CINQ SEMAINES EN BALLON
PAR
JULES VERNE
VOYAGE DE DÉCOUVERTES EN AFRIQUE PAR TROIS ANGLAIS
CHAPITRE PREMIER
La fin d'un discours très applaudi.--Présentation du docteur Samuel
Fergusson--« Excelsior. »--Portrait en pied du docteur.--Un
fataliste convaincu.--Dîner au Traveller's club.--Nombreux toasts.
Il y avait une grande affluence d'auditeurs, le 14 janvier 1862, à
la séance de la Société royale géographique de Londres, Waterloo
place, 3. Le président, sir Francis M..., faisait à ses honorables
collègues une importante communication dans un discours fréquemment
interrompu par les applaudissements.
Ce rare morceau d'éloquence se terminait enfin par quelques phrases
ronflantes dans lesquelles le patriotisme se déversait à pleines
périodes:
« L'Angleterre a toujours à la tête des nations (car, on l'a
remarqué, les nations marchent universellement à la tête les unes
des autres), « par l'intrépidité de ses voyageurs dans la voie des
découvertes géographiques. (Assentiments nombreux.) Le docteur
Samuel Fergusson, l'un de ses glorieux enfants, ne faillira pas à
son origine. (De toutes parts: Non! non!) Cette tentative, si elle
réussit (elle réussira!) reliera, en les complétant, les notions
éparses de la cartologie africaine (véhémente approbation), et si
elle échoue (jamais! jamais!), elle restera du moins comme l'un
des plus audacieuses conceptions du génie humain! (Trépignements
frénétiques.) »
--Hourra! hourra! fit l'assemblée électrisée par ces émouvantes
paroles.
--Hourra pour l'intrépide Fergusson!» s'écria l'un des membres les
plus expansifs de l'auditoire.
Des cris enthousiastes retentirent. Le nom de Fergusson éclata dans
toutes les bouches, et nous sommes fondés à croire qu'il gagna
singulièrement à passer par des gosiers anglais. La salle des
séances en fut ébranlée.
Ils étaient là pourtant, nombreux, vieillis, fatigués, ces
intrépides voyageurs que leur tempérament mobile promena dans les
cinq parties du monde! Tous, plus ou moins, physiquement ou
moralement, ils avaient échappé aux naufrages, aux incendies. aux
tomahawks de l'Indien, aux casse-têtes du sauvage, au poteau du
supplice, aux estomacs de la Polynésie! Mais rien ne put comprimer
les battements de leurs curs pendant le discours de sir Francis
M..., et, de mémoire humaine, ce fut là certainement le plus beau
succès oratoire de la Société royale géographique de Londres Mais,
en Angleterre, l'enthousiasme ne s'en tient pas seulement aux
paroles. Il bat monnaie plus rapidement encore que le balancier de «
the Royal Mint [La Monnaie à Londres.]. » Une indemnité
d'encouragement fut votée, séance tenante, en faveur du docteur
Fergusson, et s'éleva au chiffre de deux mille cinq cents
livres[Soixante-deux mille cinq cents francs.]. L'importance de la
somme se proportionnait à l'importance de l'entreprise.
L'un des membres de la Société interpella le président sur la
question de savoir si le docteur Fergusson ne serait pas
officiellement présenté.
« Le docteur se tient à la disposition de l'assemblée, répondit sir
Francis M ...
--Qu'il entre! s'écria-t-on, qu'il entre! Il est bon de voir par
ses propres yeux un homme d'une audace aussi extraordinaire!
--Peut-être cette incroyable proposition, dit un vieux commodore
apoplectique, n'a-t-elle eu d'autre but que de nous mystifier!
--Et si le docteur Fergusson n'existait pas! cria une voix
malicieuse.
--Il faudrait l'inventer, répondit un membre plaisant de cette grave
Société.
--Faites entrer le docteur Fergusson, » dit simplenlent sir Francis
M ...
Et le docteur entra au milieu d'un tonnerre d'applaudissements, pas
le moins du monde ému d'ailleurs.
C'était un homme d'une quarantaine d'années, de taille et de
constitution ordinaires; son tempérament sanguin se trahissait par
une coloration forcée du visage, il avait une figure froide, aux
traits réguliers, avec un nez fort, le nez en proue de vaisseau de
l'homme prédestiné aux découvertes; ses yeux fort doux, plus
intelligents que hardis, donnaient un grand charme à sa physionomie;
ses bras étaient longs, et ses pieds se posaient à terre avec
l'aplomb du grand marcheur.
La gravité calme respirait dans toute la personne du docteur, et
l'idée ne venait pas à l'esprit qu'il put être l'instrument de la
plus innocente mystification.
Aussi, les hourras et les applaudissements ne cessèrent qu'au moment
où le docteur Fergusson réclama le silence par un geste aimable. Il
se dirigea vers le fauteuil préparé pour sa présentation; puis,
debout, fixe, le regard énergique, il leva vers le ciel l'index de
la main droite; ouvrit la bouche et prononça ce seul mot:
« Excelsior! »
Non! jamais interpellation inattendue de MM. Bright et Cobden,
jamais demande de fonds extraordinaires de lord Palmerston pour
cuirasser les rochers de l'Angleterre, n'obtinrent un pareil succès.
Le discours de sir Francis M... était dépassé, et de haut. Le
docteur se montrait à la fois sublime, grand, sobre et mesuré; il
avait dit le mot de la situation:
« Excelsior! »
Le vieux commodore, complètement rallié à cet homme étrange, réclama
l'insertion « intégrale » du discours Fergusson dans the Proceedings
of the Royal Geographical Society of London [Bulletins de la Société
Royale Géographique de Londres.].
Qu'était donc ce docteur, et à quelle entreprise allait-il se
dévouer?
Le père du jeune Fergusson, un brave capitaine de la marine
anglaise, avait associé son fils, dès son plus jeune âge, aux
dangers et aux aventures de sa profession. Ce digne enfant, qui
paraît n'avoir jamais connu la crainte, annonça promptement un
esprit vif, une intelligence de chercheur, une propension
remarquable vers les travaux scientifiques; il montrait, en outre,
une adresse peu commune à se tirer d'affaire; il ne fut jamais
embarrassé de rien, pas même de se servir de sa première fourchette,
à quoi les enfants réussissent si peu en général.
Bientôt son imagination s'enflamma à la lecture des entreprises
hardies, des explorations maritimes; il suivit avec passion les
découvertes qui signalèrent la première partie du XlXe siècle; il
rêva la gloire des Mungo-Park, des Bruce, des Caillié, des
Levaillant, et même un peu, je crois, celle de Selkirk, le Robinson
Crusoé, qui ne lui paraissait pas inférieure. Que d'heures bien
occupées il passa avec lui dans son île de Juan Fernandez! Il
approuva souvent les idées du matelot abandonné; parfois il discuta
ses plans et ses projets; il eût fait autrement, mieux peut-être,
tout aussi bien, à coup sûr! Mais, chose certaine, il n'eût jamais
fui cette bienheureuse île, où il était heureux comme un roi sans
sujets....; non, quand il se fût agi de devenir premier lord de
l'amirauté!
Je vous laisse à penser si ces tendances se développèrent pendant sa
jeunesse aventureuse jetée aux quatre coins du monde. Son père, en
homme instruit, ne manquait pas d'ailleurs de consolider cette vive
intelligence par des études sérieuses en hydrographie, en physique
et en mécanique, avec une légère teinture de botanique, de médecine
et d'astronomie.
A la mort du digne capitaine, Samuel Fergusson, âgé de vingt-deux
ans, avait déjà fait son tour du monde; il s'enrôla dans le corps
des ingénieurs bengalais, et se distingua en plusieurs affaires;
mais cette existence de soldat ne lui convenait pas; se souciant peu
de commander, il n'aimait pas à obéir. Il donna sa démission, et,
moitié chassant, moitié herborisant, il remonta vers le nord de la
péninsule indienne et la traversa de Calcutta à Surate. Une simple
promenade d'amateur.
De Surate, nous le voyons passer en Australie, et prendre part en
1845 à l'expédition du capitaine Sturt, chargé de découvrir cette
mer Caspienne que l'on suppose exister au centre de la
Nouvelle-Hollande.
Samuel Fergusson revint en Angleterre vers 1830, et, plus que jamais
possédé du démon des découvertes, il accompagna jusquen 1853 le
capitaine Mac Clure dans l'expédition qui contourna le continent
américain du détroit de Behring au cap Farewel.
En dépit des fatigues de tous genres, et sous tous les climats, la
constitution de Fergusson résistait merveilleusement; il vivait à
son aise au milieu des plus complètes privations; c'était le type du
parfait voyageur, dont l'estomac se resserre ou se dilate à volonté,
dont les jambes s'allongent ou se raccourcissent suivant la couche
improvisée, qui s'endort à toute heure du jour et se réveille à
toute heure de la nuit.
Rien de moins étonnant, dès lors, que de retrouver notre infatigable
voyageur visitant de 1855 à 1857 tout l'ouest du Tibet en compagnie
des frères Schlagintweit, et rapportant de cette exploration de
curieuses observations d'ethnographie.
Pendant ces divers voyages, Samuel Fergusson fut le correspondant le
plus actif et le plus intéressant du Daily Telegraph, ce journal à
un penny, dont le tirage monte jusqu'à cent quarante mille
exemplaires par jour, et suffit à peine à plusieurs millions de
lecteurs. Aussi le connaissait-on bien, ce docteur, quoiqu'il ne fût
membre d'aucune institution savante, ni des Sociétés royales
géographiques de Londres, de Paris, de Berlin, de Vienne ou de
Saint-Pétersbourg, ni du Club des Voyageurs, ni même de Royal
Polytechnic Institution, où trônait son ami le statisticien Kokburn.
Ce savant lui proposa même un jour de résoudre le problème suivant,
dans le but de lui être agréable: Étant donné le nombre de milles
parcourus par le docteur autour du monde, combien sa tête en
a-t-elle fait de plus que ses pieds, par suite de la différence des
rayons? Ou bien, étant connu ce nombre de milles parcourus par les
pieds et par la tête du docteur, calculer sa taille exacte à une
ligne près?
Mais Fergusson se tenait toujours éloigné des corps savants, étant
de l'église militante et non bavardante; il trouvait le temps mieux
employé à chercher qu'à discuter, à découvrir qu'à discourir.
On raconte qu'un Anglais vint un jour à Genève avec l'intention de
visiter le lac; on le fit monter dans l'une de ces vieilles voitures
où l'on s'asseyait de côté comme dans les omnibus: or il advint que,
par hasard, notre Anglais fut placé de manière à présenter le dos au
lac; la voiture accomplit paisiblement son voyage circulaire, sans
qu'il songeât à se retourner une seule fois, et il revint à Londres,
enchanté du lac de Genève.
Le docteur Fergusson s'était retourné, lui, et plus d'une fois
pendant ses voyages, et si bien retourné qu'il avait beaucoup vu. En
cela, d'ailleurs, il obéissait à sa nature, et nous avons de bonnes
raisons de croire qu'il était un peu fataliste, mais d'un fatalisme
très orthodoxe, comptant sur lui, et même sur la Providence; `il se
disait poussé plutôt qu'attiré dans ses voyages, et parcourait le
monde, semblable à une locomotive, qui ne se dirige pas, mais que la
route dirige.
« Je ne poursuis pas mon chemin, disait-il souvent, c'est mon chemin
qui me poursuit. »
On ne s'étonnera donc pas du sang-froid avec lequel il accueillit
les applaudissements de la Société Royale; il était au-dessus de ces
misères, n'ayant pas d'orgueil et encore moins de vanité; il
trouvait toute simple la proposition qu'il avait adressée au
président sir Francis M ... et ne s'aperçut même pas de leffet
immense qu'elle produisit.
Après la séance, le docteur fut conduit au Traveller's club, dans
Pall Mall; un superbe festin s'y trouvait dressé à son intention;
la dimension des pièces servies fut en rapport avec l'importance du
personnage, et l'esturgeon qui figura dans ce splendide repas
n'avait pas trois pouces de moins en longueur que Samuel Fergusson
lui-même.
Des toasts nombreux furent portés avec les vins de France aux
célèbres voyageurs qui s'étaient illustrés sur la terre d'Afrique.
On but à leur santé ou à leur mémoire, et par ordre alphabétique, ce
qui est très anglais: à Abbadie, Adams, Adamson, Anderson, Arnaud,
Baikie, Baldwin, Barth, Batouda, Beke, Beltrame, du Berba, Bimbachi,
Bolognesi, Bolwik, Bolzoni, Bonnemain, Brisson, Browne, Bruce,
Brun-Rollet, Burchell, Burckhardt, Burton, Caillaud, Caillié,
Campbell, Chapman, Clapperton, Clot, Bey, Colomieu, Courval,
Cumming, Cuny, Debono, Decken, Denham, Desavanchers, Dicksen,
Dickson; Dochard, Duchaillu, Duncan, Durand, Duroulé, Duveyrier,
Erhardt, d'Escayrac de Lauture, Ferret, Fresnel, Galinier, Galton,
Geoffroy, Golberry, Hahn, Halm, Harnier, Hecquart, Heuglin,
Hornemann, Houghton, Imbert, Kaufmann, Knoblecher, Krapf, Kummer,
Lafargue, Laing, Lajaille, Lambert, Lamiral, Lamprière, John Lander,
Richard Lander, Lefebvre, Lejean, Levaillant, Livingstone,
Maccarthie, Maggiar, Maizan, Malzac, Moffat, Mollien, Monteiro,
Morrisson, Mungo-Park, Neimans, Overwev, Panet, Partarrieau, Pascal,
Pearse, Peddie, Peney, Petherick, Poncet, Prax, Raffenel, Rath,
Rebmann, Richardson, Riley, Ritchie, Rochet d'Héricourt, Rongâwi,
Roscher, Ruppel, Saugnier, Speke, Steidner, Thibaud, Thompson,
Thornton, Toole, Tousny, Trotter, Tuckey, Tyrwitt, Vaudey,
Veyssière, Vincent, Vinco, Vogel, Wahlberg, Warington, Washington,
Werne, Wild, et enfin au docteur Samuel Fergusson qui, par son
incroyable tentative, devait relier les travaux de ces voyageurs et
compléter la série des découvertes africaines.CHAPITRE II
Un article du Daily Telegraph.--Guerre de journaux savants.
Le lendemain, dans son numéro du 16 janvier, le Daily Telegraph
publiait un article ainsi conçu:
« L'Afrique va livrer enfin le secret de ses vastes solitudes; un
dipe moderne nous donnera le mot de cette énigme que les savants de
soixante siècles n'ont pu déchiffrer. Autrefois, rechercher les
sources du Nil, fontes Nili qurere, était regardé comme une
tentative insensée, une irréalisable chimère. »
« Le docteur Barth, en suivant jusqu'au Soudan la route tracée par
Denham et Clapperton; le docteur Livingstone, en multipliant ses
intrépides investigations depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu'au
bassin du Zambezi; les capitaines Burton et Speke, par la découverte
des Grands Lacs intérieurs, ont ouvert trois chemins à la
civilisation moderne; leur point d'intersection, où nul voyageur n'a
encore pu parvenir, est le cur même de l'Afrique. C'est là que
doivent tendre tous les efforts. »
« Or, les travaux de ces hardis pionniers de la science vont être
renoués par l'audacieuse tentative du docteur Samuel Fergusson, dont
nos lecteurs ont souvent apprécié les belles explorations. »
« Cet intrépide découvreur (discoverer) se propose de traverser en
ballon toute l'Afrique de l'est à l'ouest. Si nous sommes bien
informés, le point de départ de ce surprenant voyage serait l'île de
Zanzibar sur la côte orientale. Quant au point d'arrivée, à la
Providence seule il est réservé de le connaître. »
« La proposition de cette exploration scientifique a été faite hier
officiellement à la Société Royale de Géographie; une somme de deux
mille cinq cents livres est votée pour subvenir aux frais de
l'entreprise.
« Nous tiendrons nos lecteurs au courant de cette tentative, qui est
sans précédents dans les fastes géographiques. »
Comme on le pense, cet article eut un énorme retentissement; il
souleva d'abord les tempêtes de l'incrédulité, le docteur Fergusson
passa pour un être purement chimérique, de l'invention de M. Barnum,
qui, après avoir travaillé aux États-Unis, s'apprêtait à « faire »
les Iles Britanniques.
Une réponse plaisante parut à Genève dans le numéro de février des «
Bulletins de la Société Géographique », elle raillait
spirituellement la Société Royale de Londres, le Traveller's club et
l'esturgeon phénoménal.
Mais M. Petermann, dans ses « Mittheilungen, » publiés à Gotha,
réduisit au silence le plus absolu le journal de Genève. M.
Petermann connaissait personnellement le docteur Fergusson, et se
rendait garant de l'intrépidité de son audacieux ami
Bientôt d'ailleurs le doute ne fut plus possible; les préparatifs du
voyage se faisaient à Londres; les fabriques de Lyon avaient reçu
une commande importante de taffetas pour la construction de
l'aérostat; enfin le gouvernement britannique mettait à la
disposition du docteur le transport le Resolute, capitaine Pennet
Aussitôt mille encouragements se firent jour, mille félicitations
éclatèrent. Les détails de lentreprise parurent tout au long dans
les Bulletins de la Société Géographique de Paris; un article
remarquable fut imprimé dans les « Nouvelles Annales des voyages,
de la géographie, de l'histoire et de l'archéologie de M. V.-A.
Malte-Brun »; un travail minutieux publié dans « Zeitschrift für
Allgemeine Erdkunde, » par le docteur W. Koner, démontra
victorieusement la possibilité du voyage, ses chances de succès, la
nature des obstacles, les immenses avantages du mode de locomotion
par la voie aérienne; il blâma seulement le point de départ; il
indiquait plutôt Masuah, petit port de l'Abyssinie, doù James
Bruce, en 1768, s'était élancé à la recherche des sources du Nil.
D'ailleurs il admirait sans réserve cet esprit énergique du docteur
Fergusson, et ce cur couvert d'un triple airain qui concevait et
tentait un pareil voyage.
Le « North American Review » ne vit pas sans déplaisir une telle
gloire réservée à l'Angleterre; il tourna la proposition du docteur
en plaisanterie, et l'engagea à pousser jusqu'en Amérique, pendant
qu'il serait en si bon chemin.
Bref, sans compter les journaux du monde entier, il n'y eut pas de
recueil scientifique, depuis le ·« Journal des Missions évangéliques
» jusqu'à la « Revue algérienne et coloniale, » depuis les « Annales
de la propagation de la foi » jusqu'au « Church missionnary
intelligencer, » qui ne relatât le fait sous toutes ses formes.
Des paris considérables s'établirent à Londres et dans l'Angleterre,
1° sur l'existence réelle ou supposée du docteur Fergusson; 2° sur
le voyage lui-même, qui ne serait pas tenté suivant les uns, qui
serait entrepris suivant les autres; 3° sur la question de savoir
s'il réussirait ou s'il ne réussirait pas; 4° sur les probabilités
ou les improbabilités du retour du docteur Fergusson On engagea des
sommes énormes au livre des paris, comme s'il se fût agi des courses
d'Epsom.
Ainsi donc, croyants, incrédules, ignorants et savants, tous eurent
les yeux fixés sur le docteur; il devint le lion du jour sans se
douter qu'il portât une crinière. Il donna volontiers des
renseignements précis sur son expédition. Il fut aisément abordable
et l'homme le plus naturel du monde. Plus d'un aventurier hardi se
présenta, qui voulait partager la gloire et les dangers de sa
tentative; mais il refusa sans donner de raisons de son refus.
De nombreux inventeurs de mécanismes applicables à la direction des
ballons vinrent lui proposer leur système. Il n'en voulut accepter
aucun. A qui lui demanda s'il avait découvert quelque chose à cet
égard, il refusa constamment de s'expliquer, et s'occupa plus
activement que jamais des préparatifs de son voyage.CHAPITRE III
L'ami du docteur.--D'où datait leur amitié.--Dick Kennedy à
Londres.--Proposition inattendue, mais point rassurante.--Proverbe
peu consolant.--Quelques mots du martyrologe africain--Avantages
d'un aérostat.--Le secret du docteur Fergusson.
Le docteur Fergusson avait un ami. Non pas un autre lui-même, un
alter ego; l'amitié ne saurait exister entre deux êtres parfaitement
identiques.
Mais s'ils possédaient des qualités, des aptitudes, un tempérament
distincts, Dick Kennedy et Samuel Fergusson vivaient d'un seul et
même cur, et cela ne les gênait pas trop. Au contraire.
Ce Dick Kennedy était un Écossais dans toute l'acception du mot,
ouvert, résolu, entêté. Il habitait la petite ville de Leith, près
d'Édimbourg, une véritable banlieue de la « Vieille Enfumée »
[Sobriquet d'Édimbourg, Auld Reekie,]. C'était quelquefois un
pêcheur, mais partout et toujours un chasseur déterminé: rien de
moins étonnant de la part d'un enfant de la Calédonie, quelque peu
coureur des montagnes des Highlands On le citait comme un
merveilleux tireur à la carabine; non seulement il tranchait des
balles sur une lame de couteau, mais il les coupait en deux moitiés
si égales, qu'en les pesant ensuite on ne pouvait y trouver de
différence appréciable.
La physionomie de Kennedy rappelait beaucoup celle de Halbert
Glendinning, telle que l'a peinte Walter Scott dans « le Monastére
»; sa taille dépassait six pieds anglais [Environ cinq pieds huit
pouces.]; plein de grâce et d'aisance, il paraissait doué d'une
force herculéenne; une figure fortement hâlée par le soleil, des
yeux vifs et noirs, une hardiesse naturelle très décidée, enfin
quelque chose de bon et de solide dans toute sa personne prévenait
en faveur de l'Écossais.
La connaissance des deux amis se fit dans l'Inde, à l'époque où tous
deux appartenaient au même régiment; pendant que Dick chassait au
tigre et à l'éléphant, Samuel chassait à la plante et à l'insecte;
chacun pouvait se dire adroit dans sa partie, et plus d'une plante
rare devint la proie du docteur, qui valut à conquérir autant qu'une
paire de défenses en ivoire.
Ces deux jeunes gens n'eurent jamais l'occasion de se sauver la vie,
ni de se rendre un service quelconque. De là une amitié inaltérable.
La destinée les éloigna parfois, mais la sympathie les réunit
toujours.
Depuis leur rentrée en Angleterre, ils furent souvent séparés par
les lointaines expéditions du docteur; mais, de retour, celui-ci ne
manqua, jamais d'aller, non pas demander, mais donner quelques
semaines de lui-même à son ami l'Écossais.
Dick causait du passé, Samuel préparait l'avenir: l'un regardait en
avant, lautre en arrière. De là un esprit inquiet, celui de
Fergusson, une placidité parfaite, celle de Kennedy.
Après son voyage au Tibet, le docteur resta près de deux ans sans
parler d'explorations nouvelles; Dick supposa que ses instincts de
voyage, ses appétits d'aventures se calmaient Il en fut ravi Cela,
pensait-il, devait finir mal un jour ou l'autre; quelque habitude
que l'on ait des hommes, on ne voyage pas impunément au milieu des
anthropophages et des bêtes féroces; Kennedy engageait donc Samuel à
enrayer, ayant assez fait d'ailleurs pour la science, et trop pour
la gratitude humaine.
A cela, le docteur se contentait de ne rien répondre; il demeurait
pensif, puis il se livrait à de secrets calculs, passant ses nuits
dans des travaux de chiffres, expérimentant même des engins
singuliers dont personne ne pouvait se rendre compte. On sentait
qu'une grande pensée fermentait dans son cerveau.
« Qu'a-t-il pu ruminer ainsi?» se demanda Kennedy, quand son ami
l'eut quitté pour retourner à Londres, au mois de janvier.
Il l'apprit un matin par l'article du Daily Telegraph.
« Miséricorde! s'écria-t-il. Le fou! l'insensé traverser l'Afrique
en ballon! Il ne manquait plus que cela! Voilà donc ce qu'il
méditait depuis deux ans! »
A la place de tous ces points d'exclamation, mettez des coups de
poing solidement appliqués sur la tête, et vous aurez une idée de
l'exercice auquel se livrait le brave Dick en parlant ainsi.
Lorsque sa femme de confiance, la vieille Elspeth, voulut insinuer
que ce pourrait bien être une mystification:
« Allons donc! répondit-il, est-ce que je ne reconnais pas mon
homme?
Est-ce que ce n'est pas de lui? Voyager à travers les airs! Le
voilà jaloux des aigles maintenant! Non, certes, cela ne sera pas!
je saurai bien l'empêcher! Eh! si on le laissait faire, il
partirait un beau jour pour la lune! »
Le soir même, Kennedy, moitié inquiet, moitié exaspéré, prenait le
chemin de fer à General Railway station, et le lendemain il arrivait
à Londres.
Trois quarts d'heure après un cab le déposait à la petite maison du
docteur, Soho square, Greek street; il en franchit le perron, et
s'annonça en frappant à la porte cinq coups solidement appuyés.
Fergusson lui ouvrit en personne.
« Dick? fit-il sans trop d`étonnement.
--Dick lui-même, riposta Kennedy.
--Comment, mon cher Dick, toi à Londres, pendant les chasses d'hiver?
--Moi, à Londres.
--Et qu'y viens-tu faire?
--Empêcher une folie sans nom!
--Une folie? dit le docteur.
--Est-ce vrai ce que raconte ce journal, répondit Kennedy en tendant
le numéro du Daily Telegraph.
--Ah! c'est de cela que tu parles! Ces journaux sont bien
indiscrets! Mais asseois-toi donc, mon cher Dick.
--Je ne m'asseoirai pas. Tu as parfaitement l'intention
d'entreprendre ce voyage?
--Parfaitement; mes préparatifs vont bon train, et je...
--Où sont-ils que je les mette en pièces, tes préparatifs? Où
sont-ils que jen fasse des morceaux »
Le digne Écossais se mettait très sérieusement en colère.
« Du calme, mon cher Dick reprit le docteur. Je conçois ton
irritation.
Tu m'en veux de ce que je ne t'ai pas encore appris mes nouveaux
projets.
--Il appelle cela de nouveaux projets!
--J'ai été fort occupé, reprit Samuel sans admettre l'interruption,
j'ai eu fort à faire! Mais sois tranquille, je ne serais pas parti
sans t'écrire
--Eh! je me moque bien.
--Parce que j'ai l'intention de t'emmener avec moi. »
L'Écossais fit un bond qu'un chamois n'eût pas désavoué.
« Ah ca! dit-il, tu veux donc que l'on nous renferme tous les deux
à lhôpital de Betlehem! [Hôpital de fous à Londres.]
--J'ai positivement compté sur toi, mon cher Dick, et je t'ai choisi
à lexclusion de bien d'autres. »
Kennedy demeurait en pleine stupéfaction.
« Quand tu m'auras écouté pendant dix minutes, répondit
tranquillement le docteur, tu me remercieras
--Tu parles sérieusement?
--Très sérieusement.
--Et si je refuse de taccompagner?
--Tu ne refuseras pas.
--Mais enfin, si je refuse?
--Je partirai seul.
--Asseyons-nous, dit le chasseur, et parlons sans passion. Du moment
que tu ne plaisantes pas, cela vaut la peine que l'on discute.
--Discutons en déjeunant, si tu n'y vois pas d'obstacle, mon cher
Dick. »
Les deux amis se placèrent l'un en face de l'autre devant une petite
table, entre une pile de sandwichs et une théière énorme
« Mon cher Samuel, dit le chasseur, ton projet est insensé! il est
impossible! il ne ressemble à rien de sérieux ni de praticable!
--C'est ce que nous verrons bien après avoir essayé.
--Mais ce que précisément il ne faut pas faire, c'est d'essayer.
--Pourquoi cela, s'il te plaît?
--Et les dangers, et les obstacles de toute nature!
--Les obstacles, répondit sérieusement Fergusson, sont inventés pour
être vaincus; quant aux dangers, qui peut se flatter de les fuir?
Tout est danger dans la vie; il peut être très dangereux de
s'asseoir devant sa table ou de mettre son chapeau sur sa tête; il
faut d'ailleurs considérer ce qui doit arriver comme arrivé déjà, et
ne voir que le présent dans l'avenir, car l'avenir n'est qu'un
présent un peu plus éloigné.
--Que cela! fit Kennedy en levant les épaules. Tu es toujours
fataliste!
--Toujours, mais dans le bon sens du mot. Ne nous préoccupons donc
pas de ce que le sort nous réserve et n'oublions jamais notre bon
proverbe d'Angleterre:
« L'homme né pour être pendu ne sera jamais noyé! »
Il n'y avait rien à répondre, ce qui n'empêcha pas Kennedy de
reprendre une série d'arguments faciles à imaginer, mais trop longs
à rapporter ici
« Mais enfin, dit-il après une heure de discussion, si tu veux
absolument traverser l'Afrique, si cela est nécessaire à ton
bonheur, pourquoi ne pas prendre les routes ordinaires?
--Pourquoi? répondit le docteur en s'animant; parce que jusqu'ici
toutes les tentatives ont échoué! Parce que depuis Mungo-Park
assassiné sur le Niger jusqu'à Yogel disparu dans le Wadaï, depuis
Oudney mort à Murmur, Clapperton mort à Sackatou, jusqu'au Français
Maizan coupé en morceaux, depuis le major Laing tué par les Touaregs
jusqu'à Roscher de Hambourg massacré au commencement de 1860, de
nombreuses victimes ont été inscrites au martyrologe africain!
Parce que lutter contre les éléments, contre la faim, la soif, la
fièvre, contre les animaux féroces et contre des peuplades plus
féroces encore, est impossible! Parce que ce qui ne peut être fait
d'une façon doit être entrepris d'une autre! Enfin parce que, là où
l'on ne peut passer au milieu, il faut passer à côté ou passer
dessus!
--S'il ne s'agissait que de passer dessus! répliqua Kennedy; mais
passer par-dessus!
--Eh bien, reprit le docteur avec le plus grand sang-froid du monde,
qu'ai-je à redouter! Tu admettras bien que j'ai pris mes
précautions de manière à ne pas craindre une chute de mon ballon; si
donc il vient à me faire défaut, je me retrouverai sur terre dans
les conditions normales des explorateurs; mais mon ballon ne me
manquera pas, il n'y faut pas compter.
---Il faut y compter, au contraire.
--Non pas, mon cher Dick. J'entends bien ne pas m'en séparer avant
mon arrivée à la côte occidentale d'Afrique. Avec lui, tout est
possible; sans lui, je retombe dans les dangers et les obstacles
naturels d'une pareille expédition; avec lui, ni la chaleur, ni les
torrents, ni les tempêtes, ni le simoun, ni les climats insalubres,
ni les animaux sauvages, ni les hommes ne sont à craindre! Si j'ai
trop chaud, je monte, si j'ai froid, je descends; une montagne, je
la dépasse; un précipice, je le franchis; un fleuve, je le traverse;
un orage, je le domine; un torrent, je le rase comme un oiseau! Je
marche sans fatigue, je m'arrête sans avoir besoin de repos! Je
plane sur les cités nouvelles! Je vole avec la rapidité de
l'ouragan tantôt au plus haut des airs, tantôt à cent pieds du sol,
et la carte africaine se déroule sous mes yeux dans le grand atlas
du monde! »
Le brave Kennedy commençait à se sentir ému, et cependant le
spectacle évoqué devant ses yeux lui donnait le vertige. Il
contemplait Samuel avec admiration, mais avec crainte aussi; il se
sentait déjà balancé dans l'espace.
« Voyons, fit-il, voyons un peu, mon cher Samuel, tu as donc trouvé
le moyen de diriger les ballons?
--Pas le moins du monde. C'est une utopie.
--Mais alors tu iras
--Où voudra la Providence; mais cependant de l'est à l'ouest.
--Pourquoi cela?
--Parce que je compte me servir des vents alizés, dont la direction
est constante.
--Oh! vraiment! fit Kennedy en réfléchissant: les vents alizés....
certainement... on peut à la rigueur... il y a quelque chose...
--S'il y a quelque chose! non, mon brave ami, il y a tout. Le
gouvernement anglais a mis un transport à ma disposition; il a été
convenu également que trois ou quatre navires iraient croiser sur la
côte occidentale vers l'époque présumée de mon arrivée. Dans trois
mois au plus, je serai à Zanzibar, où j'opérerai le gonflement de
mon ballon, et de là nous nous élancerons
--Nous! fit Dick.
--Aurais-tu encore l'apparence d'une objection à me faire? Parle,
ami Kennedy.
--Une objection! j'en aurais mille; mais, entre autres, dis-moi: si
tu comptes voir le pays, si tu comptes monter et descendre à ta
volonté, tu ne le pourras faire sans perdre ton gaz; il n'y a pas eu
jusqu'ici d'autres moyens de procéder, et c'est ce qui a toujours
empêché les longues pérégrinations dans l'atmosphère.
--Mon cher Dick, je ne te dirai qu'une seule chose: je ne perdrai
pas un atome de gaz, pas une molécule.
--Et tu descendras à volonté
--Je descendrai à volonté.
--Et comment feras-tu?
--Ceci est mon secret, ami Dick. Aie confiance, et que ma devise
soit la tienne: « Excelcior! »
--Va pour « Excelsior! » répondit le chasseur, qui ne savait pas un
mot de latin.
Mais il était bien décidé à s'opposer, par tous les moyens
possibles, au départ de son ami Il fit donc mine d'être de son avis
et se contenta d'observer. Quant à Samuel, il alla surveiller ses
apprêts.CHAPITRE IV
Explorations africaines.
La ligne aérienne que le docteur Fergusson comptait suivre n'avait
pas été choisie au hasard; son point de départ fut sérieusement
étudié, et ce ne fut pas sans raison qu'il résolut de s'élever de
l'île de Zanzibar. Cette île, située près de la côte orientale
d'Afrique, se trouve par 6° de latitude australe, cest-à-dire à
quatre cent trente milles géographiques au-dessous de l'équateur.
De cette île venait de partir la dernière expédition envoyée par les
Grands Lacs à la découverte des sources du Nil.
Mais il est bon dindiquer quelles explorations le docteur Fergusson
espérait rattacher entre elles. Il y en a deux principales: celle du
docteur Barth en 1849, celle des lieutenants Bnrton et Speke en
1858.
Le docteur Barth est un Hambourgeois qui obtint pour son compatriote
Overweg et pour lui la permission de se joindre à l'expédition de
l'Anglais Richardson; celui-ci était chargé d'une mission dans le
Soudan.
Ce vaste pays est situé entre 15° et 10° de latitude nord,
c'est-à-dire que, pour y parvenir, il faut s'avancer de plus de
quinze cent milles [Six cent vingt-cinq lieues.] dans l'intérieur de
l'Afrique.
Jusque-là, cette contrée n'était connue que par le voyage de Denham,
de Clapperton et d'Ouduey, de 1822 à 1824. Richardson, Barth et
Overweg, jaloux de pousser plus loin leurs investigations, arrivent
à Tunis et à Tripoli, comme leurs devanciers, et parviennent à
Mourzouk, capitale du Fezzan.
Ils abandonnent alors la ligne perpendiculaire et font un crochet
dans l'ouest vers Ghât, guidés, non sans difficultés, par les
Touaregs. Après mille scènes de pillage, de vexations, d'attaques à
main armée, leur caravane arrive en octobre dans le vaste oasis de
l'Asben. Le docteur Barth se détache de ses compagnons, fait une
excursion à la ville d'Agbadès, et rejoint l'expédition, qui se
remet en marche le 12 décembre. Elle arrive dans la province du
Damerghou; là, les trois voyageurs se séparent, et Barth prend la
route de Kano, où il parvient à force de patience et en payant des
tributs considérables.
Malgré une fièvre intense, il quitte cette ville le 7 mars, suivi
d'un seul domestique. Le principal but de son voyage est de
reconnaître le lac Tchad, dont il est encore séparé par trois cent
cinquante milles. Il savance donc vers l'est et atteint la ville de
Zouricolo, dans le Bornou, qui est le noyau du grand empire central
de l'Afrique. Là il apprend la mort de Richardson, tué par la
fatigue et les privations. Il arrive à Kouka, capitale du Bornou,
sur les bords du lac. Enfin, au bout de trois semaines, le 14 avril,
douze mois et demi après avoir quitté Tripoli, il atteint la ville
de Ngornou.
Nous le retrouvons partant le 29 mars 1851, avec Overweg, pour
visiter le royaume d'Adamaoua, au sud du lac; il parvient jusqu'à la
ville d'Yola, un peu au-dessous du 9° degré de latitude nord. C'est
la limite extrême atteinte au sud par ce hardi voyageur.
Il revient au mois d'août à Kouka, de là parcourt successivement le
Mandara, le Barghimi, le Kanem, et atteint comme limite extrême dans
l'est la ville de Masena, située par 17° 20' de longitude ouest [Il
s'agit du méridien anglais, qui passe par l'observatoire de
Greenwich.].
Le 25 novembre 1852, après la mort d'Overweg, son dernier compagnon,
il s'enfonce dans l'ouest, visite Sockoto, traverse le Niger, et
arrive enfin à Tombouctou, oh il doit languir huit longs mois, au
milieu des vexations du cheik, des mauvais traitements et de la
misère. Mais la présence d'un chrétien dans la ville ne peut être
plus longtemps tolérée; les Foullannes menacent de l'assiéger. Le
docteur la quitte donc le 17 mars 1854, se réfugie sur la frontière,
où il demeure trente trois jours dans le dénûment le plus complet,
revient à Kano en novembre, rentre à Kouka, d'où il reprend la route
de Denham, après quatre mois d'attente; il revoit Tripoli vers la
fin d'août 1855, et rentre à Londres le 6 septembre, seul de ses
compagnons.
Voilà ce que fut ce hardi voyage de Barth.
Le docteur Fergusson nota soigneusement qu'il s'était arrêté à 4° de
latitude nord et à 17° de longitude ouest.
Voyons maintenant ce que firent les lieutenants Burton et Speke dans
l'Afrique orientale.
Les diverses expéditions qui remontèrent le Nil ne purent jamais
parvenir aux sources mystérieuses de ce fleuve. D'après la relation
du médecin allemand Ferdinand Werne, l'expédition tentée en 1840,
sous les auspices de Mehemet-Ali, s'arrêta à Gondokoro, entre les 4°
et 5° parallèles nord.
En 1855, Brun-Rollet, un Savoisien, nommé consul de Sardaigne dans
le Soudan oriental, en remplacement de Vaudey, mort à la peine,
partit de Karthoum, et sous le nom de marchand Yacoub, trafiquant de
gomme et d'ivoire, il parvint à Belenia, au-delà du 4e degré, et
retourna malade à Karthoum, où il mourut en 1837.
Ni le docteur Peney, chef du service médical égyptien, qui sur un
petit steamer atteignit un degré au-dessous de Gondokoro, et revint
mourir d'épuisement à Karthoum,--ni le Venitien Miani, qui,
contournant les cataractes situées au-dessous de Gondokoro,
atteignit le 2e parallèle,--ni le négociant maltais Andrea Debono,
qui poussa plus loin encore son excursion sur le Nil--ne purent
franchir l'infranchissable limite.
En 1859, M. Guillaume Lejean, chargé d'une mission par le
gouvernement français, se rendit à Karthoum par la mer Rouge,
s'embarqua sur le Nil avec vingt et un hommes d'équipage et vingt
soldats; mais il ne put dépasser Gondokoro, et courut les plus
grands dangers au milieu des nègres en pleine révolte. L'expédition
dirigée par M. d'Escayrac de Lauture tenta également d'arriver aux
fameuses sources.
Mais ce terme fatal arrêta toujours les voyageurs; les envoyés de
Néron avaient atteint autrefois le 9e degré de latitude; on ne gagna
donc en dix huit siècles que 5 ou 6 degrés, soit de trois cents à
trois cent soixante milles géographiques.
Plusieurs voyageurs tentèrent de parvenir aux sources du Nil, en
prenant un point de départ sur la côte orientale de l'Afrique.
De 1768 à 1772, l'Écossais Bruce partit de Masuah, port de
lAbyssinie, parcourut le Tigré, visita les ruines d'Axum, vit les
sources du Nil où elles n'étaient pas, et n'obtint aucun résultat
sérieux.
En 1844, le docteur Krapf, missionnaire anglican, fondait un
établissement à Monbaz sur la côte de Zanguebar, et découvrait, en
compagnie du révérend Rebmann, deux montagnes à trois cents milles
de la côte; ce sont les monts Kilimandjaro et Kenia, que MM. de
Heuglin et Thornton viennent de gravir en partie.
En 1845, le Français Maizan débarquait seul à Bagamayo, en face de
Zanzibar, et parvenait à Deje-la-Mhora, où le chef le faisait périr
dans de cruels supplices.
En 1859, au mois d'août, le jeune voyageur Roscher, de Hambourg
parti avec une caravane de marchands arabes, atteignait le lac
Nyassa, où il fut assassiné pendant son sommeil.
Enfin, en 1857, les lieutenants Burton et Speke, tous deux officiers
à l'armée du Bengale, furent envoyés par la Société de Géographie de
Lon-dres pour explorer les Grands Lacs africains; le 17 juin ils
quittèrent Zanzibar et s'enfoncèrent directement dans l'ouest.
Après quatre mois de souffrances inouïes, leurs bagages pillés,
leurs porteurs assommés, ils arrivèrent à Kazeh, centre de réunion
des trafiquants et des caravanes; ils étaient en pleine terre de la
Lune; là ils recueillirent des documents précieux sur les murs, le
gouvernement, la religion, la faune et la flore du pays; puis ils se
dirigèrent vers le premier des Grands Lacs, le Tanganayika situé
entre 3° et 8° de latitude australe; ils y parvinrent le 14 février
1858, et visitèrent les diverses peuplades des rives, pour la
plupart cannibales.
Ils repartirent le 26 mai, et rentrèrent à Kazeh le 20 juin. Là,
Burton épuisé resta plusieurs mois malade; pendant ce temps, Speke
fit au nord une pointe de plus de trois cents milles, jusqu'au lac
Oukérooué, qu'il aperçut le 3 août; mais il n'en put voir que
l'ouverture par 2° 30' de latitude.
Il était de retour à Kazeh le 25 août, et reprenait avec Burton le
chemin de Zanzibar, qu'ils revirent au mois de mars de l'année
suivante. Ces deux hardis explorateurs revinrent alors en
Angleterre, et la Société de Géographie de Paris leur décerna son
prix annuel.
Le docteur Fergusson remarqua avec soin qu'ils n'avaient franchi ni
le 2e degré de latitude australe, ni le 29e degré de longitude est.
Il s'agissait donc de réunir les explorations de Burton et Speke à
celles du docteur Barth; c'était s'engager à franchir une étendue de
pays de plus de douze degrés.CHAPITRE V
Rêves de Kennedy.--Articles et pronoms au pluriel.--Insinuations de
Dick.--Promenade sur la carte dAfrique--Ce qui reste entre les
deux pointes du compas.--Expéditions actuelles.--Speke et
Grant.--Krapf, de Decken, de Heuglin.
Le docteur Fergusson pressait activement les préparatifs de son
départ; il dirigeait lui-même la construction de son aérostat,
suivant certaines modifications sur lesquelles il gardait un silence
absolu.
Depuis longtemps déjà, il s'était appliqué à l'étude de la langue
arabe et de divers idiomes mandingues; grâce à ses dispositions de
polyglotte, il fit de rapides progrès.
En attendant, son ami le chasseur ne le quittait pas d'une semelle;
il craignait sans doute que le docteur ne prît son vol sans rien
dire; il lui tenait encore à ce sujet les discours les plus
persuasifs, qui ne persuadaient pas Samuel Fergusson, et s'échappait
en supplications pathétiques, dont celui-ci se montrait peu touché
Dick le sentait glisser entre ses doigts.
Le pauvre Écossais était réellement à plaindre; il ne considérait
plus la voûte azurée sans de sombres terreurs; il éprouvait, en
dormant, des balancements vertigineux, et chaque nuit il se sentait
choir d'incommensurables hauteurs.
Nous devons ajouter que, pendant ces terribles cauchemars, il tomba
de son lit une fois ou deux. Son premier soin fut de montrer à
Fergusson une forte contusion qu'il se fit à la tête.
« Et pourtant, ajouta-t-il avec bonhomie, trois pieds de hauteur!
pas plus! et une bosse pareille! Juge donc! »
Cette insinuation, pleine de mélancolie, n'émût pas le docteur.
« Nous ne tomberons pas, fit-il.
--Mais enfin, si nous tombons?
--Nous ne tomberons pas. »
Ce fut net, et Kennedy n'eut rien à répondre.
Ce qui exaspérait particulièrement Dick, c'est que le docteur
semblait faire une abnégation parfaite de sa personnalité, à lui
Kennedy; il le considérait comme irrévocablement destiné à devenir
son compagnon aérien. Cela n'était plus l'objet d'un doute Samuel
faisait un intolérable abus du pronom pluriel de la première
personne.
« Nous » avançons..., « nous » serons prêts le..., « nous »
partirons le...
Et de l'adjectif possessif au singulier:
« Notre » ballon..., « notre » nacelle..., « notre » exploration...
Et du pluriel donc!
« Nos » préparatifs..., « nos » découvertes .., « nos »
ascensions...
Dick en frissonnait, quoique décidé à ne point partir; mais il ne
voulait pas trop contrarier son ami. Avouons même que, sans s'en
rendre bien compte, il avait fait venir tout doucement d'Édimbourg
quelques vêtements assortis et ses meilleurs fusils de chasse.
Un jour, après avoir reconnu qu'avec un bonheur insolent, on pouvait
avoir une chance sur mille de réussir, il feignit de se rendre aux
désirs du docteur; mais, pour reculer le voyage, il entama la série
des échappatoires les plus variées. Il se rejeta sur l'utilité de
l'expédition et sur son opportunité. Cette découverte des sources du
Nil était-elle vraiment nécessaire?... Aurait-on réellement
travaillé pour le bonheur de l'humanité?... Quand, au bout du
compte, les peuplades de l'Afrique seraient civilisées, en
seraient-elles plus heureuses?... Était-on certain, d'ailleurs, que
la civilisation ne fût pas plutôt là qu'en Europe--Peut-être.--
Et d'abord ne pouvait-on attendre encore?... La traversée de
l'Afrique serait certainement faite un jour, et d'une façon moins
hasardeuse... Dans un mois, dans dix mois, avant un an, quelque
explorateur arriverait sans doute...
Ces insinuations produisaient un effet tout contraire à leur but, et
le docteur frémissait d'impatience.
« Veux-tu donc, malheureux Dick, veux-tu donc, faux ami, que cette
gloire profite à un autre? Faut-il donc mentir à mon passé?
reculer devant des obstacles qui ne sont pas sérieux? reconnaître
par de lâches hésitations ce qu'ont fait pour moi, et le
gouvernement anglais, et la Société Royale de Londres?
--Mais..., reprit Kennedy, qui avait une grande habitude de cette
conjonction.
--Mais, fit le docteur, ne sais-tu pas que mon voyage doit concourir
au succès des entreprises actuelles Ignores-tu que de nouveaux
explorateurs s'avancent vers le centre de l'Afrique
--Cependant...
--Écoute-moi bien, Dick, et jette les yeux sur cette carte. »
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