de frémissements nerveux, une respiration courte sifflant entre ses
dents serrées, il brûlait d’une fièvre intense. Le Kaw-djer, en
constatant ces divers symptômes, hocha la tête d’un air inquiet.
En dépit de l’intégrité de ses membres et de son aspect moins
impressionnant, l’état de Dick était en réalité beaucoup plus grave que
celui de son sauveur.
Les deux enfants couchés, le Kaw-djer, malgré l’heure tardive, se
rendit chez Harry Rhodes et le mit au courant des événements. Harry
Rhodes fut bouleversé par ce récit et ne marchanda pas le concours
des siens. Il fut convenu que Mme Rhodes et Clary, Tullia Ceroni et
Graziella, veilleraient à tour de rôle au chevet des deux enfants, les
jeunes filles pendant le jour, et leurs mères pendant la nuit. Mme
Rhodes prit la garde la première. Habillée en un instant, elle partit
avec le Kaw-djer.
Alors seulement celui-ci, ayant paré de cette manière au plus pressé,
alla chercher un repos qu’il ne devait pas réussir à trouver. Trop
d’émotions agitaient son cœur, un trop grave problème était posé devant
sa conscience.
Des cinq assassins, trois étaient morts, mais deux subsistaient. Il
fallait prendre un parti à leur sujet. Si l’un, Sirdey, avait disparu
et errait à travers l’île, où on ne tarderait pas sans doute à le
reprendre, l’autre, Kennedy, attendait, solidement verrouillé dans la
prison, que l’on statuât sur son sort.
Le bilan de l’affaire se soldant par trois hommes tués, un autre en
fuite et deux enfants en péril de mort, il ne pouvait, cette fois, être
question de l’étouffer. Pour que l’on pût espérer la tenir secrète,
trop de personnes, d’ailleurs, étaient dans la confidence. Il fallait
donc agir. Dans quel sens?
Certes les moyens d’action adoptés par les gens qu’il venait de
combattre n’avaient rien de commun avec ceux que le Kaw-djer était
enclin à employer, mais, au fond, le principe était le même. Il se
réduisait en somme à ceci, que ces gens, comme lui-même, répugnaient
à la contrainte et n’avaient pu s’y résigner. La différence des
tempéraments avait fait le reste. Ils avaient voulu abattre la
tyrannie, tandis qu’il s’était contenté de la fuir. Mais, au
demeurant, leur besoin de liberté, quelque opposé qu’il fût dans ses
manifestations, était pareil dans son essence, et ces hommes n’étaient
après tout que des révoltés comme il avait été lui-même un révolté.
Alors qu’il se reconnaissait en eux, allait-il, sous prétexte qu’il
était le plus fort, s’arroger le droit de punir?
Le Kaw-djer, dès qu’il fut levé, se rendit à la prison, où Kennedy
avait passé la nuit, effondré sur un banc. Celui-ci se leva avec
empressement à son approche, et, non content de cette marque de
respect, il retira humblement son béret. Pour faire ce geste, l’ancien
matelot dut élever ensemble ses deux mains qu’unissait une courte et
solide chaîne de fer. Après quoi, il attendit, les yeux baissés.
Kennedy ressemblait ainsi à un animal pris au piège. Autour de lui,
c’était l’air, l’espace, la liberté... Il n’avait plus droit à ces
biens naturels dont il avait voulu priver d’autres hommes et dont
d’autres hommes le privaient à son tour.
Sa vue fut intolérable au Kaw-djer.
«Hartlepool!... appela-t-il en avançant la tête dans le poste.
Hartlepool accourut.
--Retirez cette chaîne, dit le Kaw-djer en montrant les mains entravées
du prisonnier.
--Mais, Monsieur... commença Hartlepool.
--Je vous prie... interrompit le Kaw-djer d’un ton sans réplique.
Puis, s’adressant à Kennedy, lorsque celui-ci fut libre.
--Tu as voulu me tuer. Pourquoi? interrogea-t-il.
Kennedy, sans relever les yeux, haussa les épaules, en se dandinant
gauchement et en roulant entre les doigts son béret de marin, par
manière de dire qu’il n’en savait rien.
Le Kaw-djer, après l’avoir considéré un instant en silence, ouvrit
toute grande la porte donnant sur le poste, et, s’effaçant:
--Va-t-en! dit-il.
Puis, Kennedy le regardant d’un air indécis:
--Va-t-en!» dit-il une seconde fois d’une voix calme.
Sans se faire prier, l’ancien matelot sortit en arrondissant le dos.
Derrière lui, le Kaw-djer referma la porte, et se rendit auprès de ses
deux malades, en abandonnant à ses réflexions Hartlepool fort perplexe.
L’état de Sand était stationnaire, mais celui de Dick semblait très
aggravé. En proie à un furieux délire, ce dernier s’agitait sur sa
couche en prononçant des paroles sans suite. On ne pouvait plus en
douter, l’enfant avait une congestion cérébrale d’une telle violence
qu’une terminaison fatale était à craindre. La médication habituelle
était inapplicable dans la circonstance présente. Où se fût-on procuré
de la glace pour rafraîchir son front brûlant? Les progrès réalisés sur
l’île d’Hoste n’étaient pas tels encore qu’il fût possible d’y trouver
cette substance, en dehors de la période hivernale.
Cette glace, dont le Kaw-djer déplorait l’absence, la nature n’allait
pas tarder à la lui fournir en quantités illimitées. L’hiver de l’année
1884 devait être d’une extrême rigueur et fut aussi exceptionnellement
précoce. Il débuta dès les premiers jours d’avril par de violentes
tempêtes qui se succédèrent pendant un mois, presque sans interruption.
A ces tempêtes fit suite un excessif abaissement de température qui
provoqua finalement des chutes de neige telles que le Kaw-djer n’en
avait jamais vu de pareilles depuis qu’il s’était fixé en Magellanie.
Tant que cela fut au pouvoir des hommes, on lutta courageusement contre
cette neige, mais, dans le courant du mois de juin, les implacables
flocons tombèrent en tourbillons si épais qu’il fallut se reconnaître
vaincu. Malgré tous les efforts, la couche neigeuse atteignit, vers
le milieu de juillet, une épaisseur de plus de trois mètres, et
Libéria fut ensevelie sous un linceul glacé. Aux portes habituelles
furent substituées les fenêtres des premiers étages. Quant aux maisons
limitées à un simple rez-de-chaussée, elles n’eurent plus d’autre issue
qu’un trou percé dans le toit. La vie publique fut, on le conçoit,
entièrement arrêtée, et les relations sociales réduites au minimum
indispensable pour assurer la subsistance de chacun.
La santé générale se ressentit nécessairement de cette rigoureuse
claustration. Quelques maladies épidémiques firent de nouveau leur
apparition, et le Kaw-djer dut venir en aide à l’unique médecin de
Libéria qui ne suffisait plus à la peine.
Heureusement pour le repos de son esprit, il n’avait plus, à ce moment
d’inquiétudes pour Dick ni pour Sand. Des deux, Sand avait été le
premier à s’acheminer vers la guérison. Une dizaine de jours après le
drame dont il avait été la victime volontaire, on fut en droit de le
considérer comme hors de danger, et il n’y eut plus de motif de mettre
en doute que l’amputation serait évitée. Les jours suivants, en effet,
la cicatrisation gagna de proche en proche avec cette rapidité, on peut
dire cette fougue qui est l’apanage des tissus jeunes. Deux mois ne
s’étaient pas écoulés que Sand fut autorisé à quitter le lit.
Quitter le lit?... L’expression est impropre, à vrai dire. Sand ne
pouvait plus, ne pourrait plus jamais quitter le lit, ni se mouvoir
d’aucune manière sans un secours étranger. Ses jambes mortes ne
supporteraient jamais plus son corps d’infirme condamné désormais à
l’immobilité.
Le jeune garçon ne semblait pas, d’ailleurs, s’en affecter outre
mesure. Lorsqu’il eut repris conscience des choses, sa première parole
ne fut pas pour gémir sur lui-même, mais pour s’informer du sort de
Dick, au salut duquel il s’était si héroïquement dévoué. Un pâle
sourire entr’ouvrit ses lèvres quand on lui donna l’assurance que Dick
était sain et sauf, mais bientôt cette assurance ne lui suffit plus,
et, à mesure que les forces lui revenaient, il commença à réclamer son
ami avec une insistance grandissante.
Longtemps, il fut impossible de le satisfaire. Pendant plus d’un mois,
Dick ne sortit pas du délire. Son front fumait littéralement, malgré
la glace que le Kaw-djer pouvait maintenant employer sans ménagement.
Puis, lorsque cette période aiguë se résolut enfin, le malade était si
faible que sa vie paraissait ne tenir qu’à un fil.
A dater de ce jour, toutefois, la convalescence fit de rapides progrès.
Le meilleur des remèdes fut, pour lui, d’apprendre que Sand était
également sauvé. A cette nouvelle, le visage de Dick s’illumina d’une
joie céleste, et, pour la première fois depuis tant de jours, il
s’endormit d’un paisible sommeil.
Dès le lendemain, il put assurer lui-même Sand qu’on ne l’avait pas
trompé, et celui-ci, à partir de cet instant, fut délivré de tout
souci. Quant à son malheur personnel, il en faisait bon marché. Rassuré
sur le sort de Dick, il réclama aussitôt son violon, et, lorsqu’il tint
entre ses bras l’instrument chéri, il parut au comble du bonheur.
[Illustration: Des glissades vertigineuses... (Page 321.)]
Quelques jours plus tard, il fallut céder aux instances des deux
enfants et les réunir dans la même pièce. Dès lors, les heures
coulèrent pour eux avec la rapidité d’un rêve. Dans leurs couchettes
placées proches l’une de l’autre, Dick lisait tandis que Sand
faisait de la musique, et, de temps en temps, pour se reposer, ils se
regardaient en souriant. Ils s’estimaient parfaitement heureux.
Un triste jour fut celui où Sand quitta le lit. La vue de son ami ainsi
martyrisé jeta Dick, alors levé depuis une semaine, dans un abîme de
désespoir. L’impression qu’il reçut de ce spectacle fut aussi durable
que profonde. Il fut transformé soudainement, comme s’il eût été touché
par une baguette de fée. Un autre Dick naquit, plus déférent, plus
réfléchi, d’allures moins effrontées et moins combatives.
On était alors au début du mois de juin, c’est-à-dire au moment où la
neige commençait à bloquer les Libériens dans leurs demeures. Un mois
plus tard, on entra dans la période la plus froide de ce rude hiver. Il
n’y avait plus à compter sur le dégel avant le printemps.
Le Kaw-djer s’efforça de réagir contre les effets déprimants de ce
long emprisonnement. Sous sa direction, des jeux en plein air furent
organisés. Par une saignée faite à grand renfort de bras dans la berge
de la rivière, l’eau, prise au-dessous de la glace, se répandit sur la
plaine marécageuse, qui fut ainsi transformée en un admirable champ de
patinage. Les adeptes de ce sport, très pratiqué en Amérique, purent
s’en donner à cœur joie. Pour ceux auxquels il n’était pas familier,
on institua des courses de skis ou des glissades vertigineuses en
traîneaux le long des pentes des collines du Sud.
Peu à peu, les hivernants s’endurcirent à ces sports de la glace et y
prirent goût. La gaîté et en même temps la santé publique en reçurent
la plus heureuse influence. Vaille que vaille, on atteignit ainsi le 5
octobre.
Ce fut à cette date qu’apparut le dégel. La neige qui recouvrait la
plaine située du côté de la mer fondit tout d’abord. Le lendemain
celle qui encombrait Libéria fondit à son tour, changeant les rues
en torrents, tandis que la rivière brisait sa prison de glace. Puis,
le phénomène se généralisant, la fonte des premières pentes du Sud
alimenta pendant plusieurs jours les torrents boueux qui s’écoulaient
à travers la ville, et enfin, le dégel continuant à se propager dans
l’intérieur, la rivière se mit à gonfler rapidement. En vingt-quatre
heures, elle atteignit le niveau des rives. Bientôt, elle se
déverserait sur la ville. Il fallait intervenir, sous peine de voir
détruite l’œuvre de tant de jours.
Le Kaw-djer mit à contribution tous les bras. Une armée de terrassiers
éleva un barrage suivant un angle qui embrassait la ville, et dont
le sommet fut placé au Sud-Ouest. L’une des branches de cet angle se
dirigeait obliquement vers les monts du Sud, tandis que l’autre, tracée
à une certaine distance de la rivière, en épousait sensiblement le
cours. Un petit nombre de maisons, et notamment celle de Patterson,
édifiées trop près de la rive, restaient hors du périmètre de
protection. On avait dû se résigner à ce sacrifice nécessaire.
En quarante-huit heures, ce travail poursuivi de jour et de nuit fut
terminé. Il était temps. De l’intérieur, un déluge accourait vers la
mer. Le barrage fendit comme un coin cette immense nappe d’eau. Une
partie en fut rejetée dans l’Ouest, vers la rivière, tandis que, dans
l’Est, l’autre s’écoulait en grondant vers la mer.
Malgré l’inclinaison du sol, Libéria devint en quelques heures une île
dans une île. De tous côtés on n’apercevait que de l’eau, d’où, vers
l’Est et le Sud, émergeaient les montagnes, et, vers le Nord-Ouest,
les maisons du Bourg-Neuf protégé par son altitude relative. Toutes
communications étaient coupées. Entre la ville et son faubourg, la
rivière précipitait en mugissant des flots centuplés.
Huit jours plus tard, l’inondation ne montrait encore aucune tendance
à décroître, quand se produisit un grave accident. A la hauteur du
clos de Patterson, la berge, minée par les eaux furieuses, s’écroula
tout à coup, en entraînant la maison de l’Irlandais. Celui-ci et
Long disparurent avec elle et furent emportés dans un irrésistible
tourbillon.
Depuis le commencement du dégel, Patterson, sourd à toutes les
objurgations, s’était énergiquement refusé à quitter sa demeure. Il
n’avait pas cédé en se voyant exclu de la protection du barrage,
ni même quand le bas de son enclos eut été envahi. Il ne céda pas
davantage lorsque l’eau vint battre le seuil de sa maison.
En un instant, sous les yeux de quelques spectateurs qui, du haut du
barrage, assistaient impuissants à la scène, maison et habitants furent
engloutis.
Comme si le double meurtre eût satisfait sa colère, l’inondation montra
bientôt après une tendance à décroître. Le niveau de l’eau baissa
peu à peu, et enfin, le 5 novembre, un mois jour pour jour après le
commencement du dégel, la rivière reprit son lit habituel.
Mais quels ravages le phénomène laissait après lui! Les rues de Libéria
étaient ravinées comme si la charrue y avait passé. Des routes,
emportées par endroits, et recouvertes en d’autres points par une
épaisse couche de boue, il ne restait que des vestiges.
On s’occupa tout d’abord de rétablir les communications supprimées.
Construite en plein marécage, la route qui conduisait au Bourg-Neuf
était celle qui avait subi les plus sérieux dommages. Ce fut elle
aussi qui revint au jour la dernière. Plus de trois semaines furent
nécessaires pour rendre le passage de nouveau praticable.
A la surprise générale, la première personne qui l’utilisa fut
précisément Patterson. Aperçu par les pêcheurs du Bourg-Neuf, au
moment où, désespérément cramponné à un morceau de bois, il arrivait
à la mer, l’Irlandais avait eu la chance d’être sorti sain et sauf
de ce mauvais pas. Par contre, Long n’avait pas eu le même bonheur.
Toutes les recherches faites pour retrouver son corps étaient restées
infructueuses.
Ces renseignements, on les eut ultérieurement des sauveteurs, mais
non de Patterson, qui, sans donner la plus mince explication, s’était
rendu en droite ligne à l’ancien emplacement de sa maison. Quand il vit
qu’il n’en subsistait aucune trace, son désespoir fut immense. Avec
elle, disparaissait tout ce qu’il avait possédé sur la terre. Ce qu’il
avait apporté à l’île Hoste, ce qu’il avait accumulé depuis, à force de
labeur, de privations, d’impitoyable dureté envers les autres et envers
lui-même, tout était perdu sans retour. A lui, dont l’or était l’unique
passion, dont le seul but avait toujours été d’amasser et d’amasser
plus encore, il ne restait rien, et il était le plus pauvre parmi les
plus pauvres de ceux qui l’entouraient. Nu et démuni de tout comme en
arrivant sur la terre, il lui fallait recommencer sa vie.
Quel que fût son accablement, Patterson ne se permit ni gémissements,
ni plaintes. En silence, il médita d’abord, les yeux fixés sur la
rivière qui avait emporté son bien, puis il alla délibérément trouver
le Kaw-djer. L’ayant abordé avec une humble politesse, et après s’être
excusé de la liberté grande, il exposa que l’inondation, après avoir
failli lui coûter la vie, le réduisait à la plus affreuse misère.
Le Kaw-djer, à qui le requérant inspirait une profonde antipathie,
répondit d’une voix froide:
«C’est fort regrettable, mais que puis-je à cela? Est-ce un secours que
vous demandez?
Contrepartie de son implacable avarice, Patterson avait une qualité:
l’orgueil. Jamais il n’avait imploré personne. S’il s’était montré peu
scrupuleux sur le choix des moyens, du moins avait-il à lui seul tenu
tête au reste du monde, et sa lente ascension vers la fortune, il ne la
devait qu’à lui-même.
--Je ne demande pas la charité, répliqua-t-il en redressant son échine
courbée. Je réclame justice.
--Justice!... répéta le Kaw-djer surpris. Contre qui?
--Contre la ville de Libéria, répondit Patterson, contre l’État
hostelien tout entier.
--A propos de quoi? demanda le Kaw-djer de plus en plus étonné.
Reprenant son attitude obséquieuse, Patterson expliqua sa pensée en
termes doucereux. A son sens, la responsabilité de la Colonie était
engagée, d’abord parce qu’il s’agissait d’un malheur général et public,
dont le dommage devait être supporté proportionnellement par tous,
ensuite parce qu’elle avait gravement manqué à son devoir, en n’élevant
pas le barrage, qui avait sauvé la ville, en bordure même de la
rivière, de manière à protéger toutes les maisons sans exception.
Le Kaw-djer eut beau répliquer que le tort dont il se plaignait était
imaginaire, que, si la digue avait été élevée plus près de la rivière,
elle se fût écroulée avec la berge, et que le reste de la ville eût été
par conséquent envahi, Patterson ne voulut rien entendre, et s’entêta
à ressasser ses précédents arguments. Le Kaw-djer, à bout de patience,
coupa court à cette discussion stérile.
Patterson n’essaya pas de la prolonger. Tout de suite, il alla
reprendre sa place parmi les travailleurs du port. Sa vie détruite, il
s’employait, sans perdre une heure, à la réédifier.
[Illustration: Désespérément cramponné... (Page 323.)]
Le Kaw-djer, considérant cet incident comme clos, avait immédiatement
cessé d’y penser. Le lendemain, il fallut déchanter. Non, l’incident
n’était pas clos, ainsi que le prouvait une plainte reçue par
Ferdinand Beauval en sa qualité de président du Tribunal. Puisqu’on
avait une première fois démontré à l’Irlandais qu’il y avait une
justice à l’île Hoste, il y recourait une seconde fois.
Bon gré, mal gré, on fut obligé de plaider ce singulier procès, que
Patterson perdit, bien entendu. Sans montrer la colère que devait lui
faire éprouver son échec, sourd aux brocards qu’on ne ménageait pas à
une victime universellement détestée, il se retira, la sentence rendue,
et retourna paisiblement à son poste de travailleur.
Mais un levain nouveau fermentait dans son âme. Jusqu’alors il avait vu
la terre divisée en deux camps: lui d’un côté, le reste de l’humanité
de l’autre. Le problème à résoudre consistait uniquement à faire passer
le plus d’or possible du second camp dans le premier. Cela impliquait
une lutte perpétuelle, cela n’impliquait pas la haine. La haine est une
passion stérile; ses intérêts ne se payent pas en monnaie ayant cours.
Le véritable avare ne la connaît pas. Or, Patterson haïssait désormais.
Il haïssait le Kaw-djer qui lui refusait justice; il haïssait tout
le peuple hostelien qui avait allégrement laissé périr le produit si
durement acquis de tant de peines et tant d’efforts.
Sa haine, Patterson l’enferma en lui-même, et, dans cette âme, serre
chaude favorable à la végétation des pires sentiments, elle devait
prospérer et grandir. Pour le moment, il était impuissant contre ses
ennemis. Mais les temps pouvaient changer... Il attendrait.
La plus grande partie de la belle saison fut employée à réparer les
dommages causés par l’inondation. On procéda à la réfection des routes,
au relèvement des fermes quand il y avait lieu. Dès le mois de février
1885, il ne restait plus trace de l’épreuve que la colonie venait de
subir.
Pendant que ces travaux s’accomplissaient, le Kaw-djer sillonna l’Ile
en tous sens selon sa coutume. Il pouvait maintenant multiplier ces
excursions, qu’il faisait à cheval, une centaine de ces animaux ayant
été importés. Au hasard de ses courses, il eut, à plusieurs reprises,
l’occasion de s’informer de Sirdey. Les renseignements qu’il obtint
furent des plus vagues. Rares étaient les émigrants qui pouvaient
donner la moindre nouvelle du cuisinier du -Jonathan-. Quelques-uns
seulement se rappelèrent l’avoir aperçu, l’automne précédent,
remontant à pied vers le Nord. Quant à dire ce qu’il était devenu,
personne n’en fut capable.
Dans le dernier mois de 1884, un navire apporta les deux cents fusils
commandés après le premier attentat de Dorick. L’État hostelien
possédait désormais près de deux cent cinquante armes à feu, non
compris celles qu’un petit nombre de colons pouvaient s’être procurées.
Un mois plus tard, au début de l’année 1885, l’île Hoste reçut la
visite de plusieurs familles fuégiennes. Comme chaque année, ces
pauvres Indiens venaient demander secours et conseils au Bienfaiteur,
puisque telle était la signification du nom indigène que leur
reconnaissance avait décerné au Kaw-djer. S’il les avait abandonnés,
eux n’avaient pas oublié et n’oublieraient jamais celui qui leur avait
donné tant de preuves de son dévouement et de sa bonté.
Toutefois, quel que fût l’amour que lui portaient les Fuégiens, le
Kaw-djer n’avait jamais réussi jusqu’alors à décider un seul d’entre
eux à se fixer à l’île Hoste. Ces peuplades sont trop indépendantes
pour se plier à une règle quelconque. Pour elles, il n’est pas
d’avantage matériel qui vaille la liberté. Or, avoir une demeure, c’est
déjà être esclave. Seul est vraiment libre l’homme qui ne possède
rien. C’est pourquoi, à la certitude du lendemain, ils préfèrent leurs
courses vagabondes à la poursuite d’une nourriture rare et incertaine.
Pour la première fois, le Kaw-djer décida, cette année-là, trois
familles de Pêcherais à planter leur tente et à faire l’essai d’une vie
sédentaire. Ces trois familles, comptant parmi les plus intelligentes
de celles qui erraient à travers l’archipel, se fixèrent sur la rive
gauche de la rivière, entre Libéria et le Bourg-Neuf, et fondèrent un
hameau, qui fut l’amorce des villages indigènes qui devaient s’établir
par la suite.
Cet été vit encore s’accomplir deux événements remarquables à des
titres divers.
L’un de ces événements est relatif à Dick.
Depuis le 15 juin précédent, les deux enfants pouvaient être considérés
comme rétablis, Dick, en particulier était complètement guéri, et,
s’il était encore un peu maigre, ce reste d’amaigrissement ne pouvait
résister longtemps au formidable appétit dont il faisait preuve. Quant
à Sand, son état général ne laissait plus rien à désirer, et, pour
le surplus, il n’y avait pas lieu de s’en préoccuper, car la science
humaine était impuissante à empêcher qu’il fût condamné à l’immobilité
jusqu’à la fin de ses jours. Le petit infirme acceptait, d’ailleurs,
fort paisiblement cet inévitable malheur. La nature lui avait donné
une âme douce et aussi peu encline à la révolte que son ami Dick y
était porté. Sa douceur le servit dans cette circonstance. Non, en
vérité, il ne regrettait pas les jeux violents auxquels il se livrait
autrefois, plutôt pour faire plaisir aux autres que pour satisfaire ses
goûts personnels. Cette vie de reclus lui plaisait et elle lui plairait
toujours, à la condition qu’il eût son violon et que son ami Dick fût
près de lui, lorsque l’instrument cessait exceptionnellement de chanter.
A cet égard, il n’avait pas à se plaindre, Dick s’était constitué son
garde-malade de tous les instants. Il n’eût cédé sa place à personne
pour aider Sand à sortir du lit et à gagner le fauteuil sur lequel
celui-ci passait ses longues journées. Il restait ensuite près du
blessé, attentif à ses moindres désirs, faisant montre d’une patience
inaltérable, dont on n’eût pas cru capable le bouillant petit garçon de
jadis.
Le Kaw-djer assistait à ce touchant manège. Pendant la maladie des deux
enfants, il avait eu tout le loisir de les observer, et il s’était
également attaché à eux. Mais Dick, outre l’affection paternelle qu’il
lui portait, l’intéressait en même temps. Jour par jour, il avait pu
reconnaître quelle âme droite, quelle exquise sensibilité et quelle
vive intelligence possédait ce jeune garçon, et, peu à peu, il en était
arrivé à trouver lamentable que des dons aussi rares demeurassent
improductifs.
Pénétré de cette idée, il résolut de s’occuper tout particulièrement de
cet enfant qui deviendrait ainsi l’héritier de ses connaissances dans
les diverses branches de l’activité humaine. C’est ce qu’il avait fait
pour Halg. Mais, avec Dick, les résultats seraient tout autres. Sur ce
terrain préparé par une longue suite d’ascendants civilisés, la semence
lèverait plus énergiquement, à la seule condition que Dick voulût bien
mettre en œuvre les dons exceptionnels que la nature lui avait départis.
C’est vers la fin de l’hiver, que le Kaw-djer avait commencé son rôle
d’éducateur. Un jour, emmenant Dick avec lui, il fit appel à son cœur.
«Voilà Sand guéri, lui dit-il, alors qu’ils étaient seuls tous deux
dans la campagne. Mais il restera infirme. Il ne faudra jamais oublier,
mon garçon, que c’est pour sauver ta vie qu’il a perdu ses jambes.
Dick leva vers le Kaw-djer un regard déjà mouillé. Pourquoi le
Gouverneur lui parlait-il ainsi? Ce qu’il devait à Sand, il n’y avait
aucun danger qu’il l’oubliât jamais.
--Tu n’as qu’une bonne manière de le remercier, reprit le Kaw-djer,
c’est de faire en sorte que son sacrifice serve à quelque chose, en
rendant ta vie utile à toi-même et aux autres. Jusqu’ici, tu as vécu en
enfant. Il faut te préparer à être un homme.
Les yeux de Dick brillèrent. Il comprenait ce langage.
--Que faut-il faire pour cela, Gouverneur? demanda-t-il.
--Travailler, répondit le Kaw-djer d’une voix grave. Si tu veux
me promettre de travailler avec courage, c’est moi qui serai ton
professeur. La science est un monde que nous parcourrons ensemble.
--Ah! Gouverneur!...» fit Dick, incapable d’ajouter autre chose.
Les leçons commencèrent immédiatement. Chaque jour, le Kaw-djer
consacrait une heure à son élève. Après quoi, Dick étudiait auprès de
Sand. Tout de suite, il fit des progrès merveilleux qui frappaient
d’étonnement son professeur. Les leçons achevaient la transformation
que le sacrifice de Sand avait commencée. Il n’était plus question
maintenant de jouer au restaurant, ni au lion, ni à aucun autre jeu de
l’enfance. L’enfant était mort, engendrant un homme prématurément mûri
par la douleur.
Le second événement remarquable fut le mariage, de Halg et de Graziella
Ceroni. Halg avait alors vingt-deux ans, et Graziella approchait de ses
vingt ans.
Ce mariage n’était pas, de beaucoup, le premier célébré à l’île Hoste.
Dès le début de son gouvernement, le Kaw-djer avait organisé l’état
civil, et l’établissement de la propriété avait eu pour conséquence
immédiate de donner aux jeunes gens en âge de le faire, le désir de
fonder des familles. Mais celui de Halg avait une importance toute
particulière aux yeux du Kaw-djer. C’était la conclusion de l’une de
ses œuvres, de celle qui, pendant longtemps, avait été la plus chère à
son cœur. Le sauvage transformé par lui en créature pensante allait se
perpétuer dans ses enfants.
L’avenir du nouveau ménage était largement assuré. L’entreprise de
pêche conduite par Halg avec son père Karroly donnait les meilleurs
résultats. Il était même question d’installer à proximité du Bourg-Neuf
une fabrique de conserves, d’où les produits maritimes de l’île Hoste
se répandraient sur le monde entier. Mais, quand bien même ce projet
encore vague ne dût jamais être réalisé, Halg et Karroly trouvaient sur
place des débouchés assez larges pour ne pas redouter la gêne.
Vers la fin de l’été, le Kaw-djer reçut du Gouvernement chilien une
réponse à ses propositions relatives au cap Horn. Rien de décisif dans
cette réponse. On demandait à réfléchir. On ergotait. Le Kaw-djer
connaissait trop bien les usages officiels pour s’étonner de ces
atermoiements. Il s’arma de patience et se résigna à continuer une
conversation diplomatique, qui, en raison des distances, n’était pas
près d’arriver à sa conclusion.
Puis l’hiver revint, ramenant les frimas. Les cinq mois qu’il dura
n’eussent rien présenté de saillant, si, pendant cette période, une
agitation d’ordre politique, au demeurant assez anodine, ne se fût
révélée dans la population.
Circonstance curieuse, l’auteur occasionnel de cette agitation
n’était autre que Kennedy. Le rôle de l’ancien marin n’était ignoré
de personne. La mort de Lewis Dorick et des frères Moore, l’héroïque
dévouement de Sand, la longue maladie de Dick, la disparition de Sirdey
n’avaient pu passer inaperçus. Toute l’histoire était connue, y compris
la manière quasi-miraculeuse dont le Kaw-djer avait échappé à la mort.
Aussi, quand Kennedy revint se mêler aux autres colons, l’accueil
qu’il en reçut ne fut pas des plus chauds. Mais, peu à peu,
l’impression première s’effaça, tandis que, par un étrange phénomène
de cristallisation, tous les mécontentements épars s’amalgamaient
autour de lui. En somme, son aventure n’était pas ordinaire. C’était
un personnage en vue. Criminel pour l’immense majorité des Hosteliens,
nul du moins ne pouvait contester qu’il fût un homme d’action, prêt aux
résolutions énergiques. Cette qualité fit de lui le chef naturel des
mécontents.
Des mécontents, il y en a toujours et partout. Satisfaire tout le
monde est, pour le moment du moins, un rêve irréalisable. Il y en
avait donc à Libéria.
Outre les paresseux, qui formaient, bien entendu, le gros de cette
armée, on y comptait ceux qui n’avaient pas réussi à sortir de
l’ornière, ou qui, après en être sortis, y étaient retombés pour une
cause quelconque. Les uns et les autres rendaient, comme c’est l’usage,
l’administration de la colonie responsable de leur déception. A ce
premier noyau, venaient s’ajouter ceux que leur tempérament entraînait
à se nourrir de verbiage, les politiques purs, ceux-ci professant ces
mêmes doctrines, considérées malheureusement d’un point de vue moins
élevé, qui avaient eu jadis les préférences du Kaw-djer, ceux-là
communistes à l’exemple de Lewis Dorick, ou collectivistes selon
l’évangile de Karl Marx et de Ferdinand Beauval.
Ces divers éléments, quelque hétérogènes qu’ils fussent, s’accordaient
très bien entre eux, pour cette raison qu’il ne s’agissait que de
faire œuvre d’opposition. Tant qu’il n’est question que de détruire,
toutes les ambitions s’allient aisément. C’est au jour de la curée que
les appétits se donnent libre carrière et transforment en implacables
adversaires les alliés de la veille.
Pour le moment, l’accord était donc complet, et il en résultait
une agitation, d’ailleurs superficielle, qui, au cours de l’hiver,
se traduisit par des réunions et des meetings de protestation. Les
citoyens présents à ces séances n’étaient jamais très nombreux, une
centaine tout au plus, mais ils faisaient du bruit comme mille, et le
Kaw-djer les entendit nécessairement.
Loin de s’indigner de cette nouvelle preuve de l’ingratitude humaine,
il examina froidement les revendications formulées, et, sur un point
tout au moins, il les trouva fondées. Les mécontents avaient raison, en
effet, en soutenant que le Gouverneur ne tenait son mandat de personne
et, qu’en se l’attribuant de sa propre volonté, il avait commis un acte
de tyran.
Certes, le Kaw-djer ne regrettait nullement d’avoir violenté la
liberté. Les circonstances ne permettaient pas alors l’hésitation.
Mais la situation était fort différente aujourd’hui. Les Hosteliens
s’étaient canalisés d’eux-mêmes, chacun dans sa direction préférée,
et la vie sociale battait son plein. La population était peut-être
mûre pour qu’une organisation plus démocratique pût être tentée sans
imprudence.
Il résolut donc de donner satisfaction aux protestations, en se
soumettant de lui-même à l’épreuve de l’élection et en faisant nommer
en même temps par les électeurs un Conseil de trois membres qui
assisterait le Gouverneur dans l’exercice de ses fonctions.
Le collège électoral fut convoqué pour le 20 octobre 1885, c’est-à-dire
dans les premiers jours du printemps. La population totale de
l’île Hoste s’élevait alors à plus de deux mille âmes, dont douze
cent soixante-quinze hommes majeurs; mais, certains électeurs trop
éloignés de Libéria ne s’étant pas rendus à la convocation, mille
vingt-sept suffrages seulement furent exprimés, sur lesquels neuf
cent soixante-huit firent masse sur le nom du Kaw-djer. Pour former
le Conseil, les électeurs eurent le bon sens de choisir Harry Rhodes
par huit cent trente-deux voix, Hartlepool qui le suivit de près avec
huit cent quatre bulletins, et enfin Germain Rivière qui fut désigné
par sept cent dix-huit votants. C’étaient là d’écrasantes majorités,
et, quelle que fût sa mauvaise humeur, le parti de l’opposition dut
reconnaître son impuissance.
Le Kaw-djer mit à profit la liberté relative que lui assurait la
collaboration du Conseil pour accomplir un voyage qu’il désirait faire
depuis longtemps. En vue de la discussion engagée avec le Chili au
sujet du cap Horn, il n’estimait pas inutile de parcourir l’archipel et
d’examiner tout particulièrement l’île formant l’objet des négociations
en cours.
Le 25 novembre, il partit sur la -Wel-Kiej- en compagnie de Karroly,
pour ne revenir, ses idées définitivement fixées, que le 10 décembre,
après quinze jours de navigation qui n’avait pas toujours été des plus
faciles.
Au moment où il débarquait, un cavalier entrait dans Libéria par la
route du Nord. A la poussière dont ce cavalier était couvert, on
pouvait connaître qu’il venait de loin et qu’il avait couru à toute
bride.
Ce cavalier se dirigea directement vers le Gouvernement et l’atteignit
en même temps que le Kaw-djer. S’annonçant porteur de graves nouvelles,
il demanda une audience particulière qui lui fut accordée sur-le-champ.
Un quart d’heure plus tard, le Conseil était réuni et des émissaires
partaient de tous côtés à la recherche des hommes de la police.
Une heure ne s’était pas écoulée depuis l’arrivée du Kaw-djer,
que celui-ci, à la tête de vingt-cinq cavaliers, s’élançait vers
l’intérieur de l’île à toute vitesse.
Le motif de ce départ précipité ne fut pas longtemps un secret. Bientôt
les bruits les plus sinistres commencèrent à courir. On disait que
l’île Hoste était envahie, et qu’une armée de Patagons, ayant traversé
le canal du Beagle, avait débarqué sur la côte nord de la presqu’île
Dumas et marchait sur Libéria.
VII
L’INVASION.
Ces bruits étaient justifiés, mais la rumeur publique exagérait.
Comme d’usage, la vérité s’amplifiait en passant de bouche en bouche.
La horde de Patagons, qui, au nombre de sept cents environ, avaient
débarqué, vingt-quatre heures plus tôt, sur le rivage nord de l’Ile ne
méritait nullement l’appellation d’armée.
Sous le nom de -Patagons-, on comprend, dans le langage courant,
l’ensemble des peuplades, en réalité fort différentes les unes des
autres au point de vue ethnologique, qui vivent dans les pampas
de l’Amérique du Sud. De ces peuplades, les plus septentrionales,
c’est-à-dire les plus voisines de la République Argentine, sont
relativement pacifiques. Adonnées à l’agriculture, elles ont formé
de nombreux villages, et leur pays n’est même pas dépourvu de villes
d’une importance plus ou moins grande. Mais, à mesure qu’on descend
vers le Sud, elles tendent à changer de caractère. Les plus australes
sont à la fois moins sédentaires et infiniment plus redoutables. Vivant
surtout du produit de leur chasse, les indigènes qui les composent,
les Patagons proprement dits, sont en général d’habiles tireurs et
d’incomparables cavaliers. Ils pratiquent encore l’esclavage, que de
perpétuels pillages alimentent. Chez eux, les guerres de tribu à tribu
sont incessantes, et ils n’épargnent guère les rares étrangers qui
s’aventurent dans ces régions presque inexplorées. Ce sont des sauvages.
L’absence de tout gouvernement régulier, une complète anarchie
entretenue jusque dans ces dernières années par la rivalité des
États civilisés limitrophes, ont permis à cette sauvagerie et à ce
brigandage de se perpétuer trop longtemps. Nul doute que la République
Argentine et le Chili enfin d’accord ne sachent y mettre un terme, mais
il ne faut pas se dissimuler que l’œuvre sera longue et laborieuse,
dans une contrée immense, à population clairsemée, sans moyens de
communications, et qui, depuis l’origine du monde, a joui d’une
indépendance illimitée.
Les envahisseurs de l’île Hoste appartenaient à cette catégorie
d’Indiens. Comme on l’a déjà vu au début de ce récit, les Patagons sont
coutumiers de ces incursions en territoires voisins, et bien souvent
ils franchissent le détroit de Magellan pour razzier avec une cruauté
impitoyable cette grande île de la Magellanie à laquelle appartient
plus spécialement le nom de Terre de Feu. Toutefois, ils ne s’étaient
jamais aventurés aussi loin jusqu’alors.
Pour arriver à l’île Hoste, ils avaient dû, soit traverser la Terre de
Feu de part en part et ensuite le canal du Beagle, soit suivre depuis
le littoral américain les canaux sinueux de l’archipel. Dans tous les
cas, ils n’avaient accompli un pareil exode qu’au prix des plus grandes
difficultés, tant pour se ravitailler pendant leur route terrestre, que
pour naviguer dans les bras de mer, au risque de voir chavirer leurs
légères pirogues sous le poids des chevaux.
Tout en galopant à la tête de ses vingt-cinq compagnons, le Kaw-djer
se demandait quel motif avait décidé les Patagons à une entreprise si
en dehors de leurs habitudes séculaires? Sans doute, la fondation de
Libéria pouvait expliquer dans une certaine mesure ce fait anormal. Il
est à croire que la réputation de la cité nouvelle s’était répandue
dans les contrées environnantes et que la renommée lui avait attribué
de merveilleuses richesses. L’imagination sauvage les amplifiant
encore, rien de plus naturel qu’elles eussent excité des convoitises.
Oui, les choses pouvaient à la rigueur s’expliquer ainsi. Mais malgré
tout, cependant, l’audace des envahisseurs demeurait surprenante,
et, quelle que soit leur rapacité bien connue, il était difficile
de concevoir qu’ils se fussent risqués à affronter une si nombreuse
agglomération d’hommes blancs. Pour se lancer dans une telle aventure,
ils avaient eu vraisemblablement des raisons particulières que le
Kaw-djer cherchait sans les trouver.
[Illustration: Ils foncèrent en trombe dans la trouée. (Page 340.)]
Il ignorait en quel point de l’île il rencontrerait les ennemis.
Peut-être ceux-ci étaient-ils déjà en marche. Peut-être
n’avaient-ils pas quitté le lieu de leur débarquement. Dans ce cas, en
s’en référant aux renseignements fournis par le porteur de la nouvelle,
il s’agissait d’un parcours de cent vingt à cent vingt-cinq kilomètres.
Les grandes vitesses étant interdites sur les routes hosteliennes, qui
laissaient encore beaucoup à désirer au point de vue de la viabilité,
le voyage exigerait au moins deux jours. Parti de bonne heure le 10
décembre, le Kaw-djer n’arriverait au but que le 11 dans la soirée.
A quelque distance de Libéria, la route, après avoir traversé la
presqu’île Hardy dans sa largeur, s’orientait vers le Nord-Ouest et en
suivait d’abord pendant une trentaine de kilomètres le rivage ouest
battu par les flots du Pacifique, puis elle remontait au Nord, et,
traversant une seconde fois l’Ile en sens contraire selon le caprice
des vallées, elle allait frôler, trente-cinq kilomètres plus loin, le
fond du Tekinika Sound, profonde indentation de l’Atlantique délimitant
le sud de la presqu’île Pasteur, qu’un autre golfe plus profond encore,
le Ponsonby Sound, sépare au Nord de la presqu’île Dumas. Au delà,
la route, faisant de nombreux lacets, empruntait un col élevé de
l’importante chaîne de montagnes qui, venues de l’Ouest, se prolongent
jusqu’à l’extrémité orientale de la presqu’île Pasteur, puis elle
s’infléchissait de nouveau dans l’Ouest à la hauteur de l’isthme qui
réunit cette presqu’île à l’ensemble de l’île Hoste. Enfin, après avoir
laissé en arrière le fond du Ponsonby Sound, elle se recourbait dans
l’Est, et, franchissant, à quatre-vingt-quinze kilomètres de Libéria,
l’isthme étroit de la presqu’île Dumas, elle en côtoyait ensuite le
rivage nord baigné par les eaux du canal du Beagle.
Telle est la route que dut suivre le Kaw-djer. Chemin faisant, la
troupe qu’il commandait s’accrut de quelques unités. Ceux des colons
qui possédaient un cheval se joignirent à elle. Quant aux autres,
le Kaw-djer leur donnait ses instructions au passage. Ils devaient
battre le rappel et réunir le plus possible de combattants. Ceux qui
avaient un fusil se porteraient de part et d’autre de la chaussée, en
choisissant les endroits les plus inaccessibles, de telle sorte que
des cavaliers ne pussent les y poursuivre. De là, ils enverraient du
plomb aux envahisseurs, quand ceux-ci apparaîtraient, et battraient
aussitôt en retraite vers un point plus élevé de la montagne. La
consigne était de viser de préférence les chevaux, un Patagon démonté
cessant d’être à redouter. Quant aux colons qui n’avaient que leurs
bras, ils couperaient la route par des tranchées aussi rapprochées
que possible et se retireraient en ne laissant derrière eux qu’un
désert. Sur une étendue d’un kilomètre de part et d’autre du chemin,
les champs devaient être saccagés dans les vingt-quatre heures, les
fermes vidées de leurs ustensiles et de leurs provisions. Ainsi serait
rendu plus difficile le ravitaillement des envahisseurs. Tout le monde
irait ensuite s’enfermer dans l’enclos des Rivière, ceux qui pouvaient
faire parler la poudre comme ceux n’ayant d’autres armes que la hache
et la faux. Cet enclos, entouré d’une solide palissade et défendu par
cette nombreuse garnison, deviendrait une véritable place forte qui ne
courrait aucun risque d’être enlevée d’assaut.
Conformément à ses prévisions, le Kaw-djer atteignit l’isthme de la
presqu’île Dumas le 11 décembre vers six heures du soir. On n’avait
encore aperçu nulle trace des Patagons. Mais, à partir de ce point, on
approchait du lieu de leur débarquement, et une extrême prudence était
nécessaire. On se trouvait, en effet, dans la période des longs jours,
et on n’aurait que très tard la protection de l’obscurité. On mit près
de cinq heures pour arriver en vue du camp adverse. Il était alors près
de minuit, et une obscurité relative couvrait la terre. On apercevait
nettement la lueur des foyers. Les Patagons n’avaient pas bougé de
place. Par nécessité sans doute de laisser reposer les chevaux, ils
étaient restés à l’endroit même où ils avaient atterri.
La petite armée du Kaw-djer comptait maintenant trente-deux fusils, le
sien compris. Mais, en arrière, des centaines de bras s’employaient à
défoncer la route, à y accumuler des troncs d’arbres, à y élever des
barricades, de manière à compliquer le plus possible la marche des
envahisseurs.
Le camp de ceux-ci reconnu, on rétrograda, et on fit halte cinq ou six
kilomètres en avant de l’isthme de la presqu’île Dumas. Les chevaux
furent alors ramenés en deçà de cet isthme par quelques colons qui les
tiendraient en réserve dans les montagnes, puis les cavaliers devenus
piétons, dissimulés sur les pentes abruptes qui bordaient le sud de la
route, attendirent l’ennemi.
Le Kaw-djer n’avait pas l’intention d’engager une bataille franche,
que la disproportion des forces eût rendue insensée. Une tactique de
guérillas était tout indiquée. De leurs postes élevés les défenseurs de
l’île tireraient à loisir leurs adversaires, puis, pendant que ceux-ci
perdraient leur temps à se dépêtrer des obstacles accumulés devant eux,
ils se replieraient de crête en crête, par échelons qui s’assureraient
successivement une mutuelle protection. On ne courrait aucun danger
sérieux tant que les Patagons ne se résoudraient pas à abandonner leurs
montures pour se lancer à la poursuite des tirailleurs. Mais cette
éventualité n’était pas à craindre. Les Patagons ne renonceraient
évidemment pas à leur habitude invétérée de ne combattre qu’à cheval,
pour s’aventurer sur un terrain chaotique, où chaque rocher pouvait
dissimuler une embuscade.
Il était neuf heures du matin, quand, le lendemain 12 décembre, les
premiers d’entre eux apparurent. Partis à six heures, ils avaient
employé trois heures à parcourir vingt-cinq kilomètres. Inquiets de se
voir si loin de leur pays dans une contrée totalement inconnue, ils
suivaient avec circonspection cette route bordée d’un côté par la mer
et, de l’autre, par d’abruptes montagnes. Ils marchaient coude à coude,
dans une formation serrée qui allait rendre plus facile la tâche des
tireurs.
Trois détonations éclatant sur leur gauche jetèrent tout à coup le
trouble parmi eux. La tête de colonne recula, mettant le désordre dans
les rangs suivants. Mais, d’autres détonations n’ayant pas suivi les
trois premières, ils reprirent confiance et s’ébranlèrent de nouveau.
Tous les coups avaient porté. Un homme se tordait sur le bord du chemin
dans les convulsions de l’agonie. Deux chevaux gisaient, l’un le
poitrail troué, l’autre une jambe cassée.
Cinq cents mètres plus loin, les Patagons se heurtaient à une barricade
de troncs d’arbres amoncelés. Pendant qu’ils s’occupaient de la
détruire, des coups de fusils résonnèrent encore. L’une des balles fut
efficace et mit un troisième cheval hors de service.
Dix fois, on avait renouvelé la manœuvre avec succès, quand la tête de
colonne parvint à l’isthme de la presqu’île Dumas. En ce point, où la
route encaissée n’avait d’autre issue qu’une gorge étroite, la défense
s’était faite plus sérieuse. En avant d’une barricade plus épaisse
et plus haute que les précédentes, une large et profonde excavation
coupait la route. Au moment où les Patagons abordaient cet ouvrage,
la fusillade crépita sur leur flanc gauche. Après un mouvement de
recul, ils revinrent à la charge et ripostèrent au jugé, tandis qu’une
centaine des leurs faisaient de leur mieux pour rétablir le passage.
Aussitôt la fusillade redoubla d’intensité. Une véritable pluie de
balles siffla en travers du chemin et le rendit intenable. Les premiers
qui s’aventurèrent dans la zone dangereuse ayant été frappés sans
merci, cela donna à réfléchir à leurs compagnons, et la horde tout
entière parut hésiter à pousser plus avant.
Les tireurs hosteliens la découvraient de bout en bout. Elle occupait
plus de six cents mètres de route. Parcourue de violents remous, elle
oscillait parfois en masse, tandis que des cavaliers galopaient d’une
extrémité à l’autre, comme s’ils eussent été porteurs des ordres d’un
chef.
Chaque fois qu’un de ces cavaliers arrivait à la tête de la colonne,
une nouvelle tentative était faite contre la barricade, tentative
bientôt suivie d’un nouveau recul quand un homme ou un cheval, blessé
ou tué, démontrait en tombant combien la place était périlleuse.
Les heures s’écoulèrent ainsi. Enfin, aux approches du soir, la
barricade fut renversée. Seule, la pluie des balles barrait désormais
la route. Les Patagons prirent alors une résolution désespérée.
Soudain, ils rassemblèrent leurs chevaux, et, partant au galop de
charge, foncèrent en trombe dans la trouée. Trois hommes et douze
chevaux y restèrent, mais la horde passa.
Cinq kilomètres plus loin, profitant d’un endroit découvert, où
elle n’avait à redouter aucune surprise, elle fit halte et prit ses
dispositions pour la nuit. Les Hosteliens, sans s’accorder un instant
de repos, continuèrent au contraire leur retraite savante et allèrent
se mettre en position pour le lendemain. La journée était bonne.
Elle coûtait aux envahisseurs trente chevaux et cinq hommes hors de
combat, contre un seul des leurs légèrement blessé. Il n’y avait pas à
s’occuper des hommes démontés. Mauvais marcheurs, ils resteraient en
arrière, et on aurait facilement raison de ces traînards.
Le jour suivant, la même manœuvre fut adoptée. Vers deux heures de
l’après-midi, les Patagons, ayant fait au total une soixantaine de
kilomètres depuis qu’ils s’étaient ébranlés, atteignirent le sommet du
col emprunté par la route pour franchir la chaîne centrale de l’île.
Depuis près de trois heures, ils montaient alors sans interruption.
Gens et bêtes étaient pareillement exténués. Au moment de s’engager
dans le défilé qui commençait en cet endroit, ils firent halte. Le
Kaw-djer en profita pour se poster à quelque distance en avant.
Sa troupe, grossie de tirailleurs ralliés pendant la retraite et de
ceux qui se trouvaient déjà au sommet, comptait alors près de soixante
fusils. Ces soixante hommes, il les disposa sur une centaine de mètres,
au point où la tranchée était la plus profonde, tous du même côté de
la route. Bien abrités derrière les énormes rocs qui la surplombaient,
les Hosteliens se riraient des projectiles ennemis. Ils allaient tirer
presque à bout portant, comme à l’affût.
Dès que les Patagons se remirent en mouvement, le plomb jaillit de
la crête et faucha leurs premiers rangs. Ils reculèrent en désordre,
puis revinrent à la charge sans plus de succès. Pendant deux heures,
cette alternative se renouvela. Si les Patagons étaient braves, ils ne
brillaient pas précisément par l’intelligence. Ce fut seulement quand
ils eurent vu tomber un grand nombre des leurs, qu’ils s’avisèrent
de la manœuvre qui leur avait si bien réussi la veille. Des appels
retentirent. Les chevaux se rapprochèrent les uns des autres. Les
naseaux touchant les croupes, la horde fut un bloc. Puis, prête enfin
pour la charge, elle s’ébranla tout entière à la fois et partit dans un
galop furieux. Les sabots frappaient le sol avec un bruit de tonnerre,
la terre tremblait. Aussitôt les fusils hosteliens crachèrent plus
hâtivement la mort.
C’était un spectacle admirable. Rien n’arrêtait ces cavaliers changés
en météores. L’un d’eux vidait-il les arçons? Ceux qui venaient à sa
suite le piétinaient sans pitié. Un cheval blessé ou tué tombait-il?
Les autres bondissaient par-dessus l’obstacle et continuaient sans
arrêt leur course enragée.
Les Hosteliens ne songeaient guère à admirer ces prouesses. Pour eux,
c’était une question de vie ou de mort. Ils ne pensaient qu’à ceci:
charger, viser, tirer, puis charger, et viser, et tirer, et ainsi de
suite, sans un instant d’interruption. Les canons brûlaient leurs
mains; ils tiraient toujours. Dans la folie de la bataille, ils en
oubliaient toute prudence. Ils s’écartaient de leurs abris, s’offraient
aux coups de l’ennemi. Celui-ci aurait eu la partie belle, s’il lui eût
été possible de riposter.
Mais, au train qu’ils menaient, les Patagons ne pouvaient faire usage
de leurs armes. A quoi bon, d’ailleurs? La médiocre étendue du front de
bataille révélant le petit nombre des adversaires, leur seul objectif
était de franchir la zone dangereuse, quitte à faire pour cela les
sacrifices qui seraient nécessaires.
Ils la franchirent en effet. Bientôt les balles ne sifflèrent plus. Ils
ralentirent alors leur allure et suivirent au grand trot la route qui,
après avoir dépassé le point culminant du col, descendait maintenant en
lacets. Tout était tranquille autour d’eux. De loin en loin, un coup de
feu éclatait sur leur gauche ou sur leur droite, lorsque des rochers
surplombaient la chaussée. D’ailleurs, ce coup de feu, tiré par l’un
des colons transformés en guérillas, manquait généralement le but. Dans
tous les cas, les Patagons ripostaient, par une grêle de balles qu’ils
envoyaient au jugé, et ils poursuivaient leur chemin.
Instruits par l’expérience, ils ne commirent pas, cette fois, la faute
de s’arrêter à trop faible distance du lieu du dernier combat. Jusqu’à
une heure avancée de la nuit, ils dévalèrent rapidement la pente et ne
s’arrêtèrent pour camper que parvenus en terrain plat.
C’était pour eux une rude journée. Ils avaient franchi soixante-cinq
kilomètres, dont trente-cinq depuis le sommet du col. A leur droite,
ils apercevaient les flots du Pacifique venant battre un rivage
sablonneux. A leur gauche, c’était un pays de plaine, où les surprises
cessaient d’être à craindre. Le lendemain, ils seraient de bonne heure
au but, devant Libéria, éloigné de trente kilomètres à peine.
Désormais, il ne pouvait plus être question pour le Kaw-djer de se
porter en avant des envahisseurs. Outre que la nature du pays ne se
prêtait plus à la manœuvre qui lui avait si bien réussi jusque-là,
trop grande était la distance qui le séparait d’eux. Sur son ordre,
on ne s’entêta pas dans une poursuite inutile, et l’on prit, couchés
sur la terre nue, à la lueur des étoiles, quelques heures d’un repos
que rendaient nécessaire les fatigues supportées pendant trois nuits
consécutives.
Le Kaw-djer n’avait pas lieu d’être mécontent du résultat de sa
tactique. Au cours de cette dernière journée, les ennemis avaient
perdu au moins cinquante chevaux et une quinzaine d’hommes. C’est donc
diminuée d’une centaine de cavaliers et moralement ébranlée que leur
troupe arriverait devant Libéria. Contrairement à son attente sans
doute, elle n’y entrerait pas sans peine.
Le lendemain matin, on fit rallier les chevaux, mais on ne put les
avoir avant le milieu du jour. Il était près de midi quand les
tirailleurs redevenus cavaliers, et réduits par conséquent au nombre de
trente-deux, purent à leur tour commencer la descente.
Rien ne s’opposait à ce qu’on avançât rapidement. La prudence n’était
plus nécessaire. On était renseigné par ceux des colons qui, en
embuscade sur les bords de la route, avaient salué l’ennemi au passage.
On savait que les Patagons avaient continué leur marche en avant et
qu’on ne courait pas le risque de se heurter tout à coup à la queue de
leur colonne.
Vers trois heures, on atteignit l’endroit où la horde avait campé.
Nombreuses étaient ses traces, et on ne pouvait s’y méprendre. Mais,
depuis les premières heures du matin, elle s’était remise en mouvement,
et, selon toute probabilité, elle devait être maintenant sous Libéria.
Deux heures plus tard, on commençait à longer la palissade limitant
l’enclos des Rivière, quand on aperçut, sur la route, un fort parti
d’hommes à pied. Leur nombre dépassait certainement la centaine.
Lorsqu’on en fut plus près, on vit qu’il s’agissait des Patagons
démontés au cours des rencontres précédentes.
Soudain, des coups de feu furent tirés de l’enclos. Une dizaine de
Patagons tombèrent. Des survivants, les uns ripostèrent et envoyèrent
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