[Illustration: Plus d’un colon fut soumis a la torture... (Page 212.)]
Beauval n’était pas sans discerner le travail de son concurrent.
Souvent, de la fenêtre de la demeure décorée par lui du nom pompeux
de Palais du Gouvernement, il regardait tout songeur passer la foule,
de jour en jour plus nombreuse à mesure que l’approche du printemps
adoucissait la température. Aux regards qu’on lançait de son côté, aux
poings qu’on brandissait parfois dans sa direction, il comprenait que
la campagne de Dorick portait ses fruits et, peu enclin à descendre du
pavois, il élaborait des plans de défense.
Certes, il ne pouvait nier l’état de délabrement de la colonie, mais
il en accusait les circonstances et, en particulier, le climat. Son
imperturbable confiance en lui-même n’en était aucunement diminuée.
S’il n’avait rien fait, parbleu, c’est qu’il n’y avait rien à faire, et
un autre n’en eût pas fait davantage.
Ce n’est pas uniquement par orgueil que Beauval se cramponnait à sa
fonction. Malgré tout, dans les circonstances présentes, il avait perdu
beaucoup de ses illusions sur le lustre qu’il en recevait. Il songeait
aussi, avec inquiétude et complaisance à la fois, à l’abondante réserve
de vivres qu’il était parvenu à mettre à l’abri. En aurait-il été
ainsi, s’il n’avait pas été le chef? En serait-il encore ainsi, s’il ne
l’était plus?
C’est donc pour défendre sa vie, en même temps que sa place, qu’il se
jeta ardemment dans la lutte. Très habilement, il ne contesta aucun des
griefs énumérés par Dorick. Sur ce terrain il eût été vaincu d’avance.
Il les accentua au contraire. De tous les mécontents, ce fut lui le
plus ardent.
Par exemple, les deux adversaires différèrent, d’avis sur le remède
qu’il convenait d’appliquer. Tandis que Dorick prônait un changement
de gouvernement, Beauval conseillait l’union et faisait remonter à
d’autres la responsabilité des malheurs qui accablaient la colonie.
Les auteurs responsables de ces malheurs, qui étaient-ils? Nuls autres,
d’après lui, que le petit nombre d’émigrants qui n’avaient pas été
dans la nécessité de se réfugier à la côte au cours de l’hiver. Le
raisonnement de Beauval était simple. Puisqu’on ne les avait pas revus,
c’est qu’ils avaient réussi. Ils possédaient, par conséquent, des
vivres, et ces vivres, on avait le droit de les confisquer au profit de
tous.
Ces excitations trouvèrent de l’écho dans une population réduite au
désespoir, et on leur obéit sans attendre. D’abord, on battit la
campagne dans les environs de Libéria, puis, en vue d’expéditions
plus lointaines, des bandes se formèrent, augmentèrent rapidement
d’importance, et enfin, le 15 octobre, ce fut une véritable armée de
plus de deux cents hommes qui, sous la conduite des frères Moore, se
rua à la conquête du pain.
Pendant cinq jours, cette troupe parcourut l’île en tous sens. Qu’y
faisait-elle? On le devinait en voyant affluer ses victimes, affolées
de la catastrophe imprévue qui avait annihilé leurs efforts. L’un
après l’autre, ils couraient au Gouverneur et lui demandaient justice.
Mais celui-ci les renvoyait rudement en leur reprochant leur honteux
égoïsme. Eh quoi! ils auraient consenti à se gorger tandis que leurs
frères mouraient de faim? Ahuris, les malheureux battaient en retraite,
et Beauval triomphait. Leurs plaintes lui prouvaient que la piste
indiquée par lui était bonne. Il ne s’était pas trompé. Ainsi qu’il
l’avait affirmé au petit bonheur, ceux qui n’étaient pas revenus
pendant l’hiver avaient vécu dans l’abondance.
Maintenant, en tous cas, leur sort était pareil à celui des autres.
Leur patient travail était rendu inutile et ils se trouvaient aussi
pauvres et démunis que ceux qui avaient consommé leur ruine. Non
seulement on était passé chez eux en trombe et l’on avait fait main
basse sur tout ce qui pouvait se mettre sous la dent, mais encore on
s’était livré à ces excès dont les foules, dussent-elles être les
premières à en pâtir, sont assez volontiers coutumières. Les champs
ensemencés avaient été piétinés, les basses-cours saccagées et vidées
de leur dernier habitant.
Bien maigre cependant était le butin des pillards. La réussite de ceux
qu’ils rançonnaient était en somme très relative. Avoir réussi, cela
voulait dire simplement que ces colons plus courageux, plus habiles
ou moins malchanceux que leurs compagnons, avaient assuré vaille que
vaille leur subsistance, mais non pas qu’ils fussent devenus riches par
miracle. On ne découvrait donc rien dans ces pauvres fermes.
De là, parmi ceux qui sillonnaient la campagne, grande désillusion, qui
se traduisait souvent par des actes de véritable sauvagerie.
Plus d’un colon fut soumis à la torture, afin qu’il dévoilât la
cachette dans laquelle on l’accusait de dissimuler des vivres
imaginaires. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, l’île
Hoste, comme jadis la France, avait sa Jacquerie.
Le cinquième jour après son départ, la bande des pillards se heurta aux
palissades qui limitaient les enclos de la famille Rivière et des trois
autres familles, leurs voisines. Depuis qu’on s’était mis en route, on
n’avait cessé de penser à ces exploitations, les plus anciennes et les
plus prospères de la colonie, et l’on se promettait merveille de leur
pillage.
Il fallut déchanter.
Attenantes les unes aux autres, les quatre fermes, bâties sur les côtés
d’un vaste quadrilatère, constituaient, dans leur ensemble, une sorte
de citadelle, et une citadelle inexpugnable, car, seuls de tous les
colons, ses défenseurs étaient armés. Ils reçurent à coups de fusils
les assaillants, qui eurent, à la première décharge, sept hommes tués
ou blessés. Les autres n’en demandèrent pas davantage et s’enfuirent en
tumulte.
Cette escarmouche calma sur-le-champ l’ardeur des pillards. Ceux-ci
reprirent aussitôt la route de Libéria, qu’ils atteignirent à la nuit
tombante. Le bruit de leurs imprécations furieuses les y précéda
et annonça leur arrivée. On s’avança à leur rencontre, en prêtant
l’oreille à cette clameur venue de la campagne assombrie.
Tout d’abord, l’éloignement ne permettant pas de comprendre ce qu’ils
criaient ainsi, on crut à des chants de joie et de victoire, Mais les
mots, bientôt, se précisèrent, et l’on se regarda effarés.
«Trahison!... Trahison!...» criaient-ils.
Trahison!... Ceux qui n’avaient pas quitté Libéria furent saisis de
crainte, et, plus que tous les autres, Beauval trembla. Il pressentit
un malheur dont, quel qu’il fût, on le rendrait responsable, et, sans
savoir au juste quel danger le menaçait, il courut s’enfermer dans le
«Palais».
Il achevait à peine de s’y verrouiller que le bruyant cortège faisait
halte à sa porte.
Que lui voulait-on? Que signifiaient ces blessés et ces morts qu’on
déposait sur le sol du terre-plein ménagé devant sa demeure? De quel
drame étaient-ils les victimes? Pourquoi cette multitude en rumeur?
Pendant que Beauval s’efforçait vainement de percer ce mystère, un
autre drame se jouait, qui allait désoler les habitants du Bourg-Neuf
et frapper le Kaw-djer en plein cœur.
Celui-ci n’était pas sans connaître les troubles qui agitaient la
population de Libéria. En circulant dans le campement, il apprenait
nécessairement tout ce qui s’y passait. Il ignorait néanmoins
l’existence de la bande de pillards, partie avant son arrivée et
revenue après son départ pour la rive gauche. Si la diminution du
nombre des émigrants, durant ces quelques jours, avait, en effet,
attiré son attention, il n’avait pu qu’en être étonné, sans en
discerner la cause.
Troublé cependant par une sourde inquiétude, il était sorti, ce
soir-là, après le coucher du soleil et, avec ses compagnons habituels,
Harry Rhodes, Hartlepool, Halg et Karroly, il s’était avancé jusqu’au
bord de la rivière. La rive gauche dominant de quelques mètres la rive
droite, il eût, de ce point, aperçu Libéria, pendant le jour. Mais, à
cette heure, le campement disparaissait dans l’obscurité. Seules, une
rumeur lointaine et une vague lueur en indiquaient l’emplacement.
Les cinq promeneurs, assis sur la berge, le chien Zol à leurs pieds,
contemplaient la nuit en silence, quand une voix s’éleva de l’autre
côté de la rivière.
«Kaw-djer!... appelait un homme haletant, comme s’il eût été essoufflé
par une course rapide.
--Présent!... répondit le Kaw-djer.
Une ombre traversa le ponceau et s’approcha du groupe. On reconnut
Sirdey, l’ancien cuisinier du -Jonathan-.
--On a besoin de vous là-bas, dit-il en s’adressant au Kaw-djer.
--Qu’y a-t-il? demanda celui-ci en se levant.
--Des morts et des blessés.
--Des blessés!... Des morts!... qu’est-il donc arrivé?
--On est allé en bande chez les Rivière... Paraît qu’ils ont des
fusils... Et voilà!
--Les malheureux!...
--Bilan: trois morts et quatre blessés. Les morts ne demandent rien,
mais peut-être que les blessés...
--J’y vais,» interrompit le Kaw-djer, qui se mit en marche, tandis que
Halg courait chercher la trousse des instruments de chirurgie.
Chemin faisant, le Kaw-djer interrogeait, mais Sirdey ne pouvait le
renseigner. Il ne savait rien. Lui, il n’avait pas accompagné la bande
et il n’en connaissait les aventures que par ouï-dire. Personne,
d’ailleurs, ne l’avait envoyé. Voyant qu’on rapportait sept corps
inertes, il avait cru bien faire en accourant prévenir le Kaw-djer.
«Vous avez très bien fait,» approuva celui-ci.
En compagnie de Karroly, d’Hartlepool et d’Harry Rhodes, il avait
franchi le ponceau et s’était avancé d’une centaine de mètres sur la
rive droite, quand, en se retournant, il aperçut Halg, qui revenait
avec la trousse. Le jeune Indien, qui traversait à son tour la rivière,
rattraperait sans peine ses amis. Le Kaw-djer se remit en marche à pas
pressés.
Trois minutes plus tard un cri d’agonie l’arrêtait sur place. On eût
dit la voix de Halg!... Le cœur étreint d’une affreuse angoisse, il se
hâta de rebrousser chemin. Si grand était son trouble que Sirdey put,
sans être vu, lui fausser compagnie et s’éloigner du côté de Libéria de
toute la vitesse de ses jambes, et qu’il ne distingua pas davantage une
ombre qui s’enfuyait dans la même direction après avoir fait un grand
crochet vers l’amont.
Mais si vite que le Kaw-djer courût, Zol courait plus vite encore. En
deux bonds, le chien eut disparu dans l’ombre. Quelques instants plus
tard, il donnait de la voix. A ses aboiements plaintifs succédèrent des
grondements furieux qui allèrent bientôt en s’affaiblissant, comme si
l’animal eût pris chasse et se fût lancé sur une piste.
Puis, tout à coup, un nouveau cri d’agonie s’éleva dans la nuit.
Ce deuxième cri, le Kaw-djer ne l’entendit pas. Il venait d’arriver à
l’endroit d’où le premier était parti, et là, à ses pieds, il venait
d’apercevoir Halg, le visage contre le sol, couché au milieu d’une mare
de sang, un large coutelas fiché jusqu’au manche entre les deux épaules.
Karroly s’était jeté sur son fils. Le Kaw-djer l’écarta rudement. Ce
n’était pas l’heure de se lamenter, mais d’agir. Ramassant sa trousse,
tombée à côté du jeune garçon, il fendit d’un seul coup, de haut en
bas, le vêtement de celui-ci. Puis, avec d’infinies précautions, l’arme
homicide fut retirée de son fourreau de chair, et la blessure apparut
à nu. Elle était terrible. La lame, pénétrant entre les omoplates,
avait traversé la poitrine presque de part en part. En admettant que,
par miracle, la moelle épinière ne fût pas intéressée, le poumon était
nécessairement perforé. Halg, livide, les yeux clos, respirait à peine,
et une mousse sanglante coulait de ses lèvres.
En quelques minutes, le Kaw-djer, ayant découpé en lanières sa blouse
de peau de guanaque, eut fait un pansement provisoire, puis, sur un
signe de lui, Karroly, Hartlepool et Harry Rhodes se mirent en devoir
de transporter le blessé.
A ce moment, l’attention du Kaw-djer fut enfin attirée par les
grondements de Zol. Évidemment le chien était aux prises avec quelque
ennemi. Tandis que le triste cortège se mettait en marche, il s’avança
dans la direction du bruit, dont la source ne paraissait pas très
éloignée.
Cent pas plus loin, un horrible spectacle frappait sa vue. Sur le sol,
un corps, celui de Sirk, ainsi qu’il le reconnut à la lumière de la
lune, était étendu, la gorge ouverte par une affreuse blessure. Des
carotides tranchées net le sang giclait à flots. Cette blessure, ce
n’était pas une arme qui l’avait faite. Elle était l’œuvre de Zol, qui
s’acharnait encore, ivre de rage, à l’agrandir.
Le Kaw-djer fit lâcher prise au chien, puis s’agenouilla dans la boue
sanglante près de l’homme.
Tous soins étaient inutiles, Sirk était mort.
Le Kaw-djer, songeur, considérait le cadavre qui ouvrait dans la nuit
des yeux déjà vitreux. Le drame se reconstituait aisément. Pendant
qu’il suivait Sirdey, complice peut-être du crime projeté, Sirk, à
l’affût, avait bondi sur Halg qui revenait en courant et l’avait
assassiné par derrière. Puis, tandis qu’on s’empressait autour du
blessé, Zol s’était lancé sur les traces du coupable, dont le châtiment
avait suivi de près le crime.
Quelques minutes avaient suffi pour que le drame déroulât ses
foudroyantes péripéties. Les deux acteurs gisaient abattus, l’un mort,
l’autre mourant.
La pensée du Kaw-djer se reporta sur Halg. Le groupe des trois hommes
qui soutenaient le corps inerte du jeune Indien commençait à s’effacer
dans la nuit. Il soupira profondément. Cet enfant représentait tout
ce qu’il aimait sur la terre. Avec lui disparaîtrait sa plus forte,
presque son unique raison de vivre.
Au moment de s’éloigner, il laissa tomber un dernier regard sur le
mort. La flaque ne s’était pas élargie. A mesure que jaillissait le
flot ralenti du sang, il disparaissait dans la terre qui l’absorbait
avidement. Depuis l’origine des âges elle a coutume de s’en abreuver,
et ce n’est pas un fait d’importance que des gouttes de plus ou de
moins dans l’intarissable pluie rouge.
[Illustration: Sur le sol, un corps, celui de Sirk... (Page 216.)]
Jusqu’ici, cependant, l’île Hoste avait échappé à la loi commune.
Inhabitée, elle était ainsi restée pure. Mais des hommes étaient venus
peupler ses déserts, et aussitôt le sang des hommes avait coulé.
C’était la première fois peut-être qu’elle en était souillée...
Ce ne devait pas être la dernière.
XI
UN CHEF.
Quand Halg, toujours privé de sentiment, eut été déposé sur son lit,
le Kaw-djer changea son pansement de fortune contre un autre moins
sommaire. Les paupières du blessé battirent, ses lèvres s’agitèrent,
un peu de rose colora ses joues livides, puis, après quelques faibles
gémissements, il passa de l’anéantissement de la syncope à celui du
sommeil.
Survivrait-il à sa terrible blessure? La science humaine ne pouvait
l’affirmer. En somme, la situation était grave, mais non désespérée,
et il n’était pas absolument impossible que la plaie du poumon se
cicatrisât.
Après avoir donné tous les soins que son affection et son expérience
lui dictèrent, le Kaw-djer recommanda pour Halg le calme le plus
complet et la plus rigoureuse immobilité, et courut à Libéria, où
d’autres avaient peut-être besoin de lui.
Le malheur personnel qui venait de l’accabler laissait intact son
admirable instinct de dévouement et d’altruisme. Le drame rapide qui
déchirait son cœur ne lui faisait pas oublier ces morts et ces blessés,
qui, d’après l’ancien cuisinier du -Jonathan-, attendaient du secours
à Libéria. Y avait-il réellement des blessés et des morts, et Sirdey
n’avait-il pas menti? Dans le doute, il fallait se rendre compte par
soi-même de la vérité des choses.
Il était à ce moment près de dix heures du soir. La lune, dans son
premier quartier, commençait à décliner vers le couchant, et du
firmament obscurci de l’orient tombait inépuisablement la cendre
impalpable de l’ombre. Dans la nuit grandissante, une vague lueur
continuait à rougeoyer au loin. Libéria ne dormait pas encore.
Le Kaw-djer se mit en marche à grands pas. A travers la campagne
silencieuse, une rumeur, d’abord légère, puis de plus en plus violente
à mesure qu’il approchait, parvenait jusqu’à lui.
En vingt minutes il eut atteint le campement. Passant rapidement entre
les maisons noires, il allait déboucher sur l’espace laissé libre
devant la maison du Gouverneur, quand un spectacle étrange et du plus
intense pittoresque l’arrêta un instant.
Éclairée par un cercle de torches fuligineuses, la population entière
de Libéria semblait s’être donné rendez-vous sur le terre-plein. Tout
le monde était là, hommes, femmes, enfants, divisés en trois groupes
distincts. Le plus important de beaucoup au point de vue du nombre
était massé juste en face du Kaw-djer. Ce groupe, qui comprenait la
totalité des enfants et des femmes, demeurait silencieux et semblait
composé en somme des spectateurs des deux autres. De ceux-ci, l’un se
tenait rangé en bataille devant le palais du Gouvernement, comme s’il
eût voulu en défendre l’entrée, tandis que l’autre avait pris position
de l’autre côté de la place.
Non, Sirdey n’avait pas menti. Au milieu du terre-plein, sept corps
s’allongeaient, en effet. Des blessés ou des morts? A cette distance,
le Kaw-djer n’en pouvait rien savoir, la flamme mouvante des torches
leur prêtant à tous les mêmes apparences de vie.
A en juger par leur attitude, il paraissait impossible de mettre en
doute l’hostilité réciproque des deux groupes les moins nombreux.
Cependant, de part et d’autre des corps déposés sur le sol, il semblait
exister une zone neutre que nul des partis adverses ne se hasardait
à franchir. Ceux qu’on était en droit, selon toute apparence, de
considérer comme les assaillants n’esquissaient aucun geste d’attaque,
et les défenseurs de Beauval n’avaient pas l’occasion de montrer leur
courage. La bataille n’était pas engagée. On n’en était encore qu’aux
paroles, mais, par exemple, on ne s’en faisait pas faute. Par-dessus
les blessés ou les morts, on poursuivait une discussion fiévreuse; on
échangeait, en guise de balles, des paroles qui, tantôt s’amenuisaient
en arguments, et tantôt s’enflaient jusqu’à l’invective.
On fit silence, quand le Kaw-djer pénétra dans le cercle de lumière.
Sans s’occuper de ceux qui l’entouraient, il alla droit aux corps
étendus et se pencha sur l’un d’eux. Celui-ci n’étant plus qu’un
cadavre, il passa aussitôt au suivant, puis à tous les autres,
entr’ouvrant les vêtements quand il y avait lieu et procédant
rapidement à des pansements sommaires. Ce qu’avait annoncé Sirdey était
exact. Il y avait bien, en effet, trois morts et quatre blessés.
[Illustration: Les trois groupes s’étaient peu a peu fondus en un
seul... (Page 223.)]
Quand tout fut terminé, le Kaw-djer regarda autour de lui et, malgré
sa tristesse, il ne put s’empêcher de sourire en se voyant entouré
d’un millier de visages qui exprimaient la plus respectueuse et
la plus puérile curiosité. Pour mieux l’éclairer, les porteurs de
torches s’étaient rapprochés. Les trois groupes, suivant le mouvement,
s’étaient peu à peu fondus en un seul dont il formait le centre, et
dans lequel le silence était devenu profond.
Le Kaw-djer demanda qu’on vînt à son aide. Personne ne faisant mine de
bouger, il désigna par leur nom ceux dont il réclamait le concours.
Ce fut alors très différent. Sans la moindre hésitation, l’émigrant
désigné sortait de la foule à l’appel de son nom et se conformait avec
zèle aux instructions qui lui étaient données.
En quelques minutes, morts et blessés furent enlevés et transportés
dans leurs demeures respectives, sous la conduite du Kaw-djer, dont
le rôle n’était pas terminé. Il lui restait à visiter successivement
les quatre blessés, à procéder à l’extraction des projectiles et aux
pansements définitifs, avant de regagner le Bourg-Neuf.
Tout en parachevant de cette manière son œuvre de dévouement, il
s’informait des causes du massacre. Il apprit ainsi la rentrée en scène
de Lewis Dorick, l’animosité de la foule à l’égard de Ferdinand Beauval
et le dérivatif imaginé par celui-ci, les razzias faites dans les
environs du campement et enfin la tentative de pillage dont il pouvait
constater -de visu- le piteux résultat.
Piteux, il ne pouvait l’être, en effet, davantage. Repoussés à coups
de fusils, comme il a été dit, par les quatre familles solidement
retranchées dans leur enclos, les pillards avaient battu en retraite,
ne rapportant, en fait de butin, que leurs camarades tués ou blessés.
Combien le retour avait été différent de l’aller! Ils étaient partis
à grand bruit, s’excitant les uns les autres, grisés d’une sorte de
joie féroce, au milieu d’un concert d’exclamations, de lazzi brutaux,
de vociférations, de menaces contre ceux qu’on se disposait à mettre
à rançon. Ils revenaient en silence, l’oreille basse, n’ayant gagné
dans l’aventure que des horions. Les bouches étaient muettes, les cœurs
amers, les yeux sombres. L’excitation sauvage du départ avait fait
place à une sourde fureur, qui ne demandait qu’un prétexte pour éclater.
Ils s’estimaient dupes. De qui? Ils ne savaient trop. Pas de leur
sottise, ni de leurs illusions, dans tous les cas. Selon la coutume
universelle, ils eussent accusé la terre entière avant de s’accuser
eux-mêmes.
Ils connaissaient bien, pour l’avoir éprouvé trop souvent, ce sentiment
d’amertume et de honte qui succède à l’avortement des entreprises de
violence. Avant d’être jetés sur l’île Hoste, ils avaient compté parmi
les prolétaires des deux mondes, et plus d’une fois ils s’étaient
laissé prendre aux discours vibrants des rhéteurs. Ils avaient pratiqué
la grève, digne et calme pendant les premiers jours, quand les bourses
sont encore pleines, mais que la misère menaçante rend impatiente et
fébrile, et qui devient furieuse enfin, quand les marmots crient devant
la huche vide. C’est alors, qu’on voit rouge, qu’on se rue en trombe,
et qu’on tue et qu’on meurt pour revenir... Victorieux parfois, il est
vrai, mais plus souvent vaincu, c’est-à-dire dans une condition pire,
l’échec ayant démontré la faiblesse de ceux qui voulaient triompher par
la force.
Eh bien! ce retour à travers les champs saccagés, c’était tout à fait
le dernier acte d’une grève qui finit mal. L’état des âmes était
pareil. Les pauvres diables s’estimaient joués et ils enrageaient de
leur sottise. Les chefs, Beauval, Dorick, où étaient-ils?... Parbleu!
loin des coups. C’était toujours et partout la même chose. Des renards
et des corbeaux. Des exploiteurs et des exploités.
Mais la grève, quand elle est sanglante, l’émeute, les révolutions ont
leur rituel que les acteurs de ce drame savaient par cœur pour s’y être
plus d’une fois scrupuleusement conformés. Il est d’usage que, dans ces
convulsions, où l’homme, oubliant qu’il est un être pensant, emploie
comme arguments la violence et le meurtre, les victimes deviennent des
drapeaux.
Drapeaux donc étaient devenues celles que rapportait la bande des
pillards, et c’est pourquoi on les avait étendues sous les yeux
de Ferdinand Beauval qui, détenant le pouvoir, était par essence
responsable de tous les maux. Mais, là, on s’était heurté à ses
partisans, et l’on avait commencé par s’injurier copieusement avant
d’en arriver aux coups.
[Illustration: «Et ceci encore!» ajouta Harry Rhodes. (Page 227.)]
L’heure des coups, d’ailleurs, n’avait pas encore sonné. Un protocole
inflexible indiquait nettement la marche à suivre. Quand on aurait
suffisamment discouru, quand les gosiers seraient fatigués de crier,
on rentrerait chez soi, puis, le lendemain, pour que tout fût accompli
conformément aux rites, on ferait aux morts de solennelles funérailles.
C’est alors seulement que les désordres seraient à craindre.
L’intervention du Kaw-djer avait brusqué les choses. Grâce à lui, les
colères avaient fait trêve, et l’on s’était souvenu qu’il n’y avait pas
là que des morts, mais aussi des blessés auxquels des soins rapides
étaient peut-être susceptibles de conserver la vie.
Le terre-plein était désert, quand il le traversa pour retourner au
Bourg-Neuf. Avec sa mobilité coutumière, la foule, toujours prête à
s’enflammer soudainement, s’était soudainement apaisée. Les maisons
étaient closes. On dormait.
Tout en cheminant dans la nuit, le Kaw-djer pensait à ce qu’il avait
appris. Aux noms de Dorick et de Beauval, il avait simplement haussé
les épaules, mais la randonnée des pillards à travers la campagne lui
semblait mériter plus sérieuse considération. Ces déprédations, ces
vols, ces actes de barbarie étaient du plus fâcheux augure. La colonie,
déjà si compromise, était perdue sans retour, si les colons entraient
en lutte ouverte les uns contre les autres.
Que devenaient, au contact des faits, les théories sur lesquelles le
généreux illuminé avait édifié sa vie? Le résultat était là, certain,
tangible, incontestable. Livrés à eux-mêmes, ces hommes s’étaient
montrés incapables de vivre, et ils allaient mourir de faim, troupeau
imbécile qui ne saurait pas trouver sa pâture sans un berger pour la
lui donner. Quant à leur être moral, la qualité n’en excédait pas celle
de leur sens pratique. L’abondance, la médiocrité et la misère, les
brûlures du soleil et les morsures du froid, tout avait été prétexte
pour que se révélassent les tares indélébiles des âmes. Ingratitude
et égoïsme, abus de la force et lâcheté, intempérance, imprévoyance
et paresse, voilà de quoi étaient pétris un trop grand nombre de ces
hommes, dont l’intérêt, à défaut de plus noble mobile, eût dû faire
une seule volonté aux mille cerveaux. Et voici qu’on arrivait aux
dernières lignes de cette lamentable aventure! Dix-huit mois avaient
suffi pour qu’elle commençât et se conclût. Comme si la nature eût
regretté son œuvre et reconnu son erreur, elle rejetait ces hommes qui
s’abandonnaient eux-mêmes. La mort les frappait sans relâche. L’un
après l’autre, ils disparaissaient; l’un après l’autre, ils étaient
repris par la terre, creuset où tout s’élabore et se transforme, qui,
continuant le cycle éternel, referait de leur substance d’autres êtres,
hélas! sans doute, pareils à eux.
Encore estimaient-ils que la grande faucheuse n’allait pas assez vite
en besogne, puisqu’ils l’aidaient de leurs propres mains. Là-bas, d’où
le Kaw-djer venait, des blessés et des morts. Ici, où il passait, le
cadavre de Sirk. Au Bourg-Neuf, la poitrine trouée d’un enfant, par qui
son cœur désenchanté avait réappris la douceur d’aimer. De tous côtés,
du sang.
Avant d’aller chercher le sommeil, le Kaw-djer s’approcha du chevet de
Halg. La situation était la même, ni meilleure, ni pire. Une hémorragie
soudaine était toujours à craindre et, pendant plusieurs jours, ce
danger resterait redoutable.
Brisé par la fatigue, il se réveilla tard le lendemain. Le soleil
était déjà haut sur l’horizon, quand il sortit de sa maison, après une
visite à Halg, dont l’état demeurait stationnaire. La brume s’était
levée. Il faisait beau. Hâtant le pas, afin de rattraper le temps
perdu, le Kaw-djer se mit en route, comme chaque jour, pour Libéria,
où l’appelaient ses malades ordinaires, en nombre, il est vrai,
décroissant depuis le commencement du printemps, et les quatre blessés
de la veille.
Mais il se heurta à une barrière humaine dressée en travers du
ponceau. A l’exception de Halg et de Karroly, elle comprenait toute
la population masculine du Bourg-Neuf. Il y avait là quinze hommes
et, circonstance singulière, quinze hommes armés de fusils, qui
paraissaient le guetter. Ce n’étaient point des soldats, et pourtant
leur attitude avait quelque chose de militaire. Calmes, sévères même,
ils demeuraient l’arme au pied, comme dans l’attente des ordres d’un
chef.
Harry Rhodes, à quelques pas en avant d’eux, arrêta du geste le
Kaw-djer. Celui-ci fit halte, et dénombra la petite troupe d’un regard
étonné.
«Kaw-djer, dit Harry Rhodes, non sans une sorte de solennité, depuis
longtemps je vous conjure de venir au secours de la malheureuse
population de l’île Hoste, en acceptant de vous placer à sa tête. Une
dernière fois, je renouvelle ma prière.
Le Kaw-djer, sans répondre, ferma les yeux, comme pour mieux voir en
lui-même. Harry Rhodes poursuivit:
--Les derniers événements ont dû vous faire réfléchir. Nous, en tous
cas, nous sommes fixés. C’est pourquoi, cette nuit, Hartlepool, moi
et quelques autres, nous sommes allés reprendre ces quinze fusils
qui ont été distribués aux hommes du Bourg-Neuf. Nous sommes armés
maintenant et maîtres par conséquent d’imposer nos volontés. Or, les
choses en sont arrivées à un point qu’une plus longue patience serait
un véritable crime. Il faut agir. Mon parti est pris. Si vous persistez
dans votre refus, je me mettrai moi-même à la tête de ces braves gens.
Malheureusement, je n’ai, ni votre influence, ni votre autorité. On ne
m’écoutera pas, et le sang coulera. A vous, au contraire, on obéira
sans murmure. Décidez.
--Qu’y a-t-il donc de nouveau? demanda le Kaw-djer avec son calme
habituel.
--Ceci, répondît Harry Rhodes, en étendant la main vers la maison où
Halg agonisait.
Le Kaw-djer tressaillit.
--Et ceci encore, ajouta Harry Rhodes, en l’entraînant de quelques pas
vers l’amont.
Tous deux gravirent la berge qui, en cet endroit, dominait la rive
droite. Libéria et la plaine marécageuse qui les en séparait apparurent
à leurs regards.
Dès les premières heures du matin, on s’était, au campement, réveillé
avec la fièvre. Il s’agissait de compléter l’œuvre de la veille, en
procédant aux funérailles solennelles des trois morts. La perspective
de cette cérémonie mettait tout le monde en ébullition. Pour les
camarades des victimes, il s’agissait d’une manifestation; pour les
partisans de Beauval, d’un danger; pour les autres, d’un spectacle.
La population tout entière, à l’exception du seul Beauval, qui avait
jugé plus sage de se tenir enfermé, suivit donc les trois cercueils.
On ne négligea pas de faire passer le cortège devant la maison du
Gouverneur, ni de s’arrêter sur le terre-plein, ce dont Lewis Dorick
profita pour débiter une violente diatribe. Puis on se remit en marche.
Sur les tombes, Dorick, prenant de nouveau la parole, prononça, pour la
centième fois, un trop facile réquisitoire contre l’administration de
la colonie. A l’entendre, l’imprévoyance, l’incapacité, les principes
rétrogrades de son titulaire avaient causé tous les malheurs. Le moment
était venu de renverser cet incapable et de nommer à sa place un autre
chef.
Le succès de Dorick fut éclatant. On lui répondit par un tonnerre
de cris. D’abord, ce furent des «Vive Dorick!» puis on hurla «Au
palais!... Au palais!...» et une centaine d’hommes s’ébranlèrent,
en martelant le sol de leurs pieds lourds. Ils étaient chauffés à
point. Leurs yeux étincelaient, leurs poings vers le ciel se tendaient
menaçants, et les bouches grandes ouvertes par des clameurs de haine
faisaient dans les visages des trous noirs.
Bientôt le mouvement s’accéléra. Ils pressèrent le pas, puis coururent,
et enfin, se poussant, se bousculant, ils dévalèrent comme un torrent.
Un obstacle brisa leur élan. Ceux qui, ayant part aux avantages du
pouvoir, redoutaient que le détenteur n’en fût changé, s’étaient
constitués ses défenseurs. Poings contre poings, poitrines contre
poitrines, les deux bandes se heurtèrent, et les coups commencèrent à
pleuvoir.
Toutefois, le parti de Beauval, visiblement le plus faible, dut
reculer. Pas à pas, mètre à mètre, il fut refoulé jusqu’au Palais,
Sur le terre-plein, la bataille reprit plus ardente. Longtemps elle
demeura indécise. De temps à autre, un combattant, forcé de se retirer
de la lutte, allait s’abattre dans quelque coin. Des mâchoires furent
brisées, des côtes enfoncées, des membres cassés.
Plus on frappait, plus on s’exaspérait. Le moment vint où les couteaux
sortirent tout seuls de leurs gaines. Une fois de plus, le sang coula.
Après une résistance héroïque, les défenseurs de Beauval furent
enfin débordés, et les assaillants, ayant tout balayé devant eux, se
ruèrent en désordre dans l’intérieur du Palais. Avec des hurlements
de sauvages, ils le parcoururent de haut en bas. S’ils avaient trouvé
Beauval, celui-ci eût été inévitablement écharpé. Par bonheur, il fut
impossible de le découvrir. Beauval avait disparu. En voyant de quelle
manière tournaient les choses, il avait déguerpi à temps, et, en ce
moment, il fuyait à toutes jambes dans la direction du Bourg-Neuf.
L’inutilité de leurs recherches porta au paroxysme la rage des
vainqueurs. Il est de l’essence même de la foule de perdre toute mesure
dans le bien comme dans le mal. A défaut d’autre victime, on s’en prit
aux choses. La demeure de Beauval fut pillée de fond en comble. Son
misérable mobilier, ses papiers, ses objets personnels, tout fut jeté
pêle-mêle par les fenêtres, et amoncelé en un tas auquel on mit le feu.
Quelques instants plus tard,--fut-ce par inadvertance? fut-ce par la
volonté de l’un des émeutiers?--le Palais lui-même flambait à son tour.
Chassés par la fumée, les envahisseurs se précipitèrent au dehors.
Alors, ils n’étaient plus des hommes. Ivres de cris, de saccage
et de meurtre, ils n’avaient plus de pensée ni de but. Rien qu’un
irrésistible besoin de frapper, d’assommer, de détruire et de tuer.
Sur le terre-plein stationnait, comme au spectacle, la foule des
enfants, des femmes et des indifférents, éternels badauds à qui on
ne cesse de rendre les coups qu’ils n’ont pas donnés. Ils formaient,
en somme, le gros de la population, mais, en dépit de leur nombre,
ils étaient trop pacifiques pour être redoutables. La bande de Lewis
Dorick, maintenant grossie de ses anciens adversaires qui jugeaient
opportun de se ranger du côté du plus fort, se rua sur cette multitude
inoffensive, cognant des pieds et des poings.
Ce fut une fuite éperdue. Hommes, femmes et enfants se répandirent
dans la plaine, poursuivis par ces énergumènes qui eussent été bien
embarrassés de donner la raison de leur sauvage fureur.
Du haut de la berge qu’il venait de gravir avec Harry Rhodes, le
Kaw-djer, en regardant du côté du campement, n’aperçut qu’un nuage
de fumée, dont les lourdes volutes allaient rouler jusqu’à la mer.
Les maisons disparaissaient dans ce nuage, d’où s’élevaient des cris
confus: appels, jurons, exclamations de douleur et d’angoisse. Un
seul être vivant, un homme, se montrait dans la plaine, au delà de la
rivière. Il courait de toutes ses forces, bien que personne ne fût à sa
poursuite. Sans ralentir son allure, cet homme atteignit le ponceau,
le franchit, et vint tomber, hors d’haleine, en arrière de la petite
troupe armée. On reconnut alors Ferdinand Beauval.
Voilà ce que vit d’abord le Kaw-djer. Dans sa simplicité, le tableau
était éloquent, et il en comprit sur-le-champ la signification: Beauval
honteusement chassé, contraint à la fuite, et l’émeute semant dans
Libéria l’incendie et la mort.
Quel sens avait tout cela? Qu’on se fût débarrassé de Beauval, rien
de mieux. Mais pourquoi cette dévastation, dont les auteurs seraient
les premières victimes? Pourquoi cette tuerie, dont les cris lointains
disaient la sauvage fureur?
Ainsi donc, les hommes pouvaient en arriver là! Non seulement le plus
médiocre intérêt les rendait capables du mal, mais ils l’étaient
encore, le cas échéant, de détruire pour détruire, de frapper pour
frapper, de tuer pour le plaisir de tuer! Il n’y avait pas que les
besoins, les passions et l’orgueil pour lancer les hommes les uns
contre les autres; il y avait aussi la folie, cette folie qui existe en
puissance dans toutes les foules, et qui fait qu’ayant une fois goûté
de la violence, elles ne s’arrêtent que saoules de destruction et de
carnage.
C’est par une telle folie--héroïsme ou brigandage, selon
l’occurrence--que le bandit abat sans raison le passant inoffensif,
c’est par elle que les révolutions font des innocents et des coupables
une indistincte hécatombe, comme c’est elle aussi qui enflamme les
armées et gagne les batailles.
Que devenaient, devant de pareils faits, les rêves du Kaw-djer? Si la
liberté intégrale était le bien naturel des hommes, n’était-ce pas à
la condition qu’ils restassent des hommes et qu’ils ne fussent pas
susceptibles de se transformer en bêtes fauves, comme ceux dont il
contemplait les exploits?
Le Kaw-djer n’avait rien répondu à Harry Rhodes. Droit et ferme au
point culminant de la berge, il regarda pendant quelques minutes en
silence. Ses réflexions douloureuses, son visage impassible ne les
trahissait pas.
Et pourtant, quel débat cruel dont son âme était déchirée! Fermer les
yeux à l’évidence et s’entêter égoïstement dans une religion menteuse,
tandis que ces malheureux insensés se massacraient les uns les autres,
ou bien reconnaître l’évidence, obéir à la raison, intervenir dans ce
désordre et les sauver malgré eux, poignant dilemme! Ce que commandait
le bon sens, c’était, hélas! la négation de toute sa vie. Voir brisée
à ses pieds l’idole élevée dans son cœur, reconnaître qu’on a été dupe
d’un mirage, se dire qu’on a bâti sur un mensonge, que rien n’est vrai
de ce qu’on a pensé, et qu’on s’est sacrifié stupidement à une chimère,
quelle faillite!
Tout à coup, hors de la fumée qui recouvrait Libéria, jaillit un
fuyard, puis un autre, puis dix autres, puis cent autres, dont beaucoup
de femmes et d’enfants. Quelques-uns cherchaient à se réfugier dans les
hauteurs de l’Est, mais le plus grand nombre, serrés de près par leurs
adversaires, couraient éperdument dans la direction du Bourg-Neuf. La
dernière de ceux-ci était une femme. Un peu forte, elle ne pouvait
aller vite. Un homme la rejoignit en quelques enjambées, la saisit par
les cheveux, la renversa sur le sol, leva le poing...
Le Kaw-djer se retourna vers Harry Rhodes et dit d’une voix grave:
--J’accepte.»
FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.
TROISIÈME PARTIE.
[Illustration]
I
PREMIÈRES MESURES.
Le Kaw-djer, à la tête des quinze volontaires, traversa la plaine
au pas de course. Il lui suffit de quelques minutes pour atteindre
Libéria.
On se battait encore sur le terre-plein, mais avec moins d’ardeur, et
uniquement par suite de la vitesse acquise, car, déjà, on ne savait
plus très bien pourquoi.
L’arrivée de la petite troupe armée frappa de stupeur les belligérants.
C’était une éventualité qu’ils n’avaient pas prévue. A aucun moment,
les émeutiers n’avaient admis qu’ils pussent avoir à lutter contre
une force supérieure, de taille à mettre le holà à leurs fantaisies
meurtrières. Les combats singuliers en furent subitement arrêtés. Ceux
qui recevaient les coups prirent du champ, ceux qui les donnaient
s’immobilisèrent aux endroits où ils se trouvaient, les uns tout
ahuris de leur inexplicable aventure, les autres l’air un peu égaré,
la respiration haletante, en hommes qui, dans un moment d’aberration,
auraient accompli quelque travail pénible dont ils ne comprendraient
plus la raison. Sans transition, la surexcitation faisait place à la
détente.
Le Kaw-djer s’occupa en premier lieu de combattre l’incendie que
les flammes, rabattues par une légère brise du Sud, risquaient de
communiquer au campement tout entier. L’ancien «palais» de Beauval
était alors plus qu’aux trois quarts consumé. Quelques coups de crosse
suffirent à jeter bas cette construction légère, dont il ne subsista
bientôt plus qu’un tas de débris calcinés d’où s’élevait une fumée âcre.
Cela fait, laissant cinq de ses hommes de garde près de la foule
assagie, il partit avec les dix autres à travers la plaine, afin de
rallier le surplus des émigrants. Il y réussit sans peine. De tous
côtés on revenait vers Libéria, les assaillants, dont la fatigue
avait apaisé la fureur insensée, formant l’avant-garde, et, derrière
eux, les badauds étrillés, qui, encore mal remis de leur terreur, se
rapprochaient craintivement en conservant un prudent intervalle. Quand
ceux-ci aperçurent le Kaw-djer, ils reprirent confiance et pressèrent
le pas, si bien que les uns et les autres arrivèrent confondus à
Libéria.
En moins d’une heure, toute la population fut rassemblée sur le
terre-plein. A voir ses rangs serrés, sa masse homogène, il eût été
impossible de soupçonner que des partis adverses l’eussent jamais
divisée. Sans les nombreuses victimes qui jonchaient le sol, il ne
serait resté aucune trace des troubles qui venaient de finir.
La foule ne montrait pas d’impatience. De la curiosité simplement.
Tout étonnée de l’incompréhensible rafale qui l’avait secouée et
meurtrie, elle regardait placidement le groupe compact des quinze
hommes armés qui lui faisait face, et attendait ce qui allait
s’ensuivre.
Le Kaw-djer s’avança au milieu du terre-plein, et, s’adressant aux
colons dont les regards convergeaient vers lui, il dit d’une voix forte:
«Désormais, c’est moi qui serai votre chef.»
Quel chemin il lui avait fallu parcourir pour en arriver à prononcer
ces quelques mots! Ainsi donc, non seulement il acceptait enfin le
principe d’autorité, non seulement il consentait, en dépit de ses
répugnances, à en être le dépositaire, mais encore, allant d’un
extrême à l’autre, il dépassait les plus absolus autocrates. Il ne
se contentait pas de renoncer à son idéal de liberté, il le foulait
aux pieds. Il ne demandait même pas l’assentiment de ceux dont il se
décrétait le chef. Ce n’était pas une révolution. C’était un coup
d’État.
Un coup d’État d’une étonnante facilité. Quelques secondes de silence
avaient suivi la brève déclaration du Kaw-djer, puis un grand cri
s’éleva de la foule. Applaudissements, vivats, hurras partirent à la
fois en ouragan. On se serrait les mains, on se congratulait, les mères
embrassaient leurs enfants. Ce fut un enthousiasme frénétique.
Ces pauvres gens passaient du découragement à l’espoir. Du moment que
le Kaw-djer prenait leurs affaires en mains, ils étaient sauvés. Il
saurait bien les tirer de leur misère. Comment?... Par quel moyen?...
Personne n’en avait aucune idée, mais là n’était pas la question.
Puisqu’il se chargeait de tout, il n’y avait pas à chercher plus loin.
Quelques-uns, cependant, étaient sombres. Toutefois, si les partisans,
dispersés, noyés dans la foule, de Beauval et de Lewis Dorick ne
poussaient pas de vivats, ils ne se risquaient pas à manifester
autrement que par leur silence. Qu’eussent-ils pu faire de plus? Leur
minorité infime devait compter avec la majorité, depuis que celle-ci
avait un chef. Ce grand corps possédait une tête désormais, et le
cerveau rendait redoutable ces innombrables bras jusqu’ici dédaignés.
Le Kaw-djer étendit la main. Le silence s’établit comme par
enchantement.
«Hosteliens, dit-il, le nécessaire sera fait pour améliorer la
situation, mais j’exige l’obéissance de tous et je compte que personne
ne m’obligera à employer la force. Que chacun de vous rentre chez soi
et attende les instructions qui ne tarderont pas à être données.»
L’énergique laconisme de ce discours eut les plus heureux effets. On
comprit qu’on allait être dirigé, et qu’il suffirait dorénavant de se
laisser conduire. Rien ne pouvait mieux réconforter des malheureux
qui venaient de faire de la liberté une si déplorable expérience et
qui l’eussent volontiers aliénée contre la certitude d’un morceau de
pain. La liberté est un bien immense, mais qu’on ne peut goûter qu’à la
condition de vivre. Et vivre, à cela se réduisaient pour l’instant les
aspirations de ce peuple en détresse.
On obéit avec célérité, sans faire entendre le plus léger murmure. La
place se vida, et tous, jusqu’à Lewis Dorick, se conformant aux ordres
reçus, s’enfermèrent dans les maisons ou sous les tentes.
Le Kaw-djer suivit des yeux la foule qui s’écoulait, et ses lèvres
eurent un imperceptible pli d’amertume. S’il lui était resté des
illusions, elles se fussent envolées. L’homme, décidément, ne haïssait
pas la contrainte autant qu’il se l’était imaginé. Tant de veulerie--de
lâcheté presque!--ne s’accordait pas avec l’exercice d’une liberté sans
limite.
Une centaine de colons n’avaient pas suivi les autres. Le Kaw-djer se
tourna en fronçant les sourcils vers ce groupe indocile. Aussitôt, un
de ceux qui le composaient s’avança en avant de ses compagnons et prit
la parole en leur nom. S’ils n’allaient pas, eux aussi, s’enfermer
dans leurs demeures, c’est qu’ils n’en avaient pas. Chassés de leurs
fermes envahies par une horde de pillards, ils venaient d’arriver à la
côte, ceux-là depuis quelques jours, ceux-ci de la veille, et ils ne
possédaient plus d’autre abri que le ciel.
Le Kaw-djer, les ayant assurés qu’il serait promptement statué sur leur
sort, les invita à dresser les tentes qui existaient encore en réserve,
puis, tandis qu’ils se mettaient en devoir d’obéir, il s’occupa sans
plus tarder des victimes de l’émeute.
[Illustration: On alla de porte en porte donner à chacun sa ration...
(Page 238.)]
Il y en avait sur le terre-plein même et dans la campagne environnante.
On partit à la recherche de ces dernières, et bientôt toutes furent
ramenées au campement. Vérification faite, les troubles coûtaient la
vie à douze colons, en y comprenant les trois pillards qui avaient
trouvé la mort dans l’assaut de la ferme des Rivière. En général, il
n’y avait pas lieu de beaucoup regretter les défunts. Un d’entre eux
seulement, un des émigrants revenus de l’intérieur au cours de l’hiver,
devait être compté dans la portion saine du peuple hostelien. Quant
aux autres, ils appartenaient aux clans de Beauval et de Dorick, et
le parti du travail et de l’ordre ne pouvait qu’être fortifié par leur
disparition.
Les dommages les plus sérieux avaient été soufferts, en effet, par les
émeutiers eux-mêmes, acharnés dans l’attaque comme dans la défense.
Parmi les curieux inoffensifs qu’ils avaient assaillis avec tant de
sauvagerie après l’incendie du «palais», tout se réduisait, hormis le
colon assassiné, à des blessures: contusions, fractures, voire quelques
coups de couteau, qui fort heureusement ne mettaient en danger la vie
de personne.
C’était de la besogne pour le Kaw-djer. Il n’en fut pas effrayé. Ce
n’est pas en aveugle qu’il avait pris en charge l’existence d’un
millier d’êtres humains, et, quelle que fût la grandeur de la tâche,
elle ne serait pas au-dessus de son courage.
Les blessés examinés, pansés quand il y avait lieu, et enfin dirigés
sur leurs demeures habituelles, le terre-plein fut complètement vide. Y
laissant cinq hommes en surveillance, le Kaw-djer reprit, avec les dix
autres, le chemin du Bourg-Neuf. Là-bas, un autre devoir l’appelait;
là-bas, il y avait Halg, mourant, mort peut-être...
Halg était dans le même état, et les soins intelligents ne lui
manquaient pas. Graziella et sa mère étaient accourues rejoindre
Karroly au chevet du blessé, et l’on pouvait compter sur le dévouement
de telles gardes-malades. Élevée à une rude école, la jeune fille y
avait appris à commander à sa douleur. Elle montra au Kaw-djer un
visage tranquille et répondit avec calme à ses questions. Halg, ainsi
qu’elle le lui dit, n’avait que peu de fièvre, mais il ne sortait de
sa continuelle somnolence que pour pousser de temps à autre quelques
faibles gémissements. Une mousse sanguinolente coulait toujours
entre ses lèvres pâlies. Toutefois, elle était moins abondante et sa
coloration moins prononcée. Il y avait là un symptôme favorable.
Pendant ce temps, les dix hommes qui avaient accompagné le Kaw-djer
s’étaient chargés de vivres prélevés sur la réserve du Bourg-Neuf. Sans
s’accorder un instant de repos, on repartit pour Libéria, où on alla de
porte en porte donner à chacun sa ration. La répartition terminée, le
Kaw-djer distribua la garde pour la nuit, puis, s’enroulant dans une
couverture, il s’étendit sur le sol et chercha le sommeil.
Il ne put le trouver. En dépit de sa lassitude physique, son cerveau
s’obstinait à élaborer la pensée.
A quelques pas, les deux hommes de veille gardaient une immobilité de
statue. Rien ne troublait le silence. Les yeux ouverts dans l’ombre, le
Kaw-djer rêva.
Que faisait-il là?... Pourquoi avait-il permis que sa conscience fût
violentée par les faits et qu’une telle souffrance lui fut imposée?...
S’il vivait auparavant dans l’erreur, du moins y vivait-il heureux...
Heureux! qui l’empêchait de l’être encore? il lui suffirait de vouloir.
Que fallait-il pour cela? Moins que rien. Se lever, fuir, demander
l’oubli de cette cruelle aventure à l’ivresse des courses vagabondes
qui, si longtemps, lui avaient donné le bonheur...
Hélas! maintenant, lui rendraient-elles ses illusions détruites? Et
quelle serait sa vie, avec le remords de tant de vies immolées à la
gloire d’un faux dieu?... Non, cette foule qu’il avait prise en charge,
il en était comptable vis-à-vis de lui-même. Il ne serait quitte envers
elle que lorsque, d’étape en étape, il l’aurait conduite jusqu’au port.
Soit! Mais quelle route choisir?... N’était-il pas trop tard?...
Avait-il le pouvoir, un homme quel qu’il fût avait-il le pouvoir de
faire remonter la pente à ce peuple, que ses tares, ses vices, son
infériorité intellectuelle et morale semblaient vouer d’avance à un
inévitable anéantissement?
Froidement, le Kaw-djer évalua le poids du fardeau qu’il entreprenait
de porter. Il fit le tour de son devoir et chercha les meilleurs moyens
de l’accomplir. Empêcher ces pauvres gens de mourir de faim?... Oui,
cela d’abord. Mais c’était peu de chose en regard de l’ensemble de
l’œuvre. Vivre, ce n’est pas seulement satisfaire aux besoins matériels
des organes, c’est aussi, plus encore peut-être, être conscient de la
dignité humaine; c’est ne compter que sur soi et se donner aux autres;
c’est être fort; c’est être bon. Après avoir sauvé de la mort ces
vivants, il resterait à faire, de ces vivants, des hommes.
Étaient-ils capables, ces dégénérés, de s’élever à un tel idéal? Tous,
non assurément, mais quelques-uns peut-être, si on leur montrait
l’étoile qu’ils n’avaient pas su voir dans le ciel, si on les
conduisait au but en les tenant par la main.
Ainsi, dans la nuit, songeait le Kaw-djer. Ainsi, l’une après l’autre,
ses dernières résistances furent renversées, ses dernières révoltes
vaincues, et peu à peu s’élabora dans son esprit le plan directeur
auquel il allait désormais conformer tous ses actes.
L’aube le trouva debout et revenant déjà du Bourg-Neuf, où il avait eu
la joie de constater que l’état de Halg avait une légère tendance à
s’améliorer. Aussitôt de retour à Libéria, il entra dans son rôle de
chef.
Son premier acte fut de nature à étonner ceux-là mêmes qui le
touchaient de plus près. Il commença par battre le rappel des vingt
ou vingt-cinq ouvriers maçons et des menuisiers faisant partie du
personnel de la colonie, puis, leur ayant adjoint une vingtaine de
colons choisis parmi ceux auxquels était familier le maniement de la
pelle et de la pioche, il distribua à chacun sa besogne. En un point
qu’il indiqua, des tranchées devaient être ouvertes, en vue de recevoir
les murailles de l’une des maisons démontables qui serait édifiée à cet
endroit. La maison une fois en place, les maçons en consolideraient
les parois au moyen de contre-murs et la diviseraient par des cloisons
selon un plan qui fut séance tenante tracé sur le sol. Ces instructions
données, tandis qu’on se mettait à l’œuvre sous la direction du
charpentier Hobard promu aux fonctions de contremaître, le Kaw-djer
s’éloigna avec dix hommes d’escorte.
A quelques pas s’élevait la plus vaste des maisons démontables. Là
demeuraient cinq personnes. En compagnie des frères Moore, de Sirdey et
de Kennedy, Lewis Dorick y avait élu domicile. C’est là que le Kaw-djer
se rendit en droite ligne.
Au moment où il entra, les cinq hommes étaient engagés dans une
discussion véhémente. En l’apercevant, ils se levèrent brusquement.
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