assister à une pareille opération. --Quand on est simple spectateur, disait-il, l'imagination, vous savez, se frappe! Et puis, j'ai le système nerveux tellement... --Ah! bah! interrompit Canivet, vous me paraissez, au contraire, porté à l'apoplexie. Et, d'ailleurs, cela ne m'étonne pas, car vous autres, messieurs les pharmaciens, vous êtes continuellement fourrés dans votre cuisine, ce qui doit finir par altérer votre tempérament. Regardez-moi plutôt: tous les jours je me lève à quatre heures, je fais ma barbe à l'eau froide (je n'ai jamais froid), et je ne porte pas de flanelle, je n'attrape aucun rhume, le coffre est bon! Je vis tantôt d'une manière, tantôt d'une autre, en philosophe, au hasard de la fourchette. C'est pourquoi je ne suis point délicat comme vous, et il m'est aussi parfaitement égal de découper un chrétien que la première volaille venue. Après ça, direz-vous, l'habitude... l'habitude!... Alors, sans aucun égard pour Hippolyte qui suait d'angoisses entre ses draps, ces messieurs engagèrent une conversation, où l'apothicaire compara le sang-froid d'un chirurgien à celui d'un général; et ce rapprochement fut agréable à Canivet, qui se répandit en paroles sur les exigences de son art. Il le considérait comme un sacerdoce, bien que les officiers de santé le déshonorassent. Enfin, revenant au malade, il examina les bandes apportées par Homais, les mêmes qui avaient comparu lors du pied-bot, et demanda quelqu'un pour lui tenir le membre. On envoya chercher Lestiboudois, et M. Canivet, ayant retroussé ses manches, passa dans la salle de billard, tandis que l'apothicaire restait avec Artémise et l'aubergiste, plus pâles toutes les deux que leur tablier, et l'oreille tendue contre la porte. Bovary, pendant ce temps-là, n'osait bouger de sa maison. Il se tenait en bas, dans la salle, assis au coin de la cheminée sans feu, le menton sur sa poitrine, les mains jointes, les yeux fixes. Quelle mésaventure! pensait-il, quel désappointement! Il avait pris pourtant toutes les précautions imaginables. La fatalité s'en était mêlée. N'importe! si Hippolyte plus tard venait à mourir, c'est lui qui l'aurait assassiné! Et puis, quelle raison donnerait-il dans les visites quand on l'interrogerait? Peut-être, cependant, s'était-il trompé en quelque chose? Il cherchait, ne trouvait pas. Mais les plus fameux chirurgiens se trompaient bien. Voilà ce qu'on ne voudrait jamais croire. On allait rire, au contraire, clabauder! Cela se répandrait jusqu'à Forges! jusqu'à Neufchâtel! jusqu'à Rouen! partout! Qui sait si des confrères n'écriraient pas contre lui? une polémique s'ensuivrait! il faudrait répondre dans les journaux. Hippolyte même pouvait lui faire un procès. Il se voyait déshonoré, ruiné, perdu! Et son imagination, assaillie par une multitude d'hypothèses, ballottait au milieu d'elles comme un tonneau vide emporté à la mer et qui roule sur les flots. Emma, en face de lui, le regardait. Elle ne partageait pas son humiliation; elle en éprouvait une autre. C'était de s'être imaginé qu'un pareil homme pût valoir quelque chose, comme si vingt fois déjà elle n'avait pas suffisamment aperçu sa médiocrité. Charles se promenait de long en large dans la chambre. Ses bottes craquaient sur le parquet. --Assieds-toi, dit-elle, tu m'agaces! Il se rassit. Comment donc avait-elle fait (elle qui était si intelligente!) pour se méprendre encore une fois? Du reste, par quelle déplorable manie avoir ainsi abîmé son existence en sacrifices continuels! Elle se rappela tous ses instincts de luxe, toutes les privations de son âme, les bassesses du mariage, du ménage, ses rêves tombant dans la boue comme des hirondelles blessées, tout ce qu'elle avait désiré, tout ce qu'elle s'était refusé, tout ce qu'elle aurait pu avoir! et pourquoi? pourquoi? Au milieu du silence qui emplissait le village, un cri déchirant traversa l'air. Bovary devint pâle à s'évanouir. Elle fronça les sourcils d'un geste nerveux, puis continua: C'était pour lui cependant, pour cet être! pour cet homme! qui ne comprenait rien, qui ne sentait rien. Car il était là, tout tranquillement, et sans même se douter que le ridicule de son nom allait désormais la salir comme lui. Et elle avait fait des efforts pour l'aimer, et elle s'était repentie en pleurant d'avoir cédé à un autre! --Mais c'était peut-être un valgus! exclama soudain Bovary, qui méditait. Au choc imprévu de cette phrase, tombant sur sa pensée comme une balle de plomb dans un plat d'argent, Emma tressaillant leva la tête pour deviner ce qu'il voulait dire;--et ils se regardèrent silencieusement, presque ébahis de se voir, tant ils étaient par leur conscience éloignés l'un de l'autre. Charles la considérait avec le regard trouble d'un homme ivre, tout en écoutant, immobile, les derniers cris de l'amputé qui se suivaient en modulations traînantes, coupées de saccades aiguës, comme le hurlement lointain de quelque bête qu'on égorge. Emma mordait ses lèvres blêmes; et, roulant entre ses doigts un des brins du polypier qu'elle avait cassé, elle fixait sur Charles la pointe ardente de ses prunelles, comme deux flèches de feu prêtes à partir. Tout en lui l'irritait maintenant, sa figure, son costume, ce qu'il ne disait pas, sa personne entière, son existence enfin. Elle se repentait comme d'un crime de sa vertu passée, et ce qui en restait encore s'écroulait sous les coups furieux de son orgueil. Elle se délectait dans toutes les ironies mauvaises de l'adultère triomphant. Le souvenir de son amant revenait à elle avec des attractions vertigineuses; elle y jetait son âme, emportée vers cette image par un enthousiasme nouveau; et Charles lui semblait aussi détaché de sa vie, aussi absent pour toujours, aussi impossible et anéanti que s'il allait mourir et qu'il eût agonisé sous ses yeux. Mais il se fit un bruit de pas sur le trottoir. Charles regarda; et à travers la jalousie baissée, il aperçut au bord des halles, en plein soleil, le docteur Canivet qui s'essuyait le front avec son foulard. Homais, derrière lui, portait à la main une grande boîte rouge, et ils se dirigeaient tous les deux du côté de la pharmacie. Alors, par tendresse subite et découragement, Charles se tourna vers sa femme en lui disant: --Embrasse-moi donc, ma bonne! --Laisse-moi! fit-elle toute rouge de colère. --Qu'as-tu? qu'as-tu? répétait-il stupéfait. Calme-toi! reprends-toi! Tu sais bien que je t'aime! viens! --Assez! s'écria-t-elle d'un air terrible. Et s'échappant de la salle, Emma ferma la porte si fort, que le baromètre bondit de la muraille et s'écrasa par terre. Charles s'affaissa dans son fauteuil, bouleversé, cherchant ce qu'elle pouvait avoir, imaginant une maladie nerveuse, pleurant, et sentant vaguement circuler autour de lui quelque chose de funeste et d'incompréhensible. Quand Rodolphe, le soir, arriva dans le jardin, il trouva sa maîtresse qui l'attendait au bas du perron, sur la première marche. Ils s'étreignirent, et toute leur rancune se fondit comme une neige sous la chaleur de ce baiser. XII Ils recommencèrent à s'aimer. Souvent même, au milieu de la journée. Emma lui écrivait tout à coup; puis, à travers les carreaux, faisait un signe à Justin, qui, dénouant vite sa serpillière, s'envolait à la Huchette. Rodolphe arrivait; c'était pour lui dire qu'elle s'ennuyait, que son mari était odieux et son existence affreuse! --Est-ce que j'y peux quelque chose? s'écria-t-il un jour, impatienté. --Ah! si tu voulais?... Elle était assise par terre, entre ses genoux, les bandeaux dénoués, le regard perdu. --Quoi donc? fit Rodolphe. Elle soupira: --Nous irions vivre ailleurs... quelque part... --Tu es folle, vraiment! dit-il en riant. Est-ce possible? Elle revint là-dessus; il eut l'air de ne pas comprendre et détourna la conversation. Ce qu'il ne comprenait pas, c'était tout ce trouble dans une chose aussi simple que l'amour. Elle avait un motif, une raison et comme un auxiliaire à son attachement. Cette tendresse, en effet, chaque jour s'accroissait davantage sous la répulsion du mari, et plus elle se livrait à l'un, plus elle exécrait l'autre; jamais Charles ne lui paraissait aussi désagréable, avoir les doigts aussi carrés, l'esprit aussi lourd, les façons si communes qu'après ses rendez-vous avec Rodolphe, quand ils se trouvaient ensemble. Alors, tout en faisant l'épouse et la vertueuse, elle s'enflammait à l'idée de cette tête dont les cheveux noirs se tournaient en une boucle vers le front hâlé, de cette taille à la fois si robuste et si élégante, de cet homme enfin qui possédait tant d'expérience dans la raison, tant d'emportement dans le désir! C'était pour lui qu'elle se limait les ongles avec un soin de ciseleur, et qu'il n'y avait jamais assez de cold-cream sur sa peau, ni de patchouli dans ses mouchoirs. Elle se chargeait de bracelets, de bagues, de colliers. Quand il devait venir, elle emplissait de roses ses deux grands vases de verre bleu, et disposait son appartement et sa personne comme une courtisane qui attend un prince. Il fallait que la domestique fût sans cesse à blanchir du linge, et de toute la journée Félicité ne bougeait de la cuisine, où le petit Justin, qui souvent lui tenait compagnie, la regardait travailler. Le coude sur la longue planche où elle repassait, il considérait avidement toutes ces affaires de femme étalées autour de lui, les jupons de basin, les fichus, les collerettes, et les pantalons à coulisse, vastes de hanches et qui se rétrécissaient par le bas. --A quoi cela sert-il? demandait le jeune garçon en passant sa main sur la crinoline ou les agrafes. --Tu n'as donc jamais rien vu? répondait en riant Félicité, comme si ta patronne, Mme Homais, n'en portait pas de pareilles. --Ah bien, oui! Mme Homais! Et il ajoutait d'un ton méditatif: Est-ce que c'est une dame comme Madame? Mais Félicité s'impatientait de le voir tourner ainsi tout autour d'elle. Elle avait six ans de plus, et Théodore, le domestique de M. Guillaumin, commençait à lui faire la cour. --Laisse-moi tranquille! disait-elle en déplaçant son pot d'empois. Va-t'en plutôt piler des amandes; tu es toujours à fourrager du côté des femmes; attends pour te mêler de ça, méchant mioche, que tu aies de la barbe au menton. --Allons, ne vous fâchez pas, je m'en vais vous faire ses bottines. Et aussitôt il atteignait sur le chambranle les chaussures d'Emma, tout empâtées de crotte,--la crotte des rendez-vous,--qui se détachait en poudre sous ses doigts, et qu'il regardait monter doucement dans un rayon de soleil. --Comme tu as peur de les abîmer! disait la cuisinière, qui n'y mettait pas tant de façons quand elle les nettoyait elle-même, parce que Madame, dès que l'étoffe n'était plus fraîche, les lui abandonnait. Emma en avait une quantité dans son armoire, et qu'elle gaspillait à mesure, sans que jamais Charles se permît la moindre observation. C'est ainsi qu'il déboursa trois cents francs pour une jambe de bois dont elle jugea convenable de faire cadeau à Hippolyte. Le pilon en était garni de liège, et il y avait des articulations à ressort, une mécanique compliquée recouverte d'un pantalon noir, que terminait une botte vernie. Mais Hippolyte, n'osant à tous les jours se servir d'une si belle jambe, supplia Mme Bovary de lui en procurer une autre, plus commode. Le médecin, bien entendu, fit encore les frais de cette acquisition. Donc, le garçon d'écurie peu à peu recommença son métier. On le voyait comme autrefois parcourir le village, et quand Charles entendait de loin, sur les pavés, le bruit sec de son bâton, il prenait bien vite une autre route. C'était M. L'Heureux, le marchand, qui s'était chargé de la commande; cela lui fournit l'occasion de fréquenter Emma. Il causait avec elle des nouveaux déballages de Paris, de mille curiosités féminines, se montrait fort complaisant, et jamais ne réclamait d'argent. Emma s'abandonnait à cette facilité de satisfaire tous ses caprices. Ainsi elle voulut avoir, pour la donner à Rodolphe, une fort belle cravache qui se trouvait à Rouen dans un magasin de parapluies. M. L'Heureux, la semaine d'après, la lui posa sur sa table. Mais, le lendemain, il se présenta chez elle, avec une facture de deux cent soixante-dix francs, sans compter les centimes. Emma fut très embarrassée: tous les tiroirs du secrétaire étaient vides; on devait plus de quinze jours à Lestiboudois, deux trimestres à la servante, quantité d'autres choses encore, et Bovary attendait impatiemment l'envoi de M. Derozerais, qui avait coutume, chaque année, de payer vers la Saint-Pierre. Elle réussit d'abord à éconduire L'Heureux; enfin il perdit patience: on le poursuivait; ses capitaux étaient absents; et s'il ne rentrait dans quelques-uns, il serait forcé de lui reprendre toutes les marchandises qu'elle avait. --Eh! reprenez-les! dit Emma. --Oh! c'est pour rire! répliqua-t-il. Seulement je ne regrette que la cravache. Ma foi! Je la redemanderai à Monsieur. --Non! non! fit-elle. --Ah! je te tiens, pensa L'Heureux. Et, sûr de sa découverte, il sortit en répétant à demi-voix et avec son petit sifflement habituel: --Soit! nous verrons! nous verrons! Elle rêvait comment se tirer de là, quand la cuisinière, entrant, déposa sur la cheminée un petit rouleau de papier bleu de la part de M. Derozerais. Emma sauta dessus, l'ouvrit. Il y avait quinze napoléons. C'était le compte. Elle entendit Charles dans l'escalier; elle jeta l'or au fond de son tiroir et prit la clef. Trois jours après, L'Heureux reparut. --J'ai un arrangement à vous proposer, dit-il; si, au lieu de la somme convenue, vous vouliez prendre... --La voilà! fit-elle en lui plaçant dans la main quatorze napoléons. Le marchand fut stupéfait. Alors pour dissimuler son désappointement, il se répandit en excuses et en offres de service, qu'Emma refusa toutes; puis elle resta quelques minutes palpant dans la poche de son tablier les deux pièces de cent sous qu'il lui avait rendues. Elle se promettait d'économiser, afin de rendre plus tard... --Ah bah! songea-t-elle, Charles n'y pensera plus. Outre la cravache à pommeau de vermeil, Rodolphe avait reçu un cachet avec cette devise: Amor nel cor; de plus, une écharpe pour se faire un cache-nez, et enfin un porte-cigares tout pareil à celui du vicomte, que Charles avait autrefois ramassé sur la route et qu'Emma conservait. Cependant ces cadeaux l'humiliaient. Il en refusa plusieurs, elle insista, et Rodolphe finit par obéir, la trouvant tyrannique et trop envahissante. Puis elle avait d'étranges idées: --Quand minuit sonnera, disait-elle, tu penseras à moi! Et s'il avouait n'y avoir point songé, c'étaient des reproches en abondance, et qui se terminaient toujours par l'éternel mot: --M'aimes-tu? --Mais oui, je t'aime! répondait-il. --Beaucoup? --Certainement! --Tu n'en as pas aimé d'autres, hein? --Crois-tu m'avoir pris vierge? exclamait-il en riant. Emma pleurait, et il s'efforçait de la consoler, enjolivant de calembours ses protestations. --Oh! c'est que je t'aime! reprenait-elle, je t'aime à ne pouvoir me passer de toi, sais-tu bien? J'ai quelquefois des envies de te revoir où toutes les colères de l'amour me déchirent. Je me demande: Où est-il? Peut-être il parle à d'autres femmes? Elles lui sourient, il s'approche... Oh! non, n'est-ce pas, aucune ne te plaît? Il y en a de plus belles, mais moi je sais mieux aimer! Je suis ta servante et ta concubine! tu es mon roi! mon idole! tu es bon! tu es beau! tu es intelligent! tu es fort! Il s'était tant de fois entendu dire ces choses, qu'elles n'avaient pour lui rien d'original. Emma ressemblait à toutes les maîtresses; et le charme de la nouveauté, peu à peu tombant comme un vêtement, laissait voir à nu l'éternelle monotonie de la passion, qui a toujours les mêmes formes et le même langage. Il ne distinguait pas, cet homme si plein de pratique, la dissemblance des sentiments sous la parité des expressions. Parce que des lèvres libertines ou vénales lui avaient murmuré des phrases pareilles, il ne croyait que faiblement à la candeur de celles-là; on en devait rabattre, pensait-il, les discours exagérés cachant les affections médiocres;--comme si la plénitude de l'âme ne débordait pas quelquefois par les métaphores les plus vides, puisque personne, jamais, ne peut donner l'exacte mesure de ses besoins, ni de ses conceptions, ni de ses douleurs, et que la parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles. Mais avec cette supériorité de critique appartenant à celui qui, dans n'importe quel engagement, se tient en arrière, Rodolphe aperçut en cet amour d'autres jouissances à exploiter. Il jugea toute pudeur incommode. Il la traita sans façon. Il en fit quelque chose de souple et de corrompu. C'était une sorte d'attachement idiot plein d'admiration pour lui, de voluptés pour elle, une béatitude qui l'engourdissait; et son âme s'enfonçait en cette ivresse et s'y noyait, ratatinée, comme le duc de Clarence, dans son tonneau de malvoisie. Par l'effet seul de ses habitudes amoureuses, Mme Bovary changea d'allures. Ses regards devinrent plus hardis, ses discours plus libres; elle eut même l'inconvenance de se promener avec M. Rodolphe, une cigarette à la bouche, comme pour narguer le monde; enfin ceux qui doutaient encore ne doutèrent plus, quand on la vit un jour descendre de l'Hirondelle, la taille serrée dans un gilet, à la façon d'un homme; et Mme Bovary mère, qui, après une épouvantable scène avec son mari, était venue se réfugier chez son fils, ne fut pas la bourgeoise la moins scandalisée. Bien d'autres choses lui déplurent; d'abord Charles n'avait point écouté ses conseils pour l'interdiction des romans; puis le genre de la maison lui déplaisait; elle se permit des observations, et l'on se fâcha, une fois surtout, à propos de Félicité. Mme Bovary mère, la veille au soir, en traversant le corridor, l'avait surprise dans la compagnie d'un homme, un homme à collier brun, d'environ quarante ans, et qui, au bruit de ses pas, s'était vite échappé de la cuisine. Alors Emma se prit à rire; mais la bonne dame s'emporta, déclarant qu'à moins de se moquer des mœurs, on devait surveiller celles des domestiques. --De quel monde êtes-vous? dit la bru avec un regard tellement impertinent, que Mme Bovary lui demanda si elle ne défendait point sa propre cause. --Sortez! fit la jeune femme, se levant d'un bond. --Emma! maman! s'écriait Charles pour les rapatrier. Mais elles s'étaient enfuies toutes les deux, dans leur exaspération. Emma trépignait en répétant: --Ah! quel savoir-vivre! quelle paysanne! Il courut à sa mère; elle était hors des gonds; elle balbutiait: --C'est une insolente! une évaporée! pire peut-être! Elle voulait partir immédiatement si l'autre ne venait lui faire des excuses. Charles retourna donc vers sa femme et la conjura de céder; il se mit à genoux; elle finit par répondre: --Soit! j'y vais. En effet, elle tendit la main à sa belle-mère avec une dignité de marquise, en lui disant: --Excusez-moi, madame. Puis, remontée chez elle, Emma se jeta tout à plat ventre sur son lit, et elle y pleura comme un enfant, la tête enfoncée dans l'oreiller. Ils étaient convenus, elle et Rodolphe, qu'en cas d'événement extraordinaire, elle attacherait à la persienne un petit chiffon de papier blanc, afin que, si par hasard il se trouvait à Yonville, il accourût dans la ruelle, derrière la maison. Emma fit le signal; elle attendait depuis trois quarts d'heure, quand tout à coup elle aperçut Rodolphe au coin des halles. Elle fut tentée d'ouvrir la fenêtre, de l'appeler; déjà il avait disparu. Elle retomba désespérée. Bientôt il lui sembla que l'on marchait sur le trottoir. C'était lui sans doute; elle descendit l'escalier, traversa la cour. Il était là, dehors. Elle se jeta dans ses bras. --Prends donc garde, dit-il. --Ah! si tu savais! reprit-elle. Et elle se mit à lui raconter tout, à la hâte, sans suite, exagérant les faits, en inventant plusieurs, et prodiguant les parenthèses si abondamment qu'il n'y comprenait rien. --Allons, mon pauvre ange, du courage, console-toi, patiente! --Mais voilà quatre ans que je patiente et que je souffre!... Un amour comme le nôtre devrait s'avouer à la face du ciel. Ils sont à me torturer. Je n'y tiens plus! Sauve-moi! Elle se serrait contre Rodolphe. Ses yeux, pleins de larmes, étincelaient comme des flammes sous l'onde; sa gorge haletait à coups rapides; jamais il ne l'avait tant aimée; si bien qu'il en perdit la tête et qu'il lui dit: --Que faut-il faire? que veux-tu? --Emmène-moi! s'écria-t-elle. Enlève-moi! Oh! je t'en supplie! Et elle se précipita sur sa bouche, comme pour y saisir le consentement inattendu qui s'en exhalait dans un baiser. --Mais... reprit Rodolphe. --Quoi donc? --Et ta fille? Elle réfléchit quelques minutes, puis répondit: --Nous la prendrons, tant pis! --Quelle femme! se dit-il en la regardant s'éloigner; car elle venait de s'échapper dans le jardin. On l'appelait. La mère Bovary, les jours suivants, fut très étonnée de la métamorphose de sa bru. En effet, Emma se montra plus docile, et même poussa la déférence jusqu'à lui demander une recette pour faire mariner des cornichons. Était-ce afin de les mieux duper l'un et l'autre? ou bien voulait-elle, par une sorte de stoïcisme voluptueux, sentir plus profondément l'amertume des choses qu'elle allait abandonner? Mais elle n'y prenait garde, au contraire; elle vivait comme perdue dans la dégustation anticipée de son bonheur prochain. C'était avec Rodolphe un éternel sujet de causeries. Elle s'appuyait sur son épaule; elle murmurait: --Hein? quand nous serons dans la malle-poste!... Y songes-tu? Est-ce possible! Il me semble qu'au moment où je sentirai la voiture s'élancer, ce sera comme si nous montions en ballon, comme si nous partions vers les nuages. Sais-tu que je compte les jours?... Et toi? Jamais Mme Bovary ne fut aussi belle qu'à cette époque, elle avait cette indéfinissable beauté qui résulte de la joie, de l'enthousiasme, du succès, et qui n'est que l'harmonie du tempérament avec les circonstances. Ses convoitises, ses chagrins, l'expérience du plaisir et ses illusions toujours jeunes, comme font aux fleurs le fumier, la pluie, les vents et le soleil, l'avaient par gradations développée, et elle s'épanouissait enfin dans la plénitude de sa nature. Ses paupières semblaient taillées tout exprès pour ces longs regards amoureux où la prunelle se perdait, tandis qu'un souffle fort écartait ses narines minces et relevait le coin charnu de ses lèvres, qu'ombrageait à la lumière un peu de duvet noir. On eût dit qu'un artiste habile en corruptions avait disposé sur sa nuque la torsade de ses cheveux. Ils s'enroulaient en une masse lourde, négligemment, et selon les hasards de l'adultère qui les dénouait tous les jours. Sa voix maintenant prenait des inflexions plus molles, sa taille aussi; quelque chose de subtil qui vous pénétrait se dégageait même des draperies de sa robe et de la cambrure de son pied. Charles, comme aux premiers temps de leur mariage, la trouvait délicieuse et tout irrésistible. Quand il rentrait au milieu de la nuit, il n'osait pas la réveiller. La veilleuse de porcelaine arrondissait au plafond une clarté tremblante, et les rideaux fermés du petit berceau faisaient comme une hutte blanche, qui se bombait dans l'ombre, au bord du lit. Charles les regardait. Il croyait entendre l'haleine légère de son enfant. Elle allait grandir maintenant; chaque saison, vite, amènerait un progrès. Il la voyait déjà revenant de l'école à la tombée du jour, toute rieuse, avec sa brassière tachée d'encre, et portant au bras son panier; puis il faudrait la mettre en pension; cela coûterait beaucoup; comment faire? Alors il réfléchissait. Il pensait à louer une petite ferme aux environs, et qu'il surveillerait lui-même, tous les matins, en allant voir ses malades. Il en économiserait le revenu; il le placerait à la caisse d'épargne; ensuite il achèterait des actions, quelque part, n'importe où; d'ailleurs, la clientèle augmenterait; il y comptait, car il voulait que Berthe fût bien élevée, qu'elle eût des talents, qu'elle apprît le piano. Ah! qu'elle serait jolie, plus tard, à quinze ans, quand, ressemblant à sa mère, elle porterait comme elle, dans l'été, de grands chapeaux de paille; on les prendrait de loin pour les deux sœurs. Il se la figurait travaillant le soir auprès d'eux, sous la lumière de la lampe; elle lui broderait des pantoufles; elle s'occuperait du ménage; elle emplirait toute la maison de sa gentillesse et de sa gaieté. Enfin, ils songeraient à son établissement; on lui trouverait quelque brave garçon ayant un état solide; il la rendrait heureuse; cela durerait toujours. Emma ne dormait pas; elle faisait semblant d'être endormie; et tandis qu'il s'assoupissait à ses côtés, elle se réveillait en d'autres rêves. Au galop de quatre chevaux, elle était emportée depuis huit jours vers un pays nouveau, d'où ils ne reviendraient plus. Ils allaient, ils allaient, les bras enlacés, sans parler. Souvent, du haut d'une montagne, ils apercevaient tout à coup quelque cité splendide avec des dômes, des ponts, des navires, des forêts de citronniers et des cathédrales de marbre blanc, dont les clochers aigus portaient des nids de cigognes. On marchait au pas, à cause des grandes dalles, et il y avait par terre des bouquets de fleurs que vous offraient des femmes habillées en corset rouge. On entendait sonner les cloches, hennir les mulets, avec le murmure des guitares et le bruit des fontaines, dont la vapeur s'envolant rafraîchissait des tas de fruits, disposés en pyramides au pied des statues pâles, qui souriaient sous les jets d'eau. Et puis, ils arrivaient un soir dans un village de pêcheurs, où des filets bruns séchaient au vent, le long de la falaise et des cabanes. C'est là qu'ils s'arrêteraient pour vivre; ils habiteraient une maison basse, à toit plat, ombragée d'un palmier, au fond d'un golfe, au bord de la mer. Ils se promèneraient en gondole, ils se balanceraient en hamac; et leur existence serait facile et large comme leurs vêtements de soie, toute chaude et étoilée comme les nuits douces qu'ils contempleraient. Sur l'immensité de cet avenir qu'elle se faisait apparaître, rien de particulier ne surgissait; les jours, tous magnifiques, se ressemblaient comme des flots; et cela se balançait à l'horizon, infini, harmonieux, bleuâtre et couvert de soleil. Mais l'enfant se mettait à tousser dans son berceau, ou bien Bovary ronflait plus fort; et Emma ne s'endormait que le matin, quand l'aube blanchissait les carreaux et que déjà le petit Justin, sur la Place, ouvrait les auvents de la pharmacie. Elle avait fait venir M. L'Heureux et lui avait dit: --J'aurais besoin d'un manteau, un grand manteau, à long collet, doublé. --Vous partez en voyage? demanda-t-il. --Non! mais... n'importe, je compte sur vous, n'est-ce pas? et vivement. Il s'inclina. --Il me faudrait encore, reprit-elle, une caisse... pas trop lourde... commode. --Oui, oui, j'entends, de quatre-vingt-douze centimètres environ, sur cinquante, comme on les fait à présent. --Avec un sac de nuit. --Décidément, pensa L'Heureux, il y a du grabuge là-dessous. --Et tenez, dit Mme Bovary en tirant sa montre de sa ceinture, prenez cela, vous vous payerez dessus. Mais le marchand s'écria qu'elle avait tort; ils se connaissaient; est-ce qu'il doutait d'elle? quel enfantillage! Elle insista cependant pour qu'il prît au moins la chaîne, et déjà L'Heureux l'avait mise dans sa poche et s'en allait, quand elle le rappela. --Vous laisserez tout chez vous. Quant au manteau,--elle eut l'air de réfléchir,--ne l'apportez pas non plus; seulement vous me donnerez l'adresse de l'ouvrier et avertirez qu'on le tienne à ma disposition. C'était le mois prochain qu'ils devaient s'enfuir. Elle partirait d'Yonville comme pour aller faire des commissions à Rouen. Rodolphe aurait retenu les places, pris des passe-ports et même écrit à Paris, afin d'avoir la malle entière jusqu'à Marseille, où ils achèteraient une calèche et de là continueraient sans s'arrêter, par la route de Gênes. Elle aurait eu soin d'envoyer chez L'Heureux son bagage, qui serait directement porté à l'Hirondelle, de manière que personne ainsi n'aurait de soupçons; et dans tout cela, jamais il n'était question de son enfant. Rodolphe évitait d'en parler; peut-être qu'elle n'y pensait pas. Il voulut avoir encore deux semaines devant lui, pour terminer quelques dispositions; puis au bout de huit jours, il en demanda quinze autres; puis il se dit malade; ensuite il fit un voyage; le mois d'août se passa, et après tous ces retards, ils arrêtèrent que ce serait irrévocablement pour le 4 septembre, un lundi. Enfin le samedi, l'avant-veille arriva. Rodolphe vint le soir, plus tôt que de coutume. --Tout est-il prêt? lui demanda-t-elle. --Oui. Alors ils firent le tour d'une plate-bande, et allèrent s'asseoir près de la terrasse, sur la margelle du mur. --Tu es triste, dit Emma. --Non! pourquoi? Et cependant il la regardait singulièrement, d'une façon tendre. --Est-ce de t'en aller? reprit-elle, de quitter tes affections, ta vie? Ah! je comprends... mais moi, je n'ai rien au monde! tu es tout pour moi. Aussi je serai tout pour toi, je te serai une famille, une patrie, je te soignerai, je t'aimerai. --Que tu es charmante! dit-il en la saisissant dans ses bras. --Vrai? fit-elle avec un rire de volupté, m'aimes-tu? jure-le donc! --Si je t'aime! si je t'aime! mais je t'adore, mon amour! La lune toute ronde et couleur de pourpre se levait à ras de terre, au fond de la prairie. Elle montait vite entre les branches des peupliers, qui la cachaient de place en place, comme un rideau noir, troué. Puis elle parut éclatante de blancheur, dans le ciel vide qu'elle éclairait; et alors se ralentissant, elle laissa tomber sur la rivière une grande tache, qui faisait une infinité d'étoiles; et cette lueur d'argent semblait s'y tordre jusqu'au fond, à la manière d'un serpent sans tête couvert d'écailles lumineuses. Cela ressemblait aussi à quelque monstrueux candélabre, d'où ruisselaient, tout du long, des gouttes de diamant en fusion. La nuit douce s'étalait autour d'eux; des nappes d'ombre emplissaient les feuillages. Emma, les yeux à demi clos, aspirait avec de grands soupirs le vent frais qui soufflait. Ils ne se parlaient pas, trop perdus qu'ils étaient dans l'envahissement de leur rêverie. La tendresse des anciens jours leur revenait au cœur, abondante et silencieuse comme la rivière qui coulait, avec autant de mollesse qu'en apportait le parfum des syringas, et projetait dans leur souvenir des ombres plus démesurées et mélancoliques que celles des saules immobiles qui s'allongeaient sur l'herbe. Souvent quelque bête nocturne, hérisson ou belette, se mettant en chasse, dérangeait les feuilles, ou bien on entendait par moments une pêche mûre qui tombait toute seule de l'espalier. --Ah! la belle nuit! dit Rodolphe. --Nous en aurons d'autres, reprit Emma, et comme se parlant à elle-même: oui, il fera bon voyager... Pourquoi ai-je le cœur triste, cependant? Est-ce l'appréhension de l'inconnu... l'effet des habitudes quittées... ou plutôt... non, c'est l'excès du bonheur! Que je suis faible, n'est-ce pas? Pardonne-moi! --Il est encore temps, s'écria-t-il. Réfléchis, tu t'en repentiras peut-être? --Jamais! fit-elle impétueusement, et se rapprochant de lui: Quel malheur donc peut-il me survenir? Il n'y a pas de désert, pas de précipice ni d'océan que je ne traverserais avec toi. A mesure que nous vivrons ensemble, ce sera comme une étreinte chaque jour plus serrée, plus complète! Nous n'aurons rien qui nous trouble, pas de soucis, nul obstacle! Nous serons seuls, tout à nous, éternellement! Parle donc, réponds-moi. Il répondait à intervalles réguliers: Oui!... Oui!... Elle lui avait passé les mains dans ses cheveux, et elle répétait d'une voix enfantine, malgré de grosses larmes qui coulaient: --Rodolphe! Rodolphe! Ah! Rodolphe, cher petit Rodolphe! Minuit sonna. --Minuit! dit-elle. Allons, c'est demain! encore un jour! Il se leva pour partir, et comme si ce geste qu'il faisait eût été le signal de leur fuite, Emma, tout à coup, prenant un air gai: --Tu as les passe-ports? --Oui. --Tu n'oublies rien? --Non. --Tu en es sûr? --Certainement. --C'est à l'hôtel de Provence, n'est-ce pas, que tu m'attendras? A midi. Il fit un signe de tête. --A demain, donc! dit Emma dans une dernière caresse. Et elle le regarda s'éloigner. Il ne se détournait pas. Elle courut après lui, et se penchant au bord de l'eau entre des broussailles: --A demain! cria-t-elle. Il était déjà de l'autre côté de la rivière et marchait vite dans la prairie. Au bout de quelques minutes, Rodolphe s'arrêta; et quand il la vit avec son vêtement blanc peu à peu s'évanouir dans l'ombre comme un fantôme, il fut pris d'un tel battement de cœur qu'il s'appuya contre un arbre pour ne pas tomber. --Quel imbécile je suis! fit-il en jurant épouvantablement. N'importe, c'était une jolie maîtresse! Et aussitôt la beauté d'Emma, avec tous les plaisirs de cet amour, lui réapparut. D'abord il s'attendrit, puis il se révolta contre elle. Car enfin, exclamait-il en gesticulant, je ne peux pas m'expatrier, avoir la charge d'un enfant. Il se disait ces choses pour s'affermir davantage. Et d'ailleurs, les embarras, la dépense! Ah! non, non, mille fois non! cela eût été trop bête. XIII A peine arrivé chez lui, Rodolphe s'assit brusquement à son bureau, sous la tête de cerf faisant trophée contre la muraille. Mais quand il eut la plume entre les doigts, il ne sut rien trouver, si bien que, s'appuyant sur les deux coudes, il se mit à réfléchir. Emma lui semblait être reculée dans un passé lointain, comme si la résolution qu'il avait prise venait de placer entre eux, tout à coup, un immense intervalle. Alors, afin de ressaisir quelque chose d'elle, il alla chercher dans l'armoire, au chevet de son lit, une vieille boîte à biscuits de Reims, où il enfermait d'habitude ses lettres de femmes, et il s'en échappa une vague odeur de poussière humide et de roses flétries. D'abord il aperçut un mouchoir de poche, couvert de gouttelettes pâles. C'était un mouchoir à elle, une fois qu'elle avait saigné du nez, en promenade; il ne s'en souvenait plus. Il y avait auprès, se cognant à tous les angles, la miniature donnée par Emma; sa toilette lui parut prétentieuse et son regard en coulisse du plus pitoyable effet; puis, à force de considérer cette image et d'évoquer le souvenir du modèle, les traits d'Emma peu à peu se confondirent en sa mémoire, comme si la figure vivante et la figure peinte, se frottant l'une contre l'autre, se fussent réciproquement effacées. Enfin il lut de ses lettres; elles étaient pleines d'explications relatives à leur voyage, courtes, techniques et pressantes comme des billets d'affaires. Il voulut revoir les longues, celles d'autrefois; pour les trouver au fond de la boîte, Rodolphe dérangea toutes les autres; et machinalement il se mit à fouiller dans ce tas de papiers et de choses, y retrouvant pêle-mêle des bouquets, une jarretière, un masque noir, des épingles, et des cheveux,--des cheveux, de bruns, de blonds; quelques-uns même, s'accrochant à la ferrure de la boîte, se cassaient quand on l'ouvrait. Ainsi flânant parmi ses souvenirs, il examinait les écritures et le style des lettres aussi varié que leurs orthographes. Elles étaient tendres ou joviales, facétieuses, mélancoliques; il y en avait qui demandaient de l'amour et d'autres qui demandaient de l'argent. A propos d'un mot, il se rappelait des visages, de certains gestes, un son de voix; quelquefois pourtant il ne se rappelait rien. En effet, ces femmes, accourant à la fois dans sa pensée, s'y gênaient les unes les autres et s'y rapetissaient, comme sous un même niveau d'amour qui les égalisait. Prenant donc à poignée les lettres confondues, il s'amusa pendant quelques minutes à les faire tomber en cascades, de sa main droite dans sa main gauche. Enfin, ennuyé, assoupi, Rodolphe alla reporter la boîte dans l'armoire en se disant: «Quel tas de blagues!» ce qui résumait son opinion; car les plaisirs, comme des écoliers dans la cour d'un collège, avaient tellement piétiné sur son cœur, que rien de vert n'y poussait, et ce qui passait par là, plus étourdi que les enfants, n'y laissait pas même, comme eux, son nom gravé sur la muraille. --Allons! se dit-il, commençons. Il écrivit: «Du courage, Emma, du courage! Je ne veux pas faire le malheur de votre existence.» --Après tout, c'est vrai, pensa Rodolphe; j'agis dans son intérêt; je suis honnête. «Avez-vous mûrement pesé votre détermination? Savez-vous l'abîme où je vous entraînais, pauvre ange! Non, n'est-ce pas? Vous alliez confiante et folle, croyant au bonheur, à l'avenir. Ah! malheureux que nous sommes! insensés!» Rodolphe s'arrêta, pour trouver ici quelque bonne excuse. --Si je lui disais que toute ma fortune est perdue?... Ah! non, et d'ailleurs cela n'empêcherait rien. Ce serait à recommencer plus tard. Est-ce qu'on peut faire entendre raison à des femmes pareilles! Il réfléchit, puis ajouta: «Je ne vous oublierai pas, croyez-le bien, et j'aurai continuellement pour vous un dévouement profond; mais un jour, tôt ou tard, cette ardeur (c'est là le sort des choses humaines) se fût diminuée, sans doute! il nous serait venu des lassitudes, et qui sait même si je n'aurais pas eu l'atroce douleur d'assister à vos remords et d'y participer moi-même, puisque je les aurais causés. L'idée seule des chagrins qui vous arrivent me torture, Emma! Oubliez-moi! Pourquoi faut-il que je vous aie connue? Pourquoi étiez-vous si belle? Est-ce ma faute? Oh! mon Dieu! Non! non! n'en accusez que la fatalité!» --Voilà un mot qui fait toujours de l'effet, se dit-il. «Ah! si vous aviez été une de ces femmes au cœur frivole comme on en voit, certes, j'aurais pu, par égoïsme, tenter une expérience alors sans danger pour vous. Mais cette exaltation délicieuse, qui fait à la fois votre charme et votre tourment, vous a empêchée de comprendre, adorable femme que vous êtes, la fausseté de notre position future. Moi non plus, je n'y avais pas réfléchi d'abord, et je me reposais à l'ombre de ce bonheur idéal, comme à celle du mancenillier, sans prévoir les conséquences.» --Elle va peut-être croire que c'est par avarice que j'y renonce. Ah! n'importe, tant pis! il faut en finir. «Le monde est cruel, Emma. Partout où nous eussions été, il nous aurait poursuivis. Il vous aurait fallu subir les questions indiscrètes, la calomnie, le dédain, l'outrage peut-être? L'outrage à vous! Oh!... Et moi qui voudrais vous faire asseoir sur un trône! Moi qui emporte votre pensée comme un talisman. Car je me punis par l'exil de tout le mal que je vous ai fait. Je pars. Où? Je n'en sais rien, je suis fou! Adieu! Soyez toujours bonne! Conservez le souvenir du malheureux qui vous a perdue. Apprenez mon nom à votre enfant: qu'il le redise dans ses prières.» La mèche des deux bougies tremblait; Rodolphe se leva pour aller fermer la fenêtre, et quand il se fut rassis: --Il me semble que c'est tout? Ah! encore ceci, de peur qu'elle ne vienne à me relancer: «Je serai loin quand vous lirez ces tristes lignes, car j'ai voulu m'enfuir au plus vite afin d'éviter la tentation de vous revoir. Pas de faiblesse! Je reviendrai; et peut-être que plus tard nous causerons ensemble très froidement de nos anciennes amours. Adieu!» Et il y avait un dernier adieu, séparé en deux mots: A Dieu! ce qu'il jugeait d'un excellent goût. --Comment vais-je signer, maintenant? se dit-il. Votre tout dévoué?... Non. Votre ami... Oui, c'est cela! «Votre ami.» Il relut sa lettre. Elle lui parut bonne. --Pauvre petite femme! pensa-t-il avec attendrissement. Elle va me croire plus insensible qu'un roc; il eût fallu quelques larmes là-dessus; mais moi je ne peux pas pleurer; ce n'est pas ma faute. Alors, s'étant versé de l'eau dans un verre, Rodolphe y trempa son doigt et il laissa tomber de haut une grosse goutte, qui fit une tache pâle sur l'encre; puis, cherchant à cacheter la lettre, le cachet Amor nel cor se rencontra. --Cela ne va guère à la circonstance... Ah bah! n'importe! Après quoi il fuma trois pipes et s'alla coucher. Le lendemain, quand il fut debout (vers deux heures environ, il avait dormi tard), Rodolphe se fit cueillir une corbeille d'abricots. Il disposa la lettre dans le fond, sous des feuilles de vigne, et ordonna tout de suite à Girard, son valet de charrue, de porter cela délicatement chez Mme Bovary. Il se servait de ce moyen pour correspondre avec elle, lui envoyant, selon la saison, des fruits ou du gibier. --Si elle te demande de mes nouvelles, dit-il, tu répondras que je suis parti en voyage. Il faut remettre le panier à elle-même, en mains propres; va, et prends garde. Girard passa sa blouse neuve, noua son mouchoir autour des abricots, et, marchant à grands pas lourds dans ses grosses galoches ferrées, prit tranquillement le chemin d'Yonville. Mme Bovary, quand il arriva chez elle, arrangeait avec Félicité, sur la table de la cuisine, un paquet de linge. --Voilà, dit le valet, ce que notre maître vous envoie. Elle fut saisie d'une appréhension, et tout en cherchant quelque monnaie dans sa poche, elle le considérait d'un œil hagard, tandis qu'il la regardait lui-même avec ébahissement, ne comprenant pas qu'un pareil cadeau pût tant émouvoir quelqu'un. Enfin il sortit. Félicité restait. Elle n'y tenait plus; elle courut dans la salle comme pour y porter les abricots, renversa le panier, arracha les feuilles, trouva la lettre, l'ouvrit, et comme s'il y avait eu derrière elle un effroyable incendie, Emma se mit à fuir vers sa chambre, tout épouvantée. Charles y était; elle l'aperçut; il lui parla; elle n'entendit rien, et elle continua vivement à monter les marches, haletante, éperdue, ivre, et toujours tenant cette horrible feuille de papier qui lui claquait dans les doigts, comme une plaque de tôle. Au second étage, elle s'arrêta devant la porte du grenier qui était fermée. Alors elle voulut se calmer; elle se rappela la lettre; il fallait la finir, elle n'osait pas. D'ailleurs, où? Comment? On la verrait. Ah! non, ici, pensa-t-elle, je serai bien. Emma poussa la porte et entra. Les ardoises laissaient tomber d'aplomb une chaleur lourde, qui lui serrait les tempes et l'étouffait; elle se traîna jusqu'à la mansarde close dont elle tira le verrou; et la lumière éblouissante jaillit d'un bond. En face, par-dessus les toits, la pleine campagne s'étalait à perte de vue. En bas, sous elle, la Place du village était vide; les cailloux du trottoir scintillaient; les girouettes des maisons se tenaient immobiles; au coin de la rue, il partit d'un étage inférieur une sorte de ronflement à modulations stridentes. C'était Binet qui tournait. Elle s'était appuyée contre l'embrasure de la mansarde, et elle relisait la lettre avec des ricanements de colère. Mais plus elle y fixait d'attention, plus ses idées se confondaient. Elle le revoyait, elle l'entendait, il l'entourait de ses deux bras... et les battements de son cœur, qui la frappaient sous la poitrine comme à grands coups de bélier, s'accéléraient l'un après l'autre, à intermittences inégales. Elle jetait les yeux tout autour d'elle avec l'envie que la terre croulât. Pourquoi n'en pas finir? Qui la retenait donc? Elle était libre. Et elle s'avança; elle regarda les pavés, en se disant: Allons! allons! Le rayon lumineux qui montait d'en bas directement tirait vers l'abîme le poids de son corps. Il lui semblait que le sol de la Place oscillant s'élevait le long des murs, et que le plancher s'inclinait par le bout, à la manière d'un vaisseau qui tangue. Elle se tenait tout au bord, presque suspendue, entourée d'un grand espace. Le bleu du ciel l'envahissait, l'air circulait dans sa tête creuse, elle n'avait qu'à céder, qu'à se laisser prendre, et le ronflement du tour ne discontinuait pas, comme une voix furieuse qui l'appelait. --Ma femme! ma femme! cria Charles. Elle s'arrêta. --Où es-tu donc? Arrive. L'idée qu'elle venait d'échapper à la mort faillit la faire s'évanouir de terreur; elle ferma les yeux. Puis elle tressaillit au contact d'une main sur sa manche; c'était Félicité. --Monsieur vous attend, madame; la soupe est servie. Et il fallut descendre! Il fallut se mettre à table! Elle essaya de manger. Les morceaux l'étouffaient. Alors elle déplia sa serviette comme pour en examiner les reprises et voulut réellement s'appliquer à ce travail, compter les fils de la toile. Tout à coup, le souvenir de la lettre lui revint. L'avait-elle donc perdue? Où la retrouver? Mais elle éprouvait une telle lassitude dans l'esprit que jamais elle ne put inventer un prétexte à sortir de table. Puis elle était devenue lâche; elle avait peur de Charles; il savait tout; c'était sûr! En effet, il prononça ces mots singulièrement: --Nous ne sommes pas près, à ce qu'il paraît, de voir M. Rodolphe. --Qui te l'a dit? fit-elle en tressaillant. --Qui me l'a dit? répliqua-t-il un peu surpris de ce ton brusque. C'est Girard que j'ai rencontré tout à l'heure à la porte du Café Français. Il est parti en voyage, ou il doit partir. Elle eut un sanglot. --Quoi donc t'étonne? Il s'absente ainsi de temps à autre pour se distraire, et, ma foi! je l'approuve. Quand on a de la fortune et que l'on est garçon!... Du reste, il s'amuse joliment, notre ami! c'est un farceur. M. Langlois m'a conté... Il se tut, par convenance, à cause de la domestique qui entrait. Celle-ci replaça dans la corbeille les abricots répandus sur l'étagère; Charles, sans remarquer la rougeur de sa femme, se les fit apporter, en prit un et mordit à même. --Oh! parfait! disait-il. Tiens, goûte! Et il tendit la corbeille, qu'elle repoussa doucement. --Sens donc! Quelle odeur! fit-il en la lui passant sous le nez, à plusieurs reprises. --J'étouffe! s'écria-t-elle en se levant d'un bond. Mais, par un effort de volonté, ce spasme disparut; puis: --Ce n'est rien! dit-elle, ce n'est rien! c'est nerveux! Assieds-toi! mange! Car elle redoutait qu'on ne fût à la questionner, à la soigner, qu'on ne la quittât plus. Charles, pour lui obéir, s'était rassis; et il crachait dans sa main le noyau des abricots, qu'il déposait ensuite dans son assiette. Tout à coup, un tilbury bleu passa au grand trot sur la Place. Emma poussa un cri et tomba roide par terre, à la renverse. En effet, Rodolphe, après bien des réflexions, s'était décidé à partir pour Rouen. Or, comme il n'y a, de la Huchette à Buchy, pas d'autre chemin que celui d'Yonville, il lui avait fallu traverser le village, . 1 2 - - , - , ' , , 3 ! , ' . . . 4 5 - - ! ! , , , 6 ' . , ' , ' , , 7 , 8 , . - 9 : , 10 ' ( ' ) , , 11 ' , ! ' , 12 ' , , . ' 13 , ' 14 15 . , - , ' . . . ' ! . . . 16 17 , ' 18 , , ' 19 - ' ' ; 20 , 21 . , 22 . , , 23 , 24 - , ' . 25 , . , 26 , , ' 27 ' , 28 , ' . 29 30 , - , ' . 31 , , , 32 , , . ! 33 - , ! 34 . ' . ' ! 35 , ' ' ! 36 , - 37 ' ? - , , ' - 38 ? , . 39 . ' . 40 , , ! ' ! 41 ' ! ' ! ! 42 ' ? ' ! 43 . . 44 , , ! , 45 ' , ' 46 . 47 48 , , . 49 ; . ' ' 50 ' , 51 ' . 52 53 . 54 . 55 56 - - - , - , ' ! 57 58 . 59 60 - ( ! ) 61 ? , 62 ! 63 , , 64 , , 65 , ' , ' 66 ' , ' ! ? ? 67 68 , 69 ' . ' . 70 ' , : 71 72 ' , ! ! 73 , . , 74 , 75 . 76 ' , ' ' ! 77 78 - - ' - ! , 79 . 80 81 , 82 ' , 83 ' ; - - , 84 , 85 ' ' . ' 86 , , , ' 87 , , 88 ' . 89 ; , 90 ' , 91 , . 92 ' , , , ' , 93 , . ' 94 , ' 95 . 96 ' . 97 ; 98 , ; 99 , , 100 ' ' 101 . 102 103 . ; 104 , , 105 , ' . 106 , , , 107 . 108 109 , , 110 : 111 112 - - - , ! 113 114 - - - ! - . 115 116 - - ' - ? ' - ? - . - ! - ! 117 ' ! ! 118 119 - - ! ' - - ' . 120 121 ' , , 122 ' . 123 124 ' , , ' 125 , , , 126 127 ' . 128 129 , , , 130 ' , . 131 ' , 132 . 133 134 135 136 ' . , . 137 ; , , 138 , , , ' 139 . ; ' ' ' , 140 ! 141 142 - - - ' ? ' - - , . 143 144 - - ! ? . . . 145 146 , , , 147 . 148 149 - - ? . 150 151 : 152 153 - - . . . . . . 154 155 - - , ! - . - ? 156 157 - ; ' 158 . 159 160 ' , ' 161 ' . , 162 . 163 164 , , ' 165 , ' , 166 ' ; , 167 , ' , 168 ' - , 169 . , ' , 170 ' ' 171 , 172 , ' 173 , ' ! ' ' 174 , ' ' 175 - , . 176 , , . 177 , , 178 179 . 180 , , 181 , , . 182 183 , 184 , 185 , , , , 186 . 187 188 - - - ? 189 . 190 191 - - ' ? , 192 , , ' . 193 194 - - , ! ! ' : - 195 ' ? 196 197 ' 198 ' . , , . 199 , . 200 201 - - - ! - ' . 202 - ' ; 203 ; , , 204 . 205 206 - - , , ' . 207 208 ' , 209 , - - - , - - 210 , ' 211 . 212 213 - - ! , ' 214 - , , 215 ' ' , . 216 , ' , 217 . 218 219 ' ' 220 . 221 , , 222 ' , 223 . , ' ' 224 , , 225 . , , 226 . 227 228 , ' . 229 , 230 , , , 231 . 232 233 ' . ' , , ' ; 234 ' . 235 , , 236 , ' . ' 237 . , 238 , 239 . . ' , ' , 240 . 241 242 , , , 243 - , . 244 : ; 245 , , 246 ' , 247 ' . , , , 248 - . 249 250 ' ' ; : 251 ; ; ' 252 - , 253 ' . 254 255 - - ! - ! . 256 257 - - ! ' ! - - . 258 . ! . 259 260 - - ! ! - . 261 262 - - ! , ' . 263 264 , , - 265 : 266 267 - - ! ! ! 268 269 , , , 270 . 271 . , ' . . 272 ' . ' ; ' 273 . 274 275 , ' . 276 277 - - ' , - ; , 278 , . . . 279 280 - - ! - . 281 282 . , 283 , ' ; 284 285 ' . 286 ' , . . . 287 288 - - ! - - , ' . 289 290 , 291 : ; , 292 - , - , 293 ' . 294 ' . , 295 , , 296 . ' : 297 298 - - , - , ! 299 300 ' ' , ' 301 , ' : 302 303 - - ' - ? 304 305 - - , ' ! - . 306 307 - - ? 308 309 - - ! 310 311 - - ' ' , ? 312 313 - - - ' ? - . 314 315 , ' , 316 . 317 318 - - ! ' ' ! - , ' 319 , - ? ' 320 ' . : - ? 321 - ' ? , 322 ' . . . ! , ' - , ? 323 , ! 324 ! ! ! ! ! 325 ! ! 326 327 ' , ' ' 328 ' . ; 329 , , 330 ' , 331 . , 332 , . 333 334 , 335 - ; , - , 336 ; - - ' 337 , 338 , , ' , 339 , , 340 , 341 . 342 343 , 344 ' , , 345 ' . . 346 . 347 . ' ' ' 348 , , ' ; 349 ' ' , , 350 , . 351 352 ' , 353 ' . , ; 354 ' . , 355 , ; 356 , 357 ' , , ' ; 358 , , , 359 , 360 . ' ; ' ' 361 ' ; 362 ; , ' 363 , , . 364 365 , , , ' 366 ' , , 367 ' , , , ' 368 . ; 369 ' , ' , 370 . 371 372 - - - ? 373 , 374 . 375 376 - - ! , ' . 377 378 - - ! ! ' . 379 380 ' , . 381 : 382 383 - - ! - ! ! 384 385 ; ; : 386 387 - - ' ! ! - ! 388 389 ' 390 . ; 391 ; : 392 393 - - ! ' . 394 395 , - 396 , : 397 398 - - - , . 399 400 , , , 401 , ' . 402 403 , , ' ' 404 , 405 , , , 406 , . ; 407 ' , 408 . ' , 409 ' ; . . 410 411 ' . ' 412 ; ' , . , 413 . . 414 415 - - , - . 416 417 - - ! ! - . 418 419 , , , 420 , , 421 ' ' . 422 423 - - , , , - , ! 424 425 - - ! . . . 426 ' . 427 . ' ! - ! 428 429 . , , 430 ' ; 431 ; ' ; ' 432 ' : 433 434 - - - ? - ? 435 436 - - - ! ' - - . - ! ! ' ! 437 438 , 439 ' . 440 441 - - . . . . 442 443 - - ? 444 445 - - ? 446 447 , : 448 449 - - , ! 450 451 - - ! - ' ; 452 ' . ' . 453 454 , , 455 . , , 456 ' 457 . 458 459 - ' ' ? - , 460 , 461 ' ' ? ' 462 , ; 463 . ' 464 . ' ; : 465 466 - - ? - ! . . . - ? - 467 ! ' ' , 468 , 469 . - ? . . . ? 470 471 ' , 472 , ' , 473 , ' ' 474 . , , ' 475 , , 476 , , ' , 477 ' . 478 479 , ' 480 , ' 481 . ' 482 . 483 ' , , 484 ' . 485 , ; 486 487 . , , 488 . 489 490 , ' . 491 , 492 493 , ' , . 494 . ' . 495 ; , , . 496 ' , , 497 ' , ; 498 ; ; ? 499 . 500 , ' - , , 501 . ; 502 ' ; , , 503 ' ; ' , ; , 504 , ' , ' 505 . ! ' , , , 506 , , , ' , 507 ; 508 . ' , 509 ; ; 510 ' ; 511 . , ; 512 ; 513 ; . 514 515 ; ' ; 516 ' ' , ' . 517 518 , 519 , ' . , 520 , , . , ' 521 , 522 , , , 523 , 524 . , , 525 526 . , 527 , , 528 ' , 529 , 530 ' . , , 531 , 532 . ' ' ' ; 533 , , ' , ' , 534 . , 535 ; 536 , ' 537 . ' ' 538 , ; , 539 , ; 540 ' , , , . 541 ' , 542 ; ' , ' 543 , , 544 . 545 546 . ' : 547 548 - - ' ' , , , . 549 550 - - ? - - . 551 552 - - ! . . . ' , , ' - ? . 553 ' . 554 555 - - , - , . . . . . . 556 . 557 558 - - , , ' , - - , 559 , . 560 561 - - . 562 563 - - , ' , - . 564 565 - - , , 566 , . 567 568 ' ' ; ; 569 - ' ' ? ! 570 ' , ' ' 571 ' , . 572 573 - - . , - - ' 574 , - - ' ; 575 ' ' ' . 576 577 ' ' ' . 578 ' . 579 , - , 580 ' ' , 581 ' , . 582 ' ' , 583 ' , 584 ' ; , ' 585 . ' ; - ' ' 586 . 587 588 , 589 ; , ; 590 ; ; ' 591 , , 592 , . 593 594 , ' - . 595 596 , . 597 598 - - - ? - - . 599 600 - - . 601 602 ' - , ' 603 , . 604 605 - - , . 606 607 - - ! ? , ' 608 . 609 610 - - - ' ? - , , ? 611 ! . . . , ' ! 612 . , , , 613 , ' . 614 615 - - ! - . 616 617 - - ? - , ' - ? - ! 618 619 - - ' ! ' ! ' , ! 620 621 , 622 . , 623 , , . 624 , ' ; 625 , 626 , ' ; ' 627 ' ' , ' 628 ' . 629 , ' , , 630 . ' ' ; 631 ' . , , 632 . 633 , ' ' 634 . , 635 , 636 ' , 637 638 ' ' . 639 , , , 640 , 641 ' . 642 643 - - ! ! . 644 645 - - ' , , - : 646 , . . . - , ? 647 - ' ' . . . ' . . . 648 . . . , ' ' ! , ' - 649 ? - ! 650 651 - - , ' - - . , ' 652 - ? 653 654 - - ! - , : 655 - ? ' , 656 ' . 657 , , 658 ! ' , , 659 ! , , ! , 660 - . 661 662 : ! . . . ! . . . 663 , ' , 664 : 665 666 - - ! ! ! , ! 667 668 . 669 670 - - ! - . , ' ! ! 671 672 , ' 673 , , , : 674 675 - - - ? 676 677 - - . 678 679 - - ' ? 680 681 - - . 682 683 - - ? 684 685 - - . 686 687 - - ' ' , ' - , ' ? . 688 689 . 690 691 - - , ! . 692 693 ' . 694 695 . , 696 ' : 697 698 - - ! - - . 699 700 ' 701 . 702 703 , ' ; 704 ' ' , 705 ' ' ' 706 . 707 708 - - ! - . ' , 709 ' ! ' , 710 , . ' ' , 711 . , - , 712 ' , ' . 713 ' . ' , , ! ! 714 , , ! . 715 716 717 718 , ' , 719 . 720 , , , ' 721 , . 722 , ' 723 , , . 724 725 , ' , 726 ' , , , 727 ' , ' 728 . ' 729 , . ' 730 , ' , ; ' 731 . , , 732 ; 733 ; , 734 ' , 735 ' , 736 , ' ' , 737 . ; 738 ' , , 739 ' . 740 , ' ; , 741 ; 742 , - 743 , , , , 744 , - - , , ; - , 745 ' , ' . 746 747 , 748 . 749 , , ; 750 ' ' ' . 751 ' , , , 752 ; . 753 754 , , , ' 755 ' , 756 ' . 757 , ' 758 , . , , , 759 ' : « 760 ! » ; , 761 ' , 762 , ' , , 763 , ' , , 764 . 765 766 - - ! - , . 767 768 : 769 770 « , , ! 771 . » 772 773 - - , ' , ; ' ; 774 . 775 776 « - ? - ' 777 , ! , ' - ? 778 , , ' . ! 779 ! ! » 780 781 ' , . 782 783 - - ? . . . ! , 784 ' ' . . 785 - ' ! 786 787 , : 788 789 « , - , ' 790 ; , , 791 ( ' ) , 792 ! , 793 ' ' ' ' 794 - , . ' 795 , ! - ! 796 - ? - ? - 797 ? ! ! ! ! ' ! » 798 799 - - ' , - . 800 801 « ! 802 , , ' , , 803 . , 804 , , 805 , . 806 , ' ' , 807 ' , , 808 . » 809 810 - - - ' ' . ! 811 ' , ! . 812 813 « , . , 814 . 815 , , , ' - ? ' 816 ! ! . . . ! 817 . ' 818 . . ? ' , 819 ! ! ! 820 . : ' 821 . » 822 823 ; 824 , : 825 826 - - ' ? ! , ' 827 : 828 829 « , ' 830 ' ' . 831 ! ; - 832 . ! » 833 834 , : ! ' 835 ' . 836 837 - - - , ? - . ? . . . 838 . . . . , ' ! 839 840 « . » 841 842 . . 843 844 - - ! - - . 845 ' ; 846 - ; ; ' . 847 , ' ' , 848 , 849 ' ; , , 850 . 851 852 - - . . . ! ' ! 853 854 ' . 855 856 , ( , 857 ) , ' . 858 , , 859 , , 860 . 861 , , , 862 . 863 864 - - , - , 865 . - , 866 ; , . 867 868 , , , 869 , 870 ' . 871 872 , , , 873 , . 874 875 - - , , . 876 877 ' , 878 , ' , ' 879 - , ' 880 ' . . . 881 ' ; 882 , , , , 883 ' , ' , 884 , . 885 886 ; ' ; ; ' , 887 , , , , 888 889 , . , 890 ' . 891 892 ; ; 893 , ' . ' , ? ? . 894 895 ! , , - - , . 896 897 . 898 899 ' , 900 ' ; ' 901 ; ' 902 . 903 904 , - , ' 905 . , , ; 906 ; 907 ; , ' 908 . ' . 909 910 ' ' , 911 . 912 ' , . , 913 ' , ' . . . 914 , 915 , ' ' ' , . 916 ' ' 917 . ' ? ? 918 . ' ; , : ! 919 ! 920 921 ' ' 922 . 923 ' , ' , 924 ' . , 925 , ' . 926 ' , ' , ' ' 927 , ' , 928 , ' . 929 930 - - ! ! . 931 932 ' . 933 934 - - - ? . 935 936 ' ' ' ' 937 ; . ' 938 ; ' . 939 940 - - , ; . 941 942 ! ! 943 944 . ' . 945 946 ' , . , 947 . ' - ? 948 ? ' 949 . 950 ; ; ; ' 951 ! , : 952 953 - - , ' , . . 954 955 - - ' ? - . 956 957 - - ' ? - - . ' 958 ' ' . 959 , . 960 961 . 962 963 - - ' ? ' 964 , , ! ' . 965 ' ! . . . , ' , ! ' 966 . . ' . . . 967 968 , , . 969 970 - ' ; 971 , , , 972 . 973 974 - - ! ! - . , ! 975 976 , ' . 977 978 - - ! ! - , 979 . 980 981 - - ' ! ' - - ' . 982 983 , , ; : 984 985 - - ' ! - , ' ! ' ! - ! 986 ! 987 988 ' , , ' 989 . 990 991 , , ' ; 992 , ' . 993 994 , . 995 , . 996 997 , , , ' 998 . , ' , , ' 999 ' , , 1000