Dick les jeta avec résignation. « Remonte le cours du Nil, dit Fergusson. --Je le remonte, dit docilement l'Écossais. --Arrive à Gondokoro. --J'y suis. » Et Kennedy songeait combien était facile un pareil voyage... sur la carte. « Prends une des pointes de ce compas, reprit le docteur, et appuie-la sur cette ville que les plus hardis ont à peine dépassée. --J'appuie. --Et maintenant cherche sur la côte l'île de Zanzibar, par 6° de latitude sud. --Je la tiens. --Suis maintenant ce parallèle et arrive à Kazeh. --C'est fait. --Remonte par le 33e degré de longitude jusqu'à l'ouverture du lac Oukéréoué, à l'endroit où s'arrêta le lieutenant Speke. --M'y voici! Un peu plus, je tombais dans le lac. --Eh bien! sais-tu ce qu'on a le droit de supposer d'après les renseignements donnés par les peuplades riveraines? --Je ne m'en doute pas. --C'est que ce lac, dont l'extrémité inférieure est par 2° 30' de latitude, doit s'étendre également de deux degrés et demi au-dessus de l'équateur. --Vraiment! --Or, de cette extrémité septentrionale s'échappe un cours d'eau qui doit nécessairement rejoindre le Nil, si ce n'est le Nil lui-même. --Voilà qui est curieux. --Or, appuie la seconde pointe de ton compas sur cette extrémité du lac Oukéréoué. --C'est fait, ami Fergusson --Combien comptes-tu de degrés entre les deux pointes? --A peine deux. --Et sais-tu ce que cela fait, Dick? --Pas le moins du monde. --Cela fait à peine cent vingt milles [Cinquante lieues], c'est-à-dire rien. --Presque rien, Samuel. --Or, sais-tu ce qui se passe en ce moment? --Non, sur ma vie! --Eh bien! le voici. La Société de Géographie a regardé comme très importante l'exploration de ce lac entrevu par Speke. Sous ses auspices, le lieutenant, aujourd'hui capitaine Speke, s'est associé le capitaine Grant de l'armée des Indes; ils se sont mis à la tête d'une expédition nombreuse et largement subventionnée; ils ont mission de remonter le lac et de re-venir jusqu'à Gondokoro; ils ont reçu un subside de plus de cinq mille livres, et le gouverneur du Cap a mis des soldats hottentots à leur dispo-sition; ils sont partis de Zanzibar à la fin d'octobre 1860. Pendant ce temps, l'Anglais John Petherick, consul de Sa Majesté à Kartoum, a reçu du Foreign-office sept cents livres environ; il doit équiper un bateau à vapeur à Karthoum, le charger de provisions suffisantes, et se rendre à Gondokoro; là il attendra la caravane du capitaine Speke et sera en mesure de la ravitailler. --Bien imaginé, dit Kennedy. --Tu vois bien que cela presse, si nous voulons participer à ces travaux d'exploration Et ce n'est pas tout; pendant que l'on marche d’un pas sûr à la découverte des sources du Nil, d'autres voyageurs vont hardiment au cœur de l'Afrique. --A pied, fit Kennedy --A pied, répondit le docteur sans relever l'insinuation. Le docteur Krapf se propose de pousser dans l'ouest par le Djob, rivière située sous l'équateur. Le baron de Decken a quitté Monbaz, a reconnu les montagnes de Kenia et de Kilimandjaro, et s'enfonce vers le centre. --A pied toujours? --Toujours à pied, ou à dos de mulet. --C'est exactement la même chose pour moi, répliqua Kennedy. --Enfin, reprit le docteur, M. de Heuglin, vice-consul d'Autriche à Karthoum, vient d'organiser une expédition très importante, dont le premier but est de rechercher le voyageur Vogel, qui, en 1853, fut envoyé dans le Soudan pour s'associer aux travaux du docteur Barth. En 1856, il quitta le Bornou, et résolut d'explorer ce pays inconnu qui s'étend entre le lac Tchad et le Darfour. Or, depuis ce temps, il nia pas reparu. Des lettres arrivées en juin 1860 à Alexandrie rapportent qu'il fut assassiné par les ordres du roi du Wadaï; mais d'autres lettres, adressées par le docteur Hartmann au père du voyageur, disent, d’après les récits d'un fellatah du Bornou, que Vogel serait seulement un prisonnier à Wara; tout espoir n'est donc pas perdu. Un comité s'est formé sous la présidence du duc régent de Saxe-Cobourg-Gotha; mon ami Petermann en est le secrétaire; une souscription nationale a fait les frais de l'expédition, à laquelle se sont joints de nombreux savants; M. de Heuglin est parti de Masuah dans le mois de juin, et en même temps qu'il recherche les traces de Vogel, il doit explorer tout le pays compris entre le Nil et le Tchad, c'est-à-dire relier les opérations du capitaine Speke à celles du docteur Barth. Et alors l'Afrique aura été traversée de l'est à l'ouest [Depuis le départ du docteur Fergusson, on a appris que M. de Heuglin, à la suite de certaines discussions, a pris une route différente de celle assignée à son expédition, dont le commandement a été remis à M. Munzinger.]. --Eh bien! reprit l'Écossais, puisque tout cela s’emmanche si bien, qu'allons-nous faire là-bas? » Le docteur Fergusson ne répondit pas, et se contenta de hausser les épaules.CHAPITRE VI Un domestique impossible.--Il aperçoit les satellites de Jupiter.--Dick et Joe aux prises.--Le doute et la croyance.--Le pesage.--Joe Wellington.--Il reçoit une demi-couronne. Le docteur Fergusson avait un domestique; il répondait avec empressement au nom de Joe; une excellente nature; ayant voué à son maître une confiance absolue et un dévouement sans bornes; devançant même ses ordres, toujours interprétés d'une façon intelligente; un Caleb pas grognon et d'une éternelle bonne humeur; on l'eût fait exprès qu'on n'eût pas mieux réussi. Fergusson s'en rapportait entièrement à lui pour les détails de son existence, et il avait raison. Rare et honnête Joe! un do-mestique qui commande votre dîner, et dont le goût est le vôtre qui fait votre malle et n'oublie ni les bas ni les chemises, qui possède vos clefs et vos secrets, et n'en abuse pas! Mais aussi quel homme était le docteur pour ce digne Joe! avec quel respect et quelle confiance il accueillait ses décisions. Quand Fergusson avait parlé, fou qui eût voulu répondre. Tout ce qu'il pensait était juste; tout ce qu'il disait, sensé; tout ce qu'il commandait, faisable; tout ce qu'il entreprenait, possible; tout ce qu'il achevait, admirable. Vous auriez découpé Joe en morceaux, ce qui vous eût répugné sans doute, qu'il n'aurait pas changé d'avis à l'égard de son maître. Aussi, quand le docteur conçut ce projet de traverser l'Afrique par les airs, ce fut pour Joe chose faite; il n'existait plus d'obstacles; dès l'instant que le docteur Fergusson avait résolu de partir, il était arrivé--avec son fidèle serviteur, car ce brave garçon, sans en avoir jamais parlé, savait bien qu'il serait du voyage. Il devait d'ailleurs y rendre les plus grands services par son intelligence et sa merveilleuse agilité. S'il eut fallu nommer un professeur de gymnastique pour les singes du Zoological Garden, qui sont bien dégourdis cependant, Joe aurait certainement obtenu cette place. Sauter, grimper, voler, exécuter mille tours impossibles, il s'en faisait un jeu. Si Fergusson était la tête et Kennedy le bras, Joe devait être la main. Il avait déjà accompagné son maître pendant plusieurs voyages, et possédait quelque teinture de science appropriée à sa façon; mais il se distinguait surtout par une philosophie douce, un optimisme charmant; il trouvait tout facile, logique, naturel, et par conséquent il ignorait le besoin de se plaindre ou de maugréer. Entre autres qualités, il possédait une puissance et une étendue de vision étonnantes; il partageait avec Moestlin, le professeur de Képler, la rare faculté de distinguer sans lunettes les satellites de Jupiter et de compter dans le groupe des pléiades quatorze étoiles, dont les dernières sont de neuvième grandeur. Il ne s'en montrait pas plus fier pour cela; au contraire: il vous saluait de très loin, et, à l'occasion, il savait joliment se servir de ses yeux. Avec cette confiance que Joe témoignait au docteur, il ne faut donc pas s'étonner des incessantes discussions qui s'élevaient entre Kennedy et le digne serviteur, toute déférence gardée d'ailleurs. L'un doutait, l'autre croyait; l'un était la prudence clairvoyante, l'autre la confiance aveugle; le docteur se trouvait entre le doute et la croyance! je dois dire qu'il ne se préoccupait ni de l'une ni de l'autre. « Eh bien! monsieur Kennedy? disait Joe. --Eh bien! mon garçon? --Voilà le moment qui approche il parait que nous nous embarquons pour la lune. --Tu veux dire la terre de la Lune, ce qui n'est pas tout à fait aussi loin; mais sois tranquille, c'est aussi dangereux. --Dangereux! avec un homme comme le docteur Fergusson! --Je ne voudrais pas t’enlever tes illusions, mon cher Joe; mais ce qu'il entreprend là est tout bonnement le fait d'un insensé: il ne partira pas. --Il ne partira pas! Vous n'avez donc pas vu son ballon à l'atelier de MM. Mittchell, dans le Borough [ Faubourg méridional de Londres.]. --Je me garderais bien de l'aller voir. --Vous perdez là un beau spectacle, Monsieur! Quelle belle chose! quelle jolie coupe! quelle charmante nacelle! Comme nous serons à notre aise là-dedans! --Tu comptes donc sérieusement accompagner ton maître? --Moi, répliqua Joe avec conviction, mais je l'accompagnerai où il voudra! Il ne manquerait plus que cela! le laisser aller seul, quand nous avons couru le monde ensemble! Et qui le soutiendrait donc quand il serait fatigué? qui lui tendrait une main vigoureuse pour sauter un précipice? qui le soignerait s'il tombait malade? Non, monsieur Dick, Joe sera toujours à son poste auprès du docteur, que dis-je, autour du docteur Fergusson --Brave garçon! --D'ailleurs, vous venez avec nous, reprit Joe. --Sans doute! fit Kennedy; c'est-à-dire je vous accompagne pour empêcher jusqu'au dernier moment Samuel de commettre une pareille folie! Je le suivrai même jusqu'à Zanzibar, afin que là encore la main d'un ami l’arrête dans son projet insensé. --Vous n'arrêterez rien du tout, monsieur Kennedy, sauf votre respect. Mon maître n'est point un cerveau brûlé; il médite longuement ce qu'il veut entreprendre, et quand sa résolution est prise, le diable serait bien qui l'en ferait démordre. --C'est ce que nous verrons! --Ne vous flattez pas de cet espoir. D'ailleurs, l'important est que vous veniez. Pour un chasseur comme vous, l'Afrique est un pays merveilleux. Ainsi, de toute façon, vous ne regretterez point votre voyage. --Non, certes, je ne le regretterai pas, surtout si cet entêté se rend enfin à l'évidence. --A propos, dit Joe, vous savez que c'est aujourd'hui le pesage. --Comment, le pesage? --Sans doute, mon maître, vous et moi, nous allons tous trois nous peser. --Comme des jockeys! --Comme des jockeys. Seulement, rassurez-vous, on ne vous fera pas maigrir si vous êtes trop lourd. On vous prendra comme vous serez. --Je ne me laisserai certainement pas peser, dit l'Écossais avec fermeté. --Mais, Monsieur, il paraît que c'est nécessaire pour sa machine --Eh bien! sa machine s'en passera --Par exemple! et si, faute de calculs exacts, nous n’allions pas pouvoir monter! --Eh parbleu! je ne demande que cela! --Voyons, monsieur Kennedy, mon maître va venir à l'instant nous chercher --Je n'irai pas. --Vous ne voudrez pas lui faire cette peine. --Je la lui ferai. --Bon! fit Joe en riant, vous parlez ainsi parce qu'il n'est pas là; mais quand il vous dira face à face: « Dick (sauf votre respect), Dick, j'ai besoin de connaître exactement ton poids, » vous irez, je vous en réponds. --Je n'irai pas. En ce moment le docteur rentra dans son cabinet de travail où se tenait cette conversation; il regarda Kennedy, qui ne se sentit pas trop à son aise. « Dick, dit le docteur, viens avec Joe; j'ai besoin de savoir ce que vous pesez tous les deux. --Mais... --Tu pourras garder ton chapeau sur ta tête. Viens. » Et Kennedy y alla. Ils se rendirent tous les trois à l'atelier de MM. Mittchell, où l'une de ces balances dites romaines avait été préparée. Il fallait effectivement que le docteur connût le poids de ses compagnons pour établir l'équilibre de son aérostat. Il fit donc monter Dick sur la plate-forme de la balance; celui-ci, sans faire de résistance, disait à mi-voix: « C'est bon! c'est bon! cela n'engage à rien. --Cent cinquante-trois livres, dit le docteur, en inscrivant ce nombre sur son carnet. --Suis-je trop lourd? --Mais non, monsieur Kennedy, répliqua Joe; d'ailleurs, je suis léger, cela fera compensation. » Et ce disant, Joe prit avec enthousiasme la place du chasseur; il faillit même renverser la balance dans son emportement; il se posa dans l'attitude du Wellington qui singe Achille à l'entrée d'Hyde-Park, et fut magnifique; sans bouclier. « Cent vingt livres, inscrivit le docteur.. --Eh! eh! » fit Joe avec un sourire de satisfaction. Pourquoi souriait-il? Il n'eut jamais pu le dire. « A mon tour, dit Fergusson. Et il inscrivit cent trente-cinq livres pour son propre compte. « A nous trois, dit-il, nous ne pesons pas plus de quatre cents livres. --Mais, mon maître, reprit Joe, si cela était nécessaire pour votre expédition, je pourrais bien me faire maigrir d'une vingtaine de livres en ne mangeant pas. --C'est inutile, mon garçon, répondit le docteur; tu peux manger à ton aise, et voilà une demi-couronne pour te lester à ta fantaisie. »CHAPITRE VII Détails géométriques.--Calcul de la capacité du ballon. L’aérostat double.--L'enveloppe.--La nacelle.--L’appareil mystérieux.--Les vivres.--L'addition finale. Le docteur Fergusson s'était préoccupé depuis longtemps des détails de son expédition. On comprend que le ballon, ce merveilleux véhicule destiné à le transporter par air, fut l'objet de sa constante sollicitude. Tout d'abord, et pour ne pas donner de trop grandes dimensions à l'aérostat, il résolut de le gonfler avec du gaz hydrogène, qui est quatorze fois et demie plus léger que l'air. La production de ce gaz est facile, et c'est celui qui a donné les meilleurs résultats dans les expériences aérostatiques. Le docteur, d'après des calculs très-exacts, trouva que, pour les objets indispensables à son voyage et pour son appareil, il devait emporter un poids de quatre mille livres; il fallut donc rechercher quelle serait la force ascensionnelle capable d'enlever ce poids, et, par conséquent, quelle en serait la capacité. Un poids de quatre mille livres est représenté par un déplacement d'air de quarante-quatre mille huit cent quarante-sept pieds cubes [1,661 mètres cubes.], ce qui revient à dire que quarante-quatre mille huit cent quarante-sept pieds cubes d'air pèsent quatre mille livres environ. En donnant au ballon cette capacité de quarante-quatre mille huit cent quarante-sept pieds cubes et en le remplissant, au lieu d'air, de gaz hydrogène, qui, quatorze fois et demie plus léger, ne pèse que deux cent soixante seize livres, il reste une rupture d'équilibre, soit une différence de trois mille sept cent vingt-quatre livrés. C'est cette différence entre le poids du gaz contenu dans le ballon et le poids de l'air environnant qui constitue la force ascensionnelle de l'aérostat. Toutefois, si l'on introduisait dans le ballon les quarante-quatre mille huit cent quarante pieds cubes de gaz dont nous parlons, il serait entièrement rempli; or cela ne doit pas être, car à mesure que le ballon monte dans les couches moins denses de l'air, le gaz qu'il renferme tend à se dilater et ne tarderait pas à crever l'enveloppe. On ne remplit donc généralement les ballons qu'aux deux tiers. Mais le docteur, par suite de certain projet connu de lui seul, résolut de ne remplir son aérostat qu'à moitié, et puisqu'il lui fallait emporter quarante-quatre mille huit cent quarante-sept pieds cubes d’hydrogène, de donner à son ballon une capacité à peu près double. Il le disposa suivant cette forme allongée que l'on sait être préférable; le diamètre horizontal fut de cinquante pieds et le diamètre vertical de soixante-quinze [Cette dimension n'a rien d'extraordinaire: en 1784, à Lyon, M. Montgolfier construisit un aérostat dont la capacité était de 340,000 pieds cubes, ou 20,000 mètres cubes, et il pouvait enlever un poids de 20 tonnes, soit 20,000 kilogrammes]; il obtint ainsi un sphéroïde dont la capacité s'élevait en chiffres ronds à quatre-vingt-dix mille pieds cubes. Si le docteur Fergusson avait pu employer deux ballons, ses chances de réussite se seraient accrues; en effet, au cas où l'un vient à se rompre dans l'air, on peut en jetant du lest se soutenir au moyen de l'autre. Mais la manœuvre de deux aérostats devient fort difficile, lorsqu'il s'agit de leur conserver une force d'ascension égale. Après avoir longuement réfléchi, Fergusson, par une disposition ingénieuse, réunit les avantages de deux ballons sans en avoir les inconvénients; il en construisit deux d'inégale grandeur et les renferma l'un dans l’autre. Son ballon extérieur, auquel il conserva les dimensions que nous avons données plus haut, en contint un plus petit, de même forme, qui n’eût que quarante-cinq pieds de diamètre horizontal et soixante-huit pieds de diamètre vertical. La capacité de ce ballon intérieur n’était donc que de soixante-sept mille pieds cubes; il devait nager dans le fluide qui l’entourait; une soupape s'ouvrait d'un ballon à l'autre et permettait au besoin de les faire communiquer entre eux. Cette disposition présentait cet avantage que, s'il fallait donner issue au gaz pour descendre, on laisserait échapper d'abord celui du grand ballon; dût-on même le vider entièrement, le petit resterait intact; on pouvait alors se débarrasser de l'enveloppe extérieure, comme d'un poids incommode, et le second aérostat, demeuré seul, n'offrait pas au vent la prise que donnent les ballons à demi dégonflés. De plus, dans le cas d'un accident, d'une déchirure arrivée au ballon extérieur, l'autre avait l'avantage d'être préservé. Les deux aérostats furent construits avec un taffetas croisé de Lyon enduit de: gutta-percha. Cette substance gommo-résineuse jouit d'une imperméabilité absolue; elle est entièrement inattaquable aux acides et aux gaz. Le taffetas fut juxtaposé en double au pôle supérieur du globe, où se fait presque tout l'effort. Cette enveloppe pouvait retenir le fluide pendant un temps illimité. Elle pesait une demi-livre par neuf pieds carrés. Or, la surface du ballon extérieur étant d'environ onze mille six cents pieds carrés, son enveloppe pesa six cent cinquante livres. L’enveloppe du second ayant neuf mille deux cents pieds carrés de surface ne pesait que cinq cent dix livres: soit donc, en tout, onze cent soixante livres. Le filet destiné à supporter la nacelle fut fait en corde de chanvre d'une très grande solidité; les deux soupapes devinrent l'objet de soins minutieux, comme l'eut été le gouvernail d'un navire. La nacelle, de forme circulaire et d'un diamètre de quinze pieds, était construite en osier, renforcée par une légère armure de fer, et revêtue à la partie inférieure de ressorts élastiques destinés à amortir les chocs. Son poids et celui du filet ne dépassaient pas deux cent quatre vingt livres. Le docteur fit construire, en outre, quatre caisses de tôle de deux lignes d'épaisseur; elles étaient réunies entre elles par des tuyaux munis de robinets; il y joignit un serpentin de deux pouces de diamètre environ qui se terminait par deux branches droites d'inégale longueur, mais dont la plus grande mesurait vingt-cinq pieds de haut, et la plus courte quinze pieds seulement. Les caisses de tôle s'emboîtaient dans la nacelle de façon à occuper le moins d'espace possible; le serpentin, qui ne devait s'ajuster que plus tard, fut emballé séparément, ainsi qu'une très forte pile électrique de Buntzen. Cet appareil avait été si ingénieusement combiné qu'il ne pesait pas plus de sept cents livres, en y comprenant même vingt-cinq gallons d'eau contenus dans une caisse spéciale. Les instruments destinés au voyage consistèrent en deux baromètres, deux thermomètres, deux boussoles, un sextant, deux chronomètres, un horizon artificiel et un altazimuth pour relever les objets lointains et inaccessibles. L'Observatoire de Greenwich s'était mis à la disposition du docteur. Celui-ci d'ailleurs ne se proposait pas de faire des expériences de physique; il voulait seulement reconnaître sa direction, et déterminer la position des principales rivières, montagnes et villes. Il se munit de trois ancres en fer bien éprouvées, ainsi que d'une échelle de soie légère et résistante, longue d'une cinquantaine de pieds. Il calcula également le poids exact de ses vivres; ils consistèrent en thé, en café, en biscuits, en viande salée et en pemmican, préparation qui, sous un mince volume, renferme beaucoup d'éléments nutritifs. Indépen-damment d'une suffisante réserve d'eau-de-vie, il disposa deux caisses à eau qui contenaient chacune vingt-deux gallons [Cent litres à peu près. Le gallon, qui contient 8 pintes, vaut 4 litres 453]. La consommation de ces divers aliments devait peu à peu diminuer le poids enlevé par l’aérostat. Car il faut savoir que l'équilibre d'un ballon dans l'atmosphère est d'une extrême sensibilité. La perte d'un poids presque insignifiant suffit pour produire un déplacement très appréciable. Le docteur n'oublia ni une tente qui devait recouvrir une partie de la nacelle, ni les couvertures qui composaient toute la literie de voyage, ni les fusils du chasseur, ni ses provisions de poudre et de balles. Voici le résumé de ses différents calculs: Fergusson. 135 livres. Kennedy... 153 -- Joe120 -- Poids du premier ballon... 650 -- Poids du second ballon 510 -- Nacelle et filet. 280 -- Ancres, instruments, Fusils, couvertures, 190 -- Tente, ustensiles divers, Viande, pemmican, Biscuits, thé, 386 -- Café, eau-de-vie, Eau...400 -- Appareil 700 -- Poids de l'hydrogène.276 -- Lest 200 -- ------------- Total.4000 livres Tel était le décompte des quatre mille livres que le docteur Fergusson se proposait d'enlever; il n'emportait que deux cents livres de lest, pour « les cas imprévus seulement, » disait-il, car il comptait bien n'en pas user, grâce à son appareil.CHAPITRE VIII Importance de Joe.--Le commandant de la Resolute.--L'arsenal de Kennedy.--Aménagements.--Le dîner d’adieu.--Le départ du 21 février.--Séances scientifiques du docteur.--Duveyrier, Livingstone.--Détails du voyage aérien.--Kennedy réduit au silence. Vers le 10 février, les préparatifs touchaient à la fin, les aérostats renfermés l'un dans l'autre étaient entièrement terminés; ils avaient subi une forte pression d'air refoulé dans leurs flancs; cette épreuve donnait bonne opinion de leur solidité, et témoignait des soins apportés à leur construction. Joe ne se sentait pas de joie; il allait incessamment de Greek street aux ateliers de MM. Mittchell, toujours affairé, mais toujours épanoui, donnant volontiers des détails sur l’affaire aux gens qui ne lui en demandaient point, fier entre toutes choses d’accompagner son maître. Je crois même qu'à montrer l'aérostat, à développer les idées et les plans du docteur, à laisser apercevoir celui-ci par une fenêtre entr'ouverte, ou à son passage dans les rues, le digne garçon gagna quelques demi-couronnes; il ne faut pas lui en vouloir; il avait bien le droit de spéculer un peu sur l'admiration et la curiosité de ses contemporains. Le 16 février, le Resolute vint jeter l'ancre devant Greenwich. C'était un navire à hélice du port de huit cents tonneaux, bon marcheur, et qui fut chargé de ravitailler la dernière expédition de sir James Ross aux régions polaires. Le commandant Pennet passait pour un aimable homme, il s'intéressait particulièrement au voyage du docteur, qu'il appréciait de longue date. Ce Pennet faisait plutôt un savant qu'un soldat, cela n'empêchait pas son bâtiment de porter quatre caronades, qui n'avaient jamais fait de mal à personne, et servaient seulement à produire les bruits les plus pacifiques du monde. La cale du Resolute fut aménagée de manière à loger l'aérostat; il y fut transporté avec les plus grandes précautions dans la journée du 18 février; on l'emmagasina au fond du navire, de manière à prévenir tout accident; la nacelle et ses accessoires, les ancres, les cordes, les vivres, les caisses à eau que l'on devait remplir à l'arrivée, tout fut arrimé sous les yeux de Fergusson. On embarqua dix tonneaux d'acide sulfurique et dix tonneaux de vieille ferraille pour la production du gaz hydrogène. Cette quantité était plus que suffisante, mais il fallait parer aux pertes possibles. L'appareil destiné à développer le gaz, et composé d'une trentaine de barils, fut mis à fond de cale. Ces divers préparatifs se terminèrent le 18 février au soir. Deux cabines confortablement disposées attendaient le docteur Fergusson et son ami Kennedy. Ce dernier, tout en jurant qu'il ne partirait pas, se rendit à bord avec un véritable arsenal de chasse, deux excellents fusil à deux coups, se chargeant par la culasse, et une carabine à toute épreuve de la fabrique de Purdey Moore et Dickson d'Edimbourg; avec une pareille arme le chasseur n’était pas embarrassé de loger à deux mille pas de distance une balle dans l'œil d'un chamois; il y joignit deux revolvers Colt à six coups pour les besoins imprévus; sa poudrière, son sac à cartouches, son plomb et ses balles, en quantité suffisante, ne dépassaient pas les limites de poids assignées par le docteur. Les trois voyageurs s'installèrent à bord dans la journée du 19 février; ils furent reçus avec une grande distinction par le capitaine et ses officiers, le docteur toujours assez froid, uniquement préoccupé de son expédition, Dick ému sans trop vouloir le paraître, Joe bondissant, éclatant en propos burlesques; il devint promptement le loustic du poste des maîtres, où un cadre lui avait: été réservé. Le 20, un grand dîner d'adieu fut donné au docteur Fergusson et à Kennedy par la Société Royale de Géographie. Le commandant Pennet et ses officiers assistaient à ce repas, qui fut très animé et très fourni en libations flatteuses; les santés y furent portées en assez grand nombre pour assurer à tous les convives une existence de centenaires. Sir Francis M... présidait avec une émotion contenue, mais pleine de dignité. A sa grande confusion; Dick Kennedy eut une large part dans les félicitations bachiques. Après avoir bu « à l'intrépide Fergusson, la gloire de « l'Angleterre, » on dut boire « au non moins courageux Kennedy, son audacieux compagnon. » Dick rougit beaucoup, ce qui passa pour de la modestie: les applaudissements redoublèrent Dick rougit encore davantage. Un message de la reine arriva au dessert; elle présentait ses compliments aux deux voyageurs et faisait des vœux pour la réussite de l'entreprise. Ce qui nécessita de nouveau toasts « à Sa Très Gracieuse Majesté. » A minuit, après des adieux émouvants et de chaleureuses poignées de mains, les convives se séparèrent. Les embarcations du Resolute attendaient au pont de Westminster; le commandant y prit place en compagnie de ses passagers et de ses officiers, et le courant rapide de la Tamise les porta vers Greenwich, A une heure, chacun dormait à bord. Le lendemain, 21 février, à trois heures du matin, les fourneaux ronflaient; à cinq heures, on levait l'ancre, et sous l'impulsion de son hélice, le Resolute fila vers l'embouchure de la Tamise. Nous n'avons pas besoin de dire que les conversations du bord roulèrent uniquement sur l'expédition du docteur Fergusson. A le voir comme à l'entendre, il inspirait une telle confiance bientôt, sauf l'Écossais, personne ne mit en question le succès de son entreprise. Pendant les longues heures inoccupées du voyage docteur faisait un véritable cours de géographie dans le carré des officiers. Ces jeunes gens se passionnaient pour les découvertes faites depuis quarante ans en Afrique; il leur raconta les explorations de Barth, de Burton, de Speke, de Grant, il leur dépeignit cette mystérieuse contrée livrée de toutes part aux investigations de la science. Dans le nord, le jeune Duveyrier explorait le Sahara et ramenait à Paris les chefs Touaregs. Sous l'inspiration du gouvernement français, deux expéditions se préparaient, qui, descendant du nord et venant à l'ouest, se croiseraient à Tembouctou. Au sud, l’infatigable Livingstone s'avançait toujours vers l'équateur, et depuis mars 1862, il remontait, en compagnie de Mackensie, la rivière Rovoonia. Le dix-neuvième siècle ne se passerait certainement pas sans que l'Afrique n'eût révélé les secrets enfouis dans son sein depuis six mille ans. L'intérêt des auditeurs de Fergusson fut excité surtout quand il leur fit connaître en détail les préparatifs de son voyage; ils voulurent vérifier ses calculs; ils discutèrent, et le docteur entra franchement dans la discussion. En général, on s'étonnait de la quantité relativement restreinte de vivres qu'il emportait avec lui. Un jour, l'un des officiers interrogea le docteur à cet égard « Cela vous surprend, répondit Fergusson. --Sans doute. --Mais quelle durée supposez-vous donc qu'aura mon voyage? Des mois entiers? C'est une grande erreur; s'il se prolongeait, nous serions perdus, nous n'arriverions pas. Sachez donc qu'il n'y a pas plus de trois mille cinq cents, mettez quatre mille milles [Environ 400 lieues] de Zanzibar à la côte du Sénégal. Or, à deux cent quarante milles [Cent lieues. Le docteur compte toujours par milles géographiques de 60 au degré] par douze heures, ce qui n'approche pas de la vitesse de nos chemins de fer, en voyageant jour et nuit, il suffirait de sept jours pour traverser l'Afrique. --Mais alors vous ne pourriez me voir, ni faire de relèvements géographiques, ni reconnaître le pays. --Aussi, répondit le docteur, si je suis maître de mon ballon, si je monte ou descends à ma volonté, je m'arrêterai quand bon me semblera, surtout lorsque des courants trop violents menaceront de m'entraîner. --Et vous en rencontrerez, dit le commandant Pennet; il y a des ouragans qui font plus de deux cent quatre milles à l'heure. --Vous le voyez, répliqua le docteur, avec une telle rapidité, on traverserait l'Afrique en douze heures; on se lèverait à Zanzibar pour aller se coucher à Saint-Louis. --Mais, reprit un officier, est-ce qu'un ballon pourrait être entraîné par une vitesse pareille? --Cela s'est vu, répondit Fergusson. --Et le ballon a résisté? --Parfaitement. C'était à l'époque du couronnement de Napoléon en 1804. L'aéronaute Garnerin lança de Paris, à onze heures du soir, un ballon qui portait l'inscription suivante tracée en lettres d'or: « Paris, 25 frimaire an XIII, couronnement de l'empereur Napoléon par S. S. Pie VII.» Le lendemain matin, à cinq heures, les habitants de Rome voyaient le même ballon planer au-dessus du Vatican, parcourir la campagne romaine, et aller s'abattre dans le lac de Bracciano. Ainsi, Messieurs, un ballon peut résister à de pareilles vitesses. --Un ballon, oui; mais un homme, se hasarda à dire Kennedy. --Mais un homme aussi! Car un ballon est toujours immobile par rapport à l'air qui l'environne; ce n'est pas lui qui marche, et est la masse de l'air elle-même; aussi, allumez une bougie dans votre nacelle, et la flamme ne vacillera pas. Un aéronaute montant le ballon de Garnerin n'aurait aucunement souffert de cette vitesse. D'ailleurs, je ne tiens pas à expérimenter une semblable rapidité, et si je puis m'accrocher pendant la nuit à quelque arbre ou quelque accident de terrain, je ne m'en ferai pas faute. Nous emportons d'ailleurs pour deux mois de vivres, et rien n'empêchera notre adroit chasseur de nous fournir du gibier en abondance quand nous prendrons terre. --Ah! monsieur Kennedy! vous allez faire là des coups de maître, dit un Jeune midshipman en regardant l'Écossais avec des yeux d'envie. --Sans compter, reprit un autre, que votre plaisir sera doublé d'une grande gloire. --Messieurs, répondit le chasseur, je suis fort sensible à vos compliments... mais il ne m'appartient pas de les recevoir. . . --Hein! fit-on de tous côtés vous ne partirez pas? --Je ne partirai pas. --Vous n’accompagnerez pas le docteur Fergusson? --Non seulement je ne l'accompagnerai pas, mais je ne suis ici que pour l’arrêter au dernier moment. » Tous les regards se dirigèrent vers le docteur. « Ne l'écoutez pas, répondit-il avec son air calme. C'est une chose qu'il ne faut pas discuter avec lui; au fond il sait parfaitement qu'il partira. --Par saint Patrick! s'écria Kennedy j’atteste... --N’atteste rien, ami Dick; tu es jaugé, tu es pesé, toi, ta poudre, tes fusils et tes balles; ainsi n'en parlons plus. » Et de fait, depuis ce jour jusqu'à l'arrivée à Zanzibar, Dick n'ouvrit plus la bouche; il ne parla pas plus de cela que d'autre chose. Il se tut.CHAPITRE IX On double le cap.--Le gaillard d'avant--Cours de cosmographie par le progrès Joe.--Do direction des ballons.--De la recherche des courants atmosphériques.--Eupnxa. Le Resolute filait rapidement vers le cap de Bonne-Espérance; le temps se maintenait au beau, quoique la mer devint plus forte. Le 30 mars, vingt-sept jours après le départ de Londres, la montagne de la Table se profila sur l'horizon; la ville du Cap, située au pied d'un amphithéâtre de collines, apparut au bout des lunettes marines, et bientôt le Resolute jeta l'ancre dans le port. Mais le commandant n'y relâchait que pour prendre du charbon; ce fut l'affaire d'un jour; le lendemain, le navire donnait dans le sud pour doubler la pointe méridionale de l'Afrique et entrer dans le canal de Mozambique. Joe n'en était pas à son premier voyage sur mer; il n'avait pas tardé A se trouver chez lui à bord. Chacun l'aimait pour sa franchise et sa bonne humeur. Une grande part de la célébrité de son maître rejaillissait sur lui. On l'écoutait comme un oracle, et il ne se trompait pas plus qu'un autre. Or, tandis que le docteur poursuivait le cours de ses descriptions dans le carré des officiers, Joe trônait sur le gaillard d'avant, et faisait de l'histoire à sa manière, procédé suivi d'ailleurs par les plus grands historiens de tous les temps. Il était naturellement question du voyage aérien. Joe avait eu de la peine à faire accepter l'entreprise par des esprits récalcitrants; mais aussi, la chose une fois acceptée, l'imagination des matelots, stimulée par le récit de Joe, ne connut plus rien d'impossible. L'éblouissant conteur persuadait à son auditoire qu'après ce voyage-là on en ferait bien d'autres. Ce n'était que le commencement d'une longue série d'entreprises surhumaines. « Voyez-vous, mes amis, quand on a goûté de ce genre de locomotion, on ne peut plus s'en passer; aussi, à notre prochaine expédition, au lieu d'aller de côté, nous irons droit devant nous en montant toujours. --Bon! dans la lune alors, dit un auditeur émerveillé. --Dans la lune! riposta Joe; non, ma foi, c'est trop commun! tout le monde y va dans la lune. D'ailleurs, il n'y a pas d'eau, et on est obligé d'en emporter des provisions énormes, et même de l'atmosphère en fioles, pour peu qu'on tienne à respirer. --Bon! si on y trouve du gin! dit un matelot fort amateur de cette boisson. --Pas davantage, mon brave. Non! point de lune; mais nous nous promènerons dans ces jolies étoiles, dans ces charmantes planètes dont mon maître m'a parlé si souvent. Ainsi, nous commencerons par visiter Saturne... --Celui qui a un anneau? demanda le quartier-maître. --Oui! un anneau de mariage. Seulement on ne sait pas ce que sa femme est devenue! --Comment vous iriez si haut que cela? fit un mousse stupéfait. C'est donc le diable, votre maître? --Le diable! il est trop bon pour cela! --Mais après Saturne? demanda l'un des plus impatients de l'auditoire. --Après Saturne? Eh bien, nous rendrons visite à Jupiter; un drôle de pays, allez, où les journées ne sont que de neuf heures et demie, ce qui est commode pour les paresseux, et où les années, par exemple, durent douze ans, ce qui est avantageux pour les gens qui n'ont plus que six mois à vivre. Ça prolonge un peu leur existence! --Douze ans? reprit le mousse. --Oui, mon petit; ainsi, dans cette contrée-là, tu téterais encore ta maman, et le vieux là-bas, qui court sur sa cinquantaine, serait un bambin de quatre ans et demi. --Voilà qui n'est pas croyable! s'écria le gaillard d'avant d'une seule voix. --Pure vérité, fit Joe avec assurance. Mais que voulez-vous quand on persiste à végéter dans ce monde-ci, on n'apprend rien, on reste ignorant comme un marsouin. Venez un peu dans Jupiter et vous verrez! par exemple, il faut de la tenue là-haut, car il a des satellites qui ne sont pas commodes! » Et l'on riait, mais on le croyait à demi; et il leur parlait de Neptune où les marins sont joliment reçus, et de Mars où les militaires prennent le haut du pavé, ce qui finit par devenir assommant. Quant à Mercure, vilain monde, rien que des voleurs et des marchands, et se ressemblant tellement les uns aux autres qu'il est difficile de les distinguer. Et enfin il leur faisait de Vénus un tableau vraiment enchanteur. « Et quand nous reviendrons de cette expédition-là, dit l'aimable conteur, on nous décorera de la croix du Sud, qui brille là-haut à la boutonnière du bon Dieu. --Et vous l'aurez bien gagnée! » dirent les matelots. Ainsi se passaient en joyeux propos les longues soirées du gaillard d'avant. Et pendant ce temps, les conversations instructives du docteur allaient leur train. Un jour, on s'entretenait de la direction des ballons, et Fergusson fut sollicité de donner son avis à cet égard. « Je ne crois pas, dit-il, que l'on puisse parvenir à diriger les ballons. Je connais tous les systèmes essayés ou proposés; pas un n'a réussi, pas un n'est praticable. Vous comprenez bien que j'ai du me préoccuper de cette question qui devait avoir un si grand intérêt pour moi; mais je n'ai pu la résoudre avec les moyens fournis par les connaissances actuelles de la mécanique. Il faudrait découvrir un moteur d'une puissance extraordinaire, et d'une légèreté impossible! Et encore, on ne pourra résister à des courants de quelque importance! Jusqu'ici, d'ailleurs, on s'est plutôt occupé de diriger la nacelle que le ballon C'est une faute. --Il y a cependant, répliqua-t-on, de grands rapports entre un aérostat et un navire, que l'on dirige à volonté. Mais non, répondit le docteur Fergusson, il y en a peu ou point. L'air est infiniment moins dense que l'eau, dans laquelle le navire n'est submergé qu'à moitié, tandis que l'aérostat plonge tout entier dans l'atmosphère, et reste immobile par rapport au fluide environnant. --Vous pensez alors que la science aérostatique a dit son dernier mot? --Non pas! non pas! Il faut chercher autre chose, et, si l'on ne peut diriger un ballon, le maintenir au moins dans les courants atmosphériques favorables. A mesure que l'on s’élève, ceux-ci deviennent beaucoup plus uniformes, et sont constants dans leur direction; ils ne sont plus troublés par les vallées et les montagnes qui sillonnent la surface du globe, et là, vous le savez, est la principale cause des changements du vent et de l'inégalité de son souffle. Or, une fois ces zones déterminées, le ballon n'aura qu'à se placer dans les courants qui lui conviendront. --Mais alors, reprit le commandant Pennet, pour les atteindre, il faudra constamment monter ou descendre. Là est la vraie difficulté, mon cher docteur. --Et pourquoi, mon cher commandant? --Entendons-nous: ce ne sera une difficulté et un obstacle que pour les voyages de long cours, et non pas pour les simples promenades aériennes. --Et la raison, s'il vous plaît? --Parce que vous ne montez qu'à la condition de jeter du lest, vous ne descendez qu'à la condition de perdre du gaz, et à ce manège-là, vos provisions de gaz et de lest seront vite épuisées. --Mon cher Pennet, là est toute la question. Là est la seule difficulté que la science doive tendre à vaincre. Il ne s'agit pas de diriger les ballons; il s'agit de les mouvoir de haut en bas, sans dépenser ce gaz qui est sa force, son sang, son âme, si l'on peut s'exprimer ainsi. --Vous avez raison, mon cher docteur, mais cette difficulté n'est pas encore résolue, ce moyen n'est pas encore trouvé. --Je vous demande pardon, il est trouvé. --Par qui? --Par moi! --Par vous? --Vous comprenez bien que, sans cela, je n'aurais pas risqué cette traversée de l'Afrique en ballon. Au bout de vingt-quatre heures, j'aurais été à sec de gaz! --Mais vous n'avez pas parlé de cela en Angleterre! --Non. Je ne tenais pas à me faire discuter en public. Cela me paraissait inutile. J'ai fait en secret des expériences préparatoires, et j'ai été satisfait; je n'avais donc pas besoin d'en apprendre davantage. --Eh bien! mon cher Fergusson, peut-on vous demander votre secret? --Le voici, Messieurs, et mon moyen est bien simple. » L'attention de l'auditoire fut portée au plus haut point, et le docteur prit tranquillement la parole en ces termes:CHAPITRE X Essais antérieurs.--Les cinq caisses du docteur.--Le chalumeau à gaz.--Le calorifère.--Manière de manœuvrer.--Succès certain. « On a tenté souvent, Messieurs, de s'élever ou de descendre à volonté, sans perdre le gaz ou le lest d'un ballon Un aéronaute français, M. Meunier, voulait atteindre ce but en comprimant de l'air dans une capacité intérieure Un belge, M le docteur van Hecke, au moyen d'ailes et de palettes, déployait une force verticale qui eut été insuffisante dans la plupart des cas. Les résultats pratiques obtenus par ses divers moyens ont été insignifiants. « J'ai donc résolu d'aborder la question plus franchement. Et d'abord je supprime complètement le lest, si ce n’est pour les cas de force majeure, tels que la rupture de mon appareil, ou l'obligation de m'élever instantanément pour éviter un obstacle imprévu. « Mes moyens d'ascension et de descente consistent uniquement à 1 . 2 3 « , . 4 5 - - , ' . 6 7 - - . 8 9 - - ' . » 10 11 . . . 12 . 13 14 « , , 15 - . 16 17 - - ' . 18 19 - - ' , 20 . 21 22 - - . 23 24 - - . 25 26 - - ' . 27 28 - - ' ' 29 , ' ' . 30 31 - - ' ! , . 32 33 - - ! - ' ' 34 ? 35 36 - - ' . 37 38 - - ' , ' ' 39 , ' - 40 ' . 41 42 - - ! 43 44 - - , ' ' 45 , ' - . 46 47 - - . 48 49 - - , 50 . 51 52 - - ' , 53 54 - - - ? 55 56 - - . 57 58 - - - , ? 59 60 - - . 61 62 - - [ ] , 63 ' - - . 64 65 - - , . 66 67 - - , - ? 68 69 - - , ! 70 71 - - ! . 72 ' . 73 , , ' , ' 74 ' ; 75 ' ; 76 - ' ; 77 , 78 - ; 79 ' . , 80 ' , , 81 - ; 82 , , 83 ; 84 . 85 86 - - , . 87 88 - - , 89 ' ' ; ' 90 , ' 91 ' . 92 93 - - , 94 95 - - , ' . 96 ' , 97 ' . , 98 , ' . 99 100 - - ? 101 102 - - , . 103 104 - - ' , . 105 106 - - , , . , - ' 107 , ' , 108 , , , 109 ' . 110 , , ' 111 ' . , , 112 . 113 ' ; 114 ' , 115 , , ' , 116 ; ' 117 . 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