de Vogel]. »
Mosfeia avait depuis longtemps déjà disparu à l'horizon. Le Mandara
développait sous les regards des voyageurs son étonnante fertilité
avec les forêts d'acacias, de locustes aux fleurs rouges, et les
plantes herbacées des champs de cotonniers et d'indigotiers; le
Shari, qui va se jeter quatre-vingts milles plus loin dans le Tchad,
roulait son cours impétueux.
Le docteur le fit suivre à ses compagnons sur les cartes de Barth.
« Vous voyez, dit-il, que les travaux de ce savant sont d'une
extrême précision; nous nous dirigeons droit sur le district au
Loggoum, et peut-être même sur Kernak, sa capitale. C'est là que
mourut le pauvre Toole, à peine Agé de vingt-deux ans: c'était un
jeune Anglais, enseigne au 80e régiment, qui avait depuis quelques
semaines rejoint le major Denham en Afrique, et il ne tarda pas à y
rencontrer la mort. Ah! l'on peut appeler justement cette immense
contrée le cimetière des Européens! »
Quelques canots, longs de cinquante pieds, descendaient le cours du
Shari; le Victoria, à l,000 pieds de terre, attirait peu l'attention
des indigènes; mais le vent, qui jusque-là soufflait avec une
certaine force, tendit à diminuer.
« Est-ce que nous allons encore être pris par un calme plat? dit le
docteur.
--Bon, mon maître! nous n'aurons toujours ni le manque d'eau ni le
désert à craindre.
--Non, mais des populations plus redoutables encore.
--Voici, dit Joe, quelque chose qui ressemble à une ville.
--C'est Kernak. Les derniers souffles du vent nous y portent, et, si
cela nous convient, nous pourrons en lever le plan exact.
--Ne nous rapprocherons-nous pas? demanda Kennedy.
--Rien n'est plus facile, Dick; nous sommes droit au-dessus de la
ville; permets-moi de tourner un peu le robinet du chalumeau, et
nous ne tarderons pas à descendre. »
Le Victoria, une demi-heure après, se maintenait immobile à deux
cents pieds du sol.
« Nous voici plus près de Kernak, dit le docteur, que ne le serait
de Londres un homme juché dans la boule de Saint-Paul. Ainsi nous
pouvons voir à notre aise.
--Quel est donc ce bruit de maillets que l'on entend de tous côtés?
»
Joe regarda attentivement, et vit que ce bruit était produit par les
nombreux tisserands qui frappaient en plein air leurs toiles tendues
sur de vastes troncs d'arbres.
La capitale du Loggoum se laissait saisir alors dans tout son
ensemble, comme sur un plan déroulé; c'était une véritable ville,
avec des maisons alignées et des rues assez larges; au milieu d'une
vaste place se tenait un marché d'esclaves; il y avait grande
affluence de chalands, car les mandaraines, aux pieds et aux mains
d'une extrême petitesse, sont fort recherchées et se placent
avantageusement.
A la vue du Victoria, l'effet si souvent produit se reproduisit
encore: d'abord des cris, puis une stupéfaction profonde; les
affaires furent abandonnées, les travaux suspendus, le bruit cessa.
Les voyageurs demeuraient dans une immobilité parfaite et ne
perdaient pas un détail de cette populeuse cité; ils descendirent
même à soixante pieds du sol.
Alors le gouverneur de Loggoum sortit de sa demeure, déployant son
étendard vert, et accompagné de ses musiciens qui soufflaient à tout
rompre, excepté leurs poumons, dans de rauques cornes de buffle. La
foule se rassembla autour de lui. Le docteur Fergusson voulut se
faire entendre; il ne put y parvenir.
Cette population au front haut, aux cheveux bouclés, au nez presque
aquilin, paraissait fière et intelligente; mais la présence du
Victoria la troublait singulièrement; on voyait des cavaliers
courir dans toutes les directions; bientôt il devint évident que
les troupes du gouverneur se rassemblaient pour combattre un ennemi
si extraordinaire Joe eut beau déployer des mouchoirs de toutes les
couleurs, il n'obtint aucun résultat.
Cependant le cheik, entouré de sa cour, réclama le silence et
prononça un discours auquel le docteur ne put rien comprendre; de
l'arabe mêlé de baghirmi; seulement il reconnut, à la langue
universelle des gestes, une invitation expresse de s'en aller; il
n'eut pas mieux demandé, mais, faute de vent, cela devenait
impossible Son immobilité exaspéra le gouverneur, et ses courtisans
se prirent à hurler pour obliger le monstre à s'enfuir.
C'étaient de singuliers personnages que ces courtisans, avec leurs
cinq ou six chemises bariolées sur le corps; ils avaient des
ventres énormes, dont quelques-uns semblaient postiches. Le docteur
étonna ses compagnons en leur apprenant que c'était la manière de
faire sa cour au sultan. La rotondité de l'abdomen indiquait
l'ambition des gens. Ces gros hommes gesticulaient et criaient, un
d'entre eux surtout, qui devait être premier ministre, si son
ampleur trouvait ici-bas sa récompense. La foule des nègres unissait
ses hurlements aux cris de la cour, répétant ses gesticulations à la
manière des singes, ce qui produisait un mouvement unique et
instantané de dix mille bras
A ces moyens d'intimidation qui furent jugés insuffisants, s'en
joignirent d'autres plus redoutables. Des soldats armés d'arcs et de
flèches se rangèrent en ordre de bataille; mais déjà le Victoria se
gonflait et s'élevait tranquillement hors de leur portée. Le
gouverneur, saisissant alors un mousquet, le dirigea vers le ballon.
Mais Kennedy le surveillait, et, d'une balle de sa carabine, il
brisa l'arme dans la main du cheik.
A ce coup inattendu, ce fut une déroute générale; chacun rentra au
plus vite dans sa case, et, pendant le reste du jour, la ville
demeura absolument déserte.
La nuit vint. Le vent ne soufflait plus. Il fallut se résoudre à
rester immobile à trois cents pieds du sol. Pas un feu ne brillait
dans l'ombre; il régnait un silence de mort. Le docteur redoubla de
prudence; ce calme pouvait cacher un piège.
Et Fergusson eut raison de veiller. Vers minuit, toute la ville
parut comme embrasée; des centaines de raies de feu se croisaient
comme des fusées, formant un enchevêtrement de lignes de flamme.
« Voilà qui est singulier! fit le docteur.
--Mais, Dieu me pardonne! répliqua Kennedy, on dirait que
l'incendie monte et s'approche de nous. »
En effet, au bruit de cris effroyables et des détonations des
mousquets, cette masse de feu s'élevait vers le Victoria. Joe se
prépara à jeter du lest. Fergusson ne tarda pas à avoir
l'explication de ce phénomène.
Des milliers de pigeons, la queue garnie de matières combustibles,
avaient été lancés contre le Victoria; effrayés, ils montaient en
traçant dans l'atmosphère leurs zigzags de feu. Kennedy se mit à
faire une décharge de toutes ses armes au milieu de cette masse;
mais que pouvait-il contre une innombrable armée! Déjà les pigeons
environnaient la nacelle et le ballon dont les parois, réfléchissant
cette lumière, semblaient enveloppées dans un réseau de feu.
Le docteur n'hésita pas, et précipitant un fragment de quartz, il se
tint hors des atteintes de ces oiseaux dangereux. Pendant deux
heures, on les aperçut courant çà et là dans la nuit; puis peu à peu
leur nombre diminua, et ils s'éteignirent
Maintenant nous pouvons dormir tranquilles, dit le docteur.
--Pas mal imaginé pour des sauvages! fit Joe.
--Oui, ils emploient assez communément ces pigeons pour incendier
les chaumes des villages; mais cette fois, le village volait encore
plus haut que leurs volatiles incendiaires!
Décidément un ballon n'a pas dennemis à craindre, dit Kennedy.
--Si fait, répliqua le docteur.
--Lesquels, donc?
--Les imprudents qu'il porte dans sa nacelle; ainsi, mes amis, de la
vigilance partout, de la vigilance toujours. »CHAPITRE XXXI
Départ dans la nuit.--Tous les trois.--Les instincts de
Kennedy.--Précautions.--Le cours du Shari.--Le lac Tchad.--L'eau du
lac.--L'hippopotame.--Une balle perdue.
Vers trois heures du matin, Joe, étant de quart, vit enfin la ville
se déplacer sous ses pieds. Le Victoria reprenait sa marche. Kennedy
et le docteur se réveillèrent.
Ce dernier consulta la boussole, et reconnut avec satisfaction que
le vent les portait vers le nord-nord-est.
« Nous jouons de bonheur, dit-il; tout nous réussit; nous
découvrirons le lac Tchad aujourd'hui même.
--Est-ce une grande étendue d'eau! demanda Kennedy.
--Considérable, mon cher Dick; dans sa plus grande longueur et sa
plus grande largeur, ce lac peut mesurer cent vingt milles.
--Cela variera un peu notre voyage de nous promener sur une nappe
liquide.
--Mais il me semble que nous n'avons pas à nous plaindre; il est
très varié, et surtout il se passe dans les meilleures conditions
possibles.
--Sans doute, Samuel; sauf les privations du désert, nous n'auront
couru aucun danger sérieux.
--Il est certain que notre brave Victoria s'est toujours
merveilleusement comporté. C'est aujourd'hui le 12 mai; nous sommes
partis le 18 avril; c'est donc vingt-cinq jours de marche. Encore
une dizaine de jours, et nous serons arrivés.
--Où!
--Je n'en sais rien; mais que nous importe?
--Tu as raison, Samuel; fions-nous à la Providence du soin de nous
diriger et de nous maintenir en bonne santé, comme nous voilà! On
n'a pas l'air d'avoir traversé les pays les plus pestilentiels du
monde!
--Nous étions à même de nous élever, et c'est ce que nous avons
fait.
--Vivent les voyages aériens! s'écria Joe. Nous voici, après
vingt-cinq Jours, bien portants, bien nourris, bien reposés, trop
reposés peut-être, car mes jambes commencent à se rouiller, et je ne
serais pas fâché de les dégourdir pendant une trentaine de milles
--Tu te donneras. ce plaisir-là dans les rues de Londres, Joe; mais,
pour conclure, nous sommes partis trois comme Denham, Clapperton,
Overweg, comme Barth, Richardson et Vogel, et, plus heureux que nos
devanciers, tous trois nous nous retrouvons encore! Mais il est
bien important de ne pas nous séparer. Si pendant que l'un de nous
est à terre, le Victoria devait s'enlever pour éviter un danger
subit, imprévu, qui sait si nous le reverrions jamais! Aussi, je le
dis franchement à Kennedy, je n'aime pas qu'il s'éloigne sous
prétexte de chasse.
--Tu me permettras pourtant bien, ami Samuel, de me passer encore
cette fantaisie; il n'y a pas de mal à renouveler nos provisions;
d'ailleurs, avant notre départ, tu mas fait entrevoir toute une
série de chasses superbes, et jusqu'ici j'ai peu fait dans la voie
des Anderson et des Cumming.
--Mais, mon cher Dick, la mémoire te fait défaut, ou ta modestie
t'engage à oublier tes prouesses; il me semble que, sans parler du
menu gibier, tu as déjà une antilope, un éléphant et deux lions sur
la conscience.
--Bon! qu'est-ce que cela pour un chasseur africain qui voit passer
tous les animaux de la création au bout de son fusil? Tiens! tiens!
regarde cette troupe de girafes!
--Ça, des girafes! fit Joe. elles sont grosses comme le poing!
--Parce que nous sommes à mille pieds au-dessus d'elles; mais, de
près, tu verrais qu'elles ont trois fois ta hauteur.
--Et que dis-tu de ce troupeau de gazelles? reprit Kennedy, et ces
autruches qui fuient avec la rapidité du vent?
--Ça! des autruches! fit Joe, ce sont des poules, tout ce qu'il y
a de plus poules!
--Voyons, Samuel, ne peut-on s'approcher?
--On peut s'approcher, Dick, mais non prendre terre A quoi bon, dès
lors, frapper ces animaux qui ne te seront d'aucune utilité? S'il
s'agissait de détruire un lion, un chat-tigre, une hyène, je le
comprendrais; ce serait toujours une bête dangereuse de moins; mais
une antilope, une gazelle, sans autre profit que la vaine
satisfaction de tes instincts de chasseur, cela n'en vaut vraiment
pas la peine. Après tout, mon ami, nous allons nous maintenir à cent
pieds du sol, et si tu distingues quelque animal féroce, tu nous
feras plaisir en lui envoyant une balle dans le cur. »
Le Victoria descendit peu à peu, et se maintint néanmoins à une
hauteur rassurante. Dans cette contrée sauvage et très peuplée, il
fallait se défier de périls inattendus.
Les voyageurs suivaient directement alors le cours du Shari; les
bords charmants de ce fleuve disparaissaient sous les ombrages
d'arbres aux nuances variées; des lianes et des plantes grimpantes
serpentaient de toutes parts et produisaient de curieux
enchevêtrements de couleurs. Les crocodiles s'ébattaient en plein
soleil ou plongeaient sous les eaux avec une vivacité de lézard; en
se jouant, ils accostaient les nombreuses îles vertes qui rompaient
le courant du fleuve.
Ce fut ainsi, au milieu d'une nature riche et verdoyante, que passa
le district de Maffatay. Vers neuf heures du matin, le docteur
Fergusson et ses amis atteignaient enfin la rive méridionale du lac
Tchad.
C'était donc là cette Caspienne de l'Afrique, dont l'existence fut
si longtemps reléguée au rang des fables, cette mer intérieure à
laquelle parvinrent seulement les expéditions de Denham et de Barth.
Le docteur essaya d'en fixer la configuration actuelle, bien
différente déjà de celle de 1847; en effet, la carte de ce lac est
impossible à tracer; il est entouré de marais fangeux et presque
infranchissables, dans lesquels Barth pensa périr; d'une année à
l'autre, ces marais, couverts de roseaux et de papyrus de quinze
pieds, deviennent le lac lui-même; souvent aussi, les villes
étalées sur ses bords sont à demi submergées, comme il arriva à
Ngornou en 1856, et maintenant les hippopotames et les alligators
plongent aux lieux mêmes où s'élevaient les habitations du Bornou.
Le soleil versait ses rayons éblouissants sur cette eau tranquille,
et au nord les deux éléments se confondaient dans un même horizon.
Le docteur voulut constater la nature de l'eau, que longtemps on
crut salée; il n'y avait aucun danger à s'approcher de la surface
du lac, et la nacelle vint le raser comme un oiseau à cinq pieds de
distance.
Joe plongea une bouteille, et la ramena à demi pleine; cette eau fut
goûtée et trouvée peu potable, avec un certain goût de natron.
Tandis que le docteur inscrivait le résultat de son expérience, un
coup de fusil éclata à ses côtés Kennedy n'avait pu résister au
désir d'envoyer une balle à un monstrueux hippopotame; celui-ci,
qui respirait tranquillement, disparut au bruit de la détonation, et
la balle conique du chasseur ne parut pas le troubler autrement.
« Il aurait mieux valu le harponner, dit Joe.
--Et comment!
--Avec une de nos ancres. C'eût été un hameçon convenable pour un
pareil animal.
--Mais, dit Kennedy, Joe a vraiment une idée..
--Que je vous prie de ne pas mettre à exécution! répliqua le
docteur. L'animal nous aurait vite entraînés où nous n'avons que
faire.
--Surtout maintenant que nous sommes fixés sur la qualité de leau
du Tchad. Est-ce que cela se mange, ce poisson-là, Monsieur
Fergusson?
--Ton poisson, Joe, est tout bonnement un mammifère du genre des
pachydermes; sa chair est excellente, dit-on, et fait l'objet d'un
grand commerce entre les tribus riveraines du lac.
--Alors je regrette que le coup de fusil de M. Dick n'ait pas mieux
réussi.
--Cet animal n'est vulnérable qu'au ventre et entre les cuisses; la
balle de Dick ne l'aura pas même entamé. Mais, si le terrain me
parait propice, nous nous arrêterons à l'extrémité septentrionale du
lac; là, Kennedy se trouvera en pleine ménagerie, et il pourra se
dédommager à son aise.
--Eh bien! dit Joe, que Monsieur Dick chasse un peu à l'hippopotame!
Je voudrais goûter la chair de cet amphibie. Il n'est vraiment pas
naturel de pénétrer jusqu'au centre de l'Afrique pour y vivre de
bécassines et de perdrix comme en Angleterre! »CHAPITRE XXXII
La capitale du Bornou.--Les îles des Biddiomahs.--Les gypaètes.--Les
inquiétudes du docteur.--Ses précautions.--Une attaque au milieu
des airs.--L'enveloppe déchirée.--La chute.--Dévouement sublime.--La
côte septentrionale du lac.
Depuis son arrivée au lac Tchad, le Victoria avait rencontré un
courant qui s'inclinait plus à l'ouest; quelques nuages tempéraient
alors la chaleur du jour; on sentait d'ailleurs un peu d'air sur
cette vaste étendue d'eau; mais, vers une heure, le ballon, ayant
coupé de biais cette partie du lac, s'avança de nouveau dans les
terres pendant l'espace de sept ou huit milles.
Le docteur, un peu fâché d'abord de cette direction, ne pensa plus à
s'en plaindre quand il aperçut la ville de Kouka, la célèbre
capitale du Bornou; il put l'entrevoir un instant, ceinte de ses
murailles d'argile blanche; quelques mosquées assez grossières
s'élevaient lourdement au-dessus de cette multitude de dés à jouer
qui forment les maisons arabes. Dans les cours des maisons et sur
les places publiques poussaient des palmiers et des arbres à
caoutchouc, couronnés par un dôme de feuillage large de plus de cent
pieds. Joe fit observer que ces immenses parasols étaient en rapport
avec l'ardeur des rayons solaires, et il en tira des conclusions
fort aimables pour la Providence.
Kouka se compose réellement de deux villes distinctes, séparées par
le « dendal, » large boulevard de trois cents toises, alors encombré
de piétons et de cavaliers. D'un côté se carre la ville riche avec
ses cases hautes et aérées; de l'autre se presse la ville pauvre,
triste assemblage de huttes basses et coniques, où végète une
indigente population, car Kouka n'est ni commerçante ni
industrielle.
Kennedy lui trouva quelque ressemblance avec un Édimbourg qui
s'étalerait dans une plaine, avec ses deux villes parfaitement
déterminées.
Mais à peine les voyageurs purent-ils saisir ce coup d'il, car,
avec la mobilité qui caractérise les courants de cette contrée, un
vent contraire les saisit brusquement et les ramena pendant une
quarantaine de milles sur le Tchad.
Ce fut alors un nouveau spectacle; ils pouvaient compter les îles
nombreuses du lac, habitées par les Biddiomahs, pirates sanguinaires
très redoutés, et dont le voisinage est aussi craint que celui des
Touareg du Sahara. Ces sauvages se préparaient à recevoir
courageusement le Victoria à coups de flèches et de pierres, mais
celui-ci eut bientôt fait de dépasser ces îles, sur lesquelles il
semblait papillonner comme un scarabée gigantesque.
En ce moment, Joe regardait l'horizon, et, s'adressant à Kennedy, il
lui dit:
« A la foi, Monsieur Dick, vous qui êtes toujours à rêver chasse,
voilà justement votre affaire.
--Qu'est-ce donc, Joe?
--Et, cette fois, mon maître ne s'opposera pas à vos coups de fusil.
--Mais qu'y a-t-il?
--Voyez-vous là-bas cette troupe de gros oiseaux qui se dirigent sur
nous?
--Des oiseaux! fit le docteur en saisissant sa lunette.
--Je les vois, répliqua Kennedy; ils sont au moins une douzaine
--Quatorze, si vous voulez bien, répondit Joe.
--Fasse le ciel qu'ils soient d'une espèce assez malfaisante pour
que le tendre Samuel n'ait rien à m'objecter!
--Je n'aurai rien à dire, répondit Fergusson, mais j'aimerais mieux
voir ces oiseaux-là loin de nous!
Vous avez peur de ces volatiles! fit Joe.
--Ce sont des gypaètes, Joe, et de la plus grande taille; et s'ils
nous attaquent...
--Eh bien! nous nous défendrons, Samuel! Nous avons un arsenal
pour les recevoir! je ne pense pas que ces animaux-là soient bien
redoutables!
--Qui sait? » répondit le docteur.
Dix minutes après, la troupe s'était approchée à portée de fusil;
ces quatorze oiseaux faisaient retentir l'air de leurs cris rauques;
ils s'avançaient vers le Victoria, plus irrités qu'effrayés de sa
présence.
« Comme ils crient! fit Joe; quel tapage! Cela ne leur convient
probablement pas qu'on empiète sur leurs domaines, et `que l'on se
permette de voler comme eux?
--A la vérité, dit le chasseur, ils ont un air assez terrible, et je
les croirais assez redoutables s'ils étaient armés d'une carabine de
Purdey Moore!
--Ils n'en ont pas besoin, » répondit Fergusson qui devenait très
sérieux.
Les gypaètes volaient en traçant d'immenses cercles, et leurs orbes
se rétrécissaient peu à peu autour du Victoria; ils rayaient le
ciel dans une fantastique rapidité, se précipitant parfois avec la
vitesse d'un boulet, et brisant leur ligne de projection par un
angle brusque et hardi. Le docteur, inquiet, résolut de s'élever
dans l'atmosphère pour échapper à ce dangereux voisinage; il dilata
l'hydrogène du ballon, qui ne tarda pas à monter.
Mais les gypaètes montèrent avec lui, peu disposés à l'abandonner.
« Ils ont l'air de nous en vouloir, » dit le chasseur en armant sa
carabine.
En effet, ces oiseaux s'approchaient, et plus d'un, arrivant à
cinquante pieds à peine, semblait braver les armes de Kennedy.
« J'ai une furieuse envie de tirer dessus, dit celui-ci.
--Non, Dick, non pas! Ne les rendons point furieux sans raison! Ce
serait les exciter à nous attaquer.
--Mais j'en viendrai facilement à bout.
--Tu te trompes, Dick.
--Nous avons une balle pour chacun d'eux.
--Et s'ils s'élancent vers la partie supérieure du ballon, comment
les atteindras-tu? Figure-toi donc que tu te trouves en présence
d'une troupe de lions sur terre, ou de requins en plein Océan! Pour
des aéronautes, la situation est aussi dangereuse.
--Parles-tu sérieusement, Samuel?
--Très sérieusement, Dick.
--Attendons alors.
--Attends. Tiens-toi prêt en cas d'attaque, mais ne fais pas feu
sans mon ordre.
Les oiseaux se massaient alors à une faible distance; on distinguait
parfaitement leur gorge pelée tendue sous l'effort de leurs cris,
leur crête cartilagineuse, garnie de papilles violettes, qui se
dressait avec fureur. Ils étaient de la plus forte taille; leur
corps dépassait trois pieds en longueur, et le dessous de leurs
ailes blanches resplendissait au soleil; on eut dit des requins
ailés, avec lesquels ils avaient une formidable ressemblance.
« Ils nous suivent, dit le docteur en les voyant s'élever avec lui,
et nous aurions beau monter, leur vol les porterait plus haut que
nous encore!
--Eh bien, que faire? » demanda Kennedy.
Le docteur ne répondit pas.
« Écoute, Samuel, reprit le chasseur: ces oiseaux sont quatorze;
nous avons dix-sept coups à notre disposition, en faisant feu de
toutes nos armes. N'y a-t-il pas moyen de les détruire ou de les
disperser? Je me charge d'un certain nombre d'entre eux.
--Je ne doute pas de ton adresse, Dick; je regarde volontiers comme
morts ceux qui passeront devant ta carabine; mais, je te le répète,
pour peu qu'ils s'attaquent à l'hémisphère supérieur du ballon, tu
ne pourras plus les voir; ils crèveront cette enveloppe qui nous
soutient, et nous sommes à trois mille pieds de hauteur! »
En cet instant, l'un des plus farouches oiseaux piqua droit sur le
Victoria, le bec et les serres ouvertes, prêt à mordre, prêt à
déchirer.
« Feu! feu! » s'écria le docteur.
Il avait à peine achevé, que l'oiseau, frappé à mort, tombait en
tournoyant dans l'espace.
Kennedy avait saisi l'un des fusils à deux coups. Joe épaulait
l'autre.
Effrayés de la détonation, les gypaètes s'écartèrent un instant;
mais ils revinrent presque aussitôt à la charge avec une rage
extrême. Kennedy d'une première balle coupa net le cou du plus
rapproché. Joe fracassa l'aile de l'autre.
« Plus que onze, » dit-il.
Mais alors les oiseaux changèrent de tactique, et d'un commun accord
ils s'élevèrent au-dessus du Victoria, Kennedy regarda Fergusson.
Malgré son énergie et son impassibilité, celui-ci devint pale. Il y
eut un moment de silence effrayant. Puis un déchirement strident se
fit entendre comme celui de la soie qu'on arrache, et la nacelle
manqua sous les pieds des trois voyageurs.
« Nous sommes perdus, s'écria Fergusson en portant les yeux sur le
baromètre qui montait avec rapidité. »
Puis il ajouta: « Dehors le lest, dehors! »
En quelques secondes tous les fragments de quartz avaient disparu.
« Nous tombons toujours!.. Videz les caisses à eau!.. Joe
entends-tu?.. Nous sommes précipités dans le lac! »
Joe obéit. Le docteur se pencha. Le lac semblait venir à lui comme
une marée montante; les objets grossissaient à vue d'il; la
nacelle n'était pas à deux cents pieds de la surface du Tchad.
« Les provisions! les provisions! » s'écria le docteur.
Et la caisse qui les renfermait fut jetée dans l'espace.
La chute devint moins rapide, mais les malheureux tombaient toujours!
« Jetez! jetez encore! s'écria une dernière fois le docteur.
--Il n'y a plus rien, dit Kennedy.
--Si! » répondit laconiquement Joe en se signant d'une main rapide.
Et il disparut par-dessus le bord de la nacelle
« Joe! Joe! » fit le docteur terrifié.
Mais Joe ne pouvait plus l'entendre. Le Victoria délesté reprenait
sa marche ascensionnelle, remontait à mille pieds dans les airs, et
le vent s'engouffrant dans l'enveloppe dégonflée l'entraînait vers
les côtes septentrionales du lac.
« Perdu! dit le chasseur avec un geste de désespoir.
--Perdu pour nous sauver! » répondit Fergusson.
Et ces hommes si intrépides sentirent deux grosses larmes couler de
leurs yeux. Ils se penchèrent, en cherchant à distinguer quelque
trace du malheureux Joe, mais ils étaient déjà loin.
« Quel parti prendre! demanda Kennedy.
--Descendre à terre, dès que cela sera possible, Dick, et puis
attendre. »
Après une marche de soixante milles, le Victoria s'abattit sur une
côte déserte, au nord du lac. Les ancres s'accrochèrent dans un
arbre peu élevé, et le chasseur les assujettit fortement.
La nuit vint, mais ni Fergusson ni Kennedy ne purent trouver un
instant de sommeil.CHAPITRE XXXIII
Conjectures.--Rétablissement de léquilibre du Victoria.--Nouveaux
calculs du docteur Fergusson.--Chasse de Kennedy.--Exploration
complète du lac Tchad.--Tangalia.--Retour.--Lari.
Le lendemain, 13 mai, les voyageurs reconnurent tout d'abord la
partie de la côte qu'ils occupaient. C'était une sorte d'île de
terre ferme au milieu d'un immense marais Autour de ce morceau de
terrain solide s'élevaient des roseaux grands comme des arbres
d'Europe et qui s'étendaient à perte de vue.
Ces marécages infranchissables rendaient sûre la position du
Victoria; il fallait seulement surveiller le côté du lac; la vaste
nappe d'eau allait s'élargissant, surtout dans l'est, et rien ne
paraissait à l'horizon, ni continent ni îles.
Les deux amis n'avaient pas encore osé parler de leur infortuné
compagnon. Kennedy fut le premier à faire part de ses conjectures au
docteur.
« Joe n'est peut-être pas perdu, dit-il. C'est un garçon adroit, un
nageur comme il en existe peu. Il n'était pas embarrassé de
traverser le Frith of Forth à Édimbourg. Nous le reverrons, quand et
comment, je l'ignore; mais, de notre côté, ne négligeons rien pour
lui donner l'occasion de nous rejoindre.
--Dieu t'entende, Dick, répondit le docteur d'une voix émue. Nous
ferons tout au monde pour retrouver notre ami! Orientons-nous
d'abord. Mais, avant tout, débarrassons le Victoria de cette
enveloppe extérieure, qui n'est plus utile; ce sera nous délivrer
d'un poids considérable, six cent cinquante livres, ce qui en vaut
la peine. »
Le docteur et Kennedy se mirent à louvrage; ils éprouvèrent de
grandes difficultés; il fallut arracher morceau par morceau ce
taffetas très résistant, et le découper en minces bandes pour le
dégager des mailles du filet. La déchirure produite par le bec des
oiseaux de proie s'étendait sur une longueur de plusieurs pieds.
Cette opération prit quatre heures au moins; mais enfin le ballon
intérieur, entièrement dégagé, parut n'avoir aucunement souffert. Le
Victoria était alors diminué d'un cinquième. Cette différence fut
assez sensible pour étonner Kennedy.
« Sera-t-il suffisant? demanda-t-il au docteur.
--Ne crains rien à cet égard, Dick; je rétablirai l'équilibre, et si
notre pauvre Joe revient, nous saurons bien reprendre avec lui notre
route accoutumée.
--Au moment de notre chute, Samuel, si mes souvenirs sont exacts,
nous ne devions pas être éloignés d'une île.
--Je me le rappelle en effet; mais cette île, comme toutes celles du
Tchad, est sans doute habitée par une race de pirates et de
meurtriers; ces sauvages auront été certainement témoins de notre
catastrophe, et si Joe tombe entre leurs mains, à moins que la
superstition ne le protège, que deviendra-t-il?
--Il est homme à se tirer d'affaire, je te le répète; j'ai confiance
dans son adresse et son intelligence.
--Je l'espère. Maintenant, Dick, tu vas chasser aux environs, sans
téloigner toutefois; il devient urgent de renouveler nos vivres,
dont la plus grande partie a été sacrifiée.
--Bien, Samuel; je ne serai pas longtemps absent. »
Kennedy prit un fusil à deux coups et s'avança dans les grandes
herbes vers un taillis assez rapproché; de fréquentes détonations
apprirent bientôt au docteur que sa chasse serait fructueuse.
Pendant ce temps, celui-ci s'occupa de faire le relevé des objets
conservés dans la nacelle et d'établir l'équilibre du second
aérostat; il restait une trentaine de livres de pemmican, quelques
provisions de thé et de café, environ un gallon et demi
d'eau-de-vie, une caisse à eau parfaitement vide; toute la viande
sèche avait disparu.
Le docteur savait que; par la perte de l'hydrogène du premier
ballon, sa force ascensionnelle se trouvait réduite de neuf cents
livres environ; il dut donc se baser sur cette différence pour
reconstituer son équilibre. Le nouveau Victoria cubait soixante-sept
mille pieds et renfermait trente. trois mille quatre cent
quatre-vingts pieds cubes de gaz; l'appareil de dilatation
paraissait être en bon état; ni la pile ni le serpentin n'avaient
été endommagés.
La force ascensionnelle du nouveau ballon était donc de trois mille
livres environ; en réunissant les poids de l'appareil, des
voyageurs, de la provision d'eau, de la nacelle et de ses
accessoires, en embarquant cinquante gallons d'eau et cent livres de
viande fraîche, le docteur arrivait à un total de deux mille huit
cent trente livres. Il pouvait donc emporter cent soixante-dix
livres de lest pour les cas imprévus, et l'aérostat se trouverait
alors équilibré avec l'air ambiant
Ses dispositions furent prises en conséquence, et il remplaça le
poids de Joe par un supplément de lest. Il employa la journée
entière à ces divers préparatifs, et ceux-ci se terminaient au
retour de Kennedy Le chasseur avait fait bonne chasse; il apportait
une véritable charge d'oies, de canards sauvages, de bécassines, de
sarcelles et de pluviers. Il s'occupa de préparer ce gibier et de le
fumer. Chaque pièce, embrochée par une mince baguette, fut suspendue
au-dessus d'un foyer de bois vert. Quand la préparation parut
convenable à Kennedy, qui s'y entendait d'ailleurs, le tout fut
emmagasiné dans la nacelle.
Le lendemain, le chasseur devait compléter ses approvisionnements.
Le soir surprit les voyageurs au milieu de ces travaux. Leur souper
se composa de pemmican, de biscuits et de thé. La fatigue après leur
avoir donné l'appétit, leur donna le sommeil. Chacun pendant son
quart interrogea les ténèbres, croyant parfois saisir la voix de Joe;
mais, hélas, elle était bien loin, cette voix qu'ils eussent voulu
entendre!
Aux premiers rayons du jour, le docteur réveilla Kennedy
« J'ai longuement médité, lui dit-il, sur ce qu'il convient de faire
pour retrouver notre compagnon.
--Quel que soit ton projet, Samuel, il me va; parle.
--Avant tout, il est important que Joe ait de nos nouvelles.
--Sans doute! Si ce digne garçon allait se figurer que nous
l'abandonnons!
--Lui! il nous connaît trop! Jamais pareille idée ne lui viendrait
l'esprit; mais il faut qu'il apprenne où nous sommes.
--Comment cela?
--Nous allons reprendre notre place dans la nacelle et nous élever
dans l'air.
--Mais si le vent nous entraîne?
--Il n'en sera rien, heureusement. Vois, Dick; la brise nous ramène
sur le lac, et cette circonstance, qui eut été fâcheuse hier, est
propice aujourd'hui. Nos efforts se borneront donc à nous maintenir
sur cette vaste étendue d'eau pendant toute la journée. Joe ne
pourra manquer de nous voir là où ses regards doivent se diriger
sans cesse. Peut-être même parviendra-t-il à nous informer du lieu
de sa retraite.
--S'il est seul et libre, il le fera certainement.
--Et s'il est prisonnier, reprit le docteur, l'habitude des
indigènes n'étant pas d'enfermer leurs captifs, il nous verra et
comprendra le but de nos recherches.
--Mais enfin, reprit Kennedy,--car il faut prévoir tous les cas,
--si nous ne trouvons aucun indice, s'il n'a pas laissé une trace
de son passage, que ferons-nous?
--Nous essayerons de regagner la partie septentrionale du lac, en
nous maintenant le plus en vue possible; là, nous attendrons, nous
explorerons les rives, nous fouillerons ces bords, auxquels Joe
tentera certainement de parvenir, et nous ne quitterons pas la place
sans avoir tout fait pour le retrouver.
--Partons donc, » répondit le chasseur.
Le docteur prit le relèvement exact de ce morceau de terre ferme
qu'il allait quitter; il estima, d'après sa carte et son point,
qu'il se trouvait au nord du Tchad, entre la ville de Lari et le
village d'Ingemini, visités tous deux par le major Denham. Pendant
ce temps, Kennedy compléta ses approvisionnements de viande fraîche.
Bien que les marais environnants portaient des marques de
rhinocéros, de lamentins et d'hippopotames, il n'eut pas l'occasion
de rencontrer un seul de ces énormes animaux.
A sept heures du matin, non sans de grandes difficultés dont le
pauvre Joe savait se tirer à merveille, l'ancre fut détachée de
l'arbre. Le gaz se dilata et le nouveau Victoria parvint à deux
cents pieds dans l'air. Il hésita d'abord en tournant sur lui-même;
mais enfin, pris dans un courant assez vif, il s'avança sur le lac
et bientôt fut emporté avec une vitesse de vingt milles à l'heure.
Le docteur se maintint constamment à une hauteur qui variait entre
deux cents et cinq cents pieds. Kennedy déchargeait souvent sa
carabine. Au-dessus des îles, les voyageurs se rapprochaient même
imprudemment, fouillant du regard les taillis, les buissons, les
halliers, partout où quelque ombrage, quelque anfractuosité de roc
eût pu donner asile à leur compagnon. Ils descendaient près des
longues pirogues qui sillonnaient le lac. Les pécheurs, à leur vue,
se précipitaient à l'eau et regagnaient leur île avec les
démonstrations de crainte les moins dissimulées.
« Nous ne voyons rien, dit Kennedy après deux heures de recherches.
--Attendons, Dick, et ne perdons pas courage; nous ne devons pas
être éloignés du lieu de l'accident. »
A onze heures, le Victoria s'était avancé de quatre-vingt-dix
milles; il rencontra alors un nouveau courant qui, sous un angle
presque droit, le poussa vers l'est pendant une soixantaine de
milles. Il planait au-dessus d'une île très vaste et très peuplée
que le docteur jugea devoir être Farram, où se trouve la capitale
des Biddiomahs. Il s'attendait à voir Joe surgir de chaque buisson,
s'échappant, l'appelant. Libre, on l'eut enlevé sans difficulté;
prisonnier, en renouvelant la manuvre employée pour le
missionnaire, il aurait bientôt rejoint ses amis; mais rien ne
parut, rien ne bougea! C'était à se désespérer.
Le Victoria arrivait à deux heures et demie en vue de Tangalia,
village situé sur la rive orientale du Tchad, et qui marqua le point
extrême atteint par Denham à l'époque de son exploration.
Le docteur devint inquiet de cette direction persistante du vent. Il
se sentait rejeté vers l'est, repoussé dans le centre de l'Afrique,
vers d'interminables déserts.
« Il faut absolument nous arrêter, dit-il, et même prendre terre;
dans l'intérêt de Joe surtout, nous devons revenir sur le lac; mais,
auparavant, tâchons de trouver un courant opposé. »
Pendant plus d'une heure, il chercha à différentes zones. Le
Victoria dérivait toujours sur la terre ferme; mais, heureusement, à
mille pieds un souffle très violent le ramena dans le nord-ouest.
Il n'était pas possible que Joe fût retenu sur une des îles du lac;
il et certainement trouvé moyen de manifester sa présence;
peut-être l'avait-on entraîné sur terre. Ce fut ainsi que raisonna
le docteur, quand il revit la rive septentrionale du Tchad.
Quant à penser que Joe se fût noyé, c'était inadmissible. Il y eut
bien une idée horrible qui traversa l'esprit de Fergusson et de
Kennedy: les caïmans sont nombreux dans ces parages! Mais ni l'un
ni l'autre n'eut le courage de formuler cette appréhension.
Cependant elle vint si manifestement à leur pensée, que le docteur
dit sans autre préambule:
« Les crocodiles ne se rencontrent que sur les rives des îles ou du
lac; Joe aura assez d'adresse pour les éviter; d'ailleurs, ils sont
peu dangereux, et les Africains se baignent impunément sans craindre
leurs attaques »
Kennedy ne répondit pas; il préférait se taire à discuter cette
terrible possibilité.
Le docteur signala la ville de Lari vers les cinq heures du soir.
Les habitants travaillaient à la récolte du coton devant des cabanes
de roseaux tressés, au milieu d'enclos propres et soigneusement
entretenus.
Cette réunion d'une cinquantaine de cases occupait une légère
dépression de terrain dans une vallée étendue entre de basses
montagnes. La violence du vent portait plus avant qu'il ne convenait
au docteur; mais il changea une seconde fois et le ramena
précisément à son point de départ, dans cette sorte d'île ferme où
il avait passé la nuit précédente. L'ancre, au lieu de rencontrer
les branches de l'arbre, se prit dans des paquets de roseaux mêlés à
la vase épaisse du marais et d'une résistance considérable
Le docteur eut beaucoup de peine à contenir l'aérostat; mais enfin
le vent tomba avec la nuit, et les deux amis veillèrent ensemble,
presque désespérés.CHAPITRE XXXIV
L'ouragan.--Départ forcé.--Perte dune ancre.--Tristes
réflexions.--Résolution prise.--La trombe.--La caravane
engloutie.--Vent contraire et favorable.--Retour au sud.--Kennedy à
son poste.
A trois heures du matin, le vent faisait rage, et soufflait avec une
violence telle que le Victoria ne pouvait demeurer près de terre
sans danger; les roseaux froissaient son enveloppe, qu'ils
menaçaient de déchirer.
« Il faut partir, Dick, fit le docteur; nous ne pouvons rester dans
cette situation.
--Mais Joe, Samuel?
--Je ne l'abandonne pas! non certes! et dut l'ouragan m'emporter à
cent milles dans le nord, je reviendrai! Mais ici nous
compromettons la sûreté de tous.
--Partir sans lui! s'écria l'Écossais avec l'accent d'une profonde
douleur.
--Crois-tu donc, reprit Fergusson, que le cur ne me saigne pas
comme à toi? Est-ce que je n'obéis pas à une impérieuse nécessité?
--Je suis à tes ordres, répondit le chasseur. Partons. »
Mais le départ présentait de grandes difficultés. L'ancre,
profondément engagée, résistait à tous les efforts, et le ballon,
tirant en sens inverse, accroissait encore sa tenue. Kennedy ne put
parvenir à l'arracher; d'ailleurs, dans la position actuelle, sa
manuvre devenait fort périlleuse, car le Victoria risquait de
s'enlever avant qu'il ne l'eut rejoint.
Le docteur, ne voulant pas courir une pareille chance, fit rentrer
l'Écossais dans la nacelle, et se résigna à couper la corde de
l'ancre. Le Victoria fit un bond de trois cents pieds dans lair, et
prit directement la route du nord.
Fergusson ne pouvait qu'obéir à cette tourmente; il se croisa les
bras et s'absorba dans ses tristes réflexions.
Après quelques instants d'un profond silence, il se retourna vers
Kennedy non moins taciturne.
« Nous avons peut-être tenté Dieu, dit-il. Il n'appartenait pas à
des hommes d'entreprendre un pareil voyage! »
Et un soupir de douleur s'échappa de sa poitrine.
« Il y a quelques jours à peine, répondit le chasseur, nous nous
félicitions d'avoir échappé à bien des dangers! Nous nous serrions
la main tous les trois!
--Pauvre Joe! bonne et excellente nature! cur brave et franc! Un
moment ébloui par ses richesses, il faisait volontiers le sacrifice
de ses trésors! Le voilà maintenant loin de nous! Et le vent nous
emporte avec une irrésistible vitesse!
--Voyons, Samuel, en admettant qu'il ait trouvé asile parmi les
tribus du lac, ne pourra-t-il faire comme les voyageurs qui les ont
visitées avant nous, comme Denham, comme Barth? Ceux là ont revu
leur pays.
--Eh! mon pauvre Dick, Joe ne sait pas un mot de la langue! Il est
seul et sans ressources! Les voyageurs dont tu parles ne
s'avançaient qu'en envoyant aux chefs de nombreux présents, au
milieu d'une escorte, armés et préparés pour ces expéditions. Et
encore, ils ne pouvaient éviter des souffrances et des tribulations
de la pire espèce! Que veux-tu que devienne notre infortuné
compagnon? C'est horrible à penser, et voilà l'un des plus grands
chagrins qu'il m'ait été donné de ressentir!
--Mais nous reviendrons, Samuel.
--Nous reviendrons, Dick, dussions-nous abandonner le Victoria,
quand il nous faudrait regagner à pied le lac Tchad, et nous mettre
en communication avec le sultan du Bornou! Les Arabes ne peuvent
avoir conservé un mauvais souvenir des premiers Européens.
--Je te suivrai, Samuel, répondit le chasseur avec énergie, tu peux
compter sur moi! Nous renoncerons plutôt à terminer ce voyage! Joe
s'est dévoué pour nous, nous nous sacrifierons pour lui! »
Cette résolution ramena quelque courage au cur de ces deux hommes.
Ils se sentirent forts de la même idée. Fergusson mit tout en uvre
pour se jeter dans un courant contraire qui pût le rapprocher du
Tchad; mais c'était impossible alors, et la descente même devenait
impraticable sur un terrain dénudé et par un ouragan de cette
violence.
Le Victoria traversa ainsi le pays des Tibbous; il franchit le
Belad el Djérid, désert épineux qui forme la lisière du Soudan, et
pénétra dans le désert de sable, sillonné par de longues traces de
caravanes; la dernière ligne de végétation se confondit bientôt avec
le ciel à l'horizon méridional, non loin de la principale oasis de
cette partie de l'Afrique, dont les cinquante puits sont ombragés
par des arbres magnifiques; mais il fut impossible de s'arrêter. Un
campement arabe, des tentes d'étoffes rayées, quelques chameaux
allongeant sur le sable leur tête de vipère, animaient cette
solitude; mais le Victoria passa comme une étoile filante, et
parcourut ainsi une distance de soixante milles en trois heures,
sans que Fergusson parvînt à maîtriser sa course.
« Nous ne pouvons faire halte! dit-il, nous ne pouvons descendre!
pas un arbre! pas une saillie de terrain! allons-nous donc
franchir le Sahara? Décidément le ciel est contre nous! »
Il parlait ainsi avec une rage de désespéré, quand il vit dans le
nord les sables du désert se soulever au milieu d'une épaisse
poussière, et tournoyer sous l'impulsion des courants opposés.
Au milieu du tourbillon, brisée, rompue, renversée, une caravane
entière disparaissait sous l'avalanche de sable; les chameaux
pêle-mêle poussaient des gémissements sourds et lamentables; des
cris, des hurlements sortaient de ce brouillard étouffant.
Quelquefois, un vêtement bariolé tranchait avec ces couleurs vives
dans ce chaos, et le mugissement de la tempête dominait cette scène
de destruction.
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