dilater ou à contracter par des températures diverses le gaz renfermé dans l'intérieur de l'aérostat. Et voici comment j'obtiens ce résultat. "Vous avez vu embarquer avec la nacelle plusieurs caisses dont l'usage vous est inconnu Ces caisses sont au nombre de cinq. « La première renferme environ vingt-cinq gallons d'eau, à laquelle j'ajoute quelques gouttes d'acide sulfurique pour augmenter sa conductibilité, et je la décompose au moyen d'une forte pile de Buntzen L'eau, comme vous le savez, se compose de deux volumes en gaz hydrogène et d'un volume en gaz oxygène. « Ce dernier, sous l'action de la pile, se rend par son pôle positif dans une seconde caisse Une troisième, placée au-dessus de celle-ci, et d'une capacité double, reçoit l'hydrogène qui arrive par le pôle négatif. « Des robinets, dont l'un a une ouverture double de l'autre, font communiquer ces deux caisses avec une quatrième, qui s'appelle caisse de mélange Là, en effet, se mélangent ces deux gaz provenant de la décomposition de l'eau. La capacité de cette caisse de mélange est environ de quarante et un pieds cubes [Un mètre 50 centimètres carrés]. « A la partie supérieure de cette caisse est un tube en platine, muni d'un robinet. « Vous l'avez déjà compris, Messieurs: l'appareil que je vous décris est tout bonnement un chalumeau à gaz oxygène et hydrogène, dont la chaleur dépasse celle des feux de forge. « Ceci établi, je passe à la seconde partie de l'appareil. « De la partie inférieure de mon ballon, qui est hermétiquement clos, sortent deux tubes séparés par un petit intervalle. L'un prend naissance au milieu des couches supérieures du gaz hydrogène, l'autre au milieu des couches inférieures. « Ces deux tuyaux sont munis de distance en distance de fortes articulations en caoutchouc, qui leur permettent de se prêter aux oscillations de l'aérostat. « Ils descendent tous deux jusqu'à la nacelle, et se perdent dans une caisse de fer de forme cylindrique, qui s'appelle caisse de chaleur. Elle est fermée à ses deux extrémités par deux forts disques de même métal. « Le tuyau parti de la région inférieure du ballon se rend dans cette boite cylindrique par le disque du bas; il y pénètre, et adopte alors la forme d'un serpentin hélicoïdal dont les anneaux superposés occupent presque toute la hauteur de la caisse. Avant d'en sortir, le serpentin se rend dans un petit cône, dont la base concave, en forme de calotte sphérique, est dirigée en bas. « C'est par le sommet de ce cône que sort le second tuyau, et il se rend, comme je vous l'ai dit, dans les couches supérieures du ballon. « La calotte sphérique du petit cône est en platine. afin de ne pas fondre sous l'action du chalumeau. Car celui-ci est placé sur le fond de la caisse en fer, au milieu du serpentin hélicoïdal, et l'extrémité de sa flamme vien-dra légèrement lécher cette calotte. « Vous savez, Messieurs, ce que c'est qu'un calorifère destiné à chauffer les appartements. Vous savez comment il agit. L'air de l'appartement est forcé de passer par les tuyaux, et il est restitué avec une température plus élevée. Or, ce que je viens de vous décrire là n'est, à vrai dire, qu'un calorifère. « En effet, que se passera-t-il? Une fois le chalumeau allumé, l'hydrogène du serpentin et du cône concave s'échauffe, et monte rapidement par le tuyau qui le mène aux régions supérieures de l'aérostat. Le vide se fait en dessous, et il attire le gaz des régions inférieures qui se chauffe à son tour, et est continuellement remplacé; il s'établit ainsi dans les tuyaux et le serpentin un courant extrêmement rapide de gaz, sortant du ballon, y retournant et se surchauffant sans cesse. « Or, les gaz augmentent de 1/480 de leur volume par degré de chaleur. Si donc je force la température de dix-huit degrés [10° centigrades. Les gaz augmentent de 1/267 de leur volume par 1° centigrade], l'hydrogène de l'aérostat se dilatera de 18/480, ou de seize cent quatorze pieds cubes [Soixante-deux mètres cubes environ], il déplacera donc seize cent soixante-quatorze pieds cubes d'air de plus, ce qui augmentera sa force ascensionnelle de cent soixante livres. Cela revient donc à jeter ce même poids de lest. Si j'augmente la température de cent quatre-vingt degrés [100° centigrades], le gaz se dilatera de, 180/480: il déplacera seize mille sept cent quarante pieds cubes de plus, et sa force ascensionnelle s'accroîtra de seize cents livres. « Vous le comprenez, Messieurs, je puis donc facilement obtenir des ruptures d'équilibre considérables. Le volume de l'aérostat a été calculé de telle façon, qu'étant à demi gonflé, il déplace un poids d'air exacte-ment égal à celui de l'enveloppe du gaz hydrogène et de la nacelle chargée de voyageurs et de tous ses accessoires. A ce point de gonflement, il est exactement en équilibre dans l'air, il ne monte ni ne descend. « Pour opérer l'ascension, je porte le gaz à une température supérieure à la température ambiante au moyen de mon chalumeau; par cet excès de chaleur, il obtient une tension plus forte, et gonfle davantage le ballon, qui monte d'autant plus que je dilate l'hydrogène. « La descente se fait naturellement en modérant la chaleur du chalumeau, et en laissant la température se refroidir. L'ascension sera donc généralement beaucoup plus rapide que la descente. Mais c'est là une heureuse circonstance; je n'ai jamais d'intérêt à descendre rapidement, et c’est au contraire par une marche ascensionnelle très prompte que j'évite les obstacles. Les dangers sont en bas et non en haut. « D'ailleurs, comme je vous l'ai dit, j'ai une certaine quantité de lest qui me permettra de m'élever plus vite encore, si cela devient nécessaire. Ma soupape, située au pôle supérieur du ballon, n'est plus qu'une soupape de sûreté. Le ballon garde toujours sa même charge d'hydrogène; les varia-tions de température que je produis dans ce milieu de gaz clos pourvoient seules à tous ses mouvements de montée et de descente. « Maintenant, Messieurs, comme détail pratique, j'ajouterai ceci. « La combustion de l'hydrogène et de l'oxygène à la pointe du chalumeau produit uniquement de la vapeur d'eau. J'ai donc muni la partie inférieure de la caisse cylindrique en fer d'un tube de dégagement avec soupape fonctionnant à moins de deux atmosphères de pression; par conséquent, dès qu'elle a atteint cette tension, la vapeur s'échappe d'elle même. « Voici maintenant des chiffres très exacts. « Vingt-cinq gallons d'eau décomposée en ses éléments constitutifs donnent deux cents livres d'oxygène et vingt-cinq livres d'hydrogène. Cela représente, à la tension atmosphérique, dix-huit cent quatre-vingt-dix pieds cubes [Soixante-dix mètres cubes d'oxygène] du premier, et trois mille sept cent quatre-vingts pieds cubes [Cent quarante mètres cubes d'hydrogène] du second, en tout cinq mille six cent soixante-dix pieds cubes du mélange [Deux cent dix mètres cubes]. « Or le robinet de mon chalumeau, ouvert en plein, dépense vingt-sept pieds cubes [Un mètre cube] à l'heure avec une flamme au moins six fois plus forte que celle des grandes lanternes d'éclairage. En moyenne donc, et pour me maintenir à une hauteur peu considérable, je ne brûlerai pas plus de neuf pieds cubes à l'heure [Un tiers de mètre cube]; mes vingt-cinq gallons d'eau me représentent donc six cent trente heures de navigation aérienne, ou un peu plus de vingt-six jours. « Or, comme je puis descendre à volonté, et renouveler ma provision d'eau sur la route, mon voyage peut avoir une durée indéfinie. « Voilà mon secret, Messieurs, il est simple, et, comme les choses simples, il ne peut manquer de réussir. La dilatation et la contraction du gaz de l'aérostat, tel est mon moyen, qui n'exige ni ailes embarrassantes, ni moteur mécanique. Un calorifère pour produire mes changements de température, un chalumeau pour le chauffer, cela n'est ni incommode, ni lourd. Je crois donc avoir réuni toutes les conditions sérieuses de succès. » Le docteur Fergusson termina ainsi son discours, et fut applaudi de bon cœur. Il n'y avait pas une objection à lui faire; tout était prévu et résolu. « Cependant, dit le commandant, cela peut être dangereux. --Qu'importe, répondit simplement le docteur, si cela est praticable?CHAPITRE XI Arrivée à Zanzibar,--Le consul anglais.--Mauvaises dispositions des habitants.--L'île Koumbeni.--Les faiseurs de pluie--Gonflement du ballon.--Départ du 18 avril.--Dernier adieu.--Le Victoria. Un vent constamment favorable avait hâté la marche du Resolute vers le lieu de sa destination. La navigation du canal de Mozambique fut particulièrement paisible. La traversée maritime faisait bien augurer de la traversée aérienne Chacun aspirait au moment de l'arrivée, et voulait mettre la dernière main aux préparatifs du docteur Fergusson. Enfin le bâtiment vint en vue de la ville de Zanzibar, située sur l'île du même nom, et le 15 avril, à onze heures du matin, l laissa tomber l'ancre dans le port L'île de Zanzibar appartient à l’imam de Mascate, allié de la France et de l'Angleterre, et c'est à coup sûr sa plus belle colonie. Le port reçoit un grand nombre de navires des contrées avoisinantes. L'île n'est séparée de la côte africaine que par un canal dont la plus grande largeur n'excède pas trente milles [Douze lieues et demie]. Elle fait un grand commerce de gomme, d'ivoire, et surtout d'ébène, car Zanzibar est le grand marché d'esclaves. Là vient se concentrer tout ce butin conquis dans les batailles que les chefs de l'intérieur se livrent incessamment. Ce trafic s'étend aussi sur toute la côte orientale, et jusque sous les latitudes du Nil, et M G. Lejean y a vu faire ouvertement la traite sous pavillon français. Dès l'arrivée du Resolute, le consul anglais de Zanzibar vint à bord se mettre à la disposition du docteur, des projets duquel, depuis un mois, les journaux d'Europe l'avaient tenu au courant. Mais jusque-là il faisait partie de la nombreuse phalange des incrédules. « Je doutais, dit-il en tendant la main à Samuel Fergusson, mais maintenant je ne doute plus. » Il offrit sa propre maison au docteur, à Dick Kennedy, et naturellement au brave Joe. Par ses soins, le docteur prit connaissance de diverses lettres qu'il avait reçues du capitaine Speke. Le capitaine et ses compagnons avaient eu à souffrir terriblement de la faim et du mauvais temps avant d'atteindre le pays d'Ugogo; ils ne s'avançaient qu'avec une extrême difficulté et ne pensaient plus pouvoir donner promptement de leurs nouvelles. « Voilà des périls et des privations que nous saurons éviter, » dit le docteur. Les bagages des trois voyageurs furent transportés à la maison du consul. On se disposait à débarquer le ballon sur la plage de Zanzibar; il y avait près du mât des signaux un emplacement favorable, auprès d'uneénorme construction qui l'eut abrité des vents d'est. Cette grosse tour, semblable à un tonneau dressé sur sa base, et près duquel la tonne d'Heidelberg n'eut été qu'un simple baril, servait de fort, et sur sa plate-forme veillaient des Beloutchis armés de lances, sorte de garnisaires fainéants et braillards. Mais, lors du débarquement de l'aérostat, le consul fut averti que la population de l'île s'y opposerait par la force. Rien de plus aveugle que les passions fanatisées. La nouvelle de l'arrivée d'un chrétien qui devait s'enlever dans les airs fut reçue avec irritation; les nègres, plus émus que les Arabes, virent dans ce projet des intentions hostiles à leur religion; ils se. figuraient qu'on en voulait au soleil et à la lune. Or, ces deux astres sont un objet de vénération pour les peuplades africaines. On résolut donc de s'opposer à cette expédition sacrilège. Le consul, instruit de ces dispositions, en conféra avec le docteur Fergusson et le commandant Pennet. Celui-ci ne voulait pas reculer devant des menaces; mais son ami lui fit entendre raison à ce sujet. « Nous finirons certainement par l’emporter lui dit-il; les garnisaires mêmes de l'iman nous prêteraient main-forte; au besoin; mais, mon cher commandant, un accident est vite arrivé; il suffirait d'un mauvais coup pour causer au ballon un accident irréparable, et le voyage serait compromis sans remise; il faut donc agir avec de grandes précautions. --Mais que faire? Si nous débarquons sur la côte d'Afrique, nous rencontrerons les mêmes difficultés! Que faire? --Rien n'est plus simple, répondit. le consul. Voyez ces îles situées au delà du port; débarquez votre aérostat dans l’une d'elles, entourez-vous d'une ceinture de matelots, et vous n'aurez aucun risque à courir: --Parfait, dit le docteur, et nous serons à notre aise pour achever nos préparatifs. Le commandant se rendit à ce conseil. Le Resolute s'approcha de l'île de Koumbeni. Pendant la matinée du 16 avril, le ballon fut mis en sûreté au milieu d'une clairière, entre les grands bois dont le sol est hérissé. On dressa deux mats hauts de quatre-vingts pieds et placés à une pareille distance l'un de l'autre; un jeu de poulies fixées à leur extrémité permit d'enlever l'aérostat au moyen d'un câble transversal; il était alors entièrement dégonflé. Le ballon intérieur se trouvait rattaché au sommet du ballon extérieur de manière à être soulevé comme lui. C'est à l'appendice inférieur de chaque ballon que furent fixés les deux tuyaux d'introduction de l'hydrogène. La journée du 17 se passa à disposer l'appareil destiné à produire le gaz; il se composait de trente tonneaux, dans lesquels la décomposition de l'eau se faisait au moyen de ferraille et d'acide sulfurique mis en présence dans une grande quantité d'eau. L'hydrogène se rendait dans une vaste tonne centrale après avoir été lavé à son passage, et de là il passait dans chaque aérostat par les tuyaux d'introduction. De cette façon, chacun d'eux se remplissait d’une quantité de gaz parfaitement déterminée. Il fallut employer, pour cette opération, dix-huit cent soixante-six gallons [Trois mille deux cent cinquante litres] d'acide sulfurique, seize mille cinquante livres de fer [Plus de huit tonnes de fer] et neuf cent soixante-six gallons d'eau [Prés de quarante et un mille deux cent cinquante litres]. Cette opération commença dans la nuit suivante, vers trois heures du matin; elle dura près de huit heures. Le lendemain, l’aérostat, recouvert de son filet, se balançait gracieusement au-dessus de-là nacelle, retenu par un grand nombre de sacs de terre. L'appareil de dilatation fut monté avec un grand soin, et les tuyaux sortant de l'aérostat furent adaptés à la boîte cylindrique. Les ancres, les cordes, les instruments, les couvertures de voyage, la tente, les vivres, les armes, durent prendre dans la nacelle la place qui leur était assignée; la provision d'eau fut faite à Zanzibar. Les deux centslivres de lest furent réparties dans cinquante sacs placés au fond de la nacelle, mais cependant à portée de la main. Ces préparatifs se terminaient vers cinq heures du soir; des sentinelles veillaient sans cesse autour de l’île, et les embarcations du Resolute sillonnaient le canal. Les nègres continuaient à manifester leur colère par des cris, des grimaces et des contorsions. Les sorciers parcouraient les groupes irrités, en soufflant sur toute cette irritation; quelques fanatiques essayèrent de ga-gner l'île à la nage, mais on les éloigna facilement. Alors les sortilèges et les incantations commencèrent; les faiseurs de pluie, qui prétendent commander aux nuages, appelèrent les ouragans et les « averses de pierres [Nom que les Nègres donnent à la grêle] » à leur secours; pour cela, ils cueillirent des feuilles de tous les arbres différents du pays; ils les firent bouillir à petit feu, pendant que l'on tuait un mouton en lui enfonçant une longue aiguille dans le cœur. Mais, en dépit de leurs cérémonies, le ciel demeura pur, et ils en furent pour leur mouton et leurs grimaces. Les nègres se livrèrent alors à de furieuses orgies, s'enivrant du « tembo,» liqueur ardente tirée du cocotier, ou d'une bière extrêmement capiteuse appelée « togwa. » Leurs chants, sans mélodie appréciable, mais dont le rythme est très juste, se poursuivirent fort avant dans la nuit. Vers six heures du soir un dernier dîner réunit les voyageurs à la table du commandant et de ses officiers. Kennedy, que personne n'interrogeait plus, murmurait tout bas des paroles insaisissables; il ne quittait pas des yeux le docteur Fergusson. Ce repas d'ailleurs fut triste. L'approche du moment suprême inspirait à tous de pénibles réflexions. Que réservait la destinée à ces hardis voyageurs? Se retrouveraient-ils jamais au milieu de leurs amis, assis au foyer domestique? Si les moyens de transport venaient à manquer, que devenir au sein de peuplades féroces, dans ces contrées inexplorées, au milieu de déserts immenses? Ces idées, éparses jusque-là, et auxquelles on s'attachait peu, assiégeaient alors les imaginations surexcitées; Le docteur Fergusson, toujours froid, toujours impassible, causa de choses et d'autres; mais en vain chercha-t-il à dissiper cette tristesse communicative; il ne put y parvenir. Comme on craignait quelques démonstrations contre la personne du docteur et de ses compagnons, ils couchèrent tous les trois à bord du Resolute. A six heures du matin, ils quittaient leur cabine et se rendaient à l'île de Koumbeni. Le ballon se balançait légèrement au souffle du vent de l'est. Les sacs de terre qui le retenaient avaient été remplacés par vingt matelots. Le commandant Pennet et ses officiers assistaient à ce départ solennel. En ce moment, Kennedy alla droit au docteur, lui prit la main et dit: « Il est bien décidé, Samuel, que tu pars? Cela est très décidé, mon cher Dick. --J’ai bien fait tout ce qui dépendait de moi pour empêcher ce voyage? --'Tout. ---Alors j'ai la conscience tranquille à cet égard, et je t'accompagne. --J'en étais sûr, » répondit le docteur, en laissant voir sur ses traits une rapide émotion. L'instant des derniers adieux arrivait. Le commandant et ses officiers embrassèrent avec effusion leurs intrépides amis, sans en excepter le digne Joe, fier et joyeux. Chacun des assistants voulut prendre sa part des poignées de main du docteur Fergusson. A neuf heures, les trois compagnons de route prirent place dans la nacelle: le docteur alluma son chalumeau et poussa la flamme de manière à produire une chaleur rapide. Le ballon, qui se maintenait à terre en parfait équilibre, commença à se soulever au bout de quelques minutes. Les matelots durent filer un peu des cordes qui le retenaient. La nacelle s'éleva d'une vingtaine de pieds. « Mes amis, s'écria le docteur debout entre ses deux compagnons et ôtant son chapeau, donnons à notre navire aérien un nom qui lui porte bonheur! qu'il soit baptisé le Victoria! » Un hourra formidable retentit: «Vive la reine! Vive l'Angleterre!» En ce moment, la force ascensionnelle de l'aérostat s'accroissait prodigieusement. Fergusson, Kennedy et Joe lancèrent un dernier adieu à leur amis. « Lâchez tout! s'écria le docteur. » Et le Victoria s’éleva rapidement dans les airs, tandis que les quatre caronades du Resolute tonnaient en son honneur.CHAPITRE XII Traversée du détroit.--Le Mrima.--Propos de Dick et proposition de Joe.--Recette pour le café.--L'Uzaramo.--L'infortuné Maizan.--Le mont Duthumi.--Les cartes du docteur--Nuit sur un nopal. L'air était pur, le vent modéré; le Victoria monta presque perpendiculairement à une hauteur de 1,500 pieds, qui fut indiquée par une dépression de 2 pouces moins 2 lignes [Environ cinq centimètres. La dépression est à peu prés d’un centimètre par cent mètres d’élévation] dans la colonne barométrique. A cette élévation, un courant plus marqué porta le ballon vers le sudouest. Quel magnifique spectacle se déroulait aux yeux des voyageurs! L'île de Zanzibar s'offrait tout entière à la vue et se détachait en couleur plus foncée, comme sur un vaste planisphère; les champs prenaient une apparence d'échantillons de diverses couleurs; de gros bouquets d'arbres indiquaient les bois et les taillis. Les habitants de l'île apparaissaient comme des insectes. Les hourras et les cris s'éteignaient peu à peu dans l'atmosphère, et les coups de canon du navire vibraient seuls dans la concavité inférieure de l'aérostat. « Que tout cela est beau! »s'écria Joe en rompant le silence pour la première fois. Il n'obtint pas de réponse. Le docteur s'occupait d'observer les variations barométriques et de prendre note des divers détails de son ascension. Kennedy regardait et n'avait pas assez d'yeux pour tout voir. Les rayons du soleil venant en aide au chalumeau, la tension du gaz augmenta. Le Victoria atteignit une hauteur de 2,500 pieds. Le Resolute apparaissait sous l'aspect d'une simple barque, et la côte africaine apparaissait dans l'ouest par une immense bordure d'écume. « Vous ne parlez pas? fit Joe. --Nous regardons, répondit le docteur en dirigeant sa lunette vers le continent. --Pour mon compte, il faut que je parle. --A ton aise! Joe, parle tant qu'il te plaira. » Et Joe fit à lui seul une terrible consommation d'onomatopées. Les oh! les ah! les hein! éclataient entre ses lèvres. Pendant la traversée de la mer, le docteur jugea convenable de se maintenir à cette élévation; il pouvait observer la côte sur une plus grande étendue; le thermomètre et le baromètre, suspendus dans l'intérieur de la tente entr'ouverte, se trouvaient sans cesse à portée de sa vue; un second baromètre, placé extérieurement, devait servir pendant les quarts de nuit. Au bout de deux heures, le Victoria, poussé avec une vitesse d'un peu plus de huit milles, gagna sensiblement la côte. Le docteur résolut de se rapprocher de terre; il modéra la flamme du chalumeau, et bientôt le ballon descendit à 300 pieds du sol. Il se trouvait au-dessus du Mrima, nom que porte cette portion de la côte orientale de l'Afrique; d'épaisses bordures de mangliers en protégeaient les bords; la marée basse laissait apercevoir leurs épaisses racines rongées par la dent de l'Océan Indien. Les dunes qui formaient autrefois la ligne côtière s'arrondissaient à l'horizon; et le mont Nguru dressait son pic dans le nord-ouest. Le Victoria passa près d'un village que, sur sa carte, le docteur reconnut être le Kaole. Toute la population rassemblée poussait des hurlements de colère et de crainte; des flèches furent vainement dirigées contre ce monstre des airs, qui se balançait majestueusement au-dessus de toutes ces fureurs impuissantes. Le vent portait au sud, mais le docteur ne s'inquiéta pas de cette direction; elle lui permettait au contraire de suivre la route tracée par les capitaines Burton et Speke. Kennedy était enfin devenu aussi loquace que Joe; ils se renvoyaient mutuellement leurs phrases admiratives. « Fi des diligences! disait l'un. --Fi des steamers! disait l'autre. --Fi des chemins de fer! ripostait Kennedy, avec lesquels on traverse les pays sans les voir! --Parlez-moi d'un ballon, reprenait Joe; on ne se sent pas marcher, et la nature prend la peine de se dérouler à vos yeux! --Quel spectacle! quelle admiration! quelle extase! un rêve dans un hamac! --Si nous déjeunions? fit Joe, que le grand air mettait en appétit. --C'est une idée mon garçon. --Oh! la cuisine ne sera pas longue à faire! du biscuit et de la viande conservée. --Et du café à discrétion, ajouta le docteur. Je te permets d'emprunter un peu de chaleur à mon chalumeau; il en a de reste. Et de cette façon nous n'aurons point à craindre d'incendie. --Ce serait terrible, reprit Kennedy. C'est comme une poudrière que nous avons au-dessus de nous. --Pas tout à fait, répondit Fergusson; mais enfin, si le gaz s'enflammait, il se consumerait peu à peu, et nous descendrions à terre, ce qui nous désobligerait; mais soyez sans crainte, notre aérostat est hermétiquement clos. --Mangeons donc, fit Kennedy. --Voilà, Messieurs, dit Joe, et, tout en vous imitant, je vais confectionner un café dont vous me direz des nouvelles. --Le fait est, reprit le docteur, que Joe, entre mille vertus, a un talent remarquable pour préparer ce délicieux breuvage; il le compose d'un mélange de diverses provenances, qu'il n'a jamais voulu me faire connaître. --Eh bien! mon maître, puisque nous sommes en plein air, je peux bien vous confier ma recette. C'est tout bonnement un mélange en parties égales de moka, de bourbon et de rio-nunez. » Quelques instants après, trois tasses fumantes étaient servies et terminaient un déjeuner substantiel assaisonné par la bonne humeur des convives; puis chacun se remit à son poste d'observation. Le pays se distinguait par une extrême fertilité. Des sentiers sinueux et étroits s'enfonçaient sous des voûtes de verdure. On passait au-dessus des champs cultivés de tabac de maïs, d'orge, en pleine maturité; ça et là de vastes rizières avec leurs tiges droites et leurs fleurs de couleur purpurine. On apercevait des moutons et des chèvres renfermés dans de grandes cages élevées sur pilotis, ce qui les préservait de la dent du léopard. Une végétation luxuriante s'échevelait sur ce sol prodigue. Dans de nombreux villages se reproduisaient des scènes de cris et de stupéfaction à la vue du Victoria, et le docteur Fergusson se tenait prudemment hors de la portés des flèches; les habitants, attroupés autour de leurs huttes contiguës, poursuivaient longtemps les voyageurs de leurs vaines imprécations. A midi, le docteur en consultant sa carte, estima qu'il se trouvait au-dessus du pays d'Uzaramo [U, ou, signifient contrée dans la langue du pays]. La campagne se montrait hérissée de cocotiers, de papayers, de cotonniers, au-dessus desquels le Victoria paraissait se jouer. Joe trouvait cette végétation toute naturelle, du moment qu'il s'agissait de l'Afrique. Kennedy apercevait des lièvres et des cailles qui ne demandaient pas mieux que de recevoir un coup de fusil; mais c’eût été de la poudre perdue, attendu l’impossibilité de ramasser le gibier. Les aéronautes marchaient avec une vitesse de douze milles à l’heure, et se trouvèrent bientôt par 38° 2` de longitude au-dessus du village de Tounda. « C'est là, dit le docteur, que Burton et Speke furent pris de fièvres violentes et crurent un instant leur expédition compromise Et cependant ils étaient encore peu éloignés de la côte, mais déjà la fatigue et les priva-tions se faisaient rudement sentir. » En effet, dans cette contrée règne une malaria perpétuelle; le docteur n'en put même éviter les atteintes qu'en élevant le ballon au-dessus des miasmes de cette terre humide, dont un soleil ardent pompait les émanations. Parfois on put apercevoir une caravane se reposant dans un « kraal » en attendant la fraîcheur du soir pour reprendre sa route. Ce sont de vastes emplacements entourés de haies et de jungles, où les trafiquants s'abritent non seulement contre les bêtes fauves, mais aussi contre les tribus pillardes de la contrée. On voyait les indigènes courir, se disperser à la vue du Victoria. Kennedy désirait les contempler de plus près; mais Samuel s'opposa constamment à ce dessein. « Les chefs sont armés de mousquets, dit-il, et notre ballon serait un point de mire trop facile pour y loger une balle. --Est-ce qu'un trou de balle amènerait une chute? demanda Joe. --Immédiatement, non; mais bientôt ce trou deviendrait une vaste déchirure par laquelle s'envolerait tout notre gaz --Alors tenons-nous à une distance respectueuse de ces mécréants. Que doivent-ils penser à nous voir planer dans les airs? Je suis sur qu'ils ont envie de nous adorer. Laissons-nous adorer, répondit le docteur, mais de loin. On y gagne toujours. Voyez, le pays change déjà d'aspect; les villages sont plus rares; les manguiers ont disparu; leur végétation s'arrête a cette latitude. Le sol devient montueux et fait pressentir de prochaines montagnes. --En effet, dit Kennedy, il me semble apercevoir quelques hauteurs de ce côté. --Dans l'ouest..., ce sont les premières chaînes d'Ourizara, le mont Duthumi, sans doute, derrière lequel j'espère nous abriter pour passer la nuit. Je vais donner plus d'activité à la flamme du chalumeau: nous sommes obligés de nous tenir à une hauteur de cinq à six cents pieds. --C'est tout de même une fameuse idée que vous avez eue là, Monsieur, dit Joe; la manœuvre n'est difficile ni fatigante, on tourne un robinet, et tout est dit. --Nous voici plus à l'aise, fit le chasseur lorsque le ballon se fut élevé; la réflexion des rayons du soleil sur ce sable rouge devenait insupportable. --Quels arbres magnifiques! s'écria Joe; quoique très naturel, c'est très beau! Il n'en faudrait pas une douzaine pour faire une forêt. --Ce sont des baobabs, répondit le docteur Fergusson; tenez, en voici un dont le tronc peut avoir cent pieds de circonférence. C'est peut-être au pied de ce même arbre que périt le Français Maizan en 1845, car nous sommes au-dessus du village de Deje la Mhora, où il s'aventura seul; il fut saisi par le chef de cette contrée, attaché au pied d'un baobab, et ce nègre féroce lui coupa lentement les articulations, pendant que retentissait le chant de guerre; puis il entama la gorge, s'arrêta pour aiguiser son couteau émoussé, et arracha la tête du malheureux avant qu'elle ne fût coupée! Ce pauvre Français avait vingt-six ans! --Et la France n'a pas tiré vengeance d'un pareil crime? demanda Kennedy. --La France a réclamé; le saïd de Zanzibar a tout fait pour s'emparer du meurtrier, mais il n'a pu y réussir. --Je demande à ne pas m'arrêter en route, dit Joe; montons, mon maître, montons, si vous m'en croyez. --D'autant plus volontiers, Joe, que le mont Duthumi se dresse devant nous Si mes calculs sont exacts, nous l'aurons dépassé avant sept heures du soir. --Nous ne voyagerons pas la nuit? demanda le chasseur. --Non, autant que possible; avec des précautions et de la vigilance, on le ferait sans danger, mais il ne suffit pas de traverser l'Afrique, il faut la voir. --Jusqu'ici nous n'avons pas à nous plaindre, mon maître, Le pays le plus cultivé et le plus fertile du monde, au lieu d'un désert! Croyez donc aux géographes! --Attendons, Joe, attendons; nous verrons plus tard. » Vers six heures et demie du soir, le Victoria se trouva en face du mont Duthumi; il dut, pour le franchir, s'élever à plus de trois mille pieds, et pour cela le docteur n'eut à élever la température que de dix-huit degrés [10° centigrades]. On peut dire qu'il manœuvrait véritablement son ballon à la main. Kennedy lui indiquait les obstacles à surmonter, et le Victoria volait par les airs en rasant la montagne. A huit heures, il descendait le versant opposé, dont la pente était plus adoucie; les ancres furent lancées au dehors de la nacelle, et l'une d'elles, rencontrant les branches d'un nopal énorme, s'y accrocha fortement. Aussitôt Joe se laissa glisser par la cordé et l'assujettit avec la plus grande so-lidité. L'échelle de soie lui fut tendue, et il remonta lestement. L'aérostat demeurait presque immobile, à l'abri des vents de l’est. Le repas du soir fut préparé; les voyageurs, excités par leur promenade aérienne, firent une large brèche à leurs provisions « Quel chemin avons-nous fait aujourd'hui? » demanda Kennedy en avalant des morceaux inquiétants. Le docteur fit le point au moyen d'observations lunaires, et consulta l'excellente carte qui lui servait de guide; elle appartenait à l'atlas « der Neuester Entedekungen Afrika », publié à Gotha par son savant ami Petermann, et que celui-ci lui avait adressé. Cet atlas, devait servir au voyage tout entier du docteur, car il contenait l'itinéraire de Burton et Speke aux Grands Lacs, le Soudan d'après le docteur Barth, le bas Sénégal d'après Guillaume Lejean, et le delta du Niger par le docteur Baikie. Fergusson s'était également muni d'un ouvrage. qui réunissait en un seul corps toutes les notions acquises sur le Nil, et intitulé: « The sources of the Nil, being a general surwey of the basin of that river and of its heab stream with the history of the Nilotic discovery by Charles Beke, th. D. » Il possédait aussi les excellentes cartes publiées dans les « Bulletins de la Société de Géographie de Londres, » et aucun point des contrées découvertes ne devait lui échapper. En pointant sa carte, il trouva que sa route latitudinale était de deux degrés, ou cent vingt milles dans l'ouest [Cinquante lieues]. Kennedy remarqua que la route se dirigeait vers le midi. Mais cette direction satisfaisait le docteur, qui voulait, autant que possible, reconnaître les traces de ses devanciers. Il fut décidé que la nuit serait divisée en trois quarts, afin que chacun pût à son tour veiller à la sûreté des deux autres. Le docteur dut prendre le quart de neuf heures, Kennedy celui de minuit et Joe celui de trois heures du matin. Donc, Kennedy et Joe, enveloppés de leurs couvertures, s'étendirent sous la tente et dormirent paisiblement tandis que veillait le docteur Fergusson.CHAPITRE XIII Changement de temps,--Fièvre de Kennedy.--La médecine du docteur--Voyage par terre.--Le bassin d'Imengé.--Le mont Rubeho.--A six mille pieds.--Joe.--Une halte de jour. La nuit fut paisible; cependant le samedi matin, en se réveillant, Kennedy se plaignit de lassitude et de frissons de fièvre. Le temps changeait; le ciel couvert de nuages épais semblait s'approvisionner pour un nouveau déluge. Un triste pays que ce Zungomero, où il pleut continuellement, sauf peut-être pendant une quinzaine de jours du mois de janvier. Une pluie violente ne tarda pas à assaillir les voyageurs; au-dessous d'eux, les chemins coupés par des « nullabs », sortes de torrents momentanés, devenaient impraticables, embarrassés d'ailleurs de buissons épineux et de lianes gigantesques. On saisissait distinctement ces émanations d'hydrogène sulfuré dont parle le capitaine Burton. « D'après lui, dit le docteur, et il a raison, c'est à croire qu'un cadavre est caché derrière chaque hallier. --Un vilain pays dit Joe, et il me semble que monsieur Kennedy ne se porte pas bien pour y avoir passé la nuit. --En effet, j'ai une fièvre assez forte, fit le chasseur. --Cela n'a rien d'étonnant, mon cher Dick, nous nous trouvons dans l'une des régions les plus insalubres de l'Afrique. Mais nous n’y resterons pas longtemps. En route. » Grâce à une manœuvre adroite de Joe, l'ancre fut décrochée, et, au moyen de l'échelle, Joe regagna la nacelle. Le docteur dilata vivement le gaz, et le Victoria reprit son vol, poussé par un vent assez fort. Quelques huttes apparaissaient à peine au milieu de ce brouillard pestilentiel. Le pays changeait d'aspect. Il arrive fréquemment en Afrique qu'une région malsaine et de peu d'étendue confine à des contrées parfaitement salubres. Kennedy soufrait visiblement, et la fièvre accablait sa nature vigoureuse. « Ce n'est pourtant pas le cas d'être malade, fit-il en s'enveloppant de sa couverture et se couchant sous la tente. --Un peu de patience, mon cher Dick, répondit le docteur Fergusson, et tu seras guéri rapidement. --Guéri! ma foi! Samuel, si tu as dans ta pharmacie de voyage quelque drogue qui me remette sur pied, administre-la-moi sans retard Je l'avalerai les yeux fermés. --J'ai mieux que cela, ami Dick, et je vais naturellement te donner un fébrifuge qui ne coûtera rien. --Et comment feras-tu? --C'est fort simple. Je vais tout bonnement monter au-dessus de ces nuages qui nous inondent, et m'éloigner de cette atmosphère pestilentielle. Je te demande dix minutes pour dilater l’hydrogène.» « Les dix minutes n'étaient pas écoulés que les voyageurs avaient dépassé la zone humide. « Attends un peu, Dick, et tu vas sentir l'influence de l'air pur et du soleil. --En voilà un remède! dit Joe. Mais c'est merveilleux! --Non! c'est tout naturel. --Oh! pour naturel, je n'en doute pas. --J'envoie Dick en bon air, comme cela se fait tous les jours en Europe, et comme à la Martinique je l'enverrais aux Pitons [Montagne élevée de la Martinique] pour fuir la fièvre jaune. --Ah ça! mais c'est un paradis que ce ballon, dit Kennedy déjà plus à l’aise. --En tout cas, il y mène, répondit sérieusement Joe. » C'était un curieux spectacle que celui des masses de nuages agglomérées en ce moment au-dessous de la nacelle; elles roulaient les unes sur les autres, et se confondaient dans un éclat magnifique en réfléchissant les rayons du soleil. Le Victoria atteignit une hauteur de quatre mille pieds. Le thermomètre indiquait un certain abaissement dans la température; On ne voyait plus la terre. A une cinquantaine de milles dans l'ouest, le mont Rubeho dressait sa tête étincelante; il formait la limite du pays d'Ugogo par 36° 20' de longitude. Le vent soufflait avec une vitesse de vingt milles à l'heure, mais les voyageurs ne sentaient rien de cette rapidité; ils n'éprouvaient aucune secousse, n'ayant pas même le sentiment de la locomotion. --Trois heures plus tard, la prédiction du docteur se réalisait. Kennedy ne sentait plus aucun frisson de fièvre, et déjeuna avec appétit. « Voilà qui enfonce le sulfate de quinine, dit-il avec satisfaction. --Précisément, fit Joe, c'est ici que je me retirerai pendant mes vieux jours. » Vers dix heures l’atmosphère s'éclaircit. Il se fit une trouée dans les nuages, la terre reparut; le Victoria s'en approchait insensiblement. Le docteur Fergusson cherchait un courant qui le portât plus au nord est, et il le rencontra à six cents pieds du sol. Le pays devenait accidenté, montueux même. Le district du Zungomero s'effaçait dans l'est avec les derniers cocotiers de cette latitude. Bientôt les crêtes d'une montagne prirent une taille plus arrêtée. Quelques pics s'élevaient ça et là. Il fallut veiller à chaque instant aux cônes aigus qui semblaient surgir inopinément. « Nous sommes au milieu des brisants, dit Kennedy. --Sois tranquille, Dick, nous ne toucherons pas. --Jolie manière de voyager, tout de même! » répliqua Joe. En effet, le docteur manœuvrait son ballon avec une merveilleuse dex-térité. « S'il nous fallait marcher sur ce terrain détrempé, dit-il nous nous traînerions dans une boue malsaine. Depuis notre départ de Zanzibar, la moitié de nos bêtes de somme seraient déjà mortes de fatigue. Nous aurions l'air de spectres, et le désespoir nous prendrait au cœur. Nous serions en lutte incessante avec nos guides, nos porteurs, exposés à leur brutalité sans frein. Le jour, une chaleur humide, insupportable, acca-blante! La nuit, un froid souvent intolérable, et les piqûres de certaines mouches, dont les mandibules percent la toile la plus épaisse, et qui rendent fou! Et tout cela sans parler des bêtes et des peuplades féroces! --Je demande à ne pas en essayer, répliqua simplement Joe. --Je n'exagère rien, reprit le docteur Fergusson, car, au récit des voyageurs qui ont eu l'audace de s'aventurer dans ces contrées, les larmes vous viendraient aux yeux. » Vers onze heures, on dépassait le bassin d'Imengé; les tribus éparses sur ces collines menaçaient vainement le Victoria de leurs armes; il arrivait enfin aux dernières ondulations de terrain qui précèdent le Rubeho; elles forment la troisième chaîne et la plus élevée des montagnes de l'Usagara. Les voyageurs se rendaient parfaitement compte de la conformation orographique du pays. Ces trois ramifications, dont le Duthumi forme le premier échelon, sont séparées par de vastes plaines longitudinales; ces croupes élevées se composent de cônes arrondis, entre lesquels le sol est parsemé de blocs erratiques et de galets. La déclivité la plus roide de ces montagnes fait face à la côte de Zanzibar; les pentes occidentales ne sont guère que des plateaux inclinés. Les dépressions de terrain sont couvertes d'une terre noire et fertile, où la végétation est vigoureuse. Divers cours d'eau s'infiltrent vers l'est, et vont affluer dans le Kingani, au milieu de bouquets gigantesques de sycomores, de tamarins, de calebassiers et de palmyras « Attention! dit le docteur Fergusson. Nous approchons du Rubeho, dont le nom signifie dans la langue du pays: « Passage des vents. » Nous ferons bien d'en doubler les arêtes aiguës à une certaine hauteur. Si ma carte est exacte, nous allons nous porter à une élévation de plus de cinq mille pieds. --Est-ce que nous aurons souvent l'occasion d'atteindre ces zones supérieures? --Rarement; l'altitude des montagnes de l'Afrique parait être médiocre relativement aux sommets de l'Europe et de l’Asie. Mais, en tout cas, notre Victoria ne serait pas embarrassé de les franchir. » En peu de temps, le gaz se dilata sous l'action de la chaleur, et le ballon prit une marche ascensionnelle très marquée. La dilatation de l'hydrogène n'offrait rien de dangereux d'ailleurs, et la vaste capacité de l'aérostat n'était remplie qu'aux trois quarts; le baromètre, par une dépression de près de huit pouces, indiqua une élévation de six mille pieds. « Irions-nous longtemps ainsi? demanda Joe. --L'atmosphère terrestre a une hauteur de six mille toises, répondit le docteur. Avec un vaste ballon, on irait loin. C'est ce qu'ont fait MM. Brioschi et Gay-Lussac; mais alors le sang leur sortait par la bouche et par les oreilles. L'air respirable manquait. Il y a quelques années, deux hardis Français, MM. Barral et Bixio, s'aventurèrent aussi dans les hautes régions; mais leur ballon se déchira... --Et ils tombèrent! demanda vivement Kennedy. --Sans doute! mais comme doivent tomber des savants, sans se faire aucun mal. --Eh bien! Messieurs, dit Joe, libre à vous de recommencer leur chute; mais pour moi, qui ne suis qu'un ignorant, je préfère rester dans un milieu honnête, ni trop haut, ni trop bas. Il ne faut point être ambitieux. A six mille pieds, la densité de l'air a déjà diminué sensiblement; le son s'y transporte avec difficulté, et la voix se fait moins bien entendre. La vue des objets devient confuse. Le regard ne perçoit plus que de grandes masses assez indéterminées; les hommes, les animaux, deviennent absolument invisibles: les routes sont des lacets, et les lacs, des étangs. Le docteur et ses compagnons se sentaient dans un état anormal; un courant atmosphérique d'une extrême vélocité les entraînait au-delà des montagnes arides, sur le sommet desquelles de vastes plaques de neige étonnaient le regard; leur aspect convulsionné démontrait quelque travail neptunien des premiers jours du monde. Le soleil brillait au zénith, et ses rayons tombaient d'aplomb sur ces cimes désertes. Le docteur prit un dessin exact de ces montagnes, qui sont faites de quatre croupes distinctes, presque en ligne droite, et dont la plus septentrionale est la plus allongée. Bientôt le Victoria descendit le versant opposé du Rubeho, en longeant une côte boisée et parsemée d'arbres d'un vert très sombre; puis vinrent des crêtes et des ravins, dans une sorte de désert qui précédait le pays d'Ugogo; plus bas s'étalaient des plaines jaunes, torréfiées, craquelées, jonchées ça et là de plantes salines et de buissons épineux. Quelques taillis, plus loin devenus forêts, embellirent l'horizon. Le docteur s'approcha du sol, les ancres furent lancées, et l'une d'elles s'accrocha bientôt dans les branches d'un vaste sycomore. Joe, se glissant rapidement dans l'arbre; assujettit l'ancre avec précaution; le docteur laissa son chalumeau en activité pour conserver à l'aérostat une certaine force ascensionnelle qui le maintint en l'air. Le vent s'était presque subitement calmé. Maintenant, dit Fergusson, prends deux fusils, ami Dick, l'un pour toi, l’autre pour Joe, et tâchez, à vous deux, de rapporter quelques belles tranches d'antilope. Ce sera pour notre dîner. --En chasse! » s'écria Kennedy. Il escalada la nacelle et descendit. Joe s'était laissé dégringoler de branche en branche et l'attendait en se détirant les membres. Le docteur, allégé du poids de ses deux compagnons, put éteindre entièrement son chalumeau. » N'allez pas vous envoler, mon maître! s'écria Joe. --Sois tranquille, mon garçon, je suis solidement retenu. Je vais mettre mes notes en ordre. Bonne chasse et soyez prudents. D'ailleurs, de mon poste, j'observerai le pays, et, à la moindre chose suspecte, je tire un coup de carabine. Ce sera le signal de ralliement. --Convenu, » répondit le chasseur.CHAPITRE XIV La forêt de gommiers.--L'antilope bleue.--Le signa de ralliement.--Un assaut inattendu.--Le Kanyenye.--Une nuit en plein air.--Le Mabunguru.--Jihoue la Mkoa.--Provision d'eau.--Arrivée à Kazeh. Le pays, aride, desséché, fait d'une terre argileuse qui se fendillait à la chaleur, paraissait désert; ça et là, quelques traces de caravanes, des ossements blanchis d'hommes et de bêtes, à 1 ' ' . 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