plaintes sur cette «infortunée jeune femme»; et le prêtre répondit qu'il ne restait plus maintenant qu'à prier pour elle. --Cependant, reprit Homais, de deux choses l'une: ou elle est morte en état de grâce (comme s'exprime l'Église), et alors elle n'a plus besoin de nos prières, ou bien elle est décédée impénitente (c'est, je crois, l'expression ecclésiastique), et alors... Bournisien l'interrompit, répliquant d'un ton bourru qu'il n'en fallait pas moins prier. --Mais, objecta le pharmacien, puisque Dieu connaissait tous nos besoins, à quoi pouvait servir la prière? --Comment! fit l'ecclésiastique. La prière! vous n'êtes donc pas chrétien? --Pardonnez! dit Homais. J'admire le christianisme. Il a d'abord affranchi les esclaves, introduit dans le monde une morale... --Il ne s'agit pas de cela! Tous les textes... --Oh! oh! quant aux textes, ouvrez l'histoire. On sait qu'ils ont été falsifiés par les Jésuites. Charles entra, et, s'avançant vers le lit, il tira lentement les rideaux. Emma avait la tête penchée sur l'épaule droite. Le coin de sa bouche, qui se tenait ouverte, faisait comme un trou noir au bas de son visage; les deux pouces restaient infléchis dans la paume des mains; une sorte de poussière blanche lui parsemait les cils, et ses yeux commençaient à disparaître dans une pâleur visqueuse qui ressemblait à une toile mince, comme si des araignées avaient filé dessus. Le drap se creusait depuis ses seins jusqu'à ses genoux, se relevant ensuite à la pointe des orteils; et il semblait à Charles que des masses infinies, qu'un poids énorme pesait sur elle. L'horloge de l'église sonna deux heures. On entendait le gros murmure de la rivière, qui coulait dans les ténèbres, au pied de la terrasse. M. Bournisien, de temps à autre, se mouchait bruyamment, et Homais faisait grincer sa plume sur le papier. --Allons! mon bon ami, dit-il, retirez-vous, ce spectacle vous déchire! Charles une fois parti, le pharmacien et le curé recommencèrent leurs discussions. --Lisez Voltaire, disait l'un; lisez d'Holbach, lisez l'Encyclopédie! --Lisez les Lettres de quelques juifs portugais, disait l'autre; lisez la Raison du christianisme, par Nicolas, ancien magistrat. Ils s'échauffaient, ils étaient rouges, ils parlaient à la fois sans s'écouter; Bournisien se scandalisait d'une telle audace, Homais s'émerveillait d'une telle bêtise; et ils n'étaient pas loin de s'adresser des injures, quand Charles, tout à coup, reparut. Une fascination l'attirait. Il remontait continuellement l'escalier. Il se posait en face d'elle, pour la mieux voir, et il se perdait en cette contemplation, qui n'était plus douloureuse à force d'être profonde. Il se rappelait des histoires de catalepsie, les miracles du magnétisme; et il se disait qu'en le voulant extrêmement, il parviendrait peut-être à la ressusciter. Une fois même, il se pencha vers elle, et il cria tout bas: «Emma! Emma!» Son haleine, fortement poussée, fit trembler la flamme des cierges contre le mur. Au petit jour, Mme Bovary mère arriva, et Charles, en l'embrassant, eut un nouveau débordement de pleurs. Elle essaya, comme avait tenté le pharmacien, de lui faire quelques observations sur les dépenses de l'enterrement. Il s'emporta si fort qu'elle se tut; et même il la chargea de se rendre immédiatement à la ville, pour acheter ce qu'il fallait. Charles resta seul toute l'après-midi; on avait conduit Berthe chez Mme Homais; Félicité se tenait en haut, dans la chambre, avec la mère Lefrançois. Le soir, il reçut des visites; il se levait, vous serrait les mains sans pouvoir parler, puis l'on s'asseyait auprès des autres, qui faisaient devant la cheminée un grand demi-cercle. La figure basse et le jarret sur le genou, ils dandinaient leur jambe, tout en poussant par intervalles un gros soupir; et chacun s'ennuyait d'une façon démesurée; c'était pourtant à qui ne partirait pas. Homais, quand il revint à neuf heures (on ne voyait que lui sur la Place depuis deux jours), était chargé d'une provision de camphre, de benjoin et d'herbes aromatiques. Il portait aussi un vase plein de chlore, pour bannir les miasmes. A ce moment, la domestique, Mme Lefrançois et la mère Bovary tournaient autour d'Emma, en achevant de l'habiller, et elles abaissèrent le long voile roide, qui la recouvrit jusqu'à ses souliers de satin. Félicité sanglotait:--Ah! ma pauvre maîtresse! ma pauvre maîtresse! --Regardez-la! disait en soupirant l'aubergiste, comme elle est mignonne encore. Si on ne jurerait pas qu'elle va se lever tout à l'heure. Puis elles se penchèrent pour lui mettre sa couronne. Mais il fallut soulever un peu la tête, et alors un flot de liquides noirs sortit, comme un vomissement de sa bouche. --Ah! mon Dieu! la robe, prenez garde, s'écria Mme Lefrançois. Aidez-nous donc! disait-elle au pharmacien. Est-ce que vous avez peur, par hasard? --Moi, peur? reprit-il en haussant les épaules, ah bien, oui! J'en ai vu d'autres à l'Hôtel-Dieu, quand j'étudiais la pharmacie! Nous faisions du punch dans l'amphithéâtre aux dissections! Le néant n'épouvante pas un philosophe; et même, je le dis souvent, j'ai l'intention de léguer mon corps aux hôpitaux, afin de servir plus tard à la science. En arrivant, le curé demanda comment se portait Monsieur; et, sur la réponse de l'apothicaire: --Le coup, vous comprenez, est encore trop récent. Homais le félicita de n'être pas exposé comme tout le monde à perdre une compagne chérie; d'où s'ensuivit une discussion sur le célibat des prêtres. --Car, disait le pharmacien, il n'est pas naturel qu'un homme se passe de femmes! On a vu des crimes... --Mais, sabre de bois! s'écria l'ecclésiastique, comment voulez-vous qu'un individu pris dans le mariage puisse garder, par exemple, le secret de la confession? Alors Homais attaqua la confession. Bournisien la défendit; il s'étendait sur les restitutions qu'elle faisait opérer. Il cita différentes anecdotes de voleurs devenus honnêtes tout à coup. Des militaires s'étant approchés du tribunal de la pénitence avaient senti les écailles leur tomber des yeux. Il y avait à Fribourg un ministre... Son compagnon dormait. Puis, comme il étouffait un peu dans l'atmosphère trop lourde de la chambre, il ouvrit la fenêtre, ce qui réveilla le pharmacien. --Allons, une prise! lui dit-il. Acceptez; cela dissipe. Cependant des aboiements continus se traînaient au loin, quelque part. --Entendez-vous un chien qui hurle? dit le pharmacien. --On prétend qu'ils sentent les morts, reprit l'ecclésiastique. C'est comme les abeilles. Elles s'envolent de la ruche au décès des personnes. Homais ne releva pas ce préjugé, car il s'était rendormi. M. Bournisien, plus robuste, continua quelque temps à remuer tout bas les lèvres; puis, insensiblement, il baissa le menton, lâcha son gros livre noir et se mit à ronfler. Ils étaient en face l'un de l'autre, le ventre en avant, la figure bouffie, l'air renfrogné, après tant de désaccord se rencontrant enfin dans la même faiblesse humaine; et ils ne bougeaient pas plus que le cadavre à côté d'eux, qui avait l'air de dormir. Charles, en entrant, ne les réveilla point. C'était la dernière fois. Il venait lui faire ses adieux. Les herbes aromatiques fumaient encore, et des tourbillons de vapeur bleuâtre se confondaient, au bord de la croisée, avec le brouillard qui entrait. Il y avait quelques étoiles et la nuit était douce. La cire des cierges tombait par grosses larmes sur les draps du lit. Charles les regardait brûler, fatiguant ses yeux contre le rayonnement de leur flamme jaune. Des moires frissonnaient sur la robe de satin, blanche comme un clair de lune. Emma disparaissait dessous; et il lui semblait que, s'épandant au dehors d'elle-même, elle se perdait confusément dans l'entourage des choses, dans le silence, dans la nuit, dans le vent qui passait, dans les senteurs humides qui montaient. Puis, tout à coup, il la voyait dans le jardin de Tostes, sur le banc, contre la haie d'épines, ou bien à Rouen dans les rues, sur le seuil de leur maison, dans la cour des Bertaux. Il entendait encore le rire des garçons en gaieté qui dansaient sous les pommiers; la chambre était pleine du parfum de sa chevelure, et sa robe lui frissonnait dans les bras avec un bruit d'étincelles. C'était la même, celle-là! Et il fut longtemps à se rappeler ainsi toutes les félicités disparues, ses attitudes, ses gestes, le timbre de sa voix. Après un désespoir, il en venait un autre, et toujours intarissablement, comme les flots d'une marée qui déborde. Il eut alors une curiosité terrible: lentement, du bout des doigts, en palpitant, il releva son voile. Mais il poussa un cri d'horreur qui réveilla les deux autres. Ils l'entraînèrent en bas, dans la salle. Puis, Félicité vint dire qu'il demandait des cheveux. --Coupez-en! répliqua l'apothicaire; et comme elle n'osait, il s'avança lui-même, les ciseaux à la main. Il tremblait si fort qu'il piqua la peau des tempes en plusieurs places. Enfin, se raidissant contre l'émotion, Homais donna deux ou trois grands coups tout au hasard, ce qui fit des marques blanches dans cette belle chevelure noire. Le pharmacien et le curé se replongèrent dans leurs occupations, non sans dormir de temps à autre, ce dont ils s'accusaient réciproquement à chaque réveil nouveau. Alors M. Bournisien aspergeait la chambre d'eau bénite et Homais jetait un peu de chlore par terre. Félicité avait eu soin de mettre pour eux, sur la commode, une bouteille d'eau-de-vie, un fromage et une grosse brioche. Aussi l'apothicaire, qui n'en pouvait plus, soupira vers quatre heures du matin: --Ma foi, je me sustenterais avec plaisir!--Et l'ecclésiastique ne se fit point prier; il sortit pour aller dire sa messe, revint; puis ils mangèrent et même ils trinquèrent, tout en ricanant un peu, sans savoir pourquoi, excités par cette gaieté vague qui vous prend après des séances de tristesse. Ils rencontrèrent en bas, dans le vestibule, les ouvriers qui arrivaient. Alors Charles, pendant deux heures, eut à subir le supplice du marteau qui résonnait sur les planches. Puis on la descendit dans son cercueil de chêne que l'on emboîta dans les deux autres; comme la bière était trop large, il fallut boucher les interstices avec la laine d'un matelas. Enfin, quand les trois couvercles furent rabotés, cloués, soudés, on l'exposa devant la porte; on ouvrit toute grande la maison, et les gens d'Yonville commencèrent à affluer. Le père Rouault arriva. Il s'évanouit sur la Place en apercevant le drap noir. X Il n'avait reçu la lettre du pharmacien que trente-six heures après l'événement, et par égard pour sa sensibilité, M. Homais l'avait rédigée de telle façon qu'il était impossible de savoir à quoi s'en tenir. Le bonhomme tomba d'abord comme frappé d'apoplexie. Ensuite il comprit qu'elle n'était pas morte. Mais elle pouvait l'être... Il avait passé sa blouse, pris son chapeau, accroché un éperon à son soulier et était parti ventre à terre; et tout le long de la route, le père Rouault, haletant, se dévora d'angoisses. Une fois même, il fut obligé de descendre. Il n'y voyait plus. Il entendait des voix autour de lui. Il se sentait devenir fou. Le jour se leva. Il aperçut trois poules noires qui dormaient dans un arbre; il tressaillit, épouvanté de ce présage. Alors il promit à la sainte Vierge trois chasubles pour l'église, et qu'il irait pieds nus depuis le cimetière de Bertaux jusqu'à la chapelle de Vassonville. Il entra dans Maromme en hélant les gens de l'auberge, enfonça la porte d'un coup d'épaule, bondit au sac d'avoine, versa dans la mangeoire une bouteille de cidre doux, et renfourcha son bidet qui faisait feu des quatre fers. Il se disait qu'on la sauverait sans doute; les médecins découvriraient un remède, c'était sûr. Il se rappela toutes les guérisons miraculeuses qu'on lui avait contées. Puis elle lui apparaissait morte. Elle était là, devant lui, étendue sur le dos, au milieu de la route. Il tirait la bride, et l'hallucination disparaissait. A Quincampoix, pour se donner du cœur, il but trois cafés l'un sur l'autre. Il songea qu'on s'était trompé de nom en écrivant. Il chercha la lettre dans sa poche, l'y sentit, mais il n'osa pas l'ouvrir. Il en vint à supposer que c'était peut-être une farce, une vengeance de quelqu'un, une fantaisie d'homme en goguette; et d'ailleurs, si elle était morte, on le saurait. Mais non! la campagne n'avait rien d'extraordinaire: le ciel était bleu, les arbres se balançaient; un troupeau de moutons passa. Il aperçut le village; on le vit accourant tout penché sur son cheval, qu'il bâtonnait à grands coups, et dont les sangles dégouttelaient de sang. Quand il eut repris connaissance, il tomba tout en pleurs dans les bras de Bovary. --Ma fille! Emma! mon enfant! expliquez-moi... Et l'autre répondait avec des sanglots: --Je ne sais pas, je ne sais pas, c'est une malédiction. L'apothicaire les sépara. --Ces horribles détails sont inutiles. J'en instruirai Monsieur. Voici le monde qui vient. De la dignité, fichtre, de la philosophie! Le pauvre garçon voulut paraître fort, et il répéta plusieurs fois: --Oui... du courage! --Eh bien! s'écria le bonhomme, j'en aurai, nom d'un tonnerre de Dieu! Je m'en vas la conduire jusqu'au bout. La cloche tintait. Tout était prêt. Il fallut se mettre en marche. Et assis dans une stalle du chœur, l'un près de l'autre, ils virent passer devant eux et repasser continuellement les trois chantres, qui psalmodiaient. Le serpent soufflait à pleine poitrine. M. Bournisien, en grand appareil, chantait d'une voix aiguë; il saluait le tabernacle, élevait les mains, étendait les bras. Lestiboudois circulait dans l'église avec sa latte de baleine; et près du lutrin, la bière reposait entre quatre rangs de cierges. Charles avait envie de se lever pour les éteindre. Il tâchait cependant de s'exciter à la dévotion, de s'élancer dans l'espoir d'une vie future, où il la reverrait. Il imaginait qu'elle était partie en voyage, bien loin, depuis longtemps. Mais quand il pensait qu'elle se trouvait là-dessous, et que tout était fini, qu'on l'emportait dans la terre, alors il se prenait d'une rage farouche, noire, désespérée. Parfois même il croyait ne plus rien sentir; et il savourait cet adoucissement de sa douleur, tout en se reprochant d'être un misérable. On entendit sur les dalles comme le bruit sec d'un bâton ferré qui les frappait à temps égaux. Cela venait du fond et s'arrêta court dans les bas côtés de l'église. Un homme en grosse veste brune s'agenouilla péniblement. C'était Hippolyte, le garçon du Lion d'or. Il avait mis sa jambe neuve. L'un des chantres vint faire le tour de la nef pour quêter, et les gros sous l'un après l'autre sonnaient dans le plat d'argent. --Dépêchez-vous donc! je souffre, moi! s'écria Bovary tout en lui jetant avec colère une pièce de cinq francs. L'homme d'église le remercia par une longue révérence. On chantait, on s'agenouillait, on se relevait, cela n'en finissait pas! Il se rappela qu'une fois, dans les premiers temps, ils avaient ensemble assisté à la messe, et ils s'étaient mis de l'autre côté, à droite, contre le mur. La cloche recommença. Il y eut un grand mouvement de chaises. Les porteurs glissèrent leurs trois bâtons sous la bière, et l'on sortit de l'église. Justin alors parut sur le seuil de la pharmacie. Il y rentra tout à coup, pâle, chancelant. On se tenait aux fenêtres pour voir passer le cortège. Charles, en avant, se cambrait la taille. Il affectait un air brave et saluait d'un signe ceux qui, débouchant des ruelles ou des portes, se rangeaient dans la foule. Les six hommes, trois de chaque côté, marchaient au petit pas et en haletant un peu. Les prêtres, les chantres et les deux enfants de chœur récitaient le De profundis; et leur voix s'en allait sur la campagne, montant et s'abaissant avec des ondulations. Parfois ils disparaissaient aux détours du sentier; mais la grande croix d'argent se dressait toujours entre les arbres. Les femmes suivaient, couvertes de mantes noires à capuchon rabattu; elles portaient à la main un gros cierge qui brûlait, et Charles se sentait défaillir à cette continuelle répétition de prières et de flambeaux, sous ces odeurs affadissantes de cire et de soutane. Une brise fraîche soufflait, les seigles et les colzas verdoyaient, et des gouttelettes de rosée tremblaient au bord du chemin sur les haies d'épines. Toutes sortes de bruits joyeux emplissaient l'horizon: le claquement d'une charrette roulant au loin dans les ornières, le cri d'un coq qui se répétait ou la galopade d'un poulain que l'on voyait s'enfuir sous les pommiers. Le ciel pur était tacheté de nuages roses; des fumignons bleuâtres se rabattaient sur les chaumières couvertes d'iris; Charles, en passant, reconnaissait les cours. Il se souvenait de matins comme celui-ci, où, après y avoir visité quelque malade, il en sortait et retournait vers elle. Le drap noir, semé de larmes blanches, se levait de temps à autre en découvrant la bière. Les porteurs fatigués se ralentissaient, et elle avançait par saccades continues, comme une chaloupe qui tangue à chaque flot. On arriva. Les hommes continuèrent jusqu'en bas, à une place dans le gazon où la fosse était creusée. On se rangea tout autour; et tandis que le prêtre parlait, la terre rouge, rejetée sur les bords, coulait par les coins, sans bruit, continuellement. Puis, quand les quatre cordes furent disposées, on poussa la bière dessus. Il la regarda descendre. Elle descendait toujours. Enfin on entendit un choc; les cordes en grinçant remontèrent. Alors Bournisien prit la bêche que lui tendait Lestiboudois; de sa main gauche, tout en aspergeant de la droite, il poussa vigoureusement une large pelletée; et le bois du cercueil, heurté par les cailloux, fit ce bruit formidable qui nous semble être le retentissement de l'éternité. L'ecclésiastique passa le goupillon à son voisin. C'était M. Homais. Il le secoua gravement, puis le tendit à Charles, qui s'affaissa jusqu'aux genoux dans la terre, et il en jetait à pleines mains tout en criant: Adieu! Il lui envoyait des baisers; il se traînait vers la fosse pour s'y engloutir avec elle. On l'emmena;--et il ne tarda pas à s'apaiser, éprouvant peut-être, comme tous les autres, la vague satisfaction d'en avoir fini. Le père Rouault, en revenant, se mit tranquillement à fumer une pipe, ce que Homais, dans son for intérieur, jugea peu convenable. Il remarqua de même que M. Binet s'était abstenu de paraître, que Tuvache «avait filé» après la messe, et que Théodore, le domestique du notaire, portait un habit bleu,--«comme si on ne pouvait pas trouver un habit noir, puisque c'est l'usage, que diable!» Et pour communiquer ses observations, il allait d'un groupe à l'autre. On y déplorait la mort d'Emma, et surtout L'Heureux, qui n'avait point manqué de venir à l'enterrement. --Cette pauvre petite dame! quelle douleur pour son mari! L'apothicaire reprenait: --Sans moi, savez-vous bien, il se serait porté sur lui-même à quelque attentat funeste. --Une si bonne personne! Dire pourtant que je l'ai encore vue samedi dernier dans ma boutique! --Je n'ai pas eu le loisir, dit Homais, de préparer quelques paroles, que j'aurais jetées sur sa tombe. En rentrant, Charles se déshabilla, et le père Rouault repassa sa blouse bleue. Elle était neuve, et comme il s'était, pendant la route, souvent essuyé les yeux avec les manches, elle avait déteint sur sa figure; et la trace des pleurs y faisait des lignes dans la couche de poussière qui la salissait. Mme Bovary mère était avec eux. Ils se taisaient tous les trois. Enfin le bonhomme soupira: --Vous rappelez-vous, mon ami, que je suis venu à Tostes une fois, comme vous veniez de perdre votre première défunte. Je vous consolais dans ce temps-là! Je trouvais quoi dire; mais à présent... Puis avec un long gémissement qui souleva toute sa poitrine:--Ah! c'est la fin pour moi, voyez-vous! J'ai vu partir ma femme... mon fils après... et voilà ma fille aujourd'hui! Il voulut s'en retourner tout de suite aux Bertaux, disant qu'il ne pourrait pas dormir dans cette maison-là. Il refusa même de voir sa petite-fille. --Non! non! ça me ferait trop de deuil. Seulement, vous l'embrasserez bien! Adieu!... vous êtes un bon garçon! Et puis, jamais je n'oublierai ça, dit-il en se frappant la cuisse, n'ayez peur! vous recevrez toujours votre dinde. Mais quand il fut au haut de la côte il se détourna, comme autrefois il s'était détourné sur le chemin de Saint-Victor, en se séparant d'elle. Les fenêtres du village étaient toutes en feu sous les rayons obliques du soleil qui se couchait dans la prairie. Il mit sa main devant ses yeux; et il aperçut à l'horizon un enclos de murs, où des arbres, çà et là, faisaient des bouquets noirs entre des pierres blanches; puis il continua sa route, au petit trot, car son bidet boitait. Charles et sa mère restèrent le soir, malgré leur fatigue, fort longtemps à causer ensemble. Ils parlèrent des jours d'autrefois et de l'avenir! Elle viendrait habiter Yonville, elle tiendrait son ménage, ils ne se quitteraient plus. Elle fut ingénieuse et caressante, se réjouissant intérieurement à ressaisir une affection qui depuis tant d'années lui échappait. Minuit sonna. Le village, comme d'habitude, était silencieux, et Charles, éveillé, pensait toujours à elle. Rodolphe, qui pour se distraire avait battu le bois toute la journée, dormait tranquillement dans son château; Léon, là-bas, dormait aussi. Mais il y en avait un autre qui, à cette heure-là, ne dormait pas. Sur la fosse, entre les sapins, un enfant pleurait agenouillé; et sa poitrine, brisée par les sanglots, haletait dans l'ombre, sous la pression d'un regret immense plus doux que la lune et plus insondable que la nuit. La grille tout à coup claqua. C'était Lestiboudois; il venait chercher sa bêche qu'il avait oubliée tantôt. Il reconnut Justin escaladant le mur, et sut alors à quoi s'en tenir sur le malfaiteur qui lui dérobait ses pommes de terre. XI Charles, le lendemain, fit revenir la petite. Elle demanda sa maman. On lui répondit qu'elle était absente, qu'elle lui rapporterait des joujoux. Berthe en reparla plusieurs fois; puis, à la longue, elle n'y pensa plus. La gaieté de cette enfant navrait Bovary, et il avait à subir les intolérables consolations du pharmacien. Les affaires d'argent bientôt recommencèrent, M. L'Heureux excitant de nouveau son ami Vinçart, et Charles s'engagea pour des sommes exorbitantes, car jamais il ne voulut consentir à laisser vendre le moindre des meubles qui lui avaient appartenu. Sa mère en fut exaspérée. Il s'indigna plus fort qu'elle. Il avait changé tout à fait. Elle abandonna la maison. Alors chacun se mit à profiter. Mlle Lempereur réclama six mois de leçons, bien qu'Emma n'en eût jamais pris une seule (malgré cette facture acquittée qu'elle avait fait voir à Bovary); c'était une convention entre elles deux. Le loueur de livres réclama trois ans d'abonnement, la mère Rolet réclama le port d'une vingtaine de lettres; et comme Charles demandait des explications, elle eut la délicatesse de répondre: --Ah! je ne sais rien! c'était pour ses affaires. A chaque dette qu'il payait, Charles croyait en avoir fini. Il en survenait d'autres, continuellement. Il exigea l'arriéré d'anciennes visites. On lui montra les lettres que sa femme avait envoyées. Alors il fallut faire des excuses. Félicité portait maintenant les robes de Madame; non pas toutes, car il en avait gardé quelques-unes; et il les allait voir dans son cabinet de toilette où il s'enfermait. Comme elle était à peu près de sa taille, souvent, lorsqu'elle sortait de la chambre, Charles, en l'apercevant par derrière, était saisi d'une illusion, et il s'écriait: «Oh! reste! reste!» Mais, à la Pentecôte, elle décampa d'Yonville enlevée par Théodore, et en volant tout ce qui restait de la garde-robe. Ce fut vers cette époque que Mme veuve Dupuis eut l'honneur de lui faire part du «mariage de M. Léon Dupuis, son fils, notaire à Yvetot, avec mademoiselle Léocadie Lebœuf, de Bondeville». Charles, parmi les félicitations qu'il lui adressa, écrivit cette phrase: «Comme ma pauvre femme aurait été heureuse!» Un jour qu'errant sans but dans la maison il était monté jusqu'au grenier, il sentit sous sa pantoufle une boulette de papier fin. Il l'ouvrit, et il lut: «Du courage, Emma! du courage! Je ne veux pas faire le malheur de votre existence.» C'était la lettre de Rodolphe, tombée par terre entre des caisses, qui était restée là, et que le vent de la lucarne venait de pousser vers la porte. Et Charles demeura tout immobile et béant à cette même place où jadis, encore plus pâle que lui, Emma, désespérée, avait voulu mourir. Enfin, il découvrit un petit R au bas de la seconde page. Qui était-ce? Il se rappela les assiduités de Rodolphe, sa disparition soudaine, et l'air contraint qu'il avait eu en la rencontrant depuis, deux ou trois fois. Mais le ton respectueux de la lettre l'illusionna. Ils se sont peut-être aimés platoniquement, se dit-il. D'ailleurs, Charles n'était pas de ceux qui descendent au fond des choses; il recula devant les preuves, et sa jalousie incertaine se perdit dans l'immensité de son chagrin. On avait dû, pensait-il, l'adorer. Tous les hommes, à coup sûr, l'avaient convoitée. Elle lui en parut plus belle; et il en conçut un désir permanent, furieux, qui enflammait son désespoir et qui n'avait pas de limites parce qu'il était maintenant irréalisable. Pour lui plaire, comme si elle vivait encore, il adopta ses prédilections, ses idées. Il s'acheta des bottes vernies, il prit l'usage des cravates blanches. Il mettait du cosmétique à ses moustaches, il souscrivit comme elle des billets à ordre. Elle le corrompait par delà le tombeau. Il fut obligé de vendre l'argenterie pièce à pièce, ensuite il vendit les meubles du salon. Tous les appartements se dégarnirent; mais la chambre, sa chambre à elle, était restée comme autrefois. Après son dîner, Charles montait là. Il poussait devant le feu la table ronde et il approchait son fauteuil. Il s'asseyait en face. Une chandelle brûlait dans un des flambeaux dorés. Berthe, près de lui, enluminait des estampes. Il souffrait, le pauvre homme, à la voir si mal vêtue avec ses brodequins sans lacet et l'emmanchure de ses blouses déchirée jusqu'aux hanches, car la femme de ménage n'en prenait guère de souci. Mais elle était si douce, si gentille, et sa petite tête se penchait si gracieusement en laissant retomber sur ses joues roses sa bonne chevelure blonde, qu'une délectation infinie l'envahissait, plaisir tout mêlé d'amertume, comme ces vins mal faits qui sentent la résine. Il raccommodait ses joujoux, lui fabriquait des pantins avec du carton, ou recousait le ventre déchiré de ses poupées. Puis, s'il rencontrait des yeux la boîte à ouvrage, un ruban qui traînait ou même une épingle restée dans une fente de la table, il se prenait à rêver, et il avait l'air si triste qu'elle devenait triste comme lui. Personne à présent ne venait les voir, car Justin s'était enfui à Rouen, où il est devenu garçon épicier, et les enfants de l'apothicaire fréquentaient de moins en moins la petite, M. Homais ne se souciant pas, vu la différence de leurs conditions sociales, que l'intimité se prolongeât. L'aveugle, qu'il n'avait pu guérir avec sa pommade, était retourné dans la côte du Bois-Guillaume, où il narrait aux voyageurs la vaine tentative du pharmacien, à tel point que Homais, lorsqu'il allait à la ville, se dissimulait derrière les rideaux de l'Hirondelle afin d'éviter sa rencontre. Il l'exécrait; et dans l'intérêt de sa propre réputation, voulant s'en débarrasser à toute force, il dressa contre lui une batterie cachée, qui décelait la profondeur de son intelligence et la scélératesse de sa vanité. Durant six mois consécutifs, on put donc lire dans le Fanal de Rouen des entrefilets ainsi conçus: «Toutes les personnes qui se dirigent vers les fertiles contrées de la Picardie auront remarqué sans doute, dans la côte du Bois-Guillaume, un misérable atteint d'une horrible plaie faciale. Il vous importune, vous persécute et prélève un véritable impôt sur les voyageurs. Sommes-nous encore à ces temps monstrueux du moyen âge, où il était permis aux vagabonds d'étaler par nos places publiques la lèpre et les scrofules qu'ils avaient rapportées de la croisade?» Ou bien: «Malgré les lois contre le vagabondage, les abords de nos grandes villes continuent à être infestés par des bandes de pauvres. On en voit qui circulent isolément, et qui peut-être ne sont pas les moins dangereux. A quoi songent nos édiles?» Puis Homais inventait des anecdotes: «Hier, dans la côte du Bois-Guillaume, un cheval ombrageux...» Et suivait le récit d'un accident occasionné par la présence de l'aveugle. Il fit si bien qu'on l'incarcéra. Mais on le relâcha. Il recommença, et Homais aussi recommença. C'était une lutte. Il eut la victoire, car son ennemi fut condamné à une réclusion perpétuelle dans un hospice. Ce succès l'enhardit; et dès lors, il n'y eut plus dans l'arrondissement un chien écrasé, une grange incendiée, une femme battue, dont aussitôt il ne fît part au public, toujours guidé par l'amour du progrès et la haine des prêtres. Il établissait des comparaisons entre les écoles primaires et les frères ignorantins, au détriment de ces derniers; rappelait la Saint-Barthélémy à propos d'une allocation de cent francs faite à l'église, et dénonçait des abus, lançait des boutades. C'était son mot. Homais sapait; il devenait dangereux. Cependant il étouffait dans les limites étroites du journalisme, et bientôt il lui fallut le livre, l'ouvrage! Alors il composa «une statistique générale du canton d'Yonville, suivie d'observations climatologiques», et la statistique le poussa vers la philosophie. Il se préoccupa des grandes questions: problème social, moralisation des classes pauvres, pisciculture, caoutchouc, chemins de fer, etc. Il en vint à rougir d'être un bourgeois. Il affectait le genre artiste, il fumait! Il s'acheta deux statuettes chic Pompadour pour décorer son salon. Il n'abandonnait point la pharmacie; au contraire! il se tenait au courant des découvertes. Il suivait le grand mouvement des chocolats. C'est le premier qui ait fait venir dans la Seine-Inférieure du cho-ca et de la revalentia. Il s'éprit d'enthousiasme pour les chaînes hydro-électriques Pulvermacher; il en portait une lui-même; et le soir, quand il retirait son gilet de flanelle, Mme Homais restait tout éblouie devant la spirale d'or sous laquelle il disparaissait, et sentait redoubler ses ardeurs pour cet homme plus garrotté qu'un Scythe et splendide comme un mage. Il eut de belles idées à propos du tombeau d'Emma. Il proposa d'abord un tronçon de colonne avec une draperie, ensuite une pyramide, puis un temple de Vesta, une manière de rotonde... ou bien «un amas de ruines». Et dans tous les plans, Homais ne démordait point du saule pleureur, qu'il considérait comme le symbole obligé de la tristesse. Charles et lui firent ensemble un voyage à Rouen, pour voir des tombeaux, chez un entrepreneur de sépultures--accompagnés d'un artiste peintre, un nommé Vaufrylard, ami de Bridoux, et qui tout le temps débita des calembours. Enfin, après avoir examiné une centaine de dessins, s'être commandé un devis et fait avoir un second voyage à Rouen, Charles se décida pour un mausolée qui devait porter sur ses deux faces principales «un génie tenant une torche éteinte». Quant à l'inscription, Homais ne trouvait rien de beau comme: Sta viator; et il en restait là; il se creusait l'imagination; il répétait continuellement: Sta viator... Enfin il découvrit: Amabilem conjugem calcas! qui fut adopté. Une chose étrange, c'est que Bovary, tout en pensant à Emma continuellement, l'oubliait, et il se désespérait à sentir cette image lui échapper de la mémoire au milieu des efforts qu'il faisait pour la retenir. Chaque nuit pourtant il la rêvait; c'était toujours le même rêve: il s'approchait d'elle, mais quand il venait à l'étreindre, elle tombait en pourriture dans ses bras. On le vit pendant une semaine entrer le soir à l'église. M. Bournisien lui fit même deux ou trois visites, puis l'abandonna. D'ailleurs le bonhomme tournait à l'intolérance, au fanatisme, disait Homais; il fulminait contre l'esprit du siècle et ne manquait pas, tous les quinze jours, au sermon, de raconter l'agonie de Voltaire, lequel mourut en dévorant ses excréments, comme chacun sait. Malgré l'épargne où vivait Bovary, il était loin de pouvoir amortir ses anciennes dettes. L'Heureux refusa de renouveler aucun billet. La saisie devint imminente. Alors il eut recours à sa mère, qui consentit à lui laisser prendre une hypothèque sur ses biens, mais en lui envoyant force récriminations contre Emma; et elle demandait, en retour de son sacrifice, un châle échappé aux ravages de Félicité. Charles le lui refusa. Ils se brouillèrent. Elle fit les premières ouvertures de raccommodement en lui proposant de prendre chez elle la petite, qui la soulagerait dans sa maison. Charles y consentit. Mais au moment du départ, tout courage l'abandonna. Alors ce fut une rupture définitive, complète. A mesure que ses affections disparaissaient, il se resserrait plus étroitement à l'amour de son enfant. Elle l'inquiétait cependant, car elle toussait quelquefois et avait des plaques rouges aux pommettes. En face de lui s'étalait florissante et hilare la famille du pharmacien, que tout au monde contribuait à satisfaire. Napoléon l'aidait au laboratoire, Athalie lui brodait un bonnet grec, Irma découpait des rondelles de papier pour couvrir les confitures, et Franklin récitait tout d'une haleine la table de Pythagore. Il était le plus heureux des pères, le plus fortuné des hommes. Erreur! une ambition sourde le rongeait: Homais désirait la croix. Les titres ne lui manquaient point: 1° S'être, lors du choléra, signalé par un dévouement sans bornes; 2° avoir publié, et à mes frais, différents ouvrages d'utilité publique, tels que... (et il rappelait son mémoire intitulé: Du cidre, de sa fabrication et de ses effets; plus, des observations sur le puceron laniger, envoyées à l'Académie; son volume de statistique, et jusqu'à sa thèse de pharmacien), sans compter que je suis membre de plusieurs sociétés savantes (il l'était d'une seule). Enfin, s'écriait-il en faisant une pirouette, quand ce ne serait que de me signaler aux incendies! Alors Homais inclina vers le Pouvoir. Il rendit secrètement à M. le préfet de grands services dans les élections. Il se vendit enfin, il se prostitua. Il adressa même au souverain une pétition où il le suppliait de lui faire justice. Il l'appelait notre bon roi et le comparait à Henri IV. Et chaque matin l'apothicaire se précipitait sur le journal pour y découvrir sa nomination; elle ne venait pas. Enfin, n'y tenant plus, il fit dessiner dans son jardin un gazon figurant l'étoile de l'honneur, avec deux petits tortillons d'herbe qui partaient du sommet pour imiter le ruban. Il se promenait autour, les bras croisés, en méditant sur l'ineptie du gouvernement et l'ingratitude des hommes. Par respect, ou par une sorte de sensualité qui lui faisait mettre de la lenteur dans ses investigations, Charles n'avait pas encore ouvert le compartiment secret d'un bureau de palissandre dont Emma se servait habituellement. Un jour, enfin, il s'assit devant, tourna la clef et poussa le ressort. Toutes les lettres de Léon s'y trouvaient. Plus de doute, cette fois! Il dévora jusqu'à la dernière, fouilla dans tous les coins, tous les meubles, tous les tiroirs, derrière les murs, sanglotant, hurlant, éperdu, fou. Il découvrit une boîte, la défonça d'un coup de pied. Le portrait de Rodolphe lui sauta en plein visage, au milieu des billets doux bouleversés. On s'étonna de son découragement. Il ne sortait plus, ne recevait personne, refusait même d'aller voir ses malades. Alors on prétendit qu'il s'enfermait pour boire. Quelquefois pourtant, un curieux se haussait par-dessus la haie du jardin, et apercevait avec ébahissement cet homme à barbe longue, couvert d'habits sordides, farouche, et qui pleurait tout haut en marchant. Le soir, dans l'été, il prenait avec lui sa petite fille et la conduisait au cimetière. Ils s'en revenaient à la nuit close, quand il n'y avait plus d'éclairé sur la place que la lucarne de Binet. Cependant la volupté de sa douleur était incomplète, car il n'avait personne autour de lui qui la partageât, et il faisait des visites à la mère Lefrançois afin de pouvoir parler d'elle. Mais l'aubergiste ne l'écoutait que d'une oreille, ayant comme lui des chagrins; car M. L'Heureux venait enfin d'établir les Favorites du Commerce, et Hivert, qui jouissait d'une grande réputation pour les commissions, exigeait un surcroît d'appointements et menaçait de s'engager à la concurrence. Un jour qu'il était allé au marché d'Argueil pour y vendre son cheval,--dernière ressource,--il rencontra Rodolphe. Ils pâlirent en s'apercevant. Rodolphe, qui avait seulement envoyé sa carte, balbutia d'abord quelques excuses, puis s'enhardit et même poussa l'aplomb (il faisait très chaud, on était au mois d'août) jusqu'à l'inviter à prendre une bouteille de bière au cabaret. Accoudé en face de lui, il mâchait son cigare tout en causant, et Charles se perdait en rêveries devant cette figure qu'elle avait aimée. Il lui semblait revoir quelque chose d'elle. C'était un émerveillement. Il aurait voulu être cet homme. L'autre continuait à parler culture, bestiaux, engrais, bouchant avec des phrases banales tous les interstices où pouvait se glisser une allusion. Charles ne l'écoutait pas, Rodolphe s'en apercevait, et il suivait sur la mobilité de sa figure le passage des souvenirs. Elle s'empourprait peu à peu, les narines battaient vite, les lèvres frémissaient; il y eut même un instant où Charles, plein d'une fureur sombre, fixa ses yeux contre Rodolphe, qui, dans une sorte d'effroi, s'interrompit. Mais bientôt la même lassitude funèbre réapparut sur son visage. --Je ne vous en veux pas, dit-il. Rodolphe était resté muet. Charles, la tête dans ses deux mains, reprit d'une voix éteinte et avec l'accent résigné des douleurs infinies: --Non! je ne vous en veux plus! Il ajouta même un grand mot, le seul qu'il ait jamais dit: --C'est la faute de la fatalité! Rodolphe, qui avait conduit cette fatalité, le trouva bien débonnaire pour un homme dans sa situation, comique même et un peu vil. Le lendemain, Charles alla s'asseoir sur le banc, dans la tonnelle. Des jours passaient par le treillis; les feuilles de vigne dessinaient leurs ombres sur le sable, le jasmin embaumait, le ciel était bleu, des cantharides bourdonnaient autour des lis en fleurs, et Charles suffoquait comme un adolescent sous les vagues effluves amoureux qui gonflaient son cœur chagrin. A sept heures, la petite Berthe, qui ne l'avait pas vu de toute l'après-midi, vint le chercher pour dîner. Il avait la tête renversée contre le mur, les yeux clos, la bouche ouverte, et tenait dans ses mains une longue mèche de cheveux noirs. --Papa, viens donc! dit-elle. Et, croyant qu'il voulait jouer, elle le poussa doucement. Il tomba par terre. Il était mort. Trente-six heures après, sur la demande de l'apothicaire, M. Canivet accourut. Il l'ouvrit et ne trouva rien. Quand tout fut vendu, il resta douze francs soixante-quinze centimes qui servirent à payer le voyage de Mlle Bovary chez sa grand'mère. La bonne femme mourut dans l'année même; le père Rouault étant paralysé, ce fut une tante qui s'en chargea. Elle est pauvre et l'envoie, pour gagner sa vie, dans une filature de coton. Depuis la mort de Bovary, trois médecins se sont succédé à Yonville sans pouvoir y réussir, tant M. Homais les a tout de suite battus en brèche. Il fait une clientèle d'enfer; l'autorité le ménage et l'opinion publique le protège. Il vient de recevoir la croix d'honneur. FIN RÉQUISITOIRE, PLAIDOIRIE ET JUGEMENT DU PROCÈS INTENTÉ A L'AUTEUR DEVANT LE TRIBUNAL CORRECTIONNEL DE PARIS (6e Chambre) PRÉSIDENCE DE M. DUBARLE Audiences des 31 janvier et 7 février 1857 Ce roman a été publié, pour la première fois, en 1857, dans la Revue de Paris, important recueil de l'époque, dirigé par M. Laurent Pichat. Ce fut un événement littéraire, un succès retentissant que la faveur générale a consacré, mais qui devait d'autant plus vite émouvoir les susceptibilités de la censure légale. Le Parquet, s'ingéniant à trouver dans certains passages des offenses aux bonnes mœurs et à la religion, se hâta d'en faire le motif d'une poursuite judiciaire. Cependant, le zèle excessif du ministère public, représenté en cette occasion par M. Pinard, simple substitut du procureur impérial, et qui devint plus tard ministre de l'intérieur, échoua complètement devant le bon sens des juges, la haute portée de l'œuvre d'art, l'éloquence et l'habileté de M. Senard, l'avocat que l'auteur avait choisi. Gustave Flaubert fut acquitté. Nous donnons ici le compte rendu in extenso de ce procès célèbre, comme l'un des documents les plus intéressants pour l'histoire littéraire et morale du temps. LE MINISTÈRE PUBLIC CONTRE M. GUSTAVE FLAUBERT RÉQUISITOIRE DE M. L'AVOCAT IMPÉRIAL M. ERNEST PINARD[1] Messieurs, en abordant ce débat, le ministère public est en présence d'une difficulté qu'il ne peut pas se dissimuler. Elle n'est pas dans la nature même de la prévention: offenses à la morale publique et à la religion, ce sont là sans doute des expressions un peu vagues, un peu élastiques, qu'il est nécessaire de préciser. Mais enfin, quand on parle à des esprits droits et pratiques, il est facile de s'entendre à cet égard, de distinguer si telle page d'un livre porte atteinte à la religion ou à la morale. La difficulté n'est pas dans notre prévention, elle est plutôt, elle est davantage dans l'étendue de l'œuvre que vous avez à juger. Il s'agit d'un roman tout entier. Quand on soumet à votre appréciation un article de journal, on voit tout de suite où le délit commence et où il finit; le ministère public lit l'article et le soumet à votre appréciation. Ici il ne s'agit pas d'un article de journal, mais d'un roman tout entier, qui commence le 1er octobre, finit le 15 décembre, et se compose de six livraisons, dans la Revue de Paris, 1856. Que faire dans cette situation? Quel est le rôle du ministère public? Lire tout le roman? C'est impossible. D'un autre côté, ne lire que les textes incriminés, c'est s'exposer à un reproche très fondé. On pourrait nous dire: si vous n'exposez pas le procès dans toutes ses parties, si vous passez ce qui précède et ce qui suit les passages incriminés, il est évident que vous étouffez le débat en restreignant le terrain de la discussion. Pour éviter ce double inconvénient, il n'y a qu'une marche à suivre, et la voici: c'est de vous raconter d'abord tout le roman sans en lire, sans en incriminer aucun passage, et puis de lire, d'incriminer en citant le texte, et enfin de répondre aux objections qui pourraient s'élever contre le système général de la prévention. [1] Plus tard ministre. Quel est le titre du roman? Madame Bovary. C'est un titre qui ne dit rien par lui-même. Il y en a un second entre parenthèses: Mœurs de province. C'est encore là un titre qui n'explique pas la pensée de l'auteur, mais qui la fait pressentir. L'auteur n'a pas voulu suivre tel ou tel système philosophique vrai ou faux, il a voulu faire des tableaux de genre, et vous allez voir quels tableaux!!! Sans doute c'est le mari qui commence et qui termine le livre; mais le portrait le plus sérieux de l'œuvre, qui illumine les autres peintures, c'est évidemment celui de Mme Bovary. Ici je raconte, je ne cite pas. On prend le mari au collège, et il faut le dire, l'enfant annonce déjà ce que sera le mari. Il est excessivement lourd et timide, si timide que lorsqu'il arrive au collège et qu'on lui demande son nom, il commence par répondre Charbovari. Il est si lourd qu'il travaille sans avancer. Il n'est jamais le premier, il n'est jamais le dernier non plus de sa classe; c'est le type, sinon de la nullité, au moins de celui du ridicule au collège. Après les études du collège, il vint étudier la médecine à Rouen, dans une chambre au quatrième, donnant sur la Seine[2], que sa mère lui avait louée chez un teinturier de sa connaissance. C'est là qu'il fait ses études médicales et qu'il arrive petit à petit à conquérir, non pas le grade de docteur en médecine, mais celui d'officier de santé. Il fréquentait les cabarets, il manquait les cours, mais il n'avait au demeurant d'autre passion que celle de jouer aux dominos. Voilà M. Bovary. [2] Sic. Voy. p. 10, ligne 18. Il va se marier. Sa mère lui trouve une femme: la veuve d'un huissier de Dieppe; elle est vertueuse et laide, elle a quarante-cinq ans et 1,200 livres de rente. Seulement le notaire qui avait le capital de la rente partit un beau matin pour l'Amérique, et Mme Bovary jeune fut tellement frappée, tellement impressionnée par ce coup inattendu, qu'elle en mourut. Voilà le premier mariage, voilà la première scène. M. Bovary, devenu veuf, songe à se remarier. Il interroge ses souvenirs; il n'a pas besoin d'aller bien loin, il lui vient tout de suite à l'esprit la fille d'un fermier du voisinage qui avait singulièrement excité les soupçons de Mme Bovary, Mlle Emma Rouault. Le fermier Rouault n'avait qu'une fille, élevée aux Ursulines de Rouen. Elle s'occupait peu de la ferme; son père désirait la marier. L'officier de santé se présente, il n'est pas difficile sur la dot, et vous comprenez qu'avec de telles dispositions de part et d'autre les choses vont vite. Le mariage est accompli. M. Bovary est aux genoux de sa femme, il est le plus heureux des hommes, le plus aveugle des maris; sa seule préoccupation est de prévenir les désirs de sa femme. Ici le rôle de M. Bovary s'efface; celui de Mme Bovary devient l'œuvre sérieuse du livre. Messieurs, Mme Bovary a-t-elle aimé son mari ou cherché à l'aimer? Non, et dès le commencement il y eut ce qu'on peut appeler la scène de l'initiation. A partir de ce moment, un autre horizon s'étale devant elle, une vie nouvelle lui apparaît. Le propriétaire du château de la Vaubyessard avait donné une grande fête. On avait invité l'officier de santé, on avait invité sa femme, et là il y eut pour elle comme une initiation à toutes les ardeurs de la volupté! Elle avait aperçu le duc de Laverdière, qui avait eu des succès à la cour; elle avait valsé avec un vicomte et éprouvé un trouble inconnu. A partir de ce moment, elle avait vécu d'une vie nouvelle; son mari, tout ce qui l'entourait, lui était devenu insupportable. Un jour, en cherchant dans un meuble, elle avait rencontré un fil de fer qui lui avait déchiré le doigt; c'était le fil de son bouquet de mariage. Pour essayer de l'arracher à l'ennui qui la consumait, M. Bovary fit le sacrifice de sa clientèle et vint s'installer à Yonville. C'est ici que vient la scène de la première chute. Nous sommes à la seconde livraison. Mme Bovary arrive à Yonville, et là, la première personne qu'elle rencontre, sur laquelle elle fixe ses regards, ce n'est pas le notaire de l'endroit, c'est l'unique clerc de ce notaire, Léon Dupuis. C'est un tout jeune homme qui fait son droit et qui va partir pour la capitale. Tout autre que M. Bovary aurait été inquiété des visites du jeune clerc, mais M. Bovary est si naïf qu'il croit à la vertu de sa femme; Léon, inexpérimenté, éprouvait le même sentiment. Il est parti, l'occasion est perdue, mais les occasions se retrouvent facilement. Il y avait dans le voisinage d'Yonville un M. Rodolphe Boulanger (vous voyez que je raconte). C'était un homme de trente-quatre ans, d'un tempérament brutal; il avait eu beaucoup de succès auprès des conquêtes faciles; il avait alors pour maîtresse une actrice; il aperçut Mme Bovary, elle était jeune, charmante; il résolut d'en faire sa maîtresse. La chose était facile, il lui suffit de trois « » ; ' 1 ' . 2 3 - - , , ' : 4 ( ' ' ) , ' 5 , ( ' , , 6 ' ) , . . . 7 8 ' , ' ' ' 9 . 10 11 - - , , 12 , ? 13 14 - - ! ' . ! ' 15 ? 16 17 - - ! . ' . ' 18 , . . . 19 20 - - ' ! . . . 21 22 - - ! ! , ' . ' 23 . 24 25 , , ' , 26 . 27 28 ' . , 29 , ; 30 ; 31 , 32 , 33 . 34 ' , 35 ; , ' 36 . 37 38 ' ' . 39 , , . 40 41 . , , , 42 . 43 44 - - ! , - , - , ! 45 46 , 47 . 48 49 - - , ' ; ' , ' ! 50 51 - - , ' ; 52 , , . 53 54 ' , , 55 ' ; ' , 56 ' ' ; ' 57 ' , , , . 58 ' . ' . 59 60 ' , , 61 , ' ' 62 . 63 64 , ; 65 ' , - 66 . , , 67 : « ! ! » , , 68 . 69 70 , , , ' , 71 . 72 73 , , 74 ' . ' 75 ' ; 76 , ' . 77 ' - ; ; 78 , , . 79 80 , ; , 81 , ' ' , 82 - . 83 , , 84 ; ' ' ; 85 ' . 86 87 , ( 88 ) , ' , 89 ' . , 90 . , , 91 ' , ' , 92 , ' 93 . 94 95 : - - ! ! ! 96 97 - - - ! ' , 98 . ' ' . 99 100 . 101 , , 102 . 103 104 - - ! ! , , ' . 105 - ! - . - , 106 ? 107 108 - - , ? - , , ! ' 109 ' ' - , ' ! 110 ' ! ' 111 ; , , ' ' 112 , . 113 114 , ; , 115 ' : 116 117 - - , , . 118 119 ' 120 ; ' ' 121 . 122 123 - - , , ' ' 124 ! . . . 125 126 - - , ! ' ' , - 127 ' , , 128 ? 129 130 . ; 131 ' ' . 132 . 133 ' 134 . . . . 135 136 . , ' 137 , , 138 . 139 140 - - , ! - . ; . 141 142 , . 143 144 - - - ? . 145 146 - - ' , ' . ' 147 . ' . 148 , ' . 149 150 . , , 151 ; , , , 152 . 153 154 ' ' , , 155 , ' , 156 ; 157 ' , ' . 158 159 , , . ' . 160 . 161 162 , 163 , , 164 . . 165 166 . 167 , 168 . 169 170 , 171 . ; , ' 172 ' - , ' 173 , , , , 174 . 175 176 , , , , 177 ' , , 178 , . 179 ; 180 , 181 ' . ' , - ! 182 183 , 184 , , . , 185 , , ' 186 . 187 188 : , , 189 , . ' 190 . 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