qu'ils viennent donc, ces fédéraux, puisqu'ils ont la
prétention de nous soumettre! s'écria Texar, en accentuant sa
menace d'un coup de poing, dont la violence fit sauter verres et
bouteilles sur la table. Oui! Qu'ils viennent! On verra si les
propriétaires d'esclaves de la Floride se laisseront dépouiller
par ces voleurs d'abolitionnistes!»
Cette réponse de Texar aurait appris deux choses à quiconque n'eût
pas été au courant des événements dont l'Amérique était le théâtre
à cette époque: d'abord que la guerre de Sécession, déclarée, en
fait, par le coup de canon tiré sur le fort Sumter, le 11 avril
1861, était alors dans sa période la plus aiguë, car elle
s'étendait presque aux dernières limites des États du Sud; ensuite
que Texar, partisan de l'esclavage, faisait cause commune avec
l'immense majorité de la population des territoires à esclaves. Et
précisément, à bord du -Shannon, -plusieurs représentants des deux
partis se trouvaient en présence: d'une part -- suivant les
diverses appellations qui leur furent données pendant cette longue
lutte --, des nordistes, anti-esclavagistes, abolitionnistes ou
fédéraux; de l'autre, des sudistes, esclavagistes, sécessionnistes
ou confédérés.
Une heure après, Texar et les siens, plus que suffisamment
abreuvés, se levèrent pour remonter sur le pont supérieur du
-Shannon. -On avait déjà dépassé, du côté de la rive droite, la
crique Trent et la crique des Six-Milles, qui introduisent les
eaux du fleuve, l'une, jusqu'à la limite d'une épaisse cyprière,
l'autre, jusqu'aux vastes marais des Douze-Milles, dont le nom
indique l'étendue.
Le steam-boat naviguait alors entre deux bordures d'arbres
magnifiques, des tulipiers, des magnolias, des pins, des cyprès,
des chênes-verts, des yuccas, et nombre d'autres d'une venue
superbe, dont les troncs disparaissaient sous l'inextricable
fouillis des azalées et des serpentaires. Parfois, à l'ouvert des
criques par lesquelles s'alimentent les plaines marécageuses des
comtés de Saint-Jean et de Duval, une forte odeur de musc
imprégnait l'atmosphère. Elle ne venait point de ces arbustes,
dont les émanations sont si pénétrantes sous ce climat, mais bien
des alligators qui s'enfuyaient sous les hautes herbes au bruyant
passage du -Shannon. -Puis, c'étaient des oiseaux de toutes
sortes, des pics, des hérons, des jacamars, des butors, des
pigeons à tête blanche, des orphées, des moqueurs, et cent autres,
variés de forme et de plumage, tandis que l'oiseau-chat
reproduisait tous les bruits du dehors avec sa voix de ventriloque
-- même ce cri du coq à fraise, sonore comme la note cuivrée d'une
trompette, dont le chant se fait entendre jusqu'à la distance de
quatre à cinq milles.
Au moment où Texar franchissait la dernière marche du capot pour
prendre place sur le rouffle, une femme allait descendre dans
l'intérieur du salon. Elle recula dès qu'elle se vit en face de
cet homme. C'était une métisse, au service de la famille Burbank.
Son premier mouvement avait été celui d'une invincible répulsion
en se trouvant à l'improviste devant cet ennemi déclaré de son
maître. Sans s'arrêter au mauvais regard que lui lança Texar, elle
se rejeta de côté. Lui, haussant alors les épaules, se retourna
vers ses compagnons.
«Oui, c'est Zermah, s'écria-t-il, une des esclaves de ce James
Burbank, qui prétend n'être pas partisan de l'esclavage!»
Zermah ne répondit rien. Lorsque l'entrée du rouffle fut libre,
elle descendit au grand salon du -Shannon, -sans paraître attacher
la moindre importance à ce propos.
Quant à Texar, il se dirigea vers l'avant du steam-boat. Là, après
avoir allumé un cigare, sans plus s'occuper de ses compagnons qui
l'avaient suivi, il parut observer avec une certaine attention la
rive gauche du Saint-John sur la lisière du comté de Putnam.
Pendant ce temps, à l'arrière du -Shannon, -on causait aussi des
choses de la guerre. Après le départ de Zermah, James Burbank
était resté seul avec les deux amis qui l'avaient accompagné à
Saint-Augustine. L'un était son beau-frère, M. Edward Carrol,
l'autre, un Floridien qui demeurait à Jacksonville, M. Walter
Stannard. Eux aussi parlaient avec une certaine animation de la
lutte sanglante, dont l'issue était une question de vie ou de mort
pour les États-Unis. Mais, on le verra, James Burbank, pour en
juger les résultats, l'appréciait autrement que Texar.
«J'ai hâte, dit-il, d'être de retour à Camdless-Bay. Nous sommes
partis depuis deux jours. Peut-être est-il arrivé quelques
nouvelles de la guerre? Peut-être Dupont et Sherman sont-ils déjà
maîtres de Port-Royal et des îles de la Caroline du Sud?
-- En tout cas, cela ne peut tarder, répondit Edward Carrol, et je
serais bien étonné si le président Lincoln ne songeait pas à
pousser la guerre jusqu'en Floride.
-- Il ne sera pas trop tôt! reprit James Burbank. Oui! Il n'est
que temps d'imposer les volontés de l'Union à tous ces sudistes de
la Géorgie et de la Floride, qui se croient trop éloignés pour
être jamais atteints! Vous voyez à quel degré d'insolence cela
peut conduire des gens sans aveu comme ce Texar! Il se sent
soutenu par les esclavagistes du pays, il les excite contre nous,
hommes du Nord, dont la situation, de plus en plus difficile,
subit les contre-coups de la guerre!
-- Tu as raison, James, reprit Edward Carrol. Il importe que la
Floride rentre au plus tôt sous l'autorité du gouvernement de
Washington. Oui! il me tarde que l'armée fédérale y vienne faire
la loi, ou nous serons forcés d'abandonner nos plantations.
-- Ce ne peut plus être qu'une question de jours, mon cher
Burbank, répondit Walter Stannard. Avant-hier, lorsque j'ai quitté
Jacksonville, les esprits commençaient à s'inquiéter des projets
que l'on prête au commodore Dupont de franchir les passes du
Saint-John. Et cela a fourni un prétexte pour menacer ceux qui ne
pensent point comme les partisans de l'esclavage. Je crains bien
que quelque émeute ne tarde pas à renverser les autorités de la
ville au profit d'individus de la pire espèce!
-- Cela ne m'étonne pas, répondit James Burbank. Aussi, devons-
nous attendre de bien mauvais jours aux approches de l'armée
fédérale! Mais il est impossible de les éviter.
-- Que faire, d'ailleurs? reprit Walter Stannard. S'il se trouve à
Jacksonville et même en certains points de la Floride, quelques
braves colons qui pensent comme nous sur cette question de
l'esclavage, ils ne sont pas assez nombreux pour pouvoir s'opposer
aux excès des sécessionnistes. Nous ne devons compter, pour notre
sécurité, que sur l'arrivée des fédéraux, et encore serait-il à
souhaiter, si leur intervention est décidée, qu'elle fût exécutée
promptement.
-- Oui!... Qu'ils viennent donc, s'écria James Burbank, et qu'ils
nous délivrent de ces mauvais drôles!»
On verra bientôt si les hommes du Nord, que leurs intérêts de
famille ou de fortune obligeaient, pour vivre au milieu d'une
population esclavagiste, à se conformer aux usages du pays,
étaient en droit de tenir ce langage et n'avaient pas lieu de tout
craindre.
Ce que James Burbank et ses amis pensaient de la guerre était
vrai. Le gouvernement fédéral préparait une expédition dans le but
de soumettre la Floride. Il ne s'agissait pas tant de s'emparer de
l'État ou de l'occuper militairement, que d'en fermer toutes les
passes aux contrebandiers, dont le métier consistait à forcer le
blocus maritime, autant pour exporter les productions indigènes
que pour introduire des armes et munitions. Aussi le -Shannon -ne
se hasardait-il plus à desservir les côtes méridionales de la
Géorgie, qui étaient alors au pouvoir des généraux nordistes. Par
prudence, il s'arrêtait sur la frontière, un peu au delà de
l'embouchure du Saint-John, vers le nord de l'île Amélia, à ce
port de Fernandina, d'où part le chemin de fer de Cedar-Keys qui
traverse obliquement la péninsule floridienne pour aboutir au
golfe du Mexique. Plus haut que l'île Amélia et le rio de Saint-
Mary, le -Shannon -eût couru le risque d'être capturé par les
navires fédéraux, qui surveillaient incessamment cette portion du
littoral.
Il s'en suit donc que les passagers du steam-boat étaient
principalement ceux des Floridiens que leurs affaires
n'obligeaient point à se rendre au delà des frontières de la
Floride. Tous demeuraient dans les villes, bourgs ou hameaux,
bâtis sur les rives du Saint-John ou de ses affluents, et, pour la
plupart, soit à Saint-Augustine, soit à Jacksonville. En ces
diverses localités, ils pouvaient débarquer par les appontements
placés aux escales, ou en se servant de ces estacades de bois, ces
«piers», établis à la mode anglaise, qui les dispensaient de
recourir aux embarcations du fleuve.
L'un des passagers du steam-boat, cependant, allait l'abandonner
en pleine rivière. Son projet était, sans attendre que le -Shannon
-se fût arrêté à l'une des escales réglementaires, de débarquer
sur un endroit de la rive, où il n'y avait en vue ni un village
quelconque ni une maison isolée, pas même une cabane de chasse ou
de pêche.
Ce passager était Texar.
Vers six heures du soir, le -Shannon -lança trois aigus coups de
sifflet. Ses roues furent presque aussitôt stoppées, et il se
laissa descendre au courant, qui est très modéré sur cette partie
du fleuve. Il se trouvait alors par le travers de la Crique-Noire.
Cette crique est une profonde échancrure, évidée dans la rive
gauche, au fond de laquelle se jette un petit rio sans nom, qui
passe au pied du fort Heilman, presque à la limite des comtés de
Putnam et de Duval. Son étroite ouverture disparaît tout entière
sous une voûte de ramures épaisses, dont le feuillage s'entremêle
comme la trame d'un tissu très serré. Cette sombre lagune est,
pour ainsi dire, inconnue des gens du pays. Personne n'a jamais
tenté de s'y introduire, et personne ne savait qu'elle servît de
demeure à ce Texar. Cela tient à ce que la rive du Saint-John, à
l'ouverture de la Crique-Noire, ne semble être interrompue en
aucun point de ses berges. Aussi, avec la nuit qui tombait
rapidement, fallait-il être un marinier très pratique de cette
ténébreuse crique pour s'y introduire dans une embarcation.
Aux premiers coups de sifflet du -Shannon, -un cri avait répondu
immédiatement -- par trois fois. La lueur d'un feu, qui brillait
entre les grandes herbes de la rive, s'était mise en mouvement.
Cela indiquait qu'un canot s'avançait pour accoster le steam-boat.
Ce n'était qu'un squif -- petite embarcation d'écorce qu'une
simple pagaie suffit à diriger et à conduire. Bientôt ce squif ne
fut plus qu'à une demi-encablure du -Shannon.-
Texar s'avança alors vers la coupée du rouffle de l'avant, et, se
faisant un porte-voix de sa main:
«Aoh? héla-t-il.
-- Aoh! lui fut-il répondu.
-- C'est toi, Squambô?
-- Oui, maître!
-- Accoste!»
Le squif accosta. À la clarté du fanal attaché au bout de son
étrave, on put voir l'homme qui la manoeuvrait. C'était un Indien,
noir de tignasse, nu jusqu'à la ceinture, -- un homme solide, à en
juger par le torse qu'il montrait aux lueurs du fanal.
À ce moment, Texar se retourna vers ses compagnons et leur serra
la main en disant un «au revoir» significatif. Après avoir jeté un
regard menaçant du côté de M. Burbank, il descendit l'escalier,
placé à l'arrière du tambour de la roue de bâbord, et rejoignit
l'Indien Squambô. En quelques tours de roues, le steam-boat se fut
éloigné du squif, et personne à bord ne put soupçonner que la
légère embarcation allait se perdre sous les obscurs fouillis de
la rive.
«Un coquin de moins à bord! dit alors Edward Carrol, sans se
préoccuper d'être entendu des compagnons de Texar.
-- Oui, répondit James Burbank, et, c'est en même temps, un
dangereux malfaiteur. Pour moi, je n'ai aucun doute à cet égard,
bien que le misérable ait toujours su se tirer d'affaire par ses
alibis véritablement inexplicables!
-- En tout cas, dit M. Stannard, si quelque crime est commis,
cette nuit, aux environs de Jacksonville, on ne pourra pas l'en
accuser, puisqu'il a quitté le -Shannon!-
-- Je n'en sais rien! répliqua James Burbank. On me dirait qu'on
l'a vu voler ou assassiner, au moment où nous parlons, à cinquante
milles dans le nord de la Floride, que je n'en serais pas
autrement surpris! Il est vrai, s'il parvenait à prouver qu'il
n'est pas l'auteur de ce crime, cela ne me surprendrait pas
davantage, après ce qui s'est passé! -- Mais, c'est trop nous
occuper de cet homme. Vous retournez à Jacksonville, Stannard?
-- Ce soir même.
-- Votre fille vous y attend?
-- Oui, et j'ai hâte de la rejoindre.
-- Je le comprends, répondit James Burbank. Et quand comptez-vous
nous rejoindre à Camdless-Bay?
-- Dans quelques jours.
-- Venez donc le plus tôt que vous pourrez, mon cher Stannard.
Vous le savez, nous sommes à la veille d'événements très sérieux,
qui s'aggraveront encore à l'approche des troupes fédérales.
Aussi, je me demande si votre fille Alice et vous ne seriez pas
plus en sûreté dans notre habitation de Castle-House qu'au milieu
de cette ville, où les sudistes sont capables de se porter à tous
les excès!
-- Bon! est-ce que je ne suis pas du Sud, mon cher Burbank?
-- Sans doute, Stannard, mais vous pensez et vous agissez comme si
vous étiez du Nord!»
Une heure après, le -Shannon, -emporté par le jusant devenu de
plus en plus rapide, dépassait le petit hameau de Mandarin, juché
sur une verdoyante colline. Puis, cinq à six milles au-dessous, il
s'arrêtait près de la rive droite du fleuve. Là était établi un
quai d'embarquement que les navires peuvent accoster pour y
prendre charge. Un peu au-dessus débordait un pier élégant, légère
passerelle de bois, suspendue à la courbe de deux câbles de fer.
C'était le débarcadère de Camdless-Bay.
À l'extrémité du pier attendaient deux Noirs, munis de fanaux, car
la nuit était déjà très sombre.
James Burbank prit congé de M. Stannard, et, suivi d'Edward
Carrol, il s'élança sur la passerelle.
Derrière lui marchait la métisse Zermah, qui répondit de loin à
une voix enfantine:
«Me voilà, Dy!... Me voilà!
-- Et père?...
-- Père aussi!»
Les fanaux s'éloignèrent, et le -Shannon -reprit sa marche, en
obliquant vers la rive gauche. Trois milles au delà de Camdless-
Bay, de l'autre côté du fleuve, il s'arrêtait à l'appontement de
Jacksonville, afin de mettre à terre le plus grand nombre de ses
passagers.
Là, Walter Stannard débarqua en même temps que trois ou quatre de
ces gens, dont Texar s'était séparé, une heure et demie avant,
lorsque l'Indien était venu le prendre avec le squif. Il ne
restait plus qu'une demi-douzaine de voyageurs à bord du steam-
boat, les uns à destination de Pablo, petit bourg, bâti près du
phare qui s'élève à l'entrée des bouches du Saint-John, les autres
à destination de l'île Talbot, située au large de l'ouverture des
passes de ce nom, les derniers, enfin, à destination du port de
Fernandina. Le -Shannon -continua donc à battre les eaux du
fleuve, dont il put franchir la barre sans accidents. Une heure
après, il avait disparu au tournant de la crique Trout, où le
Saint-John mêle ses lames déjà houleuses à la houle de l'Océan.
II
Camdless-Bay
Camdless-Bay, tel était le nom de la plantation qui appartenait à
James Burbank. C'est là que le riche colon demeurait avec toute sa
famille. Ce nom de Camdless venait d'une des criques du Saint-
John, qui s'ouvre un peu en amont de Jacksonville et sur la rive
opposée du fleuve. Par suite de cette proximité, on pouvait
communiquer facilement avec la cité floridienne. Une bonne
embarcation, un vent de nord ou de sud, en profitant du jusant
pour aller ou du flot pour revenir, il ne fallait pas plus d'une
heure pour franchir les trois milles, qui séparent Camdless-Bay de
ce chef-lieu du comté de Duval.
James Burbank possédait une des plus belles propriétés du pays.
Riche par lui-même et par sa famille, sa fortune se complétait
encore d'immeubles importants, situés dans l'État de New-Jersey,
qui confine à l'État de New-York.
Cet emplacement, sur la rive droite du Saint-John, avait été très
heureusement choisi pour y fonder un établissement d'une valeur
considérable. Aux heureuses dispositions déjà fournies par la
nature, la main de l'homme n'avait rien eu à reprendre. Ce terrain
se prêtait de lui-même à tous les besoins d'une vaste
exploitation. Aussi la plantation de Camdless-Bay, dirigée par un
homme intelligent, actif, dans toute la force de l'âge, bien
secondé de son personnel, et auquel les capitaux ne manquaient
point, était-elle en parfait état de prospérité.
Un périmètre de douze milles, une surface de quatre mille acres[1],
telle était la contenance superficielle de cette plantation. S'il
en existait de plus grandes dans les États du sud de l'Union, il
n'en était pas de mieux aménagées. Maison d'habitation, communs,
écuries, étables, logements pour les esclaves, bâtiments
d'exploitation, magasins destinés à contenir les produits du sol,
chantiers disposés pour leur manipulation, ateliers et usines,
railways convergeant de la périphérie du domaine vers le petit
port d'embarquement, routes pour les charrois, tout était
merveilleusement compris au point de vue pratique. Que ce fut un
Américain du Nord qui eût conçu, ordonné, exécuté ces travaux,
cela se voyait dès le premier coup d'oeil. Seuls, les
établissements de premier ordre de la Virginie ou des Carolines
eussent pu rivaliser avec le domaine de Camdless-Bay. En outre, le
sol de la plantation comprenait des «high-hummoks», hautes terres
naturellement appropriées à la culture des céréales, des «low-
hummoks», basses terres qui conviennent plus spécialement à la
culture des caféiers et des cacaoyers, des «marshs», sortes de
savanes salées, où prospèrent les rizières et les champs de cannes
à sucre.
On le sait, les cotons de la Géorgie et de la Floride sont des
plus appréciés sur les divers marchés de l'Europe et de
l'Amérique, grâce à la longueur et la qualité de leurs soies.
Aussi, les champs de cotonniers, avec leurs plants dessinés en
lignes régulièrement espacées, leurs feuilles d'un vert tendre,
leurs fleurs de ce jaune où l'on retrouve la pâleur des mauves,
produisaient-ils un des plus importants revenus de la plantation.
À l'époque de la récolte, ces champs, d'une superficie d'un acre à
un acre et demi, se couvraient de cases où demeuraient alors les
esclaves, femmes et enfants, chargés de cueillir les capsules et
d'en tirer les flocons, -- travail très délicat qui ne doit point
en altérer les fibres. Ce coton, séché au soleil, nettoyé par le
moulinage au moyen de roues à dents et de rouleaux, comprimé à la
presse hydraulique, mis en ballots cerclés de fer, était ainsi
emmagasiné pour l'exportation. Les navires à voile ou à vapeur
pouvaient venir prendre chargement de ces ballots au port même de
Camdless-Bay.
Concurremment avec les cotonniers, James Burbank exploitait aussi
de vastes champs de caféiers et de cannes à sucre. Ici, c'étaient
des réserves de mille à douze cents arbustes, hauts de quinze à
vingt pieds, semblables par leurs fleurs à des jasmins d'Espagne,
et dont les fruits, gros comme une petite cerise, contiennent les
deux grains qu'il n'y a plus qu'à extraire et à faire sécher. Là,
c'étaient des prairies, on pourrait dire des marais, hérissés de
milliers de ces longs roseaux, hauts de neuf à dix-huit pieds,
dont les panaches se balancent comme les cimiers d'une troupe de
cavalerie en marche. Objet de soins tout spéciaux à Camdless-Bay,
cette récolte de cannes donnait le sucre sous forme d'une liqueur
que la raffinerie, très en progrès dans les États du Sud,
transformait en sucre raffiné; puis, comme produits dérivés, les
sirops qui servent à la fabrication du tafia ou du rhum, et le vin
de canne, mélange de la liqueur saccharine avec du jus d'ananas et
d'oranges. Bien que moins importante, si on la comparait à celle
des cotonniers, cette culture ne laissait pas d'être très
fructueuse. Quelques enclos de cacaoyers, des champs de maïs,
d'ignames, de patates, de blé indien, de tabac, deux ou trois
centaines d'acres en rizières, apportaient encore un large tribut
de bénéfices à l'établissement de James Burbank.
Mais il se faisait encore une autre exploitation qui procurait des
gains au moins égaux à ceux de l'industrie cotonnière. C'était le
défrichement des inépuisables forêts dont la plantation était
couverte. Sans parler du produit des cannelliers, des poivriers,
des orangers, des citronniers, des oliviers, des figuiers, des
manguiers, des jaquiers, ni du rendement de presque tous les
arbres à fruits de l'Europe, dont l'acclimatement est superbe en
Floride, ces forêts étaient soumises à une coupe régulière et
constante. Que de richesses en campêche, en gazumas ou ormes du
Mexique, maintenant employés à tant d'usages, en baobabs, en bois
corail à tiges et à fleurs d'un rouge de sang, en paviers, sortes
de marronniers à fleurs jaunes, en noyers noirs, en chênes-verts,
en pins australs, qui fournissent d'admirables échantillons pour
la charpente et la mâture, en pachiriers, dont le soleil de midi
fait éclater les graines comme autant de pétards, en pins-
parasols, en tulipiers, sapins, cèdres et surtout en cyprès, cet
arbre si répandu à la surface de la péninsule qu'il y forme des
forêts dont la longueur va de soixante à cent milles. James
Burbank avait dû créer plusieurs scieries importantes en divers
points de la plantation. Des barrages, établis sur quelques-uns
des rios, tributaires du Saint-John, convertissaient en chute leur
cours paisible, et ces chutes donnaient largement la force
mécanique que nécessitait le débit des poutres, madriers ou
planches, dont cent navires auraient pu prendre, chaque année, des
cargaisons entières.
Il faut citer, en outre, de vastes et grasses prairies, qui
nourrissaient des chevaux, des mules, et un nombreux bétail, dont
les produits subvenaient à tous les besoins agricoles.
Quant aux volatiles d'espèces si variées, qui habitaient les bois
ou couraient les champs et les plaines, on imaginerait
difficilement à quel point ils pullulaient à Camdless-Bay -- comme
dans toute la Floride, d'ailleurs. Au-dessus des forêts planaient
les aigles à tête blanche, de grande envergure, dont le cri aigu
ressemble à la fanfare d'une trompette fêlée, des vautours, d'une
férocité peu ordinaire, des butors géants, au bec pointu comme une
baïonnette. Sur la rive du fleuve, entre les grands roseaux de la
berge, sous l'entrecroisement des bambous gigantesques, vivaient
des flamants rosés ou écarlates, des ibis tout blancs qu'on eût
dit envolés de quelque monolithe égyptien, des pélicans de taille
colossale, des myriades de sternes, des hirondelles de mer de
toutes sortes, des crabiers vêtus d'une huppe et d'une pelisse
verte, des courlans, au plumage de pourpre, au duvet brun et
tacheté de points blanchâtres, des jacamars, martins-pêcheurs à
reflets dorés, tout un monde de plongeons, de poules d'eau, de
canards «widgeons» appartenant à l'espèce des siffleurs, des
sarcelles, des pluviers, sans compter les pétrels, les puffins,
les becs-en-ciseaux, les corbeaux de mer, les mouettes, les
paille-en-queue, qu'un coup de vent suffisait à chasser jusqu'au
Saint-John, et parfois même des exocets ou poissons-volants, qui
sont de bonne prise pour les gourmets. À travers les prairies
pullulaient les bécassines, les bécasseaux, les courlis, les
barges marbrées, les poules sultanes au plumage à la fois rouge,
bleu, vert, jaune et blanc comme une palette volante, les coqs à
fraise, les perdrix ou «colins-ouïs», les écureuils grisâtres, les
pigeons à tête blanche et à pattes rouges; puis, comme quadrupèdes
comestibles, des lapins à queue longue, intermédiaires entre le
lapin et le lièvre d'Europe, des daims par hardes; enfin des
raccoons ou ratons-laveurs, des tortues, des ichneumons, et aussi,
par malheur, trop de serpents d'espèce venimeuse. Tels étaient les
représentants du règne animal sur ce magnifique domaine de
Camdless-Bay, -- sans compter les Nègres, mâles et femelles,
asservis pour les besoins de la plantation. Et de ces êtres
humains, que fait donc cette monstrueuse coutume de l'esclavage,
si ce n'est des animaux, achetés ou vendus comme bêtes de somme?
Comment James Burbank, un partisan des doctrines anti-
esclavagistes, un nordiste qui n'attendait que le triomphe du
Nord, n'avait-il donc pas encore affranchi les esclaves de sa
plantation? Hésiterait-il à le faire, dès que les circonstances le
permettraient? Non, certes! Et ce n'était plus qu'une question de
semaines, de jours peut-être, puisque l'armée fédérale occupait
déjà quelques points rapprochés de l'État limitrophe et se
préparait à opérer en Floride.
Déjà, d'ailleurs, James Burbank avait pris à Camdless-Bay toutes
les mesures qui pouvaient améliorer le sort de ses esclaves. Ils
étaient environ sept cents noirs des deux sexes, proprement logés
dans de larges baraccons[2], entretenus avec soin, nourris à leur
convenance, ne travaillant que dans la limite de leurs forces. Le
régisseur-général et les sous-régisseurs de la plantation avaient
ordre de les traiter avec justice et douceur. Aussi, les divers
services n'en étaient-ils que mieux remplis, bien que depuis
longtemps les châtiments corporels ne fussent plus en usage à
Camdless-Bay. Contraste frappant avec les habitudes de la plupart
des autres plantations floridiennes, et système qui n'était pas vu
sans défaveur par les voisins de James Burbank. De là, comme on va
s'en rendre compte, une situation très difficile dans le pays,
surtout à cette époque où le sort des armes allait trancher la
question de l'esclavage.
Le nombreux personnel de la plantation était logé dans des cases
saines et confortables. Groupées par cinquantaines, ces cases
formaient une dizaine de hameaux, autrement dit baraccons,
agglomérés le long des eaux courantes. Là, ces Noirs vivaient avec
leurs femmes et leurs enfants. Chaque famille était autant que
possible affectée au même service des champs, des forêts ou des
usines, de manière que ses membres ne fussent point dispersés, aux
heures de travail. À la tête de ces divers hameaux, un sous-
régisseur, faisant les fonctions de gérant, pour ne pas dire de
maire, administrait sa petite commune, qui relevait du chef-lieu
de canton. Ce chef-lieu, c'était le domaine privé de Camdless-Bay,
enfermé dans un périmètre de hautes palissades, dont les
palanques, sortes de pieux jointifs, plantés verticalement, se
cachaient à demi sous la verdure de l'exubérante végétation
floridienne. Là s'élevait l'habitation particulière de la famille
Burbank.
Moitié maison, moitié château, cette habitation avait reçu et
méritait le nom de Castle-House.
Depuis bien des années, Camdless-Bay appartenait aux ancêtres de
James Burbank. À une époque où les déprédations des Indiens
étaient à craindre, ses possesseurs avaient dû en fortifier la
principale demeure. Le temps n'était pas éloigné où le général
Jessup défendait encore la Floride contre les Séminoles. Pendant
longtemps, les colons avaient eu terriblement à souffrir de ces
nomades. Non seulement le vol les dépouillait, mais le meurtre
ensanglantait leurs habitations que l'incendie détruisait ensuite.
Les villes elles-mêmes furent plus d'une fois menacées de
l'invasion et du pillage. En maint endroit s'élèvent des ruines
que ces sanguinaires Indiens ont laissées après leur passage. À
moins de quinze milles de Camdless-Bay, près du hameau de
Mandarin, on montre encore la «maison de sang», dans laquelle un
colon, M. Motte, sa femme et ses trois jeunes filles, avaient été
scalpés, puis massacrés par ces bandits. Mais, actuellement, la
guerre d'extermination entre l'homme blanc et l'homme rouge est
finie. Les Séminoles, vaincus finalement, ont dû se réfugier au
loin, vers l'ouest du Mississipi. On n'entend plus parler d'eux,
sauf de quelques bandes qui errent encore dans la portion
marécageuse de la Floride méridionale. Le pays n'a donc plus rien
à craindre de ces féroces indigènes.
On comprend dès lors que les habitations des colons eussent été
construites de manière à pouvoir tenir contre une attaque soudaine
des Indiens, et résister en attendant l'arrivée des bataillons de
volontaires, enrégimentés dans les villes ou hameaux du voisinage.
Ainsi avait-il été fait du château de Castle-House.
Castle-House s'élevait sur un léger renflement du sol, au milieu
d'un parc réservé, d'une superficie de trois acres, qui
s'arrondissait à quelques centaines de yards en arrière de la rive
du Saint-John. Un cours d'eau, assez profond, entourait ce parc,
dont une haute enceinte de palanques complétait la défense, et il
ne donnait entrée que par un seul ponceau, jeté sur le rio
circulaire. En arrière du mamelon, un ensemble de beaux arbres,
groupés par masses, redescendaient les pentes du parc, auquel ils
faisaient un large cadre de verdure. Une fraîche avenue de
bambous, dont les tiges se croisaient en nervures ogivales,
formait une longue nef, qui se développait depuis le débarcadère
du petit port de Camdless-Bay jusqu'aux premières pelouses. Au-
dedans, sur tout l'espace laissé libre entre les arbres,
s'étendaient de verdoyants gazons, coupés de larges allées,
bordées de barrières blanches, qui se terminaient par une
esplanade sablée devant la façade principale de Castle-House.
Ce château, assez irrégulièrement dessiné, offrait beaucoup
d'imprévu dans l'ensemble de sa construction et non moins de
fantaisie dans ses détails. Mais, pour le cas où des assaillants
eussent forcé les palanques du parc, il aurait pu -- chose
importante surtout -- se défendre rien que par lui-même et
soutenir un siège de quelques heures. Ses fenêtres du rez-de-
chaussée étaient grillagées de barreaux de fer. La porte
principale, sur la façade antérieure, avait la solidité d'une
herse. En de certains points, au faîte des murailles, bâties avec
une sorte de pierre marmoréenne, se dressaient plusieurs
poivrières en encorbellement, qui rendaient la défense plus
facile, puisqu'elles permettaient de prendre en flanc les
agresseurs. En somme, avec ses ouvertures réduites au strict
nécessaire, son donjon central qui le dominait et sur lequel se
déployait le pavillon étoile des États-Unis, ses lignes de
créneaux dont certaines arêtes étaient pourvues, l'inclinaison de
ses murs à leur base, ses toits élevés, ses pinacles multiples,
l'épaisseur de ses parois à travers lesquelles se creusaient çà et
là un certain nombre d'embrasures, cette habitation ressemblait
plus à un château fort qu'à un cottage ou une maison de plaisance.
On l'a dit, il avait fallu le bâtir ainsi pour la sûreté de ceux
qui l'habitaient à l'époque où se faisaient ces sauvages
incursions des Indiens sur le territoire de la Floride. Il
existait même un tunnel souterrain, qui, après avoir passé sous la
palissade et le rio circulaire, mettait Castle-House en
communication avec une petite crique du Saint-John, nommée crique
Marino. Ce tunnel aurait pu servir à quelque secrète évasion en
cas d'extrême danger.
Certainement, au temps actuel, les Séminoles, repoussés de la
péninsule, n'étaient plus à craindre, et cela depuis une vingtaine
d'années. Mais savait-on ce que réservait l'avenir? Et ce danger
que James Burbank n'avait plus à redouter de la part des Indiens,
qui sait s'il ne viendrait pas de la part de ses compatriotes?
N'était-il pas lui, nordiste isolé au fond de ces États du sud,
exposé à toutes les phases d'une guerre civile, qui avait été si
sanglante jusqu'alors, si féconde en représailles?
Toutefois, cette nécessité de pourvoir à la sûreté de Castle-House
n'avait point nui au confort intérieur. Les salles étaient vastes,
les appartements luxueux et superbement aménagés. La famille
Burbank y trouvait, au milieu d'un site admirable, toutes les
aises, toutes les satisfactions morales que peut donner la
fortune, quand elle est unie à un véritable sens artiste chez ceux
qui la possèdent.
En arrière du château, dans le parc réservé, de magnifiques
jardins se développaient jusqu'à la palissade, dont les palanques
disparaissaient sous les arbustes grimpants et les sarments de la
grenadille, où les oiseaux-mouches voltigeaient par myriades. Des
massifs d'orangers, des corbeilles d'oliviers, de figuiers, de
grenadiers, de pontédéries aux bouquets d'azur, des groupes de
magnolias, dont les calices à teintes de vieil ivoire parfumaient
l'air, des buissons de palmiers sabal, agitant leurs éventails
sous la brise, des guirlandes de coboeas aux nuances violettes,
des touffes de tupéas à rosettes vertes, de yuccas avec leur
cliquetis de sabres acérés, de rhododendrons rosés, des buissons
de myrtes et de pamplemousses, enfin tout ce que peut produire la
flore d'une zone qui touche au Tropique, était réuni dans ces
parterres pour la jouissance de l'odorat et le plaisir des yeux.
À la limite de l'enceinte, sous le dôme des cyprès et des baobabs,
étaient enfouies les écuries, les remises, les chenils, les
aménagements de la laiterie et des basses-cours. Grâce à la ramure
de ces beaux arbres, impénétrable même au soleil de cette
latitude, les animaux domestiques n'avaient rien à craindre des
chaleurs de l'été. Dérivées des rios voisins, les eaux courantes y
maintenaient une agréable et saine fraîcheur.
On le voit, ce domaine privé, spécial aux hôtes de Camdless-Bay,
c'était une enclave merveilleusement agencée au milieu du vaste
établissement de James Burbank. Ni le tapage des moulins à coton,
ni les frémissements des scieries, ni les chocs de la hache sur
les troncs d'arbres, ni aucun de ces bruits que comporte une
exploitation si importante, ne parvenaient à franchir les
palanques de l'enceinte. Seuls, les mille oiseaux de
l'ornithologie floridienne pouvaient la dépasser en voltigeant
d'arbre en arbre. Mais ces chanteurs ailés, dont le plumage
rivalise avec les étincelantes fleurs de cette zone, n'étaient pas
moins bien accueillis que les parfums dont la brise s'imprégnait
en caressant les prairies et les forêts du voisinage.
Telle était Camdless-Bay, la plantation de James Burbank, et l'une
des plus riches de la Floride orientale.
III
Où en est la guerre de Sécession
Quelques mots sur la guerre de Sécession, à laquelle cette
histoire doit être intimement mêlée.
Et, tout d'abord, que ceci soit bien établi dès le début: ainsi
que l'a dit le comte de Paris, ancien aide de camp du général Mac
Clellan, dans sa remarquable -Histoire de la guerre civile en
Amérique, -cette guerre n'a eu pour cause ni une question de
tarifs, ni une différence réelle d'origine entre le Nord et le
Sud. La race anglo-saxonne régnait également sur tout le
territoire des États-Unis. Aussi, la question commerciale n'a-t-
elle jamais été en jeu dans cette terrible lutte entre frères.
«C'est l'esclavage qui, prospérant dans une moitié de la
république et aboli dans l'autre, y avait créé deux sociétés
hostiles. Il avait profondément modifié les moeurs de celle où il
dominait, tout en laissant intactes les formes apparentes du
gouvernement. C'est lui qui fut non pas le prétexte ou l'occasion,
mais la cause unique de l'antagonisme dont la conséquence
inévitable fut la guerre civile.»
Dans les États à esclaves, il y avait trois classes. En bas,
quatre millions de Nègres asservis, soit le tiers de la
population. En haut, la caste des propriétaires, relativement peu
instruite, riche, dédaigneuse, qui se réservait absolument la
direction des affaires publiques. Entre les deux, la classe
remuante, paresseuse, misérable, des petits Blancs. Ceux-ci,
contre toute attente, se montrèrent ardents pour le maintien de
l'esclavage, par crainte de voir la classe des Nègres affranchis
s'élever à leur niveau.
Le Nord devait donc trouver contre lui non seulement les riches
propriétaires, mais aussi ces petits Blancs qui, surtout dans les
campagnes, vivaient au milieu de la population serve. La lutte fut
donc effroyable. Elle produisit même dans les familles de telles
dissensions que l'on vit des frères combattre, l'un sous le
drapeau confédéré, l'autre sous le drapeau fédéral. Mais un grand
peuple ne devait pas hésiter à détruire l'esclavage jusque dans
ses racines. Dès le siècle dernier, l'illustre Franklin en avait
demandé l'abolition. En 1807, Jefferson avait recommandé au
Congrès «de prohiber un trafic dont la moralité, l'honneur et les
plus chers intérêts du pays exigeaient depuis longtemps la
disparition». Le Nord eut donc raison de marcher contre le Sud et
de le réduire. D'ailleurs, il allait s'ensuivre une union plus
étroite entre tous les éléments de la république, et la
destruction de cette illusion si funeste, si menaçante, que chaque
citoyen devait d'abord obéissance à son propre État, et, seulement
en second lieu, à l'ensemble de la fédération américaine.
Or, ce fut précisément en Floride, que se réveillèrent les
premières questions relatives à l'esclavage. Au commencement de ce
siècle, un chef indien métis, nommé Oscéola, avait pour femme une
esclave marronne, née dans ces parties marécageuses du territoire
floridien qu'on nomme Everglades. Un jour, cette femme fut
ressaisie comme esclave et emmenée par force. Oscéola souleva les
Indiens, commença la campagne anti-esclavagiste, fut pris et
mourut dans la forteresse où on l'avait enfermé. Mais la guerre
continua, et, dit l'historien Thomas Higginson, «la somme d'argent
que nécessita une pareille lutte fut trois fois plus considérable
que celle qui avait été jadis payée à l'Espagne pour l'acquisition
de la Floride».
Voici maintenant quels avaient été les débuts de cette guerre de
Sécession; puis quel était l'état des choses pendant ce mois de
février 1862, époque où James Burbank et sa famille allaient
éprouver des contre-coups si terribles qu'il nous a paru
intéressant d'en avoir fait l'objet de cette histoire.
Le 16 octobre 1859, l'héroïque capitaine John Brown, à la tête
d'une petite troupe d'esclaves fugitifs, s'empare de Harpers-Ferry
en Virginie. L'affranchissement des hommes de couleur, tel est son
but. Il le proclame hautement. Vaincu par les compagnies de la
milice, il est fait prisonnier, condamné à mort et pendu à
Charlestown, le 2 décembre 1859, avec six de ses compagnons.
Le 20 décembre 1860, une convention se réunit dans la Caroline du
Sud et adopte d'enthousiasme le décret de sécession. L'année
suivante, le 4 mars 1861, Abraham Lincoln est nommé président de
la république. Les États du Sud regardent son élection comme une
menace pour l'institution de l'esclavage. Le 11 avril 1861, le
fort Sumter, un de ceux qui défendent la rade de Charlestown,
tombe au pouvoir des sudistes, commandés par le général
Beauregard. La Caroline du Nord, la Virginie, l'Arkansas, le
Tennessee, adhèrent aussitôt à l'acte séparatiste.
Soixante-quinze mille volontaires sont levés par le gouvernement
fédéral. Tout d'abord, on s'occupe de mettre Washington, la
capitale des États-Unis d'Amérique, à l'abri d'un coup de main des
confédérés. On ravitaille les arsenaux du Nord qui étaient vides,
alors que ceux du Sud avaient été largement approvisionnés sous la
présidence de Buchanan. Le matériel de guerre se complète au prix
des plus extraordinaires efforts. Puis, Abraham Lincoln déclare
1
2
3
4
(
)
5
6
7
8
9
10
-
«
»
11
12
,
13
,
.
14
,
'
15
-
.
'
16
'
-
17
-
'
.
18
19
'
'
,
.
20
'
-
-
21
-
-
-
'
.
22
,
'
'
23
.
24
.
«
»
,
25
'
.
26
,
27
'
,
'
'
28
'
.
29
30
'
,
'
31
,
,
.
32
'
.
33
34
,
,
35
,
,
,
36
,
-
37
.
,
,
38
'
39
,
40
.
,
.
41
,
,
'
.
42
,
,
43
-
.
'
,
44
,
,
45
'
.
,
46
,
,
47
.
'
'
48
.
-
49
.
50
-
-
.
51
52
,
-
-
-
-
53
.
,
54
,
55
-
56
.
,
57
,
'
,
58
.
59
60
,
-
,
'
;
61
'
,
,
62
,
.
63
,
'
-
64
.
'
,
65
.
'
'
66
-
,
67
,
,
68
'
.
69
.
70
71
-
,
'
,
72
'
'
.
73
,
«
»
,
,
74
75
,
,
-
76
.
-
77
,
'
'
-
78
,
'
,
,
79
.
,
-
-
80
-
,
,
,
81
.
82
,
.
,
83
-
,
,
84
.
85
86
,
'
'
87
.
,
88
.
'
89
,
'
'
.
-
90
'
,
91
,
-
?
,
92
'
'
.
93
,
'
.
94
'
,
95
,
96
'
.
97
98
'
99
.
-
-
'
100
,
-
-
.
'
101
,
'
,
102
.
103
.
104
.
,
105
,
106
-
.
107
108
.
,
109
,
-
,
-
110
'
.
111
112
'
.
113
,
'
114
.
,
,
-
115
,
116
,
'
117
'
,
118
-
.
,
119
'
,
.
120
121
'
,
-
,
122
-
,
:
123
124
«
!
!
125
126
-
-
,
'
127
,
'
.
128
129
-
-
,
.
130
131
-
-
!
132
133
-
-
!
!
134
135
-
-
'
!
136
137
-
-
!
,
138
'
!
139
140
-
-
,
'
,
,
'
141
!
»
142
143
144
,
145
'
-
.
-
146
147
«
'
,
,
.
148
.
.
.
,
,
,
149
'
!
»
150
151
-
152
'
,
'
153
.
.
154
155
«
!
.
.
.
!
»
156
157
,
,
'
158
.
,
159
'
,
'
'
.
160
.
,
'
161
,
.
,
'
.
162
163
«
,
,
,
164
!
'
'
.
165
166
-
-
!
'
,
,
.
.
.
167
?
.
.
.
!
.
168
169
-
-
,
170
,
-
-
171
-
!
»
172
173
'
,
174
.
,
175
'
.
'
176
,
'
'
177
.
178
179
,
,
180
,
'
'
,
181
.
182
183
«
,
!
.
184
.
,
185
.
.
.
186
187
-
-
,
,
-
188
,
'
!
»
189
190
-
-
.
'
,
191
,
.
,
192
193
,
-
.
194
195
,
196
.
197
,
,
198
,
,
199
.
'
200
,
-
,
201
,
202
.
'
-
203
.
-
-
'
'
204
,
,
,
205
-
-
-
.
-
206
207
.
208
,
'
.
209
,
210
-
'
'
211
'
,
.
,
212
213
'
.
-
-
-
214
,
'
215
.
216
217
,
-
218
.
219
220
'
221
-
.
222
,
,
223
,
,
224
-
.
'
,
,
,
225
,
,
226
,
227
.
228
,
,
,
'
229
'
'
.
,
230
,
,
231
'
.
232
233
,
'
234
-
,
235
,
:
236
237
«
'
,
!
238
239
-
-
!
.
240
!
241
242
-
-
,
,
'
243
!
.
244
245
-
-
-
?
.
246
247
-
-
,
,
248
:
,
-
,
'
249
.
,
250
'
,
,
!
251
252
-
-
-
?
253
254
-
-
,
,
'
255
-
.
256
257
-
-
!
'
,
,
'
258
!
'
,
259
'
,
260
.
!
'
!
261
'
262
'
!
»
263
264
'
265
'
266
:
'
,
,
267
,
,
268
,
,
269
'
;
270
,
'
,
271
'
.
272
,
-
,
-
273
:
'
-
-
274
275
-
-
,
,
-
,
276
;
'
,
,
,
277
.
278
279
,
,
280
,
281
-
.
-
,
,
282
-
,
283
,
'
,
'
'
,
284
'
,
'
-
,
285
'
.
286
287
-
'
288
,
,
,
,
,
289
-
,
,
'
'
290
,
'
291
.
,
'
292
'
293
-
,
294
'
.
,
295
,
296
'
297
-
.
-
,
'
298
,
,
,
,
,
299
,
,
,
,
300
,
'
-
301
302
-
-
,
'
303
,
'
304
.
305
306
307
,
308
'
.
'
309
.
'
,
.
310
'
311
'
312
.
'
,
313
.
,
,
314
.
315
316
«
,
'
,
'
-
-
,
317
,
'
'
!
»
318
319
.
'
,
320
-
,
-
321
.
322
323
,
'
-
.
,
324
,
'
325
'
,
326
-
.
327
328
,
'
-
,
-
329
.
,
330
'
331
-
.
'
-
,
.
,
332
'
,
,
.
333
.
334
,
'
335
-
.
,
,
,
336
,
'
.
337
338
«
'
,
-
,
'
-
.
339
.
-
-
340
?
-
-
341
-
?
342
343
-
-
,
,
,
344
345
'
.
346
347
-
-
!
.
!
'
348
'
'
349
,
350
!
'
351
!
352
,
,
353
,
,
,
354
-
!
355
356
-
-
,
,
.
357
'
358
.
!
'
359
,
'
.
360
361
-
-
'
,
362
,
.
-
,
'
363
,
'
364
'
365
-
.
366
'
.
367
368
'
!
369
370
-
-
'
,
.
,
-
371
'
372
!
.
373
374
-
-
,
'
?
.
'
375
,
376
377
'
,
'
378
.
,
379
,
'
,
-
380
,
,
'
381
.
382
383
-
-
!
.
.
.
'
,
'
,
'
384
!
»
385
386
,
387
,
'
388
,
,
389
'
390
.
391
392
393
.
394
.
'
'
395
'
'
,
'
396
,
397
,
398
.
-
-
399
-
400
,
.
401
,
'
,
402
'
-
,
'
,
403
,
'
-
404
405
.
'
-
406
,
-
-
'
407
,
408
.
409
410
'
-
411
412
'
413
.
,
,
414
-
,
,
415
,
-
,
.
416
,
417
,
,
418
«
»
,
,
419
.
420
421
'
-
,
,
'
422
.
,
-
423
-
'
,
424
,
'
425
,
426
.
427
428
.
429
430
,
-
-
431
.
,
432
,
433
.
-
.
434
435
,
436
,
,
437
,
438
.
439
,
'
440
'
.
,
441
,
.
'
442
'
,
'
443
.
-
,
444
'
-
,
445
.
,
446
,
-
447
'
.
448
449
-
,
-
450
-
-
.
'
,
451
,
'
.
452
'
'
-
.
453
454
'
'
-
-
'
'
455
.
456
'
-
-
.
-
457
458
'
'
,
,
459
-
:
460
461
«
?
-
-
.
462
463
-
-
!
-
.
464
465
-
-
'
,
?
466
467
-
-
,
!
468
469
-
-
!
»
470
471
.
472
,
'
.
'
,
473
,
'
,
-
-
,
474
'
.
475
476
,
477
«
»
.
478
.
,
'
,
479
'
,
480
'
.
,
-
481
,
482
483
.
484
485
«
!
,
486
'
.
487
488
-
-
,
,
,
'
,
489
.
,
'
,
490
'
491
!
492
493
-
-
,
.
,
,
494
,
,
'
495
,
'
-
!
-
496
497
-
-
'
!
.
'
498
'
,
,
499
,
'
500
!
,
'
'
501
'
'
,
502
,
'
!
-
-
,
'
503
.
,
?
504
505
-
-
.
506
507
-
-
?
508
509
-
-
,
'
.
510
511
-
-
,
.
-
512
-
?
513
514
-
-
.
515
516
-
-
,
.
517
,
'
,
518
'
'
.
519
,
520
-
'
521
,
522
!
523
524
-
-
!
-
,
?
525
526
-
-
,
,
527
!
»
528
529
,
-
,
-
530
,
,
531
.
,
-
,
532
'
.
533
'
534
.
-
,
535
,
.
536
'
-
.
537
538
'
,
,
539
.
540
541
.
,
,
'
542
,
'
.
543
544
,
545
:
546
547
«
,
!
.
.
.
!
548
549
-
-
?
.
.
.
550
551
-
-
!
»
552
553
'
,
-
-
,
554
.
-
555
,
'
,
'
'
556
,
557
.
558
559
,
560
,
'
,
,
561
'
.
562
'
-
-
563
,
,
,
564
'
'
-
,
565
'
,
'
566
,
,
,
567
.
-
-
568
,
.
569
,
,
570
-
'
.
571
572
573
574
-
575
576
-
,
577
.
'
578
.
'
-
579
,
'
580
.
,
581
.
582
,
,
583
,
'
584
,
-
585
-
.
586
587
.
588
-
,
589
'
,
'
-
,
590
'
-
.
591
592
,
-
,
593
'
594
.
595
,
'
'
.
596
-
'
597
.
-
,
598
,
,
'
,
599
,
600
,
-
.
601
602
,
[
]
,
603
.
'
604
'
,
605
'
.
'
,
,
606
,
,
,
607
'
,
,
608
,
,
609
610
'
,
,
611
.
612
,
,
,
613
'
.
,
614
615
-
.
,
616
«
-
»
,
617
,
«
-
618
»
,
619
,
«
»
,
620
,
621
.
622
623
,
624
'
625
'
,
.
626
,
,
627
,
'
,
628
'
,
629
-
.
630
'
,
,
'
'
631
,
632
,
,
633
'
,
-
-
634
.
,
,
635
,
636
,
,
637
'
.
638
639
-
.
640
641
,
642
.
,
'
643
,
644
,
'
,
645
,
,
646
'
'
'
.
,
647
'
,
,
648
,
-
,
649
'
650
.
-
,
651
'
652
,
,
653
;
,
,
654
,
655
,
'
656
'
.
,
657
,
'
658
.
,
,
659
'
,
,
,
,
660
'
,
661
'
.
662
663
664
'
.
'
665
666
.
,
,
667
,
,
,
,
668
,
,
669
'
,
'
670
,
671
.
,
672
,
'
,
,
673
'
,
,
674
,
,
-
,
675
,
'
676
,
,
677
,
-
678
,
,
,
,
679
'
680
.
681
682
.
,
-
683
,
-
,
684
,
685
,
686
,
,
,
687
.
688
689
,
,
,
690
,
,
,
691
.
692
693
'
,
694
,
695
-
-
-
696
,
'
.
-
697
,
,
698
'
,
,
'
699
,
,
700
.
,
701
,
'
,
702
,
'
703
,
704
,
,
705
,
'
'
706
,
,
,
707
,
,
-
708
,
,
'
,
709
«
»
'
,
710
,
,
,
,
711
-
-
,
,
,
712
-
-
,
'
'
713
-
,
-
,
714
.
715
,
,
,
716
,
,
717
,
,
,
718
,
«
-
»
,
,
719
;
,
720
,
,
721
'
,
;
722
-
,
,
,
,
723
,
'
.
724
725
-
,
-
-
,
,
726
.
727
,
'
,
728
'
,
?
729
730
,
-
731
,
'
732
,
'
-
733
?
-
,
734
?
,
!
'
'
735
,
-
,
'
736
'
737
.
738
739
,
'
,
-
740
.
741
,
742
[
]
,
,
743
,
.
744
-
-
745
.
,
746
'
-
,
747
748
-
.
749
,
'
750
.
,
751
'
,
,
752
753
'
.
754
755
756
.
,
757
,
,
758
.
,
759
.
760
,
761
,
,
762
.
,
-
763
,
,
764
,
,
-
765
.
-
,
'
-
,
766
,
767
,
,
,
768
'
769
.
'
'
770
.
771
772
,
,
773
-
.
774
775
,
-
776
.
777
,
778
.
'
779
.
780
,
781
.
,
782
'
.
783
-
'
784
'
.
'
785
.
786
-
,
787
,
«
»
,
788
,
.
,
,
789
,
.
,
,
790
'
'
'
791
.
,
,
792
,
'
.
'
'
,
793
794
.
'
795
.
796
797
798
799
,
'
800
,
.
801
-
-
.
802
803
-
'
,
804
'
,
'
,
805
'
806
-
.
'
,
,
,
807
,
808
,
809
.
,
,
810
,
,
811
.
812
,
,
813
,
814
-
'
.
-
815
,
'
,
816
'
,
,
817
,
818
-
.
819
820
,
,
821
'
'
822
.
,
823
,
-
-
824
-
-
-
825
.
-
-
826
.
827
,
,
'
828
.
,
,
829
,
830
,
831
,
'
832
.
,
833
,
834
-
,
835
,
'
836
,
,
,
837
'
838
'
,
839
'
.
840
841
'
,
842
'
'
843
.
844
,
,
845
,
-
846
-
,
847
.
848
'
.
849
850
,
,
,
851
,
'
,
852
'
.
-
'
?
853
'
,
854
'
?
855
'
-
,
,
856
'
,
857
'
,
?
858
859
,
-
860
'
.
,
861
.
862
,
'
,
863
,
864
,
865
.
866
867
,
,
868
'
,
869
870
,
-
.
871
'
,
'
,
,
872
,
'
,
873
,
874
'
,
,
875
,
,
876
,
877
,
,
878
,
879
'
,
880
'
.
881
882
'
,
,
883
,
,
,
884
-
.
885
,
886
,
'
887
'
.
,
888
.
889
890
,
,
-
,
891
'
892
.
,
893
,
894
'
,
895
,
896
'
.
,
897
'
898
'
.
,
899
,
'
900
'
901
.
902
903
-
,
,
'
904
.
905
906
907
908
909
910
,
911
.
912
913
,
'
,
:
914
'
,
915
,
-
916
,
-
'
917
,
'
918
.
-
919
-
.
,
'
-
-
920
.
921
«
'
'
,
922
'
,
923
.
924
,
925
.
'
'
,
926
'
927
.
»
928
929
,
.
,
930
,
931
.
,
,
932
,
,
,
933
.
,
934
,
,
,
.
-
,
935
,
936
'
,
937
'
.
938
939
940
,
,
941
,
.
942
.
943
'
,
'
944
,
'
.
945
'
946
.
,
'
947
'
.
,
948
«
,
'
949
950
»
.
951
.
'
,
'
952
,
953
,
,
954
'
,
,
955
,
'
.
956
957
,
,
958
'
.
959
,
,
,
960
,
961
'
.
,
962
.
963
,
-
,
964
'
.
965
,
,
'
,
«
'
966
967
'
'
968
»
.
969
970
971
;
'
972
,
973
-
'
974
'
'
.
975
976
,
'
,
977
'
'
,
'
-
978
.
'
,
979
.
.
980
,
,
981
,
,
.
982
983
,
984
'
.
'
985
,
,
986
.
987
'
'
.
,
988
,
,
989
,
990
.
,
,
'
,
991
,
'
.
992
993
-
994
.
'
,
'
,
995
-
'
,
'
'
996
.
,
997
998
.
999
.
,
1000