nouvelle lui en parvint, le Kaw-djer se rendit courageusement aux placers et se lança au milieu de cette tourbe. Tous ses efforts furent inutiles, et son intervention faillit même tourner très mal pour lui. On le repoussa, on le menaça, et peu s’en fallut qu’elle ne lui coûtât la vie. Elle eut par contre un résultat auquel il était loin de s’attendre. La foule hétérogène des aventuriers comprenait des gens, non seulement de toutes les races du monde, mais aussi de toutes les conditions. Semblables dans leur déchéance actuelle, ils étaient au contraire fort différents par leurs origines. Si la plupart sortaient du ruisseau et de ces repaires où se terrent entre deux crimes les bandits des grandes villes, quelques-uns étaient nés dans de plus hautes sphères sociales. Plusieurs, même, portaient des noms connus et avaient possédé une fortune considérable, avant de rouler dans l’abîme, ruinés, déshonorés, avilis par la débauche et par l’alcool. Certains de ces derniers, on ne sut jamais lesquels, reconnurent le Kaw-djer, comme l’avait autrefois reconnu le commandant du -Ribarto-, mais avec plus d’assurance que le capitaine chilien qui s’en référait uniquement à une photographie déjà ancienne. Eux, au contraire, ils avaient vu le Kaw-djer en chair et en os au cours de leurs pérégrinations à travers le monde, et, quelle que fût la longueur du temps écoulé, ils ne pouvaient s’y tromper, car celui-ci occupait alors une situation trop en évidence pour que ses traits ne se fussent pas gravés dans leur mémoire. Son nom courut aussitôt de bouche en bouche. C’était un illustre nom qu’on lui attribuait, et, disons-le tout de suite, on le lui attribuait justement. Descendant de la famille régnante d’un puissant empire du Nord, voué par sa naissance à commander en maître, le Kaw-djer avait grandi sur les marches d’un trône. Mais le sort, qui se complaît parfois à ces ironies, avait donné à ce fils des Césars l’âme d’un Saint-Vincent de Paul anarchiste. Dès qu’il eut l’âge d’homme, sa situation privilégiée fut pour lui une source, non de bonheur, mais de souffrance. Les misères dont il était entouré l’obscurcirent à ses yeux. Ces misères, il s’efforça d’abord de les soulager. Il dut reconnaître bientôt qu’une telle entreprise excédait son pouvoir. Ni sa fortune, bien qu’elle fût immense, ni la durée de sa vie n’eussent suffi à atténuer seulement la cent-millionième partie du malheur humain. Pour s’étourdir, pour endormir la douleur que lui causait le sentiment de son impuissance, il se jeta dans la Science, comme d’autres se seraient jetés dans le plaisir. Mais, devenu médecin, ingénieur, sociologue de haute valeur, son savoir ne lui donna pas davantage le moyen d’assurer à tous l’égalité dans le bonheur. De déception en déception, il perdit peu à peu son clair jugement. Prenant l’effet pour la cause, au lieu de considérer les hommes comme des victimes luttant en aveugles à travers les siècles contre la matière impitoyable, et faisant, après tout, de leur mieux, il en vint à rendre responsables de leur malheur les diverses formes d’association auxquelles les collectivités se sont résignées, faute d’en connaître de meilleures. La haine profonde qu’il en conçut contre toutes ces institutions, toutes ces organisations sociales qui, d’après lui, créaient la pérennité du mal, lui rendit impossible de continuer à subir leurs lois détestées. Pour s’en affranchir, il ne vit pas d’autre moyen que de se retrancher volontairement des vivants. Sans prévenir personne, il était donc parti un beau jour, abandonnant son rang et ses biens, et il avait parcouru le monde jusqu’au moment où s’était rencontrée une région, la seule peut-être, où régnât une indépendance absolue. C’est ainsi qu’il avait échoué en Magellanie, où, depuis six ans, il se prodiguait sans mesure aux plus déshérités des humains, lorsque l’accord chilo-argentin, puis le naufrage du -Jonathan- étaient venus troubler son existence. Ces disparitions princières, causées par des motifs, sinon identiques, du moins analogues à ceux qui avaient déterminé le Kaw-djer, ne sont pas absolument rares. Tout le monde a dans la mémoire le nom de plusieurs de ces princes, d’autant plus célèbres--tant leur renoncement a semblé prodigieux!--qu’ils ont avec plus de passion cherché à s’effacer. Il en est qui ont embrassé une profession active et l’ont exercée comme le commun des mortels. D’autres se sont confinés dans l’obscurité d’une vie bourgeoise. Un autre de ces grands seigneurs revenus des vanités d’ici-bas s’est consacré à la Science et a produit de nombreux et magnifiques ouvrages qui sont universellement admirés. Du Kaw-djer, qui avait fait de l’altruisme le pôle et la raison d’être de sa vie, la part n’était pas assurément la moins belle. Une seule fois, au moment où il avait pris le Gouvernement de la colonie, il avait consenti à se souvenir de sa grandeur passée. Il connaissait assez l’esprit des lois humaines pour savoir quelles conséquences avait eues son départ. Si elles s’occupent assez peu des personnes, ces lois sont fort attentives à la conservation des biens qu’elles protègent avec sollicitude. C’est pourquoi, alors même qu’on l’aurait profondément oublié, il n’y avait pas lieu de douter que sa fortune n’eût été scrupuleusement respectée. Une partie de cette fortune pouvant être alors d’un puissant secours, il avait passé outre à ses répugnances en dévoilant sa véritable personnalité à Harry Rhodes, et celui-ci, muni de ses instructions, était parti à la recherche de cet or que l’île Hoste rendait maintenant avec une si déplorable abondance. [Illustration: Ces expulsions sommaires... (Page 433.)] L’effet produit sur les Hosteliens et sur les aventuriers par la divulgation du nom du Kaw-djer fut diamétralement opposé. Ni les uns ni les autres ne virent juste, d’ailleurs, et par tous le côté sublime de ce grand caractère fut également méconnu. Les prospecteurs étrangers, vieux routiers qui avaient parcouru la Terre en tous sens et s’étaient trop frottés à tous les mondes pour être -épatés-, comme on dit, par les distinctions sociales, détestèrent plus encore celui qu’ils considéraient comme leur ennemi. Pas étonnant qu’il inventât des lois si dures aux pauvres gens. C’était un aristocrate. Cela expliquait tout à leurs yeux. Les Hosteliens, au contraire, ne restèrent pas insensibles à la gloire d’être gouvernés par un chef de si haut lignage. Leur vanité en fut agréablement flattée, et l’autorité du Kaw-djer en bénéficia. Celui-ci était revenu à Libéria désespéré, écœuré des abominations qu’il avait constatées, à ce point que, dans son entourage, on se prit à envisager l’éventualité d’un abandon de l’île Hoste. Toutefois, avant d’en arriver à cette extrémité, Harry Rhodes agita la question de recourir au Chili. Peut-être convenait-il de tenter cette suprême chance de salut. «Le Gouvernement chilien ne nous abandonnera pas, fit-il observer. Il est de son intérêt que la colonie retrouve sa tranquillité. --Un appel à l’étranger! s’écria le Kaw-djer. --Il suffirait, reprit Harry Rhodes, qu’un des navires de Punta-Arenas vînt croiser en vue de l’île. Il n’en faudrait pas plus pour mettre ces misérables à la raison. --Que Karroly parte pour Punta-Arenas, dit Hartlepool, et avant quinze jours... --Non, interrompit le Kaw-djer d’un ton sans réplique. Dût la nation hostelienne périr, jamais une pareille démarche ne sera faite de mon consentement. Mais, d’ailleurs, tout n’est pas perdu encore. Avec du courage, nous nous sauverons, comme nous nous sommes faits, nous-mêmes.» Devant une volonté si nettement exprimée, il n’y avait qu’à s’incliner. Quelques jours plus tard, comme pour justifier cette énergie que rien ne pouvait abattre, un courant de réaction beaucoup plus important que les précédents se dessina parmi les Hosteliens. C’est qu’aussi la situation devenait impossible sur les placers. En compétition avec des aventuriers sans scrupule, qui considéraient un coup de couteau comme un très naturel argument de discussion, la partie pour eux était trop inégale. Ils renonçaient donc à la lutte, et venaient se réfugier près d’un chef à qui ils n’étaient pas loin d’attribuer un pouvoir sans limites, depuis qu’ils en connaissaient le véritable nom. En quelques jours, tant à Libéria que dans le reste de l’île, tout le monde eut repris sa situation antérieure. Parmi ceux qui revenaient, on eût vainement cherché Kennedy, demeuré sur les placers avec les aventuriers ses pareils. De mauvais bruits continuaient à courir sur l’ancien matelot. Comme l’année précédente, personne ne l’avait vu laver ni prospecter pour son compte, et sa présence avait encore coïncidé à plusieurs reprises avec des vols, et même, par deux fois, avec des assassinats ayant le vol pour mobile. De ces racontars à une accusation franche, il n’y avait qu’un pas. Ce pas, on ne pouvait, pour l’instant tout au moins, espérer le franchir. Dans ce pays troublé, toute enquête eût été impossible. Que les bruits fussent fondés ou non, il fallait renoncer a les tirer au clair. La nature du Kaw-djer était trop haute pour connaître la rancune. Mais, quand bien même il en eût été capable, l’aspect des colons eût suffi à la dissiper. Ils revenaient déchus, dans un état de misère et d’épuisement lamentables. Dans cette population nomade, qui avait ramassé les germes morbides de tous les ciels, et qui grouillait sur les placers, presque sans abri, exposée aux intempéries d’un climat souvent orageux en été, respirant l’air des marécages dont elle remuait les boues malsaines, la maladie s’était déchaînée avec rage. Les Libériens regagnaient leur ville, amaigris, tremblants de fièvre, et, durant un long mois, le Dr Arvidson ne suffisant pas à la tâche, le Kaw-djer fut plutôt médecin que Gouverneur. Malgré tout, cependant un grand espoir le transportait. Cette fois, il avait conscience que son peuple lui était rendu. Il le sentait vibrant dans sa main, accablé de ses fautes et frémissant du désir de se les faire pardonner. Encore un peu de patience, et il disposerait de la force nécessaire pour lutter contre le cancer immonde qui s’était attaqué à son œuvre. Vers la fin de l’été, l’île Hoste était en fait divisée en deux zones bien distinctes. Dans l’une, la plus grande, cinq mille Hosteliens, hommes, femmes et enfants, revenus à leur vie normale et reprenant peu à peu leurs occupations régulières. Dans l’autre, sur quelques espaces étroits autour des terrains aurifères, vingt mille aventuriers, prêts à tout, et dont l’impunité accroissait l’audace. Ils osaient maintenant venir à Libéria et traitaient la ville en pays conquis. Ils parcouraient insolemment les rues, la tête haute, en faisant résonner leurs talons, et s’appropriaient sans scrupule où ils le trouvaient ce qui était à leur convenance. Si l’intéressé protestait, ils répondaient par des coups. Mais le jour vint enfin où le Kaw-djer, se sentant assez fort pour entamer la lutte, se résolut à faire un exemple. Ce jour-là, les chercheurs d’or qui s’aventurèrent dans Libéria furent appréhendés et incarcérés, sans autre forme de procès, dans l’unique steamer qui se trouvât alors au Bourg-Neuf, et que le Kaw-djer affréta dans ce but. L’opération fut renouvelée les jours suivants, si bien que, le 15 mars, au moment où le steamer appareilla, il emportait plus de cinq cents de ces passagers involontaires solidement bouclés à fond de cale. Ces expulsions sommaires eurent leur écho dans l’intérieur et y déchaînèrent de furieuses colères. D’après les nouvelles qu’on en recevait, toute la région aurifère était en fermentation, et on devait s’attendre à une révolte générale. Déjà, il n’y avait plus de sécurité dans aucune partie de l’île. Signes prémonitoires des crimes collectifs, les crimes individuels se multipliaient. Des fermes étaient pillées, des têtes de bétail enlevées. Coup sur coup, à vingt kilomètres de Libéria, trois assassinats furent commis. Puis on apprit que les prospecteurs étrangers se concertaient, qu’ils tenaient des meetings, que, devant des milliers d’auditeurs, des discours d’une incroyable violence étaient prononcés. Les orateurs ne parlaient de rien moins que de marcher sur la capitale et de la détruire de fond en comble. Or, pour les esprits clairvoyants, cela était peu de chose encore. Bientôt les vivres allaient manquer. Quand la faim tenaillerait les entrailles de cette populace en délire, sa rage serait décuplée. Il fallait s’attendre au pire... Soudain tout s’apaisa. L’hiver était revenu, glaçant l’âme tumultueuse des hommes. Et, du ciel gris, tout ouaté de neige, l’avalanche implacable des flocons tombait, comme un rideau, sur le deuxième acte du drame. XIII UNE «JOURNÉE». Non seulement l’égarement des Hosteliens avait presque entièrement supprimé la production de l’île, mais encore une population quintuplée devait vivre sur les stocks à peu près épuisés. Aussi la misère fut-elle atroce pendant l’hiver de 1893. Les cinq mois qu’il dura, le Kaw-djer accomplit une tâche formidable. Il lui fallut résoudre au jour le jour des difficultés sans cesse renaissantes, venir au secours des affamés, soigner les innombrables malades, être, en un mot, partout à la fois. En constatant cette indomptable énergie et ce dévouement inaltérable, les Libériens furent frappés d’admiration et écrasés de remords. Voilà comment se vengeait celui qui avait renoncé, on le savait maintenant, à une si merveilleuse existence pour partager leur vie de misère, et qu’ils avaient pourtant si lâchement renié! Malgré tous les efforts du Kaw-djer, c’est à grand’peine qu’on put se procurer le strict nécessaire à Libéria. Que devait-ce être dans les campagnes? Que devait-ce être surtout aux placers, où s’entassaient des milliers d’hommes qui n’avaient sûrement pris aucune mesure pour combattre un climat dont ils ignoraient les rigueurs? Il était trop tard pour réparer leur imprévoyance. Ils étaient bloqués par les neiges et ne pouvaient plus compter que sur les ressources de leurs alentours les plus proches. Ces ressources, tant de bouches affamées les auraient épuisées en quelques jours. Ainsi qu’on l’apprit plus tard, quelques-uns réussirent cependant à vaincre tous les obstacles et s’avancèrent parfois fort loin à travers l’île. Entre eux et plusieurs fermiers, il y eut des batailles sanglantes. La férocité humaine dépassait celle de la nature. L’hiver avait diminué, mais non tari le flot de sang qui rougissait la terre. Toutefois, peu nombreux furent ceux qui bravèrent à la fois, dans ces incursions audacieuses, l’hostilité des hommes et celle des choses. Comment vécurent les autres? Tout ce qu’on en devait jamais savoir, c’est que beaucoup étaient morts de froid et de faim. Quant à la manière dont leurs compagnons plus heureux avaient assuré leur existence, cela demeura toujours un mystère. Mais le Kaw-djer n’avait pas besoin de connaître les choses dans le détail pour concevoir de quelles tortures ces misérables étaient la proie. Il devinait leur désespoir et comprenait que ce désespoir se changerait en fureur aux premiers rayons du printemps. C’est alors que le danger deviendrait réellement menaçant. Les routes rendues libres par la fonte des neiges, cette populace affamée se répandrait de tous côtés et mettrait l’île au saccage... Deux jours après le dégel, on apprit, en effet, que la concession de la -Franco-English Gold Mining Company-, que dirigeaient le Français Maurice Reynaud et l’Anglais Alexander Smith, avait été attaquée par une bande de forcenés. Mais, ainsi qu’ils l’avaient dit au Kaw-djer, les deux jeunes gens avaient su se défendre eux-mêmes. Réunissant leurs ouvriers, au nombre déjà de plusieurs centaines, ils avaient repoussé les assaillants, non sans leur infliger des pertes sérieuses. Quelques jours après, on reçut la nouvelle d’une série de crimes commis dans la région du Nord. Des fermes avaient été pillées, et les propriétaires chassés de chez eux, ou même parfois assommés purement et simplement. Si on laissait faire ces bandits, il ne leur faudrait pas un mois pour dévaster l’île entière. Il était temps d’agir. [Illustration: Des Hosteliens de la campagne, accourus au galop de leurs chevaux... (Page 439.)] La situation était infiniment meilleure que celle de l’année précédente. Si le printemps avait déterminé de violents remous dans la foule éparse des aventuriers, il n’avait eu aucune influence sur la manière d’être des Hosteliens. Cette fois, la leçon était suffisante. A l’exception de la centaine d’égarés qui s’étaient obstinés à demeurer aux placers et qui sans doute avaient péri à l’heure actuelle, la population de Libéria n’avait pas diminué d’une unité. Personne n’avait eu la pensée d’entamer une troisième campagne de prospection. Pour quelques rares colons servis par un hasard favorable, la plupart étaient revenus ruinés, leur santé compromise, leur avenir à jamais perdu. Et encore, des modestes fortunes récoltées sur les placers, la plus grande part avait été dissipée, ainsi que cela arrive fatalement, dans les cabarets, dans les tripots de bas étage, où les détonations des revolvers se mêlaient aux hurlements des joueurs. Tous se rendaient compte de leur folie et nul n’avait envie de recommencer l’expérience. Le Kaw-djer disposait donc de la milice au complet. Mille hommes enrégimentés, disciplinés, obéissant à des chefs reconnus, c’est une force sérieuse, et, bien que les adversaires fussent vingt fois plus nombreux, il ne doutait pas de les mettre à la raison. Quelques jours de patience, afin de laisser aux routes détrempées par la fonte des neiges le temps de sécher un peu, et des colonnes sillonneraient l’île, la balayeraient de bout en bout des aventuriers qui l’infestaient... Ceux-ci le devancèrent. Ce furent eux qui provoquèrent la tragédie rapide et terrible qui décida du sort de l’île. Le 3 novembre, alors que les chemins étaient encore transformés en marécages, des Hosteliens de la campagne, accourus au galop de leurs chevaux, avertirent le Kaw-djer qu’une colonne, forte d’un millier de chercheurs d’or, marchait contre la ville. Les intentions de ces hommes, on les ignorait, mais elles ne devaient pas être pacifiques, à en juger par leur attitude et par leurs cris menaçants. Le Kaw-djer prit ses mesures en conséquence. Par son ordre, la milice fut rassemblée devant le Gouvernement et barra les rues qui débouchaient sur la place. Puis on attendit les événements. La colonne annoncée atteignit vers la fin du jour Libéria, où l’écho de ses chants et de ses cris l’avait précédée. Les prospecteurs, qui croyaient surprendre, eurent au contraire la surprise de se heurter à la milice hostelienne rangée en bataille, et leur élan en fut brisé. Ils s’arrêtèrent interdits. Au lieu d’agir à l’improviste, comme tel était leur projet, voilà qu’ils étaient obligés de parlementer! D’abord, ils discutèrent entre eux à grand renfort de gestes et de cris, puis ceux qui se trouvaient en tête firent connaître à Hartlepool qu’ils désiraient parler au Gouverneur. Leur requête transmise de proche en proche obtint un accueil favorable. Le Kaw-djer consentait à recevoir dix délégués. Ces dix délégués, il fallut les désigner, ce qui motiva une recrudescence de discussions et de clameurs. Enfin ils se présentèrent devant le front de la milice qui ouvrit ses rangs pour les laisser passer. Le mouvement, sur un bref commandement d’Hartlepool, fut exécuté avec une perfection remarquable. De vieux soldats n’eussent pas mieux fait. Les délégués des prospecteurs en furent impressionnés. Ils le furent plus encore, quand, sur un nouveau commandement de son chef, la milice, manœuvrant avec une égale sûreté, referma ses rangs derrière eux. Le Kaw-djer se tenait debout au centre de la place, dans l’espace restant libre en arrière des troupes. Tandis que les délégués se dirigeaient vers lui, on put les contempler à loisir. Vus de près, leur aspect n’était pas rassurant. Grands, les épaules larges, ils paraissaient robustes, bien que les privations de l’hiver les eussent amaigris. Pour la plupart vêtus de cuir dont une épaisse couche de crasse uniformisait la couleur première, ils avaient des chevelures hirsutes et des barbes touffues qui faisaient ressembler leurs visages à des mufles de fauves. Au fond de leurs orbites caves luisaient des yeux de loups, et ils serraient les poings en marchant. Le Kaw-djer demeura immobile, sans avancer d’un pas au-devant d’eux, et, quand ils furent arrivés près de lui, il attendit tranquillement qu’ils lui fissent connaître le but de leur démarche. Mais les délégués des prospecteurs ne se pressaient pas de parler. Ils s’étaient découverts instinctivement en abordant le Kaw-djer, et, rangés en demi-cercle autour de lui, ils se dandinaient gauchement d’une jambe sur l’autre. Leur apparence farouche était trompeuse. Ils semblaient, au contraire, assez petits garçons et fort embarrassés de leur personne, en se voyant isolés de leurs camarades, dans la solitude de cette vaste place, devant cet homme qui les dominait de la tête, à l’attitude grave et froide, et dont la majesté leur en imposait. [Illustration: «Nous avons a nous plaindre». (Page 443.)] Enfin, leur trouble s’atténua, ils retrouvèrent leur langue et l’un d’eux prit la parole. «Gouverneur, dit-il, nous venons au nom de nos camarades... L’orateur, intimidé, s’interrompit. Le Kaw-djer ne fit rien pour l’aider à renouer le fil de son discours. Le prospecteur reprit: --Nos camarades nous ont envoyés... Nouvel arrêt de l’orateur et pareil mutisme du Kaw-djer. --Enfin, nous sommes leurs délégués, quoi! expliqua un autre aventurier impatient de ces hésitations. --Je sais, dit le Kaw-djer froidement. Après? Les délégués furent interloqués. Eux qui pensaient faire trembler!... Voilà comment on les redoutait!... Il y eut encore un silence. Puis un troisième prospecteur, remarquable par l’ampleur de sa barbe inculte, réunit tout son courage et entra dans le vif de la question. --Après?... Il y a, après, que nous avons à nous plaindre. Voilà ce qu’il y a, après. --De quoi? --De tout. Nous ne pouvons pas nous en tirer, tant on nous montre ici de mauvais vouloir. Quelque sérieuse que fût la situation, le Kaw-djer ne put s’empêcher d’être intérieurement égayé par la plaisante ironie d’une telle récrimination dans la bouche d’un des envahisseurs de l’île Hoste. --Est-ce tout? demanda-t-il. --Non, répondit le troisième prospecteur, qui possédait décidément la langue la mieux pendue. On voudrait aussi, nous autres, que les claims ne soient pas à qui veut les prendre. Il faut se battre pour les avoir. Les gentlemen--l’aventurier, un Américain de l’Ouest, employa ce mot le plus sérieusement du monde--préféreraient des concessions, comme ça se fait partout... Ce serait plus... officiel, ajouta-t-il après un moment de réflexion avec une conviction divertissante. --Est-ce tout? répéta le Kaw-djer. --Savoir!... répondit le prospecteur à la grande barbe. Mais, avant de passer à autre chose, les gentlemen voudraient une réponse au sujet des concessions. --Non, dit le Kaw-djer. --Non?... --La réponse est: non, précisa le Kaw-djer. Les délégués relevèrent la tête avec ensemble. Des lueurs mauvaises commencèrent à passer dans leurs yeux. --Pourquoi? demanda l’un de ceux qui n’avaient pas encore parlé. Il faut une raison aux gentlemen. Le Kaw-djer garda le silence. Vraiment! ils étaient osés de lui demander ses raisons. Ne les connaissait-on pas? La loi, que personne n’avait respectée, ne fixait-elle pas un prix pour la délivrance des concessions? Bien plus! cette loi connue de tous ne réservait-elle pas ces concessions aux Hosteliens, et n’interdisait-elle pas à ces gens qui l’avaient audacieusement bravée le territoire hostelien? --Pourquoi? répéta le prospecteur en constatant que sa question restait sans effet. Puis, la seconde interrogation n’ayant pas plus de succès que la première, il y répondit lui-même. --La loi?... dit-il. Eh! on la connaît, la loi... Mais on n’a qu’à nous naturaliser... La terre est à tout le monde, et nous sommes des hommes comme les autres, peut-être! Jadis, le Kaw-djer ne se fût pas exprimé différemment. Mais ses idées étaient bien changées maintenant, et il ne comprenait plus ce langage. Non, la terre n’est pas à tout le monde. Elle appartient à ceux qui la défrichent, la cultivent, à ceux dont le travail opiniâtre la transforme en mère nourricière et oblige le sol à tisser le tapis doré des moissons. --Et puis, reprit le prospecteur barbu, si on parle de loi, il faudrait voir d’abord à la respecter, la loi. Quand ceux qui la fabriquent s’en moquent, qu’est-ce que feront les autres, je le demande? On est le 3 novembre. Pourquoi qu’il n’y a pas eu d’élection le 1er, puisque le Gouvernement a fini son temps? Cette remarque inattendue surprit le Kaw-djer. Qui avait pu renseigner aussi bien ce mineur? Kennedy, sans doute, qu’on n’avait pas revu à Libéria. L’observation était juste, au surplus. La période qu’il avait fixée quand il s’était volontairement soumis aux suffrages des électeurs était expirée, en effet, et, aux termes de la loi autrefois promulguée par lui-même, on aurait dû procéder deux jours plus tôt à une nouvelle élection. S’il s’en était dispensé, c’est qu’il n’avait pas jugé opportun de compliquer encore une situation déjà si troublée, pour respecter une simple formalité, le renouvellement de son mandat étant absolument certain. Mais, d’ailleurs, en quoi cela regardait-il des gens qui n’étaient ni éligibles, ni électeurs? Cependant, le chercheur d’or, enhardi par le calme du Kaw-djer, continuait sur un ton plus assuré: --Les gentlemen réclament cette élection, et ils veulent que leurs voix comptent. Leurs voix valent celles des autres, pas vrai? Pourquoi qu’il y en aurait cinq mille qui feraient la loi à vingt? Ça n’est pas juste... L’aventurier fit une pause et attendit inutilement la réponse du Kaw-djer. Embarrassé par ce silence persistant, et désireux de faire comprendre que sa mission était terminée, il conclut: --Et voilà! --Est-ce tout? interrogea pour la troisième fois le Kaw-djer. --Oui... répondit le délégué. C’est tout, sans être tout... Enfin, c’est tout pour le moment. Le Kaw-djer, regardant bien en face les dix hommes attentifs, déclara d’un ton froid: --Voici ma réponse: «Vous êtes ici malgré nous. Je vous donne vingt-quatre heures pour vous soumettre tous sans condition. Passé ce délai, j’aviserai.» Il fit un signe. Hartlepool et une vingtaine d’hommes accoururent. --Hartlepool, dit-il, veuillez reconduire ces Messieurs hors des rangs.» Les délégués étaient stupéfaits. Quelque assurés qu’ils fussent de leur force, ce calme glacial les déconcertait. Encadrés par les Hosteliens, ils s’éloignèrent docilement. Par exemple, quand ils furent réunis à ceux qu’ils désignaient sous le nom générique de «gentlemen», le ton changea. Tandis qu’ils rendaient compte de leur mission, leur colère, jusque-là dominée, éclata sans contrainte, et, pour exprimer leur indignation, ils trouvèrent une quantité suffisante de paroles irritées et de jurons sonores. Cette éloquence spéciale eut de l’écho dans la foule, et bientôt un concert de vociférations apprit au Kaw-djer qu’on connaissait sa réponse. Cette agitation fut longue à se calmer. La nuit la diminua sans l’apaiser entièrement. Jusqu’au matin, l’ombre fut pleine de cris furieux. Si on ne voyait plus les mineurs, on les entendait. Évidemment ils s’entêtaient dans leur entreprise et campaient en plein air. La milice fit comme eux. Se relayant par quarts, elle veilla toute la nuit, l’arme au pied. La colonne ne s’était pas retirée, en effet. A l’aube, les rues apparurent noires de monde. Bon nombre de prospecteurs, lassés par cette nuit d’attente, s’étaient couchés sur le sol. Mais tous furent debout au premier rayon du jour, et le vacarme de la veille reprit de plus belle. Dans les rues dont ils occupaient la chaussée, les maisons étaient soigneusement closes. Personne ne se risquait au dehors. Si, d’un premier étage, un Hostelien plus curieux risquait un coup d’œil par l’entre-bâillement des volets, un ouragan de huées l’obligeait aussitôt à les refermer en hâte. Le début de la matinée fut relativement calme. Les aventuriers ne semblaient pas être d’accord sur ce qu’il convenait de faire et discutaient avec animation. A mesure que le temps s’écoulait, leur nombre augmentait. Autant qu’on en pouvait juger, il s’élevait maintenant à quatre ou cinq mille. Des émissaires envoyés pendant la nuit avaient battu le rappel dans la campagne et ramené du renfort. Les prospecteurs de la région du Golden Creek avaient eu le temps d’arriver, mais non pas ceux qui travaillaient dans les montagnes du centre ou à la pointe du Nord-Ouest, et dont le voyage, en admettant qu’ils dussent venir, exigerait un ou plusieurs jours selon leur éloignement. Leurs compagnons qui avaient déjà envahi la ville eussent sagement fait de les attendre. Quand ils seraient dix ou quinze mille, la situation déjà si grave de Libéria deviendrait presque désespérée. Mais ces cerveaux brûlés, incapables de résister à la violence de leurs passions, n’avaient jamais la patience d’attendre. Plus la matinée s’avança, plus leur agitation grandit. Sous le coup de fouet de la fatigue et des excitations répétées des orateurs en plein vent, la foule s’énervait à vue d’œil. Vers onze heures, un élan général la jeta tout à coup sur la milice hostelienne. Celle-ci se hérissa immédiatement de baïonnettes. Les assaillants reculèrent précipitamment, s’efforçant de vaincre la poussée de ceux qui se trouvaient en queue. Afin d’éviter des malheurs involontaires, le Kaw-djer fit reculer sa troupe, qui se replia en bon ordre et alla prendre position devant le Gouvernement. Les rues aboutissant à la place furent ainsi dégagées. Les mineurs, se trompant sur le sens de ce mouvement, poussèrent une assourdissante clameur de victoire. L’espace rendu libre par la retraite de la milice hostelienne fut en un instant rempli d’une foule grouillante. Cette foule ne tarda pas à reconnaître son erreur. Non, elle n’était pas victorieuse encore. La milice intacte lui barrait toujours le passage. Si les mille hommes dont elle était formée, modelant leur attitude sur celle de leur chef, gardaient, impassibles, l’arme au pied, ils n’en disposaient pas moins de la foudre. Leurs mille fusils, des carabines américaines, que beaucoup de prospecteurs connaissaient bien, auxquelles un magasin assure une réserve de sept cartouches, étaient capables de tirer en moins d’une minute leurs sept mille coups, qui seraient, dans ce cas, tirés à bout portant. Il y avait là de quoi faire réfléchir les plus braves. Mais les aventuriers n’étaient plus dans un état d’esprit leur permettant la réflexion. Ils s’excitaient, se grisaient les uns les autres. Leur grand nombre leur donnant confiance, ils cessèrent de craindre cette troupe dont l’immobilité leur parut de la faiblesse. Le moment vint où ce qui leur restait de raison fut définitivement aboli. Le spectacle était tragique. A la périphérie de la place, une foule hurlante et débraillée, criant de ses milliers de bouches des mots que personne n’entendait, tendant ses milliers de poings en des gestes de menace. A trente mètres d’elle, lui faisant face, la milice hostelienne rangée en bon ordre le long de la façade du Gouvernement, ses hommes conservant une immobilité de statue. Derrière la milice, le Kaw-djer, seul, debout sur le dernier degré du perron qui donnait accès au Gouvernement, contemplant d’un air soucieux ce tableau mouvementé, et cherchant un moyen de dénouer pacifiquement une situation dont il comprenait toute la gravité. Il était une heure de l’après-midi quand des injures directes commencèrent à partir de la foule enfiévrée. Les Hosteliens, contenus par leur chef, n’y répondirent pas. Au premier rang de leurs insulteurs, ils pouvaient voir une figure de connaissance. Les révoltés avaient poussé en avant Kennedy, dont les conseils insidieux n’étaient pas sans avoir contribué à les engager dans cette aventure. C’est par lui qu’ils connaissaient la loi relative aux élections, c’est lui qui leur avait suggéré de réclamer la qualité de citoyens et d’électeurs, en leur affirmant que le Kaw-djer, abandonné de tout le monde, n’aurait pas la force de leur résister. La réalité se montrait différente. Ils se heurtaient à mille fusils, et il semblait juste que celui qui les avait menés là fût exposé aux coups. L’ancien matelot, qui avait voulu se venger, était le mauvais marchand de cette affaire. Il n’avait plus sa jactance de nabab. Pâle, tremblant, il n’en menait pas large, comme on dit familièrement. La foule perdant de plus en plus la tête, les injures ne suffirent bientôt plus à satisfaire sa colère grandissante, et il fallut passer aux actes. Des volées de pierres commencèrent à s’abattre sur la milice impassible. Les choses prenaient décidément une mauvaise tournure. Pendant une heure, cette pluie meurtrière tomba. Plusieurs hommes furent blessés et deux d’entre eux durent quitter le rang. Une pierre atteignit au front le Kaw-djer lui-même. Il chancela, mais se redressant d’un énergique effort, il essuya paisiblement le sang qui rougissait son visage et reprit son attitude d’observateur. Après une heure de cet exercice qui ne pouvait mener à rien, les assaillants parurent se lasser. Les projectiles devinrent moins nombreux, et on sentait qu’ils allaient cesser de pleuvoir, quand une énorme clameur jaillit tout à coup de la foule. Qu’était-il arrivé? Le Kaw-djer, se haussant sur la pointe des pieds, s’efforça vainement de voir dans les rues avoisinantes. Il ne put y réussir. Au loin, les remous de la foule semblaient plus violents, voilà tout, sans qu’il fût possible d’en discerner la cause. On ne devait pas tarder à la connaître. Quelques minutes plus tard, trois prospecteurs taillés en hercule, s’ouvrant un passage à coups de coude, venaient se placer en avant de leurs compagnons, comme s’ils eussent voulu montrer qu’ils se riaient des balles. Ils ne les craignaient plus, en effet, car ils portaient devant eux, en guise de boucliers, des otages qui les protégeaient contre elles. Les assaillants avaient eu une idée diabolique. Ayant enfoncé la porte d’une maison, ils s’étaient emparés de ses habitants, deux jeunes femmes, deux sœurs, qui y vivaient seules avec un petit enfant, le mari de l’une d’elles étant mort au cours de l’hiver précédent. Deux mineurs avaient saisi les femmes, un autre l’enfant, et, chacun avec son fardeau, ils bravaient maintenant le Kaw-djer et sa milice. Qui oserait tirer, alors que les premiers coups seraient pour ces créatures innocentes? Les deux femmes, terrorisées, s’abandonnaient sans résistance. Quant au bébé, qu’une sorte de brute gigantesque tenait à bout de bras comme pour l’offrir en holocauste, il riait. Cela dépassait en horreur tout ce que le Kaw-djer eût été capable d’imaginer. L’atroce aventure fit trembler cet homme si fort. Il eut peur. Il pâlit. C’était l’heure pourtant des décisions promptes. Il fallait prendre d’urgence une résolution. Déjà les mineurs, poussant des vociférations furieuses, avaient fait un pas. Leur affolement était tel qu’il leur fut impossible d’attendre d’en arriver au corps à corps, dans lequel la supériorité du nombre leur eût assuré la victoire. Ils étaient à vingt mètres de la milice figée dans son attitude de marbre, quand des détonations éclatèrent. Les revolvers faisaient parler la poudre. Un Hostelien tomba. L’hésitation n’était plus de mise. Dans moins d’une minute on serait débordé, et toute la population de Libéria, hommes, femmes et enfants, serait massacrée sans recours. «En joue!...» commanda le Kaw-djer qui devint plus pâle encore. La milice obéit avec la précision d’un exercice d’entraînement. Ensemble, les crosses se haussèrent aux épaules, et les canons se dirigèrent menaçants, vers la foule. Mais celle-ci était désormais trop affolée pour que la crainte pût l’arrêter. De nouveaux coups de revolvers résonnèrent. Trois autres miliciens furent atteints. Ivre, déchaînée, la foule n’était plus qu’à dix pas. «Feu!» commanda le Kaw-djer d’une voix rauque. Par leur calme héroïque au milieu de cette longue tourmente, ses hommes venaient de le payer en une fois de tout ce qu’il avait fait pour eux. On était quitte. Mais, s’ils avaient puisé dans la reconnaissance et dans l’affection qu’il leur inspirait la force de se conduire en soldats, ils n’étaient pas des soldats après tout. Dès qu’ils eurent pressé la gâchette, l’affolement les gagna à leur tour. Ils ne tirèrent pas un coup, ils les tirèrent tous. Ce fut le roulement du tonnerre. En trois secondes, les carabines crachèrent leurs sept mille balles. Puis, un silence énorme tomba... Les hommes de la milice regardaient, hébétés. Au loin, des fuyards disparaissaient. Devant eux, il n’y avait plus personne. La place était déserte. Déserte?... Oui, sauf cet amoncellement, cette montagne de cadavres d’où ruisselait un torrent de sang! Combien y en avait-il?... Mille?... Quinze cents?... Davantage?... On ne savait. Au bas de ce tas hideux, à côté de Kennedy, mort, les deux jeunes femmes étaient tombées. L’une une balle dans l’épaule, était morte ou évanouie. L’autre se releva sans blessure et courut, affolée, frappée d’épouvante. L’enfant était là, lui aussi, parmi les morts, dans le sang. Mais--c’était un miracle!--il n’avait rien, et, fort amusé par ce jeu inconnu, il continuait à rire de tout son cœur... Le Kaw-djer, en proie à une effroyable douleur, avait caché son visage entre ses mains pour fuir l’horrible spectacle. Un instant, il demeura prostré, puis, lentement, il redressa la tête. D’un même mouvement, les Hosteliens se tournèrent vers lui et le regardèrent en silence. Lui n’eut pas un regard pour eux. Immobile, il contemplait le sinistre charnier, et, sur sa face ravagée, vieillie de dix ans, de grosses larmes coulaient goutte à goutte. Le Kaw-djer, désespérément, pleurait. XIV L’ABDICATION. Le Kaw-djer pleurait... Combien poignantes les larmes d’un tel homme! Avec quelle éloquence, elles criaient sa douleur! Il avait commandé: «Feu!»..., lui! Par son ordre, les balles avaient tracé leurs sillons rouges! Oui, les hommes l’avaient réduit à cela, et, par leur faute, il était désormais pareil aux plus odieux de ces tyrans qu’il avait haïs d’une haine si farouche, puisqu’il sombrait comme eux dans le meurtre, dans le sang! Bien plus, il fallait en répandre encore. L’œuvre n’était qu’ébauchée. Il restait à la parfaire. En dépit de toutes les apparences contraires, là était le devoir certain. Ce devoir, le Kaw-djer le regarda courageusement en face. Son abattement fut de courte durée, et bientôt il reconquit toute son énergie. Laissant aux vieillards et aux femmes le soin d’ensevelir les morts et de relever les blessés, il se lança sans retard à la poursuite des fuyards. Ceux-ci, frappés de terreur, ne songeaient plus à opposer la moindre résistance. De jour et de nuit, on les chassa comme du bétail. A plusieurs reprises, les forces hosteliennes se heurtèrent à des bandes venant trop tard à la rescousse. Celles-ci furent dispersées sans difficulté l’une après l’autre et successivement rejetées vers le Nord. L’île fut sillonnée en tous sens. On en trouvait le sol parsemé des restes de ceux des prospecteurs que la faim avait poussés hors de leurs tanières et qui avaient péri dans la neige au cours de l’hiver précédent. Longtemps, le froid avait conservé leurs dépouilles. Elles se liquéfiaient au dégel, et cette boue humaine se mêlait à celle de la terre. En trois semaines, les aventuriers, au nombre de près de dix-huit mille, furent refoulés dans la presqu’île Dumas dont le Kaw-djer occupa l’isthme. A la milice s’étaient joints trois cents hommes fournis par la -Franco-English Gold Mining Company-, qui apportèrent un secours efficace aux défenseurs du bon ordre. Malgré ce renfort, la situation demeurait inquiétante. Si les prospecteurs avaient été déprimés tout d’abord par la nouvelle du carnage de leurs compagnons, et si on les avait ensuite aisément vaincus en détail, il pouvait ne plus en être ainsi, maintenant qu’ils se serraient les coudes et qu’il leur était loisible de se concerter. Or, leur supériorité numérique était si grande qu’il y avait lieu de craindre un retour offensif de leur part. L’intervention de la Société franco-anglaise para à ce danger. Désireux de s’assurer la main-d’œuvre qui leur était nécessaire, ses deux directeurs, Maurice Reynaud et Alexander Smith, proposèrent au Kaw-djer de procéder à une sélection parmi les aventuriers et de choisir, après sévère enquête, un millier d’hommes qui seraient autorisés à rester sur l’île Hoste. Ces hommes, la -Gold Mining Company- les emploierait sous sa responsabilité, étant bien entendu qu’ils seraient impitoyablement expulsés à la première incartade. Le Kaw-djer accueillit favorablement ces ouvertures qui lui fournissaient un moyen de diviser les forces de l’adversaire. Sans hésiter, Maurice Reynaud et Alexander Smith, faisant ainsi preuve d’un courage assurément plus grand que celui du dompteur qui entre dans la cage de ses fauves, s’engagèrent alors sur la presqu’île Dumas, où pullulait la foule des prospecteurs révoltés. Huit jours plus tard, on les vit revenir à la tête de mille hommes triés soigneusement entre tous. Cet exploit changea la face des choses. Les mille hommes que perdaient les insurgés, les Hosteliens les gagnaient, tout en conservant l’avantage de leur discipline et de leur armement supérieur. Le Kaw-djer franchit à son tour l’isthme dont il confia la garde à Hartlepool. Il rencontra dans la presqu’île moins de résistance qu’il ne le redoutait. Les mineurs n’avaient pas eu le temps encore de reprendre possession d’eux-mêmes. On réussit à les diviser, et chaque fraction fut successivement contrainte de s’embarquer sur des navires expédiés du Bourg-Neuf, qui croisaient dans ce but en vue de la côte. En quelques jours l’opération fut terminée. Exception faite de ceux dont répondaient Maurice Reynaud et Alexander Smith, et qui étaient d’ailleurs en trop petit nombre pour constituer un sérieux danger, le sol de l’île était purgé du dernier des aventuriers qui l’avaient infestée. [Illustration: «Avec ses canots, le steamer débarque des soldats.» (Page 457.)] Dans quel état lamentable ne la laissaient-ils pas! La terre n’avait pas été cultivée, et la prochaine récolte était perdue comme l’avait été la précédente. Abandonnés à eux-mêmes dans les pâturages, beaucoup d’animaux avaient péri. On revenait en somme à plusieurs années en arrière, et, de même que dans les premiers temps de leur indépendance, la famine menaçait les colons de l’île Hoste. Le Kaw-djer voyait nettement ce danger, mais il n’excédait pas son courage. L’important était de ne pas perdre de temps. Il le comprit, et agit, dans ce but, en dictateur, quelque pénible que ce rôle lui parût. Comme autrefois, il fallut d’abord grouper toutes les ressources de l’île, afin de les répartir suivant les besoins de chaque famille. Cela ne se fit pas sans provoquer des murmures. Mais cette mesure s’imposait et on passa outre aux protestations des récalcitrants. Elle ne devait avoir, d’ailleurs, qu’une durée éphémère. Tandis qu’on procédait au récolement des réserves, des achats étaient effectués dans l’Amérique du Sud, tant pour le compte de l’État que pour celui des particuliers. Un mois plus tard, on débarquait au Bourg-Neuf les premières cargaisons, et la situation commençait dès lors à s’améliorer rapidement. Grâce à ce bienfaisant despotisme, Libéria et son faubourg ne tardèrent pas à recouvrer leur animation d’autrefois. Le port reçut même, au cours de l’été, des navires en plus grand nombre que jamais. Par une heureuse chance, la pêche de la baleine s’annonça particulièrement fructueuse, cette année-là. Bâtiments américains et norvégiens affluèrent au Bourg-Neuf, et la préparation de l’huile occupa une centaine d’Hosteliens avec des salaires très rémunérateurs. En même temps, une impulsion nouvelle était donnée aux scieries et aux usines de conserves, et le nombre de louvetiers doubla pour la chasse des loups-marins. Plusieurs centaines de Pêcherais, ne pouvant accommoder leurs habitudes nomades aux sévérités de l’administration argentine, quittèrent la Terre de Feu, traversèrent le canal du Beagle et transportèrent leurs campements sur le littoral de l’île Hoste où ils se fixèrent définitivement. Vers le 15 décembre, les plaies de la colonie étaient, sinon guéries, du moins pansées. Certes, elle avait souffert un profond dommage qui ne serait pas réparé avant plusieurs années, mais déjà il n’en subsistait aucune trace extérieure. Le peuple était retourné à ses occupations coutumières, et la vie normale avait repris son cours. L’État hostelien fit à cette époque l’acquisition d’un steamer de six cents tonneaux qui reçut le nom de -Yacana-. Ce steamer permettrait l’établissement d’un service régulier avec les bourgades du littoral et les divers établissements et comptoirs de l’archipel. Il servirait en outre à assurer les communications avec le cap Horn dont le phare venait enfin d’être achevé. Dans les derniers jours de l’année 1893, le Kaw-djer en avait reçu la nouvelle. Tout était terminé: le logement des gardiens, le magasin de réserve, le pylône de métal haut d’une vingtaine de mètres, le bâtiment et le montage des dynamos, auxquelles un ingénieux dispositif imaginé par Dick transmettait l’énergie des vagues et des marées. Le fonctionnement de ces machines serait ainsi assuré, sans combustible d’aucune sorte. Pour rendre ce fonctionnement éternel, il suffirait de procéder aux réparations nécessaires et d’être bien pourvu de pièces de rechange. L’inauguration, que le Kaw-djer résolut d’entourer d’une certaine solennité, fut fixée au 15 janvier 1894. Ce jour-là, le -Yacana- emporterait à l’île Horn deux ou trois cents Hosteliens, devant lesquels jaillirait le premier rayon du phare. Après les tristesses qu’il venait de traverser, le Kaw-djer se faisait une fête de cette inauguration qui réaliserait un de ses rêves, si longtemps caressé. Tel était le programme, et personne n’imaginait que rien pût en entraver l’exécution, quand, soudainement, brutalement, les événements le modifièrent d’étrange façon. Le 10 janvier, cinq jours avant la date choisie, un vaisseau de guerre entra dans le port du Bourg-Neuf. A son mât d’artimon flottait le pavillon chilien. De l’une des fenêtres du Gouvernement, le Kaw-djer, qui avait aperçu ce navire entrer dans le port, le suivit, à l’aide d’une longue-vue, dans ses diverses manœuvres d’atterrissage, puis il crut distinguer à son bord comme un remue-ménage, dont la distance l’empêchait de reconnaître la nature. Il était depuis une heure absorbé dans cette contemplation, quand on vint le prévenir qu’un homme, hors d’haleine, arrivait du Bourg-Neuf et demandait à lui parler sur-le-champ de la part de Karroly. «Qu’y a-t-il? interrogea le Kaw-djer, lorsque cet homme fut introduit. --Un bâtiment chilien vient d’entrer au Bourg-Neuf, dit l’homme essoufflé par sa course rapide. --Je l’ai vu. Ensuite? --C’est un navire de guerre. --Je le sais. --Il s’est affourché sur deux ancres au milieu du port, et, avec ses canots, il débarque des soldats. --Des soldats!... s’écria le Kaw-djer. --Oui, des soldats chiliens... en armes... Cent... deux cents... trois cents... Karroly ne s’est pas amusé à les compter... Il a préféré m’envoyer pour vous mettre au courant.» L’incident en valait la peine et justifiait amplement l’émotion de Karroly. Depuis quand des soldats armés pénètrent-ils en temps de paix sur un territoire étranger? Le fait que ces soldats fussent chiliens ne laissait pas que de rassurer le Kaw-djer. Selon toute probabilité, on n’avait rien à craindre du pays auquel l’île Hoste devait son indépendance. Le débarquement de ces soldats n’en était pas moins anormal, et la prudence voulait que l’on prît, à tout hasard, les précautions nécessaires. «Ils viennent!...» s’écria l’homme tout à coup, en montrant du doigt, par la fenêtre ouverte, la direction du Bourg-Neuf. Sur la route, un groupe nombreux s’avançait, en effet, que le Kaw-djer évalua d’un coup d’œil. L’Hostelien avait exagéré quelque peu. Il s’agissait bien d’une troupe de soldats, car les fusils étincelaient au soleil, mais leur nombre atteignait cent cinquante tout au plus. Le Kaw-djer, stupéfait, donna rapidement une série d’ordres clairs et précis. Des émissaires partirent de tous côtés. Cela fait, il attendit tranquillement. En un quart d’heure, la troupe chilienne, suivie des yeux par les Hosteliens étonnés, arrivait sur la place et prenait position devant le Gouvernement. Un officier en grande tenue, qui devait être d’un grade élevé, à en juger par les dorures dont il était chamarré, s’en détacha, heurta du pommeau de son sabre la porte qui s’ouvrit aussitôt, et demanda à parler au Gouverneur. Il fut conduit dans la pièce où se tenait le Kaw-djer, et dont la porte se referma silencieusement derrière lui. Une minute plus tard, un sourd grondement indiqua que les portes extérieures étaient fermées à leur tour. Sans qu’il s’en doutât, l’officier chilien était virtuellement prisonnier. Mais celui-ci ne semblait éprouver aucun souci de sa situation personnelle. Il s’était arrêté à quelques pas du seuil, la main à son bicorne emplumé, les yeux fixés sur le Kaw-djer qui, debout entre les deux fenêtres, gardait une complète immobilité. Ce fut le Kaw-djer qui prit la parole le premier. «M’expliquerez-vous, Monsieur, dit-il d’une voix brève, ce que signifie ce débarquement d’une force armée sur l’île Hoste? Nous ne sommes pas en guerre avec le Chili, que je sache? L’officier chilien tendit une large enveloppe au Kaw-djer. --Monsieur le Gouverneur, répondit-il, permettez-moi de vous présenter tout d’abord la lettre par laquelle mon Gouvernement m’accrédite auprès de vous. Le Kaw-djer rompit les cachets et lut attentivement, sans que rien dans l’expression de son visage trahît les sentiments que sa lecture pouvait lui faire éprouver. --Monsieur, dit-il avec calme lorsqu’elle fut achevée, le Gouvernement chilien, ainsi que vous le savez sans doute, vous met par cette lettre à ma disposition en vue du rétablissement de l’ordre à l’île Hoste. L’officier s’inclina silencieusement en signe d’assentiment. --Le Gouvernement chilien, Monsieur, a été mal renseigné, continua le Kaw-djer. Comme tous les pays du monde, l’île Hoste a connu, il est vrai, des périodes troublées. Mais ses habitants ont su rétablir eux-mêmes l’ordre qui est actuellement parfait. L’officier, qui paraissait embarrassé, ne répondit pas. , - 1 . 2 , . 3 , , 4 . 5 6 . 7 , 8 , . 9 , 10 . 11 12 , - . 13 , , 14 , , , , 15 . 16 17 , , 18 - , - - , 19 20 . , , 21 - 22 , , 23 , , - 24 25 . . 26 27 , , - 28 , . 29 30 , 31 , - 32 . , 33 , - 34 . , 35 , , . 36 . , 37 . 38 . , 39 , 40 - . , 41 , 42 , 43 . , , , , 44 45 . , 46 . , 47 48 , , , 49 , 50 51 , . 52 , 53 , , , 54 . 55 56 , 57 . , 58 , , 59 , 60 - , . 61 , , , 62 , - , 63 - - . 64 65 , , , 66 - , 67 . 68 , - - 69 ! - - 70 . 71 . 72 . 73 - 74 . 75 - , 76 , . 77 78 , 79 , . 80 81 . 82 , 83 . , 84 , 85 . 86 , 87 88 , - , , 89 90 . 91 92 [ : . . . 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