--Neuf mois plus tôt, interrompit le Kaw-djer, vous auriez abordé une
terre libre, à laquelle un traité maudit a volé son indépendance.
Le Kaw-djer, les bras croisés, la tête redressée, portait ses regards
dans la direction de l’Est, comme s’il se fût attendue à voir
apparaître, venant de l’océan Pacifique en contournant la Pointe de la
presqu’île Hardy, le navire promis par le gouverneur de Punta-Arenas.
Le moment fixé était arrivé. On allait entrer dans la seconde quinzaine
d’octobre. La mer, cependant, restait déserte.
Les naufragés commençaient à concevoir de ce retard des inquiétudes
assez justifiées. Certes ils ne manquaient de rien. Les réserves de
la cargaison étaient loin d’être épuisées et ne le seraient pas avant
de longs mois encore. Mais enfin ils n’étaient pas à destination,
ils n’entendaient pas se résigner à un second hivernage, et déjà
quelques-uns parlaient de renvoyer la chaloupe à Punta-Arenas.
Tandis que le Kaw-djer s’oubliait dans ses tristes pensées, Lewis
Dorick et une dizaine de ses compagnons ordinaires vinrent à passer,
bruyants et provocateurs, au retour d’une excursion dans l’intérieur de
l’île. Cette famille Rhodes justement respectée dans ce petit monde,
ce Kaw-djer dont on ne pouvait nier l’influence, ils n’avaient jamais
caché les mauvais sentiments qu’ils leur inspiraient. Harry Rhodes le
savait, d’ailleurs, et le Kaw-djer ne l’ignorait pas.
--Voilà des gens, dit le premier, que je laisserais ici sans regret.
Il n’y a rien de bon à attendre de leur part. Ils seront une cause de
trouble dans notre nouvelle colonie. Ils ne veulent admettre aucune
autorité et ne rêvent que le désordre... Comme si ordre et autorité ne
s’imposaient pas à toute réunion d’hommes.»
Le Kaw-djer ne répondit pas, soit qu’il n’eût pas entendu, tant il
était absorbé dans ses pensées, soit qu’il voulût ne pas répondre.
Ainsi, la conversation tournait, quoi qu’on fît, dans le même cercle,
et l’on en revenait toujours à des considérations sociales sur
lesquelles un accord était impossible.
Harry Rhodes, en constatant le silence du Kaw-djer, regrettait d’avoir
maladroitement abordé un pareil sujet, quand Hartlepool pénétra dans la
tente et fit diversion.
«Je voudrais vous parler, Monsieur, dit-il en s’adressant au Kaw-djer.
--Nous vous laissons..., commença Harry Rhodes.
--Inutile, interrompit le Kaw-djer qui, se tournant vers le maître
d’équipage, ajouta: Qu’avez-vous à me dire, Hartlepool?
--J’ai à vous dire, répondit celui-ci, que je suis fixé au sujet de
l’alcool.
--C’est donc bien celui du -Jonathan- qui est vendu à Ceroni?
--Oui.
--Il y a par conséquent des coupables?
--Deux: Kennedy et Sirdey.
--Vous en avez la preuve?
--Irréfutable.
--Quelle preuve?
--Voilà. Du jour où vous m’avez parlé de Patterson, j’ai eu de la
méfiance. Ceroni est incapable d’avoir une idée tout seul, mais
Patterson est un finaud. J’ai donc fait surveiller le particulier...
--Par qui? interrompit, en fronçant le sourcil, le Kaw-djer qui
répugnait à l’espionnage.
--Par les mousses, répondit Hartlepool. Ils ne sont pas bêtes non
plus, et ils ont déniché le pot aux roses. Ils ont pincé en flagrant
délit Kennedy hier et Sirdey ce matin, au moment où, profitant de
l’inattention de leur compagnon de garde, ils vidaient une moque de
rhum dans la gourde de Patterson.
Le souvenir du martyre de Tullia et de Graziella, et aussi la pensée
de Halg, firent oublier pour un instant au Kaw-djer ses doctrines
libertaires.
--Ce sont des traîtres, dit-il. Il faut sévir contre eux.
--C’est aussi mon avis, approuva Hartlepool, et c’est pourquoi je suis
venu vous chercher.
--Moi?... Pourquoi ne pas faire le nécessaire vous-même?
Hartlepool secoua la tête, en homme qui voit clairement les choses.
--Depuis la perte du -Jonathan-, je n’ai plus d’autre autorité que
celle qu’on veut bien me reconnaître, expliqua-t-il. Ceux-là ne
m’écouteraient pas.
--Pourquoi m’écouteraient-ils davantage?
--Parce qu’ils vous craignent.
Le Kaw-djer fut très frappé de la réponse. Quelqu’un le craignait donc?
Ce ne pouvait être qu’à cause de sa force supérieure. Toujours le même
argument: la force, à la base des premiers rapports sociaux.
--J’y vais,» dit-il d’un air sombre.
Il se dirigea en droite ligne vers la tente qui abritait la cargaison
du -Jonathan-. Kennedy précisément venait de reprendre la garde.
«Vous avez trahi la confiance qu’on avait en vous... prononça
sévèrement le Kaw-djer.
--Mais, Monsieur... balbutia Kennedy.
--Vous l’avez trahie, affirma le Kaw-djer d’un ton froid. A partir de
cet instant, Sirdey et vous ne faites plus partie de l’équipage du
-Jonathan-.
--Mais... voulut encore protester Kennedy.
--J’espère que vous ne vous le ferez pas répéter.
--C’est bon, Monsieur... c’est bon... bégaya Kennedy, retirant
humblement son béret.
A ce moment, derrière le Kaw-djer, une voix demanda:
--De quel droit donnez-vous des ordres à cet homme?
Le Kaw-djer se retourna et aperçut Lewis Dorick qui, en compagnie de
Fred Moore, avait assisté à l’exécution de Kennedy.
--Et de quel droit m’interrogez-vous? répondit-il d’une voix hautaine.
Se voyant soutenu, Kennedy avait remis son béret. Il ricanait avec
insolence.
--Si je ne l’ai pas, je le prends, riposta Lewis Dorick. Ce ne serait
pas la peine d’habiter une île Hoste pour y obéir à un maître.
Un maître!... Il se trouvait quelqu’un pour accuser le Kaw-djer d’agir
en maître!
--Eh!... c’est assez la coutume de Monsieur, intervint Fred Moore, en
prononçant ce dernier mot avec emphase. Monsieur n’est pas comme les
autres, sans doute. Il commande, il tranche... Monsieur est l’empereur,
peut-être?
Le cercle se resserra autour du Kaw-djer.
--Cet homme, dit Dorick de sa voix cinglante, n’est tenu d’obéir à
personne. Il reprendra, si cela lui plaît, sa place dans l’équipage.
Le Kaw-djer garda le silence, mais, ses adversaires faisant un nouveau
pas en avant, il serra les poings.
Allait-il donc être obligé de se défendre par la force? Certes, il ne
craignait pas de tels ennemis. Ils étaient trois. Ils auraient pu être
dix. Mais quelle honte qu’un être pensant fût obligé d’employer les
mêmes arguments que la brute!
Le Kaw-djer n’en fut pas réduit à cette extrémité. Harry Rhodes
et Hartlepool l’avaient suivi, prêts à lui prêter main forte. Ils
apparaissaient au loin. Dorick, Moore et Kennedy battirent aussitôt en
retraite.
Le Kaw-djer les suivait d’un regard attristé, quand des vociférations
éclatèrent du côté de la rivière. Il se porta dans cette direction
avec ses deux compagnons. Ils ne tardèrent pas à distinguer un groupe
nombreux d’où s’élevaient les cris qui avaient attiré leur attention.
Presque tous les émigrants semblaient être réunis au même point en une
foule serrée que de grands remous faisaient ondoyer. Au-dessus de la
foule, des poings étaient brandis en gestes de menace. Quelle pouvait
être la cause de ces troubles qui ressemblaient fort à une émeute?
Il n’en existait point. Ou du moins la cause initiale était d’une telle
insignifiance et remontait si loin, que nul des belligérants n’eût été
capable de la dire.
Cela avait commencé six semaines plus tôt, à propos d’un objet de
ménage qu’une femme prétendait avoir prêté à une autre qui, de son
côté, soutenait l’avoir rendu. Qui avait raison? Personne ne le savait.
De fil en aiguille, les deux femmes avaient fini par s’injurier
abondamment pour ne s’arrêter qu’à bout de souffle. Trois jours plus
tard, la dispute avait repris, en s’aggravant, car les maris, cette
fois, s’en étaient mêlés. D’ailleurs, il n’était plus question de la
cause première du litige. Déjà on avait perdu de vue l’origine de
l’animosité, mais l’animosité subsistait. Pour lui obéir, par simple
besoin de nuire, les quatre adversaires s’étaient reproché toutes les
abominations de la terre, s’accusant réciproquement d’un grand nombre
de mauvaises actions, parfois imaginaires, qu’ils faisaient sortir des
ombres du passé. Plus une trouvaille était cruelle, plus elle rendait
fier son auteur, et chacun s’enorgueillissait du mal qu’il faisait aux
autres. «Eh bien! et moi?... Vous avez vu, quand je lui ait dit...»,
cette forme de discours devait souvent revenir dans leurs conversations
ultérieures.
L’escarmouche, toutefois, n’avait pas été plus loin, mais ensuite les
langues ne s’étaient plus arrêtées. Auprès de leurs amis respectifs,
les deux partis s’étaient livrés à un débinage en règle allant,
suivant une marche progressive, des appréciations méprisantes et des
insinuations, aux médisances et aux calomnies. Ces propos, répétés
complaisamment aux oreilles des intéressés avaient déchaîné la tempête.
Les hommes en étaient venus aux mains, et l’un d’eux avait eu le
dessous. Le lendemain, le fils du vaincu avait prétendu venger son
père, et il en était résulté une seconde bataille plus sérieuse que la
précédente, les habitants des deux maisons où logeaient les combattants
n’ayant pu résister au désir d’intervenir dans la querelle.
La guerre ainsi déclarée, les deux groupes avaient fait une active
propagande, chacun recrutant des partisans. Maintenant, la majorité
des émigrants se trouvait divisée en deux camps. Mais, à mesure
que les armées étaient devenues plus nombreuses, le débat avait
augmenté d’ampleur. Nul ne se souvenait plus de l’origine du litige.
On discutait présentement sur la destination qu’il conviendrait
d’adopter, lorsqu’on serait embarqué sur le navire de rapatriement.
Continuerait-on à voguer vers l’Afrique? Ne vaudrait-il pas mieux
au contraire retourner en Amérique? Tel était désormais le sujet de
la dispute. Par quel chemin sinueux en était-on arrivé, parti d’un
vulgaire objet de ménage, à débattre cette grave question? C’était
un impénétrable mystère. Au surplus, on était convaincu de n’avoir
jamais discuté autre chose, et les deux thèses en présence étaient
défendues avec une égale passion. On s’abordait, on se quittait, après
s’être jeté à la tête, en manière de projectiles, des arguments pour
et contre, tandis que les cinq Japonais, unis en un groupe paisible à
quelques mètres de la foule bourdonnante, regardaient avec étonnement
leurs compagnons enfiévrés.
Ferdinand Beauval, tout guilleret de se sentir dans son élément,
essayait en vain de se faire entendre. Il allait de l’un à l’autre, il
se multipliait en pure perte. On ne l’écoutait pas. Personne d’ailleurs
n’écoutait personne. Tout se passait en altercations particulières,
chaque murmure partiel se fondant en une harmonie générale dont la
tonalité montait de minute en minute. L’orage n’était pas loin. La
foudre allait tomber. Le premier qui frapperait déclencherait -ipso
facto- tous les poings, et la scène menaçait de finir par un pugilat
général...
Comme une petite pluie abat parfois un grand vent, ainsi que l’assure
le proverbe, il suffit d’un seul homme pour calmer cette exaspération
un peu superficielle. Cet homme, l’un de ces émigrants qui avaient
entrepris la chasse des loups marins, accourait de toute la vitesse de
ses jambes vers la foule en ébullition. Et, tout en courant, avec de
grands gestes d’appel:
«Un navire!... criait-il à pleins poumons. Un navire en vue!...»
VI
LIBRES.
Un navire en vue!... Aucune autre nouvelle n’eût été capable d’émouvoir
au même point ces exilés. L’émeute en fut apaisée du coup, et la foule
se rua, comme un torrent, vers le rivage. On ne songeait plus à se
disputer. On se pressait, on se bousculait silencieusement. En un
instant, tous les émigrants furent réunis à l’extrémité de la pointe de
l’Est, d’où l’on découvrait une large étendue de mer.
Harry Rhodes et Hartlepool avaient suivi le mouvement général et, non
sans émotion, ils ouvraient avidement leurs yeux dans la direction du
Sud où une traînée de fumée barrait, en effet, le ciel et annonçait un
navire à vapeur.
On n’apercevait pas encore sa coque, mais elle surgit de minute en
minute hors de la ligne de l’horizon. Bientôt il fut possible de
reconnaître un bâtiment d’environ quatre cents tonneaux, à la corne
duquel flottait un pavillon dont l’éloignement empêchait de discerner
les couleurs.
Les émigrants échangèrent des regards désappointés. Jamais un bateau
d’un aussi faible tonnage ne pourrait embarquer tout le monde. Ce
steamer était-il donc un simple cargo-boat de nationalité quelconque,
et non le navire de secours promis par le gouverneur de Punta-Arenas?
La question ne tarda pas à être élucidée. Le navire arrivait
rapidement. Avant que la nuit ne fût complète, il restait à moins de
trois milles dans le Sud.
«Le pavillon chilien,» dit le Kaw-djer, au moment où une risée, tendant
l’étamine, permettait d’en distinguer les couleurs.
Trois quarts d’heure plus tard, au milieu de l’obscurité devenue
profonde, un bruit de chaînes grinçant contre le fer des écubiers
indiqua que le navire venait de mouiller. La foule alors se dispersa,
chacun regagnant sa demeure en commentant l’événement.
La nuit s’écoula sans incident. A l’aube, on aperçut le navire à trois
encâblures du rivage. Hartlepool consulté déclara que c’était un aviso
de la marine militaire chilienne.
Hartlepool ne se trompait pas. Il s’agissait bien d’un aviso chilien,
dont, à huit heures du matin, le commandant se fit mettre à terre.
Il fut aussitôt entouré de visages anxieux. Autour de lui, les
questions se croisèrent. Pourquoi avait-on envoyé un bateau si petit?
Quand viendrait-on enfin les chercher? Ou bien, est-ce donc qu’on avait
l’intention de les laisser mourir sur l’île Hoste? Le commandant ne
savait auquel entendre.
Sans répondre à cet ouragan de questions, il attendit une accalmie,
puis, quand il eut obtenu le silence à grand’peine, il prit la parole
d’une voix qui parvint aux oreilles de tous.
Ses premiers mots furent pour rassurer ses auditeurs. Ceux-ci pouvaient
compter sur la bienveillance du Chili. La présence de l’aviso prouvait
d’ailleurs qu’on ne les avait pas oubliés.
Il expliqua ensuite que, si son Gouvernement avait cru devoir leur
envoyer un bâtiment de guerre au lieu du navire de rapatriement promis,
c’est qu’il désirait leur soumettre auparavant une proposition qui
serait probablement de nature à les séduire, proposition en vérité très
singulière et des plus inattendues, que le commandant exposa sans autre
préambule.
Mais, pour le lecteur, un préambule ne sera peut-être pas superflu,
afin qu’il puisse sainement apprécier la pensée du Gouvernement chilien.
Dans la mise en valeur de la partie ouest et sud de la Magellanie que
lui attribuait le traité du 17 janvier 1881, le Chili avait voulu
débuter par un coup de maître, en profitant du naufrage du -Jonathan-
et de la présence sur l’île Hoste de plusieurs centaines d’émigrants.
[Illustration: Le commandant fut aussitot entouré... (Page 136.)]
Ce traité n’avait départagé en somme que des droits purement
théoriques. Assurément la République Argentine n’avait plus rien à
réclamer, en dehors de la Terre des États et de la fraction de la
Patagonie et de la Terre de Feu placée sous sa souveraineté. Sur son
propre domaine, le Chili avait toute liberté d’agir au mieux de ses
intérêts. Mais il ne suffit pas d’entrer en possession d’une contrée
et d’empêcher que d’autres nations puissent s’y créer des droits de
premier occupant. Ce qu’il faut, c’est en tirer avantage, en exploitant
les richesses de son sol au point de vue minéral et végétal. Ce
qu’il faut, c’est l’enrichir par l’industrie et le commerce, c’est y
attirer une population, si elle est inhabitée; c’est, en un mot, la
coloniser. L’exemple de ce qui s’était déjà fait sur le littoral du
détroit de Magellan, où Punta-Arenas voyait chaque année s’accroître
son importance commerciale, devait encourager la République du Chili à
tenter une nouvelle expérience, et à provoquer l’exode des émigrants
vers les îles de l’archipel magellanique passées sous sa domination,
afin de vivifier cette région fertile, abandonnée jusqu’alors à de
misérables tribus indiennes.
Et précisément, voici que sur l’île Hoste, située au milieu de ce
labyrinthe des canaux du Sud, un grand navire était venu se jeter à
la côte; voici que plus de mille émigrants de nationalités diverses,
mais appartenant tous à ce trop-plein des grandes villes qui n’hésite
pas à chercher fortune jusque dans les lointaines régions d’outre-mer,
avaient été dans l’obligation de s’y réfugier.
Le Gouvernement chilien se dit avec raison que c’était là une occasion
inespérée de transformer les naufragés du -Jonathan- en colons de l’île
Hoste. Ce ne fut donc pas un navire de rapatriement qu’il leur envoya,
ce fut un aviso dont le commandant fut chargé de transmettre ses
propositions aux intéressés.
Ces propositions, du caractère le plus inattendu, étaient en même temps
des plus tentantes: la République du Chili offrait de se dessaisir
purement et simplement de l’île Hoste au profit des naufragés du
-Jonathan-, qui en disposeraient à leur gré, non en vertu d’une
concession temporaire, mais en toute propriété, sans aucune condition
ni restriction.
Rien de plus clair, rien de plus net, que cette proposition. On
ajoutera: rien de plus adroit. En renonçant à l’île Hoste, afin d’en
assurer l’immédiate mise en valeur, le Chili attirerait, en effet,
des colons dans les autres îles, Clarence, Dawson, Navarin, Hermitte,
demeurées sous sa domination. Si la nouvelle colonie prospérait, ce
qui était probable, on saurait qu’il n’y a pas lieu de redouter le
climat de la Magellanie, on connaîtrait ses ressources agricoles et
minérales; on ne pourrait plus ignorer que, grâce à ses pâturages et
à ses pêcheries, cet archipel est propice à la création d’entreprises
florissantes, et le cabotage y prendrait une extension de plus en plus
considérable.
Déjà, Punta-Arenas, port franc débarrassé de toute tracasserie
douanière, librement ouvert aux navires des deux continents, avait un
magnifique avenir. En fondant cette station, on s’était assuré, en
somme, la prépondérance sur le détroit de Magellan. Il n’était pas sans
intérêt d’obtenir un résultat analogue dans la partie méridionale de
l’archipel. Pour atteindre plus sûrement ce but, le gouvernement de
Santiago, guidé par un sens politique très fin, s’était décidé à faire
le sacrifice de l’île Hoste, sacrifice d’ailleurs plus apparent que
réel, cette île étant absolument déserte. Non content de l’exempter de
toute contribution, il en abandonnait la propriété, il lui laissait son
entière autonomie, il la distrayait de son domaine. Ce serait la seule
partie de la Magellanie qui aurait une complète indépendance.
Il s’agissait maintenant de savoir si les naufragés du -Jonathan-
accepteraient l’offre qui leur était faite, s’ils consentiraient à
échanger contre l’île Hoste leur concession africaine.
Le Gouvernement entendait résoudre cette question sans aucun retard.
L’aviso avait apporté la proposition, il remporterait la réponse. Le
commandant avait tout pouvoir pour traiter avec les représentants
des émigrants. Mais ses ordres étaient de ne pas rester au mouillage
de l’île Hoste au delà de quinze jours au maximum. Ces quinze jours
écoulés, il repartirait, que le traité fût signé ou non.
Si la réponse était affirmative, la nouvelle République serait
immédiatement mise en possession, et arborerait le pavillon qu’il lui
conviendrait d’adopter.
Si la réponse était négative, le gouvernement aviserait ultérieurement
au moyen de rapatrier les naufragés. Ce n’était pas cet aviso de
quatre cents tonnes, on le comprend, qui pourrait les transporter,
ne fût-ce qu’à Punta-Arenas. On demanderait à la Société américaine
de colonisation d’envoyer un navire de secours, dont la traversée
exigerait un certain temps. Plusieurs semaines s’écouleraient donc
encore, dans ce cas, avant que l’île fût évacuée.
Ainsi qu’on peut se l’imaginer, la proposition du gouvernement de
Santiago produisit un effet extraordinaire.
On ne s’attendait à rien de pareil. Les émigrants, incapables de
prendre une décision dans une si grave occurence, commencèrent par
se regarder les uns les autres avec ahurissement, puis toutes leurs
pensées s’envolèrent à la fois vers celui qu’on estimait le plus
capable de discerner l’intérêt commun. D’un même mouvement, dont
le parfait ensemble prouvait à la fois leur reconnaissance, leur
clairvoyance et leur faiblesse, ils se retournèrent vers l’Ouest,
c’est-à-dire vers le creek à l’embouchure duquel devait se balancer la
-Wel-Kiej-.
Mais la -Wel-Kiej- avait disparu. Si loin que pussent atteindre les
regards, nul ne l’aperçut à la surface de la mer.
Il y eut un instant de stupeur. Puis des ondulations parcoururent la
foule. Chacun s’agitait, se penchant, cherchant à découvrir celui dans
lequel tous mettaient leur espoir. Il fallut bien enfin se rendre à
l’évidence. Emmenant avec lui Halg et Karroly, le Kaw-djer décidément
était parti.
On fut atterré. Ces pauvres gens avaient pris l’habitude de s’en
remettre du soin de les conduire sur le Kaw-djer, dont ils n’en étaient
plus à connaître l’intelligence et le dévouement. Et voilà qu’il les
abandonnait au moment où se jouait leur destinée! Sa disparition ne
produisit pas moins d’effet que l’apparition du navire dans les eaux de
l’île Hoste.
Harry Rhodes, pour des motifs différents, fut aussi profondément
affligé. Il aurait compris que le Kaw-djer abandonnât l’île Hoste le
jour où les émigrants s’en éloigneraient, mais pourquoi ne pas avoir
attendu jusque-là? On ne rompt pas avec cette brusquerie des liens de
sincère amitié, et l’on ne se quitte pas sans s’être dit adieu.
D’un autre côté, pourquoi ce départ précipité qui ressemblait à
une fuite? Était-ce donc l’arrivée du bâtiment chilien qui l’avait
provoqué?...
Toutes les hypothèses étaient admissibles, étant donné le mystère qui
entourait la vie de cet homme, dont on ne connaissait même pas la
nationalité.
L’absence de leur conseiller ordinaire, au moment où ses conseils
eussent été le plus précieux, désempara les émigrants. Leur foule se
désagrégea peu à peu, si bien que le commandant de l’aviso finit par
demeurer presque seul. L’un après l’autre, afin de n’être pas dans
le cas de participer à une décision quelconque, ils s’éloignaient
discrètement par petits groupes, où l’on échangeait des paroles rares
sur l’offre surprenante dont on venait de recevoir la communication.
Pendant huit jours cette offre fut le sujet de toutes les conversations
particulières. Le sentiment général, c’était la surprise. La
proposition semblait même si étrange que nombre d’émigrants se
refusaient à la prendre au sérieux. Harry Rhodes, sollicité par ses
compagnons, dut aller trouver le commandant pour lui demander des
explications, vérifier les pouvoirs dont il était porteur, s’assurer
par lui-même que l’indépendance de l’île Hoste serait garantie par la
République Chilienne.
Le commandant ne négligea rien pour convaincre les intéressés. Il leur
fit comprendre quels étaient les mobiles du gouvernement et combien il
était avantageux pour des émigrants de se fixer dans une région dont
on leur assurait la possession. Il ne manqua pas de leur rappeler la
prospérité de Punta-Arenas et d’ajouter que le Chili aurait à cœur de
venir en aide à la nouvelle colonie.
«L’acte de donation est prêt, ajouta le commandant. Il n’attend plus
que les signatures.
--Lesquelles? demanda Harry Rhodes.
--Celles des délégués choisis par les émigrants en assemblée générale.»
C’était, en effet, la seule manière de procéder. Plus tard, lorsque
la colonie s’occuperait de son organisation, elle déciderait s’il lui
convenait ou non de nommer un chef. Elle choisirait en toute liberté
le régime qui lui paraîtrait le meilleur, et le Chili n’interviendrait
dans ce choix en aucune façon.
Pour qu’on ne soit pas étonné des suites que cette proposition allait
avoir, il convient de se rendre un compte exact de la situation.
Quels étaient ces passagers que le -Jonathan- avait pris à San
Francisco et qu’il transportait à la baie de Lagoa? De pauvres gens
que les nécessités de l’existence forçaient à s’expatrier. Que leur
importait, en somme, de s’établir ici ou là, du moment que leur
avenir était assuré, et pourvu que les conditions de l’habitat fussent
également favorables.
Or, depuis qu’ils occupaient l’île Hoste, tout un hiver s’était
écoulé. Ils avaient pu constater par eux-mêmes que le froid n’y était
pas excessif, et ils constataient maintenant que la belle saison s’y
manifestait avec une précocité et une générosité qu’on ne rencontre pas
toujours dans des régions plus voisines de l’équateur.
Au point de vue de la sécurité, la comparaison ne semblait pas
favorable à la baie de Lagoa, voisine des Anglais, de l’Orange et des
populations barbares de la Cafrerie. Assurément, les émigrants avaient
dû, avant de s’embarquer, tenir compte de ces aléas, mais ces aléas
augmentaient d’importance à leurs yeux, à présent qu’une occasion
se présentait de s’établir dans une contrée déserte, loin de ces
voisinages dangereux à des titres divers.
D’autre part, la Société de colonisation n’avait obtenu sa concession
sud-africaine que pour une durée déterminée, et le Gouvernement
portugais n’aliénait pas ses droits au profit des futurs colons.
En Magellanie, au contraire, ceux-ci jouiraient d’une liberté sans
limites, et l’île Hoste, devenue leur propriété, serait élevée au rang
d’État souverain.
Enfin, il y avait cette double considération qu’en demeurant à l’île
Hoste on éviterait un nouveau voyage et que le Gouvernement chilien
s’intéresserait au sort de la colonie. On pourrait compter sur son
assistance. Des relations régulières s’établiraient avec Punta-Arenas.
Des comptoirs se fonderaient sur le littoral du détroit de Magellan et
sur d’autres points de l’archipel. Le commerce se développerait avec
les Falkland, lorsque les pêcheries seraient convenablement organisées.
Et même, dans un temps prochain, la République Argentine ne laisserait
sans doute pas en état d’abandon ses possessions de la Fuégie. Elle
y créerait des bourgades rivales de Punta-Arenas, et la Terre de Feu
aurait sa capitale argentine comme la presqu’île de Brunswick a sa
capitale chilienne[3].
[3] C’est bien ce qui est arrivé, et il existe maintenant une
bourgade argentine, Ushaia, sur le canal du Beagle.]
Tous ces arguments étaient de poids, il faut le reconnaître, et
finirent par l’emporter.
Après de longs conciliabules, il devint manifeste que la majorité des
émigrants tendait à l’acceptation des offres du Gouvernement chilien.
Combien il était regrettable que le Kaw-djer eût précisément quitté
l’île Hoste, lorsqu’on aurait eu si volontiers recours à ses conseils!
Personne n’était mieux qualifié que lui pour indiquer la meilleure
solution. Très probablement il eût été d’avis d’accepter une
proposition qui rendait l’indépendance à l’une des onze grandes îles de
l’archipel magellanique. Harry Rhodes ne doutait pas que le Kaw-djer
n’eût parlé dans ce sens avec cette autorité que lui donnaient tant de
services rendus.
En ce qui le concernait personnellement, il était acquis à cette
solution, et, phénomène qui avait peu de chances de se reproduire
jamais, son opinion était conforme à celle de Ferdinand Beauval. Le
leader socialiste faisait, en effet, une active propagande en faveur
de l’acceptation. Qu’espérait-il donc? Projetait-il de mettre sa
doctrine en pratique? Cette foule inculte, propriétaire indivise, comme
aux premiers âges du monde, d’un territoire dont personne n’était
fondé à réclamer pour lui-même la moindre parcelle, quelle aventure
merveilleuse, quel champ magnifique pour la grande expérience d’un
collectivisme ou même d’un communisme intégral!
Aussi, comme Ferdinand Beauval se multipliait! Comme il allait des
uns aux autres, plaidant sa cause à satiété! Combien d’éloquence il
dépensait sans compter!
Il fallut enfin en venir au vote. Le terme fixé par le gouvernement
chilien approchait, et le commandant de l’aviso pressait la solution de
cette affaire. A la date indiquée, le 30 octobre, il appareillerait, et
le Chili conserverait tous ses droits sur l’île Hoste.
Une assemblée générale fut convoquée pour le 26 octobre. Prirent part
au scrutin définitif, tous les émigrants majeurs, au nombre de huit
cent vingt-quatre, le reste se composant de femmes, d’enfants et de
jeunes gens n’ayant pas atteint vingt et un ans, ou d’absents, tels que
les chefs des familles Gordon, Rivière, Ivanoff et Gimelli.
Le dépouillement du scrutin donna sept cent quatre-vingt-douze
suffrages en faveur de l’acceptation, majorité considérable, on le
voit. Il n’y avait eu que trente-deux opposants, qui voulaient s’en
tenir au projet primitif et se rendre à la baie de Lagoa. Encore
acceptèrent-ils finalement de se soumettre à la décision du plus grand
nombre.
[Illustration: Après de longs conciliabules... (Page 144.)]
On procéda ensuite à l’élection de trois délégués, Ferdinand Beauval
obtint à cette occasion un succès flatteur. Enfin, une de ses campagnes
n’aboutissait pas à un échec et il arrivait aux honneurs. Il fut
désigné par les émigrants qui, obéissant à un instinctif sentiment de
prudence, lui adjoignirent toutefois Harry Rhodes et Hartlepool.
Le traité fut signé le jour même entre ces délégués et le commandant
représentant le Gouvernement chilien, traité dont le texte extrêmement
simple ne contenait que quelques lignes et ne prêtait à aucun équivoque.
Aussitôt le drapeau hostelien--mi-partie blanc et rouge--fut hissé sur
la grève, et l’aviso le salua de vingt et un coups de canon. Pour la
première fois arboré, claquant joyeusement dans la brise, il annonçait
au monde la naissance d’un pays libre.
VII
LA PREMIÈRE ENFANCE D’UN PEUPLE.
Le lendemain, à la première heure, l’aviso quitta son mouillage et
disparut en quelques instants derrière la pointe. Il emmenait dix des
quinze marins survivants du -Jonathan-. Les cinq autres, parmi lesquels
Kennedy, avaient préféré, ainsi que le maître d’équipage Hartlepool et
le cuisinier Sirdey, rester sur l’île en qualité de colons.
Des motifs analogues avaient décidé Kennedy et Sirdey à s’arrêter à ce
parti. Tous deux fort mal vus des capitaines, et par suite trouvant
difficilement des engagements, ils espéraient avoir vie plus facile
et moins précaire dans une société naissante, où les lois, pendant
longtemps tout au moins, manqueraient nécessairement de rigueur. Quant
à leurs camarades, braves gens énergiques et sérieux, mais pauvres
et sans famille, ils escomptaient, comme Hartlepool lui-même, la
possibilité d’être leur maître dans un pays neuf, en devenant, de
marins hauturiers, simples pêcheurs.
La réalisation ou l’échec de leur rêve allait en grande partie dépendre
de l’orientation qui serait donnée au gouvernement de l’île. Quand
l’État est bien administré, les citoyens ont chance de s’enrichir
par leur travail. Tout labeur restera stérile, au contraire, si le
pouvoir central ne sait pas découvrir et appliquer les mesures propres
à grouper en faisceau les efforts individuels. L’organisation de la
colonie était donc d’un intérêt capital.
Pour le moment, tout au moins, les Hosteliens--car tel était le nom
qu’ils avaient adopté d’un consentement unanime--ne s’inquiétaient pas
de résoudre ce problème vital. Ils ne pensaient qu’à se réjouir. Ce mot
magique, la liberté, les avait enivrés. Ils s’en grisaient, comme de
grands enfants, sans chercher à en pénétrer le sens profond, sans se
dire que la liberté est une science qu’il est nécessaire d’apprendre et
que, pour être libres, ce qu’il faut d’abord, c’est vivre.
L’aviso était encore en vue que, dans la foule naguère si houleuse,
tout le monde se félicitait et se congratulait réciproquement. Il
semblait qu’on fût venu à bout d’une œuvre importante et difficile.
L’œuvre commençait à peine cependant.
Il n’est pas de bonne fête populaire qui ne s’accompagne de quelque
bombance. On convint donc unanimement de faire grande chère ce jour-là.
C’est pourquoi, tandis que les ménagères regagnaient fourneaux et
casseroles, les hommes se dirigèrent vers la cargaison du -Jonathan-.
Il va de soi que, depuis la proclamation d’indépendance, cette
cargaison n’était plus surveillée. Les circonstances ayant élevé les
naufragés à la dignité de nation, personne, hors elle-même, n’était
qualifié pour réglementer l’exercice de sa souveraineté. D’ailleurs,
qui eût monté la garde, puisque la plupart des gardiens étaient partis?
On mit gaîment un tonneau en perce, et l’on allait procéder à la
distribution, quand une idée meilleure vint à certains esprits avisés.
Cet alcool, il appartenait en somme à tout le monde. Dès lors, pourquoi
ne pas le répartir jusqu’à la dernière goutte? La motion, en dépit
des timides protestations d’un petit nombre de sages, fut adoptée
avec enthousiasme. La quantité d’alcool approximativement évaluée, on
convint que chaque homme fait aurait droit à une part, et chaque femme
ou enfant à une demi-part. Cette décision fut aussitôt exécutée, et les
chefs de famille reçurent le lot qui leur était attribué, au milieu de
lazzis et de plaisanteries joyeuses.
Dans la soirée, la fête battit son plein. Toutes les rancunes étaient
oubliées. Les diverses nationalités semblaient fondues en une seule.
On fraternisait. On organisa un bal aux sons d’un accordéon de bonne
volonté, et des couples tournèrent au milieu d’un cercle de buveurs.
Parmi ceux-ci, figurait naturellement Lazare Ceroni. Incapable, dès
six heures du soir, de se tenir ferme sur ses jambes, à dix il buvait
toujours. Cela faisait présager une triste fin de fête pour Tullia et
pour Graziella.
Au même instant, dans un coin sombre, à l’écart, il en était un autre
qui se grisait à pleins verres. Mais celui-ci, dans l’abominable
poison, retrouvait pour un moment son âme que le poison avait dégradée.
Soudain, une musique admirable s’éleva, interrompant les danses. Fritz
Gross, saturé d’alcool, avait reconquis son génie. Deux heures durant,
il joua, improvisant au gré de son inspiration, entouré de mille
visages aux yeux écarquillés, aux bouches grandes ouvertes, comme pour
boire le torrent musical dont le prestigieux violon était la source.
De tous les auditeurs de Fritz Gross, le plus attentif et le plus
passionné était un enfant. Ces sons, d’une beauté jusqu’alors inconnue,
étaient pour Sand une véritable révélation. Il découvrait la musique
et pénétrait en tremblant dans ce royaume ignoré. Au centre du cercle,
debout en face du musicien, il regardait, il écoutait, ne vivant plus
que par les oreilles et par les yeux, l’âme enivrée, tout vibrant d’une
émotion poignante et joyeuse.
Quels mots rendraient le pittoresque du spectacle? A terre, un
homme, presque informe dans ses proportions colossales, écroulé, la
tête baissée sur la poitrine, ses yeux fermés ne voyant plus qu’en
lui-même, jouant, jouant sans se lasser, éperdument, à la lumière
incertaine d’une torche fuligineuse qui le faisait ressortir en
vigueur sur un fond d’impénétrable nuit. Devant cet homme, un enfant
en extase, et, autour de ce groupe singulier, une foule silencieuse,
invisible, mais dont, au gré de la brise capricieuse, un éclat de la
torche révélait parfois la présence. Les rayons s’accrochaient alors
à quelque trait saillant. La durée de l’éclair, un nez, un front,
une oreille, apparaissait, comme engendré par l’ombre qui l’effaçait
aussitôt, tandis que s’épandait en larges ondes, planait au-dessus de
cette foule, puis allait mourir dans l’espace obscur le chant grêle et
puissant d’un violon.
Vers minuit, Fritz Gross, épuisé, lâcha l’archet et s’endormit
pesamment. Recueillis, à pas lents, les émigrants regagnèrent alors
leurs demeures.
Le lendemain, il ne restait plus trace de cette émotion fugitive, et
les colons furent repris par l’attrait de plus grossiers plaisirs. La
fête recommença. Tout portait à croire qu’elle se prolongerait jusqu’à
complet épuisement des liqueurs fortes.
C’est au milieu de cette kermesse, que la -Wel-Kiej- revint à l’île
Hoste, quarante-huit heures après le départ de l’aviso. Nul ne parut
se souvenir qu’elle l’eût quittée pendant deux semaines, et ceux
qu’elle portait reçurent le même accueil que s’ils ne se fussent
jamais absentés. Le Kaw-djer ne comprit rien à ce qu’il voyait. Que
signifiaient ce pavillon inconnu planté sur la grève et la joie
générale qui semblait transporter les émigrants?
Harry Rhodes et Hartlepool le mirent, en quelques mots, au courant
des derniers événements. Le Kaw-djer écouta ce récit avec émotion. Sa
poitrine se dilatait comme si un air plus pur fût arrivé à ses poumons,
son visage était transfiguré. Il existait donc encore une terre libre
dans l’archipel magellanique!
Toutefois il ne rendit pas confidence pour confidence et demeura muet
sur les motifs qui l’avaient déterminé à s’éloigner pendant quinze
jours. A quoi bon? Fût-il parvenu à faire comprendre à Harry Rhodes
pourquoi, résolu à rompre toute relation avec l’univers civilisé, il
était parti en apercevant l’aviso qu’il supposait chargé d’affirmer
l’autorité du Gouvernement chilien, et pourquoi, abrité au fond d’une
baie de la presqu’île Hardy, il avait attendu le départ de cet aviso
avant de revenir au campement?
Trop heureux de le retrouver, ses amis, d’ailleurs, ne l’interrogèrent
pas. Pour Harry Rhodes et Hartlepool, sa présence était un réconfort.
Avoir avec eux cet homme à l’énergie froide, à la vaste intelligence, à
la parfaite bonté, leur rendait une confiance que l’enfantillage dont
faisaient preuve leurs compagnons commençait à ébranler.
«Les malheureux n’ont vu dans leur indépendance, dit Harry Rhodes en
achevant son récit, que le droit de se griser. Ils n’ont pas l’air de
penser à la nécessité de s’organiser et d’installer un gouvernement
quelconque.
--Bah! répliqua le Kaw-djer avec indulgence, ils sont excusables de
se payer du bon temps. Ils en ont eu si peu jusqu’ici! Cet affolement
passera et ils en arriveront d’eux-mêmes aux choses sérieuses... Quant
à constituer un gouvernement, j’avoue que je n’en vois pas l’utilité.
--Il faut bien, pourtant, objecta Harry Rhodes, que quelqu’un se charge
de mettre de l’ordre dans tout ce monde-là.
--Laissez donc! répondit le Kaw-djer. L’ordre se mettra tout seul.
--A en juger par le passé, cependant...
--Le passé n’est pas le présent, interrompit le Kaw-djer. Hier, nos
compagnons se sentaient encore citoyens d’Amérique ou d’Europe.
Maintenant, ils sont des Hosteliens. C’est fort différent.
--Votre avis serait donc?...
--Qu’ils vivent tranquillement à l’île Hoste, puisqu’elle leur
appartient. Ils ont la chance de ne pas avoir de lois. Qu’ils se
gardent d’en faire. A quoi ces lois serviraient-elles? Je suis
convaincu qu’il est de l’essence même de la nature humaine d’ignorer
jusqu’à l’apparence de conflits entre les personnes. Sans les
préjugés, les idées toutes faites résultant de siècles d’esclavage, on
s’arrangerait aisément. La terre s’offre aux hommes. Qu’ils y puisent à
pleines mains, et qu’ils jouissent également et fraternellement de ses
richesses. A quoi bon réglementer cela?
Harry Rhodes ne paraissait pas convaincu de la vérité de ces vues
optimistes. Il ne répondit rien toutefois. Hartlepool prit la parole.
--En attendant que tous ces lascars-là, dit-il, aient donné des preuves
d’une autre fraternité que de la fraternité de la noce, nous avons
toujours confisqué les armes et les munitions.
Par les soins de la Société de colonisation, la cargaison du -Jonathan-
contenait, en effet, soixante rifles, quelques barils de poudre, des
balles, du plomb et des cartouches, afin que les émigrants pussent
chasser la grosse bête et se défendre au besoin des attaques de leurs
voisins à la baie de Lagoa. Personne n’avait pensé à ce matériel
guerrier, personne, si ce n’est Hartlepool. Profitant du désordre
général, il l’avait mis prudemment hors d’atteinte. Peut-être aurait-il
eu quelque peine à trouver une cachette convenable, si Dick ne lui
avait indiqué le chapelet de grottes traversant de part en part le
massif de la pointe de l’Est. Aidé par Harry Rhodes et par les deux
mousses, il avait, en plusieurs voyages, transporté pendant la première
nuit de fêtes les armes et les munitions dans la grotte supérieure, où
on les avait profondément enterrées. Depuis lors, Hartlepool se sentait
plus tranquille. Le Kaw-djer approuva sa prudence.
--Vous avez bien fait, Hartlepool, déclara-t-il. Mieux vaut, en somme,
laisser aux choses le temps de se tasser. Dans ce pays, d’ailleurs, nos
compagnons n’auraient que faire d’armes à feu.
--Ils n’en ont pas, affirma le maître d’équipage. A bord du -Jonathan-,
les règlements étaient formels. Les émigrants ont été fouillés, eux et
leurs colis, en embarquant, et toutes les armes à feu ont été saisies.
Personne n’en possède en dehors de celles que nous avons cachées, et
celles-ci, on ne les trouvera pas. Par conséquent...
Hartlepool s’interrompit brusquement. Il paraissait soucieux.
--Mille diables!... s’écria-t-il. Il y en a, au contraire. Nous avons
trouvé seulement quarante-huit fusils au lieu de soixante. Je croyais
à une erreur. Mais, ça me revient maintenant, les douze manquants ont
été emportés par les Rivière, les Ivanoff, les Gimelli et les Gordon.
Heureusement que ce sont des gens sérieux, et qu’il n’y a rien à
craindre d’eux!
--Il existe d’autres dangers que les armes, fit observer Harry Rhodes.
L’alcool par exemple. En ce moment, on s’embrasse, mais il n’en
sera pas toujours de même. Déjà, Lazare Ceroni a recommencé à faire
des siennes. En votre absence, j’ai été obligé d’intervenir. Sans
Hartlepool et moi, je crois que, cette fois, il assommait décidément sa
victime,
--Cet homme est un monstre, dit le Kaw-djer,
--Comme tous les ivrognes, ni plus ni moins... N’importe, il est
heureux pour les deux femmes que Halg soit de retour... Au fait!
comment va-t-il, notre jeune sauvage?
--Aussi bien que peut aller un garçon dans son état d’esprit.
Inutile de vous dire que ce n’est pas de gaîté de cœur qu’il nous a
accompagnés, son père et moi. J’ai dû faire acte d’autorité et engager
ma parole que nous reviendrions ici. Puisque cette famille reste avec
les autres sur l’île Hoste, cela simplifie évidemment les choses. Ce
qui les complique, par exemple, ce sont les déplorables habitudes de
Lazare Ceroni. Espérons qu’il s’amendera quand la provision d’alcool
sera épuisée.»
Pendant qu’on s’occupait ainsi de lui, Halg, laissant la -Wel-Kiej- à
la garde de son père, s’était empressé d’aller retrouver Graziella.
Quelle joie ils eurent de se revoir! Puis la joie fit place à la
tristesse. Graziella raconta au jeune Indien les épreuves que
Ceroni imposait de nouveau à sa femme et à sa fille. A ces misères
s’ajoutaient, pour cette dernière, la recherche cauteleuse de
Patterson, et surtout la poursuite brutale de Sirk. Elle ne pouvait
faire un pas au dehors sans être exposée à subir l’insolence de ce
triste individu. Halg l’écoutait, tout frémissant d’indignation.
Dans un coin de la tente, Lazare Ceroni, cuvant sa dernière ivresse,
ronflait à poings fermés. Il n’y avait pas d’illusion à se faire. A
peine réveillé, il retomberait dans son vice et retournerait se mêler à
la fête générale, dont la fin ne semblait pas devoir être prochaine.
Toutefois, elle tendait déjà à changer de caractère. L’excitation
devenait moins innocente et moins puérile. Sur certains visages
passaient des lueurs mauvaises. L’alcool faisait son œuvre. La
dépression qu’il laissait après lui ne pouvait être combattue que par
des doses plus fortes, et, peu à peu, la griserie légère du début
faisait place à une ivresse pesante, qui deviendrait une ivresse
furieuse, lorsque la ration augmenterait encore.
Quelques-uns, sentant le danger, commençaient à se retirer de la
ronde. Aussitôt leur bon sens reprenait ses droits et le problème de
l’existence sur l’île Hoste s’imposait à leur attention.
Problème ardu, mais non pas insoluble. Par son étendue voisine de
deux cents kilomètres carrés, par ses terres en majeure partie
cultivables, par ses forêts et ses pâturages, l’île aurait pu nourrir
une population beaucoup plus importante. Mais c’était à la condition
qu’on ne s’éternisât pas à la baie Scotchwell et qu’on se répandît à
travers le pays. Les instruments de culture ne manquaient pas, non plus
que les graines de semaille, les plants, ni, en général, le matériel
indispensable à tout établissement agricole. En immense majorité, les
émigrants étaient, d’autre part, rompus aux travaux des champs. Rien de
plus naturel, pour eux, que de s’y livrer dans leur pays d’adoption,
comme ils s’y livraient dans leur pays d’origine. Au début, les animaux
domestiques ne seraient évidemment pas assez nombreux, mais, peu à
peu, grâce à l’entremise du Gouvernement chilien, il en viendrait de
la Patagonie, des pampas argentines, des vastes plaines de la Terre de
Feu et enfin des Falkland, où l’on fait en grand l’élevage des moutons.
Rien ne s’opposait donc, en principe, au succès de cette tentative de
colonisation, pourvu que les colons s’occupassent activement de la
faire réussir.
Un petit nombre d’entre eux avaient vu nettement cette nécessité du
travail et de l’action dès la proclamation de l’indépendance. Ceux-ci,
et, le premier de tous, Patterson, étaient revenus, la distribution
de l’alcool terminée, à la cargaison du -Jonathan-, et avaient fait
parmi les objets qui la composaient une sélection judicieuse, chacun en
vue du projet le plus conforme à ses goûts, l’un la culture, l’autre
l’élevage, le troisième l’exploitation forestière. Puis, s’attelant à
des chariots improvisés, ils étaient partis à la recherche d’un terrain
propice.
Patterson, au contraire, resta au bord de la rivière. Aidé par Long
et par Blaker, qui, malgré l’expérience faite, persistait à demeurer
avec lui, il s’occupa d’abord de clore le domaine dont il s’était,
dès l’origine, assuré la propriété à titre de premier occupant. Peu à
peu, une palissade formée de pieux solides entoura l’enclos sur trois
côtés, le quatrième étant limité par la rivière. En même temps, le
sol intérieur fut défoncé et reçut des semis de légumes. Patterson
s’adonnait à la culture maraîchère.
Après deux jours de réjouissance, quelques émigrants, estimant avoir
suffisamment célébré l’indépendance, commencèrent à se ressaisir.
Ils s’avisèrent alors que plusieurs de leurs compagnons ne s’étaient
pas laissé détourner par l’attrait du plaisir du soin de leurs
véritables intérêts, et à leur tour ils rendirent visite à la réserve
du -Jonathan-. Les richesses étaient encore abondantes, et, tant
en matériel qu’en provisions, il leur fut aisé de se procurer le
nécessaire, voire le superflu. Leur choix fait, leurs moyens de
transport créés, ils s’éloignèrent sur les traces de leurs devanciers.
Les jours suivants, cet exemple eut des imitateurs de plus en plus
nombreux, si bien que, le temps s’écoulant, la troupe joyeuse diminua
progressivement, tandis que de nouvelles caravanes s’ébranlaient,
en marche vers l’intérieur de l’île. Les uns à la suite des autres,
presque tous les colons quittèrent ainsi peu à peu les rivages de la
baie Scotchwell, qui poussant une charrette informe, qui chargé comme
un mulet, ceux-ci tout seuls, ceux-là traînant femme et marmaille à
leur suite.
Le stock provenant du -Jonathan- diminuant à mesure qu’on y puisait à
pleines mains, le choix, pour les derniers venus, fut singulièrement
restreint. Si les retardataires trouvèrent des provisions en abondance,
la difficulté du transport ayant limité la quantité que chacun avait pu
en emporter, il n’en fut pas de même pour le matériel agricole. Plus
de trois cents colons durent se passer de tout animal de ferme ou de
basse-cour, et beaucoup n’eurent, en fait d’instruments aratoires, que
le rebut de ceux qui les avaient précédés.
Il leur fallait s’en contenter pourtant, puisqu’il ne restait pas
autre chose, et, tout en jalousant la riche moisson faite par les plus
diligents, les moins bien partagés se résignèrent, et, vaille que
vaille, se mirent à leur tour en route vers l’inconnu.
Ces émigrants, les plus mal armés au point de vue de l’outillage,
furent aussi ceux à qui le plus dur exode fut imposé. En vain
s’éloignaient-ils vers le Nord et vers l’Ouest, ils trouvaient la
place prise par ceux qui étaient partis avant eux. Quelques-uns,
particulièrement malchanceux, furent obligés, pour découvrir un
emplacement favorable, de pousser jusqu’à la presqu’île Dumas, en
contournant la profonde indentation désignée sous le nom de Ponsonby
Sound, à plus de cent kilomètres de la baie Scotchwell, qui devait être
malgré tout considérée comme le principal établissement de la colonie,
comme sa capitale en quelque sorte.
Six semaines après le départ de l’aviso, cette capitale avait perdu la
plus grande partie de sa population. Presque tous les colons capables
de manier la bêche et la pioche l’ayant délaissée, elle comptait tout
juste quatre-vingt-un habitants, que leurs occupations antérieures
plaçaient en général en état d’infériorité manifeste dans leurs
présentes conditions de vie.
Sauf une dizaine de paysans, retenus temporairement à la côte par
des raisons de santé, et dont un seul, marié, était accompagné de sa
femme et de ses trois enfants, ce résidu de la foule dispersée était
exclusivement formé des colons d’origine urbaine. Il comprenait John
Rame et la famille Rhodes, Beauval, Dorick et Fritz Gross, les cinq
marins, dont Kennedy, le cuisinier, les deux mousses et le maître
d’équipage du -Jonathan-, Patterson, Long et Blaker, la totalité des
quarante-trois ouvriers ou soi-disant tels, qui, de tous, se montraient
les plus réfractaires aux travaux des champs, parmi lesquels Lazare
Ceroni et sa famille, et enfin le Kaw-djer avec ses deux compagnons,
Halg et Karroly.
Ces derniers n’avaient pas quitté la rive gauche de la rivière, à
l’embouchure de laquelle la -Wel-Kiej- était mouillée, au fond d’une
crique bien abritée des mauvais temps du large. Rien n’était modifié à
leur vie antérieure. Le seul changement qu’ils lui apportèrent, fut de
remplacer par une habitation solide l’ajoupa primitive qui leur avait
assuré jusqu’ici un insuffisant abri. Maintenant qu’il n’était plus
question de quitter l’île Hoste, il convenait de s’installer d’une
manière moins rudimentaire que par le passé.
Le Kaw-djer avait, en effet, signifié à Karroly sa volonté de ne plus
retourner à l’Ile Neuve. Puisqu’il existait encore une terre libre, il
y vivrait jusqu’à son dernier jour. Halg fut ravi de cette décision
qui cadrait si bien avec ses désirs. Quant à Karroly, il se conforma
comme de coutume à la volonté de celui qu’il considérait comme son
maître, sans faire aucune objection, bien que sa nouvelle résidence dût
grandement diminuer les occasions de pilotage.
Cet inconvénient n’avait pas échappé au Kaw-djer, mais il en acceptait
les conséquences. Sur l’île Hoste, on vivrait uniquement de chasse et
de pêche, voilà tout, et, si cette ressource était, à l’usage, reconnue
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