accompagné le Kaw-djer et Harry Rhodes lors de la première exploration de l’île, celui-là, navigué jusqu’à Punta-Arenas en qualité de délégué des émigrants. C’est au retour de Rivière qu’ils avaient pris d’un commun accord la résolution de faire bande à part. Tous quatre, cultivateurs de profession, appartenaient à la même classe morale, la classe des braves gens, sains, bien équilibrés, bien portants. Aussi éloignés de la rapacité d’un Patterson que de la veulerie d’un John Rame, c’étaient des travailleurs, simplement. Le travail était un besoin pour eux; ils s’y astreignaient sans peine, de même que leurs femmes et leurs enfants, incapables autant qu’eux-mêmes de ne pas chercher toujours à employer utilement leur temps. Des raisons semblables les avaient incités au départ. Rivière, lors de l’abattage d’arbres nécessité par le déchargement du -Jonathan-, avait été frappé de la richesse de ces forêts qu’aucune cognée n’avait encore attaquées. Ce souvenir lui revint à Punta-Arenas, au moment où il apprenait qu’il lui faudrait séjourner six mois à l’île Hoste, et il eut aussitôt la pensée de tirer parti des circonstances pour faire une tentative d’exploitation. Il se procura, dans ce but, un matériel élémentaire de scierie et il en chargea la chaloupe. Au point de vue de l’abattage, son entreprise ne pouvait être que fructueuse. Ces forêts n’étant la propriété de personne, le bois, par conséquent, ne coûtait rien. Restait le problème du transport. Mais Rivière estimait que cette difficulté se résoudrait plus tard d’elle-même, et qu’il arriverait toujours, quand le bois serait débité, à le monnayer d’une manière ou d’une autre. Sur le point de réaliser son projet, il en avait fait confidence à Gimelli, à Gordon et à Ivanoff, avec lesquels il s’était lié sur le -Jonathan-. Ceux-ci avaient vivement approuvé le Franco-Canadien, en déplorant de ne pouvoir l’imiter pour leur compte. Toutefois, une idée en appelant une autre, un projet similaire leur vint bientôt à l’esprit. Pendant l’excursion faite en compagnie du Kaw-djer, il leur avait été possible d’apprécier la fertilité du sol. Pourquoi ne tenteraient-ils pas, l’un un essai d’élevage, les deux autres un essai de culture? Si, au bout de six mois, le résultat paraissait devoir être favorable, rien ne les obligerait à partir. Magellanie ou Afrique, le pays dans lequel on vit importe peu, du moment qu’on n’est pas dans le sien. Si le résultat semblait, au contraire, devoir être mauvais, il n’y aurait de perdu que du travail. Mais le travail est une denrée inépuisable quand on possède de bons bras et du cœur, et mieux valait au surplus travailler six mois en pure perte que de rester si longtemps inactif. Dans le champ le plus stérile, on récolterait du moins la santé. Ces quatre familles, pourvues d’hommes sages, de femmes sérieuses, de filles et de garçons robustes et bien portants, avaient en mains tous les atouts pour réussir là où d’autres eussent échoué. Leur décision fut donc arrêtée, et ils la mirent à exécution, avec l’approbation et le concours d’Hartlepool et du Kaw-djer. Pendant que les émigrants s’occupaient de transporter le matériel à la baie Scotchwell, les dissidents préparèrent activement leur départ. A coups de hache, ils improvisèrent un chariot à essieux de bois et à roues pleines, très primitif assurément, mais vaste et solide. Sur ce chariot furent entassés des provisions de bouche, des semences, des graines, des instruments aratoires, des ustensiles de ménage, des armes, des munitions, tout ce qui pouvait être nécessaire en un mot au début des exploitations. Ils ne négligèrent pas d’emporter quatre ou cinq couples de volailles, et les Gordon, qui se destinaient plus particulièrement à l’élevage, y joignirent des lapins et des représentants des deux sexes des races bovine, ovine et porcine. Ainsi nantis des éléments de leur future fortune, ils s’éloignèrent vers le Nord, à la recherche d’un emplacement convenable. Ils le rencontrèrent à douze kilomètres de la baie Scotchwell, A cet endroit s’étendait un vaste plateau, borné à l’Ouest par d’épaisses forêts et, dans l’Est, par une large vallée au fond de laquelle serpentait une rivière. Cette vallée, tapissée d’une herbe drue, constituait un magnifique pâturage où d’innombrables troupeaux eussent aisément trouvé leur nourriture. Quant au plateau, il semblait recouvert d’une couche d’humus qui deviendrait excellent, lorsque la pioche l’aurait défriché et débarrassé de l’inextricable réseau de racines qui le sillonnaient de toutes parts. Les colons se mirent à l’œuvre. Leur premier soin fut d’élever quatre petites fermes, aux murs formés de troncs d’arbres. Mieux valait, au prix d’un travail supplémentaire, être chacun chez soi; la bonne entente en bénéficierait par la suite. Le mauvais temps, la neige et le froid ne retardèrent pas d’une heure la construction de ces habitations. Elles étaient achevées lors de la visite du Kaw-djer. Celui-ci revint émerveillé de ce que peut accomplir une volonté tendue vers son but. Déjà, les Rivière étaient en train d’établir une roue à aubes pour utiliser une chute naturelle du cours d’eau. Cette roue fournirait la force à la scierie, où la pesanteur ferait descendre automatiquement le bois abattu sur le plateau. Les Gimelli et les Ivanoff avaient, de leur côté, attaqué le sol à coups de pioche, et le préparaient pour la charrue, que traîneraient, quand le temps en serait venu, ces mêmes bêtes à cornes à l’intention desquelles les Gordon limitaient concurremment de vastes enclos. Dussent ces efforts rester stériles, le Kaw-djer estima ce besoin d’agir préférable à l’apathie des autres émigrants. Ceux-ci, comme de grands enfants qu’ils étaient, jouirent du soleil tant qu’il brilla, puis, le ciel redevenu inclément, ils se terrèrent sous leurs abris et y vécurent confinés comme la première fois, pour en ressortir dès que revint une éclaircie. Un mois s’écoula ainsi, avec des alternatives de beaux jours en minorité et de mauvais beaucoup plus nombreux. On arriva au 21 juin, date du solstice d’hiver pour l’hémisphère austral. Pendant ce mois passé à la baie Scotchwell, des changements étaient déjà survenus dans la répartition des émigrants. Des brouilles et de nouvelles amitiés avaient motivé des permutations entre les habitants des diverses maisons démontables. D’autre part, des groupements particuliers commençaient à se dessiner dans la foule, de même que des îlots s’élèvent hors de la surface unie d’un fleuve. L’un de ces groupements était formé du Kaw-djer, des deux Fuégiens, d’Hartlepool et de la famille Rhodes. Autour de lui gravitait l’équipage du -Jonathan-, y compris Dick et Sand, comme un satellite autour d’un centre d’attraction. Un deuxième groupe, également composé de gens tranquilles et sérieux, comprenait les quatre travailleurs embauchés par la Compagnie de décolonisation, Smith, Wright, Lawson et Fock, et une quinzaine des ouvriers embarqués sur le -Jonathan- à leurs risques et périls. Le troisième ne comptait que cinq membres: les cinq Japonais qui vivaient dans le silence et le mystère, et dont on n’apercevait presque jamais les faces jaunes et les yeux bridés. Un quatrième reconnaissait pour chef Ferdinand Beauval. Dans le champ magnétique du tribun évoluaient une cinquantaine d’émigrants. Quinze à vingt de ceux-ci méritaient le qualificatif d’ouvriers. Le surplus provenait de la grande masse agricole. Le cinquième, assez réduit comme nombre, s’inspirait de Lewis Dorick. A ce dernier étaient plus particulièrement inféodés le matelot Kennedy, le maître-coq Sirdey, et cinq ou six individus unanimes à se réclamer de la classe ouvrière, mais dont la moitié au moins appartenaient avec évidence à la corporation des malfaiteurs de profession. Moins activement que passivement, Lazare Ceroni, John Rame et une douzaine d’alcooliques que leur avachissement transformait en pantins, se rattachaient à ce noyau de militants. Un sixième et dernier groupe absorbait tout le surplus de la foule. Cette foule se divisait assurément en un grand nombre d’autres fractions distinctes, au gré des sympathies et des antipathies individuelles, mais, dans son ensemble, elle avait ce caractère commun de n’en avoir aucun, d’être flottante, inerte, en état d’équilibre indifférent, et prête par conséquent à obéir à toutes les impulsions. Restaient les isolés, les indépendants, tels que Fritz Gross, parvenu au dernier degré de l’abrutissement, les frères Moore auxquels leur nature violente interdisait de fréquenter plus de trois jours de suite les mêmes personnes, et plus encore Patterson, qui cachait son existence, ne frayait avec ses semblables que lorsqu’il y avait quelque intérêt et vivait à l’écart, flanqué de ses deux acolytes, Blaker et Long. De tous ces partis, si le mot n’est pas trop ambitieux, celui qui profitait le mieux des circonstances présentes était incontestablement le groupe qui reconnaissait pour chef Lewis Dorick, et, de tous les membres de ce groupe, le plus heureux était non moins incontestablement Lewis Dorick lui-même. Celui-ci appliquait ses principes. Lorsque le temps le permettait, il allait volontiers de tente en tente, de maison en maison, et faisait dans chacune d’elles des séjours plus ou moins prolongés. Sous le fallacieux prétexte que la propriété individuelle est une notion immorale, que tout appartient à tous et que rien n’appartient à personne, il s’emparait des meilleures places et s’attribuait imperturbablement ce qui était à sa convenance. Un flair subtil lui faisait discerner ceux dont il y avait lieu de craindre une sérieuse résistance. Il ne se frottait pas à ceux-là. Par contre, il mettait en coupe réglée les faibles, les indécis, les timides et les sots. Ces malheureux, littéralement terrorisés par l’incroyable audace et par la parole impérieuse du communiste détrousseur, se laissaient plumer sans une plainte. Pour étouffer leurs protestations, il suffisait à Dorick d’abaisser sur eux ses yeux d’acier. Jamais l’ex-professeur n’avait été à pareille fête. Cette île Hoste, c’était pour lui le pays de Chanaan. Pour être juste, on doit reconnaître qu’il ne se refusait nullement à pratiquer ses théories en sens contraire. S’il prenait sans scrupule ce que possédaient les autres, il déclarait trouver naturel que les autres prissent ce qu’il possédait lui-même. Générosité d’autant plus admirable qu’il ne possédait absolument rien. Toutefois, du train dont allait les choses, il était aisé de prévoir qu’il n’en serait pas toujours ainsi. Ses disciples marchaient sur les traces du maître. Sans prétendre en égaler la maëstria, ils faisaient de leur mieux. Il n’en fallait pas plus, d’ailleurs, pour que les richesses collectives devinssent, en fait, au bout de l’hiver, la propriété particulière de ces farouches négateurs du droit de propriété. Le Kaw-djer n’ignorait pas ces abus de la force, et il s’étonnait de cette application singulière de doctrines libertaires voisines de celles qu’il professait lui-même avec tant de passion. Remédier à cette tyrannie? A quel titre l’aurait-il fait? De quel droit eût-il soulevé un conflit, en protégeant -proprio motu- des gens qui n’appelaient même pas au secours, contre d’autres hommes, leurs pareils après tout? Au surplus, il avait assez de préoccupations personnelles pour perdre de vue celles des autres. Plus l’hiver avançait, plus les malades devenaient nombreux. Il ne suffisait plus à la tâche. Le 18 juin, il y eut un décès, celui d’un enfant de cinq ans emporté par une broncho-pneumonie qu’aucune médication ne put enrayer. C’était le troisième cadavre que, depuis l’atterrissage, recevait le sol de l’île Hoste. L’état d’esprit de Halg donnait aussi beaucoup de souci au Kaw-djer. Celui-ci lisait comme dans un livre dans l’âme ingénue du jeune Fuégien, et il devinait le trouble croissant de son cœur. Comment cela finirait-il, lorsque cette foule s’éloignerait à jamais de la Magellanie? Halg ne voudrait-il pas suivre Graziella et n’irait-il pas mourir au loin de chagrin et de misère? Ce 18 juin précisément, Halg revint plus soucieux que d’ordinaire de sa visite quotidienne à la famille Ceroni. Le Kaw-djer n’eut pas besoin de le questionner pour en connaître les motifs. Spontanément, Halg lui confia que, la veille, après son départ, Lazare Ceroni s’était de nouveau enivré. Comme de coutume, il en était résulté une scène terrible, heureusement moins violente que la précédente. Cela donna à penser au Kaw-djer. Puisque Ceroni s’était enivré, c’est donc qu’il avait eu de l’alcool à sa disposition. Le matériel provenant du -Jonathan- n’était-il plus gardé par les hommes de l’équipage? Hartlepool, interrogé, déclara n’y rien comprendre et l’assura que la surveillance ne s’était pas relâchée. Toutefois, le fait étant indéniable, il promit de redoubler d’attention afin d’en éviter le retour. Ce fut le 24 juin, trois jours après le solstice, que survint le premier incident de quelque importance, non par lui même, mais par les conséquences indirectes qu’il devait avoir dans l’avenir. Ce jour-là, il faisait beau. Une légère brise du Sud avait déblayé le ciel, et le sol était durci par un froid sec de quatre à cinq degrés centigrades. Attirés par les pâles rayons du soleil traçant sur l’horizon un arc surbaissé, les émigrants s’étaient répandus au dehors. Dick et Sand, qu’aucune intempérie n’était capable de retenir au logis, figuraient bien entendu parmi ces amateurs de plein air. En compagnie de Marcel Norely et de deux autres enfants de leur âge, ils avaient organisé un jeu de marelle qui les passionnait au plus haut point. Tout entiers à leur amusement, ils ne remarquèrent même pas une autre bande de joueurs, des adultes ceux-ci, qui se distrayaient à proximité. Jouer n’est pas, en effet, le propre des enfants, et l’âge mûr s’y complaît volontiers. Ces adultes avaient engagé une partie de boules. Ils étaient six, dont ce Fred Moore qui avait déjà eu avec Dick un commencement d’altercation. Il arriva que le -cochonnet- des joueurs de boules vint rouler dans la marelle des enfants. Sand s’appliquait précisément à mener à bien des -quadruples- de la plus grande difficulté. Tout à son affaire, il eut le malheur de ne pas voir la petite boule et de la déplacer involontairement du pied. Il fut aussitôt saisi par l’oreille. «Eh! gamin, disait en même temps une grosse voix, tu ne pourrais pas faire un peu attention? Les doigts qui tenaient l’oreille serrant avec quelque rudesse, le sensible Sand se mit à pleurer. Les choses sans doute en fussent restées là, si Dick, entraîné par son tempérament belliqueux, n’eût jugé à propos d’intervenir. Tout à coup, Fred Moore--car tel était l’ennemi redoutable que Sand avait offensé--fut obligé de lâcher son prisonnier pour se défendre à son tour. Un allié inconnu de ce prisonnier--on emploie les armes qu’on peut!--le pinçait cruellement par derrière. Il se retourna vivement et se trouva face à face avec l’impertinent qui déjà l’avait une première fois bravé. --C’est encore toi, morveux!» s’écria-t-il, en allongeant le bras pour appréhender cet infime adversaire. Mais Sand et Dick, cela faisait deux. Si la capture de l’un était aisée, il n’en était pas de même de celle de l’autre. Dick fit un bond de côté et prit la fuite, poursuivi par Fred Moore sacrant et jurant comme un templier. La poursuite se prolongea. Chaque fois que son ennemi allait l’atteindre, Dick s’échappait par un crochet, et Moore, de plus en plus irrité, ne trouvait devant lui que le vide. Toutefois, la partie était trop inégale pour qu’elle pût s’éterniser. Entre les jambes de Dick et celles de Fred Moore, aucune comparaison n’était possible. Malgré la belle défense du fuyard, l’instant vint où il lui fallut renoncer à tout espoir. A ce moment précis, au moment où Fred Moore, lancé en pleine course, n’avait plus qu’à étendre la main pour en finir, son pied heurta un obstacle malencontreux, et, perdant l’équilibre, il tomba rudement sur le sol, au grand dommage de ses genoux et de ses mains. Dick et Sand, profitant de la diversion, s’empressèrent de se mettre hors d’atteinte. L’obstacle qui avait causé la chute de Fred Moore était un bâton, et ce bâton n’était autre chose que la béquille de Marcel Norely. Pour secourir son ami en péril, l’enfant avait employé le seul moyen qui fût en son pouvoir, en lançant sa béquille dans les jambes de l’émigrant. Maintenant, heureux du succès obtenu, il riait de bon cœur, sans se douter qu’il eût accompli un acte tout simplement héroïque. Héroïque, son intervention l’était, pourtant, au premier chef, puisque le petit infirme, en se privant d’un accessoire indispensable, et en se condamnant par cela même à l’immobilité, attirait nécessairement sur lui la correction que Fred Moore destinait à un autre. Celui-ci se redressa furieux. D’un bond, il fut sur Marcel Norely qu’il enleva comme une plume. Ainsi ramené à la saine réalité des choses, l’enfant cessa de rire et poussa incontinent des cris perçants. Mais l’autre n’en avait cure. Sa grosse main se leva, pleine d’une averse de soufflets... Elle ne retomba pas. Quelqu’un l’avait arrêtée par derrière et la retenait d’une étreinte impérieuse, tandis que, sur un ton de blâme, une voix prononçait: «Eh quoi! monsieur Moore... un enfant!... Fred Moore se retourna. Qui se permettait de lui donner des leçons? Il reconnut le Kaw-djer qui, accentuant le blâme, continuait de sa voix calme: --Et infirme encore! --De quoi vous mêlez-vous? cria Fred Moore. Lâchez-moi, ou sinon!... Le Kaw-djer ne paraissant nullement disposé à obéir à la sommation, Fred Moore, d’un violent effort, essaya de se dégager. Mais la prise était bonne et ne céda pas. Hors de lui, il repoussa Marcel Norely et leva l’autre main, prêt à frapper. Sans faire un geste, sans qu’un muscle de son visage bougeât, le Kaw-djer se contenta d’aggraver le tenaillement de ses doigts. La douleur dut être vive, car Fred Moore n’acheva pas le geste commencé. Ses genoux fléchirent. Le Kaw-djer aussitôt desserra son étreinte et lâcha la main qu’il retenait prisonnière. Cette main, Fred Moore, ivre de rage, la porta à sa ceinture et la brandit armée d’un large coutelas de paysan. Il voyait rouge, comme on dit. Dans ses yeux luisait la folie du meurtre. Fort heureusement, les autres joueurs de boule, épouvantés de la tournure que prenaient les choses, s’interposèrent et maîtrisèrent l’énergumène, que le Kaw-djer contemplait avec un étonnement mêlé de tristesse. Il était donc possible qu’un homme, sous l’influence de la colère, devînt à ce point l’esclave de ses nerfs? C’était bien un homme, cependant, cet être qui se débattait comme un insensé, en écumant et en poussant des cris qui s’étranglaient dans sa gorge! Devant un tel spectacle, le Kaw-djer ne modifierait-il pas ses théories libertaires? En arriverait-il à admettre que l’humanité a besoin d’être aidée par une salutaire contrainte dans sa lutte éternelle contre les passions bestiales qui l’entraînent? --On se retrouvera, camarade!» parvint enfin à articuler Fred Moore, que maintenaient solidement quatre robustes gaillards. Le Kaw-djer haussa les épaules et s’éloigna sans retourner la tête. Au bout de quelques pas, il avait chassé de son esprit le souvenir de cette absurde querelle. Faisait-il preuve de sagesse en attribuant si peu d’importance à l’incident? Un avenir encore lointain devait lui prouver que Fred Moore en conservait plus durable mémoire. V UN NAVIRE EN VUE. Au début de juillet, Halg eut une grosse émotion. Il se découvrit un rival. Cet émigrant du nom de Patterson, qui lui avait procuré à prix d’or les vêtements dont il était si fier, était entré en relations avec la famille Ceroni et tournait visiblement autour de Graziella. Halg fut désespéré de cette complication. Un adolescent de dix-huit ans, à demi sauvage, pouvait-il lutter contre un homme fait, pourvu de richesses qui semblaient fabuleuses au pauvre Indien? Malgré l’affection qu’elle lui témoignait, était-il admissible que Graziella hésitât? Celle-ci n’hésitait pas, en effet, mais ses préférences n’allaient pas dans le sens qu’il redoutait. L’innocente tendresse et la jeunesse de Halg triomphaient sans peine des avantages de son compétiteur. Si l’Irlandais s’entêtait à s’imposer, c’est qu’il n’était pas sensible à l’éloignement que lui témoignaient Graziella et sa mère. Elles lui répondaient à peine, quand il leur adressait la parole, et feignaient de ne pas s’apercevoir de sa présence. Patterson n’en montrait aucun trouble. Cela ne l’empêchait pas de continuer son manège avec la froide persévérance qui avait jusqu’ici assuré le succès de ses entreprises. Il ne laissait pas, d’ailleurs, d’avoir un allié dans la place, et cet allié n’était autre que Lazare Ceroni. S’il était mal reçu par les deux femmes, le père, du moins, lui faisait bon visage et paraissait approuver la recherche dont sa fille était l’objet. Patterson et lui étaient dans les meilleurs termes. Parfois même, ils s’isolaient pour de mystérieux conciliabules, comme s’ils eussent traité des affaires qui ne regardaient personne. Quelles affaires pouvaient bien être communes à cet ivrogne invétéré et à ce paysan madré, à ce panier percé et à cet avare? Ces conciliabules étaient pour Halg une cause de sérieux soucis, qu’aggravait encore la conduite de Lazare Ceroni. Le misérable continuait à s’enivrer, et les scènes recommençaient à intervalles variables, mais de plus en plus rapprochés. Halg ne manquait pas d’en informer chaque fois le Kaw-djer, et celui-ci portait le fait à la connaissance d’Hartlepool. Mais ni le Kaw-djer, ni Hartlepool ne pouvaient arriver à découvrir comment Lazare Ceroni se procurait cette quantité d’alcool, alors qu’il n’en existait pas une goutte sur l’île Hoste, en dehors des provisions sauvées du -Jonathan-. La tente abritant ces provisions était gardée jour et nuit, en effet, par les seize survivants de l’équipage, divisés en huit sections de deux hommes, qui se relevaient toutes les trois heures. Ceux-ci, y compris Kennedy et Sirdey, subissaient, du reste, docilement l’ennui de ces trois heures de garde quotidiennes. Aucun d’eux ne se permettait le moindre murmure et ils faisaient preuve de la même obéissance envers Hartlepool que lorsqu’ils naviguaient sous ses ordres. Leur esprit de discipline demeurait intact. Ils formaient un groupe numériquement faible, mais que l’union rendait fort, sans même tenir compte du précieux concours que Dick et Sand n’eussent pas manqué cependant de lui apporter, le cas échéant. Pour le moment, tout au moins, personne ne songeait à mettre à contribution la bonne volonté des deux enfants. Dispensés de garde à cause de leur âge, ils jouissaient d’une liberté complète qu’ils employaient à s’amuser à cœur perdu. Le temps passé sur l’île Hoste ferait certainement époque dans leur existence et resterait gravé dans leur esprit comme une période de plaisirs incessants. Ils modifiaient leurs jeux selon les circonstances. La neige tombait-elle en épais flocons? Ils y creusaient des cachettes où se livraient de prodigieuses parties. La température s’abaissait-elle au-dessous du point de congélation? C’était le moment des glissades, ou bien, à cheval sur une planche en guise de traîneau, ils s’élançaient le long des pentes et goûtaient l’ivresse des chutes vertigineuses. Le soleil brillait-il au contraire? Accompagnés d’innombrables galopins de leur espèce, ils se répandaient alors dans les environs du campement et inventaient mille jeux dont l’agrément se mesurait à la violence. Au cours d’une de leurs randonnées au bord de la mer, ils découvrirent, un jour qu’ils n’étaient accompagnés par hasard que de trois ou quatre enfants, une grotte naturelle creusée dans les flancs de la falaise, au revers du cap limitant à l’Est la baie Scotchwell. Cette grotte, dont l’ouverture, orientée au Sud, regardait par conséquent le rivage sur lequel s’était perdu le -Jonathan-, n’eût pas retenu longtemps leur attention sans une particularité qui la rendait infiniment plus intéressante. Au fond s’ouvrait une fissure aboutissant, après deux ou trois mètres, à une seconde caverne entièrement souterraine, où naissait une galerie sinueuse, qui s’élevait, au travers du massif, jusqu’à une grotte supérieure, ouverte, celle-ci, sur le versant nord de la falaise. De là, on apercevait le campement, où l’on pouvait descendre en se laissant glisser sur la pente rocailleuse. Cette découverte remplit d’aise les petits explorateurs. Ils se gardèrent bien de la publier. Ce chapelet de grottes, c’était un domaine qui leur appartenait et dont ils étaient friands de conserver l’exclusive propriété. Ils y allèrent, au contraire, en grand mystère, afin d’y organiser des amusements supérieurs. Ils y furent successivement des sauvages, des Robinsons, des voleurs, avec la même passion. De quels cris retentirent ces voûtes souterraines! De quelles effrénées galopades résonna la galerie qui réunissait les deux étages du système! La traversée de cette galerie n’était pas sans danger, cependant. En un point de son parcours, elle paraissait prête à s’effondrer. Là, son toit, élevé d’un mètre tout au plus, n’était soutenu que par un bloc unique, dont la base mordait à peine sur un autre roc incliné, et que le plus petit effort eût fait glisser. De là, nécessité de s’avancer sur les genoux et de s’insinuer avec la plus extrême prudence dans l’espace étroit restant libre entre le bloc instable et la paroi de la galerie. Mais ce danger, pour terrifiant qu’il fût en réalité, n’effrayait pas les enfants, et son seul effet était de donner plus de piquant à leurs jeux. Ainsi Dick et Sand occupaient joyeusement leur temps. Ils ne se souciaient de rien, pas même de leur ennemi, Fred Moore, qu’ils rencontraient parfois de loin et devant lequel ils prenaient alors la fuite sans vergogne. L’émigrant n’essayait pas, d’ailleurs, de les poursuivre. Sa colère était tombée, et ce n’est pas contre les deux enfants que subsistait sa rancune. [Illustration: De là, on apercevait le campement... (Page 116.)] Au surplus, que Fred Moore fût irrité ou non, ceux-ci ne songeaient pas à se le demander. Rien n’existait pour eux que leurs jeux, grâce auxquels les jours passaient avec une rapidité qu’ils estimaient déplorable. Si, par un référendum, on eût consulté les émigrants, Dick et Sand eussent probablement été les seuls de cet avis. Autant le temps leur semblait court, autant il semblait long aux autres, confinés le plus souvent dans leurs inconfortables demeures. Bien entendu, il convient de faire exception pour Lewis Dorick et son cortège de chapardeurs. Pour ceux-ci, l’hivernage s’écoulait agréablement. Ces malins avaient résolu la question sociale. Ils vivaient comme en pays conquis, ne se privant de rien, thésaurisant même, en vue de mauvais jours possibles. C’était merveille que leurs victimes fissent preuve d’une telle longanimité. Il en était ainsi cependant. Les exploités représentaient assurément le nombre, mais ils l’ignoraient, et il ne leur venait même pas à la pensée de grouper leurs forces éparses. La bande de Dorick formait au contraire un faisceau compact et s’imposait par la peur à chaque émigrant individuellement. En fait, personne n’osait résister aux exactions de ces tyrans. Par des moyens moins répréhensibles, une cinquantaine d’autres naufragés avaient également réussi à lutter contre la dépression qui résultait de cette vie stagnante. Sous la direction de Karroly, ils occupaient leurs loisirs à pourchasser les loups marins. C’est un difficile métier que celui de louvetier. Après avoir attendu patiemment que les amphibies, dont la méfiance est très grande, s’aventurent sur le rivage, il faut faire en sorte de les cerner sans leur laisser le temps de prendre la fuite. L’opération ne va pas sans risques, ces animaux choisissant toujours les points les plus escarpés pour s’y livrer à leurs ébats. Bien guidés par Karroly, les chasseurs obtinrent un brillant succès. Ils firent un butin considérable de loups marins, dont la graisse pouvait être utilisée pour l’éclairage et le chauffage, et dont les peaux assureraient un bénéfice important, au jour du rapatriement. Abstraction faite de ces énergiques, les émigrants, très déprimés, préféraient se terrer frileusement dans leurs demeures. La température n’était pas excessive pourtant. Pendant la période la plus froide, qui s’étendit du 15 juillet au 15 août, le minimum thermométrique fut de douze degrés, et la moyenne de cinq degrés au-dessous de zéro. Les affirmations du Kaw-djer étaient donc justifiées, et la vie dans cette région n’aurait rien eu de particulièrement cruel, n’eût été la fréquence du mauvais temps et la pénétrante humidité qui en était la conséquence. Cette humidité perpétuelle avait de déplorables résultats au point de vue hygiénique. Les maladies se multipliaient. Le Kaw-djer arrivait généralement à les enrayer, mais il n’en était pas ainsi quand elles se développaient dans des organismes affaiblis, et par suite incapables de réagir. Au cours de l’hiver, il se produisit pour cette raison huit décès, dont Lewis Dorick dut être désolé, car ils frappèrent en majorité dans la partie de la population qui se laissait le plus bénévolement mettre à contribution. Un de ces décès désespéra Dick et Sand. Ce fut celui de Marcel Norely. Le petit infirme ne put résister à ce rude climat. Sans souffrance, sans agonie, il s’éteignit un soir en souriant. Les survivants ne semblaient pas fort émus de ces disparitions. Outre qu’elles étaient en quelque sorte noyées dans la foule, on se flatte volontiers d’échapper personnellement aux malheurs du voisin. L’annonce d’une mort nouvelle n’interrompait qu’un instant leur léthargie. A vrai dire, ils paraissaient ne plus avoir de vitalité, hormis pour s’égosiller dans des disputes aussi violentes d’expression que futiles dans leur principe. La fréquente répétition de ces querelles inspirait au Kaw-djer d’amères réflexions. Il était trop intelligent pour ne pas voir les choses sous leur vrai jour, trop sincère pour échapper aux conséquences logiques de ses observations. Dans cette réunion fortuite d’hommes venus de tous les points du monde, la maîtresse passion était décidément la haine. Non pas la haine blâmable encore, du moins logique, qui gonfle le cœur de celui qui souffrit un grave et injuste dommage, mais une haine réciproque et latente, essentielle pour ainsi dire, qui, dans une catastrophe si exceptionnelle, et tout réduits qu’ils fussent aux dernières limites du malheur, et toutes pareilles que fussent leurs destinées sans joie, les jetait pour des riens les uns contre les autres, comme si la nature mêlait aux germes de vie un obscur, un impérieux instinct de détruire ce qu’elle crée. La veulerie de ses compagnons frappait aussi le Kaw-djer. A peine si quelques-uns, tels que les quatre familles dissidentes et les chasseurs de loups marins, avaient eu le courage de réagir. Les autres se laissaient aller au jour le jour. Ils avaient pitance et logis. Ils n’en demandaient pas davantage. Aucun besoin de lutter contre la matière pour la soumettre à leur volonté, aucun désir d’améliorer leur sort au prix d’un effort, aucune prévision d’avenir. Esclaves dociles, disposés à exécuter ce qu’on leur commanderait, ils ne faisaient rien de leur initiative propre, et s’en remettaient à autrui du soin de décider pour eux. Le Kaw-djer ne pouvait méconnaître enfin cette lâcheté générale, qui permettait à un petit nombre de dominer une majorité immense, qui créait quelques rares exploiteurs aux dépens d’un troupeau d’exploités. L’homme est-il donc ainsi? Ces lois imparfaites qui le contraignent à penser et à tirer parti de son intelligence contre la force brute des choses, qui tendent à limiter le despotisme des uns et l’esclavage des autres, qui tiennent en bride les instincts haineux, ces lois sont-elles donc nécessaires, et est-elle nécessaire l’autorité qui les applique? Le Kaw-djer n’en était pas encore à répondre par l’affirmative à une pareille question, mais qu’il pût seulement se la poser, cela suffisait à indiquer quelle transformation s’opérait dans sa pensée. Il était obligé de s’avouer que l’homme se montrait fort différent, dans la réalité, de la créature idéale qu’il s’était complu à imaginer de toutes pièces. Il n’y avait rien d’absurde -a priori-, par conséquent, à admettre qu’il fût bon de le protéger contre lui-même, contre sa faiblesse, son avidité et ses vices, ni à professer, chacun réclamant cette protection dans son intérêt propre, que les lois ne fussent en somme que l’expression transactionnelle des aspirations individuelles, comme serait en mécanique la résultante de forces divergentes. Pris dans l’inextricable réseau de prescriptions qui ligottent les citoyens du Vieux Monde, lorsque, avant de s’exiler en Magellanie, il avait vécu parmi eux, le Kaw-djer n’avait ressenti que la gêne imposée par l’amas formidable des lois, des ordonnances, des décrets, et leur incohérence, leur caractère trop souvent vexatoire l’avaient aveuglé sur la nécessité supérieure de leur principe. Mais, à présent, mêlé à ce peuple placé par le sort dans des conditions voisines de l’état primitif, il assistait, comme un chimiste penché sur son fourneau, à quelques-unes des incessantes réactions qui s’opèrent dans le creuset de la vie. A la lumière d’une telle expérience, cette nécessité commençait à lui apparaître, et les bases de sa vie morale en étaient ébranlées. Toutefois, le vieil homme se débattait en lui. S’il ne pouvait empêcher sa raison d’évoluer, son tempérament libertaire protestait. A tout instant, le problème se posait à son esprit, et c’était alors la bataille des arguments, ceux-là étayant sa doctrine, ceux-ci la sapant sans relâche. Lutte incessante, lutte cruelle, dont il était déchiré et meurtri. Plus encore peut-être que l’imperfection des hommes, leur impuissance à rompre avec leur routine habituelle était, pour le Kaw-djer, un sujet d’étonnement. Sur cette côte déserte, à ces confins du monde, les naufragés n’avaient rien abandonné de leurs idées antérieures. Les principes, voire les conventions et les préjugés qui régissaient leur vie d’autrefois, gardaient sur eux le même empire. La notion de propriété, notamment, restait un article de foi. Pas un qui ne dit comme la chose la plus naturelle du monde: «Ceci est à moi», et nul n’avait conscience du comique intense--comique tellement éblouissant pour les yeux d’un philosophe libertaire!--de cette prétention d’un être si fragile et si périssable à monopoliser pour lui, pour lui tout seul, une fraction quelconque de l’univers. Quelque absurde que l’estimât le Kaw-djer, cette prétention était cependant ancrée dans leurs cerveaux, et ils n’en démordaient pas. Personne ne consentait à se séparer au profit d’autrui du plus misérable des objets en sa possession, qu’en échange d’une contre-valeur, objet d’une autre nature ou service rendu. Dans tous les cas, il s’agissait d’une vente. Donner, le mot semblait rayé de leur vocabulaire et la chose de leur esprit. Le Kaw-djer songeait que ses amis les Fuégiens, dont les hordes errantes sillonnent les terres magellaniques, eussent été bien surpris de pareilles théories, eux qui n’ont jamais rien possédé que leur personne. Lors de ces échanges, ou, pour employer le mot juste, de ces ventes qui se renouvelaient constamment, il arrivait que le cédant n’eût besoin d’aucun service, ni d’aucun des objets possédés par l’autre partie. Dans ce cas, l’or servait à conclure la transaction. Le Kaw-djer admirait grandement cette pérennité de la valeur de l’or. Ce métal est, cependant, un bien imaginaire, il ne se mange pas, il ne peut servir à protéger contre le froid ni contre la pluie, et pourtant il est convoité à l’égal des biens réels qui possèdent ces avantages. Quel étrange et merveilleux phénomène que l’humanité entière s’incline, d’un consentement unanime, devant une matière essentiellement inutile et dont la convention générale fait tout le prix! Les hommes, en cela, ne sont-ils pas semblables à des enfants, qui, par manière de jeu, vendent sérieusement de petits cailloux que leur imagination transforme en objets précieux? Pour que le jeu finît, il suffirait que l’un d’eux découvrît et proclamât que ces objets précieux ne sont en vérité que des cailloux. Certes, le Kaw-djer ne niait pas, le principe de la propriété étant admis, la commodité qui résultait de l’emploi d’une valeur arbitraire représentative de toutes les autres. Mais cette commodité n’allait pas, à ses yeux, sans un inconvénient beaucoup plus grave que l’avantage n’était précieux. C’est l’or qui, dans le régime de la propriété individuelle, permet la création et l’accroissement perpétuel des fortunes. Sans lui, les hommes, tous dans un état médiocre il est vrai, seraient du moins à peu près pareils. C’est grâce à lui qu’une seule et même main peut contenir en puissance tant de pouvoir et tant de plaisirs, tandis que d’innombrables êtres, pour en recevoir quelques parcelles, consentent à subir ce pouvoir et à procurer ces plaisirs auxquels ils n’auront point de part. Le Kaw-djer se trompait assurément. L’or n’est qu’un moyen de satisfaire le besoin d’acquérir inhérent à la nature de l’homme. A défaut de ce moyen, il en eût imaginé un autre, qui eût présenté une même proportion d’inconvénients et d’avantages, et, dans tous les cas, il eût été ce qu’il est, un être illogique et divers, où se rencontrent à doses égales le meilleur et le pire. Tels étaient, entre cent autres, les arguments pour et contre qui se heurtaient dans le cerveau du Kaw-djer, comme des soldats sur un champ de bataille. Le temps était passé où le droit à une liberté intégrale avait à ses yeux la force d’un dogme. Maintenant, ses maximes libertaires avaient perdu leur apparence de certitude irréfragable. Il en arrivait à discuter avec lui-même la nécessité de l’autorité et d’une hiérarchie sociale. Les faits devaient se charger de lui fournir de nouvelles raisons en faveur de l’affirmative, en lui prouvant qu’il existe, parmi les hommes, comme parmi les animaux, de véritables bêtes fauves, dont il est nécessaire de juguler les dangereux instincts. Capables de tout pour satisfaire la passion qui les domine, de tels êtres sèmeraient, en effet, la désolation et la mort autour d’eux, sans la loi qui leur crie: halte-là! Un drame de ce genre, drame poignant à coup sûr, puisque la faim, ce besoin primordial de tout organisme vivant, en était le ressort, se jouait précisément alors dans la maison occupée par Patterson en compagnie de Long et de Blaker, ce pauvre diable que la nature ironique avait doué de l’insatiable appétit catalogué en pathologie sous le nom de boulimie. Ainsi que tout le monde, Blaker, au moment de la distribution, avait reçu sa part de vivres, mais, en raison de sa voracité maladive, cette part, prévue pour quatre mois, avait été épuisée en moins de deux. Depuis, comme par le passé, plus encore même que par le passé, il connaissait les tortures de la faim. Sans doute, s’il eût été d’un naturel moins timide, il aurait aisément trouvé un remède à ses souffrances. Il aurait suffi d’un mot à Hartlepool ou au Kaw-djer pour qu’un supplément de nourriture lui fût distribué. Mais Blaker, peu avantagé au point de vue intellectuel, était bien loin de songer à une démarche si audacieuse. Placé, dès sa naissance, tout au bas de l’échelle sociale, son malheur avait depuis longtemps cessé de l’étonner, et il ne connaissait plus que cette passivité résignée qui est l’ultime ressource des misérables. Peu à peu, il avait pris l’habitude d’obéir comme un fétu impalpable à des forces irrésistibles dont il n’essayait même pas d’imaginer la nature, et c’est pourquoi il n’aurait jamais conçu le fol espoir de modifier d’une manière quelconque la distribution des vivres qu’il supposait avoir été ordonnée par une de ces forces supérieures. Plutôt que de se plaindre, il fût mort d’inanition, si Patterson n’était venu à son secours. L’Irlandais n’avait pas été sans remarquer avec quelle rapidité son compagnon consommait les aliments mis à sa disposition, et cette observation lui avait aussitôt fait entrevoir la possibilité d’une opération avantageuse. Tandis que Blaker dévorait, Patterson se rationna, au contraire. Poussant aux dernières limites ses instincts de sordide avarice, il se nourrit à peine, se priva du nécessaire, allant jusqu’à ramasser sans vergogne les restes dédaignés par les autres. Le jour vint où Blaker n’eut plus rien à manger. C’était le moment qu’attendait Patterson. Sous couleur de lui rendre service, il proposa à son compagnon de lui rétrocéder à prix débattu une partie de ses provisions. Marché accepté d’enthousiasme, et aussitôt exécuté que conclu; marché qui se répéta à l’infini, tant que l’acheteur eut de l’argent, le vendeur prétextant de la rareté croissante des vivres pour augmenter graduellement ses prix. Par exemple, les poches de Blaker vidées, Patterson changea de ton. Il ferma incontinent boutique, sans accorder la plus légère attention aux regards éperdus du malheureux qu’il condamnait ainsi à mourir de faim. Considérant son malheur comme un nouvel effet de la force des choses, celui-ci ne se plaignit pas plus qu’auparavant. Écroulé dans un coin, comprimant à deux mains son estomac torturé, il laissa passer les heures, immobile, ne trahissant ses sensations cruelles que par les tressaillements de son visage. Patterson le considérait d’un œil sec. Qu’importait que souffrît, qu’importait que mourût un homme qui ne possédait plus rien? La douleur eut enfin raison de la résignation du patient. Après quarante-huit heures de supplice, il sortit en chancelant, erra dans le campement, disparut... Un soir, le Kaw-djer, en regagnant son ajoupa, heurta du pied un corps étendu. Il se pencha et secoua le dormeur qui ne répondit que par un gémissement. Le dormeur était un malade. Après l’avoir ranimé avec quelques gouttes d’un cordial, le Kaw-djer l’interrogea: «Qu’avez-vous? demanda-t-il. --J’ai faim, répondit Blaker d’une voix faible. Le Kaw-djer fut abasourdi. --Faim!... répéta-t-il. N’avez-vous pas reçu votre part de vivres comme tout le monde?» Blaker, alors, en phrases hachées, lui raconta brièvement sa triste histoire. Il lui dit sa maladie et le besoin morbide de manger qui en était la conséquence, comment, ses provisions épuisées, il avait vécu en achetant celles de Patterson, comment et pourquoi enfin celui-ci l’avait laissé, depuis trois jours, agoniser. Le Kaw-djer écoutait avec stupéfaction cet incroyable récit. Il s’était donc trouvé un homme pour avoir le courage de se livrer à cet affreux négoce, un homme qui, en dépit de tous les drames et de tous les cataclysmes, avait conservé intacte une si effroyable avidité! Marchand voleur qui avait menti afin de pouvoir céder contre espèces ce que d’autres que lui eussent donné, marchand éhonté qui avait impitoyablement vendu la vie à son semblable! Le Kaw-djer garda ses réflexions pour lui. Quelle que fût l’infamie du coupable, mieux valait la laisser impunie, plutôt que de créer, en la dévoilant, une cause supplémentaire de discorde. Il se contenta de faire délivrer de nouvelles provisions à Blaker, en l’assurant qu’on lui en donnerait à l’avenir autant qu’il serait nécessaire. Mais le nom de Patterson resta gravé dans sa mémoire, et l’individu qui le portait demeura pour lui le prototype de ce que l’âme humaine peut contenir de plus abject. Aussi ne fut-il pas surpris quand, trois jours plus tard, Halg prononça ce même nom à propos d’une autre histoire presque aussi répugnante que la première. Le jeune homme revenait de sa visite quotidienne à Graziella. Dès qu’il aperçut le Kaw-djer, il courut à sa rencontre. «Je sais, lui dit-il d’une haleine, qui fournit l’alcool à Ceroni. --Enfin!... dit le Kaw-djer avec satisfaction. Qui est-ce? --Patterson. --Patterson!... --Lui-même, affirma Halg. Tout à l’heure, je l’ai vu lui remettre du rhum. Je m’explique maintenant pourquoi ils sont si bons amis, tous les deux. --Tu es sûr de ne pas te tromper? insista le Kaw-djer. --Absolument. Le plus curieux, c’est que Patterson ne donne pas sa marchandise. Il la vend, et même assez cher. J’ai entendu leur discussion. Ceroni se plaignait. Il disait que toutes ses économies étaient passées dans la poche de Patterson et qu’il n’avait plus rien. L’autre ne répondait pas, mais il paraissait peu disposé à continuer, du moment que c’était gratuitement. Halg s’arrêta un instant, puis s’écria avec colère: --Si Ceroni n’a plus d’argent, il est capable de tout. Que vont devenir sa femme et sa fille? --On avisera, répondit le Kaw-djer. Et, après une pause: --Puisque nous avons entamé ce sujet, dit-il d’un ton d’affectueux reproche, épuisons-le. Si je n’ai jamais voulu t’en parler, je n’ignore pas quels sont tes rêves. Où te mèneront-ils, mon garçon? Halg, les yeux baissés, garda le silence. Le Kaw-djer reprit: --Dans peu de temps, dans un mois peut-être, tous ces gens-là vont disparaître de notre vie. Graziella comme les autres. --Pourquoi ne resterait-elle pas avec nous? objecta le jeune Fuégien en relevant la tête. --Et sa mère? --Sa mère aussi, bien entendu. --Crois-tu qu’elle consentirait à quitter son mari? objecta le Kaw-djer. Halg eut un geste violent. --Il faudra quelle y consente! affirma-t-il d’une voix sourde. Le Kaw-djer hocha la tête d’un air de doute. --Graziella m’aidera à la persuader. Pour elle, son parti est pris. Elle est décidée à rester ici, si vous le permettez. Non seulement elle est lasse de la vie que lui fait son père, mais il y a aussi des émigrants dont elle a peur. --Peur?... répéta le Kaw-djer surpris. --Oui. Patterson d’abord. Voilà un mois qu’il tourne autour d’elle, et, s’il a vendu du rhum à Ceroni, c’est pour mettre celui-ci dans son jeu. Depuis quelques jours, il y en a un autre, un nommé Sirk, un de la bande à Dorick. C’est le plus à craindre de tous. --Qu’a-t-il fait? --Graziella ne peut sortir sans le rencontrer. Il l’a abordée et lui a parlé grossièrement. Elle l’a remis à sa place, et Sirk l’a menacée. C’est un homme dangereux. Graziella en a peur. Heureusement, je suis là! Le Kaw-djer sourit de cette explosion de juvénile vanité. Du geste, il apaisa son pupille. --Calme-toi, Halg, calme-toi. Attendons le jour du départ et nous verrons alors comment les choses tourneront. D’ici là je te recommande le sang-froid. La colère est, non seulement inutile, mais nuisible. Souviens-toi que la violence n’a jamais produit rien de bon et qu’il n’est pas de cas, sauf quand on est forcé de se défendre, où l’on soit excusable d’y recourir.» Les soucis du Kaw-djer furent accrus par cette conversation. Outre l’ennui de voir Halg engagé dans cette fâcheuse aventure, il comprenait que l’intervention de rivaux allait encore compliquer les choses, en excitant la jalousie du premier en date et en provoquant peut-être des scènes regrettables. En ce qui concernait la question de l’alcool, la découverte de Halg n’avait fait que déplacer la difficulté sans la résoudre. On avait découvert le fournisseur de Ceroni. Mais où ce fournisseur se procurait-il l’alcool qu’il vendait? Patterson, dont il connaissait l’abominable nature, possédait-il un stock en réserve quelque part? C’était peu croyable. En admettant qu’il eût réussi, malgré la sévérité des règlements et la surveillance du capitaine Leccar, à embarquer une pacotille prohibée au départ, où l’eût-il cachée depuis le naufrage? Non, il puisait nécessairement dans la cargaison du -Jonathan-. Mais par quel moyen, puisqu’elle était gardée nuit et jour? Que le voleur fût Ceroni ou Patterson, la difficulté restait la même. Les jours suivants n’amenèrent pas la solution du problème. Tout ce qu’il fut possible de constater, c’est que Lazare Ceroni continuait à s’enivrer comme par le passé. Le temps s’écoula. On arriva au 15 septembre. Les réparations de la -Wel-Kiej- furent terminées à cette date. La chaloupe était remise en bon état au moment où la mer allait redevenir praticable. La longueur croissante des jours annonçait l’équinoxe du printemps. Dans une semaine, on en aurait fini avec l’hiver. Toutefois, avant de céder la place, la mauvaise saison eut un retour offensif. Pendant huit jours, un ouragan plus violent que ceux qui l’avaient précédé hurla sur l’île Hoste, obligeant les émigrants à se terrer une dernière fois. Puis le beau temps revint, et aussitôt la nature endormie commença à se réveiller. Au début d’octobre, le campement reçut la visite de quelques Fuégiens. Ces indigènes se montrèrent très surpris de trouver l’île Hoste habitée par une si nombreuse population. Le naufrage du -Jonathan-, survenu au début de la période hivernale, était, en effet, resté inconnu des Indiens de l’archipel. Nul doute que la nouvelle ne s’en répandît désormais rapidement. Les émigrants n’eurent qu’à se louer de leurs rapports avec ces quelques familles de Pêcherais. Par contre, il n’est pas certain que ceux-ci en eussent pu dire autant. Il y eut, en très petit nombre il est vrai, des -civilisés-, tels que les frères Moore, par exemple, qui crurent devoir affirmer la supériorité qu’ils s’attribuaient en se montrant brutaux et grossiers envers ces -sauvages- inoffensifs. L’un d’eux alla même plus loin et poussa la cupidité au point d’être tenté par les misérables richesses de cette horde vagabonde. Le Kaw-djer, attiré par des cris d’appel, dut un jour venir au secours d’une jeune Fuégienne que malmenait ce même Sirk dont Halg avait prononce le nom. Le lâche individu cherchait à s’emparer des anneaux de cuivre dont la jeune fille ornait ses poignets, et qu’il s’imaginait être en or. Rudement châtié, il se retira l’injure à la bouche. C’était, tous comptes faits, le deuxième émigrant qui se déclarait ouvertement l’ennemi du Kaw-djer. Celui-ci avait vu arriver avec grand plaisir ses amis Fuégiens. Il retrouvait en eux sa clientèle et, à leur empressement, à leurs témoignages de reconnaissance, on voyait quelle affection, on pourrait dire quelle adoration les mettait à ses pieds. Un jour,--on était alors le 15 octobre--Harry Rhodes ne put lui cacher combien le touchait la conduite de ces pauvres gens. «Je comprends, lui dit-il, que vous soyez attaché à ce pays où vous faites œuvre si humaine, et que vous ayez hâte de retourner au milieu de ces tribus. Vous êtes un dieu pour elles... --Un dieu?... interrompit le Kaw-djer. Pourquoi un dieu? Il suffit d’être un homme pour faire le bien! Harry Rhodes, sans insister, se borna à répondre: --Soit, puisque ce mot vous révolte. Je dirai donc, pour exprimer autrement ma pensée, qu’il n’eût tenu qu’à vous de devenir roi de la Magellanie, au temps où elle était indépendante. --Les hommes, ne fussent-ils que des sauvages, répliqua le Kaw-djer, n’ont aucun besoin d’un maître... D’ailleurs, un maître, les Fuégiens en ont un maintenant... Le Kaw-djer avait prononcé ces derniers mots presque à voix basse. Il semblait plus préoccupé que d’habitude. Les quelques paroles échangées lui rappelaient quelle serait l’incertitude de sa destinée, le jour prochain où il devrait se séparer de cette honnête famille qui avait réveillé en lui les instincts de sociabilité si naturels à l’homme. Ce serait pour lui un chagrin profond de quitter cette femme si dévouée dont il avait pu apprécier la charitable bonté, son mari, d’un caractère si sincère et si droit, devenu pour lui un ami, ces deux enfants, Edward et Clary, auxquels il s’était attaché. Ce chagrin, la famille Rhodes l’éprouverait au même degré. Leur désir à tous eût été que le Kaw-djer consentit à les suivre dans la colonie africaine, où il serait apprécié, aimé, honoré comme à l’île Hoste. Mais Harry Rhodes n’espérait pas l’y décider. Il comprenait que ce n’était pas sans motifs graves qu’un tel homme avait rompu avec l’humanité, et le mot de cette étrange et mystérieuse existence lui échappait encore. --Voici l’hiver achevé, dit Mme Rhodes abordant un autre sujet, et vraiment il n’aura pas été trop rigoureux... --Et nous constatons, ajouta Harry Rhodes en s’adressant au Kaw-djer, que le climat de cette région est bien tel que nous l’avait affirmé notre ami. Aussi plusieurs d’entre nous auront-ils quelque regret de quitter l’île Hoste. --Alors ne la quittons pas, s’écria le jeune Edward, et fondons une colonie en terre magellanique! --Bon! répondit en souriant Harry Rhodes, et notre concession du fleuve Orange?... Et nos engagements avec la Société de colonisation?... Et le contrat avec le Gouvernement portugais?... --En effet! approuva le Kaw-djer d’un ton quelque peu ironique, il y a le Gouvernement portugais... Ici, d’ailleurs, ce serait le Gouvernement chilien. L’un vaut l’autre. --Neuf mois plus tôt... commença Harry Rhodes. - 1 , - , - 2 . 3 . , 4 , , 5 , , , . 6 7 , , . 8 ; , 9 , - 10 . 11 12 . , 13 - - , 14 15 . - , 16 , 17 18 . , , 19 . 20 , . 21 , , , 22 . . 23 - , 24 , , 25 . 26 27 , 28 , , 29 - - . - - , 30 . , 31 , 32 . - , 33 . 34 - , , 35 ? , , 36 , . , 37 , 38 . , , , 39 . 40 , 41 42 . , 43 . 44 45 , , , 46 , 47 . 48 , , 49 - . 50 51 52 , . 53 , 54 , , . 55 , , 56 , , , 57 , , 58 . 59 , , 60 , 61 , . 62 , 63 , . 64 65 , 66 , 67 , , 68 . , 69 , 70 . , 71 , 72 73 . 74 75 . 76 , . , 77 , ; 78 . 79 80 , 81 . 82 - . - 83 . , 84 85 . , 86 . 87 , , 88 , , , 89 , 90 . 91 92 , - 93 . 94 95 - , , 96 , , , 97 , 98 . , 99 100 . , 101 . 102 103 , 104 . 105 106 . , 107 , 108 . 109 110 - , , 111 . 112 - - , , 113 . 114 115 , , 116 117 , , , , 118 - - . 119 120 : 121 , 122 . 123 124 . 125 . 126 - . 127 . 128 129 , , . 130 , 131 - , 132 , 133 . 134 , , 135 , 136 . 137 138 . 139 140 , 141 , , , 142 , , , 143 , . 144 145 , , , 146 , 147 148 , , 149 , 150 , , 151 . 152 153 , , 154 155 , , 156 , 157 - . 158 159 - . , 160 , , 161 . 162 163 , 164 , 165 . 166 167 . - . , 168 , , . 169 , 170 , 171 . , 172 . - 173 . , . 174 175 , 176 . 177 , 178 - . 179 . , 180 , 181 . 182 183 . 184 , . 185 , , , 186 , , 187 . 188 189 - , 190 191 - . 192 ? - ? - 193 , - - 194 , , ? 195 196 , 197 . , 198 . . , 199 , 200 - . 201 , , 202 . 203 204 - . 205 - 206 , . 207 - , 208 ? - - 209 ? 210 211 , 212 . - 213 . , 214 , , , 215 . , 216 , . 217 218 - . , 219 . 220 - - - ? 221 222 , , 223 . , 224 , 225 . 226 227 , , 228 , , 229 . - , 230 . , 231 . 232 233 , . 234 235 , , 236 . 237 , 238 . 239 , 240 , - , . 241 , , , 242 . . 243 , 244 . 245 246 - - 247 . 248 - - . , 249 250 . . 251 252 « ! , , 253 ? 254 255 , 256 . 257 258 , , 259 , . 260 261 , - - 262 - - 263 . - - 264 ! - - . 265 266 . 267 268 - - , ! » - - , 269 . 270 271 , . 272 , . 273 , 274 . 275 276 . 277 , , , 278 , . , 279 . 280 , . 281 , 282 . 283 284 , , , 285 , 286 , , , 287 , . , 288 , . 289 290 , 291 . 292 , 293 , . 294 , , , 295 . , 296 , , , 297 , , 298 , 299 . 300 301 - . , 302 . , 303 . 304 . , 305 . . . 306 307 . 308 , , , 309 : 310 311 « ! . . . ! . . . 312 313 . ? 314 - , , 315 : 316 317 - - ! 318 319 - - - ? . - , ! . . . 320 321 - , 322 , , . 323 . , 324 , . , 325 , - 326 . , 327 . . 328 329 - 330 . , , , 331 . 332 , . . 333 334 , , 335 , 336 , - 337 . 338 339 , , 340 ? , 341 , , 342 ! 343 , - - ? 344 - 345 346 ? 347 348 - - , ! » , 349 . 350 351 - . 352 , 353 . - 354 ? 355 . 356 357 358 359 360 361 362 . 363 364 365 , . 366 . , 367 , 368 . 369 370 . - 371 , , - , 372 ? 373 , - 374 ? 375 376 - , , 377 . 378 . 379 , 380 . 381 , , 382 . 383 384 . 385 386 . , , 387 , 388 . , , , 389 390 . . 391 , , 392 . 393 394 , ? 395 396 , 397 . 398 , 399 , . 400 - , - 401 . - , 402 403 , 404 , - - . 405 406 , , 407 , 408 , . - , 409 , , , 410 . 411 412 . 413 . 414 , , 415 416 , . 417 418 , , 419 . 420 , 421 . 422 423 . 424 . - 425 ? 426 . - - 427 ? , , 428 , 429 . - 430 ? , 431 432 . 433 434 , , 435 436 , , 437 . , 438 , , 439 - - , 440 441 . , 442 , , 443 , , , 444 , , - , 445 . , , 446 . 447 448 . 449 . , 450 451 . , , 452 , . 453 , , , 454 . 455 456 ! 457 ! 458 459 , . 460 , . , 461 , , 462 , , 463 . , 464 465 466 . , , 467 , 468 . 469 470 . 471 , , , 472 473 . , , 474 . , 475 . 476 477 [ : , . . . 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