Bientôt le sable s'accumula en masses compactes, et là où naguère
s'étendait la plaine unie, s'élevait une colline encore agitée,
tombe immense d'une caravane engloutie.
Le docteur et Kennedy, pales, assistaient à ce terrible spectacle;
ils ne pouvaient plus manuvrer leur ballon, qui tournoyait au
milieu des courants contraires et n'obéissait plus aux différentes
dilatations du gaz. Enlacé dans ces remous de l'air, il
tourbillonnait avec une rapidité vertigineuse; la nacelle décrivait
de larges oscillations; les instruments suspendus sous la tente
s'entrechoquaient à se briser, les tuyaux du serpentin se courbaient
à se rompre, les caisses à eau se déplaçaient avec fracas; à deux
pieds l'un de l'autre, les voyageurs ne pouvaient s'entendre, et
d'une main crispée s'accrochant aux cordages; ils essayaient de se
maintenir contre la fureur de l'ouragan.
Kennedy, les cheveux épars, regardait sans parler; le docteur avait
repris son audace au milieu du danger, et rien ne parut sur ses
traits de ses violentes émotions, pas même quand, après un dernier
tournoiement, le Victoria se trouva subitement arrêté dans un calme
inattendu; le vent du nord avait pris le dessus et le chassait en
sens inverse sur la route du matin avec une rapidité non moins
égale.
« Où allons-nous? s'écria Kennedy.
--Laissons faire la Providence, mon cher Dick; j'ai eu tort de
douter d'elle; ce qui convient, elle le sait mieux que nous, et
nous voici retournant vers les lieux que nous n'espérions plus
revoir. »
Le sol si plat, si égal pendant l'aller, était alors bouleversé
comme les flots après la tempête; une suite de petits monticules à
peine fixés jalonnaient le désert; le vent soufflait avec violence,
et le Victoria volait dans l'espace.
La direction suivie par les voyageurs différait un peu de celle
qu'ils avaient prise le matin; aussi vers les neuf heures, au lieu
de retrouver les rives du Tchad, ils virent encore le désert
s'étendre devant eux.
Kennedy en fit l'observation.
Peu importe, répondit le docteur; l'important est de revenir au sud;
nous rencontrerons les villes de Bornou, Wouddie ou Kouka, et je
n'hésiterai pas à m'y arrêter.
--Si tu es satisfait, je le suis, répondit le chasseur; mais fasse
le ciel que nous ne soyons pas réduits à traverser le désert comme
ces malheureux Arabes! Ce que nous avons vu est horrible.
--Et se reproduit fréquemment? Dick. Les traversées du désert sont
autrement dangereuses que celles de l'Océan; le désert a tous les
périls de la mer, même l'engloutissement, et de plus, des fatigues
et des privations insoutenables.
--Il me semble, dit Kennedy, que le vent tend à se calmer; la
poussière des sables est moins compacte, leurs ondulations
diminuent, l'horizon s'éclaircit
--Tant mieux, il faut l'examiner attentivement avec la lunette, et
que pas un point n'échappe à notre vue!
--Je m'en charge, Samuel, et le premier arbre n'apparaîtra pas sans
que tu n'en sois prévenu. »
Et Kennedy, la lunette à la main, se plaça sur le devant de la
nacelle.CHAPITRE XXXV
L'histoire de Joe.--L'île des Biddiomahs.--L'adoration.--Lîle
engloutie.--Les rives du lac.--L'arbre aux serpents.--Voyage à
pied.--Souffrances.--Moustiques et fourmis.--La faim.--Passage du
Victoria.--Disparition du Victoria.--Désespoir.--Le marais.--Un
dernier cri.
Qu'était devenu Joe pendant les vaines recherches de son maître?
Lorsqu'il se fut précipité dans le lac, son premier mouvement à la
surface fut de lever les yeux en l'air; il vit le Victoria, déjà
fort élevé au-dessus du lac, remonter avec rapidité, diminuer peu à
peu, et, pris bientôt par un courant rapide, disparaître vers le
nord. Son maître, ses amis étaient sauvés.
« Il est heureux, se dit-il, que j'aie eu cette pensée de me jeter
dans le Tchad; elle n'eût pas manqué de venir à l'esprit de M.
Kennedy, et certes il n'aurait pas hésité à faire comme moi, car il
est bien naturel qu'un homme se sacrifie pour en sauver deux autres.
C'est mathématique.»
Rassuré sur ce point, Joe se mit à songer à lui; il était au milieu
d'un lac immense, entouré de peuplades inconnues, et probablement
féroces. Raison de plus pour se tirer d'affaire en ne comptant que
sur lui; il ne s'effraya donc pas autrement.
Avant l'attaque des oiseaux de proie, qui, selon lui, s'étaient
conduits comme de vrais gypaètes, il avait avisé une île à l'horizon;
il résolut donc de se diriger vers elle, et se mit à déployer
toutes ses connaissances dans l'art de la natation, après s'être
débarrassé de la partie la plus gênante de ses vêtements; il ne
s'embarrassait guère d'une promenade de cinq ou six milles; aussi,
tant qu'il fut en plein lac, il ne songea qu'à nager vigoureusement
et directement.
Au bout d'une heure et demie, la distance quile séparait de l'île
se trouvait fort diminuée.
Mais à mesure qu'il s'approchait de terre, une pensée d'abord
fugitive, tenace alors, s'empara de son esprit. Il savait que les
rives du lac sont hantées par d'énormes alligators, et il
connaissait la voracité de ces animaux.
Quelle que fût sa manie de trouver tout naturel en ce monde, le
digne garçon se sentait invinciblement ému; il craignait que la
chair blanche ne fût particulièrement du goût des crocodiles, et il
ne s'avança donc qu'avec une extrême précaution, l'il aux aguets.
Il n'était plus qu'à une centaine de brasses d'un rivage ombragé
d'arbres verts, quand une bouffée d'air chargé de l'odeur pénétrante
du musc arriva jusqu'à lui.
« Bon, se dit-il! voilà ce que je craignais! le caïman n'est pas
loin. »
Et il plongea rapidement, mais pas assez pour éviter le contact d'un
corps énorme dont l'épiderme écailleux l'écorcha au passage; il se
crut perdu, et se mit à nager avec une vitesse désespérée; il
revint à la surface de l'eau, respira et disparut de nouveau. Il eut
là un quart d heure d'une indicible angoisse que toute sa
philosophie ne put surmonter, et croyait entendre derrière lui le
bruit de cette vaste mâchoire prête à le happer. Il filait alors
entre deux eaux, le plus doucement possible, quand il se sentit
saisir par un bras, puis par le milieu du corps.
Pauvre Joe! il eut une dernière pensée pour son maître, et se prit
à lutter avec désespoir, en se sentant attiré non vers le fond du
lac, ainsi que les crocodiles ont l'habitude de faire pour dévorer
leur proie, mais à la surface même.
A peine eut-il pu respirer et ouvrir les yeux, qu'il se vit entre
deux nègres d'un noir débène; ces Africains le tenaient
vigoureusement et poussaient des cris étranges.
« Tiens! ne put s'empêcher de sécrier Joe! des nègres au lieu de
caïmans! Ma foi, j'aime encore mieux cela! Mais comment ces
gaillards-là osent-ils se baigner dans ces parages! »
Joe ignorait que les habitants des îles du Tchad, comme beaucoup de
noirs, plongent impunément dans les eaux infestées d'alligators,
sans se préoccuper de leur présence; les amphibies de ce lac ont
particulièrement une réputation assez mérité de sauriens
inoffensifs.
Mais Joe n'avait-il évité un danger que pour tomber dans un autre?
C'est ce qu'il donna aux événements à décider, et puisquil ne
pouvait faire autrement, il se laissa conduire jusqu'au rivage sans
montrer aucune crainte.
« Évidemment, se disait-il, ces gens-là ont vu le Victoria raser les
eaux du lac comme un monstre des airs; ils ont été les témoins
éloignés de ma chute, et ils ne peuvent manquer d'avoir des égards
pour un homme tombé du ciel! Laissons-les faire! »
Joe en était là de ses réflexions, quand il prit terre au milieu
d'une foule hurlante, de tout sexe, de tout âge, mais non de toutes
couleurs. Il se trouvait au milieu d'une tribu de Biddiomahs d'un
noir superbe. Il n'eut même pas à rougir de la légèreté de son
costume; il se trouvait « déshabillé » à la dernière mode du pays.
Mais avant qu'il eut le temps de se rendre compte de sa situation,
il ne put se méprendre aux adorations dont il devint l'objet. Cela
ne laissa pas de le rassurer, bien que l'histoire de Kazeh lui
revint à la mémoire.
« Je pressens que je vais redevenir un dieu, un fils de la Lune
quelconque! Eh bien, autant ce métier-là qu'un autre quand on n'a
pas le choix. Ce qu'il importe, c'est de gagner du temps. Si le
Victoria vient à repasser, je profiterai de ma nouvelle position
pour donner à mes adorateurs le spectacle d'une ascension
miraculeuse. »
Pendant que Joe réfléchissait de la sorte, là foule se resserrait
autour de lui; elle se prosternait, elle hurlait, elle le palpait,
elle devenait familière; mais, au moins, elle eut la pensée de lui
offrir un festin magnifique, composé de lait aigre avec du riz pilé
dans du miel, le digne garçon, prenant son parti de toutes choses,
fit alors un des meilleurs repas de sa vie et donna à son peuple une
haute idée de la façon dont les dieux dévorent dans les grandes
occasions.
Lorsque le soir fut arrivé, les sorciers de l'île le prirent
respectueusement par la main, et le conduisirent à une espèce de
case entourée de talismans; avant d'y pénétrer, Joe jeta un regard
assez inquiet sur des monceaux d'ossements qui s'élevaient autour de
ce sanctuaire; il eut d'ailleurs tout le temps de réfléchir à sa
position quand il fut enfermé dans sa cabane.
Pendant la soirée et une partie de la nuit, il entendit des chants
de fête, les retentissements d'une espèce de tambour et un bruit de
ferraille bien doux pour des oreilles africaines; des churs hurlés
accompagnèrent d'interminables danses qui enlaçaient la cabane
sacrée de leurs contorsions et de leurs grimaces.
Joe pouvait saisir cet ensemble assourdissant à travers les
murailles de boue et de roseau de la case; peut-être, en toute autre
circonstance, eût-il pris un plaisir assez vif à ces étranges
cérémonies; mais son esprit fut bientôt tourmenté d'une idée fort
déplaisante. Tout en prenant les choses de leur bon côté, il
trouvait stupide et même triste d'être perdu dans cette contrée
sauvage, au milieu de pareilles peuplades. Peu de voyageurs avaient
revu leur patrie, de ceux qui osèrent s'aventurer jusqu'à ces
contrées. D'ailleurs pouvait-il se fier aux adorations dont il se
voyait l'objet! Il avait de bonnes raisons de croire à la vanité
des grandeurs humaines! Il se demanda si, dans ce pays, l'adoration
n'allait pas jusqu'à manger l'adoré!
Malgré cette fâcheuse perspective, après quelques heures de
réflexion, la fatigue l'emporta sur les idées noires, et Joe tomba
dans un sommeil assez profond, qui se fût prolongé sans doute
jusqu'au lever du jour, si une humidité inattendue n'eût réveillé le
dormeur.
Bientôt cette humidité se fit eau, et cette eau monta si bien que
Joe en eut jusqu'à mi-corps.
« Qu'est-ce là? dit-il, une inondation! une trombe! un nouveau
supplice de ces nègres! Ma foi, je n'attendrai pas d'en avoir
jusqu'au cou! »
Et ce disant, il enfonça la muraille d'un coup d'épaule et se trouva
où? en plein lac! D'île, il n'y en avait plus! Submergée pendant
la nuit! A sa place l'immensité du Tchad!
« Triste pays pour les propriétaires! » se dit Joe, et il reprit
avec vigueur lexercice de ses facultés natatoires.
Un de ces phénomènes assez fréquents sur le lac Tchad avait délivré
le brave garçon; plus d'une île a disparu ainsi, qui paraissait
avoir la solidité du roc, et souvent les populations riveraines
durent recueillir les malheureux échappés à ces terribles
catastrophes.
Joe ignorait cette particularité, mais il ne se fit pas faute d'en
profiter. Il avisa une barque errante et l'accosta rapidement.
C'était une sorte de tronc d'arbre grossièrement creusé une paire de
pagaies s'y trouvait heureusement, et Joe, profitant d'un courant
assez rapide, se laissa dériver.
« Orientons-nous, dit-il. L'étoile polaire, qui fait honnêtement son
métier d'indiquer la route du nord à tout le monde, voudra bien me
venir en aide. »
Il reconnut avec satisfaction que le courant le portait vers la rive
septentrionale du Tchad, et il le laissa faire. Vers deux heures du
matin, il prenait pied sur un promontoire couvert de roseaux épineux
qui parurent fort importuns, même à un philosophe; mais un arbre
poussait là tout exprès pour lui offrir un lit dans ses branches.
Joe y grimpa pour plus de sûreté, et attendit là, sans trop dormir,
les premiers rayons du jour.
Le matin venu avec cette rapidité particulière aux régions
équatoriales, Joe jeta un coup d'il sur l'arbre qui l'avait abrité
pendant la nuit; un spectacle assez inattendu le terrifia. Les
branches de cet arbre étaient littéralement couvertes de serpents et
de caméléons; le feuillage disparaissait sous leurs entrelacements;
on eût dit un arbre d'une nouvelle espèce qui produisait des
reptiles; sous les premiers rayons du soleil, tout cela rampait et
se tordait. Joe éprouva un vif sentiment de terreur mêlé de dégoût,
et s'élança à terre au milieu des sifflements de la bande.
« Voilà une chose qu'on ne voudra jamais croire, » dit-il.
Il ne savait pas que les dernières lettres du docteur Vogel avaient
fait connaître cette singularité des rives du Tchad, où les reptiles
sont plus nombreux qu'en aucun pays du monde. Après ce qu'il venait
de voir, Joe résolut d'être plus circonspect à l'avenir, et,
s'orientant sur le soleil, il se mit en marche en se dirigeant vers
le nord-est. Il évitait avec le plus grand soin cabanes, cases,
huttes, tanières, en un mot tout ce qui peut servir de réceptacle à
la race humaine.
Que de fois ses regards se portèrent en l'air! Il espérait
apercevoir le Victoria, et bien qu'il l'eut vainement cherché
pendant toute cette journée de marche, cela ne diminua pas sa
confiance en son maître; il lui fallait une grande énergie de
caractère pour prendre si philosophiquement sa situation. La faim se
joignait à la fatigue, car à le nourrir de racines, de moelle
d'arbustes, tels que le « mélé, » ou des fruits du palmier doum, on
ne refait pas un homme; et cependant, suivant son estime, il
s'avança d'une trentaine de milles vers l'ouest. Son corps portait
en vingt endroits les traces des milliers d'épines dont les roseaux
du lac, les acacias et les mimosas sont hérissés, et ses pieds
ensanglantés rendaient sa marche extrêmement douloureuse. Mais enfin
il put réagir contre ses souffrances, et, le soir venu, il résolut
de passer la nuit sur les rives du Tchad.
Là, il eut à subir les atroces piqûres de myriades d'insectes:
mouches, moustiques, fourmis longues d'un demi-pouce y couvrent
littéralement la terre. Au bout de deux heures, il ne restait pas à
Joe un lambeau du peu de vêtements qui le couvraient; les insectes
avaient tout dévoré! Ce fut une nuit terrible, qui ne donna pas une
heure de sommeil au voyageur fatigué; pendant ce temps, les
sangliers, les buffles sauvages, l'ajoub, sorte de lamentin assez
dangereux faisaient rage dans les buissons et sous les eaux du lac;
le concert des bêtes féroces retentissait au milieu de la nuit. Joe
n'osa remuer. Sa résignation et sa patience eurent de la peine à
tenir contre une pareille situation.
Enfin le jour revint; Joe se releva précipitamment, et que l'on juge
du dégoût qu'il ressentit en voyant quel animal immonde avait
partagé sa couche: un crapaud! mais un crapaud de cinq pouces de
large, une bête monstrueuse, repoussante, qui le regardait avec des
yeux ronds. Joe sentit son cur se soulever, et, reprenant quelque
force dans sa répugnance, il courut à grands pas se plonger dans les
eaux du lac. Ce bain calma un peu les démangeaisons qui le
torturaient, et, après avoir mâché quelques feuilles, il reprit sa
route avec une obstination, un entêtement dont il ne pouvait se
rendre compte; il n'avait plus le sentiment de ses actes, et
néanmoins il sentait. en lui une puissance supérieure au désespoir.
Cependant une faim terrible le torturait; son estomac, moins
résigné que lui, se plaignait; il fut obligé de serrer fortement
une liane autour de son corps; heureusement, sa soif pouvait
s'étancher à chaque pas, et, en se rappelant les souffrances du
désert, il trouvait un bonheur relatif à ne pas subir les tourments
de cet impérieux besoin.
« Où peut être le Victoria? se demandait-il... Le vent souffle du
nord! Il devrait revenir sur le lac! Sans doute M. Samuel aura
procédé à une nouvelle installation pour rétablir l'équilibre; mais
la journée d'hier a dû suffire à ces travaux; il ne serait donc pas
impossible qu'aujourd'hui... Mais agissons comme si je ne devais
jamais le revoir. Après tout, si je parvenais à gagner une des
grandes villes du lac, je me trouverais dans la position des
voyageurs dont mon maître nous a parlé. Pourquoi ne me tirerais-je
pas d'affaire comme eux? Il y en a qui en sont revenus, que diable!...
Allons! courage! »
Or, en parlant ainsi et en marchant toujours, l'intrépide Joe tomba
en pleine forêt au milieu d'un attroupement de sauvages; il
s'arrêta à temps et ne fut pas vu. Les nègres s'occupaient à
empoisonner leurs flèches avec le suc de l'euphorbe, grande
occupation des peuplades de ces contrées, et qui se fait avec une
sorte de cérémonie solennelle.
Joe, immobile, retenant son souffle, se cachait au milieu d'un
fourré, lorsqu'en levant les yeux, par une éclaircie du feuillage,
il aperçut le Victoria, le Victoria lui-même, se dirigeant vers le
lac, à cent pieds à peine au-dessus de lui. Impossible de se faire
entendre! impossible de se faire voir!
Une larme lui vint aux yeux, non de désespoir, mais de
reconnaissance: son maître était à sa recherche! son maître ne
l'abandonnait pas! Il lui fallut attendre le départ des noirs; il
put alors quitter sa retraite et courir vers les bords du Tchad.
Mais alors le Victoria se perdait au loin dans le ciel. Joe résolut
de l'attendre: il repasserait certainement! Il repassa, en effet,
mais plus à l'est. Joe courut, gesticula, cria... Ce fut en vain!
Un vent violent en-traînait le ballon avec une irrésistible vitesse!
Pour la première fois, l'énergie, l'espérance manquèrent au cur de
l'infortuné; il se vit perdu; il crut son maître parti sans retour;
il n'osait plus penser, il ne voulait plus réfléchir.
Comme un fou, les pieds en sang, le corps meurtri, il marcha pendant
toute cette journée et une partie de la nuit. Il se traînait, tantôt
sur les genoux, tantôt sur les mains; il voyait venir le moment où
la force lui manquerait et où il faudrait mourir.
En avançant ainsi, il finit par se trouver en face d'un marais, ou
plutôt de ce qu'il sut bientôt être un marais, car la nuit était
venue depuis quelques heures; il tomba inopinément dans une boue
tenace; malgré ses efforts, malgré sa résistance désespérée, il se
sentit enfoncer peu à peu au milieu de ce terrain vaseux; quelques
minutes plus tard il en avait jusqu'à mi-corps.
« Voilà donc la mort! se dit-il; et quelle mort!... »
Il se débattit avec rage; mais ces efforts ne servaient qu'à
l'ensevelir davantage dans cette tombe que le malheureux se creusait
lui-même. Pas un morceau de bois qui pût l'arrêter, pas un roseau
pour le retenir!.. Il comprit que c'en était fait de lui!... Ses
yeux se fermèrent.
« Mon maître! mon maître! à moi!... » s'écria-t-il.
Et cette voix désespérée, isolée, étouffée déjà, se perdit dans la
nuit.CHAPITRE XXXVI
Un rassemblement à lhorizon.--Une troupe darabes.--La
poursuite.--Cest lui!--Chute de cheval.--L'Arabe étranglé.--Une
balle de Kennedy.--Manuvre.--Enlèvement au vol.--Joe sauvé.
Depuis que Kennedy avait repris son poste d'observation sur le
devant de la nacelle, il ne cessait dobserver l'horizon avec une
grande attention.
Au bout de quelque temps, il se retourna vers le docteur et dit:
« Si je ne me trompe, voici là-bas une troupe en mouvement, hommes
ou animaux; il est encore impossible de les distinguer. En tout cas,
ils s'agitent violemment, car ils soulèvent un nuage de poussière.
--Ne serait-ce pas encore un vent contraire, dit Samuel, une trombe
qui viendrait nous repousser au nord? »
Il se leva pour examiner l'horizon.
« Je ne crois pas, Samuel, répondit Kennedy; c'est un troupeau de
gazelles ou de bufs sauvages.
--Peut-être, Dick; mais ce rassemblement est au moins à neuf ou dix
milles de nous, et pour mon compte, même avec la lunette, je n'y
puis rien reconnaître.
--En tout cas, je ne le perdrai pas de vue; il y a là quelque chose
dextraordinaire qui m'intrigue; on dirait parfois comme une
manuvre de cavalerie. Eh! je ne me trompe pas! ce sont bien des
cavaliers! regarde! »
Le docteur observa avec attention le groupe indiqué.
« Je crois que tu as raison, dit-il, c'est un détachement d'Arabes
ou de Tibbous; ils s'enfuient dans la même direction que nous; mais
nous avons plus de vitesse et nous les gagnons facilement. Dans une
demi-heure, nous serons à portée de voir et de juger ce qu'il faudra
faire. »
Kennedy avait repris sa lunette et lorgnait attentivement. La masse
des cavaliers se faisait plus visible; quelques-uns dentre eux
s'isolaient.
« Cest évidemment, reprit Kennedy, une manuvre ou une chasse.
--On dirait que ces gens-là poursuivent quelque chose. Je voudrais
bien savoir ce qui en est.
--Patience, Dick. Dans peu de temps nous les rattraperons et nous
les dépasserons même, s'ils continuent de suivre cette route; nous
marchons avec une rapidité de vingt milles à l'heure, et il n'y a
pas de chevaux qui puissent soutenir un pareil train. »
Kennedy reprit son observation, et, quelques minutes après, il dit:
« Ce sont des Arabes lancés à toute vitesse. Je les distingue
parfaitement. Ils sont une cinquantaine. Je vois leurs burnous qui
se gonflent contre le vent. C'est un exercice de cavalerie; leur
chef les précède à cent pas, et ils se précipitent sur ses traces.
--Quels qu'ils soient, Dick, ils ne sont pas à redouter, et, si cela
est nécessaire, je m'élèverai.
--Attends! attends encore, Samuel!
--C'est singulier, ajouta Dick après un nouvel examen, il y a
quelque chose dont je ne me rends pas compte; à leurs efforts et à
l'irrégularité de leur ligne, ces Arabes ont plutôt l'air de
poursuivre que de suivre.
--En es-tu certain, Dick,
--Evidemment. Je ne me trompe pas! C'est une chasse, mais une
chasse à l'homme! Ce n'est point un chef qui les précède, mais un
fugitif.
--Un fugitif! dit Samuel avec émotion.
--Oui!
--Ne le perdons pas de vue et attendons. »
Trois ou quatre milles furent promptement gagnés sur ces cavaliers
qui filaient cependant avec une prodigieuse vélocité.
« Samuel! Samuel! s'écria Kennedy d'une voix tremblante.
--Qu'as-tu, Dick?
--Est-ce une hallucination? est-ce possible?
--Que veux-tu dire?
--Attends.
Et le chasseur essuya rapidement les verres de la lunette et se prit
à regarder.
« Eh bien? fit le docteur.
--C'est lui, Samuel!
--Lui! » s'écria ce dernier.
« Lui » disait tout! Il n'y avait pas besoin de le nommer!
« C'est lui à cheval! à cent pas à peine de ses ennemis! il fuit!
--C'est bien Joe! dit le docteur en palissant.
--Il ne peut nous voir dans sa fuite!
--Il nous verra, répondit Fergusson en abaissant la flamme de son
chalumeau.
--Mais comment?
--Dans cinq minutes nous serons à cinquante pieds du sol; dans
quinze, nous serons au-dessus de lui.
--Il faut le prévenir par un coup de fusil!
--Non! il ne peut revenir sur ses pas, il est coupé.
--Que faire alors?
--Attendre.
--Attendre! Et ces Arabes?
--Nous les atteindrons! Nous les dépasserons! Nous ne sommes pas
éloignés de deux milles, et pourvu que le cheval de Joe tienne
encore
--Grand Dieu! fit Kennedy.
--Qu'y-a-t-il? »
Kennedy avait poussé un cri de désespoir en voyant Joe précipité à
terre. Son cheval, évidemment rendu, épuisé, venait de s'abattre.
« Il nous a vus, s'écria le docteur; en se relevant il nous a fait
signe!
--Mais les Arabes vont l'atteindre! qu'attend-il! Ah! le
courageux garçon! Hourra! » fit le chasseur qui ne se contenait
plus.
Joe, immédiatement relevé après sa chute, à l'instant où l'un des
plus rapides cavaliers se précipitait sur lui, bondissait comme une
panthère, lévitait par un écart, se jetait en croupe, saisissait
l'Arabe à la gorge, de ses mains nerveuses, de ses doigts de fer, il
l'étranglait, le renversait sur le sable, et continuait sa course
effrayante.
Un immense cri des Arabes s'éleva dans l'air; mais, tout entiers à
leur poursuite, ils n'avaient pas vu le Victoria à cinq cents pas
derrière eux, et à trente pieds du sol à peine; eux-mêmes, ils
n'étaient pas à vingt longueurs de cheval du fugitif.
L'un d'eux se rapprocha sensiblement de Joe, et il allait le percer
de sa lance, quand Kennedy, l'il fixe, la main ferme, l'arrêta net
d'une balle et le précipita à terre.
Joe ne se retourna pas même au bruit. Une partie de la troupe
suspendit sa course, et tomba la face dans la poussière à la vue du
Victoria; l'autre continua sa poursuite.
« Mais que fait Joe? s'écria Kennedy, il ne s'arrête pas!
--Il fait mieux que cela, Dick; je l'ai compris! il se maintient
dans la direction de l'aérostat. Il compte sur notre intelligence!
Ah! le brave garçon! Nous l'enlèverons à la barbe de ces Arabes!
Nous ne sommes plus qu'à deux cents pas.
--Que faut-il faire? demanda Kennedy.
--Laisse ton fusil de côté.
--Voilà, fit le chasseur en déposant son arme.
--Peux-tu soutenir dans les bras cent cinquante livres de lest?
--Plus encore.
--Non, cela suffira. »
Et des sacs de sable furent empilés par le docteur entre les bras de
Kennedy.
« Tiens-toi à l'arrière de la nacelle, et sois prêt à jeter ce lest
d'un seul coup. Mais, sur ta vie! ne le fais pas avant mon ordre!
--Sois tranquille!
--Sans cela, nous manquerions Joe, et il serait perdu!
--Compte sur moi! »
Le Victoria dominait presque alors la troupe des cavaliers qui
s'élançaient bride abattue sur les pas de Joe Le docteur, à l'avant
de la nacelle, tenait l'échelle déployée, prêt à la lancer au moment
voulu. Joe avait maintenu sa distance entre ses poursuivants et lui,
cinquante pieds environ. Le Victoria les dépassa.
« Attention! dit Samuel à Kennedy.
--Je suis prêt.
--Joe! garde à toi!... » cria le docteur de sa voix retentissante en
jetant l'échelle, dont les premiers échelons soulevèrent la
poussière du sol.
A l'appel du docteur, Joe, sans arrêter son cheval, s'était retourné;
l'échelle arriva près de lui, et au moment où il s'y accrochait
« Jette, cria le docteur à Kennedy.
--C'est fait »
Et le Victoria, délesté dun poids supérieur à celui de Joe, s'éleva
à cent cinquante pieds dans les airs.
Joe se cramponna fortement à l'échelle pendant les vastes
oscillations qu'elle eut à décrire; puis faisant un geste
indescriptible aux Arabes, et grimpant avec l'agilité d'un clown, il
arriva jusqu'à ses compagnons qui le reçurent dans leurs bras.
Les Arabes poussèrent un cri de surprise et de rage. Le fugitif
venait de leur être enlevé au vol, et le Victoria s'éloignait
rapidement.
« Mon maître! Monsieur Dick! » avait dit Joe.
Et succombant à lémotion, à la fatigue, il s'était évanoui, pendant
que Kennedy, presque en délire, s'écriait:
« Sauvé! sauvé!
--Parbleu! » fit le docteur, qui avait repris sa tranquille
impassibilité.
Joe était presque nu; ses bras ensanglantés, son corps couvert de
meurtrissures, tout cela disait ses souffrances. Le docteur pansa
ses blessures et le coucha sous la tente.
Joe revint bientôt de son évanouissement, et demanda un verre
d'eau-de-vie, que le docteur ne crut pas devoir lui refuser, Joe
n'étant pas un homme à traiter comme tout le monde. Après avoir bu,
il serra la main de ses deux compagnons et se déclara prêt à
raconter son histoire.
Mais on ne lui permit pas de parler, et le brave garçon retomba dans
un profond sommeil, dont il paraissait avoir grand besoin.
Le Victoria prenait alors une ligne oblique vers l'ouest. Sous les
efforts d'un vent excessif, il revit la lisière du désert épineux,
au-dessus des palmiers courbés ou arrachés par la tempête; et après
avoir fourni une marche de près de deux cents milles depuis
l'enlèvement de Joe, il dépassa vers le soir le dixième degré de
longitude.CHAPITRE XXXVII
La route de louest.--Le réveil de Joe.--Son entêtement.--Fin de
l'histoire de Joe.--Tagelel.--Inquiétudes de Kennedy.--Route au
nord.--Une nuit prés dAgbadès.
Le vent pendant la nuit se reposa de ses violences du jour, et le
Victoria demeura paisiblement au sommet d'un grand sycomore; le
docteur et Kennedy veillèrent à tour de rôle, et Joe en profita pour
dormir vigoureusement et tout d'un somme pendant vingt-quatre
heures.
Voilà le remède quil lui faut, dit Fergusson; la nature se
chargera de sa guérison. »
Au jour, le vent revint assez fort, mais capricieux; il se jetait
brusquement dans le nord et le sud, mais en dernier lieu, le
Victoria fut entraîné vers; l'ouest.
Le docteur, la carte à la main, reconnut le royaume du Damerghou,
terrain onduleux d'une grande fertilité, avec les huttes de ses
villages faites de longs roseaux entremêlés des branchages de
l'asclepia; les meules de grains s'élevaient, dans les champs
cultivés, sur de petits échafaudages destinés à les préserver de
l'invasion des souris et des termites.
Bientôt on atteignit la ville de Zinder, reconnaissable à sa vaste
place des exécutions; au centre se dresse larbre de mort; le
bourreau veille au pied, et quiconque passe sous son ombre est
immédiatement pendu!
En consultant la boussole, Kennedy ne put s'empêcher de dire:
« Voilà que nous reprenons encore la route du nord!
--Qu'importe? Si elle nous mène à Tombouctou, nous ne nous en
plaindrons pas! Jamais plus beau voyage n'aura été accompli en de
meilleures circonstances!...
--Ni en meilleure santé, riposta Joe, qui passait sa bonne figure
toute réjouie à travers les rideaux de la tente.
--Voilà notre brave ami! s'écria le chasseur, notre sauveur!
Comment cela va-t-il?
--Mais très naturellement, Monsieur Kennedy, très naturellement!
Jamais je ne me suis si bien porté! Rien qui vous rapproche un
homme comme un petit voyage d'agrément précédé d'un bain dans le
Tchad! n'est-ce pas, mon maître?
--Digne cur! répondit Fergusson en lui serrant la main. Que
d'angoisses et d'inquiétudes tu nous a causées!
--Eh bien, et vous donc! Croyez-vous que j'étais tranquille sur
votre sort? Vous pouvez vous vanter de m'avoir fait une fière peur!
--Nous ne nous entendrons jamais, Joe, si tu prends les choses de
cette façon.
--Je vois que sa chute ne l'a pas changé, ajouta Kennedy.
--Ton dévouement a été sublime, mon garçon, et il nous a sauvés; car
le Victoria tombait dans le lac, et une fois là, personne n'eût pu
l'en tirer.
--Mais si mon dévouement, comme il vous plaît d'appeler ma culbute,
vous a sauvés, est-ce qu'il ne m'a pas sauvé aussi, puisque nous
voilà tous les trois en bonne santé? Par conséquent, dans tout
cela, nous n'avons rien à nous reprocher.
--On ne s'entendra jamais avec ce garçon-là, dit le chasseur.
--Le meilleur moyen de s'entendre, répliqua Joe, c'est de ne plus
parler de cela. Ce qui est fait est fait! Bon ou mauvais, il n'y a
pas à y revenir.
--Entêté! fit le docteur en riant. Au moins tu voudras bien nous
raconter ton histoire?
--Si vous y tenez beaucoup! Mais, auparavant, je vais mettre cette
oie grasse en état de parfaite cuisson, car je vois que Dick n'a pas
perdu son temps
--Comme tu dis, Joe.
--Eh bien! nous allons voir comment ce gibier d'Afrique se comporte
dans un estomac européen. »
L'oie fut bientôt grillée à la flamme du chalumeau, et, peu après,
dévorée. Joe en prit sa bonne part, comme un homme qui n'a pas mangé
depuis plusieurs jours. Après le thé et les grogs, il mit ses
compagnons au courant de ses aventures; il parla avec une certaine
émotion, tout en envisageant les événements avec sa philosophie
habituelle Le docteur ne put s'empêcher de lui presser plusieurs
fois la main, quand il vit ce digne serviteur plus préoccupé du
salut de son maître que du sien; à propos de la submersion de l'île
des Biddiomahs, il lui expliqua la fréquence de ce phénomène sur le
lac Tchad.
Enfin Joe, en poursuivant son récit, arriva au moment où, plongé
dans le marais, il jeta un dernier cri de désespoir.
« Je me croyais perdu, mon maître, dit-il, et mes pensées
s'adressaient à vous. Je me mis à me débattre. Comment? je ne vous
le dirai pas; j'étais bien décidé à ne pas me laisser engloutir sans
discussion, quand, à deux pas de moi, je distingue, quoi? un bout
de corde fraîchement coupée; je me permets de faire un dernier
effort, et, tant bien que mal, j'arrive au câble; je tire; cela
résiste; je me hale, et finalement me voilà en terre ferme! Au bout
de la corde je trouve une ancre!... Ah! mon maître! j'ai bien le
droit de l'appeler l'ancre du salut, si toutefois vous n'y voyez pas
d'inconvénient. Je la reconnais! une ancre du Victoria! vous aviez
pris terre en cet endroit! Je suis la direction de la corde qui me
donne votre direction, et, après de nouveaux efforts, je me tire de
la fondrière. J'avais repris mes forces avec mon courage, et je
marchai pendant une partie de la nuit, en m'éloignant du lac.
J'arrivai enfin à la lisière d'une immense forêt. Là dans un enclos
des chevaux paissaient sans songer à mal. Il y a des moments dans
l'existence où tout le monde sait monter à cheval, n'est-il pas vrai?
Je ne perds pas une minute à réfléchir, je saute sur le dos de
l'un de ces quadrupèdes, et nous voilà filant vers le nord à toute
vitesse. Je ne vous parlerai point des villes que je n'ai pas vues,
ni des villages que j'ai évités. Non. Je traverse les champs
ensemencés, je franchis les halliers, j'escalade les palissades, je
pousse ma bête, je l'excite, je l'enlève! J'arrive à la limite des
terres cultivées. Bon! le désert! cela me va; je verrai mieux
devant moi, et de plus loin. J'espérais toujours apercevoir le
Victoria m'attendant en courant des bordées. Mais rien. Au bout de
trois heures, je tombai comme un sot dans un campement d'Arabes! Ah!
quelle chasse!... Voyez-vous, Monsieur Kennedy, un chasseur ne
sait pas ce qu'est une chasse, s'il n'a été chassé lui-même! Et
cependant, s'il le peut, je lui donne le conseil de ne pas en
essayer! Mon cheval tombait de lassitude; on me serre de prés; je
m'abats; je saute en croupe d'un Arabe! Je ne lui en voulais pas,
et j'espère bien qu'il ne me garde pas rancune de l'avoir étranglé!
Mais je vous avais vus!.. et vous savez le reste. Le Victoria court
sur mes traces, et vous me ramassez au vol, comme un cavalier fait
dune bague. N'avais-je pas raison de compter sur vous? Eh bien!
Monsieur Samuel, vous voyez combien tout cela est simple. Rien de
plus naturel au monde! Je suis prêt à recommencer, si cela peut
vous rendre service encore! et, d'ailleurs, comme je vous le
disais, mon maître, cela ne vaut pas la peine d'en parler.
--Mon brave Joe! répondit le docteur avec émotion. Nous n'avions
donc pas tort de nous fier à ton intelligence et à ton adresse!
--Bah! Monsieur, il n'y a qu'à suivre les événements, et on se tire
d'affaire! Le plus sûr, voyez-vous, c'est encore d'accepter les
choses comme elles se présentent. »
Pendant cette histoire de Joe, le ballon avait rapidement franchi
une longue étendue de pays. Kennedy fit bientôt remarquer à
l'horizon un amas de cases qui se présentait avec l'apparence d'une
ville. Le docteur consulta sa carte, et reconnut la bourgade de
Tagelel dans le Damerghou.
« Nous retrouvons ici, dit-il, la route de Barth. C'est là qu'il se
sépara de ses deux compagnons Richardson et Overweg. Le premier
devait suivre la route de Zinder, le second celle de Maradi, et vous
vous rappelez que, de ces trois voyageurs, Barth est le seul qui
revit l'Europe.
--Ainsi, dit le chasseur, en suivant sur la carte la direction du
Victoria, nous remontons directement vers le nord?
--Directement, mon cher Dick.
--Et cela ne t'inquiète pas un peu?
--Pourquoi?
--C'est que ce chemin-là nous mène à Tripoli et au-dessus du grand
désert.
--Oh! nous n'irons pas si loin, mon ami; du moins, je l'espère.
--Mais où prétends-tu t'arrêter?
--Voyons, Dick, ne serais-tu pas curieux de visiter Tembouctou.
--Tembouctou?
--Sans doute, reprit Joe. On ne peut pas se permettre de faire un
voyage en Afrique sans visiter Tembouctou!
--Tu seras le cinquième ou sixième Européen qui aura vu cette ville
mystérieuse!
--Va pour Tembouctou!
--Alors laisse-nous arriver entre le dix-septième et le dix-huitième
degré de latitude, et là nous chercherons un vent favorable qui
puisse nous chasser vers l'ouest.
--Bien, répondit le chasseur, mais avons-nous encore une longue
route à parcourir dans le nord?
--Cent cinquante milles au moins.
--Alors, répliqua Kennedy, je vais dormir un peu.
--Dormez, Monsieur, répondit Joe; vous-même, mon maître, imitez M.
Kennedy; vous devez avoir besoin de repos, car je vous ai fait
veiller d'une façon indiscrète. »
Le chasseur s'étendit sous la tente; mais Fergusson, sur qui la
fatigue avait peu de prise, demeura à son poste d'observation.
Au bout de trois heures, le Victoria franchissait avec une extrême
rapidité un terrain caillouteux, avec des rangées de hautes
montagnes nues à base granitique; certains pics isolés atteignaient
même quatre mille pieds de hauteur; les girafes, les antilopes, les
autruches bondissaient avec une merveilleuse agilité au milieu des
forêts d'acacias, de mimosas, de souahs et de dattiers; après
l'aridité du désert, la végétation reprenait son empire. C'était le
pays des Kailouas qui se voilent le visage au moyen d'une bande de
coton, ainsi que leurs dangereux voisins les Touareg.
A dix heures du soir, après une superbe traversée de deux cent
cinquante milles, le Victoria s'arrêta au-dessus d'une ville
importante; la lune en laissait entrevoir une partie à demi ruinée;
quelques pointes de mosquées s'élançaient çà et là frappées d'un
blanc rayon de lumière; le docteur prit la hauteur des étoiles, et
reconnut qu'il se trouvait sous la latitude d'Aghadés.
Cette ville, autrefois le centre d'un immense commerce, tombait déjà
en ruines à l'époque où la visita le docteur Barth.
Le Victoria, n'étant pas aperçu dans l'ombre, prit terre à deux
milles au-dessus d'Agbadès, dans un vaste champ de millet. La nuit
fut assez tranquille et disparut vers les cinq heures du matin,
pendant qu'un vent léger sollicitait le ballon vers l'ouest, et même
un peu au sud.
Fergusson s'empressa de saisir cette bonne fortune. Il s'enleva
rapidement et s'enfuit dans une longue traînée des rayons du soleil.CHAPITRE XXXVIII
Traversée rapide.--Résolutions prudentes.--Caravanes.--Averses
continuelles.--Gao.--Le Niger.--Golberry, Geoffroy,
Gray.--Mungo-Park.--Laing.--René Caillié.--Clapperton.--John
et Richard Lander.
La journée du 17 mai fut tranquille et exempte de tout incident; le
désert recommençait; un vent moyen ramenait le Victoria dans le
sud-ouest; il ne déviait ni à droite ni à gauche; son ombre traçait
sur le sable une ligne rigoureusement droite.
Avant son départ, le docteur avait renouvelé prudemment sa provision
d'eau; il craignait de ne pouvoir prendre terre sur ces contrées
infestées par les Touareg Aouelimminien. Le plateau, élevé de
dix-huit cents pieds au-dessus du niveau de la mer, se déprimait
vers le sud. Les voyageurs, ayant coupé la route d'Aghadès à
Mourzouk, souvent battue par le pied des chameaux, arrivèrent au
soir par 16° de latitude et 4° 55' de longitude, après avoir franchi
cent quatre-vingts milles d'une longue monotonie.
Pendant cette journée, Joe apprêta les dernières pièces de gibier,
qui n'avaient reçu qu'une préparation sommaire; il servit au souper
des brochette de bécassines fort appétissantes. Le vent étant bon,
le docteur résolut de continuer sa route pendant une nuit que la
lune, presque pleine encore, faisait resplendissante. Le Victoria
s'éleva à une hauteur de cinq cents pieds, et, pendant cette
traversée nocturne de soixante milles environ, le léger sommeil d'un
enfant n'eût même pas été troublé.
Le dimanche matin, nouveau changement dans la direction du vent; il
porta vers le nord-ouest; quelques corbeaux volaient dans les airs,
et, vers l'horizon, une troupe de vautours, qui se tint fort
heureusement éloignée.
La vue de ces oiseaux amena Joe à complimenter son maître sur son
idée des deux ballons.
« Où en serions-nous, dit-il, avec une seule enveloppe? Ce second
ballon, c'est comme la chaloupe d'un navire; en cas de naufrage, on
peut toujours la prendre pour se sauver.
--Tu as raison, mon ami; seulement ma chaloupe m'inquiète un peu;
elle ne vaut pas le bâtiment.
--Que veux-tu dire? demanda Kennedy.
--Je veux dire que le nouveau Victoria ne vaut pas l'ancien; soit
que le tissu en ait été trop éprouvé, soit que la gutta-percha se
soit fondue à la chaleur du serpentin, je constate une certaine
déperdition de gaz; ce n'est pas grandchose jusqu'ici, mais enfin
c'est appréciable; nous avons une tendance à baisser, et, pour me
maintenir, je suis forcé de donner plus de dilatation à l'hydrogène.
--Diable! fit Kennedy, je ne vois guère de remède à cela.
--Il n'y en a pas, mon cher Dick; c'est pourquoi nous ferions bien
de nous presser, en évitant même les haltes de nuit.
--Sommes-nous encore loin de la côte? demanda Joe.
--Quelle côte, mon garçon? Savons-nous donc où le hasard nous
conduira; tout ce que je puis te dire, c'est que Tembouctou se
trouve encore à quatre cents milles dans l'ouest.
--Et quel temps mettrons-nous à y parvenir?
--Si le vent ne nous écarte pas trop, je compte rencontrer cette
ville mardi vers le soir.
--Alors, fit Joe en indiquant une longue file de bêtes et d'hommes
qui serpentait en plein désert, nous arriverons plus vite que cette
caravane.»
Fergusson et Kennedy se penchèrent et aperçurent une vaste
agglomération d'êtres de toute espèce; il y avait là plus de cent
cinquante chameaux, de ceux qui pour douze mutkals d'or [Cent
vingt-cinq francs.] vont de Tembouctou à Tafilet avec une charge de
cinq cents livres sur le dos; tous portaient sous la queue un petit
sac destiné à recevoir leurs excréments, seul combustible sur lequel
on puisse compter dans le désert.
Ces chameaux des Touaregs sont de la meilleure espèce; ils peuvent
rester de trois à sept jours sans boire, et deux jours sans manger;
leur vitesse est supérieure à celle des chevaux, et ils obéissent
avec intelligence à la voix du khabir, le guide de la caravane. On
les connaît dans le pays sous le nom de « mehari. »
Tels furent les détails donnés par le docteur, pendant que ses
compagnons considéraient cette multitude d'hommes, de femmes,
d'enfants, marchant avec peine sur un sable à demi mouvant, à peine
contenu par quelques chardons, des herbes flétries et des buissons
chétifs. Le vent effaçait la trace de leurs pas presque
instantanément.
Joe demanda comment les Arabes parvenaient à se diriger dans le
désert, et à gagner les puits épars dans cette immense solitude.
« Les Arabes, répondit Fergusson, ont reçu de la nature un
merveilleux instinct pour reconnaître leur route; là où un Européen
serait désorienté, ils n'hésitent jamais; une pierre insignifiante,
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