--Les quatorze autres vous obéiront?
--Assurément.
--Et vous?
--Moi?...
--Y a-t-il quelqu’un ici dont vous soyez disposé à reconnaître
l’autorité?
--Mais... vous, Monsieur... naturellement, répondit Hartlepool, comme
si la chose était évidente.
--Pourquoi?
--Dame! Monsieur... fit Hartlepool embarrassé. Enfin, il faut bien, ici
comme ailleurs, que les gens aient un chef. Cela va de soi, que diable!
--Et pourquoi serais-je le chef?
--Il n’y en a pas d’autre, dit Hartlepool, en ponctuant de ses bras
ouverts son irréfutable argument.
La réponse était péremptoire, en effet. Il n’y avait rien à répliquer.
Après un nouvel instant de silence, le Kaw-djer prononça d’une voix
ferme:
--A partir de ce soir, vous ferez garder le matériel débarqué du
-Jonathan-. Vos hommes se relayeront deux par deux et ne laisseront
approcher personne. Ils surveilleront l’alcool avec une attention
particulière.
--Bien, Monsieur, répondit simplement Hartlepool. Ce sera fait dans
cinq minutes.
--Bonsoir,» dit le Kaw-djer qui s’éloigna à grand pas, mécontent de
lui-même et des autres.
III
A LA BAIE SCOTCHWELL.
La -Wel-Kiej- revint le 15 avril de Punta-Arenas. Dès qu’on l’aperçut,
les émigrants, impatients de connaître leur sort, se massèrent en rangs
serrés sur le point du rivage vers lequel elle se dirigeait.
Le groupement de cette foule s’effectua de lui-même suivant les lois
immuables qui régissent les attroupements sur toute la surface de
notre planète imparfaite, ce qui revient à dire que les plus forts
s’emparèrent des meilleures places. En arrière, furent reléguées
les femmes. De là, elles ne pouvaient rien voir, ni rien entendre,
mais elles n’en bavardaient qu’avec plus d’entrain en échangeant des
commentaires aussi assourdissants que prématurés sur les nouvelles
encore inconnues qu’apportait la chaloupe. En avant, c’était les
hommes, à une distance du bord de l’eau inversement proportionnelle
à leur vigueur et à leur brutalité. Quant aux enfants, pour qui
tout est prétexte à jeux, il s’en trouvait un peu partout. Les plus
petits pépiaient comme des moineaux, en gambadant à la périphérie du
groupe; d’autres étaient noyés dans sa masse, sans pouvoir ni avancer,
ni reculer; d’autres, ayant réussi à le traverser de part en part,
tendaient leurs frimousses curieuses entre les jambes du premier rang;
de quelques-uns, enfin, les plus dégourdis, le corps tout entier, après
la tête, était passé.
Le jeune Dick figurait, cela va sans dire, parmi ces débrouillards, et,
non seulement il avait triomphé de tous les obstacles pour son compte
personnel, mais il avait entraîné dans son sillage son inséparable Sand
et un autre enfant avec lequel les deux mousses avaient noué, depuis
huit jours, une amitié qui se perdait déjà dans la nuit des temps. Cet
enfant, Marcel Norely, du même âge que ses deux camarades, possédait le
meilleur des titres à leur affection, puisqu’il avait besoin de leur
protection. C’était un être chétif, au visage souffreteux, et, qui plus
est, un infirme, sa jambe droite, frappée de paralysie, étant demeurée
de quelques centimètres plus courte que la gauche. Cet inconvénient
n’altérait nullement, d’ailleurs, la bonne humeur du petit Marcel, ni
son ardeur aux jeux, dans lesquels il brillait tout comme un autre,
grâce à une béquille dont il se servait avec une remarquable habileté.
Pendant que les émigrants accouraient en tumulte sur la grève, Dick, et
à sa suite Sand et Marcel, s’était insinué entre les premiers arrivés,
dont son front atteignait tout au plus la taille, et avait réussi à se
placer devant eux. Ce haut fait ne put malheureusement s’accomplir sans
déranger plus ou moins les précédents occupants, et le hasard voulut
que l’un de ceux-ci fût Fred Moore, l’aîné de ces deux frères dont
Harry Rhodes avait signalé au Kaw-djer la nature violente.
Fred Moore, homme bien en chair et haut de près de six pieds, poussa
un juron sonore en se sentant ébranlé vers la base. Cela suffit pour
exciter la verve gouailleuse de Dick. Il se retourna vers Sand et
Marcel en train de forcer le passage à son exemple.
«Eh là!... dit-il, ne poussez donc pas comme ça ce gentleman, mille
diables!... A quoi cela sert-il? Nous n’avons qu’à nous placer derrière
lui et à regarder par-dessus sa tête.
La prétention, étant donné la stature réduite du minuscule orateur,
était si outrecuidante que les voisins ne purent s’empêcher de rire, ce
qui mit Fred Moore de très mauvaise humeur. Le sang afflua à son visage.
--Moucheron!... fit-il d’un ton méprisant.
--Merci du compliment, Votre Honneur, quoique vous prononciez mal
l’anglais. C’est «gentil» qu’il faut dire, railla Dick, en abusant des
consonances analogues de «gnat» (moustique) et de «natty» (gentil).
Fred Moore fit un pas en avant, mais ses plus proches voisins le
retinrent, en lui conseillant de laisser ces enfants. Dick en profita
pour s’éloigner avec ses deux amis, en suivant le bord de la mer devant
d’autres émigrants d’humeur plus conciliante.
--Tout à l’heure, menaça Fred Moore obligé à l’immobilité, je te
tirerai les oreilles, mon garçon.
Dick, bien à l’abri maintenant, toisa de bas en haut son adversaire.
--Pour ça, il faudrait une échelle, camarade!» dit-il d’un air superbe
qui déchaîna de nouveaux rires.
Fred Moore haussa les épaules, et Dick, satisfait d’avoir eu le dernier
mot, cessa de s’occuper de lui, pour reporter toute son attention sur
la chaloupe, dont l’étrave faisait crier au même instant le gravier du
rivage.
Dès qu’elle fut arrêtée, Karroly sauta dans l’eau et vint fixer
solidement son ancre sur la terre ferme. Il aida ensuite son passager à
débarquer, puis s’éloigna avec Halg et le Kaw-djer, tout heureux de les
revoir après cette longue absence.
S’il est vrai que, chez les Fuégiens, les sentiments affectifs soient,
en général, assez peu développés, il ne l’est pas moins que le pilote
faisait exception à la règle. Les regards dont il couvrait son fils et
le Kaw-djer en eussent au besoin témoigné. Pour ce dernier, il était
bien le bon chien fidèle et dévoué dont son aspect évoquait l’idée.
Son aveugle dévouement ne pouvait être égalé que par celui, aussi vif,
mais plus conscient de Halg. Si Karroly était le père du jeune homme au
sens naturel du mot, le Kaw-djer était son père spirituel. A l’un il
devait la vie, à l’autre son intelligence, que les leçons du mystérieux
solitaire avaient façonnée et qu’elles avaient meublée de sentiments et
d’idées inconnues des indigènes déshérités de l’archipel.
Cette affection qu’il portait au Kaw-djer, celui-ci la lui rendait
largement. Halg était le seul être capable d’émouvoir encore cet homme
désenchanté, qui ne connaissait plus d’autre amour, hors celui qu’il
éprouvait pour un enfant, qu’un altruisme collectif et impersonnel,
d’une grandeur admirable assurément, mais dont l’ampleur même semble
plus adéquate au cœur infini d’un Dieu qu’à l’âme médiocre des
créatures. Est-ce pour cela, est-ce parce qu’ils ont l’obscure notion
de cette disproportion, que, malgré sa beauté resplendissante, un
tel sentiment étonne plus qu’il ne charme les autres hommes, et leur
semble-t-il inhumain à force d’être au-dessus d’eux? Peut-être, en
jugeant par la pauvreté de leur propre cœur, estiment-ils que la part
de chacun est bien petite d’un amour ainsi divisé entre tous et que,
s’il est moins sublime, il est meilleur de se donner sans réserve à
quelques-uns.
Pendant que ces trois êtres si étroitement unis s’entretenaient des
incidents du voyage et s’abandonnaient au plaisir de se revoir, les
émigrants, pressés autour de Germain Rivière, s’enquéraient des
résultats de sa mission. Les questions se croisaient, diversement
formulées, mais se réduisant en somme à celle-ci: Pourquoi la chaloupe
était-elle revenue, et pourquoi n’apercevait-on pas à sa place un
navire assez grand pour rapatrier tout le monde?
Germain Rivière, ne sachant auquel entendre, réclama de la main le
silence, puis, en réponse à une interrogation précise formulée par
Harry Rhodes, il raconta brièvement son voyage. A Punta-Arenas, il
avait vu le gouverneur, M. Aguire, qui, au nom du Gouvernement chilien,
avait promis de secourir les victimes de la catastrophe. Toutefois,
aucun bateau d’un tonnage suffisant pour transporter les naufragés ne
se trouvant alors à Punta-Arenas, ceux-ci devaient s’armer de patience.
La situation ne présentait, d’ailleurs, rien d’inquiétant. Puisqu’on
disposait d’un matériel en bon état et de vivres pour près de dix-huit
mois, on pourrait attendre sans danger.
Or, il ne fallait pas se dissimuler que l’attente serait forcément
assez longue. L’automne commençait à peine, et il n’eût pas été prudent
d’envoyer sans urgence absolue un bâtiment dans ces parages à cette
époque de l’année. Il était de l’intérêt commun que le voyage fût remis
au printemps. Dès le début d’octobre, c’est-à-dire dans six mois, un
navire serait expédié à l’île Hoste.
La nouvelle, passant de bouche en bouche, fut instantanément transmise
du premier au dernier rang. Elle produisit chez les naufragés un
effet de stupeur. Eh quoi! on était dans la nécessité de perdre six
longs mois dans ce pays où il était impossible de rien entreprendre,
puisqu’il faudrait le quitter au printemps après y avoir inutilement
subi les rigueurs de l’hiver! La foule, naguère si bruyante, était
devenue silencieuse. On échangeait des regards accablés. Puis
l’accablement fit place à la colère. Des invectives violentes furent
proférées à l’adresse du gouverneur de Punta-Arenas. La colère,
cependant, ne tarda pas à s’apaiser, faute d’aliments, et les
émigrants commencèrent à se disperser et à regagner les tentes d’un air
morne.
Mais, attirés au passage par un autre groupe en voie de formation, ils
s’arrêtaient machinalement, sans même s’apercevoir qu’en s’agrégeant
à ce second groupe alimenté par les éléments désassociés du premier,
ils se transformaient -ipso facto- en auditeurs de Ferdinand Beauval.
Celui-ci avait jugé, en effet, l’occasion favorable au placement d’un
nouveau discours et, comme précédemment, il haranguait ses compagnons
du haut d’un rocher élevé à la dignité de tribune. Ainsi qu’on peut
le supposer, l’orateur socialiste n’était pas tendre pour le régime
capitaliste en général et, en particulier, pour le gouverneur de
Punta-Arenas qui, d’après lui, en était le produit naturel. Il
stigmatisait avec éloquence l’égoïsme de ce fonctionnaire dénué de la
plus élémentaire humanité, qui laissait si allégrement un tel nombre de
malheureux exposés à tous les dangers et à toutes les misères.
Les émigrants ne prêtaient qu’une oreille distraite à la diatribe du
tribun. A quoi tendait ce verbiage? Beauval pouvait bien en clamer pire
encore, ce n’est pas cela qui ferait avancer d’un pas leurs affaires.
Pour améliorer leur sort il fallait des actes, non des mots. Mais quels
actes? Personne, à vrai dire, n’en savait rien. Et péniblement, ils
cherchaient, sans grand espoir de la trouver, la solution du problème,
en tenant baissés vers le sol leurs yeux ingénus.
Une idée, pourtant, naissait peu à peu dans ces cervelles obscures. Ce
qu’il fallait faire, quelqu’un le savait peut-être. Peut-être celui qui
les avait déjà tirés de plus d’un mauvais pas donnerait-il le moyen de
remédier à cette situation, quand il en serait instruit. C’est pourquoi
ils coulaient de timides regards du côté du Kaw-djer, vers lequel se
dirigeaient précisément Harry Rhodes et Germain Rivière. Chaque membre
d’une population de douze cents âmes ne pouvant prendre à lui seul une
décision pour l’ensemble, le plus simple, après tout, était de s’en
rapporter au Kaw-djer, à son dévouement, à son expérience, un tel parti
ayant, en tous cas, l’inappréciable avantage de rendre superflue la
réflexion pour les autres.
S’étant ainsi libérés de tout souci immédiat, les émigrants
délaissèrent, les uns après les autres, Ferdinand Beauval, dont
l’auditoire fut bientôt réduit à son ordinaire noyau de fidèles.
Harry Rhodes, accompagné de Germain Rivière, se mêlant au groupe formé
par les deux Fuégiens et le Kaw-djer, mit celui-ci au courant des
événements, lui fit connaître la réponse du gouverneur de Punta-Arenas,
et lui exposa les angoisses des émigrants redoutant la rigueur d’un
hiver antarctique.
Sur ce dernier point, le Kaw-djer rassura son interlocuteur. L’hiver,
en Magellanie, est à la fois moins rude et moins long qu’en Islande,
au Canada ou dans les États septentrionaux de l’Union américaine, et
le climat de l’Archipel vaut bien, à tout prendre, celui de la basse
Afrique, où se rendait le -Jonathan-.
«J’en accepte l’augure, dit Harry Rhodes, conservant néanmoins un peu
de scepticisme. Quoi qu’il en soit, ne serait-il pas, en tous cas,
préférable d’hiverner sur la Terre de Feu, qui offre peut-être quelques
ressources, plutôt que sur l’île Hoste où nous n’avons jusqu’ici
rencontré âme qui vive?
--Non, répondit le Kaw-djer. Se transporter sur la Terre de Feu
n’aurait aucun avantage et présenterait au contraire de grands
inconvénients au point de vue du matériel qu’on serait contraint
d’abandonner. Il faut rester sur l’île Hoste, mais quitter sans retard
l’endroit où l’on a campé jusqu’ici.
--Pour aller où?
--A la baie Scotchwell que nous avons contournée pendant notre
excursion. Là, nous trouverons sans peine un emplacement convenable
pour les maisons démontables provenant de la cargaison du -Jonathan-,
alors qu’il n’existe pas ici un pouce de terrain plat.
--Quoi! s’écria Harry Rhodes, vous conseillez de transporter à deux
milles d’ici un matériel aussi lourd et de procéder à une véritable
installation!
--C’est absolument nécessaire, affirma le Kaw-djer. Outre que
l’exposition de la baie Scotchwell est excellente et à l’abri des vents
d’Ouest et du Sud, la rivière qui s’y jette fournira l’eau potable en
abondance. Quant à s’installer plus sérieusement, non seulement c’est
nécessaire, mais c’est urgent. Le grand ennemi dans cette région, c’est
l’humidité. Il importe avant tout de se défendre contre elle. J’ajoute
qu’il n’y a pas de temps à perdre, l’hiver pouvant débuter d’un jour à
l’autre.
--Vous devriez dire tout cela à nos compagnons, proposa Harry Rhodes.
Ils se rendraient un compte plus exact de leur situation quand elle
leur aurait été exposée par vous.
--Je préfère que vous vous chargiez de ce soin, répliqua le Kaw-djer.
Mais je reste, bien entendu, à la disposition de tous, si on a besoin
de moi.»
Harry Rhodes s’empressa de rapporter cette conversation aux émigrants.
A sa grande surprise, ils ne reçurent pas la communication aussi mal
qu’on aurait pu s’y attendre. La déception qu’ils venaient d’éprouver
avait semé parmi eux le découragement, et ils étaient trop heureux de
se trouver en présence d’une besogne précise dont quelqu’un prenait la
responsabilité de garantir les bons effets. L’invincible espoir qui
sommeille jusqu’à la mort dans le cœur de l’homme faisait le reste.
Tout autre changement eût également paru devoir être le salut. On se
fit une fête de l’installation à la baie Scotchwell et l’on s’en promit
des merveilles.
Seulement, par quel bout commencer? Quels moyens employer pour mener
à bien le transport du matériel sur un parcours de deux milles, le
long de cette grève rocheuse où n’existait même pas l’apparence d’un
sentier? A la prière générale, Harry Rhodes dut retourner auprès du
Kaw-djer, pour lui demander de bien vouloir organiser le travail dont
il avait signalé l’urgence.
Celui-ci ne fit aucune difficulté pour obtempérer à ce désir, et, sous
sa direction, on se mit à l’œuvre sur-le-champ.
On créa d’abord, à la limite des plus hautes marées, un rudiment de
route, en aplanissant le sol autour des roches les plus grosses, et en
écartant celles qu’il était possible de déplacer sans trop de peine.
Dès le 20 avril ce travail préliminaire était terminé. On s’attaqua
aussitôt au transport proprement dit.
On utilisa dans ce but les plates-formes créées pour le déchargement
du -Jonathan-. Fractionnées en plateaux plus petits et munies, en
guise de roues, de troncs d’arbres soigneusement arrondis et dressés,
elles fournirent un grand nombre de véhicules primitifs, auxquels
s’attelèrent les émigrants, hommes, femmes et enfants. Bientôt, la
longue théorie de ces chariots grossiers traînés par leurs attelages
humains s’égrena sur le rivage entre la falaise et la mer. Le spectacle
ne manquait pas de pittoresque. Que de cris s’échappaient de ces douze
cents poitrines haletantes!
La chaloupe était d’un puissant secours. On la chargeait des pièces les
plus lourdes ou les plus fragiles, et, du lieu du naufrage à la baie
Scotchwell, elle faisait un incessant va-et-vient, sous la conduite
de Karroly et de son fils. Le travail allait être, grâce à elle,
notablement abrégé.
Il convenait de s’en féliciter, car à plusieurs reprises, on fut
retardé par le mauvais temps. L’hiver préludait à ses colères par des
troubles avant-coureurs. Il fallait alors se réfugier sous les tentes
laissées en place jusqu’au dernier moment et attendre l’accalmie
permettant de se remettre à l’ouvrage.
Non content de prodiguer encouragements et conseils, le Kaw-djer
prêchait d’exemple. Jamais il ne restait inactif. Sans cesse en
marche sur le chemin suivi par le convoi, il se trouvait toujours à
point nommé pour donner un conseil ou un coup de main. Les émigrants
considéraient avec étonnement cet homme infatigable qui s’astreignait
volontairement à partager leurs rudes travaux, alors que rien ne l’eût
empêché de repartir comme il était venu.
En vérité, le Kaw-djer n’y songeait pas. Tout entier à la tâche que le
hasard lui avait fait entreprendre, il s’y livrait sans arrière-pensée,
satisfait de pouvoir être utile à cette foule misérable, et, par cela
même, près de son cœur.
Mais tout le monde n’atteignait pas à sa hauteur morale, et d’autres
caressaient pour leur propre compte ces projets de désertion qui,
pas un instant, n’avaient effleuré son esprit. Rien de plus facile,
en somme, que de s’emparer de la chaloupe, de hisser la voile et de
cingler vers une région plus clémente. On n’avait pas à craindre d’être
poursuivi, puisque les émigrants ne disposaient d’aucune embarcation.
Cela était si simple qu’il y avait lieu d’être surpris que personne ne
l’eût tenté jusqu’ici.
Ce qui s’y était opposé, sans doute, c’est que la -Wel-Kiej- ne restait
jamais sans gardiens, Halg et Karroly, qui la pilotaient pendant le
jour, y couchant, la nuit venue, en compagnie du Kaw-djer. Force avait
donc été à ceux qui projetaient de s’en rendre maître, d’attendre une
occasion favorable.
Cette occasion se présenta enfin le 10 mai. Ce jour-là, au retour de
son premier voyage à la baie Scotchwell, le Kaw-djer aperçut les deux
Fuégiens qui gesticulaient sur le rivage, tandis que la -Wel-Kiej-,
distante déjà de plus de trois cents mètres, s’éloignait cap au
large, toutes voiles dehors. A bord, on distinguait quatre hommes dont
la distance empêchait de reconnaître les traits.
[Illustration: Le spectacle ne manquait pas de pittoresque. (Page 87.)]
Quelques mots rapidement échangés lui apprirent ce qui s’était passé.
On avait profité, pour sauter à bord du bateau, d’une courte absence
de Karroly et de son fils. Quand ceux-ci s’étaient aperçus du rapt, il
était trop tard pour s’en défendre.
A mesure qu’ils revenaient du nouveau campement, les émigrants se
rassemblaient en nombre croissant autour du Kaw-djer et de ses deux
compagnons. Impuissants et désarmés, ils regardaient en silence la
chaloupe que la brise inclinait gracieusement. C’était un malheur
sérieux pour tous les naufragés, qui perdaient à la fois un précieux
moyen d’accélérer leur travail actuel, et la possibilité de se mettre
au besoin en communication avec le reste du monde. Mais, pour les
propriétaires de la -Wel-Kiej-, le malheur se transformait en désastre.
Toutefois, le Kaw-djer ne montrait par aucun signe la colère dont
son cœur devait déborder. Le visage fermé, froid, impassible, comme
toujours, il suivait des yeux le bateau. Bientôt, celui-ci disparut
derrière une saillie du rivage. Aussitôt le Kaw-djer se retourna vers
le groupe qui l’entourait:
«Au travail!» dit-il d’une voix calme.
On se remit à l’ouvrage avec une nouvelle ardeur. La perte de la
chaloupe rendait nécessaire une hâte plus grande, si l’on voulait être
prêt ayant que l’hiver ne fût définitivement installé. Même, il y avait
lieu de s’applaudir que ce vol abominable n’eût pas été commis dès
les premiers jours du transport. Peut-être, dans ce cas, eût-il été
impossible d’en venir à bout. Fort heureusement, à cette date du 10
mai, il était presque terminé et un peu de courage devait suffire à le
mener à bonne fin.
Les émigrants admiraient la sérénité du Kaw-djer. Rien n’était changé
dans son attitude habituelle, et il continuait à faire preuve de la
même bonté et du même dévouement que par le passé. Son influence en fut
notablement accrue.
Un incident, au cours de cette journée du 10 mai, acheva de le rendre
tout à fait populaire.
Il aidait à ce moment à traîner l’un des chariots sur lequel étaient
entassés plusieurs sacs de semences, quand son attention fut attirée
par des cris de douleur. S’étant dirigé rapidement vers l’endroit d’où
venaient ces cris, il découvrit un enfant d’une dizaine d’années
qui gisait sur le sol et poussait de lamentables gémissements. A ses
questions, l’enfant répondit qu’il était tombé du haut d’un rocher,
qu’il ressentait une vive douleur dans la jambe droite et qu’il lui
était impossible de se relever.
Un certain nombre d’émigrants, rangés en cercle derrière le Kaw-djer,
échangeaient des réflexions saugrenues. Les parents de l’enfant
ne tardèrent pas à se joindre à l’attroupement, et leurs plaintes
bruyantes augmentèrent la confusion.
Le Kaw-djer imposa, d’une voix ferme, silence à tout ce monde et
procéda à l’examen du blessé. Autour de lui, les émigrants tendaient
le cou, s’émerveillant de la sûreté et de l’adresse de ses gestes. Il
diagnostiqua sans peine une fracture simple du fémur, et la réduisit
habilement. Au moyen de bouts de bois transformés en attelles, il
immobilisa alors le membre brisé qu’il banda avec des lambeaux de
toile, puis l’enfant fut transporté à la baie Scotchwell sur un
brancard improvisé.
Tout en surveillant le travail de ses mains, le Kaw-djer rassurait les
parents éplorés. Cela ne serait rien. L’accident n’aurait pas de suite
fâcheuse, et dans deux mois il n’en subsisterait aucune trace. Peu à
peu le père et la mère reprenaient confiance. Ils furent complètement
rassérénés, quand, le pansement terminé leur fils déclara qu’il ne
souffrait plus.
De ces faits, qui furent en un instant connus de tout le monde, un
grand respect rejaillit sur le Kaw-djer. Il était décidément le génie
bienfaisant des naufragés. On n’en était plus à compter ses services.
Désormais, on s’attendit à mieux encore. De plus en plus, on prit
l’habitude de se reposer sur lui, et, de plus en plus, ces êtres rudes
et puérils se sentirent rassurés et réconfortés par sa présence au
milieu d’eux.
Le soir même du 10 mai, on procéda à une rapide enquête afin de
découvrir les auteurs du vol de la -Wel-Kiej-. Dans cette foule
ondoyante où ne régnait aucune discipline, les résultats de l’enquête
furent nécessairement fort incertains. Elle permit toutefois de
suspecter avec une grande vraisemblance quatre individus que personne
n’avait aperçus pendant tout le cours de la journée. Deux appartenaient
à l’équipage, le cuisinier Sirdey et le matelot Kennedy. Les autres
étaient deux émigrants fort mal notés dans l’esprit public, deux
prétendus ouvriers du nom de Furster et de Jackson.
A l’égard des premiers, les événements ne devaient pas permettre
d’obtenir une certitude, mais on ne tarda à avoir la preuve que les
soupçons s’étaient à bon droit portés sur les deux autres. Le lendemain
matin, en effet, Kennedy et Sirdey étaient de nouveau présents et
accomplissaient comme de coutume leur part de travail. A vrai dire,
ils paraissaient brisés de fatigue. Sirdey même semblait blessé. Il
marchait avec peine, et de profondes écorchures labouraient son visage.
Hartlepool connaissait de longue main ce triste sire dont la nature
vile lui inspirait un complet mépris. Il l’interpella rudement:
«Où étais-tu, hier, coq[2]?
[2] Nom donné au cuisinier à bord des bâtiments de commerce.
--Où j’étais?... répondit hypocritement Sirdey. Mais où je suis tous
les jours bien entendu.
--Personne ne t’a vu, cependant, maître fourbe. Ne te serais-tu pas
égaré plutôt du côté de la chaloupe?
--De la chaloupe?... répéta Sirdey du ton d’un homme qui n’y comprend
rien.
--Hum!... fit Hartlepool.
Il reprit:
--Pourrais-tu me dire d’où te viennent ces écorchures?
--Je suis tombé, expliqua Sirdey. Il me sera même impossible de prêter
la main aux autres aujourd’hui. C’est à peine si je peux marcher.
--Hum!...» fit encore en s’éloignant Hartlepool, comprenant qu’il ne
tirerait rien du cauteleux personnage.
Quant à Kennedy, il n’y avait même pas de prétexte pour l’interroger.
Bien qu’il fût d’une pâleur de cire et parût être fort mal en point, il
avait repris sans mot dire ses occupations ordinaires.
On se mit donc au travail le 11 mai à l’heure habituelle sans que le
problème fût résolu. Mais une surprise attendait à la baie Scotchwell
ceux qui y arrivèrent les premiers. Sur le rivage, à peu de distance
de l’embouchure de la rivière, deux cadavres étaient étendus, ceux de
Jackson et de Furster. Près d’eux gisait la chaloupe éventrée, aux
trois quarts pleine d’eau et de sable.
Dès lors, l’aventure se reconstituait aisément. Le bateau mal dirigé
avait dû toucher sur des récifs, un peu au delà de la baie. Une voie
d’eau s’était déclarée, et l’embarcation alourdie avait chaviré. Des
quatre hommes qui la montaient, deux, Kennedy et Sirdey selon toute
probabilité, avaient réussi à gagner la terre à la nage, mais les deux
autres n’avaient pu échapper à la mort, et, à la première marée leurs
corps étaient venus à la côte, en même temps que la -Wel-Kiej- à demi
fracassée par la houle.
Après sérieux examen, le Kaw-djer reconnut que les débris de la
chaloupe étaient encore utilisables. Si la plupart des bordés étaient
plus ou moins brisés, la membrure n’avait que très peu souffert, et la
quille était intacte. Ce qui restait de la -Wel-Kiej- fut donc hissé à
force de bras hors de l’atteinte de la mer en attendant le moment où
l’on aurait le loisir de la réparer.
Le transport du matériel fut entièrement achevé le 13 mai. Sans perdre
de temps, on se mit en devoir d’installer les maisons démontables.
On vit celles-ci, d’un très ingénieux système, s’élever à vue d’œil
avec une rapidité prodigieuse. Aussitôt terminées, elles étaient
immédiatement occupées, non sans donner chaque fois prétexte à de
violentes altercations. Il s’en fallait de beaucoup, en effet,
qu’elles fussent en assez grand nombre pour contenir douze cents
personnes. C’est tout au plus si les deux tiers des naufragés pouvaient
raisonnablement espérer y trouver place. De là, nécessité de procéder à
une sélection.
Cette sélection s’opéra à coups de poings. Les plus robustes, ayant
commencé par s’emparer des divers éléments des maisons démontables,
prétendirent défendre l’accès de celles-ci, lorsqu’elles furent
édifiées. Quelle que fût leur vigueur, il leur fallut toutefois céder
au nombre et entrer en composition avec une partie de ceux qu’ils
essayaient d’évincer. Il y eut ainsi une seconde série d’élus, et par
conséquent une seconde sélection basée, comme la première, sur la force
des compétiteurs. Puis, quand les maisons abritèrent des garnisons
assez imposantes pour être en état de braver sans péril le surplus des
émigrants, ces derniers furent définitivement éliminés.
[Illustration: «Pourrais-tu me dire d’où te viennent ces écorchures?»
(Page 91.)]
Près de cinq cents personnes, des femmes et des enfants en majorité,
furent ainsi réduites à se contenter de l’abri des tentes. Plus rares
étaient les hommes, en général des pères et des maris obligés de suivre
le sort de leur famille. Parmi les autres, figuraient le Kaw-djer et
ses deux compagnons fuégiens, qui n’en étaient plus à redouter les
nuits passées en plein air, ainsi que les survivants de l’équipage du
-Jonathan- auxquels Hartlepool avait intimé l’abstention. Ces braves
gens s’étaient inclinés sans un murmure, jusques et y compris Kennedy
et Sirdey, qui, depuis l’aventure de la chaloupe, faisaient montre d’un
zèle et d’une docilité inaccoutumés. Au nombre des moins favorisés,
on comptait également John Rame et Fritz Gross que leur faiblesse
physique avait écartés de la lutte, et pareillement la famille Rhodes,
dont le chef n’était pas d’un caractère à faire appel à la violence.
Ces cinq cents personnes se logèrent donc sous les tentes. La
diminution du nombre des occupants permit d’employer deux enveloppes
superposées et séparées par une couche d’air, ce qui les rendit,
en somme, assez confortables. Pendant ce temps, les uns achevaient
l’aménagement intérieur des maisons, en bouchaient les joints, en
obstruaient les moindres fissures, l’important, d’après les indications
du Kaw-djer, étant de se défendre contre la pénétrante humidité de
la région; les autres faisaient provision de bois aux dépens de la
forêt voisine ou répartissaient les vivres en quantité suffisante pour
assurer à tous quatre mois d’existence, tandis que les maçons, dont on
comptait une vingtaine parmi les ouvriers émigrants, construisaient en
hâte des poêles rudimentaires.
Ces travaux n’étaient pas encore tout à fait terminés le 20 mai, quand
l’hiver, heureusement très en retard cette année, fondit sur l’île
Hoste sous forme d’une tempête de neige d’une effroyable violence.
En quelques minutes, la terre fut recouverte d’un blanc linceul
d’où jaillissaient les arbres couverts de givre. Le lendemain, les
communications étaient devenues très difficiles entre les diverses
fractions du campement.
Mais désormais on était paré contre l’inclémence de la température.
Calfeutrés dans leurs maisons ou sous la double enveloppe des tentes,
chauffés par d’ardentes flambées de bois, les naufragés du -Jonathan-
étaient prêts à braver les rigueurs d’un hivernage antarctique.
IV
HIVERNAGE.
Quinze jours durant, la tempête hurla sans interruption, la neige tomba
en épais flocons. Pendant ces deux semaines, les émigrants, contraints
de se terrer sous leurs abris, purent à peine se risquer en plein air.
Triste pour tous, cette claustration forcée, assurément, mais plus
peut-être pour ceux qui s’étaient attribué la jouissance des maisons
démontables. Ces maisons n’étaient formées, en somme, que de panneaux
boulonnés entre eux et manquaient du plus élémentaire confortable.
Pourtant, séduits par leur aspect--à moins que ce fût seulement par
ce nom de -maisons-!--les émigrants se les étaient disputées, et
maintenant ils s’y entassaient au delà de toute raison. Elles étaient
transformées en véritables dortoirs, où se touchaient les paillasses
jetées à même sur le parquet, dortoirs qui devenaient salles communes
et cuisines pendant les courtes heures de jour. De cet entassement,
de cette cohabitation de plusieurs ménages résultait nécessairement
une promiscuité de tous les instants, aussi fâcheuse au point de vue
de l’hygiène, que défavorable au maintien de la bonne entente. Le
désœuvrement et l’ennui sont, en effet, fertiles en disputes, et l’on
s’ennuyait ferme dans ces demeures bloquées par la neige.
A vrai dire, les hommes trouvaient encore à occuper leurs loisirs. Ils
s’ingéniaient à meubler grossièrement ces maisons dépourvues du plus
petit commencement de mobilier. A coups de hachettes, ils taillaient
sièges et tables dont on se débarrassait, la nuit venue, afin de
pouvoir étendre les paillasses. Mais les femmes ne disposaient pas de
cette ressource. Quand elles avaient donné leurs soins aux enfants,
quand elles avaient vaqué à la cuisine que l’usage des conserves
simplifiait notablement, il ne leur restait plus que le bavardage
pour user les heures lentes. Elles ne s’en privaient pas. A défaut des
jambes, les langues marchaient, et, on ne l’ignore pas, l’intempérance
de langue est trop souvent, elle aussi, génératrice de discordes.
C’était merveille qu’il n’en fût pas survenu dès le premier jour.
Si ceux qui occupaient les tentes étaient moins bien garantis contre
les intempéries, ils ne laissaient pas de bénéficier de certains
avantages à d’autres égards. Ils disposaient de plus de place, et
même quelques familles, parmi lesquelles les familles Rhodes et
Ceroni, avaient la jouissance d’une tente entière. Les cinq Japonais,
étroitement unis entre eux, habitaient aussi l’une des tentes où ils
vivaient à l’écart.
Tentes et maisons étaient disséminées selon les caprices individuels.
Personne n’ayant dirigé le travail d’installation, le dessin du
campement ne répondait à aucun plan préconçu. Il ressemblait, non à une
bourgade, mais à l’agglomération fortuite de maisons isolées, et l’on
eût été bien embarrassé s’il se fût agi de tracer des rues.
Cela, d’ailleurs, était sans importance, puisqu’il ne s’agissait pas de
fonder un établissement durable. Au printemps, on démolirait maisons et
tentes, et chacun retrouverait sa patrie et sa misère.
Le campement s’étendait sur la rive droite de la rivière qui, venue
de l’Ouest, le touchait en un point, puis se recourbait aussitôt
sur elle-même et courait au Nord-Ouest pour aller se jeter dans la
mer trois kilomètres plus loin. La construction la plus occidentale
s’élevait sur la rive même. C’était une maison démontable de
proportions si exiguës que trois personnes seulement avaient pu y
trouver place. Sans dispute, sans cris, procédant en silence, un des
émigrants, du nom de Patterson, s’était adjugé, dès le premier jour,
les éléments constitutifs de cette maison et, afin que personne ne la
lui disputât, il avait tout de suite porté le nombre de ses habitants
au maximum pratique, en en offrant la jouissance indivise à deux autres
naufragés. Cette offre n’avait pas été faite au hasard. Patterson, de
complexion plutôt débile, s’étaient adjoint fort intelligemment deux
compagnons taillés en hercules et disposant de poings capables de
défendre au besoin la propriété collective.
Tous deux de nationalité américaine, l’un se nommait Blaker et
l’autre Long. Le premier était un jeune paysan de vingt-sept ans, de
caractère assez jovial, mais affligé d’une boulimie qui compliquait
déplorablement sa vie. La misère qui formait son lot ne lui permettant
pas d’apaiser son insatiable appétit, il avait eu faim depuis sa
naissance, au point qu’il s’était finalement résigné à s’expatrier
dans l’unique espoir d’arriver à manger tout son saoul. Le second
était un ouvrier, forgeron de son état, à la cervelle petite et aux
muscles énormes, une brute solide et malléable comme le fer rouge qu’il
martelait.
Quant à Patterson, s’il faisait aujourd’hui partie de cette foule de
naufragés, lui du moins n’y avait pas été poussé par l’excès de sa
misère, mais par un âpre désir de gain. Le sort s’était montré pour lui
hostile et secourable à la fois. Il l’avait fait naître, il est vrai,
seul, pauvre et nu sur le bord d’une route irlandaise, mais, à titre de
compensation, il l’avait doué d’une avarice prodigieuse, c’est-à-dire
du moyen d’acquérir tous les biens qui lui manquaient lors de sa
venue sur la terre. Grâce à elle, il avait en effet réussi à amasser
dès l’âge de vingt-cinq ans un respectable pécule. Travail acharné,
privations de cénobite, voire, quand l’occasion s’en présentait,
cynique exploitation d’autrui, rien ne l’avait rebuté pour obtenir ce
résultat.
Cependant, quel que soit son génie, un paysan, dénué du moindre capital
initial, ne peut progresser que lentement sur le chemin de la fortune.
Le champ qui lui est offert est trop petit pour permettre une rapide
ascension. Patterson ne s’élevait donc que péniblement, à force de
courage, de renoncement et d’astuce, quand de mirifiques récits sur
les chances qu’un homme sans scrupules rencontre en Amérique étaient
parvenus à ses oreilles. Grisé par ces merveilleux racontars, il ne
rêva plus que Nouveau Monde et projeta d’aller, après tant d’autres,
y chercher aventure, non pour suivre les traces de ces milliardaires
sortis comme lui-même, pourtant, des dernières couches sociales, mais
dans l’espoir moins inaccessible d’y faire grossir son bas de laine
plus vite que dans la mère patrie.
A peine sur le sol de l’Amérique, il fut sollicité par la réclame
intensive de la Société de la baie de Lagoa. Confiant dans les
séduisantes promesses de cette Société, il se dit qu’il trouverait là
un champ vierge où son petit capital pourrait s’employer fructueusement
et, avec mille autres, il s’embarqua sur le -Jonathan-.
Certes, l’événement trompait son espoir. Mais Patterson n’était pas de
ceux qui se découragent. En dépit du naufrage, sans rien montrer de la
déception qu’il devait éprouver, il s’entêtait à poursuivre sa chance
avec la même patiente obstination. Si, dans le malheur commun, un seul
des naufragés devait arriver à gagner quelque chose, ce serait lui
assurément.
Aidé de Blaker et de Long, il avait placé sa maisonnette à quelque
distance de la mer, sur le bord même de la rivière et à l’unique
point où elle fût accessible. En amont, la rive brusquement relevée
devenait une sorte de falaise de près de quinze mètres de hauteur. En
aval, après une petite étendue de terrain plat devant la maison, le
sol cédait tout à coup, et la rivière tombait en cascade sur l’étage
inférieur. Entre cette cascade et la mer s’étendait un marécage
impraticable. A moins de s’imposer un détour de plus d’un kilomètre
vers l’amont, les émigrants étaient donc dans la nécessité de passer
devant Patterson pour aller remplir cruches et barils.
Les autres maisons et les tentes s’égrenaient dans un pittoresque
désordre parallèlement à la mer dont elles étaient séparées par le
marais. Quant au Kaw-djer, il logeait avec Halg et Karroly dans
une ajoupa fuégienne édifiée par les deux Indiens. Rien de plus
rudimentaire que cet abri formé d’herbes et de branchages, et il
fallait, pour s’en contenter, ne pas craindre les rigueurs de ce
climat. Mais l’ajoupa, située sur la rive gauche du rio, avait
l’avantage d’être à proximité du lieu d’échouage de la chaloupe, ce
qui permettrait de profiter de toutes les éclaircies pour activer les
réparations.
Pendant les deux semaines que dura le premier assaut sérieux de
l’hiver, il ne put être question de les entreprendre. Il ne faudrait
pas en conclure que le Kaw-djer vécût en reclus, comme la foule
moins aguerrie des naufragés. Chaque jour, en compagnie de Halg, il
traversait la rivière sur un pont léger construit en quarante-huit
heures par Karroly, et se rendait au campement.
Il y avait fort à faire. Dès le début du froid, quelques émigrants
atteints d’affections aiguës, en général de bronchites assez bénignes,
avaient demandé le secours du Kaw-djer qui, depuis son intervention
chirurgicale, jouissait d’une réputation solidement établie. L’enfant
blessé allait, en effet, de mieux en mieux, et tout indiquait que le
favorable pronostic de l’opérateur se réaliserait au jour dit.
Celui-ci, après sa tournée médicale, entrait dans la tente de la
famille Rhodes, et on causait une heure ou deux de tout ce qui
intéressait les naufragés. Le Kaw-djer s’attachait de plus en plus à
cette famille. Il goûtait la bonté simple de Mme Rhodes et de sa fille
Clary qui jouaient avec dévouement le rôle d’infirmières près des
malades qu’il leur signalait. Quant à Harry Rhodes, il en appréciait
le sens droit et l’esprit bienveillant, et, entre les deux hommes,
naissaient peu à peu des sentiments de véritable amitié.
«J’en arrive à me féliciter, dit un jour Harry Rhodes au Kaw-djer, que
ces coquins aient essayé de s’emparer de votre chaloupe. Peut-être, si
elle était en bon état, auriez-vous eu le désir de nous quitter, une
fois tout le monde installé. Tandis que, maintenant, vous êtes notre
prisonnier.
--Il faudra bien que je parte, cependant, objecta le Kaw-djer.
--Pas avant le printemps, répliqua Harry Rhodes. Voyez combien vous
êtes utile à tous. Il y a ici nombre de femmes et d’enfants que vous
seul êtes capable de soigner. Que deviendraient-ils sans vous?
--Pas avant le printemps, soit! concéda le Kaw-djer. Mais à ce moment,
comme tout le monde s’en ira, rien ne s’opposera à ce que je reprenne
la mer.
--Pour retourner à l’Ile Neuve?
Le Kaw-djer ne répondit que par un geste évasif. Oui, l’Ile Neuve était
sa demeure. Là il avait vécu de longues années. Y retournerait-il? Les
raisons qui l’en avaient éloigné existaient toujours. L’Ile Neuve,
terre libre naguère, était désormais soumise à l’autorité du Chili.
--Si j’avais voulu partir, dit-il, désireux de passer à un autre
sujet, je crois que mes deux compagnons n’en eussent pas été également
satisfaits. Halg, sinon Karroly, n’eût quitté l’île Hoste qu’à regret,
et peut-être même s’y serait-il refusé avec énergie.
--Pourquoi cela? demanda Mme Rhodes.
--Pour la raison bien simple que Halg, je le crains, a le malheur
d’être amoureux.
--Le beau malheur! plaisanta Harry Rhodes. Être amoureux, c’est de son
âge.
--Je ne dis pas non, reconnut le Kaw-djer. N’importe! le pauvre garçon
se prépare là de grands chagrins quand viendra le jour de la séparation.
--Mais pourquoi se séparerait-il de celle qu’il aime, au lieu de
l’épouser tout simplement? demanda Clary qui, comme toutes les jeunes
filles, s’intéressait aux affaires de cœur.
--Parce qu’il s’agit de la fille d’un émigrant. Elle ne consentirait
jamais à rester en Magellanie. Et, d’un autre côté, je ne vois pas très
bien ce que ferait Halg, transporté dans un de vos pays soi-disant
civilisés. Sans compter qu’il ne nous quitterait pas, je pense, d’un
cœur léger, son père et moi.
--Une fille d’émigrant, dites-vous?... interrogea Harry Rhodes. Ne
s’agirait-il pas de Graziella Ceroni?
--Je l’ai rencontrée plusieurs fois, dit Edward qui se mêla à la
conversation. Elle n’est pas mal.
--Halg la trouve merveilleuse! s’écria le Kaw-djer en souriant. C’est
bien naturel, d’ailleurs. Jusqu’ici, il n’avait vu que des femmes
fuégiennes, et je suis obligé de reconnaître qu’on peut être mieux très
facilement.
--C’est donc bien d’elle qu’il s’agit? demanda Harry Rhodes.
--Oui. Le jour où nous avons dû intervenir dans les affaires de sa
famille, comme vous vous le rappelez, sans doute, j’avais déjà remarqué
la vive impression qu’elle avait faite sur Halg. Une vraie révélation,
on peut le dire. Vous n’ignorez pas à quel point cette jeune fille et
sa mère sont malheureuses, et de la pitié à l’amour il n’y a pas loin,
bien souvent.
--C’est même le plus beau de tous les chemins qui y conduisent, fit
remarquer Mme Rhodes.
--Quel qu’il soit, je vous prie de croire que, depuis ce jour-là, Halg
le suit allégrement. Vous n’avez pas idée du changement qui s’est opéré
en lui. En voulez-vous un exemple?... Les indigènes de la Magellanie
ne sont pas précisément remarquables par leur coquetterie, ainsi que
vous pouvez le supposer. Malgré la rigueur du climat, ils poussent
l’indifférence à cet égard jusqu’à vivre radicalement nus. Halg,
perverti par la civilisation, dont j’ai eu le tort d’apporter un vieux
reste dans les plis de mes vêtements, était déjà un raffiné parmi ses
congénères, puisqu’il consentait depuis le naufrage du -Jonathan- à se
couvrir de peaux de phoque ou de guanaque. Mais maintenant, c’est bien
autre chose! Il a déniché un barbier parmi les émigrants et s’est fait
couper les cheveux. C’est peut-être le premier Fuégien qui ait jamais
fait montre d’une telle élégance! Ce n’est pas tout. Il s’est procuré,
je ne sais par quel moyen, un costume complet, et il ne sort plus
qu’habillé à l’européenne pour la première fois de sa vie, et chaussé
de souliers, qui, d’ailleurs, doivent bien le gêner! Karroly n’en
revient pas. Moi, je ne comprends que trop ce que cela veut dire.
[Illustration: Halg se montrait vêtu à l’européenne. (Page 103.)]
--Et Graziella, s’enquit Mme Rhodes, est-elle touchée de ces efforts
accomplis pour lui plaire?
--Vous pensez que je ne le lui ai pas demandé, répliqua le Kaw-djer.
Mais, à en juger par le visage joyeux de Halg, je présume que ses
affaires ne vont pas mal.
--Cela ne m’étonne pas, dit Harry Rhodes, c’est un beau garçon que
votre jeune compagnon.
--Physiquement, il n’est pas mal, j’en conviens, approuva le Kaw-djer
avec une évidente satisfaction, mais moralement il est mieux encore.
C’est un brave cœur, fidèle, bon, dévoué et intelligent, ce qui ne gâte
rien.
--C’est votre élève, je crois? demanda Mme Rhodes.
--Vous pouvez dire: mon fils, rectifia le Kaw-djer, car je l’aime comme
un père. C’est pourquoi je suis affligé qu’il ait de pareilles idées,
dont il ne résultera, en fin de compte, que des chagrins.»
Les suppositions du Kaw-djer n’étaient point erronées. Une sympathie
naissante attirait, en effet, l’un vers l’autre le jeune Fuégien et
Graziella. De la première minute où il l’avait aperçue, toutes les
pensées de Halg étaient allées vers elle, et, depuis lors, il n’avait
pas laissé passer un jour sans la voir. Témoin de la scène qui avait
motivé l’intervention du Kaw-djer, il connaissait la plaie de la
famille, et, avec l’adresse ordinaire des amoureux, il tirait parti
sans scrupule de la situation. Sous prétexte de s’enquérir des besoins
des deux femmes et de veiller sur leur sécurité, il restait près
d’elles de longues heures, l’anglais que tous parlaient couramment leur
permettant d’échanger leurs pensées.
Halg, à cet égard comme aux autres, ne ressemblait en rien à ses
compatriotes si étonnamment réfractaires à l’étude des langues. Lui,
au contraire, avait appris sans peine l’anglais et le français, et
maintenant, excellent prétexte pour fréquenter assidûment la famille
Ceroni, il était en train de faire en italien de merveilleux progrès
sous la direction de Graziella.
Celle-ci n’avait pas eu de peine à discerner les causes de cette ardeur
au travail, mais les sentiments qu’elle inspirait au jeune Indien
l’avaient d’abord plus amusée que charmée. Halg, avec ses longs cheveux
plats, ses tempes étroites, son nez légèrement épaté, son teint un peu
bistré, lui faisait l’effet d’être d’une autre espèce qu’elle-même.
D’après sa classification fantaisiste, les habitants de notre planète
se divisaient en deux races distinctes: les hommes et les sauvages.
Halg, étant un sauvage, ne pouvait par conséquent être un homme. Le
raisonnement était rigoureux. L’idée qu’un lien quelconque pût exister
entre cet exotique, à peine couvert de peaux de bêtes, et une Italienne
qui se jugeait d’essence supérieure, ne lui vint pas à l’esprit.
Peu à peu, cependant, elle s’habitua aux traits et au costume sommaire
de son timide adorateur, et elle en arriva par degrés à le considérer
comme un adolescent pareil aux autres. Halg, il est vrai, fit tous
ses efforts pour provoquer cette évolution de sa pensée. Un beau
jour, Graziella le vit apparaître, ses cheveux coupés avec art et
séparés en deux versants par une raie tracée d’une main habile. Peu
après, transformation plus étonnante encore, Halg se montrait vêtu à
l’européenne. Pantalon, vareuse, forts souliers, rien ne manquait à
sa toilette. Sans doute, tout cela était rude et grossier, mais tel
n’était pas l’avis de Halg, qui s’estimait d’une suprême élégance
et s’admirait volontiers dans un fragment de miroir provenant du
-Jonathan-.
Que d’industrie il lui avait fallu pour découvrir l’émigrant de bonne
volonté qui avait joué à son profit le rôle de coiffeur, et pour se
procurer le superbe complet qui, à son estime, le rendait irrésistible!
La recherche des vêtements avait été notamment des plus ardues, et
peut-être même serait-elle restée vaine s’il n’avait eu la chance
d’entrer en rapport avec Patterson.
Patterson vendait de tout, et jamais l’avare n’eût consenti à laisser
perdre l’occasion d’un troc. S’il n’avait pas l’objet demandé, il
le trouvait toujours, donnant d’une main, recevant de l’autre, en
prélevant au passage un honnête courtage. Patterson avait donc fourni
les habits demandés. Par exemple, toutes les économies du jeune homme y
étaient passées.
Celui-ci ne les regrettait pas, car il avait eu la récompense de son
sacrifice. L’attitude de Graziella avait changé sur-le-champ. Selon sa
classification personnelle, Halg cessait d’être un sauvage et devenait
un homme.
Dès lors, les choses avaient marché à pas de géant, et l’affection
s’était développée rapidement dans le cœur des deux jeunes gens. Harry
Rhodes avait raison. Halg, si l’on faisait abstraction du type spécial
de sa race, était réellement un beau garçon. Grand, robuste, habitué à
la vie libre dans le plein air, il possédait cette grâce d’attitude que
donnent la souplesse des membres et l’harmonie des mouvements. D’autre
part, outre que son intelligence, ouverte par les leçons du Kaw-djer,
n’était pas médiocre, la bonté et la droiture se lisaient dans ses
yeux. C’en était là plus qu’il ne fallait pour toucher le cœur d’une
jeune fille malheureuse.
Du jour où, sans s’être dit un seul mot, Halg et Graziella se sentirent
complices, les heures coulèrent vite pour eux. Que leur importait
la tempête? Que leur importait le froid? Les intempéries rendaient
l’intimité plus douce, et, loin de souhaiter, ils redoutaient le retour
du beau temps.
Il reparut pourtant, et les émigrants, qui n’avaient pas les mêmes
raisons d’indifférence, apprécièrent vivement le changement. Comme
d’un coup de baguette, le campement s’anima. Maisons et tentes se
vidèrent. Tandis que les hommes étiraient leurs membres engourdis
par cette longue claustration, les commères, heureuses de renouveler
interlocutrices et auditoires, allèrent de porte en porte, échangeant
des visites, ébauchant des amitiés, dont l’objet, fait digne de
remarque, n’était jamais l’une de celles avec qui elles venaient de
vivre près de quinze jours côte à côte.
Karroly mit à profit le temps favorable pour commencer les réparations
de la -Wel-Kiej- avec les charpentiers qui l’avaient déjà aidé une
première fois. Les constructeurs étant dans l’obligation de faire
eux-mêmes tous les travaux préparatoires: abattage, débitage et
cintrage du bois, ces réparations exigeraient un mois de travail,
c’est-à-dire qu’elles ne seraient pas achevées avant trois mois, en
tenant compte des interruptions imposées par le mauvais temps.
Pendant que Karroly et ses compagnons manœuvraient varlope et scie, le
Kaw-djer, désireux de se procurer pour lui-même et pour les malades
des provisions fraîches, partit en chasse avec son chien Zol. De ce
que l’archipel subit les rigueurs de l’hiver, de ce que la neige
commençât à couvrir les plaines et la glace à coiffer les hauteurs,
il ne s’ensuivait pas que la vie animale fût supprimée. Les forêts
abritaient toujours des ruminants en grand nombre, des nandous, des
guanaques, des vigognes, des renards. Au-dessus des prairies voletaient
toujours des oies de montagne, de petites perdrix, des bécasses et des
bécassines. Sur le littoral pullulaient les mouettes comestibles.
Des baleines venaient souffler en vue de l’île, et les loups marins
abondaient sur ses grèves.
[Illustration: Les rivière étaient en train d’établir une roue.
(Page 107.)]
Par contre, il ne pouvait être question de pêche. Le poisson, merluches
et lamproies en majorité, ne fréquente qu’en été les eaux de l’île
Hoste. En hiver, il remonte plus au Nord, dans le canal du Beagle et
dans le détroit de Magellan.
De son excursion, le Kaw-djer, outre du gibier en assez grande
quantité, rapporta des nouvelles de quatre familles qui avaient cru
devoir s’éloigner du campement et s’établir à quelques lieues dans
l’intérieur. Ces dissidents n’étaient autres que les familles Rivière,
Gimelli, Gordon et Ivanoff, dont les chefs avaient, les trois derniers,
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