succèdent inévitablement des tempêtes sous cette latitude, et elles
arrivent avec la rapidité de l'éclair; malgré l'accablante sérénité
du ciel, il peut s'y produire de grands changements en moins d'une
heure.
--Mais enfin, reprit Kennedy, il y aurait quelque indice!
--Eh bien! dit le docteur, il me semble que le baromètre a une
légère tendance à baisser.
--Le ciel tentende! Samuel, car nous voici cloués à ce sol comme
un oiseau dont les ailes sont brisées.
--Avec cette différence pourtant, mon cher Dick, que nos ailes sont
intactes, et j'espère bien nous en servir encore.
--Ah! du vent! du vent! s'écria Joe! De quoi nous rendre à un
ruisseau, à un puits, et il ne nous manquera rien; nos vivres sont
suffisants, et avec de l'eau nous attendrons un mois sans souffrir!
Mais la soif est une cruelle chose. »
La soif, mais aussi la contemplation incessante du désert fatiguait
l'esprit; il n'y avait pas un accident de terrain, pas un monticule
de sable, pas un caillou pour arrêter le regard. Cette planité
écurait et donnait ce malaise qu'on appelle le mal du désert.
Limpassibilité de ce bleu aride du ciel et de ce jaune immense du
sable finissait par effrayer. Dans cette atmosphère incendiée, la
chaleur paraissait vibrante, comme au-dessus d'un foyer incandescent;
l'esprit se désespérait à voir ce calme immense, et n'entrevoyait
aucune raison pour qu'un tel état de choses vint à cesser, car
l'immensité est une sorte d'éternité.
Aussi les malheureux, privés d'eau sous cette température torride,
commencèrent à ressentir des symptômes d'hallucination; leurs yeux
s'agrandissaient, leur regard devenait trouble.
Lorsque la nuit fut venue, le docteur résolut de combattre cette
disposition inquiétante par une marche rapide; il voulut parcourir
cette plaine de sable pendant quelques heures, non pour chercher,
mais pour marcher. « Venez, dit-il à ses compagnons, croyez-moi,
cela vous fera du bien.
--Impossible, répondit Kennedy, je ne pourrais faire un pas.
--J'aime encore mieux dormir, fit Joe.
--Mais le sommeil ou le repos vous seront funestes, mes amis.
Réagissez donc contre cette torpeur. Voyons, venez. »
Le docteur ne put rien obtenir d'eux, et il partit seul au milieu de
la transparence étoilée de la nuit. Ses premiers pas furent
pénibles, les pas d'un homme affaibli et déshabitué de la marche;
mais il reconnut bientôt que cet exercice lui serait salutaire; il
s'avança de plusieurs milles dans l'ouest, et son esprit se
réconfortait déjà, lorsque, tout d'un coup, il fut pris de vertige;
il se crut penché sur un abîme; il sentit ses genoux plier; cette
vaste solitude l'effraya; il était le point mathématique, le centre
d'une circonférence infinie, c'est-à-dire, rien! Le Victoria
disparaissait entièrement dans l'ombre. Le docteur fut envahi par un
insurmontable effroi, lui, l'impassible, l'audacieux voyageur! Il
voulut revenir sur ses pas, mais en vain; il appela, pas même un
écho pour lui répondre, et sa voix tomba dans l'espace comme une
pierre dans un gouffre sans fond. Il se coucha défaillant sur le
sable, seul, au milieu des grands silences du désert.
A minuit, il reprenait connaissance entre les bras de son fidèle Joe;
celui-ci, inquiet de l'absence prolongée de son maître, s'était
lancé sur ses traces nettement imprimées dans la plaine; il l'avait
trouvé évanoui.
« Qu'avez-vous eu, mon maître? demanda-t-il.
--Ce ne sera rien, mon brave Joe; un moment de faiblesse, voilà
tout.
--Ce ne sera rien, en effet, Monsieur; mais relevez-vous;
appuyez-vous sur moi, et regagnons le Victoria.
Le docteur, au bras de Joe, reprit la route qu'il avait suivie.
« C'était imprudent, Monsieur, on ne s'aventure pas ainsi. Vous
auriez pu être dévalisé, ajouta-t-il en riant. Voyons, Monsieur,
parlons sérieusement.
--Parle, je t'écoute!
--Il faut absolument prendre un parti. Notre situation ne peut pas
durer plus de quelques jours encore, et si le vent n'arrive pas,
nous sommes perdus. »
Le docteur ne répondit pas.
« Eh bien! il faut que quelqu'un se dévoue au sort commun, et il
est tout naturel que ce soit moi!
--Que veux-tu dire? quel est ton projet?
--Un projet bien simple: prendre des vivres, et marcher toujours
devant moi jusqu'à ce que j'arrive quelque part, ce qui ne peut
manquer. Pendant ce temps, si le ciel vous envoie un vent favorable,
vous ne m'attendrez pas, vous partirez. De mon côté, si je parviens
à un village, je me tirerai d'affaire avec les quelques mots d'arabe
que vous me donnerez par écrit, et je vous ramènerai du secours, ou
j'y laisserai ma peau! Que dites-vous de mon dessein?
--Il est insensé, mais digne de ton brave cur, Joe. Cela est
impossible, tu ne nous quitteras pas.
--Enfin, Monsieur, il faut tenter quelque chose; cela ne peut vous
nuire en rien, puisque, je vous le répète, vous ne m'attendrez pas,
et, à la rigueur, je puis réussir!
--Non, Joe! non! ne nous séparons pas! ce serait une douleur
ajoutée aux autres. Il était écrit qu'il en serait ainsi, et il est
très probablement écrit qu'il en sera autrement plus tard. Ainsi,
attendons avec résignation.
--Soit, Monsieur, mais je vous préviens d'une chose: je vous donne
encore un jour; je, n'attendrai pas davantage; c'est aujourd'hui
dimanche, ou plutôt lundi, car il est une heure du matin; si mardi
nous ne partons pas, je tenterai l'aventure; c'est un projet
irrévocablement décidé. »
Le docteur ne répondit pas; bientôt il rejoignait la nacelle, et il
y prit place auprès de Kennedy. Celui-ci était plongé dans un
silence absolu qui ne devait pas être le sommeil.CHAPITRE XXVII
Chaleur effrayante.--Hallucinations.--Les dernières gouttes
d'eau.--Nuit de désespoir.--Tentative de suicide.--Le
simoun.--L'oasis.--Lion et lionne.
Le premier soin du docteur fut, le lendemain, de consulter le
baromètre. C'est à peine si la colonne de mercure avait subi une
dépression appréciable.
« Rien! se dit-il, rien! »
Il sortit de la nacelle, et vint examiner le temps; même chaleur,
même dureté, même implacabilité.
« Faut-il donc désespérer! » s'écria-t-il.
Joe ne disait mot, absorbé dans sa pensée, et méditant son projet
d'exploration.
Kennedy se releva fort malade, et en proie à une surexcitation
inquiétante. Il souffrait horriblement de la soif. Sa langue et ses
lèvres tuméfiées pouvaient à peine articuler un son.
Il y avait encore là quelques gouttes d'eau; chacun le savait,
chacun y pensait et se sentait attiré vers elles; mais personne
n'osait faire un pas.
Ces trois compagnons, ces trois amis se regardaient avec des yeux
hagards, avec un sentiment d'avidité bestiale, qui se décelait
surtout chez Kennedy; sa puissante organisation succombait plus vite
à ces intolérables privations; pendant toute la journée, il fut en
proie au délire; il allait et venait, poussant des cris rauques, se
mordant les poings, prêt à s'ouvrir les veines pour en boire le
sang.
« Ah! s'écria-t-il! pays de la soif! tu serais bien nommé pays du
désespoir! »
Puis il tomba dans une prostration profonde; on n'entendit plus que
le sifflement de sa respiration entre ses lèvres altérées.
Vers le soir, Joe fut pris à son tour d'un commencement de folie; ce
vaste oasis de sable lui paraissait comme un étang immense, avec des
eaux claires et limpides; plus d'une fois il se précipita sur ce sol
enflammé pour boire à même, et il se relevait la bouche pleine de
poussière.
« Malédiction! dit-il avec colère! c'est de l'eau salée! »
Alors, tandis que Fergusson et Kennedy demeuraient étendus sans
mouvement, il fut saisi par l'invincible pensée d'épuiser les
quelques gouttes d'eau mises en réserve. Ce fut plus fort que lui;
il s'avança vers la nacelle en se traînant sur les genoux, il couva
des yeux la bouteille où s'agitait ce liquide, il y jeta un regard
démesuré, il la saisit et la porta à ses lèvres.
En ce moment, ces mots: « A boire! à boire! » furent prononcés
avec un accent déchirant.
C'était Kennedy qui se traînait près de lui; le malheureux faisait
pitié, il demandait à genoux, il pleurait.
Joe, pleurant aussi, lui présenta la bouteille, et jusqu'à la
dernière goutte, Kennedy en épuisa le contenu.
« Merci, » fit-il.
Mais Joe ne l'entendit pas; il était comme lui retombé sur le sable.
Ce qui se passa pendant cette nuit orageuse, on l'ignore. Mais le
mardi matin, sous ces douches de feu que versait le soleil, les
infortunés sentirent leurs membres se dessécher peu à peu. Quand Joe
voulut se lever, cela lui fut impossible; il ne put mettre son
projet à exécution.
Il jeta les yeux autour de lui. Dans la nacelle, le docteur accablé,
les bras croisés sur la poitrine, regardait dans l'espace un point
imaginaire avec une fixité idiote. Kennedy était effrayant; il
balançait la tête de droite et de gauche comme une bête féroce en
cage.
Tout d'un coup, les regards du chasseur se portèrent sur sa carabine
dont la crosse dépassait le bord de la nacelle.
« Ah! » s'écria-t-il en se relevant par un effort surhumain.
Il se précipita sur l'arme, éperdu, fou, et il en dirigea le canon
vers sa bouche.
« Monsieur! Monsieur! fit Joe, se précipitant sur lui.
--Laisse-moi! va-t-en, » dit en râlant l'Écossais.
Tous les deux luttaient avec acharnement.
« Va-t-en, ou je te tue, » répéta Kennedy.
Mais Joe s'accrochait à lui avec force; ils se débattirent ainsi,
sans que le docteur parût les apercevoir, et pendant près d'une
minute; dans la lutte, la carabine partit soudain; au bruit de la
détonation, le docteur se releva droit comme un spectre; il regarda
autour de lui.
Mais, tout d'un coup. voici que son regard s'anime, sa main s'étend
vers l'horizon, et, d'une voix qui n'avait plus rien d'humain, il
s'écrie:
« Là! là! là-bas! »
Il y avait une telle énergie dans son geste, que Joe et Kennedy se
séparèrent, et tous deux regardèrent.
La plaine s'agitait comme une mer en fureur par un jour de tempête;
des vagues de sable déferlaient les unes sur les autres au milieu
d'une poussière intense; une immense colonne venait du sud-est en
tournoyant avec une extrême rapidité; le soleil disparaissait
derrière un nuage opaque dont l'ombre démesurée s'allongeait
jusquau Victoria; les grains de sable fin glissaient avec la
facilité de molécules liquides, et cette marée montante gagnait peu
à peu.
Un regard énergique d'espoir brilla dans les yeux de Fergusson.
« Le simoun! s'écria-t-il.
--Le simoun! répéta Joe sans trop comprendre.
--Tant mieux, s'écria Kennedy avec une rage désespérée! tant mieux!
nous allons mourir!
--Tant mieux! répliqua le docteur, nous allons vivre au contraire!
Il se mit à rejeter rapidement le sable qui lestait la nacelle.
Ses compagnons le comprirent enfin, se joignirent à lui, et prirent
place à ses côtés.
« Et maintenant, Joe, dit le docteur, jette-moi en dehors une
cinquantaine de livres de ton minerai! »
Joe n'hésita pas, et cependant il éprouva quelque chose comme un
regret rapide. Le ballon s'enleva.
« Il était temps, » s'écria le docteur.
Le simoun arrivait en effet avec la rapidité de la foudre. Un peu
plus le Victoria était écrasé, mis en pièces, anéanti. L'immense
trombe allait l'atteindre; il fut couvert dune grêle de sable.
« Encore du lest! cria le docteur à Joe.
--Voilà, » répondit ce dernier en précipitant un énorme fragment de
quartz.
Le Victoria monta rapidement au-dessus de la trombe; mais, enveloppé
dans l'immense déplacement d'air, il fut entraîné avec une vitesse
incalculable au-dessus de cette mer écumante.
Samuel, Dick et Joe ne parlaient pas; ils regardaient, ils
espéraient, rafraîchis d'ailleurs par le vent de ce tourbillon.
A trois heures, la tourmente cessait; le sable, en retombant,
formait une innombrable quantité de monticules; le ciel reprenait sa
tranquillité première.
Le Victoria, redevenu immobile, planait en vue d'une oasis, île
couverte d'arbres verts et remontée à la surface de cet océan.
« L'eau! l'eau est là! s'écria le docteur.
Aussitôt, ouvrant la soupape supérieure, il donna passage à
l'hydrogène, et descendit doucement à deux cents pas de l'oasis.
En quatre heures, les voyageurs avaient franchi un espace de deux
cent quarante milles [Cent lieues].
La nacelle fut aussitôt équilibrée, et Kennedy, suivi de Joe,
s'élança sur le sol.
« Vos fusils! s'écria le docteur, vos fusils, et soyez prudents. »
Dick se précipita sur sa carabine, et Joe s'empara de l'un des
fusils. Ils s'avancèrent rapidement jusqu'aux arbres et pénétrèrent
sous cette fraîche verdure qui leur annonçait des sources
abondantes; ils ne prirent pas garde à de larges piétinements, à des
traces fraîches qui marquaient çà et là le sol humide.
Soudain, un rugissement retentit à vingt pas d'eux.
« Le rugissement d'un lion! dit Joe.
--Tant mieux! répliqua le chasseur exaspéré, nous nous battrons!
On est fort quand il ne s'agit que de se battre.
--De la prudence, Monsieur Dick, de la prudence! de la vie de l'un
dépend la vie de tous. »
Mais Kennedy ne l'écoutait pas; il s'avançait, lil flamboyant, la
carabine armée, terrible dans son audace. Sous un palmier, un énorme
lion à crinière noire se tenait dans une posture d'attaque. A peine
eut-il aperçu le chasseur qu'il bondit; mais il n'avait pas touché
terre qu'une balle au cur le foudroyait; il tomba mort.
« Hourra! hourra! » s'écria Joe.
Kennedy se précipita vers le puits, glissa sur les marches humides,
et s'étala devant une source fraîche, dans laquelle il trempa ses
lèvres avidement; Joe l'imita, et l'on n'entendit plus que ces
clappements de langue des animaux qui se désaltèrent.
« Prenons garde, Monsieur Dick, dit Joe en respirant. N'abusons pas! »
Mais Dick, sans répondre, buvait toujours. Il plongeait sa tête et
ses mains dans cette eau bienfaisante; il s'enivrait.
« Et monsieur Fergusson? » dit Joe.
Ce seul mot rappela Kennedy à lui-même! il remplit une bouteille
qu'il avait apportée, et s'élança sur les marches du puits.
Mais quelle fut sa stupéfaction! Un corps opaque, énorme, en
fermait l'ouverture. Joe, qui suivait Dick, dut reculer avec lui.
« Nous sommes enfermés!
--C'est impossible! qu'est-ce que cela veut dire?... »
Dick n'acheva pas; un rugissement terrible lui fit comprendre à quel
nouvel ennemi il avait affaire.
« Un autre lion! s'écria Joe.
--Non pas, une lionne! Ah! maudite bête, attends, » dit le chasseur
en rechargeant prestement sa carabine.
Un instant après, il faisait feu, mais l'animal avait disparu.
« En avant! s'écria-t-il.
--Non, Monsieur Dick, non, vous ne l'avez pas tuée du coup; son
corps eut roulé jusqu'ici; elle est là prête à bondir sur le premier
d'entre nous qui paraîtra, et celui-là est perdu!
--Mais que faire? Il faut sortir! Et Samuel qui nous attend!
--Attirons l'animal; prenez mon fusil, et passez-moi votre carabine
--Quel est ton projet?
--Vous allez voir. »
Joe, retirant sa veste de toile, la disposa au bout de l'arme et la
présenta comme appât au-dessus de l'ouverture. La bête furieuse se
précipita dessus; Kennedy l'attendait au passage, et d'une balle il
lui fracassa l'épaule. La lionne rugissante roula sur l'escalier,
renversant Joe. Celui-ci croyait déjà sentir les énormes pattes de
l'animal s'abattre sur lui, quand une seconde détonation retentit,
et le docteur Fergusson apparut à l'ouverture, son fusil à la main
et fumant encore.
Joe se releva prestement, franchit le corps de la bête, et passa à
son maître la bouteille pleine d'eau.
La porter à ses lèvres, la vider à demi fut pour Fergusson l'affaire
d'un instant, et les trois voyageurs remercièrent du fond du cur la
Providence qui les avait si miraculeusement sauvés.CHAPITRE XXVIII
Soirée délicieuse.--La cuisine de Joe.--Dissertation sur la viande
crue.--Histoire de James Bruce.--Le bivouac.--Les rêves de Joe.--Le
baromètre baisse.--Le baromètre remonte.--Préparatifs de
départ.--L'ouragan.
La soirée fut charmante et se passa sous de frais ombrages de
mimosas, après un repas réconfortant; le thé et le grog n'y furent
pas ménagés.
Kennedy avait parcouru ce petit domaine dans tous les sens, il en
avait fouillé les buissons; les voyageurs étaient les seuls êtres
animés de ce paradis terrestre; ils s'étendirent sur leurs
couvertures et passèrent une nuit paisible, qui leur apporta l'oubli
des douleurs passées.
Le lendemain, 7 mai, le soleil brillait de tout son éclat, mais ses
rayons ne pouvaient traverser l'épais rideau d'ombrage. Comme il
avait des vivres en suffisante quantité, le docteur résolut
d'attendre en cet endroit un vent favorable.
Joe y avait transporté sa cuisine portative, et il se livrait à une
foule de combinaisons culinaires, en dépensant l'eau avec une
insouciante prodigalité.
« Quelle étrange succession de chagrins et de plaisirs! s'écria
Kennedy; cette abondance après cette privation! ce luxe succédant à
cette misère! Ah! j'ai été bien près de devenir fou!
--Mon cher Dick, lui dit le docteur, sans Joe, tu ne serais pas là
en train de discourir sur l'instabilité des choses humaines.
--Brave ami! fit Dick en tendant la main à Joe.
--Il n'y a pas de quoi, répondit celui-ci. A charge de revanche,
Monsieur Dick, en préférant toutefois que l'occasion ne se présente
pas de me rendre la pareille!
--C'est une pauvre nature que la notre! reprit Fergusson. Se
laisser abattre pour si peu!
--Pour si peu d'eau, voulez-vous dire, mon maître! Il faut que cet
élément soit bien nécessaire à la vie!
--Sans doute, Joe, et les gens privés de manger résistent plus
longtemps que les gens privés de boire.
--Je le crois; d'ailleurs, au besoin, on mange ce qui se rencontre,
même son semblable, quoique cela doive faire un repas à vous rester
longtemps sur le cur!
--Les sauvages ne s'en font pas faute, cependant, dit Kennedy.
--Oui, mais ce sont des sauvages, et qui sont habitués à manger de
la viande crue; voilà une coutume qui me répugnerait!
--Cela est assez répugnant, en effet, reprit le docteur, pour que
personne n'ait ajouté foi aux récits des premiers voyageurs en
Afrique; ceux-ci rapportèrent que plusieurs peuplades se
nourrissaient de viande crue, et on refusa généralement d'admettre
le fait. Ce fut dans ces circonstances qu'il arriva une singulière
aventure à James Bruce.
--Contez-nous cela, Monsieur; nous avons le temps de vous entendre,
dit Joe en s'étalant voluptueusement sur l'herbe fraîche.
--Volontiers. James Bruce était un Écossais du comté de Stirling,
qui, de 1768 à 1772, parcourut toute lAbyssinie jusqu'au lac Tyana,
à la recherche des sources du Nil; puis, il revint en Angleterre,
où il publia ses voyages en 1790 seulement. Ses récits furent
accueillis avec une incrédulité extrême, incrédulité qui sans doute
est réservée aux nôtres. Les habitudes des Abyssiniens semblaient si
différentes des us et coutumes anglais, que personne ne voulait y
croire. Entre autres détails, James Bruce avait avancé que les
peuples de l'Afrique orientale mangeaient de la viande crue. Ce fait
souleva tout le monde contre lui. Il pouvait en parler à son aise!
on n'irait point voir! Bruce était un homme très courageux et très
rageur. Ces doutes l'irritaient au suprême degré. Un jour, dans un
salon dÉdimbourg, un Écossais reprit en sa présence le thème des
plaisanteries quotidiennes, et à l'endroit de la viande crue, il
déclara nettement que la chose n'était ni possible ni vraie. Bruce
ne dit rien; il sortit, et rentra quelques instants après avec un
beefsteack cru, saupoudré de sel et de poivre à là mode africaine. «
Monsieur, dit-il à l'Écossais, en doutant d'une chose que j'ai
avancée, vous m'avez fait une injure grave; en la croyant
impraticable, vous vous êtes complètement trompé. Et, pour le
prouver à tous, vous allez manger tout de suite ce beefsteack cru,
ou vous me rendrez raison de vos paroles. »
L'Écossais eut peur, et il obéit non sans de fortes grimaces. Alors,
avec le plus grand sang-froid, James Bruce ajouta: « En admettant
même que la chose ne soit pas vraie, Monsieur, vous ne soutiendrez
plus, du moins, qu'elle est impossible. »
--Bien riposté, fit Joe Si l'Écossais a pu attraper une indigestion,
il n'a eu que ce qu'il méritait. Et si, à notre retour en
Angleterre, on met notre voyage en doute...
--Eh bien! que feras-tu? Joe.
--Je ferai manger aux incrédules les morceaux du Victoria, sans sel
et sans poivre! »
Et chacun de rire des expédients de Joe. La journée se passa de la
sorte, en agréables propos; avec la force revenait l'espoir; avec
l'espoir, l'audace. Le passé s'effaçait devant l'avenir avec une
providentielle rapidité.
Joe n'aurait jamais voulu quitter cet asile enchanteur; c'était le
royaume de ses rêves; il se sentait chez lui; il fallut que son
maître lui en donnât le relèvement exact, et ce fut avec un grand
sérieux quil inscrivit sur ses tablettes de voyage: 15° 43' de
longitude et 8° 32' de latitude.
Kennedy ne regrettait qu'une seule chose, de ne pouvoir chasser dans
cette forêt en miniature; selon lui, la situation manquait un peu de
bêtes féroces.
« Cependant, mon cher Dick, reprit le docteur, tu oublies
promptement. Et ce lion, et cette lionne?
--Ça! fit-il avec le dédain du vrai chasseur pour l'animal abattu!
Mais, au fait leur présence dans cette oasis peut faire supposer
que nous ne sommes pas très éloignés de contrées plus fertiles.
--Preuve médiocre, Dick; ces animaux-là, pressés par la faim ou la
soif, franchissent souvent des distances considérables pendant la
nuit prochaine, nous ferons même bien de veiller avec plus de
vigilance et d'allumer des feux.
--Par cette température, fit Joe! Enfin, si cela est nécessaire, on
le fera. Mais j'éprouverai une véritable peine à brûler ce joli
bois, qui nous a été si utile.
--Nous ferons surtout attention à ne pas l'incendier, répondit le
docteur, afin que d'autres puissent y trouver quelque jour un refuge
au milieu du désert!
--On y veillera, Monsieur; mais pensez-vous que cette oasis soit
connue?
--Certainement. C'est un lieu de halte pour les caravanes qui
fréquentent le centre de l'Afrique, et leur visite pourrait bien ne
pas te plaire, Joe.
--Est-ce qu'il y a encore par ici de ces affreux Nyam-Nyam?
--Sans doute, c'est le nom général de toutes ces populations, et,
sous le même climat, les mêmes races doivent avoir des habitudes
pareilles.
--Pouah! fit Joe! Après tout, cela est bien naturel! Si des
sauvages avaient les goûts des gentlemen, où serait la différence?
Par exemple, voilà des braves gens qui ne se seraient pas fait prier
pour avaler le beefsteak de l'Écossais, et même l'Écossais
par-dessus le marché. »
Sur cette réflexion très sensée, Joe alla dresser ses bûchers pour
la nuit, les faisant aussi minces que possible. Ces précautions
furent heureusement inutiles, et chacun s'endormit tour à tour dans
un profond sommeil.
Le lendemain, le temps ne changea pas encore; il se maintenait au
beau avec obstination. Le ballon demeurait immobile, sans qu'aucune
oscillation ne vînt trahir un souffle de vent.
Le docteur recommençait à s'inquiéter: si le voyage devait ainsi se
prolonger, les vivres seraient insuffisants. Après avoir failli
succomber faute d'eau, en serait-on réduit à mourir de faim?
Mais il reprit assurance en voyant le mercure baisser très
sensiblement dans le baromètre; il y avait des signes évidents d'un
changement prochain dans l'atmosphère; il résolut donc de faire ses
préparatifs de départ pour profiter de la première occasion; la
caisse d'alimentation et la caisse à eau furent entièrement remplies
toutes les deux.
Fergusson dut rétablir ensuite l'équilibre de l'aérostat, et Joe fut
obligé de sacrifier une notable partie de son précieux minerai. Avec
la santé, les idées d'ambition lui étaient revenues; il fit plus
d'une grimace avant d'obéir à son maître; mais celui-ci lui
démontra qu'il ne pouvait enlever un poids aussi considérable; il
lui donna à choisir entre l'eau ou l'or; Joe n'hésita plus, et il
jeta sur le sable une forte quantité de ses précieux cailloux
« Voilà pour ceux qui viendront après nous, dit-il; ils seront bien
étonnés de trouver la fortune en pareil lieu.
--Eh! fit Kennedy, si quelque savant voyageur vient à rencontrer
ces échantillons?...
--Ne doute pas, mon cher Dick, qu'il n'en soit fort surpris et qu'il
ne publie sa surprise en nombreux in-folios! Nous entendrons parler
quelque jour d'un merveilleux gisement de quartz aurifère au milieu
des sables de l'Afrique.
--Et c'est Joe qui en sera la cause. »
L'idée de mystifier peut-être quelque savant consola le brave garçon
et le fit sourire.
Pendant le reste de la journée, le docteur attendit vainement un
changement dans l'atmosphère. La température s'éleva et, sans les
ombrages de l'oasis, elle eut été insoutenable. Le thermomètre
marqua au soleil cent quarante-neuf degrés [50]. Une véritable pluie
de feu traversait l'air. Ce fut la plus haute chaleur qui eut encore
été observée.
Joe disposa comme la veille le bivouac du soir, et, pendant les
quarts du docteur et de Kennedy, il ne se produisit aucun incident
nouveau.
Mais, vers trois heures du matin, Joe veillant, la température
s'abaissa subitement, le ciel se couvrit de nuages, et l'obscurité
augmenta.
« Alerte! s'écria Joe en réveillant ses deux compagnons! alerte!
voici le vent.
--Enfin! dit le docteur en considérant le ciel, c'est une tempête!
Au Victoria! au Victoria! »
Il était temps d'y arriver. Le Victoria se courbait sous l'effort de
l'ouragan et entraînait la nacelle qui rayait le sable. Si, par
hasard, une partie du lest eut été précipitée à terre, le ballon
serait parti, et tout espoir de le retrouver eut été à jamais perdu.
Mais le rapide Joe courut à toutes jambes et arrêta la nacelle,
tandis que l'aérostat se couchait sur le sable au risque de se
déchirer. Le docteur prit sa place habituelle, alluma son chalumeau,
et jeta l'excès de poids.
Les voyageurs regardèrent une dernière fois les arbres de l'oasis
qui pliaient sous la tempête, et bientôt, ramassant le vent dest à
deux cents pieds du sol, ils disparurent dans la nuit.CHAPITRE XXIX
Symptômes de végétation.--Idée fantaisiste dun auteur
français.--Pays magnifique.--Royaume d'Adamova.--Les explorations de
Speke et Burton reliées à celles de Barth.--Les monts Atlantika.--Le
fleuve Benoué.--La ville d'Yola.--Le Bagélé.--Le mont Mendif.
Depuis le moment de leur départ, les voyageurs marchèrent avec une
grande rapidité; il leur tardait de quitter ce désert qui avait
failli leur être si funeste.
Vers neuf heures un quart du matin, quelques symptômes de végétation
furent entrevus, herbes flottant sur cette mer de sable, et leur
annonçant, comme à Christophe Colomb, la proximité de la terre; des
pousses vertes pointaient timidement entre des cailloux qui allaient
eux-mêmes redevenir les rochers de cet Océan.
Des collines encore peu élevées ondulaient à lhorizon; leur profil,
estompé par la brume, se dessinait vaguement; la monotonie
disparaissait. Le docteur saluait avec joie cette contrée nouvelle,
et, comme un marin en vigie, il était sur le point de s'écrier:
« Terre! terre! »
Une heure plus tard, le continent s'étalait sous ses yeux, d'un
aspect encore sauvage, mais moins plat, moins nu, quelques arbres se
profilaient sur le ciel gris.
Nous sommes donc en pays civilisé? dit le chasseur.
--Civilisé? Monsieur Dick; c'est une manière de parler; on ne voit
pas encore d'habitants.
--Ce ne sera pas long, répondit Fergusson, au train dont nous
marchons.
--Est-ce que nous sommes toujours dans le pays des nègres, Monsieur
Samuel?
--Toujours, Joe, en attendant le pays des Arabes.
--Des Arabes, Monsieur, de vrais Arabes, avec leurs chameaux?
--Non, sans chameaux; ces animaux sont rares, pour ne pas dire
inconnus dans ces contrées; il faut remonter quelques degrés au nord
pour les rencontrer.
--C'est fâcheux.
--Et pourquoi, Joe
--Parce que, si le vent devenait contraire, ils pourraient nous
servir.
--Comment?
--Monsieur, c'est une idée qui me vient: on pourrait les atteler à
la nacelle et se faire remorquer par eux. Qu'en dites-vous?
--Mon pauvre Joe, cette idée, un autre l'a eue avant toi; elle a été
exploitée par un très spirituel auteur français [M. Méry] ... dans
un roman, il est vrai. Des voyageurs se font traîner en ballon par
des chameaux; arrive un lion qui dévore les chameaux, avale la
remorque, et traîne à leur place; ainsi de suite. Tu vois que tout
ceci est de la haute fantaisie, et n'a rien de commun avec notre
genre de locomotion.
Joe, un peu humilié à la pensée que son idée avait déjà servi,
chercha quel animal aurait pu dévorer le lion; mais il ne trouva pas
et se remit à examiner le pays.
Un lac d'une moyenne étendue s'étendait sous ses regards, avec un
amphithéâtre de collines qui n'avaient pas encore le droit de
s'appeler des montagnes; là, serpentaient des vallées nombreuses et
fécondes, et leurs inextricables fouillis d'arbres les plus variés;
l'élaïs dominait cette masse, portant des feuilles de quinze pieds
de longueur sur sa tige hérissée d'épines aiguës; le bombax
chargeait le vent à son passage du fin duvet de ses semences; les
parfums actifs du pendanus, ce « kenda » des Arabes, embaumaient les
airs jusqu'à la zone que traversait le Victoria; le papayer aux
feuilles palmées, le sterculier qui produit la noix du Soudan, le
baobab et les bananiers complétaient cette flore luxuriante des
régions intertropicales.
« Le pays est superbe, dit le docteur.
--Voici les animaux, fit Joe; les hommes ne sont pas loin.
--Ah! les magnifiques éléphants! s'écria Kennedy. Est-ce qu'il n'y
aurait pas moyen de chasser un peu?
--Et comment nous arrêter, mon cher Dick, avec un courant de cette
violence? Non, goûte un peu le supplice de Tantale! Tu te
dédommageras plus tard. »
Il y avait de quoi, en effet, exciter l'imagination d'un chasseur;
le cur de Dick bondissait dans sa poitrine, et ses doigts se
crispaient sur la crosse de son Purdey.
La faune de ce pays en valait la flore. Le buf sauvage se vautrait
dans une herbe épaisse sous laquelle il disparaissait tout entier;
des éléphants gris, noirs ou jaunes, de la plus grande taille,
passaient comme une trombe au milieu des forêts, brisant, rongeant,
saccageant, marquant leur passage par une dévastation; sur le
versant boisé des collines suintaient des cascades et des cours
d'eau entraînés vers le nord; là, les hippopotames se baignaient à
grand bruit, et des lamentins de douze pieds de long, au corps
pisciforme, s'étalaient sur les rives, en dressant vers le ciel
leurs rondes mamelles gonflées de lait.
C'était toute une ménagerie rare dans une serre merveilleuse, où des
oiseaux sans nombre et de mille couleurs chatoyaient à travers les
plantes arborescentes.
A cette prodigalité de la nature, le docteur reconnut le superbe
royaume d'Adamova.
« Nous empiétons, dit-il, sur les découvertes modernes; j'ai repris
la piste interrompue des voyageurs; c'est une heureuse fatalité,
mes amis; nous allons pouvoir rattacher les travaux des capitaines
Burton et Speke aux explorations du docteur Barth; nous avons
quitté des Anglais pour retrouver un Hambourgeois, et bientôt nous
arriverons au point extrême atteint par ce savant audacieux.
--Il me semble, dit Kennedy, qu'entre ces deux explorations, il y a
une vaste étendue de pays, si j'en juge par le chemin que nous avons
fait.
--C'est facile à calculer; prends la carte et vois quelle est la
longitude de la pointe méridionale du lac Ukéréoué atteinte par
Speke.
--Elle se trouve à peu près sur le trente-septième degré.
--Et la ville d'Yola, que nous relèverons ce soir, et à laquelle
Barth parvint, comment est-elle située?
--Sur le douzième degré de longitude environ.
--Cela fait donc vingt-cinq degrés; à soixante milles chaque, soit
quinze cents milles [Six cent vingt-cinq lieues].
--Un joli bout de promenade, fit Joe, pour les gens qui iraient à
pied.
--Cela se fera cependant. Livingstone et Moffat montent toujours
vers l'intérieur; le Nyassa, qu'ils ont découvert, n'est pas très
éloigné du lac Tanganayka, reconnu par Burton; avant la fin du
siècle, ces contrées immenses seront certainement explorées Mais,
ajouta le docteur en consultant sa boussole, je regrette que le vent
nous porte tant à l'ouest; j'aurais voulu remonter au nord. »
Après douze heures de marche, le Victoria se trouva sur les confins
de la Nigritie. Les premiers habitants de cette terre, des Arabes
Chouas, paissaient leurs troupeaux nomades. Les vastes sommets des
monts Atlantika passaient par-dessus l'horizon, montagnes que nul
pied européen n'a encore foulées, et dont l'altitude est estimée à
treize cents toises environ. Leur pente occidentale détermine
l'écoulement de toutes les eaux de cette partie de l'Afrique vers
l'Océan; ce sont les montagnes de la Lune de cette région.
Enfin, un vrai fleuve apparut aux yeux des voyageurs, et, aux
immenses fourmilières qui l'avoisinaient, le docteur reconnut le
Bénoué, l'un des grands affluents du Niger, celui que les Indigènes
ont nommé la « Source des eaux. »
Ce fleuve, dit le docteur à ses compagnons, deviendra un jour la
voie naturelle de communication avec l'intérieur de la Nigritie;
sous le commandement de l'un de nos braves capitaines, le steamboat
la Pléiade la déjà remonté jusqu'à la ville d'Yola; vous voyez que
nous sommes en pays de connaissance. »
De nombreux esclaves s'occupaient des champs, cultivant le sorgho,
sorte de millet qui forme la base de leur alimentation; les plus
stupides étonnements se succédaient au passage du Victoria, qui
filait comme un météore. Le soir, il s'arrêtait à quarante milles
d'Yola, et devant lui, mais au loin, se dressaient les deux cônes
aigus du mont Mendif.
Le docteur fit jeter les ancres, et s'accrocha au sommet d'un arbre
élevé; mais un vent très dur ballottait le Victoria jusquà le
coucher horizontalement, et rendait parfois la position de la
nacelle extrêmement dangereuse. Fergusson ne ferma pas l'il de la
nuit, souvent il fut sur le point de couper le câble d'attache et de
fuir devant la tourmente. Enfin la tempête se calma, et les
oscillations de l'aérostat n'eurent plus rien d'inquiétant.
Le lendemain, le vent se montra plus modéré, mais il éloignait les
voyageurs de la ville d'Yola, qui, nouvellement reconstruite par les
Foullannes, excitait la cutiosité de Fergusson; néanmoins il fallut
se résigner à s'élever dans le nord, et même un peu dans lest.
Kennedy proposa dé faire une halte dans ce pays de chasse; Joe
prétendait que le besoin de viande fraîche se faisait sentir; mais
les murs sauvages de ce pays, l'attitude de là population, quelques
coups de fusil tirés dans la direction du Victoria, engagèrent le
docteur à continuer son voyage. On traversait alors une contrée,
théâtre de massacres et d'incendies, où les luttes guerrières sont
incessantes, et dans lesquelles les sultans jouent leur royaume au
milieu des plus atroces carnages.
Des villages nombreux, populeux, à longues cases, s'étendaient entre
les grands pâturages, dont l'herbe épaisse était semée de fleurs
violettes; les huttes, semblables à de vastes ruches, s'abritaient
derrière des palissades hérissées. Les versants sauvages des
collines rappelaient les « glen » des hautes terres d'Écosse, et
Kennedy en fit plusieurs fois la remarque.
En dépit de ses efforts, le docteur portait en plein dans le
nord-est, vers le mont Mendif, qui disparaissait au milieu des
nuages; les hauts sommets de ces montagnes séparent le bassin du
Niger du bassin du lac Tchad.
Bientôt apparut le Bagelé, avec ses dix-huit villages accrochés à
ses flancs, comme toute une nichée d'enfants au sein de leur mère,
magnifique spectacle pour des regards qui dominaient et saisissaient
cet ensemble; les ravins, se montraient couverts de champs de riz et
d'arachides.
A trois heures, le Victoria se trouvait en face du mont Mendif. On
n'avait pu l'éviter, il fallut le franchir. Le docteur, au moyen
d'une température qu'il accrut de cent quatre-vingts degrés [100°
centigrades], donna au ballon une nouvelle force ascensionnelle de
près de seize cents livres; il s'éleva à plus de huit mille pieds.
Ce fut la plus grande élévation obtenue pendant le voyage, et la
température s'abaissa tellement que le docteur et ses compagnons
durent recourir à leurs couvertures.
Fergusson eut hâte de descendre, car l'enveloppe de l'aérostat se
tendait à rompre; il eut le temps de constater cependant l'origine
volcanique de la montagne, dont les cratères éteints ne sont plus
que de profonds abîmes. De grandes agglomérations de fientes
d'oiseaux donnaient aux flancs du Mendif l'apparence de roches
calcaires, et il y avait là de quoi fumer les terres de tout le
Royaume-Uni.
A cinq heures, le Victoria, abrité des vents du sud, longeait
doucement les pentes de la montagne, et sarrêtait dans une vaste
clairière éloignée de toute habitation; dès qu'il eut touché le sol,
les précautions furent prises pour l'y retenir fortement, et
Kennedy, son fusil à la main, s'élança dans la plaine inclinée; il
ne tarda pas à revenir avec une demi-douzaine de canards sauvages et
une sorte de bécassine, que Joe accom-moda de son mieux. Le repas
fut agréable, et la nuit se; passa dans un repos profondCHAPITRE XXX
Mosfeia.--Le cheik.--Denham, Clapperton, Oudney.--Vogel.--La
capitale du Loggoum.--Toole.--Calme au-dessus du Kernak.--Le
gouverneur et sa cour.--L'attaque.--Les pigeons incendiaires.
Le lendemain, ler mai, le Victoria reprit sa course aventureuse;
les voyageurs avaient en lui la confiance d'un marin pour son
navire.
D'ouragans terribles, de chaleurs tropicales, de départs dangereux,
de descentes plus dangereuses encore, il s'était partout et toujours
tiré avec bonheur. On peut dire que Fergusson le guidait d'un geste;
aussi, sans connaître le point d'arrivée, le docteur n'avait plus de
craintes sur l'issue du voyage. Seulement, dans ce pays de barbares
et de fanatiques, la prudence l'obligeait à prendre les plus sévères
précautions; il recommanda donc à ses compagnons d'avoir l'il
ouvert à tout venant et à toute heure.
Le vent les ramenait un peu plus au nord, et vers neuf heures, ils
entrevirent la grande ville de Mosfeia, bâtie sur une éminence
encaissée elle-même entre deux hautes montagnes; elle était située
dans une position inexpugnable; une route étroite entre un marais
et un bois y donnait seule accès.
En ce moment, un cheik, accompagné d'une escorte à cheval, revêtu de
vêtements aux couleurs vives, précédé de joueurs de trompette et de
coureurs qui écartaient les branches sur son passage, faisait son
entrée dans la ville.
Le docteur descendit, afin de contempler ces indigènes de plus prés;
mais, à mesure que le ballon grossissait à leurs yeux, les signes
d'une profonde terreur se manifestèrent, et ils ne tardèrent pas à
détaler de toute la vitesse de leurs jambes ou de celles de leurs
chevaux.
Seul, le cheik ne bougea pas; il prit son long mousquet, larma et
attendit fièrement. Le docteur s'approcha à cent cinquante pieds à
peine, et, de sa plus belle voix, il lui adressa le salut en arabe.
Mais, à ces paroles descendues du ciel, le cheik mit pied à terre,
se prosterna sur la poussière du chemin, et le docteur ne put le
distraire de son adoration.
« Il est impossible, dit-il, que ces gens-là ne nous prennent pas
pour des êtres surnaturels, puisque, à l'arrivée des premiers
Européens parmi eux, ils les crurent d'une race surhumaine. Et quand
ce cheik parlera de cette rencontre, il ne manquera pas d'amplifier
le fait avec toutes les ressources d'une imagination arabe. Jugez
donc un peu de ce que les légendes feront de nous quelque jour.
--Ce sera peut-être fâcheux, répondit le chasseur; au point de vue
de la civilisation, il vaudrait mieux passer pour de simples hommes;
cela donnerait à ces nègres une bien autre idée de la puissance
européenne.
--D'accord, mon cher Dick; mais que pouvons-nous y faire? Tu
expliquerais longuement aux savants du pays le mécanisme d'un
aérostat, qu'ils ne sauraient te comprendre, et admettraient
toujours là une intervention surnaturelle.
--Monsieur, demanda Joe, vous avez parlé des premiers Européens qui
ont exploré ce pays; quels sont-ils donc, s'il vous plaît?
--Mon cher garçon, nous sommes précisément sur la route du major
Denham; c'est à Mosfeia même quil fut reçu par le sultan du
Mandara; il avait quitté le Bornou, il accompagnait le cheik dans
une expédition contre les Fellatahs, il assista à l'attaque de la
ville, qui résista bravement avec ses flèches aux balles arabes et
mit en fuite les troupes du cheik; tout cela nétait que prétexte à
meurtres, à pillages, à razzias; le major fut complètement
dépouillé, mis à nu, et sans un cheval sous le ventre duquel il se
glissa et qui lui permit de fuir les vainqueurs par son galop
effréné, il ne fût jamais rentré dans Kouka, la capitale du Bornou.
--Mais quel était ce major Denham?
--Un intrépide Anglais, qui de 1822 à 1821 commanda une expédition
dans le Bornou en compagnie du capitaine Clapperton et du docteur
Oudney. Ils partirent de Tripoli au mois de mars, parvinrent à
Mourzouk, la capitale du Fezzan, et, suivant le chemin que plus tard
devait prendre le docteur Barth pour revenir en Europe, ils
arrivèrent le 16 février 1823 à Kouka, prés du lac Tchad. Denham fit
diverses explorations dans le Bornou, dans le Mandara, et aux rives
orientales du lac; pendant ce temps, le 15 décembre 1823, le
capitaine Clapperton et le docteur Oudney s'enfonçaient dans le
Soudan jusqu'à Sackatou, et Oudney mourait de fatigue et
d'épuisement dans la ville de Murmur.
--Cette partie de l'Afrique, demanda Kennedy, a donc payé un large
tribut de victimes à la science!
--Oui, cette contrée est fatale! Nous marchons directement vers le
royaume de Barghimi, que Vogel traversa en 1856 pour pénétrer dans
le Wadaï, où il a disparu. Ce jeune homme, à vingt-trois ans, était
envoyé pour coopérer aux travaux du docteur Barth; ils se
rencontrèrent tous deux le ler décembre 1854; puis Vogel commença
les explorations du pays; vers 1856, il annonça dans ses dernières
lettres son intention de reconnaître le royaume du Wadaï, dans
lequel aucun Européen n'avait encore pénétré; il parait qu'il
parvint jusqu'à Wara, la capitale, où il fut fait prisonnier suivant
les uns, mis à mort suivant les autres, pour avoir tenté l'ascension
d'une montagne sacrée des environs; mais il ne faut pas admettre
légèrement la mort des voyageurs, car cela dispense d'aller à leur
recherche; ainsi, que de fois la mort du docteur Barth n'a-t-elle
pas été officiellement répandue, ce qui lui a causé souvent une
légitime irritation! Il est donc fort possible que Vogel soit
retenu prisonnier par le sultan du Wadaï, qui espère le rançonner.
Le baron de Neimans se mettait en route pour le Wadaï, quand il
mourut au Caire en 1855. Nous savons maintenant que M. de Heuglin,
avec l'expédition envoyée de Leipzig, s'est lancé sur les traces de
Vogel. Ainsi nous devrons être prochainement fixés sur le sort de ce
jeune et intéressant voyageur [ Depuis le départ du docteur, des
lettres adressées d'El'Obeid par M. Munzinger, le nouveau chef de
lexpédition, ne, laissent malheureusement plus de doute sur la mort
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