succèdent inévitablement des tempêtes sous cette latitude, et elles arrivent avec la rapidité de l'éclair; malgré l'accablante sérénité du ciel, il peut s'y produire de grands changements en moins d'une heure. --Mais enfin, reprit Kennedy, il y aurait quelque indice! --Eh bien! dit le docteur, il me semble que le baromètre a une légère tendance à baisser. --Le ciel t’entende! Samuel, car nous voici cloués à ce sol comme un oiseau dont les ailes sont brisées. --Avec cette différence pourtant, mon cher Dick, que nos ailes sont intactes, et j'espère bien nous en servir encore. --Ah! du vent! du vent! s'écria Joe! De quoi nous rendre à un ruisseau, à un puits, et il ne nous manquera rien; nos vivres sont suffisants, et avec de l'eau nous attendrons un mois sans souffrir! Mais la soif est une cruelle chose. » La soif, mais aussi la contemplation incessante du désert fatiguait l'esprit; il n'y avait pas un accident de terrain, pas un monticule de sable, pas un caillou pour arrêter le regard. Cette planité écœurait et donnait ce malaise qu'on appelle le mal du désert. L’impassibilité de ce bleu aride du ciel et de ce jaune immense du sable finissait par effrayer. Dans cette atmosphère incendiée, la chaleur paraissait vibrante, comme au-dessus d'un foyer incandescent; l'esprit se désespérait à voir ce calme immense, et n'entrevoyait aucune raison pour qu'un tel état de choses vint à cesser, car l'immensité est une sorte d'éternité. Aussi les malheureux, privés d'eau sous cette température torride, commencèrent à ressentir des symptômes d'hallucination; leurs yeux s'agrandissaient, leur regard devenait trouble. Lorsque la nuit fut venue, le docteur résolut de combattre cette disposition inquiétante par une marche rapide; il voulut parcourir cette plaine de sable pendant quelques heures, non pour chercher, mais pour marcher. « Venez, dit-il à ses compagnons, croyez-moi, cela vous fera du bien. --Impossible, répondit Kennedy, je ne pourrais faire un pas. --J'aime encore mieux dormir, fit Joe. --Mais le sommeil ou le repos vous seront funestes, mes amis. Réagissez donc contre cette torpeur. Voyons, venez. » Le docteur ne put rien obtenir d'eux, et il partit seul au milieu de la transparence étoilée de la nuit. Ses premiers pas furent pénibles, les pas d'un homme affaibli et déshabitué de la marche; mais il reconnut bientôt que cet exercice lui serait salutaire; il s'avança de plusieurs milles dans l'ouest, et son esprit se réconfortait déjà, lorsque, tout d'un coup, il fut pris de vertige; il se crut penché sur un abîme; il sentit ses genoux plier; cette vaste solitude l'effraya; il était le point mathématique, le centre d'une circonférence infinie, c'est-à-dire, rien! Le Victoria disparaissait entièrement dans l'ombre. Le docteur fut envahi par un insurmontable effroi, lui, l'impassible, l'audacieux voyageur! Il voulut revenir sur ses pas, mais en vain; il appela, pas même un écho pour lui répondre, et sa voix tomba dans l'espace comme une pierre dans un gouffre sans fond. Il se coucha défaillant sur le sable, seul, au milieu des grands silences du désert. A minuit, il reprenait connaissance entre les bras de son fidèle Joe; celui-ci, inquiet de l'absence prolongée de son maître, s'était lancé sur ses traces nettement imprimées dans la plaine; il l'avait trouvé évanoui. « Qu'avez-vous eu, mon maître? demanda-t-il. --Ce ne sera rien, mon brave Joe; un moment de faiblesse, voilà tout. --Ce ne sera rien, en effet, Monsieur; mais relevez-vous; appuyez-vous sur moi, et regagnons le Victoria. Le docteur, au bras de Joe, reprit la route qu'il avait suivie. « C'était imprudent, Monsieur, on ne s'aventure pas ainsi. Vous auriez pu être dévalisé, ajouta-t-il en riant. Voyons, Monsieur, parlons sérieusement. --Parle, je t'écoute! --Il faut absolument prendre un parti. Notre situation ne peut pas durer plus de quelques jours encore, et si le vent n'arrive pas, nous sommes perdus. » Le docteur ne répondit pas. « Eh bien! il faut que quelqu'un se dévoue au sort commun, et il est tout naturel que ce soit moi! --Que veux-tu dire? quel est ton projet? --Un projet bien simple: prendre des vivres, et marcher toujours devant moi jusqu'à ce que j'arrive quelque part, ce qui ne peut manquer. Pendant ce temps, si le ciel vous envoie un vent favorable, vous ne m'attendrez pas, vous partirez. De mon côté, si je parviens à un village, je me tirerai d'affaire avec les quelques mots d'arabe que vous me donnerez par écrit, et je vous ramènerai du secours, ou j'y laisserai ma peau! Que dites-vous de mon dessein? --Il est insensé, mais digne de ton brave cœur, Joe. Cela est impossible, tu ne nous quitteras pas. --Enfin, Monsieur, il faut tenter quelque chose; cela ne peut vous nuire en rien, puisque, je vous le répète, vous ne m'attendrez pas, et, à la rigueur, je puis réussir! --Non, Joe! non! ne nous séparons pas! ce serait une douleur ajoutée aux autres. Il était écrit qu'il en serait ainsi, et il est très probablement écrit qu'il en sera autrement plus tard. Ainsi, attendons avec résignation. --Soit, Monsieur, mais je vous préviens d'une chose: je vous donne encore un jour; je, n'attendrai pas davantage; c'est aujourd'hui dimanche, ou plutôt lundi, car il est une heure du matin; si mardi nous ne partons pas, je tenterai l'aventure; c'est un projet irrévocablement décidé. » Le docteur ne répondit pas; bientôt il rejoignait la nacelle, et il y prit place auprès de Kennedy. Celui-ci était plongé dans un silence absolu qui ne devait pas être le sommeil.CHAPITRE XXVII Chaleur effrayante.--Hallucinations.--Les dernières gouttes d'eau.--Nuit de désespoir.--Tentative de suicide.--Le simoun.--L'oasis.--Lion et lionne. Le premier soin du docteur fut, le lendemain, de consulter le baromètre. C'est à peine si la colonne de mercure avait subi une dépression appréciable. « Rien! se dit-il, rien! » Il sortit de la nacelle, et vint examiner le temps; même chaleur, même dureté, même implacabilité. « Faut-il donc désespérer! » s'écria-t-il. Joe ne disait mot, absorbé dans sa pensée, et méditant son projet d'exploration. Kennedy se releva fort malade, et en proie à une surexcitation inquiétante. Il souffrait horriblement de la soif. Sa langue et ses lèvres tuméfiées pouvaient à peine articuler un son. Il y avait encore là quelques gouttes d'eau; chacun le savait, chacun y pensait et se sentait attiré vers elles; mais personne n'osait faire un pas. Ces trois compagnons, ces trois amis se regardaient avec des yeux hagards, avec un sentiment d'avidité bestiale, qui se décelait surtout chez Kennedy; sa puissante organisation succombait plus vite à ces intolérables privations; pendant toute la journée, il fut en proie au délire; il allait et venait, poussant des cris rauques, se mordant les poings, prêt à s'ouvrir les veines pour en boire le sang. « Ah! s'écria-t-il! pays de la soif! tu serais bien nommé pays du désespoir! » Puis il tomba dans une prostration profonde; on n'entendit plus que le sifflement de sa respiration entre ses lèvres altérées. Vers le soir, Joe fut pris à son tour d'un commencement de folie; ce vaste oasis de sable lui paraissait comme un étang immense, avec des eaux claires et limpides; plus d'une fois il se précipita sur ce sol enflammé pour boire à même, et il se relevait la bouche pleine de poussière. « Malédiction! dit-il avec colère! c'est de l'eau salée! » Alors, tandis que Fergusson et Kennedy demeuraient étendus sans mouvement, il fut saisi par l'invincible pensée d'épuiser les quelques gouttes d'eau mises en réserve. Ce fut plus fort que lui; il s'avança vers la nacelle en se traînant sur les genoux, il couva des yeux la bouteille où s'agitait ce liquide, il y jeta un regard démesuré, il la saisit et la porta à ses lèvres. En ce moment, ces mots: « A boire! à boire! » furent prononcés avec un accent déchirant. C'était Kennedy qui se traînait près de lui; le malheureux faisait pitié, il demandait à genoux, il pleurait. Joe, pleurant aussi, lui présenta la bouteille, et jusqu'à la dernière goutte, Kennedy en épuisa le contenu. « Merci, » fit-il. Mais Joe ne l'entendit pas; il était comme lui retombé sur le sable. Ce qui se passa pendant cette nuit orageuse, on l'ignore. Mais le mardi matin, sous ces douches de feu que versait le soleil, les infortunés sentirent leurs membres se dessécher peu à peu. Quand Joe voulut se lever, cela lui fut impossible; il ne put mettre son projet à exécution. Il jeta les yeux autour de lui. Dans la nacelle, le docteur accablé, les bras croisés sur la poitrine, regardait dans l'espace un point imaginaire avec une fixité idiote. Kennedy était effrayant; il balançait la tête de droite et de gauche comme une bête féroce en cage. Tout d'un coup, les regards du chasseur se portèrent sur sa carabine dont la crosse dépassait le bord de la nacelle. « Ah! » s'écria-t-il en se relevant par un effort surhumain. Il se précipita sur l'arme, éperdu, fou, et il en dirigea le canon vers sa bouche. « Monsieur! Monsieur! fit Joe, se précipitant sur lui. --Laisse-moi! va-t-en, » dit en râlant l'Écossais. Tous les deux luttaient avec acharnement. « Va-t-en, ou je te tue, » répéta Kennedy. Mais Joe s'accrochait à lui avec force; ils se débattirent ainsi, sans que le docteur parût les apercevoir, et pendant près d'une minute; dans la lutte, la carabine partit soudain; au bruit de la détonation, le docteur se releva droit comme un spectre; il regarda autour de lui. Mais, tout d'un coup. voici que son regard s'anime, sa main s'étend vers l'horizon, et, d'une voix qui n'avait plus rien d'humain, il s'écrie: « Là! là! là-bas! » Il y avait une telle énergie dans son geste, que Joe et Kennedy se séparèrent, et tous deux regardèrent. La plaine s'agitait comme une mer en fureur par un jour de tempête; des vagues de sable déferlaient les unes sur les autres au milieu d'une poussière intense; une immense colonne venait du sud-est en tournoyant avec une extrême rapidité; le soleil disparaissait derrière un nuage opaque dont l'ombre démesurée s'allongeait jusqu’au Victoria; les grains de sable fin glissaient avec la facilité de molécules liquides, et cette marée montante gagnait peu à peu. Un regard énergique d'espoir brilla dans les yeux de Fergusson. « Le simoun! s'écria-t-il. --Le simoun! répéta Joe sans trop comprendre. --Tant mieux, s'écria Kennedy avec une rage désespérée! tant mieux! nous allons mourir! --Tant mieux! répliqua le docteur, nous allons vivre au contraire! Il se mit à rejeter rapidement le sable qui lestait la nacelle. Ses compagnons le comprirent enfin, se joignirent à lui, et prirent place à ses côtés. « Et maintenant, Joe, dit le docteur, jette-moi en dehors une cinquantaine de livres de ton minerai! » Joe n'hésita pas, et cependant il éprouva quelque chose comme un regret rapide. Le ballon s'enleva. « Il était temps, » s'écria le docteur. Le simoun arrivait en effet avec la rapidité de la foudre. Un peu plus le Victoria était écrasé, mis en pièces, anéanti. L'immense trombe allait l'atteindre; il fut couvert d’une grêle de sable. « Encore du lest! cria le docteur à Joe. --Voilà, » répondit ce dernier en précipitant un énorme fragment de quartz. Le Victoria monta rapidement au-dessus de la trombe; mais, enveloppé dans l'immense déplacement d'air, il fut entraîné avec une vitesse incalculable au-dessus de cette mer écumante. Samuel, Dick et Joe ne parlaient pas; ils regardaient, ils espéraient, rafraîchis d'ailleurs par le vent de ce tourbillon. A trois heures, la tourmente cessait; le sable, en retombant, formait une innombrable quantité de monticules; le ciel reprenait sa tranquillité première. Le Victoria, redevenu immobile, planait en vue d'une oasis, île couverte d'arbres verts et remontée à la surface de cet océan. « L'eau! l'eau est là! s'écria le docteur. Aussitôt, ouvrant la soupape supérieure, il donna passage à l'hydrogène, et descendit doucement à deux cents pas de l'oasis. En quatre heures, les voyageurs avaient franchi un espace de deux cent quarante milles [Cent lieues]. La nacelle fut aussitôt équilibrée, et Kennedy, suivi de Joe, s'élança sur le sol. « Vos fusils! s'écria le docteur, vos fusils, et soyez prudents. » Dick se précipita sur sa carabine, et Joe s'empara de l'un des fusils. Ils s'avancèrent rapidement jusqu'aux arbres et pénétrèrent sous cette fraîche verdure qui leur annonçait des sources abondantes; ils ne prirent pas garde à de larges piétinements, à des traces fraîches qui marquaient çà et là le sol humide. Soudain, un rugissement retentit à vingt pas d'eux. « Le rugissement d'un lion! dit Joe. --Tant mieux! répliqua le chasseur exaspéré, nous nous battrons! On est fort quand il ne s'agit que de se battre. --De la prudence, Monsieur Dick, de la prudence! de la vie de l'un dépend la vie de tous. » Mais Kennedy ne l'écoutait pas; il s'avançait, l’œil flamboyant, la carabine armée, terrible dans son audace. Sous un palmier, un énorme lion à crinière noire se tenait dans une posture d'attaque. A peine eut-il aperçu le chasseur qu'il bondit; mais il n'avait pas touché terre qu'une balle au cœur le foudroyait; il tomba mort. « Hourra! hourra! » s'écria Joe. Kennedy se précipita vers le puits, glissa sur les marches humides, et s'étala devant une source fraîche, dans laquelle il trempa ses lèvres avidement; Joe l'imita, et l'on n'entendit plus que ces clappements de langue des animaux qui se désaltèrent. « Prenons garde, Monsieur Dick, dit Joe en respirant. N'abusons pas! » Mais Dick, sans répondre, buvait toujours. Il plongeait sa tête et ses mains dans cette eau bienfaisante; il s'enivrait. « Et monsieur Fergusson? » dit Joe. Ce seul mot rappela Kennedy à lui-même! il remplit une bouteille qu'il avait apportée, et s'élança sur les marches du puits. Mais quelle fut sa stupéfaction! Un corps opaque, énorme, en fermait l'ouverture. Joe, qui suivait Dick, dut reculer avec lui. « Nous sommes enfermés! --C'est impossible! qu'est-ce que cela veut dire?... » Dick n'acheva pas; un rugissement terrible lui fit comprendre à quel nouvel ennemi il avait affaire. « Un autre lion! s'écria Joe. --Non pas, une lionne! Ah! maudite bête, attends, » dit le chasseur en rechargeant prestement sa carabine. Un instant après, il faisait feu, mais l'animal avait disparu. « En avant! s'écria-t-il. --Non, Monsieur Dick, non, vous ne l'avez pas tuée du coup; son corps eut roulé jusqu'ici; elle est là prête à bondir sur le premier d'entre nous qui paraîtra, et celui-là est perdu! --Mais que faire? Il faut sortir! Et Samuel qui nous attend! --Attirons l'animal; prenez mon fusil, et passez-moi votre carabine --Quel est ton projet? --Vous allez voir. » Joe, retirant sa veste de toile, la disposa au bout de l'arme et la présenta comme appât au-dessus de l'ouverture. La bête furieuse se précipita dessus; Kennedy l'attendait au passage, et d'une balle il lui fracassa l'épaule. La lionne rugissante roula sur l'escalier, renversant Joe. Celui-ci croyait déjà sentir les énormes pattes de l'animal s'abattre sur lui, quand une seconde détonation retentit, et le docteur Fergusson apparut à l'ouverture, son fusil à la main et fumant encore. Joe se releva prestement, franchit le corps de la bête, et passa à son maître la bouteille pleine d'eau. La porter à ses lèvres, la vider à demi fut pour Fergusson l'affaire d'un instant, et les trois voyageurs remercièrent du fond du cœur la Providence qui les avait si miraculeusement sauvés.CHAPITRE XXVIII Soirée délicieuse.--La cuisine de Joe.--Dissertation sur la viande crue.--Histoire de James Bruce.--Le bivouac.--Les rêves de Joe.--Le baromètre baisse.--Le baromètre remonte.--Préparatifs de départ.--L'ouragan. La soirée fut charmante et se passa sous de frais ombrages de mimosas, après un repas réconfortant; le thé et le grog n'y furent pas ménagés. Kennedy avait parcouru ce petit domaine dans tous les sens, il en avait fouillé les buissons; les voyageurs étaient les seuls êtres animés de ce paradis terrestre; ils s'étendirent sur leurs couvertures et passèrent une nuit paisible, qui leur apporta l'oubli des douleurs passées. Le lendemain, 7 mai, le soleil brillait de tout son éclat, mais ses rayons ne pouvaient traverser l'épais rideau d'ombrage. Comme il avait des vivres en suffisante quantité, le docteur résolut d'attendre en cet endroit un vent favorable. Joe y avait transporté sa cuisine portative, et il se livrait à une foule de combinaisons culinaires, en dépensant l'eau avec une insouciante prodigalité. « Quelle étrange succession de chagrins et de plaisirs! s'écria Kennedy; cette abondance après cette privation! ce luxe succédant à cette misère! Ah! j'ai été bien près de devenir fou! --Mon cher Dick, lui dit le docteur, sans Joe, tu ne serais pas là en train de discourir sur l'instabilité des choses humaines. --Brave ami! fit Dick en tendant la main à Joe. --Il n'y a pas de quoi, répondit celui-ci. A charge de revanche, Monsieur Dick, en préférant toutefois que l'occasion ne se présente pas de me rendre la pareille! --C'est une pauvre nature que la notre! reprit Fergusson. Se laisser abattre pour si peu! --Pour si peu d'eau, voulez-vous dire, mon maître! Il faut que cet élément soit bien nécessaire à la vie! --Sans doute, Joe, et les gens privés de manger résistent plus longtemps que les gens privés de boire. --Je le crois; d'ailleurs, au besoin, on mange ce qui se rencontre, même son semblable, quoique cela doive faire un repas à vous rester longtemps sur le cœur! --Les sauvages ne s'en font pas faute, cependant, dit Kennedy. --Oui, mais ce sont des sauvages, et qui sont habitués à manger de la viande crue; voilà une coutume qui me répugnerait! --Cela est assez répugnant, en effet, reprit le docteur, pour que personne n'ait ajouté foi aux récits des premiers voyageurs en Afrique; ceux-ci rapportèrent que plusieurs peuplades se nourrissaient de viande crue, et on refusa généralement d'admettre le fait. Ce fut dans ces circonstances qu'il arriva une singulière aventure à James Bruce. --Contez-nous cela, Monsieur; nous avons le temps de vous entendre, dit Joe en s'étalant voluptueusement sur l'herbe fraîche. --Volontiers. James Bruce était un Écossais du comté de Stirling, qui, de 1768 à 1772, parcourut toute l’Abyssinie jusqu'au lac Tyana, à la recherche des sources du Nil; puis, il revint en Angleterre, où il publia ses voyages en 1790 seulement. Ses récits furent accueillis avec une incrédulité extrême, incrédulité qui sans doute est réservée aux nôtres. Les habitudes des Abyssiniens semblaient si différentes des us et coutumes anglais, que personne ne voulait y croire. Entre autres détails, James Bruce avait avancé que les peuples de l'Afrique orientale mangeaient de la viande crue. Ce fait souleva tout le monde contre lui. Il pouvait en parler à son aise! on n'irait point voir! Bruce était un homme très courageux et très rageur. Ces doutes l'irritaient au suprême degré. Un jour, dans un salon d’Édimbourg, un Écossais reprit en sa présence le thème des plaisanteries quotidiennes, et à l'endroit de la viande crue, il déclara nettement que la chose n'était ni possible ni vraie. Bruce ne dit rien; il sortit, et rentra quelques instants après avec un beefsteack cru, saupoudré de sel et de poivre à là mode africaine. « Monsieur, dit-il à l'Écossais, en doutant d'une chose que j'ai avancée, vous m'avez fait une injure grave; en la croyant impraticable, vous vous êtes complètement trompé. Et, pour le prouver à tous, vous allez manger tout de suite ce beefsteack cru, ou vous me rendrez raison de vos paroles. » L'Écossais eut peur, et il obéit non sans de fortes grimaces. Alors, avec le plus grand sang-froid, James Bruce ajouta: « En admettant même que la chose ne soit pas vraie, Monsieur, vous ne soutiendrez plus, du moins, qu'elle est impossible. » --Bien riposté, fit Joe Si l'Écossais a pu attraper une indigestion, il n'a eu que ce qu'il méritait. Et si, à notre retour en Angleterre, on met notre voyage en doute... --Eh bien! que feras-tu? Joe. --Je ferai manger aux incrédules les morceaux du Victoria, sans sel et sans poivre! » Et chacun de rire des expédients de Joe. La journée se passa de la sorte, en agréables propos; avec la force revenait l'espoir; avec l'espoir, l'audace. Le passé s'effaçait devant l'avenir avec une providentielle rapidité. Joe n'aurait jamais voulu quitter cet asile enchanteur; c'était le royaume de ses rêves; il se sentait chez lui; il fallut que son maître lui en donnât le relèvement exact, et ce fut avec un grand sérieux qu’il inscrivit sur ses tablettes de voyage: 15° 43' de longitude et 8° 32' de latitude. Kennedy ne regrettait qu'une seule chose, de ne pouvoir chasser dans cette forêt en miniature; selon lui, la situation manquait un peu de bêtes féroces. « Cependant, mon cher Dick, reprit le docteur, tu oublies promptement. Et ce lion, et cette lionne? --Ça! fit-il avec le dédain du vrai chasseur pour l'animal abattu! Mais, au fait leur présence dans cette oasis peut faire supposer que nous ne sommes pas très éloignés de contrées plus fertiles. --Preuve médiocre, Dick; ces animaux-là, pressés par la faim ou la soif, franchissent souvent des distances considérables pendant la nuit prochaine, nous ferons même bien de veiller avec plus de vigilance et d'allumer des feux. --Par cette température, fit Joe! Enfin, si cela est nécessaire, on le fera. Mais j'éprouverai une véritable peine à brûler ce joli bois, qui nous a été si utile. --Nous ferons surtout attention à ne pas l'incendier, répondit le docteur, afin que d'autres puissent y trouver quelque jour un refuge au milieu du désert! --On y veillera, Monsieur; mais pensez-vous que cette oasis soit connue? --Certainement. C'est un lieu de halte pour les caravanes qui fréquentent le centre de l'Afrique, et leur visite pourrait bien ne pas te plaire, Joe. --Est-ce qu'il y a encore par ici de ces affreux Nyam-Nyam? --Sans doute, c'est le nom général de toutes ces populations, et, sous le même climat, les mêmes races doivent avoir des habitudes pareilles. --Pouah! fit Joe! Après tout, cela est bien naturel! Si des sauvages avaient les goûts des gentlemen, où serait la différence? Par exemple, voilà des braves gens qui ne se seraient pas fait prier pour avaler le beefsteak de l'Écossais, et même l'Écossais par-dessus le marché. » Sur cette réflexion très sensée, Joe alla dresser ses bûchers pour la nuit, les faisant aussi minces que possible. Ces précautions furent heureusement inutiles, et chacun s'endormit tour à tour dans un profond sommeil. Le lendemain, le temps ne changea pas encore; il se maintenait au beau avec obstination. Le ballon demeurait immobile, sans qu'aucune oscillation ne vînt trahir un souffle de vent. Le docteur recommençait à s'inquiéter: si le voyage devait ainsi se prolonger, les vivres seraient insuffisants. Après avoir failli succomber faute d'eau, en serait-on réduit à mourir de faim? Mais il reprit assurance en voyant le mercure baisser très sensiblement dans le baromètre; il y avait des signes évidents d'un changement prochain dans l'atmosphère; il résolut donc de faire ses préparatifs de départ pour profiter de la première occasion; la caisse d'alimentation et la caisse à eau furent entièrement remplies toutes les deux. Fergusson dut rétablir ensuite l'équilibre de l'aérostat, et Joe fut obligé de sacrifier une notable partie de son précieux minerai. Avec la santé, les idées d'ambition lui étaient revenues; il fit plus d'une grimace avant d'obéir à son maître; mais celui-ci lui démontra qu'il ne pouvait enlever un poids aussi considérable; il lui donna à choisir entre l'eau ou l'or; Joe n'hésita plus, et il jeta sur le sable une forte quantité de ses précieux cailloux « Voilà pour ceux qui viendront après nous, dit-il; ils seront bien étonnés de trouver la fortune en pareil lieu. --Eh! fit Kennedy, si quelque savant voyageur vient à rencontrer ces échantillons?... --Ne doute pas, mon cher Dick, qu'il n'en soit fort surpris et qu'il ne publie sa surprise en nombreux in-folios! Nous entendrons parler quelque jour d'un merveilleux gisement de quartz aurifère au milieu des sables de l'Afrique. --Et c'est Joe qui en sera la cause. » L'idée de mystifier peut-être quelque savant consola le brave garçon et le fit sourire. Pendant le reste de la journée, le docteur attendit vainement un changement dans l'atmosphère. La température s'éleva et, sans les ombrages de l'oasis, elle eut été insoutenable. Le thermomètre marqua au soleil cent quarante-neuf degrés [50]. Une véritable pluie de feu traversait l'air. Ce fut la plus haute chaleur qui eut encore été observée. Joe disposa comme la veille le bivouac du soir, et, pendant les quarts du docteur et de Kennedy, il ne se produisit aucun incident nouveau. Mais, vers trois heures du matin, Joe veillant, la température s'abaissa subitement, le ciel se couvrit de nuages, et l'obscurité augmenta. « Alerte! s'écria Joe en réveillant ses deux compagnons! alerte! voici le vent. --Enfin! dit le docteur en considérant le ciel, c'est une tempête! Au Victoria! au Victoria! » Il était temps d'y arriver. Le Victoria se courbait sous l'effort de l'ouragan et entraînait la nacelle qui rayait le sable. Si, par hasard, une partie du lest eut été précipitée à terre, le ballon serait parti, et tout espoir de le retrouver eut été à jamais perdu. Mais le rapide Joe courut à toutes jambes et arrêta la nacelle, tandis que l'aérostat se couchait sur le sable au risque de se déchirer. Le docteur prit sa place habituelle, alluma son chalumeau, et jeta l'excès de poids. Les voyageurs regardèrent une dernière fois les arbres de l'oasis qui pliaient sous la tempête, et bientôt, ramassant le vent d’est à deux cents pieds du sol, ils disparurent dans la nuit.CHAPITRE XXIX Symptômes de végétation.--Idée fantaisiste d’un auteur français.--Pays magnifique.--Royaume d'Adamova.--Les explorations de Speke et Burton reliées à celles de Barth.--Les monts Atlantika.--Le fleuve Benoué.--La ville d'Yola.--Le Bagélé.--Le mont Mendif. Depuis le moment de leur départ, les voyageurs marchèrent avec une grande rapidité; il leur tardait de quitter ce désert qui avait failli leur être si funeste. Vers neuf heures un quart du matin, quelques symptômes de végétation furent entrevus, herbes flottant sur cette mer de sable, et leur annonçant, comme à Christophe Colomb, la proximité de la terre; des pousses vertes pointaient timidement entre des cailloux qui allaient eux-mêmes redevenir les rochers de cet Océan. Des collines encore peu élevées ondulaient à l’horizon; leur profil, estompé par la brume, se dessinait vaguement; la monotonie disparaissait. Le docteur saluait avec joie cette contrée nouvelle, et, comme un marin en vigie, il était sur le point de s'écrier: « Terre! terre! » Une heure plus tard, le continent s'étalait sous ses yeux, d'un aspect encore sauvage, mais moins plat, moins nu, quelques arbres se profilaient sur le ciel gris. Nous sommes donc en pays civilisé? dit le chasseur. --Civilisé? Monsieur Dick; c'est une manière de parler; on ne voit pas encore d'habitants. --Ce ne sera pas long, répondit Fergusson, au train dont nous marchons. --Est-ce que nous sommes toujours dans le pays des nègres, Monsieur Samuel? --Toujours, Joe, en attendant le pays des Arabes. --Des Arabes, Monsieur, de vrais Arabes, avec leurs chameaux? --Non, sans chameaux; ces animaux sont rares, pour ne pas dire inconnus dans ces contrées; il faut remonter quelques degrés au nord pour les rencontrer. --C'est fâcheux. --Et pourquoi, Joe --Parce que, si le vent devenait contraire, ils pourraient nous servir. --Comment? --Monsieur, c'est une idée qui me vient: on pourrait les atteler à la nacelle et se faire remorquer par eux. Qu'en dites-vous? --Mon pauvre Joe, cette idée, un autre l'a eue avant toi; elle a été exploitée par un très spirituel auteur français [M. Méry] ... dans un roman, il est vrai. Des voyageurs se font traîner en ballon par des chameaux; arrive un lion qui dévore les chameaux, avale la remorque, et traîne à leur place; ainsi de suite. Tu vois que tout ceci est de la haute fantaisie, et n'a rien de commun avec notre genre de locomotion. Joe, un peu humilié à la pensée que son idée avait déjà servi, chercha quel animal aurait pu dévorer le lion; mais il ne trouva pas et se remit à examiner le pays. Un lac d'une moyenne étendue s'étendait sous ses regards, avec un amphithéâtre de collines qui n'avaient pas encore le droit de s'appeler des montagnes; là, serpentaient des vallées nombreuses et fécondes, et leurs inextricables fouillis d'arbres les plus variés; l'élaïs dominait cette masse, portant des feuilles de quinze pieds de longueur sur sa tige hérissée d'épines aiguës; le bombax chargeait le vent à son passage du fin duvet de ses semences; les parfums actifs du pendanus, ce « kenda » des Arabes, embaumaient les airs jusqu'à la zone que traversait le Victoria; le papayer aux feuilles palmées, le sterculier qui produit la noix du Soudan, le baobab et les bananiers complétaient cette flore luxuriante des régions intertropicales. « Le pays est superbe, dit le docteur. --Voici les animaux, fit Joe; les hommes ne sont pas loin. --Ah! les magnifiques éléphants! s'écria Kennedy. Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de chasser un peu? --Et comment nous arrêter, mon cher Dick, avec un courant de cette violence? Non, goûte un peu le supplice de Tantale! Tu te dédommageras plus tard. » Il y avait de quoi, en effet, exciter l'imagination d'un chasseur; le cœur de Dick bondissait dans sa poitrine, et ses doigts se crispaient sur la crosse de son Purdey. La faune de ce pays en valait la flore. Le bœuf sauvage se vautrait dans une herbe épaisse sous laquelle il disparaissait tout entier; des éléphants gris, noirs ou jaunes, de la plus grande taille, passaient comme une trombe au milieu des forêts, brisant, rongeant, saccageant, marquant leur passage par une dévastation; sur le versant boisé des collines suintaient des cascades et des cours d'eau entraînés vers le nord; là, les hippopotames se baignaient à grand bruit, et des lamentins de douze pieds de long, au corps pisciforme, s'étalaient sur les rives, en dressant vers le ciel leurs rondes mamelles gonflées de lait. C'était toute une ménagerie rare dans une serre merveilleuse, où des oiseaux sans nombre et de mille couleurs chatoyaient à travers les plantes arborescentes. A cette prodigalité de la nature, le docteur reconnut le superbe royaume d'Adamova. « Nous empiétons, dit-il, sur les découvertes modernes; j'ai repris la piste interrompue des voyageurs; c'est une heureuse fatalité, mes amis; nous allons pouvoir rattacher les travaux des capitaines Burton et Speke aux explorations du docteur Barth; nous avons quitté des Anglais pour retrouver un Hambourgeois, et bientôt nous arriverons au point extrême atteint par ce savant audacieux. --Il me semble, dit Kennedy, qu'entre ces deux explorations, il y a une vaste étendue de pays, si j'en juge par le chemin que nous avons fait. --C'est facile à calculer; prends la carte et vois quelle est la longitude de la pointe méridionale du lac Ukéréoué atteinte par Speke. --Elle se trouve à peu près sur le trente-septième degré. --Et la ville d'Yola, que nous relèverons ce soir, et à laquelle Barth parvint, comment est-elle située? --Sur le douzième degré de longitude environ. --Cela fait donc vingt-cinq degrés; à soixante milles chaque, soit quinze cents milles [Six cent vingt-cinq lieues]. --Un joli bout de promenade, fit Joe, pour les gens qui iraient à pied. --Cela se fera cependant. Livingstone et Moffat montent toujours vers l'intérieur; le Nyassa, qu'ils ont découvert, n'est pas très éloigné du lac Tanganayka, reconnu par Burton; avant la fin du siècle, ces contrées immenses seront certainement explorées Mais, ajouta le docteur en consultant sa boussole, je regrette que le vent nous porte tant à l'ouest; j'aurais voulu remonter au nord. » Après douze heures de marche, le Victoria se trouva sur les confins de la Nigritie. Les premiers habitants de cette terre, des Arabes Chouas, paissaient leurs troupeaux nomades. Les vastes sommets des monts Atlantika passaient par-dessus l'horizon, montagnes que nul pied européen n'a encore foulées, et dont l'altitude est estimée à treize cents toises environ. Leur pente occidentale détermine l'écoulement de toutes les eaux de cette partie de l'Afrique vers l'Océan; ce sont les montagnes de la Lune de cette région. Enfin, un vrai fleuve apparut aux yeux des voyageurs, et, aux immenses fourmilières qui l'avoisinaient, le docteur reconnut le Bénoué, l'un des grands affluents du Niger, celui que les Indigènes ont nommé la « Source des eaux. » Ce fleuve, dit le docteur à ses compagnons, deviendra un jour la voie naturelle de communication avec l'intérieur de la Nigritie; sous le commandement de l'un de nos braves capitaines, le steamboat la Pléiade l’a déjà remonté jusqu'à la ville d'Yola; vous voyez que nous sommes en pays de connaissance. » De nombreux esclaves s'occupaient des champs, cultivant le sorgho, sorte de millet qui forme la base de leur alimentation; les plus stupides étonnements se succédaient au passage du Victoria, qui filait comme un météore. Le soir, il s'arrêtait à quarante milles d'Yola, et devant lui, mais au loin, se dressaient les deux cônes aigus du mont Mendif. Le docteur fit jeter les ancres, et s'accrocha au sommet d'un arbre élevé; mais un vent très dur ballottait le Victoria jusqu’à le coucher horizontalement, et rendait parfois la position de la nacelle extrêmement dangereuse. Fergusson ne ferma pas l'œil de la nuit, souvent il fut sur le point de couper le câble d'attache et de fuir devant la tourmente. Enfin la tempête se calma, et les oscillations de l'aérostat n'eurent plus rien d'inquiétant. Le lendemain, le vent se montra plus modéré, mais il éloignait les voyageurs de la ville d'Yola, qui, nouvellement reconstruite par les Foullannes, excitait la cutiosité de Fergusson; néanmoins il fallut se résigner à s'élever dans le nord, et même un peu dans l’est. Kennedy proposa dé faire une halte dans ce pays de chasse; Joe prétendait que le besoin de viande fraîche se faisait sentir; mais les mœurs sauvages de ce pays, l'attitude de là population, quelques coups de fusil tirés dans la direction du Victoria, engagèrent le docteur à continuer son voyage. On traversait alors une contrée, théâtre de massacres et d'incendies, où les luttes guerrières sont incessantes, et dans lesquelles les sultans jouent leur royaume au milieu des plus atroces carnages. Des villages nombreux, populeux, à longues cases, s'étendaient entre les grands pâturages, dont l'herbe épaisse était semée de fleurs violettes; les huttes, semblables à de vastes ruches, s'abritaient derrière des palissades hérissées. Les versants sauvages des collines rappelaient les « glen » des hautes terres d'Écosse, et Kennedy en fit plusieurs fois la remarque. En dépit de ses efforts, le docteur portait en plein dans le nord-est, vers le mont Mendif, qui disparaissait au milieu des nuages; les hauts sommets de ces montagnes séparent le bassin du Niger du bassin du lac Tchad. Bientôt apparut le Bagelé, avec ses dix-huit villages accrochés à ses flancs, comme toute une nichée d'enfants au sein de leur mère, magnifique spectacle pour des regards qui dominaient et saisissaient cet ensemble; les ravins, se montraient couverts de champs de riz et d'arachides. A trois heures, le Victoria se trouvait en face du mont Mendif. On n'avait pu l'éviter, il fallut le franchir. Le docteur, au moyen d'une température qu'il accrut de cent quatre-vingts degrés [100° centigrades], donna au ballon une nouvelle force ascensionnelle de près de seize cents livres; il s'éleva à plus de huit mille pieds. Ce fut la plus grande élévation obtenue pendant le voyage, et la température s'abaissa tellement que le docteur et ses compagnons durent recourir à leurs couvertures. Fergusson eut hâte de descendre, car l'enveloppe de l'aérostat se tendait à rompre; il eut le temps de constater cependant l'origine volcanique de la montagne, dont les cratères éteints ne sont plus que de profonds abîmes. De grandes agglomérations de fientes d'oiseaux donnaient aux flancs du Mendif l'apparence de roches calcaires, et il y avait là de quoi fumer les terres de tout le Royaume-Uni. A cinq heures, le Victoria, abrité des vents du sud, longeait doucement les pentes de la montagne, et s’arrêtait dans une vaste clairière éloignée de toute habitation; dès qu'il eut touché le sol, les précautions furent prises pour l'y retenir fortement, et Kennedy, son fusil à la main, s'élança dans la plaine inclinée; il ne tarda pas à revenir avec une demi-douzaine de canards sauvages et une sorte de bécassine, que Joe accom-moda de son mieux. Le repas fut agréable, et la nuit se; passa dans un repos profondCHAPITRE XXX Mosfeia.--Le cheik.--Denham, Clapperton, Oudney.--Vogel.--La capitale du Loggoum.--Toole.--Calme au-dessus du Kernak.--Le gouverneur et sa cour.--L'attaque.--Les pigeons incendiaires. Le lendemain, ler mai, le Victoria reprit sa course aventureuse; les voyageurs avaient en lui la confiance d'un marin pour son navire. D'ouragans terribles, de chaleurs tropicales, de départs dangereux, de descentes plus dangereuses encore, il s'était partout et toujours tiré avec bonheur. On peut dire que Fergusson le guidait d'un geste; aussi, sans connaître le point d'arrivée, le docteur n'avait plus de craintes sur l'issue du voyage. Seulement, dans ce pays de barbares et de fanatiques, la prudence l'obligeait à prendre les plus sévères précautions; il recommanda donc à ses compagnons d'avoir l'œil ouvert à tout venant et à toute heure. Le vent les ramenait un peu plus au nord, et vers neuf heures, ils entrevirent la grande ville de Mosfeia, bâtie sur une éminence encaissée elle-même entre deux hautes montagnes; elle était située dans une position inexpugnable; une route étroite entre un marais et un bois y donnait seule accès. En ce moment, un cheik, accompagné d'une escorte à cheval, revêtu de vêtements aux couleurs vives, précédé de joueurs de trompette et de coureurs qui écartaient les branches sur son passage, faisait son entrée dans la ville. Le docteur descendit, afin de contempler ces indigènes de plus prés; mais, à mesure que le ballon grossissait à leurs yeux, les signes d'une profonde terreur se manifestèrent, et ils ne tardèrent pas à détaler de toute la vitesse de leurs jambes ou de celles de leurs chevaux. Seul, le cheik ne bougea pas; il prit son long mousquet, l’arma et attendit fièrement. Le docteur s'approcha à cent cinquante pieds à peine, et, de sa plus belle voix, il lui adressa le salut en arabe. Mais, à ces paroles descendues du ciel, le cheik mit pied à terre, se prosterna sur la poussière du chemin, et le docteur ne put le distraire de son adoration. « Il est impossible, dit-il, que ces gens-là ne nous prennent pas pour des êtres surnaturels, puisque, à l'arrivée des premiers Européens parmi eux, ils les crurent d'une race surhumaine. Et quand ce cheik parlera de cette rencontre, il ne manquera pas d'amplifier le fait avec toutes les ressources d'une imagination arabe. Jugez donc un peu de ce que les légendes feront de nous quelque jour. --Ce sera peut-être fâcheux, répondit le chasseur; au point de vue de la civilisation, il vaudrait mieux passer pour de simples hommes; cela donnerait à ces nègres une bien autre idée de la puissance européenne. --D'accord, mon cher Dick; mais que pouvons-nous y faire? Tu expliquerais longuement aux savants du pays le mécanisme d'un aérostat, qu'ils ne sauraient te comprendre, et admettraient toujours là une intervention surnaturelle. --Monsieur, demanda Joe, vous avez parlé des premiers Européens qui ont exploré ce pays; quels sont-ils donc, s'il vous plaît? --Mon cher garçon, nous sommes précisément sur la route du major Denham; c'est à Mosfeia même qu’il fut reçu par le sultan du Mandara; il avait quitté le Bornou, il accompagnait le cheik dans une expédition contre les Fellatahs, il assista à l'attaque de la ville, qui résista bravement avec ses flèches aux balles arabes et mit en fuite les troupes du cheik; tout cela n’était que prétexte à meurtres, à pillages, à razzias; le major fut complètement dépouillé, mis à nu, et sans un cheval sous le ventre duquel il se glissa et qui lui permit de fuir les vainqueurs par son galop effréné, il ne fût jamais rentré dans Kouka, la capitale du Bornou. --Mais quel était ce major Denham? --Un intrépide Anglais, qui de 1822 à 1821 commanda une expédition dans le Bornou en compagnie du capitaine Clapperton et du docteur Oudney. Ils partirent de Tripoli au mois de mars, parvinrent à Mourzouk, la capitale du Fezzan, et, suivant le chemin que plus tard devait prendre le docteur Barth pour revenir en Europe, ils arrivèrent le 16 février 1823 à Kouka, prés du lac Tchad. Denham fit diverses explorations dans le Bornou, dans le Mandara, et aux rives orientales du lac; pendant ce temps, le 15 décembre 1823, le capitaine Clapperton et le docteur Oudney s'enfonçaient dans le Soudan jusqu'à Sackatou, et Oudney mourait de fatigue et d'épuisement dans la ville de Murmur. --Cette partie de l'Afrique, demanda Kennedy, a donc payé un large tribut de victimes à la science! --Oui, cette contrée est fatale! Nous marchons directement vers le royaume de Barghimi, que Vogel traversa en 1856 pour pénétrer dans le Wadaï, où il a disparu. Ce jeune homme, à vingt-trois ans, était envoyé pour coopérer aux travaux du docteur Barth; ils se rencontrèrent tous deux le ler décembre 1854; puis Vogel commença les explorations du pays; vers 1856, il annonça dans ses dernières lettres son intention de reconnaître le royaume du Wadaï, dans lequel aucun Européen n'avait encore pénétré; il parait qu'il parvint jusqu'à Wara, la capitale, où il fut fait prisonnier suivant les uns, mis à mort suivant les autres, pour avoir tenté l'ascension d'une montagne sacrée des environs; mais il ne faut pas admettre légèrement la mort des voyageurs, car cela dispense d'aller à leur recherche; ainsi, que de fois la mort du docteur Barth n'a-t-elle pas été officiellement répandue, ce qui lui a causé souvent une légitime irritation! Il est donc fort possible que Vogel soit retenu prisonnier par le sultan du Wadaï, qui espère le rançonner. Le baron de Neimans se mettait en route pour le Wadaï, quand il mourut au Caire en 1855. Nous savons maintenant que M. de Heuglin, avec l'expédition envoyée de Leipzig, s'est lancé sur les traces de Vogel. Ainsi nous devrons être prochainement fixés sur le sort de ce jeune et intéressant voyageur [ Depuis le départ du docteur, des lettres adressées d'El'Obeid par M. Munzinger, le nouveau chef de l’expédition, ne, laissent malheureusement plus de doute sur la mort , 1 ' ; ' 2 , ' ' 3 . 4 5 - - , , ! 6 7 - - ! , 8 . 9 10 - - ! , 11 . 12 13 - - , , 14 , ' . 15 16 - - ! ! ! ' ! 17 , , ; 18 , ' ! 19 . » 20 21 , 22 ' ; ' , 23 , . 24 ' . 25 26 . , 27 , - ' ; 28 ' , ' 29 ' , 30 ' ' . 31 32 , ' , 33 ' ; 34 ' , . 35 36 , 37 ; 38 , , 39 . « , - , - , 40 . 41 42 - - , , . 43 44 - - ' , . 45 46 - - , . 47 . , . » 48 49 ' , 50 . 51 , ' ; 52 ; 53 ' ' , 54 , , ' , ; 55 ; ; 56 ' ; , 57 ' , ' - - , ! 58 ' . 59 , , ' , ' ! 60 , ; , 61 , ' 62 . 63 , , . 64 65 , ; 66 - , ' , ' 67 ; ' 68 . 69 70 « ' - , ? - - . 71 72 - - , ; , 73 . 74 75 - - , , ; - ; 76 - , . 77 78 , , ' . 79 80 « ' , , ' . 81 , - - . , , 82 . 83 84 - - , ' ! 85 86 - - . 87 , ' , 88 . » 89 90 . 91 92 « ! ' , 93 ! 94 95 - - - ? ? 96 97 - - : , 98 ' ' , 99 . , , 100 ' , . , 101 , ' ' 102 , , 103 ' ! - ? 104 105 - - , , . 106 , . 107 108 - - , , ; 109 , , , ' , 110 , , ! 111 112 - - , ! ! ! 113 . ' , 114 ' . , 115 . 116 117 - - , , ' : 118 ; , ' ; ' ' 119 , , ; 120 , ' ; ' 121 . » 122 123 ; , 124 . - 125 . 126 127 . - - . - - 128 ' . - - . - - . - - 129 . - - ' . - - . 130 131 132 133 134 135 , , 136 . ' 137 . 138 139 « ! - , ! » 140 141 , ; , 142 , . 143 144 « - ! » ' - - . 145 146 , , 147 ' . 148 149 , 150 . . 151 . 152 153 ' ; , 154 ; 155 ' . 156 157 , 158 , ' , 159 ; 160 ; , 161 ; , , 162 , ' 163 . 164 165 « ! ' - - ! ! 166 ! » 167 168 ; ' 169 . 170 171 , ' ; 172 , 173 ; ' 174 , 175 . 176 177 « ! - ! ' ' ! » 178 179 , 180 , ' ' 181 ' . ; 182 ' , 183 ' , 184 , . 185 186 , : « ! ! » 187 . 188 189 ' ; 190 , , . 191 192 , , , ' 193 , . 194 195 « , » - . 196 197 ' ; . 198 199 , ' . 200 , , 201 . 202 , ; 203 . 204 205 . , , 206 , ' 207 . ; 208 209 . 210 211 ' , 212 . 213 214 « ! » ' - - . 215 216 ' , , , 217 . 218 219 « ! ! , . 220 221 - - - ! - - , » ' . 222 223 . 224 225 « - - , , » . 226 227 ' ; , 228 , ' 229 ; , ; 230 , ; 231 . 232 233 , ' . ' , ' 234 ' , , ' ' ' , 235 ' : 236 237 « ! ! - ! » 238 239 , 240 , . 241 242 ' ; 243 244 ' ; - 245 ; 246 ' ' 247 ; 248 , 249 . 250 251 ' . 252 253 « ! ' - - . 254 255 - - ! . 256 257 - - , ' ! ! 258 ! 259 260 - - ! , ! 261 262 . 263 264 , , 265 . 266 267 « , , , - 268 ! » 269 270 ' , 271 . ' . 272 273 « , » ' . 274 275 . 276 , , . ' 277 ' ; . 278 279 « ! . 280 281 - - , » 282 . 283 284 - ; , 285 ' ' , 286 - . 287 288 , ; , 289 , ' . 290 291 , ; , , 292 ; 293 . 294 295 , , ' , 296 ' . 297 298 « ' ! ' ! ' . 299 300 , , 301 ' , ' . 302 303 , 304 [ ] . 305 306 , , , 307 ' . 308 309 « ! ' , , . » 310 311 , ' ' 312 . ' ' 313 314 ; , 315 . 316 317 , ' . 318 319 « ' ! . 320 321 - - ! , ! 322 ' . 323 324 - - , , ! ' 325 . » 326 327 ' ; ' , , 328 , . , 329 ' . 330 - ' ; ' 331 ' ; . 332 333 « ! ! » ' . 334 335 , , 336 ' , 337 ; ' , ' ' 338 . 339 340 « , , . ' ! » 341 342 , , . 343 ; ' . 344 345 « ? » . 346 347 - ! 348 ' , ' . 349 350 ! , , 351 ' . , , . 352 353 « ! 354 355 - - ' ! ' - ? . . . » 356 357 ' ; 358 . 359 360 « ! ' . 361 362 - - , ! ! , , » 363 . 364 365 , , ' . 366 367 « ! ' - - . 368 369 - - , , , ' ; 370 ' ; 371 ' , - ! 372 373 - - ? ! ! 374 375 - - ' ; , - 376 377 - - ? 378 379 - - . » 380 381 , , ' 382 - ' . 383 ; ' , ' 384 ' . ' , 385 . - 386 ' ' , , 387 ' , 388 . 389 390 , , 391 ' . 392 393 , ' 394 ' , 395 . 396 397 . - - . - - 398 . - - . - - . - - . - - 399 . - - . - - 400 . - - ' . 401 402 403 404 405 406 407 , ; ' 408 . 409 410 , 411 ; 412 ; ' 413 , ' 414 . 415 416 , , , 417 ' ' . 418 , 419 ' . 420 421 , 422 , ' 423 . 424 425 « ! ' 426 ; ! 427 ! ! ' ! 428 429 - - , , , 430 ' . 431 432 - - ! . 433 434 - - ' , - . , 435 , ' 436 ! 437 438 - - ' ! . 439 ! 440 441 - - ' , - , ! 442 ! 443 444 - - , , 445 . 446 447 - - ; ' , , , 448 , 449 ! 450 451 - - ' , , . 452 453 - - , , 454 ; ! 455 456 - - , , , 457 ' 458 ; - 459 , ' 460 . ' 461 . 462 463 - - - , ; , 464 ' ' . 465 466 - - . , 467 , , ' , 468 ; , , 469 . 470 , 471 . 472 , 473 . , 474 ' . 475 . ! 476 ' ! 477 . ' . , 478 , 479 , ' , 480 ' . 481 ; , 482 , . « 483 , - ' , ' ' 484 , ' ; 485 , . , 486 , , 487 . » 488 489 ' , . , 490 - , : « 491 , , 492 , , ' . » 493 494 - - , ' , 495 ' ' . , 496 , . . . 497 498 - - ! - ? . 499 500 - - , 501 ! » 502 503 . 504 , ; ' ; 505 ' , ' . ' ' 506 . 507 508 ' ; ' 509 ; ; 510 , 511 : ' 512 ' . 513 514 ' , 515 ; , 516 . 517 518 « , , , 519 . , ? 520 521 - - ! - ' ! 522 , 523 . 524 525 - - , ; - , 526 , 527 , 528 ' . 529 530 - - , ! , , 531 . ' 532 , . 533 534 - - ' , 535 , ' 536 ! 537 538 - - , ; - 539 ? 540 541 - - . ' 542 ' , 543 , . 544 545 - - - ' - ? 546 547 - - , ' , , 548 , 549 . 550 551 - - ! ! , ! 552 , ? 553 , 554 ' , ' 555 - . » 556 557 , 558 , . 559 , ' 560 . 561 562 , ; 563 . , ' 564 . 565 566 ' : 567 , . 568 ' , - ? 569 570 571 ; ' 572 ' ; 573 ; 574 ' 575 . 576 577 ' ' , 578 . 579 , ' ; 580 ' ' ; - 581 ' ; 582 ' ' ; ' , 583 584 585 « , - ; 586 . 587 588 - - ! , 589 ? . . . 590 591 - - , , ' ' ' 592 - ! 593 ' 594 ' . 595 596 - - ' . » 597 598 ' - 599 . 600 601 , 602 ' . ' , 603 ' , . 604 - [ ] . 605 ' . 606 . 607 608 , , 609 , 610 . 611 612 , , , 613 ' , , ' 614 . 615 616 « ! ' ! ! 617 . 618 619 - - ! , ' ! 620 ! ! » 621 622 ' . ' 623 ' . , 624 , , 625 , . 626 627 , 628 ' 629 . , , 630 ' . 631 632 ' 633 , , 634 , . 635 636 . - - 637 . - - . - - ' . - - 638 . - - . - - 639 . - - ' . - - . - - . 640 641 642 643 644 645 , 646 ; 647 . 648 649 , 650 , , 651 , , ; 652 653 - . 654 655 ; , 656 , ; 657 . , 658 , , ' : 659 660 « ! ! » 661 662 , ' , ' 663 , , , 664 . 665 666 ? . 667 668 - - ? ; ' ; 669 ' . 670 671 - - , , 672 . 673 674 - - - , 675 ? 676 677 - - , , . 678 679 - - , , , ? 680 681 - - , ; , 682 ; 683 . 684 685 - - ' . 686 687 - - , 688 689 - - , , 690 . 691 692 - - ? 693 694 - - , ' : 695 . ' - ? 696 697 - - , , ' ; 698 [ . ] . . . 699 , . 700 ; , 701 , ; . 702 , ' 703 . 704 705 , , 706 ; 707 . 708 709 ' ' , 710 ' 711 ' ; , 712 , ' ; 713 ' , 714 ' ; 715 ; 716 , « » , 717 ' ; 718 , , 719 720 . 721 722 « , . 723 724 - - , ; . 725 726 - - ! ! ' . - ' ' 727 ? 728 729 - - , , 730 ? , ! 731 . » 732 733 , , ' ' ; 734 , 735 . 736 737 . 738 ; 739 , , , 740 , , , 741 , ; 742 743 ' ; , 744 , , 745 , ' , 746 . 747 748 ' , 749 750 . 751 752 , 753 ' . 754 755 « , - , ; ' 756 ; ' , 757 ; 758 ; 759 , 760 . 761 762 - - , , ' , 763 , ' 764 . 765 766 - - ' ; 767 768 . 769 770 - - - . 771 772 - - ' , , 773 , - ? 774 775 - - . 776 777 - - - ; , 778 [ - ] . 779 780 - - , , 781 . 782 783 - - . 784 ' ; , ' , ' 785 , ; 786 , , 787 , 788 ' ; ' . » 789 790 , 791 . , 792 , . 793 - ' , 794 ' , ' 795 . 796 ' ' 797 ' ; . 798 799 , , , 800 ' , 801 , ' , 802 « . » 803 804 , , 805 ' ; 806 ' , 807 ' ' ; 808 . » 809 810 ' , , 811 ; 812 , 813 . , ' 814 ' , , , 815 . 816 817 , ' ' 818 ; 819 , 820 . ' 821 , ' 822 . , 823 ' ' ' . 824 825 , , 826 ' , , 827 , ; 828 ' , . 829 830 ; 831 ; 832 , ' , 833 , 834 . , 835 ' , 836 , 837 . 838 839 , , , ' 840 , ' 841 ; , , ' 842 . 843 « » ' , 844 . 845 846 , 847 - , , 848 ; 849 . 850 851 , - 852 , ' , 853 854 ; , 855 ' . 856 857 , . 858 ' ' , . , 859 ' ' - [ 860 ] , 861 ; ' . 862 , 863 ' 864 . 865 866 , ' ' 867 ; ' 868 , 869 . 870 ' ' 871 , 872 - . 873 874 , , , 875 , 876 ; ' , 877 ' , 878 , , ' ; 879 - 880 , - . 881 , ; 882 883 . - - . - - , , . - - . - - 884 . - - . - - - . - - 885 . - - ' . - - . 886 887 888 889 890 891 , , ; 892 ' 893 . 894 895 ' , , , 896 , ' 897 . ' ; 898 , ' , ' 899 ' . , 900 , ' 901 ; ' ' 902 . 903 904 , , 905 , 906 - ; 907 ; 908 . 909 910 , , ' , 911 , 912 , 913 . 914 915 , ; 916 , , 917 ' , 918 919 . 920 921 , ; , 922 . ' 923 , , , . 924 925 , , , 926 , 927 . 928 929 « , - , - 930 , , ' 931 , ' . 932 , ' 933 ' . 934 . 935 936 - - - , ; 937 , ; 938 939 . 940 941 - - ' , ; - ? 942 ' 943 , ' , 944 . 945 946 - - , , 947 ; - , ' ? 948 949 - - , 950 ; ' 951 ; , 952 , ' 953 , 954 ; 955 , , ; 956 , , 957 958 , , . 959 960 - - ? 961 962 - - , 963 964 . , 965 , , , 966 , 967 , . 968 , , 969 ; , , 970 ' 971 ' , 972 ' . 973 974 - - ' , , 975 ! 976 977 - - , ! 978 , 979 , . , - , 980 ; 981 ; 982 ; , 983 , 984 ' ; ' 985 ' , , 986 , , ' 987 ' ; 988 , ' 989 ; , ' - - 990 , 991 ! 992 , . 993 , 994 . . , 995 ' , ' 996 . 997 [ , 998 ' ' . , 999 , , 1000