assister à une pareille opération.
--Quand on est simple spectateur, disait-il, l'imagination, vous savez,
se frappe! Et puis, j'ai le système nerveux tellement...
--Ah! bah! interrompit Canivet, vous me paraissez, au contraire, porté à
l'apoplexie. Et, d'ailleurs, cela ne m'étonne pas, car vous autres,
messieurs les pharmaciens, vous êtes continuellement fourrés dans votre
cuisine, ce qui doit finir par altérer votre tempérament. Regardez-moi
plutôt: tous les jours je me lève à quatre heures, je fais ma barbe à
l'eau froide (je n'ai jamais froid), et je ne porte pas de flanelle, je
n'attrape aucun rhume, le coffre est bon! Je vis tantôt d'une manière,
tantôt d'une autre, en philosophe, au hasard de la fourchette. C'est
pourquoi je ne suis point délicat comme vous, et il m'est aussi
parfaitement égal de découper un chrétien que la première volaille
venue. Après ça, direz-vous, l'habitude... l'habitude!...
Alors, sans aucun égard pour Hippolyte qui suait d'angoisses entre ses
draps, ces messieurs engagèrent une conversation, où l'apothicaire
compara le sang-froid d'un chirurgien à celui d'un général; et ce
rapprochement fut agréable à Canivet, qui se répandit en paroles sur les
exigences de son art. Il le considérait comme un sacerdoce, bien que les
officiers de santé le déshonorassent. Enfin, revenant au malade, il
examina les bandes apportées par Homais, les mêmes qui avaient comparu
lors du pied-bot, et demanda quelqu'un pour lui tenir le membre. On
envoya chercher Lestiboudois, et M. Canivet, ayant retroussé ses
manches, passa dans la salle de billard, tandis que l'apothicaire
restait avec Artémise et l'aubergiste, plus pâles toutes les deux que
leur tablier, et l'oreille tendue contre la porte.
Bovary, pendant ce temps-là, n'osait bouger de sa maison. Il se tenait
en bas, dans la salle, assis au coin de la cheminée sans feu, le menton
sur sa poitrine, les mains jointes, les yeux fixes. Quelle mésaventure!
pensait-il, quel désappointement! Il avait pris pourtant toutes les
précautions imaginables. La fatalité s'en était mêlée. N'importe! si
Hippolyte plus tard venait à mourir, c'est lui qui l'aurait assassiné!
Et puis, quelle raison donnerait-il dans les visites quand on
l'interrogerait? Peut-être, cependant, s'était-il trompé en quelque
chose? Il cherchait, ne trouvait pas. Mais les plus fameux chirurgiens
se trompaient bien. Voilà ce qu'on ne voudrait jamais croire. On allait
rire, au contraire, clabauder! Cela se répandrait jusqu'à Forges!
jusqu'à Neufchâtel! jusqu'à Rouen! partout! Qui sait si des confrères
n'écriraient pas contre lui? une polémique s'ensuivrait! il faudrait
répondre dans les journaux. Hippolyte même pouvait lui faire un procès.
Il se voyait déshonoré, ruiné, perdu! Et son imagination, assaillie par
une multitude d'hypothèses, ballottait au milieu d'elles comme un
tonneau vide emporté à la mer et qui roule sur les flots.
Emma, en face de lui, le regardait. Elle ne partageait pas son
humiliation; elle en éprouvait une autre. C'était de s'être imaginé
qu'un pareil homme pût valoir quelque chose, comme si vingt fois déjà
elle n'avait pas suffisamment aperçu sa médiocrité.
Charles se promenait de long en large dans la chambre. Ses bottes
craquaient sur le parquet.
--Assieds-toi, dit-elle, tu m'agaces!
Il se rassit.
Comment donc avait-elle fait (elle qui était si intelligente!) pour se
méprendre encore une fois? Du reste, par quelle déplorable manie avoir
ainsi abîmé son existence en sacrifices continuels! Elle se rappela tous
ses instincts de luxe, toutes les privations de son âme, les bassesses
du mariage, du ménage, ses rêves tombant dans la boue comme des
hirondelles blessées, tout ce qu'elle avait désiré, tout ce qu'elle
s'était refusé, tout ce qu'elle aurait pu avoir! et pourquoi? pourquoi?
Au milieu du silence qui emplissait le village, un cri déchirant
traversa l'air. Bovary devint pâle à s'évanouir. Elle fronça les
sourcils d'un geste nerveux, puis continua:
C'était pour lui cependant, pour cet être! pour cet homme! qui ne
comprenait rien, qui ne sentait rien. Car il était là, tout
tranquillement, et sans même se douter que le ridicule de son nom allait
désormais la salir comme lui. Et elle avait fait des efforts pour
l'aimer, et elle s'était repentie en pleurant d'avoir cédé à un autre!
--Mais c'était peut-être un valgus! exclama soudain Bovary, qui
méditait.
Au choc imprévu de cette phrase, tombant sur sa pensée comme une balle
de plomb dans un plat d'argent, Emma tressaillant leva la tête pour
deviner ce qu'il voulait dire;--et ils se regardèrent silencieusement,
presque ébahis de se voir, tant ils étaient par leur conscience éloignés
l'un de l'autre. Charles la considérait avec le regard trouble d'un
homme ivre, tout en écoutant, immobile, les derniers cris de l'amputé
qui se suivaient en modulations traînantes, coupées de saccades aiguës,
comme le hurlement lointain de quelque bête qu'on égorge. Emma mordait
ses lèvres blêmes; et, roulant entre ses doigts un des brins du polypier
qu'elle avait cassé, elle fixait sur Charles la pointe ardente de ses
prunelles, comme deux flèches de feu prêtes à partir. Tout en lui
l'irritait maintenant, sa figure, son costume, ce qu'il ne disait pas,
sa personne entière, son existence enfin. Elle se repentait comme d'un
crime de sa vertu passée, et ce qui en restait encore s'écroulait sous
les coups furieux de son orgueil. Elle se délectait dans toutes les
ironies mauvaises de l'adultère triomphant. Le souvenir de son amant
revenait à elle avec des attractions vertigineuses; elle y jetait son
âme, emportée vers cette image par un enthousiasme nouveau; et Charles
lui semblait aussi détaché de sa vie, aussi absent pour toujours, aussi
impossible et anéanti que s'il allait mourir et qu'il eût agonisé sous
ses yeux.
Mais il se fit un bruit de pas sur le trottoir. Charles regarda; et à
travers la jalousie baissée, il aperçut au bord des halles, en plein
soleil, le docteur Canivet qui s'essuyait le front avec son foulard.
Homais, derrière lui, portait à la main une grande boîte rouge, et ils
se dirigeaient tous les deux du côté de la pharmacie.
Alors, par tendresse subite et découragement, Charles se tourna vers sa
femme en lui disant:
--Embrasse-moi donc, ma bonne!
--Laisse-moi! fit-elle toute rouge de colère.
--Qu'as-tu? qu'as-tu? répétait-il stupéfait. Calme-toi! reprends-toi! Tu
sais bien que je t'aime! viens!
--Assez! s'écria-t-elle d'un air terrible.
Et s'échappant de la salle, Emma ferma la porte si fort, que le
baromètre bondit de la muraille et s'écrasa par terre.
Charles s'affaissa dans son fauteuil, bouleversé, cherchant ce qu'elle
pouvait avoir, imaginant une maladie nerveuse, pleurant, et sentant
vaguement circuler autour de lui quelque chose de funeste et
d'incompréhensible.
Quand Rodolphe, le soir, arriva dans le jardin, il trouva sa maîtresse
qui l'attendait au bas du perron, sur la première marche. Ils
s'étreignirent, et toute leur rancune se fondit comme une neige sous la
chaleur de ce baiser.
XII
Ils recommencèrent à s'aimer. Souvent même, au milieu de la journée.
Emma lui écrivait tout à coup; puis, à travers les carreaux, faisait un
signe à Justin, qui, dénouant vite sa serpillière, s'envolait à la
Huchette. Rodolphe arrivait; c'était pour lui dire qu'elle s'ennuyait,
que son mari était odieux et son existence affreuse!
--Est-ce que j'y peux quelque chose? s'écria-t-il un jour, impatienté.
--Ah! si tu voulais?...
Elle était assise par terre, entre ses genoux, les bandeaux dénoués, le
regard perdu.
--Quoi donc? fit Rodolphe.
Elle soupira:
--Nous irions vivre ailleurs... quelque part...
--Tu es folle, vraiment! dit-il en riant. Est-ce possible?
Elle revint là-dessus; il eut l'air de ne pas comprendre et détourna la
conversation.
Ce qu'il ne comprenait pas, c'était tout ce trouble dans une chose aussi
simple que l'amour. Elle avait un motif, une raison et comme un
auxiliaire à son attachement.
Cette tendresse, en effet, chaque jour s'accroissait davantage sous la
répulsion du mari, et plus elle se livrait à l'un, plus elle exécrait
l'autre; jamais Charles ne lui paraissait aussi désagréable, avoir les
doigts aussi carrés, l'esprit aussi lourd, les façons si communes
qu'après ses rendez-vous avec Rodolphe, quand ils se trouvaient
ensemble. Alors, tout en faisant l'épouse et la vertueuse, elle
s'enflammait à l'idée de cette tête dont les cheveux noirs se tournaient
en une boucle vers le front hâlé, de cette taille à la fois si robuste
et si élégante, de cet homme enfin qui possédait tant d'expérience dans
la raison, tant d'emportement dans le désir! C'était pour lui qu'elle
se limait les ongles avec un soin de ciseleur, et qu'il n'y avait jamais
assez de cold-cream sur sa peau, ni de patchouli dans ses mouchoirs.
Elle se chargeait de bracelets, de bagues, de colliers. Quand il devait
venir, elle emplissait de roses ses deux grands vases de verre bleu, et
disposait son appartement et sa personne comme une courtisane qui attend
un prince. Il fallait que la domestique fût sans cesse à blanchir du
linge, et de toute la journée Félicité ne bougeait de la cuisine, où le
petit Justin, qui souvent lui tenait compagnie, la regardait travailler.
Le coude sur la longue planche où elle repassait, il considérait
avidement toutes ces affaires de femme étalées autour de lui, les jupons
de basin, les fichus, les collerettes, et les pantalons à coulisse,
vastes de hanches et qui se rétrécissaient par le bas.
--A quoi cela sert-il? demandait le jeune garçon en passant sa main sur
la crinoline ou les agrafes.
--Tu n'as donc jamais rien vu? répondait en riant Félicité, comme si ta
patronne, Mme Homais, n'en portait pas de pareilles.
--Ah bien, oui! Mme Homais! Et il ajoutait d'un ton méditatif: Est-ce
que c'est une dame comme Madame?
Mais Félicité s'impatientait de le voir tourner ainsi tout autour
d'elle. Elle avait six ans de plus, et Théodore, le domestique de M.
Guillaumin, commençait à lui faire la cour.
--Laisse-moi tranquille! disait-elle en déplaçant son pot d'empois.
Va-t'en plutôt piler des amandes; tu es toujours à fourrager du côté des
femmes; attends pour te mêler de ça, méchant mioche, que tu aies de la
barbe au menton.
--Allons, ne vous fâchez pas, je m'en vais vous faire ses bottines.
Et aussitôt il atteignait sur le chambranle les chaussures d'Emma, tout
empâtées de crotte,--la crotte des rendez-vous,--qui se détachait en
poudre sous ses doigts, et qu'il regardait monter doucement dans un
rayon de soleil.
--Comme tu as peur de les abîmer! disait la cuisinière, qui n'y mettait
pas tant de façons quand elle les nettoyait elle-même, parce que Madame,
dès que l'étoffe n'était plus fraîche, les lui abandonnait. Emma en
avait une quantité dans son armoire, et qu'elle gaspillait à mesure,
sans que jamais Charles se permît la moindre observation.
C'est ainsi qu'il déboursa trois cents francs pour une jambe de bois
dont elle jugea convenable de faire cadeau à Hippolyte. Le pilon en
était garni de liège, et il y avait des articulations à ressort, une
mécanique compliquée recouverte d'un pantalon noir, que terminait une
botte vernie. Mais Hippolyte, n'osant à tous les jours se servir d'une
si belle jambe, supplia Mme Bovary de lui en procurer une autre, plus
commode. Le médecin, bien entendu, fit encore les frais de cette
acquisition.
Donc, le garçon d'écurie peu à peu recommença son métier. On le voyait
comme autrefois parcourir le village, et quand Charles entendait de
loin, sur les pavés, le bruit sec de son bâton, il prenait bien vite une
autre route.
C'était M. L'Heureux, le marchand, qui s'était chargé de la commande;
cela lui fournit l'occasion de fréquenter Emma. Il causait avec elle des
nouveaux déballages de Paris, de mille curiosités féminines, se montrait
fort complaisant, et jamais ne réclamait d'argent. Emma s'abandonnait à
cette facilité de satisfaire tous ses caprices. Ainsi elle voulut avoir,
pour la donner à Rodolphe, une fort belle cravache qui se trouvait à
Rouen dans un magasin de parapluies. M. L'Heureux, la semaine d'après,
la lui posa sur sa table.
Mais, le lendemain, il se présenta chez elle, avec une facture de deux
cent soixante-dix francs, sans compter les centimes. Emma fut très
embarrassée: tous les tiroirs du secrétaire étaient vides; on devait
plus de quinze jours à Lestiboudois, deux trimestres à la servante,
quantité d'autres choses encore, et Bovary attendait impatiemment
l'envoi de M. Derozerais, qui avait coutume, chaque année, de payer vers
la Saint-Pierre.
Elle réussit d'abord à éconduire L'Heureux; enfin il perdit patience: on
le poursuivait; ses capitaux étaient absents; et s'il ne rentrait dans
quelques-uns, il serait forcé de lui reprendre toutes les marchandises
qu'elle avait.
--Eh! reprenez-les! dit Emma.
--Oh! c'est pour rire! répliqua-t-il. Seulement je ne regrette que la
cravache. Ma foi! Je la redemanderai à Monsieur.
--Non! non! fit-elle.
--Ah! je te tiens, pensa L'Heureux.
Et, sûr de sa découverte, il sortit en répétant à demi-voix et avec son
petit sifflement habituel:
--Soit! nous verrons! nous verrons!
Elle rêvait comment se tirer de là, quand la cuisinière, entrant, déposa
sur la cheminée un petit rouleau de papier bleu de la part de M.
Derozerais. Emma sauta dessus, l'ouvrit. Il y avait quinze napoléons.
C'était le compte. Elle entendit Charles dans l'escalier; elle jeta l'or
au fond de son tiroir et prit la clef.
Trois jours après, L'Heureux reparut.
--J'ai un arrangement à vous proposer, dit-il; si, au lieu de la somme
convenue, vous vouliez prendre...
--La voilà! fit-elle en lui plaçant dans la main quatorze napoléons.
Le marchand fut stupéfait. Alors pour dissimuler son désappointement, il
se répandit en excuses et en offres de service, qu'Emma refusa toutes;
puis elle resta quelques minutes palpant dans la poche de son tablier
les deux pièces de cent sous qu'il lui avait rendues. Elle se promettait
d'économiser, afin de rendre plus tard...
--Ah bah! songea-t-elle, Charles n'y pensera plus.
Outre la cravache à pommeau de vermeil, Rodolphe avait reçu un cachet
avec cette devise: Amor nel cor; de plus, une écharpe pour se faire un
cache-nez, et enfin un porte-cigares tout pareil à celui du vicomte,
que Charles avait autrefois ramassé sur la route et qu'Emma conservait.
Cependant ces cadeaux l'humiliaient. Il en refusa plusieurs, elle
insista, et Rodolphe finit par obéir, la trouvant tyrannique et trop
envahissante. Puis elle avait d'étranges idées:
--Quand minuit sonnera, disait-elle, tu penseras à moi!
Et s'il avouait n'y avoir point songé, c'étaient des reproches en
abondance, et qui se terminaient toujours par l'éternel mot:
--M'aimes-tu?
--Mais oui, je t'aime! répondait-il.
--Beaucoup?
--Certainement!
--Tu n'en as pas aimé d'autres, hein?
--Crois-tu m'avoir pris vierge? exclamait-il en riant.
Emma pleurait, et il s'efforçait de la consoler, enjolivant de
calembours ses protestations.
--Oh! c'est que je t'aime! reprenait-elle, je t'aime à ne pouvoir me
passer de toi, sais-tu bien? J'ai quelquefois des envies de te revoir où
toutes les colères de l'amour me déchirent. Je me demande: Où est-il?
Peut-être il parle à d'autres femmes? Elles lui sourient, il
s'approche... Oh! non, n'est-ce pas, aucune ne te plaît? Il y en a de
plus belles, mais moi je sais mieux aimer! Je suis ta servante et ta
concubine! tu es mon roi! mon idole! tu es bon! tu es beau! tu es
intelligent! tu es fort!
Il s'était tant de fois entendu dire ces choses, qu'elles n'avaient
pour lui rien d'original. Emma ressemblait à toutes les maîtresses; et
le charme de la nouveauté, peu à peu tombant comme un vêtement, laissait
voir à nu l'éternelle monotonie de la passion, qui a toujours les mêmes
formes et le même langage. Il ne distinguait pas, cet homme si plein de
pratique, la dissemblance des sentiments sous la parité des expressions.
Parce que des lèvres libertines ou vénales lui avaient murmuré des
phrases pareilles, il ne croyait que faiblement à la candeur de
celles-là; on en devait rabattre, pensait-il, les discours exagérés
cachant les affections médiocres;--comme si la plénitude de l'âme ne
débordait pas quelquefois par les métaphores les plus vides, puisque
personne, jamais, ne peut donner l'exacte mesure de ses besoins, ni de
ses conceptions, ni de ses douleurs, et que la parole humaine est comme
un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours,
quand on voudrait attendrir les étoiles.
Mais avec cette supériorité de critique appartenant à celui qui, dans
n'importe quel engagement, se tient en arrière, Rodolphe aperçut en cet
amour d'autres jouissances à exploiter. Il jugea toute pudeur incommode.
Il la traita sans façon. Il en fit quelque chose de souple et de
corrompu. C'était une sorte d'attachement idiot plein d'admiration pour
lui, de voluptés pour elle, une béatitude qui l'engourdissait; et son
âme s'enfonçait en cette ivresse et s'y noyait, ratatinée, comme le duc
de Clarence, dans son tonneau de malvoisie.
Par l'effet seul de ses habitudes amoureuses, Mme Bovary changea
d'allures. Ses regards devinrent plus hardis, ses discours plus libres;
elle eut même l'inconvenance de se promener avec M. Rodolphe, une
cigarette à la bouche, comme pour narguer le monde; enfin ceux qui
doutaient encore ne doutèrent plus, quand on la vit un jour descendre de
l'Hirondelle, la taille serrée dans un gilet, à la façon d'un homme;
et Mme Bovary mère, qui, après une épouvantable scène avec son mari,
était venue se réfugier chez son fils, ne fut pas la bourgeoise la moins
scandalisée. Bien d'autres choses lui déplurent; d'abord Charles n'avait
point écouté ses conseils pour l'interdiction des romans; puis le genre
de la maison lui déplaisait; elle se permit des observations, et l'on
se fâcha, une fois surtout, à propos de Félicité.
Mme Bovary mère, la veille au soir, en traversant le corridor, l'avait
surprise dans la compagnie d'un homme, un homme à collier brun,
d'environ quarante ans, et qui, au bruit de ses pas, s'était vite
échappé de la cuisine. Alors Emma se prit à rire; mais la bonne dame
s'emporta, déclarant qu'à moins de se moquer des mœurs, on devait
surveiller celles des domestiques.
--De quel monde êtes-vous? dit la bru avec un regard tellement
impertinent, que Mme Bovary lui demanda si elle ne défendait point sa
propre cause.
--Sortez! fit la jeune femme, se levant d'un bond.
--Emma! maman! s'écriait Charles pour les rapatrier.
Mais elles s'étaient enfuies toutes les deux, dans leur exaspération.
Emma trépignait en répétant:
--Ah! quel savoir-vivre! quelle paysanne!
Il courut à sa mère; elle était hors des gonds; elle balbutiait:
--C'est une insolente! une évaporée! pire peut-être!
Elle voulait partir immédiatement si l'autre ne venait lui faire des
excuses. Charles retourna donc vers sa femme et la conjura de céder; il
se mit à genoux; elle finit par répondre:
--Soit! j'y vais.
En effet, elle tendit la main à sa belle-mère avec une dignité de
marquise, en lui disant:
--Excusez-moi, madame.
Puis, remontée chez elle, Emma se jeta tout à plat ventre sur son lit,
et elle y pleura comme un enfant, la tête enfoncée dans l'oreiller.
Ils étaient convenus, elle et Rodolphe, qu'en cas d'événement
extraordinaire, elle attacherait à la persienne un petit chiffon de
papier blanc, afin que, si par hasard il se trouvait à Yonville, il
accourût dans la ruelle, derrière la maison. Emma fit le signal; elle
attendait depuis trois quarts d'heure, quand tout à coup elle aperçut
Rodolphe au coin des halles. Elle fut tentée d'ouvrir la fenêtre, de
l'appeler; déjà il avait disparu. Elle retomba désespérée.
Bientôt il lui sembla que l'on marchait sur le trottoir. C'était lui
sans doute; elle descendit l'escalier, traversa la cour. Il était là,
dehors. Elle se jeta dans ses bras.
--Prends donc garde, dit-il.
--Ah! si tu savais! reprit-elle.
Et elle se mit à lui raconter tout, à la hâte, sans suite, exagérant les
faits, en inventant plusieurs, et prodiguant les parenthèses si
abondamment qu'il n'y comprenait rien.
--Allons, mon pauvre ange, du courage, console-toi, patiente!
--Mais voilà quatre ans que je patiente et que je souffre!... Un amour
comme le nôtre devrait s'avouer à la face du ciel. Ils sont à me
torturer. Je n'y tiens plus! Sauve-moi!
Elle se serrait contre Rodolphe. Ses yeux, pleins de larmes,
étincelaient comme des flammes sous l'onde; sa gorge haletait à coups
rapides; jamais il ne l'avait tant aimée; si bien qu'il en perdit la
tête et qu'il lui dit:
--Que faut-il faire? que veux-tu?
--Emmène-moi! s'écria-t-elle. Enlève-moi! Oh! je t'en supplie!
Et elle se précipita sur sa bouche, comme pour y saisir le consentement
inattendu qui s'en exhalait dans un baiser.
--Mais... reprit Rodolphe.
--Quoi donc?
--Et ta fille?
Elle réfléchit quelques minutes, puis répondit:
--Nous la prendrons, tant pis!
--Quelle femme! se dit-il en la regardant s'éloigner; car elle venait de
s'échapper dans le jardin. On l'appelait.
La mère Bovary, les jours suivants, fut très étonnée de la métamorphose
de sa bru. En effet, Emma se montra plus docile, et même poussa la
déférence jusqu'à lui demander une recette pour faire mariner des
cornichons.
Était-ce afin de les mieux duper l'un et l'autre? ou bien voulait-elle,
par une sorte de stoïcisme voluptueux, sentir plus profondément
l'amertume des choses qu'elle allait abandonner? Mais elle n'y prenait
garde, au contraire; elle vivait comme perdue dans la dégustation
anticipée de son bonheur prochain. C'était avec Rodolphe un éternel
sujet de causeries. Elle s'appuyait sur son épaule; elle murmurait:
--Hein? quand nous serons dans la malle-poste!... Y songes-tu? Est-ce
possible! Il me semble qu'au moment où je sentirai la voiture s'élancer,
ce sera comme si nous montions en ballon, comme si nous partions vers
les nuages. Sais-tu que je compte les jours?... Et toi?
Jamais Mme Bovary ne fut aussi belle qu'à cette époque, elle avait cette
indéfinissable beauté qui résulte de la joie, de l'enthousiasme, du
succès, et qui n'est que l'harmonie du tempérament avec les
circonstances. Ses convoitises, ses chagrins, l'expérience du plaisir et
ses illusions toujours jeunes, comme font aux fleurs le fumier, la
pluie, les vents et le soleil, l'avaient par gradations développée, et
elle s'épanouissait enfin dans la plénitude de sa nature. Ses paupières
semblaient taillées tout exprès pour ces longs regards amoureux où la
prunelle se perdait, tandis qu'un souffle fort écartait ses narines
minces et relevait le coin charnu de ses lèvres, qu'ombrageait à la
lumière un peu de duvet noir. On eût dit qu'un artiste habile en
corruptions avait disposé sur sa nuque la torsade de ses cheveux. Ils
s'enroulaient en une masse lourde, négligemment, et selon les hasards de
l'adultère qui les dénouait tous les jours. Sa voix maintenant prenait
des inflexions plus molles, sa taille aussi; quelque chose de subtil qui
vous pénétrait se dégageait même des draperies de sa robe et de la
cambrure de son pied. Charles, comme aux premiers temps de leur mariage,
la trouvait délicieuse et tout irrésistible.
Quand il rentrait au milieu de la nuit, il n'osait pas la réveiller. La
veilleuse de porcelaine arrondissait au plafond une clarté tremblante,
et les rideaux fermés du petit berceau faisaient comme une hutte
blanche, qui se bombait dans l'ombre, au bord du lit. Charles les
regardait. Il croyait entendre l'haleine légère de son enfant. Elle
allait grandir maintenant; chaque saison, vite, amènerait un progrès. Il
la voyait déjà revenant de l'école à la tombée du jour, toute rieuse,
avec sa brassière tachée d'encre, et portant au bras son panier; puis il
faudrait la mettre en pension; cela coûterait beaucoup; comment faire?
Alors il réfléchissait. Il pensait à louer une petite ferme aux
environs, et qu'il surveillerait lui-même, tous les matins, en allant
voir ses malades. Il en économiserait le revenu; il le placerait à la
caisse d'épargne; ensuite il achèterait des actions, quelque part,
n'importe où; d'ailleurs, la clientèle augmenterait; il y comptait, car
il voulait que Berthe fût bien élevée, qu'elle eût des talents, qu'elle
apprît le piano. Ah! qu'elle serait jolie, plus tard, à quinze ans,
quand, ressemblant à sa mère, elle porterait comme elle, dans l'été, de
grands chapeaux de paille; on les prendrait de loin pour les deux
sœurs. Il se la figurait travaillant le soir auprès d'eux, sous la
lumière de la lampe; elle lui broderait des pantoufles; elle
s'occuperait du ménage; elle emplirait toute la maison de sa gentillesse
et de sa gaieté. Enfin, ils songeraient à son établissement; on lui
trouverait quelque brave garçon ayant un état solide; il la rendrait
heureuse; cela durerait toujours.
Emma ne dormait pas; elle faisait semblant d'être endormie; et tandis
qu'il s'assoupissait à ses côtés, elle se réveillait en d'autres rêves.
Au galop de quatre chevaux, elle était emportée depuis huit jours vers
un pays nouveau, d'où ils ne reviendraient plus. Ils allaient, ils
allaient, les bras enlacés, sans parler. Souvent, du haut d'une
montagne, ils apercevaient tout à coup quelque cité splendide avec des
dômes, des ponts, des navires, des forêts de citronniers et des
cathédrales de marbre blanc, dont les clochers aigus portaient des nids
de cigognes. On marchait au pas, à cause des grandes dalles, et il y
avait par terre des bouquets de fleurs que vous offraient des femmes
habillées en corset rouge. On entendait sonner les cloches, hennir les
mulets, avec le murmure des guitares et le bruit des fontaines, dont la
vapeur s'envolant rafraîchissait des tas de fruits, disposés en
pyramides au pied des statues pâles, qui souriaient sous les jets
d'eau. Et puis, ils arrivaient un soir dans un village de pêcheurs, où
des filets bruns séchaient au vent, le long de la falaise et des
cabanes. C'est là qu'ils s'arrêteraient pour vivre; ils habiteraient une
maison basse, à toit plat, ombragée d'un palmier, au fond d'un golfe, au
bord de la mer. Ils se promèneraient en gondole, ils se balanceraient en
hamac; et leur existence serait facile et large comme leurs vêtements de
soie, toute chaude et étoilée comme les nuits douces qu'ils
contempleraient. Sur l'immensité de cet avenir qu'elle se faisait
apparaître, rien de particulier ne surgissait; les jours, tous
magnifiques, se ressemblaient comme des flots; et cela se balançait à
l'horizon, infini, harmonieux, bleuâtre et couvert de soleil. Mais
l'enfant se mettait à tousser dans son berceau, ou bien Bovary ronflait
plus fort; et Emma ne s'endormait que le matin, quand l'aube
blanchissait les carreaux et que déjà le petit Justin, sur la Place,
ouvrait les auvents de la pharmacie.
Elle avait fait venir M. L'Heureux et lui avait dit:
--J'aurais besoin d'un manteau, un grand manteau, à long collet, doublé.
--Vous partez en voyage? demanda-t-il.
--Non! mais... n'importe, je compte sur vous, n'est-ce pas? et vivement.
Il s'inclina.
--Il me faudrait encore, reprit-elle, une caisse... pas trop lourde...
commode.
--Oui, oui, j'entends, de quatre-vingt-douze centimètres environ, sur
cinquante, comme on les fait à présent.
--Avec un sac de nuit.
--Décidément, pensa L'Heureux, il y a du grabuge là-dessous.
--Et tenez, dit Mme Bovary en tirant sa montre de sa ceinture, prenez
cela, vous vous payerez dessus.
Mais le marchand s'écria qu'elle avait tort; ils se connaissaient;
est-ce qu'il doutait d'elle? quel enfantillage! Elle insista cependant
pour qu'il prît au moins la chaîne, et déjà L'Heureux l'avait mise dans
sa poche et s'en allait, quand elle le rappela.
--Vous laisserez tout chez vous. Quant au manteau,--elle eut l'air de
réfléchir,--ne l'apportez pas non plus; seulement vous me donnerez
l'adresse de l'ouvrier et avertirez qu'on le tienne à ma disposition.
C'était le mois prochain qu'ils devaient s'enfuir. Elle partirait
d'Yonville comme pour aller faire des commissions à Rouen. Rodolphe
aurait retenu les places, pris des passe-ports et même écrit à Paris,
afin d'avoir la malle entière jusqu'à Marseille, où ils achèteraient une
calèche et de là continueraient sans s'arrêter, par la route de Gênes.
Elle aurait eu soin d'envoyer chez L'Heureux son bagage, qui serait
directement porté à l'Hirondelle, de manière que personne ainsi
n'aurait de soupçons; et dans tout cela, jamais il n'était question de
son enfant. Rodolphe évitait d'en parler; peut-être qu'elle n'y pensait
pas.
Il voulut avoir encore deux semaines devant lui, pour terminer quelques
dispositions; puis au bout de huit jours, il en demanda quinze autres;
puis il se dit malade; ensuite il fit un voyage; le mois d'août se
passa, et après tous ces retards, ils arrêtèrent que ce serait
irrévocablement pour le 4 septembre, un lundi.
Enfin le samedi, l'avant-veille arriva.
Rodolphe vint le soir, plus tôt que de coutume.
--Tout est-il prêt? lui demanda-t-elle.
--Oui.
Alors ils firent le tour d'une plate-bande, et allèrent s'asseoir près
de la terrasse, sur la margelle du mur.
--Tu es triste, dit Emma.
--Non! pourquoi? Et cependant il la regardait singulièrement, d'une
façon tendre.
--Est-ce de t'en aller? reprit-elle, de quitter tes affections, ta vie?
Ah! je comprends... mais moi, je n'ai rien au monde! tu es tout pour
moi. Aussi je serai tout pour toi, je te serai une famille, une patrie,
je te soignerai, je t'aimerai.
--Que tu es charmante! dit-il en la saisissant dans ses bras.
--Vrai? fit-elle avec un rire de volupté, m'aimes-tu? jure-le donc!
--Si je t'aime! si je t'aime! mais je t'adore, mon amour!
La lune toute ronde et couleur de pourpre se levait à ras de terre, au
fond de la prairie. Elle montait vite entre les branches des peupliers,
qui la cachaient de place en place, comme un rideau noir, troué. Puis
elle parut éclatante de blancheur, dans le ciel vide qu'elle éclairait;
et alors se ralentissant, elle laissa tomber sur la rivière une grande
tache, qui faisait une infinité d'étoiles; et cette lueur d'argent
semblait s'y tordre jusqu'au fond, à la manière d'un serpent sans tête
couvert d'écailles lumineuses. Cela ressemblait aussi à quelque
monstrueux candélabre, d'où ruisselaient, tout du long, des gouttes de
diamant en fusion. La nuit douce s'étalait autour d'eux; des nappes
d'ombre emplissaient les feuillages. Emma, les yeux à demi clos,
aspirait avec de grands soupirs le vent frais qui soufflait. Ils ne se
parlaient pas, trop perdus qu'ils étaient dans l'envahissement de leur
rêverie. La tendresse des anciens jours leur revenait au cœur,
abondante et silencieuse comme la rivière qui coulait, avec autant de
mollesse qu'en apportait le parfum des syringas, et projetait dans leur
souvenir des ombres plus démesurées et mélancoliques que celles des
saules immobiles qui s'allongeaient sur l'herbe. Souvent quelque bête
nocturne, hérisson ou belette, se mettant en chasse, dérangeait les
feuilles, ou bien on entendait par moments une pêche mûre qui tombait
toute seule de l'espalier.
--Ah! la belle nuit! dit Rodolphe.
--Nous en aurons d'autres, reprit Emma, et comme se parlant à elle-même:
oui, il fera bon voyager... Pourquoi ai-je le cœur triste, cependant?
Est-ce l'appréhension de l'inconnu... l'effet des habitudes quittées...
ou plutôt... non, c'est l'excès du bonheur! Que je suis faible, n'est-ce
pas? Pardonne-moi!
--Il est encore temps, s'écria-t-il. Réfléchis, tu t'en repentiras
peut-être?
--Jamais! fit-elle impétueusement, et se rapprochant de lui: Quel
malheur donc peut-il me survenir? Il n'y a pas de désert, pas de
précipice ni d'océan que je ne traverserais avec toi. A mesure que nous
vivrons ensemble, ce sera comme une étreinte chaque jour plus serrée,
plus complète! Nous n'aurons rien qui nous trouble, pas de soucis, nul
obstacle! Nous serons seuls, tout à nous, éternellement! Parle donc,
réponds-moi.
Il répondait à intervalles réguliers: Oui!... Oui!... Elle lui avait
passé les mains dans ses cheveux, et elle répétait d'une voix enfantine,
malgré de grosses larmes qui coulaient:
--Rodolphe! Rodolphe! Ah! Rodolphe, cher petit Rodolphe!
Minuit sonna.
--Minuit! dit-elle. Allons, c'est demain! encore un jour!
Il se leva pour partir, et comme si ce geste qu'il faisait eût été le
signal de leur fuite, Emma, tout à coup, prenant un air gai:
--Tu as les passe-ports?
--Oui.
--Tu n'oublies rien?
--Non.
--Tu en es sûr?
--Certainement.
--C'est à l'hôtel de Provence, n'est-ce pas, que tu m'attendras? A midi.
Il fit un signe de tête.
--A demain, donc! dit Emma dans une dernière caresse.
Et elle le regarda s'éloigner.
Il ne se détournait pas. Elle courut après lui, et se penchant au bord
de l'eau entre des broussailles:
--A demain! cria-t-elle.
Il était déjà de l'autre côté de la rivière et marchait vite dans la
prairie.
Au bout de quelques minutes, Rodolphe s'arrêta; et quand il la vit avec
son vêtement blanc peu à peu s'évanouir dans l'ombre comme un fantôme,
il fut pris d'un tel battement de cœur qu'il s'appuya contre un arbre
pour ne pas tomber.
--Quel imbécile je suis! fit-il en jurant épouvantablement. N'importe,
c'était une jolie maîtresse! Et aussitôt la beauté d'Emma, avec tous les
plaisirs de cet amour, lui réapparut. D'abord il s'attendrit, puis il se
révolta contre elle. Car enfin, exclamait-il en gesticulant, je ne peux
pas m'expatrier, avoir la charge d'un enfant. Il se disait ces choses
pour s'affermir davantage. Et d'ailleurs, les embarras, la dépense! Ah!
non, non, mille fois non! cela eût été trop bête.
XIII
A peine arrivé chez lui, Rodolphe s'assit brusquement à son bureau, sous
la tête de cerf faisant trophée contre la muraille. Mais quand il eut la
plume entre les doigts, il ne sut rien trouver, si bien que, s'appuyant
sur les deux coudes, il se mit à réfléchir. Emma lui semblait être
reculée dans un passé lointain, comme si la résolution qu'il avait prise
venait de placer entre eux, tout à coup, un immense intervalle.
Alors, afin de ressaisir quelque chose d'elle, il alla chercher dans
l'armoire, au chevet de son lit, une vieille boîte à biscuits de Reims,
où il enfermait d'habitude ses lettres de femmes, et il s'en échappa une
vague odeur de poussière humide et de roses flétries. D'abord il aperçut
un mouchoir de poche, couvert de gouttelettes pâles. C'était un mouchoir
à elle, une fois qu'elle avait saigné du nez, en promenade; il ne s'en
souvenait plus. Il y avait auprès, se cognant à tous les angles, la
miniature donnée par Emma; sa toilette lui parut prétentieuse et son
regard en coulisse du plus pitoyable effet; puis, à force de
considérer cette image et d'évoquer le souvenir du modèle, les traits
d'Emma peu à peu se confondirent en sa mémoire, comme si la figure
vivante et la figure peinte, se frottant l'une contre l'autre, se
fussent réciproquement effacées. Enfin il lut de ses lettres; elles
étaient pleines d'explications relatives à leur voyage, courtes,
techniques et pressantes comme des billets d'affaires. Il voulut revoir
les longues, celles d'autrefois; pour les trouver au fond de la boîte,
Rodolphe dérangea toutes les autres; et machinalement il se mit à
fouiller dans ce tas de papiers et de choses, y retrouvant pêle-mêle des
bouquets, une jarretière, un masque noir, des épingles, et des
cheveux,--des cheveux, de bruns, de blonds; quelques-uns même,
s'accrochant à la ferrure de la boîte, se cassaient quand on l'ouvrait.
Ainsi flânant parmi ses souvenirs, il examinait les écritures et le
style des lettres aussi varié que leurs orthographes. Elles étaient
tendres ou joviales, facétieuses, mélancoliques; il y en avait qui
demandaient de l'amour et d'autres qui demandaient de l'argent. A propos
d'un mot, il se rappelait des visages, de certains gestes, un son de
voix; quelquefois pourtant il ne se rappelait rien.
En effet, ces femmes, accourant à la fois dans sa pensée, s'y gênaient
les unes les autres et s'y rapetissaient, comme sous un même niveau
d'amour qui les égalisait. Prenant donc à poignée les lettres
confondues, il s'amusa pendant quelques minutes à les faire tomber en
cascades, de sa main droite dans sa main gauche. Enfin, ennuyé, assoupi,
Rodolphe alla reporter la boîte dans l'armoire en se disant: «Quel tas
de blagues!» ce qui résumait son opinion; car les plaisirs, comme des
écoliers dans la cour d'un collège, avaient tellement piétiné sur son
cœur, que rien de vert n'y poussait, et ce qui passait par là, plus
étourdi que les enfants, n'y laissait pas même, comme eux, son nom gravé
sur la muraille.
--Allons! se dit-il, commençons.
Il écrivit:
«Du courage, Emma, du courage! Je ne veux pas faire le malheur de
votre existence.»
--Après tout, c'est vrai, pensa Rodolphe; j'agis dans son intérêt; je
suis honnête.
«Avez-vous mûrement pesé votre détermination? Savez-vous l'abîme où je
vous entraînais, pauvre ange! Non, n'est-ce pas? Vous alliez
confiante et folle, croyant au bonheur, à l'avenir. Ah! malheureux que
nous sommes! insensés!»
Rodolphe s'arrêta, pour trouver ici quelque bonne excuse.
--Si je lui disais que toute ma fortune est perdue?... Ah! non, et
d'ailleurs cela n'empêcherait rien. Ce serait à recommencer plus tard.
Est-ce qu'on peut faire entendre raison à des femmes pareilles!
Il réfléchit, puis ajouta:
«Je ne vous oublierai pas, croyez-le bien, et j'aurai continuellement
pour vous un dévouement profond; mais un jour, tôt ou tard, cette
ardeur (c'est là le sort des choses humaines) se fût diminuée, sans
doute! il nous serait venu des lassitudes, et qui sait même si je
n'aurais pas eu l'atroce douleur d'assister à vos remords et d'y
participer moi-même, puisque je les aurais causés. L'idée seule des
chagrins qui vous arrivent me torture, Emma! Oubliez-moi! Pourquoi
faut-il que je vous aie connue? Pourquoi étiez-vous si belle? Est-ce
ma faute? Oh! mon Dieu! Non! non! n'en accusez que la fatalité!»
--Voilà un mot qui fait toujours de l'effet, se dit-il.
«Ah! si vous aviez été une de ces femmes au cœur frivole comme on en
voit, certes, j'aurais pu, par égoïsme, tenter une expérience alors
sans danger pour vous. Mais cette exaltation délicieuse, qui fait à la
fois votre charme et votre tourment, vous a empêchée de comprendre,
adorable femme que vous êtes, la fausseté de notre position future.
Moi non plus, je n'y avais pas réfléchi d'abord, et je me reposais à
l'ombre de ce bonheur idéal, comme à celle du mancenillier, sans
prévoir les conséquences.»
--Elle va peut-être croire que c'est par avarice que j'y renonce. Ah!
n'importe, tant pis! il faut en finir.
«Le monde est cruel, Emma. Partout où nous eussions été, il nous
aurait poursuivis. Il vous aurait fallu subir les questions
indiscrètes, la calomnie, le dédain, l'outrage peut-être? L'outrage à
vous! Oh!... Et moi qui voudrais vous faire asseoir sur un trône! Moi
qui emporte votre pensée comme un talisman. Car je me punis par l'exil
de tout le mal que je vous ai fait. Je pars. Où? Je n'en sais rien, je
suis fou! Adieu! Soyez toujours bonne! Conservez le souvenir du
malheureux qui vous a perdue. Apprenez mon nom à votre enfant: qu'il
le redise dans ses prières.»
La mèche des deux bougies tremblait; Rodolphe se leva pour aller fermer
la fenêtre, et quand il se fut rassis:
--Il me semble que c'est tout? Ah! encore ceci, de peur qu'elle ne
vienne à me relancer:
«Je serai loin quand vous lirez ces tristes lignes, car j'ai voulu
m'enfuir au plus vite afin d'éviter la tentation de vous revoir. Pas
de faiblesse! Je reviendrai; et peut-être que plus tard nous causerons
ensemble très froidement de nos anciennes amours. Adieu!»
Et il y avait un dernier adieu, séparé en deux mots: A Dieu! ce qu'il
jugeait d'un excellent goût.
--Comment vais-je signer, maintenant? se dit-il. Votre tout dévoué?...
Non. Votre ami... Oui, c'est cela!
«Votre ami.»
Il relut sa lettre. Elle lui parut bonne.
--Pauvre petite femme! pensa-t-il avec attendrissement. Elle va me
croire plus insensible qu'un roc; il eût fallu quelques larmes
là-dessus; mais moi je ne peux pas pleurer; ce n'est pas ma faute.
Alors, s'étant versé de l'eau dans un verre, Rodolphe y trempa son doigt
et il laissa tomber de haut une grosse goutte, qui fit une tache pâle
sur l'encre; puis, cherchant à cacheter la lettre, le cachet Amor nel
cor se rencontra.
--Cela ne va guère à la circonstance... Ah bah! n'importe!
Après quoi il fuma trois pipes et s'alla coucher.
Le lendemain, quand il fut debout (vers deux heures environ, il avait
dormi tard), Rodolphe se fit cueillir une corbeille d'abricots. Il
disposa la lettre dans le fond, sous des feuilles de vigne, et ordonna
tout de suite à Girard, son valet de charrue, de porter cela
délicatement chez Mme Bovary. Il se servait de ce moyen pour
correspondre avec elle, lui envoyant, selon la saison, des fruits ou du
gibier.
--Si elle te demande de mes nouvelles, dit-il, tu répondras que je suis
parti en voyage. Il faut remettre le panier à elle-même, en mains
propres; va, et prends garde.
Girard passa sa blouse neuve, noua son mouchoir autour des abricots, et,
marchant à grands pas lourds dans ses grosses galoches ferrées, prit
tranquillement le chemin d'Yonville.
Mme Bovary, quand il arriva chez elle, arrangeait avec Félicité, sur la
table de la cuisine, un paquet de linge.
--Voilà, dit le valet, ce que notre maître vous envoie.
Elle fut saisie d'une appréhension, et tout en cherchant quelque monnaie
dans sa poche, elle le considérait d'un œil hagard, tandis qu'il la
regardait lui-même avec ébahissement, ne comprenant pas qu'un pareil
cadeau pût tant émouvoir quelqu'un. Enfin il sortit. Félicité restait.
Elle n'y tenait plus; elle courut dans la salle comme pour y porter les
abricots, renversa le panier, arracha les feuilles, trouva la lettre,
l'ouvrit, et comme s'il y avait eu derrière elle un effroyable incendie,
Emma se mit à fuir vers sa chambre, tout épouvantée.
Charles y était; elle l'aperçut; il lui parla; elle n'entendit rien, et
elle continua vivement à monter les marches, haletante, éperdue, ivre,
et toujours tenant cette horrible feuille de papier qui lui claquait
dans les doigts, comme une plaque de tôle. Au second étage, elle
s'arrêta devant la porte du grenier qui était fermée.
Alors elle voulut se calmer; elle se rappela la lettre; il fallait la
finir, elle n'osait pas. D'ailleurs, où? Comment? On la verrait.
Ah! non, ici, pensa-t-elle, je serai bien.
Emma poussa la porte et entra.
Les ardoises laissaient tomber d'aplomb une chaleur lourde, qui lui
serrait les tempes et l'étouffait; elle se traîna jusqu'à la mansarde
close dont elle tira le verrou; et la lumière éblouissante jaillit d'un
bond.
En face, par-dessus les toits, la pleine campagne s'étalait à perte de
vue. En bas, sous elle, la Place du village était vide; les cailloux du
trottoir scintillaient; les girouettes des maisons se tenaient
immobiles; au coin de la rue, il partit d'un étage inférieur une sorte
de ronflement à modulations stridentes. C'était Binet qui tournait.
Elle s'était appuyée contre l'embrasure de la mansarde, et elle relisait
la lettre avec des ricanements de colère. Mais plus elle y fixait
d'attention, plus ses idées se confondaient. Elle le revoyait, elle
l'entendait, il l'entourait de ses deux bras... et les battements de son
cœur, qui la frappaient sous la poitrine comme à grands coups de
bélier, s'accéléraient l'un après l'autre, à intermittences inégales.
Elle jetait les yeux tout autour d'elle avec l'envie que la terre
croulât. Pourquoi n'en pas finir? Qui la retenait donc? Elle était
libre. Et elle s'avança; elle regarda les pavés, en se disant: Allons!
allons!
Le rayon lumineux qui montait d'en bas directement tirait vers l'abîme
le poids de son corps. Il lui semblait que le sol de la Place oscillant
s'élevait le long des murs, et que le plancher s'inclinait par le bout,
à la manière d'un vaisseau qui tangue. Elle se tenait tout au bord,
presque suspendue, entourée d'un grand espace. Le bleu du ciel
l'envahissait, l'air circulait dans sa tête creuse, elle n'avait qu'à
céder, qu'à se laisser prendre, et le ronflement du tour ne
discontinuait pas, comme une voix furieuse qui l'appelait.
--Ma femme! ma femme! cria Charles.
Elle s'arrêta.
--Où es-tu donc? Arrive.
L'idée qu'elle venait d'échapper à la mort faillit la faire s'évanouir
de terreur; elle ferma les yeux. Puis elle tressaillit au contact d'une
main sur sa manche; c'était Félicité.
--Monsieur vous attend, madame; la soupe est servie.
Et il fallut descendre! Il fallut se mettre à table!
Elle essaya de manger. Les morceaux l'étouffaient. Alors elle déplia sa
serviette comme pour en examiner les reprises et voulut réellement
s'appliquer à ce travail, compter les fils de la toile. Tout à coup, le
souvenir de la lettre lui revint. L'avait-elle donc perdue? Où la
retrouver? Mais elle éprouvait une telle lassitude dans l'esprit que
jamais elle ne put inventer un prétexte à sortir de table. Puis elle
était devenue lâche; elle avait peur de Charles; il savait tout; c'était
sûr! En effet, il prononça ces mots singulièrement:
--Nous ne sommes pas près, à ce qu'il paraît, de voir M. Rodolphe.
--Qui te l'a dit? fit-elle en tressaillant.
--Qui me l'a dit? répliqua-t-il un peu surpris de ce ton brusque. C'est
Girard que j'ai rencontré tout à l'heure à la porte du Café Français.
Il est parti en voyage, ou il doit partir.
Elle eut un sanglot.
--Quoi donc t'étonne? Il s'absente ainsi de temps à autre pour se
distraire, et, ma foi! je l'approuve. Quand on a de la fortune et que
l'on est garçon!... Du reste, il s'amuse joliment, notre ami! c'est un
farceur. M. Langlois m'a conté...
Il se tut, par convenance, à cause de la domestique qui entrait.
Celle-ci replaça dans la corbeille les abricots répandus sur l'étagère;
Charles, sans remarquer la rougeur de sa femme, se les fit apporter, en
prit un et mordit à même.
--Oh! parfait! disait-il. Tiens, goûte!
Et il tendit la corbeille, qu'elle repoussa doucement.
--Sens donc! Quelle odeur! fit-il en la lui passant sous le nez, à
plusieurs reprises.
--J'étouffe! s'écria-t-elle en se levant d'un bond.
Mais, par un effort de volonté, ce spasme disparut; puis:
--Ce n'est rien! dit-elle, ce n'est rien! c'est nerveux! Assieds-toi!
mange!
Car elle redoutait qu'on ne fût à la questionner, à la soigner, qu'on ne
la quittât plus.
Charles, pour lui obéir, s'était rassis; et il crachait dans sa main le
noyau des abricots, qu'il déposait ensuite dans son assiette.
Tout à coup, un tilbury bleu passa au grand trot sur la Place. Emma
poussa un cri et tomba roide par terre, à la renverse.
En effet, Rodolphe, après bien des réflexions, s'était décidé à partir
pour Rouen. Or, comme il n'y a, de la Huchette à Buchy, pas d'autre
chemin que celui d'Yonville, il lui avait fallu traverser le village,
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