«Aux yeux, sur la paupière fermée: Par cette onction sainte et par sa pieuse miséricorde, que Dieu vous pardonne tous les péchés que vous avez commis par la vue. Le malade doit, dans ce moment, détester de nouveau tous les péchés qu'il a commis par la vue: tant de regards indiscrets, tant de curiosités criminelles, tant de lectures qui ont fait naître en lui une foule de pensées contraires à la foi et aux mœurs.» Qu'a fait M. Flaubert? Il a mis dans la bouche du prêtre, en réunissant les deux parties, ce qui doit être dans sa pensée et en même temps dans la pensée du malade. Il a copié purement et simplement «Aux oreilles: Par cette onction sainte et par sa pieuse miséricorde, que Dieu vous pardonne tous les péchés que vous avez commis par le sens de l'ouïe. Le malade doit, dans ce moment, détester de nouveau toutes les fautes dont il s'est rendu coupable en écoutant avec plaisir des médisances, des calomnies, des propos déshonnêtes, des chansons obscènes. «Aux narines: Par cette onction sainte et par sa grande miséricorde, que le Seigneur vous pardonne tous les péchés que vous avez commis par l'odorat. Dans ce moment, le malade doit détester de nouveau tous les péchés qu'il a commis par l'odorat, toutes les recherches raffinées et voluptueuses des parfums, toutes les sensualités, tout ce qu'il a respiré des odeurs de l'iniquité.--A la bouche, sur les lèvres: Par cette onction sainte et par sa grande miséricorde, que le Seigneur vous pardonne tous les péchés que vous avez commis par le sens du goût et par la parole. Le malade doit, dans ce moment, détester de nouveau tous les péchés qu'il a commis, en proférant des jurements et des blasphèmes..., en faisant des excès dans le boire et dans le manger...--Sur les mains: Par cette onction sainte et par sa grande miséricorde, que le Seigneur vous pardonne tous les péchés que vous avez commis par le sens du toucher. Le malade doit, dans ce moment, détester de nouveau tous les larcins, toutes les injustices dont il a pu se rendre coupable, toutes les libertés plus ou moins criminelles qu'il s'est permises... Les prêtres reçoivent l'onction des mains en dehors, parce qu'ils l'ont déjà reçue en dedans au moment de leur ordination, et les autres malades en dedans.--Sur les pieds: Par cette onction sainte et par sa grande miséricorde, que Dieu vous pardonne tous les péchés que vous avez commis par vos démarches. Le malade doit, dans ce moment, détester de nouveau tous les pas qu'il a faits dans les voies de l'iniquité, tant de promenades scandaleuses, tant d'entrevues criminelles... L'onction des pieds se fait sur le dessus ou sous la plante, selon la commodité du malade, et aussi selon l'usage du diocèse où l'on se trouve. La pratique la plus commune semble être de la faire à la plante des pieds. «Et enfin à la poitrine. (M. Sainte-Beuve a copié, nous ne l'avons pas fait parce qu'il s'agissait de la poitrine d'une femme.) Propter ardorem libidinis, etc. «A la poitrine: Par cette onction sainte et par sa grande miséricorde, que le Seigneur vous pardonne tous les péchés que vous avez commis par l'ardeur des passions. Le malade doit, dans ce moment, détester de nouveau toutes les mauvaises pensées, tous les mauvais désirs auxquels il s'est abandonné, tous les sentiments de haine, de vengeance qu'il a nourris dans son cœur.» Et nous pourrions, d'après le Rituel, parler d'autre chose encore que de la poitrine, mais Dieu sait quelle sainte colère nous aurions excitée chez le ministère public, si nous avions parlé des reins: «Aux reins (ad lumbos): «Par cette sainte onction et par sa grande miséricorde, que le Seigneur vous pardonne tous les péchés que vous avez commis par les mouvements déréglés de la chair.» Si nous avions dit cela, de quelle foudre n'auriez-vous pas tenté de nous accabler, monsieur l'avocat impérial! et cependant le rituel ajoute: «Le malade doit, dans ce moment, détester de nouveau tant de plaisirs illicites, tant de délectations charnelles.....» Voilà le rituel, et vous avez vu l'article incriminé; il n'y a pas une raillerie, tout y est sérieux et émouvant. Et je vous le répète, celui qui a donné à mon client ce livre, et qui a vu mon client en faire l'usage qu'il en a fait, lui a serré la main avec des larmes. Vous voyez donc, monsieur l'avocat impérial, combien est téméraire,--pour ne pas me servir d'une expression qui pour être exacte serait plus sévère,--l'accusation que nous avions touché aux choses saintes. Vous voyez maintenant que nous n'avons pas mêlé le profane au sacré quand, à chacun des sens, nous avons indiqué le péché commis par ce sens, puisque c'est le langage de l'Église elle-même. Insisterai-je maintenant sur les autres détails du délit d'outrage à la religion? Voilà que le ministère public me dit: «Ce n'est plus la religion, c'est la morale de tous les temps que vous avez outragée; vous avez insulté la mort!» Comment ai-je insulté la mort? Parce qu'au moment où cette femme meurt, il passe dans la rue un homme que, plus d'une fois, elle avait rencontré demandant l'aumône près de la voiture dans laquelle elle revenait des rendez-vous adultères, l'aveugle qu'elle avait accoutumé de voir, l'aveugle qui chantait sa chanson pendant que la voiture montait lentement la côte, à qui elle jetait une pièce de monnaie, et dont l'aspect la faisait frissonner. Cet homme passe dans la rue; et au moment où la miséricorde divine pardonne ou promet le pardon à la malheureuse qui expie ainsi par une mort affreuse les fautes de sa vie, la raillerie humaine lui apparaît sous la forme de la chanson qui passe sous sa fenêtre. Mon Dieu! vous trouvez qu'il y a là un outrage: mais M. Flaubert ne fait que ce qu'ont fait Shakespeare et Gœthe, qui, à l'instant suprême de la mort, ne manquent pas de faire entendre quelque chant, soit de plainte, soit de raillerie, qui rappelle à celui qui s'en va dans l'éternité quelque plaisir dont il ne jouira plus, ou quelque faute à expier. Lisons[84]: «En effet, elle regarda tout autour d'elle lentement, comme quelqu'un qui se réveille d'un songe; puis, d'une voix distincte, elle demanda son miroir; elle resta penchée dessus quelque temps jusqu'au moment où de grosses larmes lui découlèrent des yeux. Alors elle se renversa la tête en poussant un soupir et retomba sur l'oreiller. «Sa poitrine aussitôt se mit à haleter rapidement.» [84] Page 442. Je ne puis pas lire, je suis comme Lamartine: «L'expiation va pour moi au delà de la vérité.....» Je ne croyais pourtant pas faire une mauvaise action, monsieur l'avocat impérial, en lisant ces pages à mes filles qui sont mariées, honnêtes filles qui ont reçu de bons exemples, de bonnes leçons, et que jamais, jamais on n'a mises, par une indiscrétion, hors de la voie la plus étroite, hors des choses qui peuvent et doivent être entendues..... Il m'est impossible de continuer cette lecture, je m'en tiendrai rigoureusement aux passages incriminés: «Les bras étendus et à mesure que le râle devenait plus fort (Charles était de l'autre côté, cet homme que vous ne voyez jamais et qui est admirable), et à mesure que le râle devenait plus fort, l'ecclésiastique précipitait ses oraisons; elles se mêlaient aux sanglots étouffés de Bovary, et quelquefois tout semblait disparaître dans le sourd murmure des syllabes latines, qui tintaient comme un glas de cloche. «Tout à coup on entendit sur le trottoir un bruit de gros sabots, avec le frôlement d'un bâton; et une voix s'éleva, une voix rauque qui chantait: «Souvent la chaleur d'un beau jour «Fait rêver fillette à l'amour. «Elle se releva comme un cadavre que l'on galvanise, les cheveux dénoués, la prunelle fixe, béante. «Pour amasser diligemment «Les épis que la faux moissonne, «Ma Nanette va s'inclinant «Vers le sillon qui nous les donne. «--L'aveugle! s'écria-t-elle. «Et Emma se mit à rire, d'un rire atroce, frénétique, désespéré, croyant voir la face hideuse du misérable qui se dressait dans les ténèbres éternelles comme un épouvantement. «Il souffla bien fort ce jour-là, «Et le jupon court s'envola! «Une convulsion la rabattit sur le matelas. Tous s'approchèrent. Elle n'existait plus[85].» [85] Page 443. Voyez, messieurs, dans ce moment suprême le rappel de sa faute, le remords, avec tout ce qu'il a de poignant et d'affreux. Ce n'est pas une fantaisie d'artiste voulant seulement faire un contraste sans utilité, sans moralité, c'est l'aveugle qu'elle entend dans la rue chantant cette affreuse chanson, qu'il chantait quand elle revenait toute suante, toute hideuse des rendez-vous de l'adultère: c'est l'aveugle qu'elle voyait à chacun de ses rendez-vous; c'est cet aveugle qui la poursuivait de son chant, de son importunité; c'est lui qui, au moment où la miséricorde divine est là, vient personnifier la rage humaine qui la poursuit à l'instant suprême de la mort! Et on appelle cela un outrage à la morale publique! Mais je puis dire au contraire que c'est là un hommage à la morale publique, qu'il n'y a rien de plus moral que cela; je puis dire que dans ce livre le vice de l'éducation est animé, qu'il est pris dans le vrai, dans la chair vivante de notre société, qu'à chaque trait l'auteur nous pose cette question: «As-tu fait ce que tu devais pour l'éducation de tes filles? La religion que tu leur as donnée est-elle celle qui peut les soutenir dans les orages de la vie, ou n'est-elle qu'un amas de superstitions charnelles, qui laissent sans appui quand la tempête gronde? Leur as-tu enseigné que la vie n'est pas la réalisation de rêves chimériques, que c'est quelque chose de prosaïque dont il faut s'accommoder? Leur as-tu enseigné cela, toi? As-tu fait ce que tu devais pour leur bonheur? Leur as-tu dit: Pauvres enfants, hors de la route que je vous indique, dans les plaisirs que vous poursuivez, vous n'avez que le dégoût qui vous attend, l'abandon de la maison, le trouble, le désordre, la dilapidation, les convulsions, la saisie.....» Et vous voyez si quelque chose manque au tableau, l'huissier est là, là aussi est le juif qui a vendu pour satisfaire les caprices de cette femme, les meubles sont saisis, la vente va avoir lieu; et le mari ignore tout encore. Il ne reste plus à la malheureuse qu'à mourir! Mais, dit le ministère public, sa mort est volontaire, cette femme meurt à son heure. Est-ce qu'elle pouvait vivre? Est-ce qu'elle n'était pas condamnée? Est-ce qu'elle n'avait pas épuisé le dernier degré de la honte et de la bassesse? Oui, sur nos scènes, on montre les femmes qui ont dévié, gracieuses, souriantes, heureuses, et je ne veux pas dire ce qu'elles ont fait. Questum corpore facerant. Je me borne à dire ceci. Quand on nous les montre heureuses, charmantes, enveloppées de mousseline, présentant une main gracieuse à des comtes, à des marquis, à des ducs, que souvent elles répondent elles-mêmes au nom de marquises ou de duchesses; voilà ce que vous appelez respecter la morale publique. Et celui qui vous présente la femme adultère mourant honteusement, celui-là commet un outrage à la morale publique! Tenez, je ne veux pas dire que ce n'est pas votre pensée que vous avez exprimée, puisque vous l'avez exprimée, mais vous avez cédé à une grande préoccupation. Non, ce n'est pas vous, le mari, le père de famille, l'homme qui est là, ce n'est pas vous, ce n'est pas possible, ce n'est pas vous qui, sans la préoccupation du réquisitoire et d'une idée préconçue, seriez venu dire que M. Flaubert est l'auteur d'un mauvais livre! Oui, abandonné à vos inspirations, votre appréciation serait la même que la mienne, je ne parle pas du point de vue littéraire, nous ne pouvons pas différer vous et moi à cet égard, mais au point de vue de la morale et du sentiment religieux tel que vous l'entendez, tel que je l'entends. On nous a dit encore que nous avions mis en scène un curé matérialiste. Nous avons pris le curé, comme nous avons pris le mari. Ce n'est pas un ecclésiastique éminent, c'est un ecclésiastique ordinaire, un curé de campagne. Et de même que nous n'avons insulté personne, que nous n'avons exprimé aucun sentiment, aucune pensée qui pût être injurieuse pour le mari, nous n'avons pas davantage insulté l'ecclésiastique qui était là. Je n'ai qu'un mot à dire là-dessus. Voulez-vous des livres dans lesquels les ecclésiastiques jouent un rôle déplorable? Prenez Gil Blas, le Chanoine, de Balzac, Notre-Dame de Paris, de Victor Hugo. Si vous voulez des prêtres qui soient la honte du clergé, prenez-les ailleurs, vous ne les trouveriez pas dans Madame Bovary. Qu'est-ce que j'ai montré, moi? Un curé de campagne qui est dans ses fonctions de curé de campagne ce qu'est M. Bovary, un homme ordinaire. L'ai-je représenté libertin, gourmand, ivrogne? Je n'ai pas dit un mot de cela. Je l'ai représenté remplissant son ministère, non pas avec une intelligence élevée, mais comme sa nature l'appelait à le remplir. J'ai mis en contact avec lui et en état de discussions presque perpétuelles un type qui vivra--comme a vécu la création de M. Prudhomme--comme vivront quelques autres créations de notre temps, tellement étudiées et prises sur le vrai, qu'il n'y a pas possibilité qu'on les oublie; c'est le pharmacien de campagne, le voltairien, le sceptique, l'incrédule, l'homme qui est en querelle perpétuelle avec le curé. Mais dans ces querelles avec le curé, qui est-ce qui est continuellement battu, bafoué, ridiculisé? C'est Homais, c'est lui à qui on donne le rôle le plus comique, parce qu'il est le plus vrai, celui qui peint le mieux notre époque sceptique, un enragé, ce qu'on appelle le prêtrophobe. Permettez-moi encore de vous lire la page 206[86]. C'est la bonne femme de l'auberge qui offre quelque chose à son curé: «--Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur le curé? demanda la maîtresse d'auberge tout en atteignant sur la cheminée un des flambeaux de cuivre qui s'y trouvaient rangés en colonnade avec leurs chandelles. Voulez-vous prendre quelque chose? Un doigt de cassis, un verre de vin? «L'ecclésiastique refusa fort civilement. Il venait chercher son parapluie qu'il avait oublié l'autre jour au couvent d'Ernemont, et après avoir prié Mme Lefrançois de le lui faire remettre au presbytère dans la soirée, il sortit pour se rendre à l'église, où l'on sonnait l'Angelus. «Quand le pharmacien n'entendit plus sur la place le bruit de ses souliers, il trouva fort inconvenante sa conduite de tout à l'heure. Ce refus d'accepter un rafraîchissement lui semblait une hypocrisie des plus odieuses; les prêtres godaillaient tous sans qu'on les vît et cherchaient à ramener le temps de la dîme. «L'hôtesse prit la défense de son curé: «--D'ailleurs il en plierait quatre comme vous sur son genou. Il a, l'année dernière, aidé nos gens à rentrer la paille; il en portait jusqu'à six bottes à la fois, tant il est fort! «--Bravo! fit le pharmacien. Envoyez donc vos filles à confesse à des gaillards d'un tempérament pareil! Moi, si j'étais le gouvernement, je voudrais qu'on saignât les prêtres une fois par mois. Oui, madame Lefrançois, tous les mois une large phlébotomie, dans l'intérêt de la police et des mœurs! «--Taisez-vous donc, monsieur Homais, vous êtes un impie, vous n'avez pas de religion! «Le pharmacien répondit: «J'ai une religion, ma religion, et même j'en ai plus qu'eux tous avec leurs momeries et leurs jongleries. J'adore Dieu, au contraire! Je crois en l'Être suprême, à un créateur quel qu'il soit, peu m'importe, qui nous a placés ici-bas pour y remplir nos devoirs de citoyen et de père de famille; mais je n'ai pas besoin d'aller dans une église baiser des plats d'argent et engraisser de ma poche un tas de farceurs qui se nourrissent mieux que nous. Car on peut l'honorer aussi bien dans un bois, dans un champ, ou même en contemplant la voûte éthérée, comme les anciens. Mon Dieu à moi, c'est le Dieu de Socrate, de Franklin, de Voltaire et de Béranger! Je suis pour la Profession de foi du vicaire savoyard et les immortels principes de 89! Aussi je n'admets pas un bonhomme de bon Dieu qui se promène dans son parterre la canne à la main, loge ses amis dans le ventre des baleines, meurt en poussant un cri et ressuscite au bout de trois jours--choses absurdes en elles-mêmes, et complètement opposées d'ailleurs à toutes les lois de la physique, ce qui nous démontre, en passant, que les prêtres ont toujours croupi dans une ignorance turpide, où ils s'efforcent d'engloutir avec eux les populations. «Il se tut, cherchant des yeux un public autour de lui, car dans son effervescence le pharmacien un moment s'était cru en plein conseil municipal. Mais la maîtresse d'auberge ne l'écoutait plus.» [86] Page 103. Qu'est-ce qu'il y a là? Un dialogue, une scène, comme il y en avait chaque fois que Homais avait occasion de parler des prêtres. Maintenant il y a quelque chose de mieux dans le dernier passage, page 271[87]: «Mais l'attention publique fut distraite par l'apparition de M. Bournisien, qui passait sous les halles avec les saintes huiles. «Homais, comme il le devait, compara les prêtres à des corbeaux qu'attire l'odeur des morts; la vue d'un ecclésiastique lui était personnellement désagréable, car la soutane le faisait rêver au linceul, et il exécrait l'une un peu par épouvante de l'autre.» [87] Page 439. Notre vieil ami, celui qui nous a prêté le catéchisme, était fort heureux de ce passage; il nous disait: C'est d'une vérité frappante; c'est bien le portrait du prêtrophobe que «la soutane fait rêver au linceul et qui exècre l'une un peu par épouvante de l'autre». C'était un impie, et il exécrait la soutane, un peu par impiété peut-être, mais beaucoup plus parce qu'elle le faisait rêver au linceul. Permettez-moi de résumer tout ceci. Je défends un homme qui, s'il avait rencontré une critique littéraire sur la forme de son livre, sur quelques expressions, sur trop de détails, sur un point ou sur un autre, aurait accepté cette critique littéraire du meilleur cœur du monde. Mais se voir accusé d'outrage à la morale et à la religion! M. Flaubert n'en revient pas; et il proteste ici devant vous avec tout l'étonnement et toute l'énergie dont il est capable contre une telle accusation. Vous n'êtes pas de ceux qui condamnent des livres sur quelques lignes, vous êtes de ceux qui jugent avant tout la pensée, les moyens de mise en œuvre, et qui vous poserez cette question par laquelle j'ai commencé ma plaidoirie, et par laquelle je la finis: La lecture d'un tel livre donne-t-elle l'amour du vice, inspire-t-elle l'horreur du vice? L'expiation si terrible de la faute ne pousse-t-elle pas, n'excite-t-elle pas à la vertu? La lecture de ce livre ne peut pas produire sur vous une impression autre que celle qu'elle a produite sur nous, à savoir: que ce livre est excellent dans son ensemble, et que les détails en sont irréprochables. Toute la littérature classique nous autorisait à des peintures et à des scènes bien autres que celles que nous nous sommes permises. Nous aurions pu, sous ce rapport, la prendre pour modèle, nous ne l'avons pas fait; nous nous sommes imposé une sobriété dont vous nous tiendrez compte. Que s'il était possible que par un mot ou par un autre, M. Flaubert eût dépassé la mesure qu'il s'était imposée, je n'aurais pas seulement à vous rappeler que c'est une première œuvre, mais j'aurais à vous dire qu'alors même qu'il se serait trompé, son erreur serait sans dommage pour la morale publique. En le faisant venir en police correctionnelle,--lui, que vous connaissez maintenant un peu par son livre, lui que vous aimez déjà un peu, j'en suis sûr, et que vous aimeriez davantage si vous le connaissiez davantage,--il est bien assez, il est déjà trop cruellement puni. A vous maintenant de statuer. Vous avez jugé le livre dans son ensemble et dans ses détails; il n'est pas possible que vous hésitiez! JUGEMENT[88] Le tribunal a consacré une partie de l'audience de la huitaine dernière aux débats d'une poursuite exercée contre MM. Léon Laurent-Pichat et Auguste-Alexis Pillet, le premier gérant, le second imprimeur du recueil périodique la Revue de Paris, et M. Gustave Flaubert, homme de lettres, tous trois prévenus: 1º Laurent-Pichat, d'avoir, en 1856, en publiant dans les numéros des 1er et 15 décembre de la Revue de Paris des fragments d'un roman intitulé: Madame Bovary et, notamment, divers fragments contenus dans les pages 73, 77, 78, 272, 273, commis les délits d'outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs; 2º Pillet et Flaubert d'avoir, Pillet en imprimant pour qu'ils fussent publiés, Flaubert en écrivant et remettant à Laurent-Pichat pour être publiés, les fragments du roman intitulé: Madame Bovary susdésignés, aidé et assisté, avec connaissance, Laurent-Pichat dans les faits qui ont préparé, facilité et consommé les délits susmentionnés, et de s'être ainsi rendu complice de ces délits prévus par les articles 1er et 8 de la loi du 17 mai 1819, et 59 et 60 du Code pénal. [88] Gazette des Tribunaux, nº du 8 février 1858. M. Pinard, substitut, a soutenu la prévention, Le tribunal, après avoir entendu la défense présentée par Me Senard pour M. Flaubert, Me Desmarest pour M. Pichat, et Me Faverie pour l'imprimeur, a remis à l'audience de ce jour (7 février) le prononcé du jugement, qui a été rendu en ces termes: «Attendu que Laurent-Pichat, Gustave Flaubert et Pillet sont inculpés d'avoir commis les délits d'outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs; le premier comme auteur, en publiant dans le recueil périodique intitulé la Revue de Paris, dont il est directeur-gérant, et dans les numéros des 1er et 15 octobre, 1er et 15 novembre, 1er et 15 décembre 1856, un roman intitulé Madame Bovary, Gustave Flaubert et Pillet, comme complices, l'un en fournissant le manuscrit, et l'autre en imprimant ledit roman; «Attendu que les passages particulièrement signalés du roman dont s'agit, lequel renferme près de 300 pages, sont contenus, aux termes de l'ordonnance de renvoi devant le tribunal correctionnel dans les pages 73, 77 et 78 (nº du 1er décembre), et 271, 272 et 273 (nº du 15 décembre 1856); «Attendu que les passages incriminés, envisagés abstractivement et isolément, présentent effectivement, soit des expressions, soit des images, soit des tableaux que le bon goût réprouve et qui sont de nature à porter atteinte à de légitimes et honorables susceptibilités; «Attendu que les mêmes observations peuvent s'appliquer justement à d'autres passages non définis par l'ordonnance de renvoi et qui, au premier abord, semblent présenter l'exposition de théories qui ne seraient pas moins contraires aux bonnes mœurs, aux institutions, qui sont la base de la société, qu'au respect dû aux cérémonies les plus augustes du culte; «Attendu qu'à ces divers titres l'ouvrage déféré au tribunal mérite un blâme sévère, car la mission de la littérature doit être d'orner et de recréer l'esprit en élevant l'intelligence et en épurant les mœurs plus encore que d'imprimer le dégoût du vice en offrant le tableau des désordres qui peuvent exister dans la société; «Attendu que les prévenus, et en particulier Gustave Flaubert, repoussent énergiquement l'inculpation dirigée contre eux, en articulant que le roman soumis au jugement du tribunal a un but éminemment moral; que l'auteur a eu principalement en vue d'exposer les dangers qui résultent d'une éducation non appropriée au milieu dans lequel on doit vivre, et que, poursuivant cette idée, il a montré la femme, personnage principal de son roman, aspirant vers un monde et une société pour lesquels elle n'était pas faite, malheureuse de la condition modeste dans laquelle le sort l'aurait placée, oubliant d'abord ses devoirs de mère, manquant ensuite à ses devoirs d'épouse, introduisant successivement dans sa maison l'adultère et la ruine, et finissant misérablement par le suicide, après avoir passé par tous les degrés de la dégradation la plus complète et être descendue jusqu'au vol; «Attendu que cette donnée, morale sans doute dans son principe, aurait dû être complétée dans ses développements par une certaine sévérité de langage et par une réserve contenue, en ce qui touche particulièrement l'exposition des tableaux et des situations que le plan de l'auteur lui faisait placer sous les yeux du public; «Attendu qu'il n'est pas permis, sous prétexte de peinture de caractère ou de couleur locale, de reproduire dans leurs écarts, les faits, dits et gestes des personnages qu'un écrivain s'est donné mission de peindre; qu'un pareil système, appliqué aux œuvres de l'esprit aussi bien qu'aux productions des beaux-arts, conduirait à un réalisme qui serait la négation du beau et du bon, et qui, enfantant des œuvres également offensantes pour les regards et pour l'esprit, commettrait de continuels outrages à la morale publique et aux bonnes mœurs; «Attendu qu'il y a des limites que la littérature, même la plus légère, ne doit pas dépasser, et dont Gustave Flaubert et coïnculpés paraissent ne s'être pas suffisamment rendu compte; «Mais attendu que l'ouvrage dont Flaubert est l'auteur est une œuvre qui paraît avoir été longuement et sérieusement travaillée, au point de vue littéraire et de l'étude des caractères; que les passages relevés par l'ordonnance de renvoi, quelque répréhensibles qu'ils soient, sont peu nombreux si on les compare à l'étendue de l'ouvrage; que ces passages, soit dans les idées qu'ils exposent, soit dans les situations qu'ils représentent, rentrent dans l'ensemble des caractères que l'auteur a voulu peindre, tout en les exagérant et en les imprégnant d'un réalisme vulgaire et souvent choquant; «Attendu que Gustave Flaubert proteste de son respect pour les bonnes mœurs, et tout ce qui se rattache à la morale religieuse; qu'il n'apparaît pas que son livre ait été, comme certaines œuvres, écrit dans le but unique de donner une satisfaction aux passions sensuelles, à l'esprit de licence et de débauche ou de ridiculiser des choses qui doivent être entourées du respect de tous; «Qu'il a eu le tort seulement de perdre parfois de vue les règles que tout écrivain qui se respecte ne doit jamais franchir et d'oublier que la littérature comme l'art, pour accomplir le bien qu'elle est appelée à produire, ne doit pas seulement être chaste et pure dans sa forme et dans son expression; «Dans ces circonstances, attendu qu'il n'est pas suffisamment établi que Pichat, Gustave Flaubert et Pillet se soient rendus coupables des délits qui leur sont imputés; «Le tribunal les acquitte de la prévention portée contre eux et les renvoie sans dépens.» TABLE Pages. PREMIÈRE PARTIE1 DEUXIÈME PARTIE 93 TROISIÈME PARTIE 315 PROCÈS INTENTÉ A L'AUTEUR477 Réquisitoire 481 Plaidoirie 503 Jugement 454 * * * * * Au lecteur Cette version électronique reproduit dans son intégralité la version originale. La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections mineures. L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. Liste des modifications: Page24: «sacrifier» remplacé par «scarifier» (elles étaient à le scarifier par leurs réflexions) Page42: «couvert» remplacé par «couverts» (entre deux murs de bauge, couverts d'abricots) Page51: «au» par «aux» (pâmés sous des tonnelles aux bras des bayadères) Page96: «sape» par «sapin» (Les stalles du chœur, en bois de sapin) Page 109: «Fareinheit» par «Fahrenheit» (cinquante-quatre Fahrenheit (mesure anglaise)) Page 153: «confessional» par «confessionnal» (jusque dans le confessionnal) Page 163: «bon» par «bond» (qui d'un seul bond s'étalèrent) Page 172: «barraques» par «baraques» (il y avait des baraques de toile) Page 187: «qu'un» par «qu'une» (et qui ne bougeait pas plus qu'une bête de bronze) Page 194: «tremblait» par «tremblaient» et «réveillé» par «réveillés» (où le propriétaire, le négociant,... tremblaient de se voir réveillés) Page 223: «clanche» par «clenche» (Emma tourna la clenche d'une porte) Page 225: «cru» par «crut» (elle crut distinguer) Page 230: «amousement» par «amoureusement» (Léon la regardait si amoureusement) Page 237: «qu'elle» par «quelle» (et quelle satisfaction) Page 240: «supérieure» par «supérieur» (la première ablation de maxillaire supérieur) Page 262: «dl'e» par «de l'» (un jour descendre de l'Hirondelle) Page 270: «plate-blande» par «plate-bande» (ils firent le tour d'une plate-bande) Page 273: «épouvanblement» par «épouvantablement» (en jurant épouvantablement) Page 276: «fortume» par «fortune» (toute ma fortune est perdue) Page 296: «Rollet» par «Rolet» (elle trouva moyen d'expulser la mère Rolet) Page 302: «Lamermoor» par «Lammermoor» (Lucie de Lammermoor) Page 304: «d'insaissables» par «d'insaisissables» (d'insaisissables pensées) Page 321: «accompanée» par «accompagnée» (je vous ai accompagnée) Page 328: «boutonnière» par «boutonnières» (les boutonnières des pourpoints) Page 341: «rhétotorique» par «rhétotorique» (la colère avait emporté la rhétorique) Page 364: «béants» par «béantes» et «ensanglantés» par «ensanglantées» (deux orbites béantes tout ensanglantées) Page 367: «l'infimité» par «l'infirmité» (l'infirmité de sa position) Page 377: «points» par «poings» (Charles donna de grands coups de poings) Page 383: «feuilleterai» par «feuilletterai» (je feuilletterai un Code) Page 482: ajout de «y» (Il y en a un second) Page 491: «s'enrouraient» par «s'enroulaient» (ils s'enroulaient en une masse lourde) Page 498: «chaire» par «chair» (la chair douce des femmes) Page 501: «être» par «êtres» (par un des êtres grotesques) Page 514: «Leseure» par «Lescure» (On la vit à Saint-Pol, à Lescure) Page 525: «Hage» par «Page» (Page 58) Page 541: «débarraissait» par «débarrassait» (qui la débarrassait de ses douleurs) Page 543: «sensuabilités» par «sensualités» (toutes les sensualités) Page 547: «en» par «ne» (nous ne l'avons pas fait) 1 « , : 2 , 3 . , , 4 ' : 5 , , 6 7 . » 8 9 ' . ? , 10 , 11 . 12 13 « : 14 , 15 ' . , , 16 ' 17 , , , 18 . 19 20 « : , 21 22 ' . , 23 ' ' , 24 , , ' 25 ' . - - , : 26 , 27 28 . , , 29 ' , 30 . . . , 31 . . . - - : 32 , 33 . , , 34 , 35 , 36 ' ' . . . 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