n'est pas l'homme que le ministère public, avec quinze ou vingt lignes
mordues çà et là, est venu vous présenter comme un faiseur de tableaux
lascifs. Non; il y a dans sa nature, je le répète, tout ce qu'on peut
imaginer au monde de plus grave, de plus sérieux, mais en même temps de
plus triste. Son livre, en rétablissant seulement une phrase, en mettant
à côté des quelques lignes citées les quelques lignes qui précèdent et
qui suivent, reprendra bientôt devant vous sa véritable couleur, en même
temps qu'il fera connaître les intentions de l'auteur. Et, de la parole
trop habile que vous avez entendue, il ne restera dans vos souvenirs
qu'un sentiment d'admiration profonde pour un talent qui peut tout
transformer.
Je vous ai dit que M. Gustave Flaubert était un homme sérieux et grave.
Ses études, conformes à la nature de son esprit, ont été sérieuses et
larges. Elles ont embrassé non seulement toutes les branches de la
littérature, mais le droit. M. Flaubert est un homme qui ne s'est pas
contenté des observations que pouvait lui fournir le milieu où il a
vécu; il a interrogé d'autres milieux;
Qui mores multorum vidit et urbes.
Après la mort de son père et ses études de collège, il a visité
l'Italie, et de 1848 à 1852, parcouru ces contrées de l'Orient,
l'Égypte, la Palestine, l'Asie Mineure, dans lesquelles, sans doute,
l'homme qui les parcourt en y apportant une grande intelligence peut
acquérir quelque chose d'élevé, de poétique, ces couleurs, ce prestige
de style que le ministère public faisait tout à l'heure ressortir, pour
établir le délit qu'il nous impute. Ce prestige de style, ces qualités
littéraires resteront, ressortiront avec éclat de ces débats, mais ne
pourront en aucune façon laisser prise à l'incrimination.
De retour depuis 1852, M. Gustave Flaubert a écrit et cherché à produire
dans un grand cadre le résultat d'études attentives et sérieuses, le
résultat de ce qu'il avait recueilli dans ses voyages.
Quel est le cadre qu'il a choisi, le sujet qu'il a pris, et comment
l'a-t-il traité? Mon client est de ceux qui n'appartiennent à aucune des
écoles dont j'ai trouvé, tout à l'heure, le nom dans le réquisitoire.
Mon Dieu! il appartient à l'école réaliste, en ce sens qu'il s'attache à
la réalité des choses. Il appartiendrait à l'école psychologique en ce
sens que ce n'est pas la matérialité des choses qui le pousse, mais le
sentiment humain, le développement des passions dans le milieu où il est
placé. Il appartiendrait à l'école romantique moins peut-être qu'à toute
autre, car si le romantisme apparaît dans son livre, de même que si le
réalisme y apparaît, ce n'est que par quelques expressions ironiques,
jetées çà et là, que le ministère public a prises au sérieux. Ce que M.
Flaubert a voulu surtout, ç'a été de prendre un sujet d'études dans la
vie réelle, ç'a été de créer, de constituer des types vrais dans la
classe moyenne, et d'arriver à un résultat utile. Oui, ce qui a le plus
préoccupé mon client dans l'étude à laquelle il s'est livré, c'est
précisément ce but utile, poursuivi en mettant en scène trois ou quatre
personnages de la société actuelle, vivant dans les conditions de la vie
réelle, et présentant aux yeux du lecteur le tableau vrai de ce qui se
rencontre le plus souvent dans le monde.
Le ministère public résumant son opinion sur Madame Bovary a dit: Ce
second titre de cet ouvrage est: Histoire des adultères d'une femme de
province. Je proteste énergiquement contre ce titre. Il me prouverait à
lui seul, si je ne l'avais pas senti d'un bout à l'autre de votre
réquisitoire, la préoccupation sous l'empire de laquelle vous avez
constamment été. Non! le second titre de cet ouvrage n'est pas:
Histoire des adultères d'une femme de province; il est, s'il vous faut
absolument un second titre: histoire de l'éducation trop souvent donnée
en province; histoire des périls auxquels elle peut conduire, histoire
de la dégradation, de la friponnerie, du suicide considéré comme
conséquence d'une première faute, et d'une faute amenée elle-même par
de premiers torts auxquels souvent une jeune femme est entraînée;
histoire de l'éducation, histoire d'une vie déplorable dont trop souvent
l'éducation est la préface. Voilà ce que M. Flaubert a voulu peindre, et
non pas les adultères d'une femme de province; vous le reconnaîtrez
bientôt en parcourant l'ouvrage incriminé.
Maintenant, le ministère public a aperçu dans tout cela, par-dessus
tout, la couleur lascive. S'il m'était possible de prendre le nombre des
lignes du livre que le ministère public a découpées, et de le mettre en
parallèle avec le nombre des autres lignes qu'il a laissées de côté,
nous serions dans la proportion totale d'un à cinq cents, et vous
verriez que cette proportion d'un à cinq cents n'est pas une couleur
lascive, n'est nulle part; elle n'existe que sous la condition des
découpures et des commentaires.
Maintenant, qu'est-ce que M. Gustave Flaubert a voulu peindre? D'abord
une éducation donnée à une femme au-dessus de la condition dans laquelle
elle est née, comme il arrive, il faut bien le dire, trop souvent chez
nous; ensuite le mélange d'éléments disparates qui se produit ainsi dans
l'intelligence de la femme, et puis quand vient le mariage, comme le
mariage ne se proportionne pas à l'éducation, mais aux conditions dans
lesquelles la femme est née, l'auteur a expliqué tous les faits qui se
passent dans la position qui lui est faite.
Que montre-t-il encore? Il montre une femme allant au vice par la
mésalliance, et du vice au dernier degré de la dégradation et du
malheur. Tout à l'heure, quand par la lecture de différents passages,
j'aurai fait connaître le livre dans son ensemble, je demanderai au
tribunal la liberté d'accepter la question en ces termes: Ce livre mis
dans les mains d'une jeune femme pourrait-il avoir pour effet de
l'entraîner vers des plaisirs faciles, vers l'adultère, ou de lui
montrer au contraire le danger, dès les premiers pas, et de la faire
frissonner d'horreur? La question ainsi posée, c'est votre conscience
qui la résoudra.
Je dis ceci, quant à présent: M. Flaubert a voulu peindre la femme qui,
au lieu de chercher à s'arranger dans la condition qui lui est donnée,
avec sa situation, avec sa naissance, au lieu de chercher à se faire la
vie qui lui appartient, reste préoccupée de mille aspirations étrangères
puisées dans une éducation trop élevée pour elle; qui, au lieu de
s'accommoder des devoirs de sa position, d'être la femme tranquille du
médecin de campagne avec lequel elle passe ses jours, au lieu de
chercher le bonheur dans sa maison, dans son union, le cherche dans
d'interminables rêvasseries, et puis, qui, bientôt rencontrant sur sa
route un jeune homme qui coquette avec elle, joue avec lui le même jeu
(mon Dieu! ils sont inexpérimentés l'un et l'autre), s'excite en quelque
sorte par degrés, s'effraye quand, recourant à la religion de ses
premières années, elle n'y trouve pas une force suffisante; et nous
verrons tout à l'heure pourquoi elle ne l'y trouve pas. Cependant
l'ignorance du jeune homme et sa propre ignorance la préservent d'un
premier danger. Mais elle est bientôt rencontrée par un homme comme il y
en a tant, comme il y en a trop dans le monde, qui se saisit d'elle,
pauvre femme déjà déviée, et l'entraîne. Voilà ce qui est capital, ce
qu'il fallait voir, ce qu'est le livre lui-même.
Le ministère public s'irrite, et je crois qu'il s'irrite à tort, au
point de vue de la conscience et du cœur humain, de ce que dans la
première scène, Mme Bovary trouve une sorte de plaisir, de joie à avoir
brisé sa prison, et rentre chez elle en disant: «J'ai un amant.» Vous
croyez que ce n'est pas là le premier cri du cœur humain! La preuve est
entre vous et moi. Mais il fallait regarder un peu plus loin, et vous
auriez vu que, si le premier moment, le premier instant de cette chute
excite chez cette femme une sorte de transport de joie, de délire, à
quelques lignes plus loin la déception arrive et, suivant l'expression
de l'auteur, elle semble à ses propres yeux humiliée.
Oui, la déception, la douleur, le remords lui arrivent à l'instant même.
L'homme auquel elle s'était confiée, livrée, ne l'avait prise que pour
s'en servir un instant comme d'un jouet; le remords la ronge, la
déchire. Ce qui vous a choqué, ç'a été d'entendre appeler cela les
désillusions de l'adultère; vous auriez mieux aimé les souillures chez
un écrivain qui faisait poser cette femme, laquelle, n'ayant pas compris
le mariage, se sentait souillée par le contact d'un mari; laquelle,
ayant cherché ailleurs son idéal, avait trouvé les désillusions de
l'adultère. Ce mot vous a choqué; au lieu des désillusions, vous
auriez voulu les souillures de l'adultère. Le tribunal jugera. Quant à
moi, si j'avais à faire poser le même personnage, je lui dirais: Pauvre
femme! si vous croyez que les baisers de votre mari sont quelque chose
de monotone, d'ennuyeux, si vous n'y trouvez--c'est le mot qui a été
signalé,--que les platitudes du mariage, s'il vous semble voir une
souillure dans cette union à laquelle l'amour n'a pas présidé, prenez-y
garde, vos rêves sont une illusion, et vous serez un jour cruellement
détrompée. Celui qui crie bien fort, messieurs, qui se sert du mot
souillure pour exprimer ce que nous avons appelé désillusion, celui-là
dit un mot vrai, mais vague qui n'apprend rien à l'intelligence. J'aime
mieux celui qui ne crie pas fort, qui ne prononce pas le mot de
souillure, mais qui avertit la femme de la déception, de la désillusion,
qui lui dit: Là où vous croyez trouver l'amour, vous ne trouverez que le
libertinage; là où vous croyez trouver le bonheur, vous ne trouverez
que des amertumes. Un mari qui va tranquillement à ses affaires, qui
vous embrasse, qui met son bonnet de coton et mange la soupe avec vous
est un mari prosaïque qui vous révolte; vous aspirez à un homme qui vous
aime, qui vous idolâtre, pauvre enfant! cet homme sera un libertin, qui
vous aura prise une minute pour jouer avec vous. L'illusion se sera
produite la première fois, peut-être la seconde; vous serez rentrée chez
vous enjouée, en chantant la chanson de l'adultère: «j'ai un amant!» la
troisième fois vous n'aurez pas besoin d'arriver jusqu'à lui, la
désillusion sera venue. Cet homme que vous aviez rêvé aura perdu tout
son prestige; vous aurez retrouvé dans l'amour les platitudes du
mariage; et vous les aurez retrouvées avec le mépris, le dédain, le
dégoût et le remords poignant.
Voilà, messieurs, ce que M. Flaubert a dit, ce qu'il a peint, ce qui est
à chaque ligne de son livre, voilà ce qui distingue son œuvre de toutes
les œuvres du même genre. C'est que chez lui les grands travers de la
société figurent à chaque page, c'est que chez lui l'adultère marche
plein de dégoût et de honte. Il a pris dans les relations habituelles de
la vie l'enseignement le plus saisissant qui puisse être donné à une
jeune femme. Oh! mon Dieu, celles de nos jeunes femmes qui ne trouvent
pas dans les principes honnêtes, élevés, dans une religion sévère de
quoi se tenir fermes dans l'accomplissement de leurs devoirs de mères,
qui ne le trouvent pas surtout dans cette résignation, cette science
pratique de la vie qui nous dit qu'il faut s'accommoder de ce que nous
avons, mais qui portent leurs rêveries au dehors, ces jeunes femmes les
plus honnêtes, les plus pures qui, dans le prosaïsme de leur ménage,
sont quelquefois tourmentées par ce qui se passe autour d'elles, un
livre comme celui-là, soyez-en sûr, en fait réfléchir plus d'une. Voilà
ce que M. Flaubert a fait.
Et prenez bien garde à une chose: M. Flaubert n'est pas un homme qui
vous peint un charmant adultère, pour faire arriver ensuite le Deus ex
machinâ, non: vous avez sauté trop vite de la page que vous avez lue à
la dernière. L'adultère, chez lui, n'est qu'une suite de tourments, de
regrets, de remords; et puis il arrive à une expiation finale,
épouvantable. Elle est excessive. Si M. Flaubert pèche, c'est par
l'excès, et je vous dirai tout à l'heure de qui est ce mot. L'expiation
ne se fait pas attendre; et c'est en cela que le livre est éminemment
moral et utile, c'est qu'il ne promet pas à la jeune femme quelques-unes
de ces belles années au bout desquelles elle peut dire: après cela, on
peut mourir. Non! Dès le second jour arrivent l'amertume, la
désillusion. Le dénouement pour la moralité se trouve à chaque ligne du
livre.
Ce livre est écrit avec une puissance d'observation à laquelle M.
l'avocat impérial a rendu justice; et c'est ici que j'appelle votre
attention, parce que si l'accusation n'a pas de cause, il faut qu'elle
tombe. Ce livre est écrit avec une puissance vraiment remarquable
d'observation dans les moindres détails. Un article de l'Artiste,
signé Flaubert, a servi encore de prétexte à l'accusation. Que M.
l'avocat impérial veuille remarquer d'abord que cet article est étranger
à l'incrimination; qu'il veuille remarquer ensuite que nous le tenons
pour très innocent et très moral aux yeux du tribunal, à une condition,
que M. l'avocat impérial aura la bonté de le lire en entier, au lieu de
le déchiqueter. Ce qui a saisi dans le livre de M. Flaubert, c'est ce
que quelques comptes rendus ont appelé une fidélité toute daguerrienne
dans la reproduction du type de toutes choses, dans la nature intime de
la pensée du cœur humain,--et cette reproduction devient plus
saisissante encore par la magie du style. Remarquez bien que s'il
n'avait appliqué cette fidélité qu'aux scènes de dégradation, vous
pourriez dire avec raison: l'auteur s'est complu à peindre la
dégradation avec cette puissance de description qui lui est propre. De
la première à la dernière page de son livre, il s'attache sans aucune
espèce de réserve à tous les faits de la vie d'Emma, à son enfance dans
la maison paternelle, à son éducation dans le couvent, il ne fait grâce
de rien. Mais ceux qui ont lu comme moi du commencement à la fin,
diront,--chose notable dont vous lui saurez gré, qui non seulement sera
l'absolution pour lui, mais qui aurait dû écarter de lui toute espèce de
poursuite,--que quand il arrive aux parties difficiles, précisément à la
dégradation, au lieu de faire comme quelques auteurs classiques que le
ministère public connaît bien, mais qu'il a oubliés pendant qu'il
écrivait son réquisitoire et dont j'ai apporté ici des passages, non pas
pour vous les lire, mais pour que vous les parcouriez dans la chambre du
conseil (j'en citerai quelques lignes tout à l'heure), au lieu de faire
comme nos grands auteurs classiques, nos grands maîtres, qui lorsqu'ils
ont rencontré des scènes de l'union des sens chez l'homme et la femme,
n'ont pas manqué de tout décrire, M. Flaubert se contente d'un mot. Là
toute sa puissance descriptive disparaît, parce que sa pensée est
chaste, parce que là où il pourrait écrire à sa manière et avec toute la
magie du style, il sent qu'il y a des choses qui ne peuvent pas être
abordées, décrites. Le ministère public trouve qu'il a trop dit encore.
Quand je lui montrerai des hommes qui, dans de grandes œuvres
philosophiques, se sont complu à la description de ces choses, et qu'en
regard je placerai l'homme qui possède la science descriptive à un si
haut degré et qui, loin de l'employer, s'arrête et s'abstient, j'aurai
bien le droit de demander raison à l'accusation qui est produite.
Toutefois, messieurs, de même qu'il se plaît à nous décrire le riant
berceau où se joue Emma encore enfant, avec son feuillage, avec ces
petites fleurs roses ou blanches qui viennent de s'épanouir, et ses
sentiers embaumés--de même quand elle sera sortie de là, quand elle ira
dans d'autres chemins, dans des chemins où elle trouvera de la fange,
quand elle y salira ses pieds, quand les taches même rejailliront plus
haut sur elle, il ne faudrait pas qu'il le dît! Mais ce serait supprimer
complètement le livre, je vais plus loin, l'élément moral, sous prétexte
de le défendre, car si la faute ne peut pas être montrée, si elle ne
peut pas être indiquée, si dans un tableau de la vie réelle qui a pour
but de montrer par la pensée le péril, la chute, l'expiation, si vous
voulez empêcher de peindre tout cela, c'est évidemment ôter au livre sa
conclusion.
Ce livre n'a pas été pour mon client l'objet d'une distraction de
quelques heures; il représente deux ou trois années d'études
incessantes. Et je vais vous dire maintenant quelque chose de plus: M.
Flaubert qui, après tant d'années de travaux, tant d'études, tant de
voyages, tant de notes recueillies dans les auteurs qu'il a lus,--vous
verrez, mon Dieu! où il a puisé, car c'est quelque chose d'étrange qui
se chargera de le justifier,--vous le verrez, lui aux couleurs lascives,
tout imprégné de Bossuet et de Massillon. C'est dans l'étude de ces
auteurs que nous allons le retrouver tout à l'heure, cherchant, non pas
à les plagier, mais à reproduire dans ses descriptions les pensées, les
couleurs employées par eux. Quand, après tout, ce travail fait avec tant
d'amour, quand son œuvre a son but, est-ce que vous croyez que, plein
de confiance en lui-même et malgré tant d'études et de méditations, il a
voulu immédiatement se lancer dans la lice? Il l'aurait fait, sans
doute, s'il eût été un inconnu dans le monde, si son nom lui eût
appartenu en toute propriété, s'il eût cru pouvoir en disposer et le
livrer comme bon lui semblait; mais, je le répète, il est de ceux chez
lesquels noblesse oblige: il s'appelle Flaubert, il est le second fils
de M. Flaubert, il voulait se tracer une voie dans la littérature, en
respectant profondément la morale et la religion,--non pas par
inquiétude du parquet, un tel intérêt ne pourrait se présenter à sa
pensée,--mais par dignité personnelle, ne voulant pas laisser son nom à
la tête d'une publication, si elle ne semblait pas à quelques personnes
en lesquelles il avait foi, digne d'être publiée. M. Flaubert a lu, par
fragments et en totalité même, devant quelques amis haut placés dans les
lettres, les pages qu'un jour il devrait livrer à l'impression, et
j'affirme qu'aucun d'eux n'a été offensé de ce qui excite en ce moment
si vivement la sévérité de M. l'avocat impérial. Personne même n'y a
songé. On a seulement examiné, étudié la valeur littéraire du livre.
Quant au but moral, il est si évident, il est écrit à chaque ligne en
termes si peu équivoques, qu'il n'était pas même besoin de le mettre en
question. Rassuré sur la valeur du livre, encouragé d'ailleurs par les
hommes les plus éminents de la presse, M. Flaubert ne songe plus qu'à le
livrer à l'impression, à la publicité. Je le répète, tout le monde a été
unanime pour rendre hommage au mérite littéraire, au style et en même
temps à la pensée excellente qui préside à l'œuvre depuis la première
jusqu'à la dernière ligne. Et quand la poursuite est venue, ce n'est pas
lui seulement qui a été surpris, profondément affligé, mais
permettez-moi de vous le dire, c'est nous qui ne comprenions pas cette
poursuite, c'est moi tout le premier, qui avais lu le livre avec un
intérêt très vif, à mesure que la publication en a été faite; ce sont
des amis intimes. Mon Dieu! il y a des nuances qui quelquefois
pourraient nous échapper dans nos habitudes, mais qui ne peuvent pas
échapper à des femmes d'une grande intelligence, d'une grande pureté,
d'une grande chasteté. Il n'y a pas de nom qui puisse se prononcer dans
cette audience, mais si je vous disais ce qui a été dit à Flaubert, ce
qui m'a été dit à moi-même par des mères de famille qui avaient lu ce
livre, si je vous disais leur étonnement après avoir reçu de cette
lecture une impression si bonne qu'elles ont cru devoir en remercier
l'auteur, si je vous disais leur étonnement, leur douleur, quand elles
ont appris que ce livre devait être considéré comme contraire à la
morale publique, à leur foi religieuse, à la foi de toute leur vie, mon
Dieu! mais il y aurait dans la réunion de ces appréciations mêmes de
quoi me fortifier, si j'avais besoin d'être fortifié au moment de
combattre les attaques du ministère public.
Pourtant, au milieu de toutes ces appréciations de la littérature
contemporaine, il y en a une que je veux vous dire. Il y en a une, qui
n'est pas seulement respectée par nous à raison d'un beau et grand
caractère, qui, au milieu même de l'adversité, de la souffrance, contre
lesquelles il lutte courageusement chaque jour, est non seulement grand
par le souvenir de beaucoup d'actions inutiles à rappeler ici, mais
grand par des œuvres littéraires qu'il faut rappeler parce que c'est là
ce qui fait sa compétence, grand surtout par la pureté qui existe dans
toutes ses œuvres, par la chasteté de tous ses écrits: Lamartine.
Lamartine ne connaissait pas mon client, il ne savait pas qu'il existât.
Lamartine à la campagne, chez lui, avait lu, dans chacun des numéros de
la Revue de Paris, la publication de Madame Bovary, et Lamartine
avait trouvé là des impressions telles, qu'elles se sont reproduites
toutes les fois que je vais vous dire maintenant.
Il y a quelques jours, Lamartine est revenu à Paris, et le lendemain il
s'est informé de la demeure de M. Gustave Flaubert. Il a envoyé à la
Revue savoir la demeure d'un M. Gustave Flaubert, qui avait publié
dans le recueil des articles sous le titre de Madame Bovary. Il a
chargé son secrétaire d'aller faire à M. Flaubert tous ses compliments,
de lui exprimer toute la satisfaction qu'il avait éprouvée en lisant son
œuvre, et lui témoigner le désir de voir l'auteur nouveau, se révélant
par un essai pareil.
Mon client est allé chez Lamartine; et il a trouvé chez lui, non pas
seulement un homme qui l'a encouragé, mais un homme qui lui a dit: «Vous
m'avez donné la meilleure œuvre que j'aie lue depuis vingt ans.»
C'étaient en un mot des éloges tels que mon client, dans sa modestie,
osait à peine me les répéter. Lamartine lui prouvait qu'il avait lu les
livraisons, et le lui prouvait de la manière la plus gracieuse, en lui
en disant des pages tout entières. Seulement Lamartine ajoutait: «En
même temps que je vous ai lu sans restriction jusqu'à la dernière page,
j'ai blâmé les dernières. Vous m'avez fait mal, vous m'avez
littéralement fait souffrir! l'expiation est hors de proportion avec le
crime; vous avez créé une mort affreuse effroyable! Assurément la femme
qui souille le lit conjugal doit s'attendre à une expiation, mais
celle-ci est horrible, c'est un supplice comme on n'en a jamais vu. Vous
avez été trop loin, vous m'avez fait mal aux nerfs; cette puissance de
description qui s'est appliquée aux derniers instants de la mort m'a
laissé une indicible souffrance!» Et quand Gustave Flaubert lui
demandait: «Mais, monsieur de Lamartine, est-ce que vous comprenez que
je sois poursuivi pour avoir fait une œuvre pareille, devant le
tribunal de police correctionnelle pour offense à la morale publique et
religieuse?» Lamartine lui répondait:--«Je crois avoir été toute ma vie
l'homme qui, dans ses œuvres littéraires comme dans ses autres, a le
mieux compris ce que c'était que la morale publique et religieuse; mon
cher enfant, il n'est pas possible qu'il se trouve en France un tribunal
pour vous condamner. Il est déjà très regrettable qu'on se soit ainsi
mépris sur le caractère de votre œuvre et qu'on ait ordonné de la
poursuivre, mais il n'est pas possible, pour l'honneur de notre pays et
de notre époque, qu'il se trouve un tribunal pour vous condamner.»
Voilà ce qui se passait hier entre Lamartine et Flaubert, et j'ai le
droit de vous dire que cette appréciation est de celles qui valent la
peine d'être pesées.
Ceci bien entendu, voyons comment il se pourrait faire que ma conscience
à moi me dît que Madame Bovary est un bon livre, une bonne action? Et
je vous demande la permission d'ajouter que je ne suis pas facile sur
ces sortes de choses, la facilité n'est pas dans mes habitudes. Des
œuvres littéraires, j'en tiens à la main qui, quoique émanées de nos
grands écrivains, n'ont jamais arrêté deux minutes mes yeux. Je vous en
ferai passer dans la chambre du conseil quelques lignes que je ne me
suis jamais complu à lire, et je vous demanderai la permission de vous
dire que lorsque je suis arrivé à la fin de l'œuvre de M. Flaubert,
j'ai été convaincu qu'une coupure faite par la Revue de Paris a été
cause de tout ceci. Je vous demanderai, de plus, la permission de
joindre mon appréciation à l'appréciation plus élevée, plus éclairée que
je viens de rappeler.
Voici, messieurs, un portefeuille rempli des opinions de tous les
littérateurs de notre temps, et parmi lesquels se trouvent les plus
distingués, sur l'œuvre dont il s'agit, et sur l'émerveillement qu'ils
ont éprouvé en lisant cette œuvre nouvelle, en même temps si morale et
si utile!
Maintenant, comment une œuvre pareille a-t-elle pu encourir une
poursuite? Voulez-vous me permettre de vous le dire? La Revue de
Paris, dont le comité de lecture avait lu l'œuvre en son entier, car
le manuscrit lui avait été envoyé longtemps avant la publication, n'y
avait rien trouvé à redire. Quand on est arrivé à imprimer le cahier du
1er décembre 1856, un des directeurs de la Revue s'est effarouché de
la scène dans un fiacre. Il a dit: «Ceci n'est pas convenable, nous
allons le supprimer.» Flaubert s'est offensé de la suppression. Il n'a
pas voulu qu'elle eût lieu sans qu'une note fût placée au bas de la
page. C'est lui qui a exigé la note. C'est lui qui, pour son
amour-propre d'auteur, ne voulant pas que son œuvre fût mutilée, ni que
d'un autre côté il y eût quelque chose qui donnât des inquiétudes à la
Revue, a dit: «Vous supprimerez si bon vous semble, mais vous
déclarerez que vous avez supprimé»; et alors on convint de la note
suivante:
«La direction s'est vue dans la nécessité de supprimer ici un passage
qui ne pouvait convenir à la rédaction de la Revue de Paris; nous en
donnons acte à l'auteur.»
Voici le passage supprimé, je vais vous le lire. Nous en avons une
épreuve, que nous avons eu beaucoup de peine à nous procurer. En voici
la première partie, qui n'a pas une seule correction; un mot a été
corrigé sur la seconde:
«Où allons-nous?--où vous voudrez, dit Léon poussant Emma dans la
voiture. Les stores s'abaissèrent et la lourde machine se mit en
route.
«Elle descendit la rue du Grand-Pont, traversa la place des Arts, le
quai Napoléon, le pont Neuf, et s'arrêta court devant la statue de
Pierre Corneille.
«--Continuez! fit une voix qui sortait de l'intérieur.
«La voiture repartit, et se laissant, dès le carrefour Lafayette,
emporter par la descente, elle entra au grand galop dans la gare du
chemin de fer.
«--Non! tout droit! cria la même voix.
«Le fiacre sortit des grilles, et bientôt arrivé sur le Cours, trotta
doucement, au milieu des grands ormes. Le cocher s'essuya le front,
mit son chapeau de cuir entre ses jambes et poussa la voiture en
dehors des contre-allées, au bord de l'eau, près du gazon.
«Elle alla le long de la rivière, sur le chemin de halage pavé de
cailloux secs,--et, longtemps, du côté d'Oyssel, au delà des îles.
«Mais, tout à coup, elle s'élança d'un bond à travers Quatremares,
Sotteville, la grande chaussée, la rue d'Elbeuf, et fit sa troisième
halte devant le Jardin des Plantes.
«--Marchez donc! s'écria la voix, plus furieusement.
«Et aussitôt, reprenant sa course, elle passa par Saint-Sever, par le
quai des Curandiers, par le quai aux Meules, encore une fois par le
pont, par la place du Champ-de-Mars, et derrière les jardins de
l'hôpital où des vieillards en veste noire se promènent au soleil, le
long d'une terrasse toute verdie par des lierres. Elle remonta le
boulevard Bouvreuil, parcourut le boulevard Cauchoise, puis tout le
mont Riboudet jusqu'à la côte de Deville!
«Elle revint; et alors, sans parti pris ni direction, au hasard, elle
vagabonda. On la vit à Saint-Pol, à Lescure, au mont Gargan, à la
Rouge-Mare, et place du Gaillarbois; rue Maladrerie, rue Dinanderie,
devant Saint-Romain, Saint-Vivien, Saint-Maclou, Saint-Nicaise, devant
la Douane, à la basse Vieille-Tour, aux Trois-Pipes et au Cimetière
monumental! De temps à autre, le cocher, sur son siège, jetait aux
cabarets des regards désespérés. Il ne comprenait pas quelle fureur de
locomotion poussait ces individus à ne vouloir point s'arrêter. Il
essayait quelquefois; et aussitôt il entendait derrière lui partir des
exclamations de colère. Alors il cinglait de plus belle ses deux
rosses tout en sueur, mais sans prendre garde aux cahots, accrochant
par ci par là, ne s'en souciant, démoralisé, et presque pleurant de
soif, de fatigue et de tristesse.
«Et sur le port, au milieu des camions et des barriques, et dans les
rues, au coin des bornes, les bourgeois ouvraient de grands yeux
ébahis devant cette chose si extraordinaire en province, une voiture à
stores tendus, et qui apparaissait ainsi continuellement, plus close
qu'un tombeau et ballottée comme un navire.
«Une fois, au milieu du jour, en pleine campagne, au moment où le
soleil dardait le plus fort contre les vieilles lanternes argentées,
une main nue passa sous les petits rideaux de toile jaune et jeta des
déchirures de papier, qui se dispersèrent au vent, et s'abattirent
plus loin, comme des papillons blancs, sur un champ de trèfles rouges
tout en fleurs.
«Puis, vers six heures, la voiture s'arrêta dans une ruelle du
quartier Beauvoisine; et une femme en descendit qui marcha le voile
baissé, sans détourner la tête.
«En arrivant à l'auberge, Mme Bovary fut étonnée de ne pas apercevoir
la diligence. Hivert, qui l'avait attendue cinquante-trois minutes,
avait fini par s'en aller.
«Rien pourtant ne la forçait à partir; mais elle avait donné sa parole
qu'elle reviendrait le soir même. D'ailleurs Charles l'attendait; et
déjà elle se sentait au cœur cette lâche docilité qui est pour bien
des femmes comme le châtiment tout à la fois et la rançon de
l'adultère[46].»
[46] Page 335.
M. Flaubert me fait remarquer que le ministère public lui a reproché
cette dernière phrase.
M. l'avocat impérial.--Non, je l'ai indiquée.
Me Senard.--Ce qui est certain, c'est que s'il y avait un reproche, il
tomberait devant ces mots: «le châtiment tout à la fois et la rançon de
l'adultère». Au surplus, cela pourrait faire la matière d'un reproche
tout aussi fondé que les autres; car dans tout ce que vous avez
reproché, il n'y a rien qui puisse se soutenir sérieusement.
Or, messieurs, cette espèce de course fantastique ayant déplu à la
rédaction de la Revue, la suppression en fut faite. Ce fut là un excès
de réserve de la part de la Revue; et très certainement ce n'est pas
un excès de réserve qui pouvait donner matière à un procès; vous allez
voir cependant comment elle a donné matière au procès. Ce qu'on ne voit
pas, ce qui est supprimé ainsi paraît une chose fort étrange. On a
supposé beaucoup de choses, et beaucoup de choses qui n'existaient pas,
comme vous l'avez vu par la lecture du passage primitif. Mon Dieu,
savez-vous ce qu'on a supposé? Qu'il y avait probablement dans le
passage supprimé quelque chose d'analogue à ce que vous aurez la bonté
de lire dans un des plus merveilleux romans sortis de la plume d'un
honorable membre de l'Académie française, M. Mérimée.
M. Mérimée, dans un roman intitulé la Double méprise, raconte une
scène qui se passe dans une chaise de poste. Ce n'est pas la localité de
la voiture qui a de l'importance, c'est, comme ici, dans le détail de ce
qui se fait dans son intérieur. Je ne veux pas abuser de l'audience, je
ferai passer le livre au ministère public et au tribunal. Si nous avions
écrit la moitié ou le quart de ce qu'a écrit M. Mérimée, j'éprouverais
quelque embarras dans la tâche qui m'est donnée, ou plutôt je la
modifierais. Au lieu de dire ce que j'ai dit, ce que j'affirme, que M.
Flaubert a écrit un bon livre, un livre honnête, utile, moral, je
dirais: la littérature a ses droits; M. Mérimée a fait une œuvre
littéraire très remarquable, et il ne faut pas se montrer si difficile
sur les détails quand l'ensemble est irréprochable. Je m'en tiendrais
là, j'absoudrais et vous absoudriez. Eh! mon Dieu! ce n'est pas par
omission qu'un auteur peut pécher en pareille matière. Et d'ailleurs,
vous aurez le détail de ce qui se passa dans le fiacre. Mais comme mon
client, lui, s'était contenté de faire une course, et que l'intérieur ne
s'était révélé que par «une main nue qui passa sous les petits rideaux
de toile jaune et jeta des déchirures de papier qui se dispersèrent au
vent et s'abattirent plus loin comme des papillons blancs sur un champ
de trèfles rouges tout en fleurs»; comme mon client s'était contenté de
cela, personne n'en savait rien et tout le monde supposait--par la
suppression même--qu'il avait dit au moins autant que le membre de
l'Académie française. Vous avez vu qu'il n'en était rien.
Eh bien, cette malheureuse suppression, c'est le procès! c'est-à-dire
que dans les bureaux qui sont chargés, avec infiniment de raison, de
surveiller tous les écrits qui peuvent offenser la morale publique,
quand on a vu cette coupure, on s'est tenu en éveil. Je suis obligé de
l'avouer, et messieurs de la Revue de Paris me permettront de dire
cela, ils ont donné le coup de ciseaux deux mots trop loin, il fallait
le donner avant qu'on montât dans le fiacre; couper après, ce n'était
plus la peine. La coupure a été très malheureuse; mais si vous avez
commis cette petite faute, messieurs de la Revue, assurément vous
l'expiez bien aujourd'hui.
On a dit dans les bureaux: prenons garde à ce qui va suivre, et quand le
numéro suivant est venu, on a fait la guerre aux syllabes. Les gens des
bureaux ne sont pas obligés de tout lire; et quand ils ont vu qu'on
avait écrit qu'une femme avait retiré tous ses vêtements, ils se sont
effarouchés sans aller plus loin. Il est vrai qu'à la différence de nos
grands maîtres, M. Flaubert ne s'est pas donné la peine de décrire
l'albâtre de ses bras nus, de sa gorge, etc. Il n'a pas dit comme un
poète que nous aimons:
Je vis de ses beaux flancs l'albâtre ardent et pur,
Lis, ébène, corail, roses, veines d'azur,
Telle enfin qu'autrefois tu me l'avais montrée,
De sa nudité seule embellie et parée,
Quand nos nuits s'envolaient, quand le mol oreiller
La vit sous tes baisers dormir et s'éveiller[47].
[47] Poème intitulé la Lampe.
Il n'a rien dit de semblable à ce qu'a dit André Chénier. Mais enfin il
a dit: «Elle s'abandonna... Ses vêtements tombèrent.»
Elle s'abandonna! Et quoi! toute description est donc interdite? Mais
quand on incrimine, on devrait tout lire, et M. l'avocat impérial n'a
pas tout lu. Le passage qu'il incrimine ne s'arrête pas où il s'est
arrêté; il y a le correctif que voici:
«Cependant il y avait sur ce front couvert de gouttes froides, sur ces
lèvres balbutiantes, dans ces prunelles égarées, dans l'étreinte de
ces bras quelque chose d'extrême, de vague et de lugubre qui semblait
à Léon se glisser entre eux subtilement, comme pour les séparer[48].»
[48] Page 385.
Dans les bureaux on n'a pas lu cela. M. l'avocat impérial tout à l'heure
n'y prenait pas garde. Il n'a vu que ceci: «Puis elle faisait d'un seul
geste tomber ensemble tous ses vêtements», et il s'est écrié: outrage à
la morale publique! Vraiment il est par trop facile d'accuser avec un
pareil système. Dieu garde les auteurs de dictionnaires de tomber sous
la main de M. l'avocat impérial! Quel est celui qui échapperait à une
condamnation si, au moyen de découpures, non de phrases, mais de mots,
on s'avisait de faire une liste de tous les mots qui pourraient offenser
la morale ou la religion?
La première pensée de mon client, qui a malheureusement rencontré de la
résistance, avait été celle-ci: «Il n'y a qu'une seule chose à faire:
imprimer immédiatement, non pas avec des coupures, mais dans son entier,
l'œuvre telle qu'elle est sortie de mes mains, en rétablissant la scène
du fiacre.» J'étais tout à fait de son avis, c'était la meilleure
défense de mon client que l'impression complète de l'ouvrage avec
l'indication de quelques points, sur lesquels nous aurions plus
spécialement prié le tribunal de porter son attention. J'avais donné
moi-même le titre de cette publication: Mémoire de M. Gustave Flaubert
contre la prévention d'outrage à la morale religieuse dirigée contre
lui. J'avais écrit de ma main: Tribunal de police correctionnelle,
sixième chambre, avec l'indication du président et du ministère public.
Il y avait une préface dans laquelle on lisait: «On m'accuse avec des
phrases prises çà et là dans mon livre, je ne puis me défendre qu'avec
mon livre.» Demander à des juges la lecture d'un roman tout entier,
c'est leur demander beaucoup; mais nous sommes devant des juges qui
aiment la vérité, qui la veulent, qui pour la connaître ne reculeront
devant aucune fatigue; nous sommes devant des juges qui veulent la
justice, qui la veulent énergiquement et qui liront, sans aucune espèce
d'hésitation, tout ce que nous les supplierons de lire. J'avais dit à M.
Flaubert: «Envoyez tout de suite cela à l'impression, et mettez au bas
mon nom à côté du vôtre: SENARD, avocat.» On avait commencé
l'impression; la déclaration était faite pour 100 exemplaires que nous
voulions faire tirer; l'impression marchait avec une rapidité extrême,
on y passait les jours et les nuits, lorsque nous est venue la défense
de continuer l'impression, non pas d'un livre, mais d'un mémoire dans
lequel l'œuvre incriminée se trouvait avec des notes explicatives! On a
réclamé au parquet de M. le procureur impérial,--qui nous a dit que la
défense était absolue, qu'elle ne pouvait pas être levée.
Eh bien, soit! nous n'aurons pas publié le livre avec nos notes et nos
observations; mais si votre première lecture, messieurs, vous avait
laissé un doute, je vous le demande en grâce, vous en feriez une
seconde. Vous aimez, vous voulez la vérité; vous ne pouvez pas être de
ceux qui, quand on leur porte deux lignes de l'écriture d'un homme, sont
assurés de le faire pendre à quelque condition que ce soit. Vous ne
voulez pas qu'un homme soit jugé sur des découpures plus ou moins
habilement faites. Vous ne voulez pas cela; vous ne voulez pas nous
priver des ressources ordinaires de la défense. Eh bien, vous avez le
livre, et quoique ce soit moins commode que ce que nous voulions faire,
vous ferez vous-même les divisions, les observations, les
rapprochements, parce que vous voulez la vérité et qu'il faut que ce
soit la vérité qui serve de base à votre jugement, et la vérité sortira
de l'examen sérieux du livre.
Cependant je ne puis pas m'en tenir là. Le ministère public attaque le
livre; il faut que je prenne le livre même pour le défendre, que je
complète les citations qu'il en a faites, et que sur chaque passage
incriminé je montre le néant de l'incrimination; ce sera toute ma
défense.
Je n'essayerai pas assurément d'opposer aux appréciations élevées,
animées, pathétiques, dont le ministère public a entouré tout ce qu'il a
dit, par des appréciations du même genre; la défense n'aurait pas le
droit de prendre de telles allures; elle se contentera de citer les
textes tels qu'ils sont.
Et d'abord, je déclare que rien n'est plus faux que ce qu'on a dit tout
à l'heure de la couleur lascive. La couleur lascive! Où donc avez-vous
pris cela? Mon client a dépeint dans Madame Bovary quelle femme? Eh!
mon Dieu! c'est triste à dire, mais cela est vrai, une jeune fille, née
comme elles le sont presque toutes, honnête; c'est du moins le plus
grand nombre, mais bien fragiles quand l'éducation, au lieu de les
fortifier, les a amollies ou jetées dans une mauvaise voie. Il a pris
une jeune fille; est-ce une nature perverse? Non, c'est une nature
impressionnable, accessible à l'exaltation.
M. l'avocat impérial a dit: Cette jeune fille, on la présente
constamment comme lascive. Mais non! on la représente née à la campagne,
née à la ferme, où elle s'occupe de tous les travaux de son père, et où
aucune espèce de lasciveté n'avait pu passer dans son esprit ou dans son
cœur. On la représente ensuite, au lieu de suivre la destinée qui lui
appartenait tout naturellement, d'être élevée pour la ferme dans
laquelle elle devait vivre ou dans un milieu analogue, on la représente
sous l'autorité imprévoyante d'un père qui s'imagine de faire élever au
couvent cette fille née à la ferme, qui devait épouser un fermier, un
homme de la campagne. La voilà conduite dans un couvent, hors de sa
sphère. Il n'y a rien qui ne soit grave dans la parole du ministère
public, il ne faut donc rien laisser sans réponse. Ah! vous avez parlé
de ses petits péchés en citant quelques lignes de la première livraison,
vous avez dit: «Quand elle allait à confesse, elle inventait de petits
péchés, afin de rester là plus longtemps, à genoux dans l'ombre... sous
le chuchotement du prêtre.» Vous vous êtes déjà gravement trompé sur
l'appréciation de mon client. Il n'a pas fait la faute que vous lui
reprochez, l'erreur est tout entière de votre côté, d'abord sur l'âge de
la jeune fille. Comme elle n'est entrée au couvent qu'à treize ans, il
est évident qu'elle en avait quatorze lorsqu'elle allait à confesse. Ce
n'était donc pas un enfant de dix ans comme il vous a plu de le dire,
vous vous êtes trompé là-dessus matériellement. Mais je n'en suis pas
sur l'invraisemblance d'un enfant de dix ans qui aime à rester au
confessionnal «sous le chuchotement du prêtre». Ce que je veux, c'est
que vous lisiez les lignes qui précèdent, ce qui n'est pas facile, j'en
conviens. Et voilà l'inconvénient pour nous de n'avoir pas un mémoire;
avec un mémoire nous n'aurions pas à chercher dans six volumes!
J'appelais votre attention sur ce passage, pour restituer à Madame
Bovary son véritable caractère. Voulez-vous me permettre de vous dire
ce qui me paraît bien grave, ce que M. Flaubert a compris et qu'il a mis
en relief? Il y a une espèce de religion qui est celle qu'on parle
généralement aux jeunes filles et qui est la plus mauvaise de toutes. On
peut, à cet égard, différer dans les appréciations. Quant à moi, je
déclare nettement ceci, que je ne connais rien de beau, d'utile, de
nécessaire pour soutenir, non pas seulement les femmes dans le chemin de
la vie, mais les hommes eux-mêmes qui ont quelquefois de bien pénibles
épreuves à traverser, que je ne connais rien de plus utile et de plus
nécessaire que le sentiment religieux, mais le sentiment religieux
grave, et permettez-moi d'ajouter, sévère.
Je veux que mes enfants comprennent un Dieu, non pas un Dieu dans les
abstractions du panthéisme, non, mais un être suprême avec lequel ils
sont en rapport, vers lequel ils s'élèvent pour le prier, et qui en même
temps les grandit et les fortifie. Cette pensée-là, voyez-vous, qui est
ma pensée, qui est la vôtre, c'est la force dans les mauvais jours, la
force dans ce qu'on appelle dans le monde, le refuge, ou mieux encore,
la force des faibles. C'est cette pensée-là qui donne à la femme cette
consistance qui la fait se résigner sur les mille petites choses de la
vie, qui la fait rapporter à Dieu ce qu'elle peut souffrir, et lui
demander la grâce de remplir son devoir. Cette religion-là, messieurs,
c'est le christianisme, c'est la religion qui établit les rapports entre
Dieu et l'homme. Le christianisme, en faisant intervenir entre Dieu et
nous une sorte de puissance intermédiaire, nous rend Dieu plus
accessible, et cette communication avec lui plus facile. Que la mère de
celui qui se fit Homme-Dieu reçoive aussi les prières de la femme, je ne
vois rien encore là qui altère ni la pureté, ni la sainteté religieuse,
ni le sentiment lui-même. Mais voici où commence l'altération. Pour
accommoder la religion à toutes les natures, on fait intervenir toutes
sortes de petites choses chétives, misérables, mesquines. La pompe des
cérémonies, au lieu d'être cette grande pompe qui nous saisit l'âme,
cette pompe dégénère en petit commerce de reliques, de médailles, de
petits bons dieux, de petites bonnes vierges. A quoi, messieurs, se
prend l'esprit des enfants curieux, ardents, tendres, l'esprit des
jeunes filles surtout? A toutes ces images, affaiblies, atténuées,
misérables de l'esprit religieux. Elles se font alors de petites
religions de pratique, de petites dévotions de tendresse, d'amour, et au
lieu d'avoir dans leur âme le sentiment de Dieu, le sentiment du devoir,
elles s'abandonnent à des rêvasseries, à de petites pratiques, à de
petites dévotions. Et puis vient la poésie, et puis viennent, il faut
bien le dire, mille pensées de charité, de tendresse, d'amour mystique,
mille formes qui trompent les jeunes filles, qui sensualisent la
religion. Ces pauvres enfants naturellement crédules et faibles se
prennent à tout cela, à la poésie, à la rêvasserie, au lieu de
s'attacher à quelque chose de raisonnable et de sévère. D'où il arrive
que vous avez beaucoup de femmes fort dévotes, qui ne sont pas
religieuses du tout. Et quand le vent les pousse hors du chemin où elles
devraient marcher, au lieu de trouver la force, elles ne trouvent que
toute espèce de sensualités qui les égarent.
Ah! vous m'avez accusé d'avoir, dans le tableau de la société moderne,
confondu l'élément religieux avec le sensualisme! Accusez donc la
société au milieu de laquelle nous sommes, mais n'accusez pas l'homme
qui comme Bossuet s'écrie: Réveillez-vous et prenez garde au péril! Mais
venir dire aux pères de famille: Prenez garde, ce ne sont pas là de
bonnes habitudes à donner à vos filles, il y a dans tous ces mélanges de
mysticisme quelque chose qui sensualise la religion; venir dire cela,
c'est dire la vérité. C'est pour cela que vous accusez Flaubert, c'est
pour cela que j'exalte sa conduite. Oui, il a bien fait d'avertir ainsi
les familles des dangers de l'exaltation chez les jeunes personnes qui
s'en prennent aux petites pratiques, au lieu de s'attacher à une
religion forte et sévère qui les soutiendrait au jour de la faiblesse.
Et, maintenant, vous allez voir d'où vient l'invention des petits
péchés «sous le chuchotement du prêtre». Lisons la page 30[49]:
«Elle avait lu Paul et Virginie et elle avait rêvé la maisonnette de
bambous, le nègre Domingo, le chien Fidèle, mais surtout l'amitié
douce de quelque bon petit frère, qui va chercher pour vous des fruits
rouges dans de grands arbres plus hauts que des clochers ou qui court
pieds nus sur le sable, vous apportant un nid d'oiseau.»
[49] Page 46.
Est-ce lascif cela, messieurs? Continuons.
M. l'avocat impérial.--Je n'ai pas dit que ce passage fût lascif.
Me Senard.--Je vous en demande bien pardon, c'est précisément dans ce
passage que vous avez relevé une phrase lascive, et vous n'avez pu la
trouver lascive qu'en l'isolant de ce qui précédait et de ce qui
suivait:
«Au lieu de suivre la messe, elle regardait dans son livre les
vignettes pieuses bordées d'azur qui servent de signets, et elle aimait
la brebis malade, le sacré-cœur percé de flèches aiguës, ou le pauvre
Jésus qui tombe en marchant sous sa croix. Elle essaya, par
mortification, de rester tout un jour sans manger. Elle cherchait dans
sa tête quelque vœu à accomplir[50].»
[50] Page 47.
N'oubliez pas cela; quand on invente de petits péchés à confesse et
qu'on cherche dans sa tête quelque vœu à accomplir, ce que vous
trouverez à la ligne qui précède, évidemment on a eu les idées un peu
faussées quelque part. Et je vous demande maintenant si j'ai à discuter
votre passage! mais je continue:
«Le soir, avant la prière, on faisait dans l'étude une lecture
religieuse. C'était, pendant la semaine, quelque résumé d'histoire
sainte ou les Conférences de l'abbé Frayssinous, et, le dimanche,
des passages du Génie du Christianisme, par récréation. Comme elle
écouta, les premières fois, la lamentation sonore des mélancolies
romantiques se répétant à tous les échos de la terre et de l'éternité!
Si son enfance se fût écoulée dans l'arrière-boutique obscure d'un
quartier marchand, elle se serait peut-être alors ouverte aux
envahissements lyriques de la nature, qui, d'ordinaire, ne nous
arrivent que par la traduction des écrivains. Mais elle connaissait
trop la campagne: elle savait le bêlement des troupeaux, les laitages,
les charrues. Habituée aux aspects calmes, elle se tournait, au
contraire, vers les accidentés. Elle n'aimait la mer qu'à cause de ses
tempêtes, et la verdure seulement lorsqu'elle était clairsemée parmi
les ruines. Il fallait qu'elle pût retirer des choses une sorte de
profit personnel; et elle rejetait comme inutile tout ce qui ne
contribuait pas à la consommation immédiate de son cœur, étant de
tempérament plus sentimental qu'artistique, cherchant des émotions et
non des paysages[51].»
[51] Page 48.
Vous allez voir avec quelles délicates précautions l'auteur introduit
cette vieille sainte fille, et comment, pour enseigner la religion, il
va se glisser dans le couvent un élément nouveau, l'introduction du
roman apporté par une étrangère. N'oubliez jamais ceci quand il s'agira
d'apprécier la morale religieuse.
«Il y avait au couvent une vieille fille qui venait tous les mois,
pendant huit jours, travailler à la lingerie. Protégée par
l'archevêché comme appartenant à une ancienne famille de gentilshommes
ruinée sous la Révolution, elle mangeait au réfectoire à la table des
bonnes sœurs, et faisait avec elles, après le repas, un petit bout de
causette avant de remonter à son ouvrage. Souvent les pensionnaires
s'échappaient de l'étude pour l'aller voir. Elle savait par cœur des
chansons galantes du siècle passé, qu'elle chantait à demi-voix tout
en poussant son aiguille. Elle contait des histoires, vous apprenait
des nouvelles, faisait en ville vos commissions, et prêtait aux
grandes, en cachette, quelque roman qu'elle avait toujours dans les
poches de son tablier, et dont la bonne demoiselle elle-même avalait
de longs chapitres dans les intervalles de sa besogne[52].»
[52] Page 49.
Ceci n'est pas seulement merveilleux, littérairement parlant;
l'absolution ne peut pas être refusée à l'homme qui écrit ces admirables
passages, pour signaler à tous les périls d'une éducation de ce genre,
pour indiquer à la jeune femme les écueils de la vie dans laquelle elle
va s'engager. Continuons:
«Ce n'étaient qu'amours, amants, amantes, dames persécutées
s'évanouissant dans des pavillons solitaires, postillons qu'on tue à
tous les relais, chevaux qu'on crève à toutes les pages, forêts
sombres, troubles du cœur, serments, sanglots, larmes et baisers,
nacelles au clair de lune, rossignols dans les bosquets, Messieurs
braves comme des lions, doux comme des agneaux, vertueux comme on ne
l'est pas, toujours bien mis, et qui pleurent comme des urnes. Pendant
six mois, à quinze ans, Emma se graissa donc les mains à cette
poussière des vieux cabinets de lecture. Avec Walter Scott, plus tard,
elle s'éprit de choses historiques, rêva bahuts, salles des gardes et
ménestrels. Elle aurait voulu vivre dans quelque vieux manoir, comme
ces châtelaines au long corsage qui, sous le trèfle des ogives,
passaient leurs jours le coude sur la pierre et le menton dans la main
à regarder venir du fond de la campagne un cavalier à plume blanche,
qui galope sur un cheval noir. Elle eut, dans ce temps-là, le culte de
Marie Stuart, et des vénérations enthousiastes à l'endroit des femmes
illustres ou infortunées. Jeanne d'Arc, Héloïse, Agnès Sorel, la
belle Ferronnière et Clémence Isaure, pour elle se détachaient comme
des comètes sur l'immensité ténébreuse de l'histoire, où saillissaient
encore çà et là, mais plus perdus dans l'ombre et sans aucun rapport
entre eux, saint Louis avec son chêne, Bayard mourant, quelques
férocités de Louis XI, un peu de Saint-Barthélemy, le panache du
Béarnais, et toujours le souvenir des assiettes peintes où Louis XIV
était vanté.
«A la classe de musique, dans les romances qu'elle chantait, il
n'était question que de petits anges aux ailes d'or, de madones, de
lagunes, de gondoliers, pacifiques compositions qui laissaient
entrevoir, à travers la niaiserie du style et les imprudences de la
note, l'attirante fantasmagorie des réalités sentimentales[53].»
[53] Page 50.
Comment, vous ne vous êtes pas souvenu de cela, quand cette pauvre fille
de la campagne rentrée à la ferme, ayant trouvé à épouser un médecin de
village, est invitée à une soirée d'un château, sur laquelle vous avez
cherché à appeler l'attention du tribunal, pour montrer quelque chose de
lascif dans une valse qu'elle vient de danser! Vous ne vous êtes pas
souvenu de cette éducation, quand cette pauvre femme enlevée par une
invitation qui est venue la prendre au foyer vulgaire de son mari, pour
la mener à ce château, quand elle a vu ces beaux messieurs, ces belles
dames, ce vieux duc qui, disait-on, avait eu des bonnes fortunes à la
cour!... M. l'avocat impérial a eu de beaux mouvements, à propos de la
reine Antoinette! Il n'y a pas un de nous, assurément, qui ne se soit
associé par la pensée à votre pensée. Comme vous, nous avons frémi au
nom de cette victime des révolutions; mais ce n'est pas de
Marie-Antoinette qu'il s'agit ici, c'est du château de la Vaubyessard.
Il y avait là un vieux duc qui avait eu--disait-on--des rapports avec la
reine, et sur lequel se portaient tous les regards. Et quand cette jeune
femme, voyant se réaliser tous les rêves fantastiques de sa jeunesse, se
trouve ainsi transportée au milieu de ce monde, vous vous étonnez de
l'enivrement qu'elle a ressenti; vous l'accusez d'avoir été lascive!
Mais accusez donc la valse elle-même, cette danse de nos grands bals
modernes où, dit un auteur qui l'a décrite, la femme «s'appuie la tête
sur l'épaule du cavalier, dont la jambe l'embarrasse». Vous trouvez que
dans la description de Flaubert Mme Bovary est lascive. Mais il n'y a
pas un homme, et je ne vous excepte pas, qui, ayant assisté à un bal,
ayant vu cette sorte de valse, n'ait eu en sa pensée le désir que sa
femme ou sa fille s'abstînt de ce plaisir qui a quelque chose de
farouche. Si, comptant sur la chasteté qui enveloppe une jeune fille, on
la laisse quelquefois se livrer à ce plaisir que la mode a consacré, il
faut beaucoup compter sur cette enveloppe de chasteté, et quoiqu'on y
compte, il n'est pas impossible d'exprimer les impressions que M.
Flaubert a exprimées au nom des mœurs et de la chasteté.
La voilà au château de la Vaubyessard, la voilà qui regarde ce vieux
duc, qui étudie tout avec transport, et vous vous écriez: Quels détails!
Qu'est-ce à dire? les détails sont partout, quand on ne cite qu'un
passage.
«Mme Bovary remarqua que plusieurs dames n'avaient pas mis leurs gants
dans leurs verres.
«Cependant au haut bout de la table, seul parmi toutes ces femmes,
courbé sur son assiette remplie, et la serviette nouée dans le dos
comme un enfant, un vieillard mangeait, laissant tomber de sa bouche
des gouttes de sauce. Il avait les yeux éraillés et portait une petite
queue enroulée d'un ruban noir. C'était le beau-père du marquis, le
vieux duc de Laverdière, l'ancien favori du comte d'Artois, dans le
temps des parties de chasse au Vaudreuil chez le marquis de Conflans,
et qui avait été, disait-on, l'amant de la reine Marie-Antoinette
entre MM. de Coigny et de Lauzun[54].»
[54] Page 66.
Défendez la reine, défendez-la surtout devant l'échafaud, dites que par
son titre elle avait droit au respect, mais supprimez vos accusations,
quand on se contentera de dire qu'il avait été, disait-on, l'amant de la
reine. Est-ce que c'est sérieusement que vous nous reprocherez d'avoir
insulté à la mémoire de cette femme infortunée?
«Il avait mené une vie bruyante de débauches, pleine de duels, de
paris, de femmes enlevées, avait dévoré sa fortune et effrayé toute sa
famille. Un domestique derrière sa chaise lui nommait tout haut, dans
l'oreille, les plats qu'il désignait du doigt en bégayant. Et sans
cesse les yeux d'Emma revenaient d'eux-mêmes sur ce vieil homme à
lèvres pendantes, comme sur quelque chose d'extraordinaire et
d'auguste. Il avait vécu à la cour et couché dans le lit des
reines[55]!
«On versa du vin de Champagne à la glace. Emma frissonna de toute sa
peau en sentant ce froid à sa bouche. Elle n'avait jamais vu de
grenades ni mangé d'ananas.»
[55] Idem.
Vous voyez que ces descriptions sont charmantes, incontestablement, mais
qu'il n'est pas possible d'y prendre çà et là une ligne pour créer une
espèce de couleur contre laquelle ma conscience proteste. Ce n'est pas
la couleur lascive, c'est la couleur du livre; c'est l'élément
littéraire et en même temps l'élément moral.
La voilà, cette jeune fille dont vous avez fait l'éducation, la voilà
devenue femme. M. l'avocat impérial a dit: Essaye-t-elle même d'aimer
son mari? Vous n'avez pas lu le livre; si vous l'aviez lu, vous n'auriez
pas fait cette objection.
La voilà, messieurs, cette pauvre femme, elle rêvassera d'abord. A la
page 34[56] vous verrez ses rêvasseries. Et il y a plus, il y a quelque
chose dont M. l'avocat impérial n'a pas parlé, et qu'il faut que je vous
dise, ce sont ses impressions quand sa mère mourut; vous verrez si c'est
lascif, cela! Ayez la bonté de prendre la page 33 et de me suivre[57]:
[56] Page 53.
[57] Page 52.
«Quand sa mère mourut, elle pleura beaucoup les premiers jours. Elle
se fit faire un tableau funèbre avec les cheveux de la défunte, et
dans une lettre qu'elle envoyait aux Bertaux, toute pleine de
réflexions tristes sur la vie, elle demandait qu'on l'ensevelît plus
tard dans le même tombeau. Le bonhomme la crut malade et vint la voir.
Emma fut intérieurement satisfaite de se sentir arrivée, du premier
coup, à ce rare idéal des existences pâles où ne parviennent jamais
les cœurs médiocres. Elle se laissa donc glisser dans les méandres
lamartiniens, écouta les harpes sur les lacs, tous les chants de
cygnes mourants, toutes les chutes de feuilles, les vierges pures qui
montent au ciel, et la voix de l'Éternel discourant dans les vallons.
Elle s'en ennuya, n'en voulut point convenir, continua par habitude,
ensuite par vanité, et fut enfin surprise de se sentir apaisée, et
sans plus de tristesse au cœur que de rides sur son front.»
Je veux répondre aux reproches de M. l'avocat impérial, qu'elle ne fait
aucun effort pour aimer son mari.
M. l'avocat impérial.--Je ne lui ai pas reproché cela, j'ai dit
qu'elle n'avait pas réussi.
Me Senard.--Si j'ai mal compris, si vous n'avez pas fait de reproche,
c'est la meilleure réponse qui puisse être faite. Je croyais vous
l'avoir entendu faire; mettons que je me sois trompé. Au surplus, voici
ce que je lis à la fin de la page 36[58]:
«Cependant, d'après des théories qu'elle croyait bonnes, elle voulut
se donner de l'amour. Au clair de lune, dans le jardin, elle récitait
tout ce qu'elle savait par cœur de rimes passionnées, et lui chantait
en soupirant des adagios mélancoliques; mais elle se trouvait ensuite
aussi calme qu'auparavant, et Charles n'en paraissait ni plus amoureux
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