accompagné le Kaw-djer et Harry Rhodes lors de la première exploration
de l’île, celui-là, navigué jusqu’à Punta-Arenas en qualité de délégué
des émigrants. C’est au retour de Rivière qu’ils avaient pris d’un
commun accord la résolution de faire bande à part. Tous quatre,
cultivateurs de profession, appartenaient à la même classe morale, la
classe des braves gens, sains, bien équilibrés, bien portants. Aussi
éloignés de la rapacité d’un Patterson que de la veulerie d’un John
Rame, c’étaient des travailleurs, simplement. Le travail était un
besoin pour eux; ils s’y astreignaient sans peine, de même que leurs
femmes et leurs enfants, incapables autant qu’eux-mêmes de ne pas
chercher toujours à employer utilement leur temps.
Des raisons semblables les avaient incités au départ. Rivière, lors
de l’abattage d’arbres nécessité par le déchargement du -Jonathan-,
avait été frappé de la richesse de ces forêts qu’aucune cognée n’avait
encore attaquées. Ce souvenir lui revint à Punta-Arenas, au moment où
il apprenait qu’il lui faudrait séjourner six mois à l’île Hoste, et
il eut aussitôt la pensée de tirer parti des circonstances pour faire
une tentative d’exploitation. Il se procura, dans ce but, un matériel
élémentaire de scierie et il en chargea la chaloupe. Au point de vue de
l’abattage, son entreprise ne pouvait être que fructueuse. Ces forêts
n’étant la propriété de personne, le bois, par conséquent, ne coûtait
rien. Restait le problème du transport. Mais Rivière estimait que cette
difficulté se résoudrait plus tard d’elle-même, et qu’il arriverait
toujours, quand le bois serait débité, à le monnayer d’une manière ou
d’une autre.
Sur le point de réaliser son projet, il en avait fait confidence à
Gimelli, à Gordon et à Ivanoff, avec lesquels il s’était lié sur le
-Jonathan-. Ceux-ci avaient vivement approuvé le Franco-Canadien, en
déplorant de ne pouvoir l’imiter pour leur compte. Toutefois, une
idée en appelant une autre, un projet similaire leur vint bientôt
à l’esprit. Pendant l’excursion faite en compagnie du Kaw-djer, il
leur avait été possible d’apprécier la fertilité du sol. Pourquoi ne
tenteraient-ils pas, l’un un essai d’élevage, les deux autres un essai
de culture? Si, au bout de six mois, le résultat paraissait devoir être
favorable, rien ne les obligerait à partir. Magellanie ou Afrique, le
pays dans lequel on vit importe peu, du moment qu’on n’est pas dans
le sien. Si le résultat semblait, au contraire, devoir être mauvais,
il n’y aurait de perdu que du travail. Mais le travail est une denrée
inépuisable quand on possède de bons bras et du cœur, et mieux valait
au surplus travailler six mois en pure perte que de rester si longtemps
inactif. Dans le champ le plus stérile, on récolterait du moins la
santé.
Ces quatre familles, pourvues d’hommes sages, de femmes sérieuses, de
filles et de garçons robustes et bien portants, avaient en mains tous
les atouts pour réussir là où d’autres eussent échoué. Leur décision
fut donc arrêtée, et ils la mirent à exécution, avec l’approbation et
le concours d’Hartlepool et du Kaw-djer.
Pendant que les émigrants s’occupaient de transporter le matériel à la
baie Scotchwell, les dissidents préparèrent activement leur départ.
A coups de hache, ils improvisèrent un chariot à essieux de bois et
à roues pleines, très primitif assurément, mais vaste et solide. Sur
ce chariot furent entassés des provisions de bouche, des semences,
des graines, des instruments aratoires, des ustensiles de ménage,
des armes, des munitions, tout ce qui pouvait être nécessaire en un
mot au début des exploitations. Ils ne négligèrent pas d’emporter
quatre ou cinq couples de volailles, et les Gordon, qui se destinaient
plus particulièrement à l’élevage, y joignirent des lapins et des
représentants des deux sexes des races bovine, ovine et porcine. Ainsi
nantis des éléments de leur future fortune, ils s’éloignèrent vers le
Nord, à la recherche d’un emplacement convenable.
Ils le rencontrèrent à douze kilomètres de la baie Scotchwell,
A cet endroit s’étendait un vaste plateau, borné à l’Ouest par
d’épaisses forêts et, dans l’Est, par une large vallée au fond de
laquelle serpentait une rivière. Cette vallée, tapissée d’une herbe
drue, constituait un magnifique pâturage où d’innombrables troupeaux
eussent aisément trouvé leur nourriture. Quant au plateau, il semblait
recouvert d’une couche d’humus qui deviendrait excellent, lorsque la
pioche l’aurait défriché et débarrassé de l’inextricable réseau de
racines qui le sillonnaient de toutes parts.
Les colons se mirent à l’œuvre. Leur premier soin fut d’élever quatre
petites fermes, aux murs formés de troncs d’arbres. Mieux valait,
au prix d’un travail supplémentaire, être chacun chez soi; la bonne
entente en bénéficierait par la suite.
Le mauvais temps, la neige et le froid ne retardèrent pas d’une heure
la construction de ces habitations. Elles étaient achevées lors de la
visite du Kaw-djer. Celui-ci revint émerveillé de ce que peut accomplir
une volonté tendue vers son but. Déjà, les Rivière étaient en train
d’établir une roue à aubes pour utiliser une chute naturelle du cours
d’eau. Cette roue fournirait la force à la scierie, où la pesanteur
ferait descendre automatiquement le bois abattu sur le plateau. Les
Gimelli et les Ivanoff avaient, de leur côté, attaqué le sol à coups de
pioche, et le préparaient pour la charrue, que traîneraient, quand le
temps en serait venu, ces mêmes bêtes à cornes à l’intention desquelles
les Gordon limitaient concurremment de vastes enclos.
Dussent ces efforts rester stériles, le Kaw-djer estima ce besoin
d’agir préférable à l’apathie des autres émigrants.
Ceux-ci, comme de grands enfants qu’ils étaient, jouirent du soleil
tant qu’il brilla, puis, le ciel redevenu inclément, ils se terrèrent
sous leurs abris et y vécurent confinés comme la première fois, pour en
ressortir dès que revint une éclaircie. Un mois s’écoula ainsi, avec
des alternatives de beaux jours en minorité et de mauvais beaucoup
plus nombreux. On arriva au 21 juin, date du solstice d’hiver pour
l’hémisphère austral.
Pendant ce mois passé à la baie Scotchwell, des changements étaient
déjà survenus dans la répartition des émigrants. Des brouilles et de
nouvelles amitiés avaient motivé des permutations entre les habitants
des diverses maisons démontables. D’autre part, des groupements
particuliers commençaient à se dessiner dans la foule, de même que des
îlots s’élèvent hors de la surface unie d’un fleuve.
L’un de ces groupements était formé du Kaw-djer, des deux Fuégiens,
d’Hartlepool et de la famille Rhodes. Autour de lui gravitait
l’équipage du -Jonathan-, y compris Dick et Sand, comme un satellite
autour d’un centre d’attraction.
Un deuxième groupe, également composé de gens tranquilles et sérieux,
comprenait les quatre travailleurs embauchés par la Compagnie de
décolonisation, Smith, Wright, Lawson et Fock, et une quinzaine des
ouvriers embarqués sur le -Jonathan- à leurs risques et périls.
Le troisième ne comptait que cinq membres: les cinq Japonais qui
vivaient dans le silence et le mystère, et dont on n’apercevait presque
jamais les faces jaunes et les yeux bridés.
Un quatrième reconnaissait pour chef Ferdinand Beauval. Dans le champ
magnétique du tribun évoluaient une cinquantaine d’émigrants. Quinze
à vingt de ceux-ci méritaient le qualificatif d’ouvriers. Le surplus
provenait de la grande masse agricole.
Le cinquième, assez réduit comme nombre, s’inspirait de Lewis Dorick. A
ce dernier étaient plus particulièrement inféodés le matelot Kennedy,
le maître-coq Sirdey, et cinq ou six individus unanimes à se réclamer
de la classe ouvrière, mais dont la moitié au moins appartenaient
avec évidence à la corporation des malfaiteurs de profession. Moins
activement que passivement, Lazare Ceroni, John Rame et une douzaine
d’alcooliques que leur avachissement transformait en pantins, se
rattachaient à ce noyau de militants.
Un sixième et dernier groupe absorbait tout le surplus de la foule.
Cette foule se divisait assurément en un grand nombre d’autres
fractions distinctes, au gré des sympathies et des antipathies
individuelles, mais, dans son ensemble, elle avait ce caractère commun
de n’en avoir aucun, d’être flottante, inerte, en état d’équilibre
indifférent, et prête par conséquent à obéir à toutes les impulsions.
Restaient les isolés, les indépendants, tels que Fritz Gross, parvenu
au dernier degré de l’abrutissement, les frères Moore auxquels leur
nature violente interdisait de fréquenter plus de trois jours de
suite les mêmes personnes, et plus encore Patterson, qui cachait son
existence, ne frayait avec ses semblables que lorsqu’il y avait quelque
intérêt et vivait à l’écart, flanqué de ses deux acolytes, Blaker et
Long.
De tous ces partis, si le mot n’est pas trop ambitieux, celui qui
profitait le mieux des circonstances présentes était incontestablement
le groupe qui reconnaissait pour chef Lewis Dorick, et, de tous les
membres de ce groupe, le plus heureux était non moins incontestablement
Lewis Dorick lui-même.
Celui-ci appliquait ses principes. Lorsque le temps le permettait,
il allait volontiers de tente en tente, de maison en maison, et
faisait dans chacune d’elles des séjours plus ou moins prolongés.
Sous le fallacieux prétexte que la propriété individuelle est une
notion immorale, que tout appartient à tous et que rien n’appartient
à personne, il s’emparait des meilleures places et s’attribuait
imperturbablement ce qui était à sa convenance. Un flair subtil lui
faisait discerner ceux dont il y avait lieu de craindre une sérieuse
résistance. Il ne se frottait pas à ceux-là. Par contre, il mettait en
coupe réglée les faibles, les indécis, les timides et les sots. Ces
malheureux, littéralement terrorisés par l’incroyable audace et par la
parole impérieuse du communiste détrousseur, se laissaient plumer sans
une plainte. Pour étouffer leurs protestations, il suffisait à Dorick
d’abaisser sur eux ses yeux d’acier. Jamais l’ex-professeur n’avait été
à pareille fête. Cette île Hoste, c’était pour lui le pays de Chanaan.
Pour être juste, on doit reconnaître qu’il ne se refusait nullement à
pratiquer ses théories en sens contraire. S’il prenait sans scrupule
ce que possédaient les autres, il déclarait trouver naturel que les
autres prissent ce qu’il possédait lui-même. Générosité d’autant plus
admirable qu’il ne possédait absolument rien. Toutefois, du train dont
allait les choses, il était aisé de prévoir qu’il n’en serait pas
toujours ainsi.
Ses disciples marchaient sur les traces du maître. Sans prétendre en
égaler la maëstria, ils faisaient de leur mieux. Il n’en fallait pas
plus, d’ailleurs, pour que les richesses collectives devinssent, en
fait, au bout de l’hiver, la propriété particulière de ces farouches
négateurs du droit de propriété.
Le Kaw-djer n’ignorait pas ces abus de la force, et il s’étonnait de
cette application singulière de doctrines libertaires voisines de
celles qu’il professait lui-même avec tant de passion. Remédier à cette
tyrannie? A quel titre l’aurait-il fait? De quel droit eût-il soulevé
un conflit, en protégeant -proprio motu- des gens qui n’appelaient même
pas au secours, contre d’autres hommes, leurs pareils après tout?
Au surplus, il avait assez de préoccupations personnelles pour perdre
de vue celles des autres. Plus l’hiver avançait, plus les malades
devenaient nombreux. Il ne suffisait plus à la tâche. Le 18 juin,
il y eut un décès, celui d’un enfant de cinq ans emporté par une
broncho-pneumonie qu’aucune médication ne put enrayer. C’était le
troisième cadavre que, depuis l’atterrissage, recevait le sol de l’île
Hoste.
L’état d’esprit de Halg donnait aussi beaucoup de souci au Kaw-djer.
Celui-ci lisait comme dans un livre dans l’âme ingénue du jeune
Fuégien, et il devinait le trouble croissant de son cœur. Comment
cela finirait-il, lorsque cette foule s’éloignerait à jamais de la
Magellanie? Halg ne voudrait-il pas suivre Graziella et n’irait-il pas
mourir au loin de chagrin et de misère?
Ce 18 juin précisément, Halg revint plus soucieux que d’ordinaire de sa
visite quotidienne à la famille Ceroni. Le Kaw-djer n’eut pas besoin
de le questionner pour en connaître les motifs. Spontanément, Halg
lui confia que, la veille, après son départ, Lazare Ceroni s’était
de nouveau enivré. Comme de coutume, il en était résulté une scène
terrible, heureusement moins violente que la précédente.
Cela donna à penser au Kaw-djer. Puisque Ceroni s’était enivré, c’est
donc qu’il avait eu de l’alcool à sa disposition. Le matériel provenant
du -Jonathan- n’était-il plus gardé par les hommes de l’équipage?
Hartlepool, interrogé, déclara n’y rien comprendre et l’assura que
la surveillance ne s’était pas relâchée. Toutefois, le fait étant
indéniable, il promit de redoubler d’attention afin d’en éviter le
retour.
Ce fut le 24 juin, trois jours après le solstice, que survint le
premier incident de quelque importance, non par lui même, mais par les
conséquences indirectes qu’il devait avoir dans l’avenir. Ce jour-là,
il faisait beau. Une légère brise du Sud avait déblayé le ciel, et le
sol était durci par un froid sec de quatre à cinq degrés centigrades.
Attirés par les pâles rayons du soleil traçant sur l’horizon un arc
surbaissé, les émigrants s’étaient répandus au dehors.
Dick et Sand, qu’aucune intempérie n’était capable de retenir au logis,
figuraient bien entendu parmi ces amateurs de plein air. En compagnie
de Marcel Norely et de deux autres enfants de leur âge, ils avaient
organisé un jeu de marelle qui les passionnait au plus haut point.
Tout entiers à leur amusement, ils ne remarquèrent même pas une autre
bande de joueurs, des adultes ceux-ci, qui se distrayaient à proximité.
Jouer n’est pas, en effet, le propre des enfants, et l’âge mûr s’y
complaît volontiers. Ces adultes avaient engagé une partie de boules.
Ils étaient six, dont ce Fred Moore qui avait déjà eu avec Dick un
commencement d’altercation.
Il arriva que le -cochonnet- des joueurs de boules vint rouler dans
la marelle des enfants. Sand s’appliquait précisément à mener à bien
des -quadruples- de la plus grande difficulté. Tout à son affaire,
il eut le malheur de ne pas voir la petite boule et de la déplacer
involontairement du pied. Il fut aussitôt saisi par l’oreille.
«Eh! gamin, disait en même temps une grosse voix, tu ne pourrais pas
faire un peu attention?
Les doigts qui tenaient l’oreille serrant avec quelque rudesse, le
sensible Sand se mit à pleurer.
Les choses sans doute en fussent restées là, si Dick, entraîné par son
tempérament belliqueux, n’eût jugé à propos d’intervenir.
Tout à coup, Fred Moore--car tel était l’ennemi redoutable que Sand
avait offensé--fut obligé de lâcher son prisonnier pour se défendre à
son tour. Un allié inconnu de ce prisonnier--on emploie les armes qu’on
peut!--le pinçait cruellement par derrière. Il se retourna vivement et
se trouva face à face avec l’impertinent qui déjà l’avait une première
fois bravé.
--C’est encore toi, morveux!» s’écria-t-il, en allongeant le bras pour
appréhender cet infime adversaire.
Mais Sand et Dick, cela faisait deux. Si la capture de l’un était
aisée, il n’en était pas de même de celle de l’autre. Dick fit un bond
de côté et prit la fuite, poursuivi par Fred Moore sacrant et jurant
comme un templier.
La poursuite se prolongea. Chaque fois que son ennemi allait
l’atteindre, Dick s’échappait par un crochet, et Moore, de plus en
plus irrité, ne trouvait devant lui que le vide. Toutefois, la partie
était trop inégale pour qu’elle pût s’éterniser. Entre les jambes de
Dick et celles de Fred Moore, aucune comparaison n’était possible.
Malgré la belle défense du fuyard, l’instant vint où il lui fallut
renoncer à tout espoir.
A ce moment précis, au moment où Fred Moore, lancé en pleine course,
n’avait plus qu’à étendre la main pour en finir, son pied heurta un
obstacle malencontreux, et, perdant l’équilibre, il tomba rudement sur
le sol, au grand dommage de ses genoux et de ses mains. Dick et Sand,
profitant de la diversion, s’empressèrent de se mettre hors d’atteinte.
L’obstacle qui avait causé la chute de Fred Moore était un bâton, et
ce bâton n’était autre chose que la béquille de Marcel Norely. Pour
secourir son ami en péril, l’enfant avait employé le seul moyen qui fût
en son pouvoir, en lançant sa béquille dans les jambes de l’émigrant.
Maintenant, heureux du succès obtenu, il riait de bon cœur, sans se
douter qu’il eût accompli un acte tout simplement héroïque. Héroïque,
son intervention l’était, pourtant, au premier chef, puisque le
petit infirme, en se privant d’un accessoire indispensable, et en se
condamnant par cela même à l’immobilité, attirait nécessairement sur
lui la correction que Fred Moore destinait à un autre.
Celui-ci se redressa furieux. D’un bond, il fut sur Marcel Norely qu’il
enleva comme une plume. Ainsi ramené à la saine réalité des choses,
l’enfant cessa de rire et poussa incontinent des cris perçants. Mais
l’autre n’en avait cure. Sa grosse main se leva, pleine d’une averse de
soufflets...
Elle ne retomba pas. Quelqu’un l’avait arrêtée par derrière et la
retenait d’une étreinte impérieuse, tandis que, sur un ton de blâme,
une voix prononçait:
«Eh quoi! monsieur Moore... un enfant!...
Fred Moore se retourna. Qui se permettait de lui donner des leçons? Il
reconnut le Kaw-djer qui, accentuant le blâme, continuait de sa voix
calme:
--Et infirme encore!
--De quoi vous mêlez-vous? cria Fred Moore. Lâchez-moi, ou sinon!...
Le Kaw-djer ne paraissant nullement disposé à obéir à la sommation,
Fred Moore, d’un violent effort, essaya de se dégager. Mais la prise
était bonne et ne céda pas. Hors de lui, il repoussa Marcel Norely et
leva l’autre main, prêt à frapper. Sans faire un geste, sans qu’un
muscle de son visage bougeât, le Kaw-djer se contenta d’aggraver le
tenaillement de ses doigts. La douleur dut être vive, car Fred Moore
n’acheva pas le geste commencé. Ses genoux fléchirent.
Le Kaw-djer aussitôt desserra son étreinte et lâcha la main qu’il
retenait prisonnière. Cette main, Fred Moore, ivre de rage, la porta
à sa ceinture et la brandit armée d’un large coutelas de paysan. Il
voyait rouge, comme on dit. Dans ses yeux luisait la folie du meurtre.
Fort heureusement, les autres joueurs de boule, épouvantés de la
tournure que prenaient les choses, s’interposèrent et maîtrisèrent
l’énergumène, que le Kaw-djer contemplait avec un étonnement mêlé de
tristesse.
Il était donc possible qu’un homme, sous l’influence de la colère,
devînt à ce point l’esclave de ses nerfs? C’était bien un homme,
cependant, cet être qui se débattait comme un insensé, en écumant et
en poussant des cris qui s’étranglaient dans sa gorge! Devant un tel
spectacle, le Kaw-djer ne modifierait-il pas ses théories libertaires?
En arriverait-il à admettre que l’humanité a besoin d’être aidée par
une salutaire contrainte dans sa lutte éternelle contre les passions
bestiales qui l’entraînent?
--On se retrouvera, camarade!» parvint enfin à articuler Fred Moore,
que maintenaient solidement quatre robustes gaillards.
Le Kaw-djer haussa les épaules et s’éloigna sans retourner la tête.
Au bout de quelques pas, il avait chassé de son esprit le souvenir de
cette absurde querelle. Faisait-il preuve de sagesse en attribuant si
peu d’importance à l’incident? Un avenir encore lointain devait lui
prouver que Fred Moore en conservait plus durable mémoire.
V
UN NAVIRE EN VUE.
Au début de juillet, Halg eut une grosse émotion. Il se découvrit un
rival. Cet émigrant du nom de Patterson, qui lui avait procuré à prix
d’or les vêtements dont il était si fier, était entré en relations avec
la famille Ceroni et tournait visiblement autour de Graziella.
Halg fut désespéré de cette complication. Un adolescent de dix-huit
ans, à demi sauvage, pouvait-il lutter contre un homme fait, pourvu
de richesses qui semblaient fabuleuses au pauvre Indien? Malgré
l’affection qu’elle lui témoignait, était-il admissible que Graziella
hésitât?
Celle-ci n’hésitait pas, en effet, mais ses préférences n’allaient pas
dans le sens qu’il redoutait. L’innocente tendresse et la jeunesse
de Halg triomphaient sans peine des avantages de son compétiteur. Si
l’Irlandais s’entêtait à s’imposer, c’est qu’il n’était pas sensible
à l’éloignement que lui témoignaient Graziella et sa mère. Elles lui
répondaient à peine, quand il leur adressait la parole, et feignaient
de ne pas s’apercevoir de sa présence.
Patterson n’en montrait aucun trouble. Cela ne l’empêchait pas de
continuer son manège avec la froide persévérance qui avait jusqu’ici
assuré le succès de ses entreprises. Il ne laissait pas, d’ailleurs,
d’avoir un allié dans la place, et cet allié n’était autre que Lazare
Ceroni. S’il était mal reçu par les deux femmes, le père, du moins, lui
faisait bon visage et paraissait approuver la recherche dont sa fille
était l’objet. Patterson et lui étaient dans les meilleurs termes.
Parfois même, ils s’isolaient pour de mystérieux conciliabules, comme
s’ils eussent traité des affaires qui ne regardaient personne. Quelles
affaires pouvaient bien être communes à cet ivrogne invétéré et à ce
paysan madré, à ce panier percé et à cet avare?
Ces conciliabules étaient pour Halg une cause de sérieux soucis,
qu’aggravait encore la conduite de Lazare Ceroni. Le misérable
continuait à s’enivrer, et les scènes recommençaient à intervalles
variables, mais de plus en plus rapprochés. Halg ne manquait pas
d’en informer chaque fois le Kaw-djer, et celui-ci portait le fait à
la connaissance d’Hartlepool. Mais ni le Kaw-djer, ni Hartlepool ne
pouvaient arriver à découvrir comment Lazare Ceroni se procurait cette
quantité d’alcool, alors qu’il n’en existait pas une goutte sur l’île
Hoste, en dehors des provisions sauvées du -Jonathan-.
La tente abritant ces provisions était gardée jour et nuit, en effet,
par les seize survivants de l’équipage, divisés en huit sections de
deux hommes, qui se relevaient toutes les trois heures. Ceux-ci, y
compris Kennedy et Sirdey, subissaient, du reste, docilement l’ennui de
ces trois heures de garde quotidiennes. Aucun d’eux ne se permettait le
moindre murmure et ils faisaient preuve de la même obéissance envers
Hartlepool que lorsqu’ils naviguaient sous ses ordres. Leur esprit de
discipline demeurait intact. Ils formaient un groupe numériquement
faible, mais que l’union rendait fort, sans même tenir compte du
précieux concours que Dick et Sand n’eussent pas manqué cependant de
lui apporter, le cas échéant.
Pour le moment, tout au moins, personne ne songeait à mettre à
contribution la bonne volonté des deux enfants. Dispensés de garde
à cause de leur âge, ils jouissaient d’une liberté complète qu’ils
employaient à s’amuser à cœur perdu. Le temps passé sur l’île Hoste
ferait certainement époque dans leur existence et resterait gravé dans
leur esprit comme une période de plaisirs incessants. Ils modifiaient
leurs jeux selon les circonstances. La neige tombait-elle en épais
flocons? Ils y creusaient des cachettes où se livraient de prodigieuses
parties. La température s’abaissait-elle au-dessous du point de
congélation? C’était le moment des glissades, ou bien, à cheval sur une
planche en guise de traîneau, ils s’élançaient le long des pentes et
goûtaient l’ivresse des chutes vertigineuses. Le soleil brillait-il au
contraire? Accompagnés d’innombrables galopins de leur espèce, ils se
répandaient alors dans les environs du campement et inventaient mille
jeux dont l’agrément se mesurait à la violence.
Au cours d’une de leurs randonnées au bord de la mer, ils découvrirent,
un jour qu’ils n’étaient accompagnés par hasard que de trois ou quatre
enfants, une grotte naturelle creusée dans les flancs de la falaise,
au revers du cap limitant à l’Est la baie Scotchwell. Cette grotte,
dont l’ouverture, orientée au Sud, regardait par conséquent le rivage
sur lequel s’était perdu le -Jonathan-, n’eût pas retenu longtemps
leur attention sans une particularité qui la rendait infiniment plus
intéressante. Au fond s’ouvrait une fissure aboutissant, après deux
ou trois mètres, à une seconde caverne entièrement souterraine, où
naissait une galerie sinueuse, qui s’élevait, au travers du massif,
jusqu’à une grotte supérieure, ouverte, celle-ci, sur le versant nord
de la falaise. De là, on apercevait le campement, où l’on pouvait
descendre en se laissant glisser sur la pente rocailleuse.
Cette découverte remplit d’aise les petits explorateurs. Ils se
gardèrent bien de la publier. Ce chapelet de grottes, c’était un
domaine qui leur appartenait et dont ils étaient friands de conserver
l’exclusive propriété. Ils y allèrent, au contraire, en grand
mystère, afin d’y organiser des amusements supérieurs. Ils y furent
successivement des sauvages, des Robinsons, des voleurs, avec la même
passion.
De quels cris retentirent ces voûtes souterraines! De quelles effrénées
galopades résonna la galerie qui réunissait les deux étages du système!
La traversée de cette galerie n’était pas sans danger, cependant. En
un point de son parcours, elle paraissait prête à s’effondrer. Là, son
toit, élevé d’un mètre tout au plus, n’était soutenu que par un bloc
unique, dont la base mordait à peine sur un autre roc incliné, et que
le plus petit effort eût fait glisser. De là, nécessité de s’avancer
sur les genoux et de s’insinuer avec la plus extrême prudence dans
l’espace étroit restant libre entre le bloc instable et la paroi de
la galerie. Mais ce danger, pour terrifiant qu’il fût en réalité,
n’effrayait pas les enfants, et son seul effet était de donner plus de
piquant à leurs jeux.
Ainsi Dick et Sand occupaient joyeusement leur temps. Ils ne se
souciaient de rien, pas même de leur ennemi, Fred Moore, qu’ils
rencontraient parfois de loin et devant lequel ils prenaient alors la
fuite sans vergogne. L’émigrant n’essayait pas, d’ailleurs, de les
poursuivre. Sa colère était tombée, et ce n’est pas contre les deux
enfants que subsistait sa rancune.
[Illustration: De là, on apercevait le campement... (Page 116.)]
Au surplus, que Fred Moore fût irrité ou non, ceux-ci ne songeaient
pas à se le demander. Rien n’existait pour eux que leurs jeux, grâce
auxquels les jours passaient avec une rapidité qu’ils estimaient
déplorable.
Si, par un référendum, on eût consulté les émigrants, Dick et Sand
eussent probablement été les seuls de cet avis. Autant le temps leur
semblait court, autant il semblait long aux autres, confinés le plus
souvent dans leurs inconfortables demeures.
Bien entendu, il convient de faire exception pour Lewis Dorick et
son cortège de chapardeurs. Pour ceux-ci, l’hivernage s’écoulait
agréablement. Ces malins avaient résolu la question sociale. Ils
vivaient comme en pays conquis, ne se privant de rien, thésaurisant
même, en vue de mauvais jours possibles.
C’était merveille que leurs victimes fissent preuve d’une telle
longanimité. Il en était ainsi cependant. Les exploités représentaient
assurément le nombre, mais ils l’ignoraient, et il ne leur venait même
pas à la pensée de grouper leurs forces éparses. La bande de Dorick
formait au contraire un faisceau compact et s’imposait par la peur à
chaque émigrant individuellement. En fait, personne n’osait résister
aux exactions de ces tyrans.
Par des moyens moins répréhensibles, une cinquantaine d’autres
naufragés avaient également réussi à lutter contre la dépression qui
résultait de cette vie stagnante. Sous la direction de Karroly, ils
occupaient leurs loisirs à pourchasser les loups marins.
C’est un difficile métier que celui de louvetier. Après avoir attendu
patiemment que les amphibies, dont la méfiance est très grande,
s’aventurent sur le rivage, il faut faire en sorte de les cerner sans
leur laisser le temps de prendre la fuite. L’opération ne va pas sans
risques, ces animaux choisissant toujours les points les plus escarpés
pour s’y livrer à leurs ébats.
Bien guidés par Karroly, les chasseurs obtinrent un brillant succès.
Ils firent un butin considérable de loups marins, dont la graisse
pouvait être utilisée pour l’éclairage et le chauffage, et dont les
peaux assureraient un bénéfice important, au jour du rapatriement.
Abstraction faite de ces énergiques, les émigrants, très déprimés,
préféraient se terrer frileusement dans leurs demeures. La température
n’était pas excessive pourtant. Pendant la période la plus froide,
qui s’étendit du 15 juillet au 15 août, le minimum thermométrique fut
de douze degrés, et la moyenne de cinq degrés au-dessous de zéro.
Les affirmations du Kaw-djer étaient donc justifiées, et la vie dans
cette région n’aurait rien eu de particulièrement cruel, n’eût été la
fréquence du mauvais temps et la pénétrante humidité qui en était la
conséquence.
Cette humidité perpétuelle avait de déplorables résultats au point de
vue hygiénique. Les maladies se multipliaient. Le Kaw-djer arrivait
généralement à les enrayer, mais il n’en était pas ainsi quand elles se
développaient dans des organismes affaiblis, et par suite incapables
de réagir. Au cours de l’hiver, il se produisit pour cette raison
huit décès, dont Lewis Dorick dut être désolé, car ils frappèrent
en majorité dans la partie de la population qui se laissait le plus
bénévolement mettre à contribution.
Un de ces décès désespéra Dick et Sand. Ce fut celui de Marcel Norely.
Le petit infirme ne put résister à ce rude climat. Sans souffrance,
sans agonie, il s’éteignit un soir en souriant.
Les survivants ne semblaient pas fort émus de ces disparitions. Outre
qu’elles étaient en quelque sorte noyées dans la foule, on se flatte
volontiers d’échapper personnellement aux malheurs du voisin. L’annonce
d’une mort nouvelle n’interrompait qu’un instant leur léthargie. A
vrai dire, ils paraissaient ne plus avoir de vitalité, hormis pour
s’égosiller dans des disputes aussi violentes d’expression que futiles
dans leur principe.
La fréquente répétition de ces querelles inspirait au Kaw-djer d’amères
réflexions. Il était trop intelligent pour ne pas voir les choses sous
leur vrai jour, trop sincère pour échapper aux conséquences logiques de
ses observations.
Dans cette réunion fortuite d’hommes venus de tous les points du
monde, la maîtresse passion était décidément la haine. Non pas la
haine blâmable encore, du moins logique, qui gonfle le cœur de celui
qui souffrit un grave et injuste dommage, mais une haine réciproque
et latente, essentielle pour ainsi dire, qui, dans une catastrophe si
exceptionnelle, et tout réduits qu’ils fussent aux dernières limites
du malheur, et toutes pareilles que fussent leurs destinées sans joie,
les jetait pour des riens les uns contre les autres, comme si la nature
mêlait aux germes de vie un obscur, un impérieux instinct de détruire
ce qu’elle crée.
La veulerie de ses compagnons frappait aussi le Kaw-djer. A peine
si quelques-uns, tels que les quatre familles dissidentes et les
chasseurs de loups marins, avaient eu le courage de réagir. Les autres
se laissaient aller au jour le jour. Ils avaient pitance et logis.
Ils n’en demandaient pas davantage. Aucun besoin de lutter contre la
matière pour la soumettre à leur volonté, aucun désir d’améliorer leur
sort au prix d’un effort, aucune prévision d’avenir. Esclaves dociles,
disposés à exécuter ce qu’on leur commanderait, ils ne faisaient rien
de leur initiative propre, et s’en remettaient à autrui du soin de
décider pour eux.
Le Kaw-djer ne pouvait méconnaître enfin cette lâcheté générale, qui
permettait à un petit nombre de dominer une majorité immense, qui
créait quelques rares exploiteurs aux dépens d’un troupeau d’exploités.
L’homme est-il donc ainsi? Ces lois imparfaites qui le contraignent à
penser et à tirer parti de son intelligence contre la force brute des
choses, qui tendent à limiter le despotisme des uns et l’esclavage
des autres, qui tiennent en bride les instincts haineux, ces lois
sont-elles donc nécessaires, et est-elle nécessaire l’autorité qui les
applique?
Le Kaw-djer n’en était pas encore à répondre par l’affirmative à une
pareille question, mais qu’il pût seulement se la poser, cela suffisait
à indiquer quelle transformation s’opérait dans sa pensée. Il était
obligé de s’avouer que l’homme se montrait fort différent, dans la
réalité, de la créature idéale qu’il s’était complu à imaginer de
toutes pièces. Il n’y avait rien d’absurde -a priori-, par conséquent,
à admettre qu’il fût bon de le protéger contre lui-même, contre sa
faiblesse, son avidité et ses vices, ni à professer, chacun réclamant
cette protection dans son intérêt propre, que les lois ne fussent en
somme que l’expression transactionnelle des aspirations individuelles,
comme serait en mécanique la résultante de forces divergentes.
Pris dans l’inextricable réseau de prescriptions qui ligottent les
citoyens du Vieux Monde, lorsque, avant de s’exiler en Magellanie, il
avait vécu parmi eux, le Kaw-djer n’avait ressenti que la gêne imposée
par l’amas formidable des lois, des ordonnances, des décrets, et leur
incohérence, leur caractère trop souvent vexatoire l’avaient aveuglé
sur la nécessité supérieure de leur principe. Mais, à présent, mêlé
à ce peuple placé par le sort dans des conditions voisines de l’état
primitif, il assistait, comme un chimiste penché sur son fourneau, à
quelques-unes des incessantes réactions qui s’opèrent dans le creuset
de la vie. A la lumière d’une telle expérience, cette nécessité
commençait à lui apparaître, et les bases de sa vie morale en étaient
ébranlées. Toutefois, le vieil homme se débattait en lui. S’il ne
pouvait empêcher sa raison d’évoluer, son tempérament libertaire
protestait. A tout instant, le problème se posait à son esprit, et
c’était alors la bataille des arguments, ceux-là étayant sa doctrine,
ceux-ci la sapant sans relâche. Lutte incessante, lutte cruelle, dont
il était déchiré et meurtri.
Plus encore peut-être que l’imperfection des hommes, leur impuissance
à rompre avec leur routine habituelle était, pour le Kaw-djer, un
sujet d’étonnement. Sur cette côte déserte, à ces confins du monde,
les naufragés n’avaient rien abandonné de leurs idées antérieures.
Les principes, voire les conventions et les préjugés qui régissaient
leur vie d’autrefois, gardaient sur eux le même empire. La notion de
propriété, notamment, restait un article de foi. Pas un qui ne dit
comme la chose la plus naturelle du monde: «Ceci est à moi», et nul
n’avait conscience du comique intense--comique tellement éblouissant
pour les yeux d’un philosophe libertaire!--de cette prétention d’un
être si fragile et si périssable à monopoliser pour lui, pour lui
tout seul, une fraction quelconque de l’univers. Quelque absurde que
l’estimât le Kaw-djer, cette prétention était cependant ancrée dans
leurs cerveaux, et ils n’en démordaient pas. Personne ne consentait
à se séparer au profit d’autrui du plus misérable des objets en sa
possession, qu’en échange d’une contre-valeur, objet d’une autre nature
ou service rendu. Dans tous les cas, il s’agissait d’une vente. Donner,
le mot semblait rayé de leur vocabulaire et la chose de leur esprit.
Le Kaw-djer songeait que ses amis les Fuégiens, dont les hordes
errantes sillonnent les terres magellaniques, eussent été bien surpris
de pareilles théories, eux qui n’ont jamais rien possédé que leur
personne.
Lors de ces échanges, ou, pour employer le mot juste, de ces ventes qui
se renouvelaient constamment, il arrivait que le cédant n’eût besoin
d’aucun service, ni d’aucun des objets possédés par l’autre partie.
Dans ce cas, l’or servait à conclure la transaction. Le Kaw-djer
admirait grandement cette pérennité de la valeur de l’or. Ce métal
est, cependant, un bien imaginaire, il ne se mange pas, il ne peut
servir à protéger contre le froid ni contre la pluie, et pourtant il
est convoité à l’égal des biens réels qui possèdent ces avantages. Quel
étrange et merveilleux phénomène que l’humanité entière s’incline,
d’un consentement unanime, devant une matière essentiellement inutile
et dont la convention générale fait tout le prix! Les hommes, en cela,
ne sont-ils pas semblables à des enfants, qui, par manière de jeu,
vendent sérieusement de petits cailloux que leur imagination transforme
en objets précieux? Pour que le jeu finît, il suffirait que l’un d’eux
découvrît et proclamât que ces objets précieux ne sont en vérité que
des cailloux.
Certes, le Kaw-djer ne niait pas, le principe de la propriété étant
admis, la commodité qui résultait de l’emploi d’une valeur arbitraire
représentative de toutes les autres. Mais cette commodité n’allait pas,
à ses yeux, sans un inconvénient beaucoup plus grave que l’avantage
n’était précieux. C’est l’or qui, dans le régime de la propriété
individuelle, permet la création et l’accroissement perpétuel des
fortunes. Sans lui, les hommes, tous dans un état médiocre il est vrai,
seraient du moins à peu près pareils. C’est grâce à lui qu’une seule
et même main peut contenir en puissance tant de pouvoir et tant de
plaisirs, tandis que d’innombrables êtres, pour en recevoir quelques
parcelles, consentent à subir ce pouvoir et à procurer ces plaisirs
auxquels ils n’auront point de part.
Le Kaw-djer se trompait assurément. L’or n’est qu’un moyen de
satisfaire le besoin d’acquérir inhérent à la nature de l’homme. A
défaut de ce moyen, il en eût imaginé un autre, qui eût présenté une
même proportion d’inconvénients et d’avantages, et, dans tous les cas,
il eût été ce qu’il est, un être illogique et divers, où se rencontrent
à doses égales le meilleur et le pire.
Tels étaient, entre cent autres, les arguments pour et contre qui
se heurtaient dans le cerveau du Kaw-djer, comme des soldats sur un
champ de bataille. Le temps était passé où le droit à une liberté
intégrale avait à ses yeux la force d’un dogme. Maintenant, ses maximes
libertaires avaient perdu leur apparence de certitude irréfragable.
Il en arrivait à discuter avec lui-même la nécessité de l’autorité et
d’une hiérarchie sociale.
Les faits devaient se charger de lui fournir de nouvelles raisons
en faveur de l’affirmative, en lui prouvant qu’il existe, parmi les
hommes, comme parmi les animaux, de véritables bêtes fauves, dont il
est nécessaire de juguler les dangereux instincts. Capables de tout
pour satisfaire la passion qui les domine, de tels êtres sèmeraient,
en effet, la désolation et la mort autour d’eux, sans la loi qui leur
crie: halte-là!
Un drame de ce genre, drame poignant à coup sûr, puisque la faim,
ce besoin primordial de tout organisme vivant, en était le ressort,
se jouait précisément alors dans la maison occupée par Patterson en
compagnie de Long et de Blaker, ce pauvre diable que la nature ironique
avait doué de l’insatiable appétit catalogué en pathologie sous le nom
de boulimie.
Ainsi que tout le monde, Blaker, au moment de la distribution, avait
reçu sa part de vivres, mais, en raison de sa voracité maladive, cette
part, prévue pour quatre mois, avait été épuisée en moins de deux.
Depuis, comme par le passé, plus encore même que par le passé, il
connaissait les tortures de la faim.
Sans doute, s’il eût été d’un naturel moins timide, il aurait aisément
trouvé un remède à ses souffrances. Il aurait suffi d’un mot à
Hartlepool ou au Kaw-djer pour qu’un supplément de nourriture lui fût
distribué. Mais Blaker, peu avantagé au point de vue intellectuel,
était bien loin de songer à une démarche si audacieuse. Placé, dès sa
naissance, tout au bas de l’échelle sociale, son malheur avait depuis
longtemps cessé de l’étonner, et il ne connaissait plus que cette
passivité résignée qui est l’ultime ressource des misérables. Peu à
peu, il avait pris l’habitude d’obéir comme un fétu impalpable à des
forces irrésistibles dont il n’essayait même pas d’imaginer la nature,
et c’est pourquoi il n’aurait jamais conçu le fol espoir de modifier
d’une manière quelconque la distribution des vivres qu’il supposait
avoir été ordonnée par une de ces forces supérieures.
Plutôt que de se plaindre, il fût mort d’inanition, si Patterson
n’était venu à son secours.
L’Irlandais n’avait pas été sans remarquer avec quelle rapidité son
compagnon consommait les aliments mis à sa disposition, et cette
observation lui avait aussitôt fait entrevoir la possibilité d’une
opération avantageuse. Tandis que Blaker dévorait, Patterson se
rationna, au contraire. Poussant aux dernières limites ses instincts de
sordide avarice, il se nourrit à peine, se priva du nécessaire, allant
jusqu’à ramasser sans vergogne les restes dédaignés par les autres.
Le jour vint où Blaker n’eut plus rien à manger. C’était le moment
qu’attendait Patterson. Sous couleur de lui rendre service, il proposa
à son compagnon de lui rétrocéder à prix débattu une partie de ses
provisions. Marché accepté d’enthousiasme, et aussitôt exécuté que
conclu; marché qui se répéta à l’infini, tant que l’acheteur eut de
l’argent, le vendeur prétextant de la rareté croissante des vivres pour
augmenter graduellement ses prix. Par exemple, les poches de Blaker
vidées, Patterson changea de ton. Il ferma incontinent boutique, sans
accorder la plus légère attention aux regards éperdus du malheureux
qu’il condamnait ainsi à mourir de faim.
Considérant son malheur comme un nouvel effet de la force des choses,
celui-ci ne se plaignit pas plus qu’auparavant. Écroulé dans un coin,
comprimant à deux mains son estomac torturé, il laissa passer les
heures, immobile, ne trahissant ses sensations cruelles que par les
tressaillements de son visage. Patterson le considérait d’un œil sec.
Qu’importait que souffrît, qu’importait que mourût un homme qui ne
possédait plus rien?
La douleur eut enfin raison de la résignation du patient. Après
quarante-huit heures de supplice, il sortit en chancelant, erra dans le
campement, disparut...
Un soir, le Kaw-djer, en regagnant son ajoupa, heurta du pied un corps
étendu. Il se pencha et secoua le dormeur qui ne répondit que par un
gémissement. Le dormeur était un malade. Après l’avoir ranimé avec
quelques gouttes d’un cordial, le Kaw-djer l’interrogea:
«Qu’avez-vous? demanda-t-il.
--J’ai faim, répondit Blaker d’une voix faible.
Le Kaw-djer fut abasourdi.
--Faim!... répéta-t-il. N’avez-vous pas reçu votre part de vivres comme
tout le monde?»
Blaker, alors, en phrases hachées, lui raconta brièvement sa triste
histoire. Il lui dit sa maladie et le besoin morbide de manger qui en
était la conséquence, comment, ses provisions épuisées, il avait vécu
en achetant celles de Patterson, comment et pourquoi enfin celui-ci
l’avait laissé, depuis trois jours, agoniser.
Le Kaw-djer écoutait avec stupéfaction cet incroyable récit. Il
s’était donc trouvé un homme pour avoir le courage de se livrer à cet
affreux négoce, un homme qui, en dépit de tous les drames et de tous
les cataclysmes, avait conservé intacte une si effroyable avidité!
Marchand voleur qui avait menti afin de pouvoir céder contre espèces
ce que d’autres que lui eussent donné, marchand éhonté qui avait
impitoyablement vendu la vie à son semblable!
Le Kaw-djer garda ses réflexions pour lui. Quelle que fût l’infamie
du coupable, mieux valait la laisser impunie, plutôt que de créer, en
la dévoilant, une cause supplémentaire de discorde. Il se contenta de
faire délivrer de nouvelles provisions à Blaker, en l’assurant qu’on
lui en donnerait à l’avenir autant qu’il serait nécessaire.
Mais le nom de Patterson resta gravé dans sa mémoire, et l’individu qui
le portait demeura pour lui le prototype de ce que l’âme humaine peut
contenir de plus abject. Aussi ne fut-il pas surpris quand, trois jours
plus tard, Halg prononça ce même nom à propos d’une autre histoire
presque aussi répugnante que la première.
Le jeune homme revenait de sa visite quotidienne à Graziella. Dès qu’il
aperçut le Kaw-djer, il courut à sa rencontre.
«Je sais, lui dit-il d’une haleine, qui fournit l’alcool à Ceroni.
--Enfin!... dit le Kaw-djer avec satisfaction. Qui est-ce?
--Patterson.
--Patterson!...
--Lui-même, affirma Halg. Tout à l’heure, je l’ai vu lui remettre du
rhum. Je m’explique maintenant pourquoi ils sont si bons amis, tous les
deux.
--Tu es sûr de ne pas te tromper? insista le Kaw-djer.
--Absolument. Le plus curieux, c’est que Patterson ne donne pas
sa marchandise. Il la vend, et même assez cher. J’ai entendu leur
discussion. Ceroni se plaignait. Il disait que toutes ses économies
étaient passées dans la poche de Patterson et qu’il n’avait plus rien.
L’autre ne répondait pas, mais il paraissait peu disposé à continuer,
du moment que c’était gratuitement.
Halg s’arrêta un instant, puis s’écria avec colère:
--Si Ceroni n’a plus d’argent, il est capable de tout. Que vont devenir
sa femme et sa fille?
--On avisera, répondit le Kaw-djer.
Et, après une pause:
--Puisque nous avons entamé ce sujet, dit-il d’un ton d’affectueux
reproche, épuisons-le. Si je n’ai jamais voulu t’en parler, je
n’ignore pas quels sont tes rêves. Où te mèneront-ils, mon garçon?
Halg, les yeux baissés, garda le silence. Le Kaw-djer reprit:
--Dans peu de temps, dans un mois peut-être, tous ces gens-là vont
disparaître de notre vie. Graziella comme les autres.
--Pourquoi ne resterait-elle pas avec nous? objecta le jeune Fuégien en
relevant la tête.
--Et sa mère?
--Sa mère aussi, bien entendu.
--Crois-tu qu’elle consentirait à quitter son mari? objecta le Kaw-djer.
Halg eut un geste violent.
--Il faudra quelle y consente! affirma-t-il d’une voix sourde.
Le Kaw-djer hocha la tête d’un air de doute.
--Graziella m’aidera à la persuader. Pour elle, son parti est pris.
Elle est décidée à rester ici, si vous le permettez. Non seulement
elle est lasse de la vie que lui fait son père, mais il y a aussi des
émigrants dont elle a peur.
--Peur?... répéta le Kaw-djer surpris.
--Oui. Patterson d’abord. Voilà un mois qu’il tourne autour d’elle,
et, s’il a vendu du rhum à Ceroni, c’est pour mettre celui-ci dans son
jeu. Depuis quelques jours, il y en a un autre, un nommé Sirk, un de la
bande à Dorick. C’est le plus à craindre de tous.
--Qu’a-t-il fait?
--Graziella ne peut sortir sans le rencontrer. Il l’a abordée et lui a
parlé grossièrement. Elle l’a remis à sa place, et Sirk l’a menacée.
C’est un homme dangereux. Graziella en a peur. Heureusement, je suis là!
Le Kaw-djer sourit de cette explosion de juvénile vanité. Du geste, il
apaisa son pupille.
--Calme-toi, Halg, calme-toi. Attendons le jour du départ et nous
verrons alors comment les choses tourneront. D’ici là je te recommande
le sang-froid. La colère est, non seulement inutile, mais nuisible.
Souviens-toi que la violence n’a jamais produit rien de bon et qu’il
n’est pas de cas, sauf quand on est forcé de se défendre, où l’on soit
excusable d’y recourir.»
Les soucis du Kaw-djer furent accrus par cette conversation. Outre
l’ennui de voir Halg engagé dans cette fâcheuse aventure, il
comprenait que l’intervention de rivaux allait encore compliquer les
choses, en excitant la jalousie du premier en date et en provoquant
peut-être des scènes regrettables.
En ce qui concernait la question de l’alcool, la découverte de
Halg n’avait fait que déplacer la difficulté sans la résoudre. On
avait découvert le fournisseur de Ceroni. Mais où ce fournisseur se
procurait-il l’alcool qu’il vendait? Patterson, dont il connaissait
l’abominable nature, possédait-il un stock en réserve quelque part?
C’était peu croyable. En admettant qu’il eût réussi, malgré la sévérité
des règlements et la surveillance du capitaine Leccar, à embarquer une
pacotille prohibée au départ, où l’eût-il cachée depuis le naufrage?
Non, il puisait nécessairement dans la cargaison du -Jonathan-. Mais
par quel moyen, puisqu’elle était gardée nuit et jour? Que le voleur
fût Ceroni ou Patterson, la difficulté restait la même.
Les jours suivants n’amenèrent pas la solution du problème. Tout ce
qu’il fut possible de constater, c’est que Lazare Ceroni continuait à
s’enivrer comme par le passé.
Le temps s’écoula. On arriva au 15 septembre. Les réparations de la
-Wel-Kiej- furent terminées à cette date. La chaloupe était remise en
bon état au moment où la mer allait redevenir praticable.
La longueur croissante des jours annonçait l’équinoxe du printemps.
Dans une semaine, on en aurait fini avec l’hiver.
Toutefois, avant de céder la place, la mauvaise saison eut un retour
offensif. Pendant huit jours, un ouragan plus violent que ceux qui
l’avaient précédé hurla sur l’île Hoste, obligeant les émigrants à se
terrer une dernière fois. Puis le beau temps revint, et aussitôt la
nature endormie commença à se réveiller.
Au début d’octobre, le campement reçut la visite de quelques Fuégiens.
Ces indigènes se montrèrent très surpris de trouver l’île Hoste habitée
par une si nombreuse population. Le naufrage du -Jonathan-, survenu
au début de la période hivernale, était, en effet, resté inconnu des
Indiens de l’archipel. Nul doute que la nouvelle ne s’en répandît
désormais rapidement.
Les émigrants n’eurent qu’à se louer de leurs rapports avec ces
quelques familles de Pêcherais. Par contre, il n’est pas certain que
ceux-ci en eussent pu dire autant. Il y eut, en très petit nombre il
est vrai, des -civilisés-, tels que les frères Moore, par exemple,
qui crurent devoir affirmer la supériorité qu’ils s’attribuaient en se
montrant brutaux et grossiers envers ces -sauvages- inoffensifs. L’un
d’eux alla même plus loin et poussa la cupidité au point d’être tenté
par les misérables richesses de cette horde vagabonde. Le Kaw-djer,
attiré par des cris d’appel, dut un jour venir au secours d’une jeune
Fuégienne que malmenait ce même Sirk dont Halg avait prononce le
nom. Le lâche individu cherchait à s’emparer des anneaux de cuivre
dont la jeune fille ornait ses poignets, et qu’il s’imaginait être
en or. Rudement châtié, il se retira l’injure à la bouche. C’était,
tous comptes faits, le deuxième émigrant qui se déclarait ouvertement
l’ennemi du Kaw-djer.
Celui-ci avait vu arriver avec grand plaisir ses amis Fuégiens. Il
retrouvait en eux sa clientèle et, à leur empressement, à leurs
témoignages de reconnaissance, on voyait quelle affection, on pourrait
dire quelle adoration les mettait à ses pieds. Un jour,--on était alors
le 15 octobre--Harry Rhodes ne put lui cacher combien le touchait la
conduite de ces pauvres gens.
«Je comprends, lui dit-il, que vous soyez attaché à ce pays où vous
faites œuvre si humaine, et que vous ayez hâte de retourner au milieu
de ces tribus. Vous êtes un dieu pour elles...
--Un dieu?... interrompit le Kaw-djer. Pourquoi un dieu? Il suffit
d’être un homme pour faire le bien!
Harry Rhodes, sans insister, se borna à répondre:
--Soit, puisque ce mot vous révolte. Je dirai donc, pour exprimer
autrement ma pensée, qu’il n’eût tenu qu’à vous de devenir roi de la
Magellanie, au temps où elle était indépendante.
--Les hommes, ne fussent-ils que des sauvages, répliqua le Kaw-djer,
n’ont aucun besoin d’un maître... D’ailleurs, un maître, les Fuégiens
en ont un maintenant...
Le Kaw-djer avait prononcé ces derniers mots presque à voix basse. Il
semblait plus préoccupé que d’habitude. Les quelques paroles échangées
lui rappelaient quelle serait l’incertitude de sa destinée, le jour
prochain où il devrait se séparer de cette honnête famille qui avait
réveillé en lui les instincts de sociabilité si naturels à l’homme.
Ce serait pour lui un chagrin profond de quitter cette femme si
dévouée dont il avait pu apprécier la charitable bonté, son mari, d’un
caractère si sincère et si droit, devenu pour lui un ami, ces deux
enfants, Edward et Clary, auxquels il s’était attaché. Ce chagrin, la
famille Rhodes l’éprouverait au même degré. Leur désir à tous eût été
que le Kaw-djer consentit à les suivre dans la colonie africaine, où il
serait apprécié, aimé, honoré comme à l’île Hoste. Mais Harry Rhodes
n’espérait pas l’y décider. Il comprenait que ce n’était pas sans
motifs graves qu’un tel homme avait rompu avec l’humanité, et le mot de
cette étrange et mystérieuse existence lui échappait encore.
--Voici l’hiver achevé, dit Mme Rhodes abordant un autre sujet, et
vraiment il n’aura pas été trop rigoureux...
--Et nous constatons, ajouta Harry Rhodes en s’adressant au Kaw-djer,
que le climat de cette région est bien tel que nous l’avait affirmé
notre ami. Aussi plusieurs d’entre nous auront-ils quelque regret de
quitter l’île Hoste.
--Alors ne la quittons pas, s’écria le jeune Edward, et fondons une
colonie en terre magellanique!
--Bon! répondit en souriant Harry Rhodes, et notre concession du fleuve
Orange?... Et nos engagements avec la Société de colonisation?... Et le
contrat avec le Gouvernement portugais?...
--En effet! approuva le Kaw-djer d’un ton quelque peu ironique, il y a
le Gouvernement portugais... Ici, d’ailleurs, ce serait le Gouvernement
chilien. L’un vaut l’autre.
--Neuf mois plus tôt... commença Harry Rhodes.
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