LES NAUFRAGÉS DU JONATHAN
Par
Jules Verne
COLLECTION HETZEL
18, rue Jacob, PARIS, VIe.
Tous droits de traduction et de reproduction réservés.
-Copyright 1909, by J. Hetzel.-
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LES NAUFRAGÉS DU JONATHAN
I
LE GUANAQUE.
C’était un gracieux animal, le cou long et d’une courbure élégante, la
croupe arrondie, les jambes nerveuses et effilées, les flancs effacés,
la robe d’un roux fauve tacheté de blanc, la queue courte, en panache,
très fournie de poils. Son nom dans le pays: -guanaco-; en français:
-guanaque-. Vus de loin, ces ruminants ont souvent donné l’illusion de
chevaux montés, et plus d’un voyageur, trompé par cette apparence, a
pris pour une bande de cavaliers un de leurs troupeaux passant au galop
à l’horizon.
Seule créature visible dans cette région déserte, ce guanaque vint
s’arrêter sur la crête d’un monticule, au milieu d’une vaste prairie
où les joncs se frôlaient bruyamment et dardaient leurs pointes aiguës
entre des touffes de plantes épineuses. Le museau tourné au vent, il
aspirait les émanations qu’une légère brise apportait de l’Est. L’œil
attentif, l’oreille dressée, pivotante, il écoutait, prêt à prendre la
fuite au moindre bruit suspect.
La plaine ne présentait pas une surface uniformément plate. Çà et
là, elle était vallonnée de bosses que les grandes pluies orageuses,
en ravinant la terre, avaient laissées après elles. Abrité par un de
ces épaulements, à faible distance du monticule, rampait un indigène,
un Indien, que le guanaque ne pouvait apercevoir. Aux trois quarts
nu, n’ayant pour tout vêtement que les lambeaux d’une peau de bête,
il avançait sans bruit, se faufilant dans l’herbe, de manière à se
rapprocher du gibier convoité sans l’effaroucher. Celui-ci, cependant,
avait la notion d’un péril imminent et commençait à donner des signes
d’inquiétude.
Soudain, un lasso coupa l’air en sifflant et se déroula vers l’animal.
La longue courroie n’atteignit pas le but; elle glissa et, de la
croupe, tomba sur le sol.
Le coup était manqué. Le guanaque s’était enfui à toutes jambes. Il
avait déjà disparu derrière un massif d’arbres, lorsque l’Indien arriva
au sommet du monticule.
Mais, si le guanaque ne courait plus aucun danger, l’homme était menacé
à son tour.
Après avoir ramené à lui le lasso dont le bout était fixé à sa
ceinture, il se préparait à redescendre, quand un furieux rugissement
éclata à quelques pas de lui. Presque aussitôt, un fauve s’abattit à
ses pieds.
C’était un jaguar de grande taille, au pelage grisâtre marbré de
tachetures noires à centres plus clairs imitant la pupille d’un œil.
L’indigène connaissait la férocité de cet animal capable de l’étrangler
d’un seul coup de mâchoire. Il recula d’un bond. Par malheur, une
pierre qui roula sous son pied lui fit perdre l’équilibre. La main
haute, il essaya de se défendre à l’aide d’une sorte de couteau, fait
d’un os de phoque très effilé, qu’il était parvenu à tirer de sa
ceinture. Un instant même, il espéra pouvoir se relever et se mettre
en meilleure posture. Il n’en eut pas le temps. Le jaguar légèrement
touché le chargea avec fureur. Renversé, les griffes du fauve déchirant
sa poitrine, il était perdu.
Juste à ce moment retentit la détonation sèche d’une carabine. Le
jaguar, le cœur traversé d’une balle, s’abattit foudroyé.
A cent pas de là une légère vapeur blanche voltigeait au-dessus d’un
des rocs de la falaise. Debout sur ce roc, se tenait un homme, sa
carabine encore épaulée.
De type arien très accusé, cet homme n’était pas un compatriote du
blessé. Il n’avait pas la peau brune, bien qu’il fût fortement halé, ni
le nez élargi dans un profond enfoncement des orbites, ni les pommettes
saillantes, ni le front bas sous un angle fuyant, ni les petits yeux de
la race indigène. Au contraire, sa physionomie était intelligente, son
front vaste et zébré des multiples rides du penseur.
Ce personnage portait, coupés ras, des cheveux grisonnants comme sa
barbe. Toutefois on n’aurait pu, à dix ans près, indiquer son âge,
compris sans doute entre la quarantaine et la cinquantaine. Il était
de haute taille, et paraissait doué d’une force athlétique, d’une
constitution vigoureuse, d’une santé inattaquable. Les traits de son
visage étaient énergiques et graves, et toute sa personne exprimait la
fierté, bien différente de l’orgueilleuse vanité des sots, ce qui lui
donnait une véritable noblesse d’attitude et de gestes.
Comprenant qu’il ne serait pas nécessaire de décharger une seconde fois
sa carabine, le nouveau venu l’abaissa, la désarma, là mit sous son
bras, puis se retourna vers le Sud.
Dans cette direction, en contre-bas de la falaise se développait une
large étendue de mer. L’homme, se penchant, appela: «Karroly!...» et
ajouta deux ou trois mots dans une langue rude et gutturale.
Quelques minutes plus tard, par une coupure de la falaise, apparut
un adolescent d’environ dix-sept ans, que suivit de près un homme
dans la maturité de l’âge. Assurément, tous deux étaient Indiens,
à en juger par leur type bien différent de celui de ce blanc, qui
venait de prouver son adresse par un si brillant coup de fusil. Bien
musclé, larges épaules, torse puissant, grosse tête carrée portée sur
un cou robuste, taille de cinq pieds, très brun de peau, très noir de
cheveux, des yeux perçants sous une arcade sourcilière peu fournie,
barbe réduite à quelques poils, tel était l’homme, qui paraissait avoir
dépassé la quarantaine. Les caractères de l’animalité, mais d’une
animalité douce et caressante, le disputaient à ceux de l’humanité,
chez cet être de race inférieure, qu’on eût été tenté de comparer,
plutôt qu’à un fauve, à un bon et fidèle chien, à l’un de ces courageux
terre-neuve, qui peuvent devenir le compagnon, mieux que le compagnon,
l’ami de leur maître. Et ce fut bien comme un de ces dévoués animaux
qu’il accourut à l’appel de son nom.
Quant au jeune garçon, son fils selon toute apparence, dont le corps
souple comme celui d’un serpent était entièrement nu, il semblait très
supérieur à son père au point de vue intellectuel. Son front plus
développé, ses yeux pleins de feu, exprimaient l’intelligence et, ce
qui vaut mieux encore, la droiture et la franchise.
Lorsque les trois personnages furent réunis, les deux hommes
échangèrent quelques mots dans ce langage indigène caractérisé par une
aspiration courte à la moitié de la plupart des mots, puis tous se
dirigèrent vers le blessé, qui gisait sur le sol près du jaguar abattu.
Le malheureux avait perdu connaissance. Le sang coulait de sa poitrine
labourée par les griffes de la bête féroce. Cependant, ses yeux fermés
se rouvrirent lorsqu’il sentit une main écarter son grossier vêtement.
En apercevant celui qui venait à son secours, son regard s’éclaira
d’une faible lueur de joie, et ses lèvres décolorées murmurèrent un nom:
«Le Kaw-djer!...»
Le Kaw-djer, un mot qui signifie l’ami, le bienfaiteur, le sauveur, en
langue indigène, et ce beau nom appartenait évidemment à ce blanc, car
celui-ci fit un signe affirmatif.
Pendant qu’il donnait les premiers soins au blessé, Karroly redescendit
par la coupée de la falaise pour revenir bientôt avec un carnier
renfermant une trousse et quelques flacons pleins du suc de certaines
plantes du pays. Tandis que l’Indien soutenait sur ses genoux la tête
du blessé, dont la poitrine était à découvert, le Kaw-djer lava les
blessures et en étancha le sang. Il rapprocha ensuite les lèvres des
plaies, qui furent recouvertes par des tampons de charpie imbibée du
contenu de l’un des flacons, puis, détachant sa ceinture de laine, il
en entoura la poitrine de l’indigène, de manière à maintenir tout le
pansement.
[Illustration: «Où est ta tribu?» (Page 5.)]
Le malheureux survivrait-il? Le Kaw-djer ne le pensait pas. Aucun
remède ne pourrait sans doute provoquer la cicatrisation de ces
déchirures, qui semblaient intéresser jusqu’à l’estomac et jusqu’aux
poumons.
Karroly, profitant de ce que les yeux du blessé venaient de se rouvrir,
demanda:
«Où est ta tribu?...
--Là... là..., murmura l’indigène, en indiquant de la main la direction
de l’Est.
--Ce doit être, à huit ou dix milles d’ici, sur la rive du canal, dit
le Kaw-djer, ce campement dont nous avons aperçu les feux la nuit
dernière.
Karroly approuva de la tête.
--Il n’est que quatre heures, ajouta le Kaw-djer, mais le flot va
bientôt monter. Nous ne pourrons partir qu’au soleil levant...
--Oui, dit Karroly.
Le Kaw-djer reprit:
--Halg et toi, vous allez transporter cet homme et vous l’étendrez dans
la barque. Nous ne pouvons rien de plus pour lui.»
Karroly et son fils se mirent en devoir d’obéir. Chargés du blessé, ils
commencèrent à descendre vers la grève. L’un d’eux reviendrait ensuite
chercher le jaguar, dont la dépouille se vendrait cher aux trafiquants
étrangers.
Pendant que ses compagnons s’acquittaient de cette double besogne,
le Kaw-djer s’éloigna de quelques pas et escalada l’un des rochers
qui dentelaient la falaise. De là, son regard rayonnait vers tous les
points de l’horizon.
A ses pieds, se découpait un littoral capricieusement dessiné, qui
formait la limite nord d’un canal large de plusieurs lieues. La rive
opposée, que des bras de mer échancraient à perte de vue, s’estompait
en vagues linéaments, semis d’îles et d’îlots qui semblaient des
vapeurs dans le lointain. Ni à l’Est, ni à l’Ouest on n’apercevait les
extrémités de ce canal, le long duquel courait la haute et puissante
falaise.
Vers le Nord, se développaient interminablement des prairies et des
plaines, zébrées de nombreux cours d’eau qui se déversaient dans la
mer, soit en torrents tumultueux, soit par des chutes retentissantes.
De la surface de ces immenses prairies jaillissaient, par endroits,
des îlots de verdure, forêts épaisses, au milieu desquelles on eût
vainement cherché un village, et dont les cimes s’empourpraient des
rayons du soleil alors à son déclin. Au delà, bornant l’horizon de ce
côté, se profilaient les masses pesantes d’une chaîne de montagnes, que
couronnait la blancheur éclatante des glaciers.
Dans la direction de l’Est, le relief du pays s’accentuait plus encore.
A l’aplomb du littoral, la falaise se haussait par étages successifs,
puis se redressait enfin brusquement en pics aigus qui allaient se
perdre dans les zones élevées du ciel.
La contrée paraissait totalement déserte. Même solitude aussi sur le
canal. Pas une embarcation en vue, fût-ce un canot d’écorce, ou une
pirogue à voiles. Enfin, si loin que le regard pût atteindre, ni des
îles du Sud, ni d’aucun point du littoral, ni d’aucune saillie de la
falaise ne s’élevait une fumée témoignant de la présence de créatures
humaines.
Le jour en était arrivé à cette heure, toujours empreinte de quelque
mélancolie, qui précède immédiatement le crépuscule. De grands oiseaux
planeurs, en quête de leur gîte nocturne, fendaient l’air de leurs
troupes bruyantes.
Le Kaw-djer, les bras croisés, debout sur la roche qu’il avait
gravie, gardait une immobilité de statue. Mais une extase illuminait
son visage, ses paupières palpitaient, ses yeux étincelaient d’une
sorte d’enthousiasme sacré, pendant qu’il contemplait cette étendue
prodigieuse de terre et de mer, dernière parcelle du globe qui
n’appartînt à personne, dernière région qui ne fût pas courbée sous le
joug des lois.
Longtemps, il demeura ainsi, baigné dans la lumière et fouetté par
la brise, puis il ouvrit les bras, les tendit vers l’espace, et un
profond soupir gonfla sa poitrine, comme s’il eût voulu embrasser d’une
étreinte, aspirer d’une haleine tout l’infini. Alors, tandis que son
regard semblait braver le ciel et parcourait orgueilleusement la terre,
de ses lèvres s’échappa un cri, qui résumait son appétit sauvage d’une
liberté absolue, sans limite.
Ce cri, c’était celui des anarchistes de tous les pays, c’était la
formule célèbre, si caractéristique qu’on l’emploie couramment comme
un synonyme de leur nom, dans laquelle est contenue en quatre mots
toute la doctrine de cette secte redoutable.
[Illustration: Debout sur la roche qu’il avait gravie... (Page 6.)]
«Ni Dieu, ni maître!...» proclamait-il d’une voix éclatante, tandis
que, le corps à demi penché au-dessus des flots, hors de l’arête de la
falaise, il semblait, d’un geste farouche, balayer l’immense horizon.
II
MYSTÉRIEUSE EXISTENCE.
Les géographes désignent sous le nom de Magellanie l’ensemble des îles
et îlots groupés, entre l’Atlantique et le Pacifique, à la pointe sud
du continent américain. Les terres les plus australes de ce continent,
c’est-à-dire le territoire patagon, prolongées par les deux vastes
presqu’îles du Roi Guillaume et de Brunswick, se terminent par un des
caps de cette dernière, le cap Froward. Tout ce qui ne leur est pas
directement rattaché, tout ce qui en est séparé par le détroit de
Magellan, constitue ce domaine, auquel a été justement réservé le nom
de l’illustre navigateur portugais du XVIe siècle.
La conséquence de cette disposition géographique, c’est que, jusqu’en
1881, cette partie du Nouveau-Monde n’était rattachée à aucun État
civilisé, pas même à ses plus proches voisins, le Chili et la
République Argentine, qui se disputaient alors les pampas de la
Patagonie. La Magellanie n’appartenait à personne, et des colonies
pouvaient s’y fonder en conservant leur entière indépendance.
Elle n’est cependant pas d’une étendue insignifiante, cette contrée
qui, sur une aire de cinquante mille kilomètres superficiels, comprend,
outre un grand nombre d’autres îles de moindre importance, la Terre
de Feu, la Terre de Désolation, les îles Clarence, Hoste, Navarin,
plus l’archipel du cap Horn, formé lui-même des îles Grévy, Wollaston,
Freycinet, Hermitte, Herschell, et des îlots et récifs, par lesquels
s’achève en poussière la masse énorme du continent américain.
Des diverses parcelles de la Magellanie, la Terre de Feu est de
beaucoup la plus vaste. Au Nord et à l’Ouest, elle a pour limite un
littoral très déchiqueté, depuis le promontoire d’Espiritu Santo
jusqu’au Magdalena Sound. Après avoir projeté vers l’Ouest une
presqu’île tout effilochée que domine le mont Sarmiento, elle se
prolonge, au Sud-Est, par la pointe de San-Diego, sorte de sphinx
accroupi dont la queue trempe dans les eaux du détroit de Lemaire.
C’est dans cette grande île, au mois d’avril 1880, que se sont passés
les faits qui viennent d’être racontés. Ce canal que le Kaw-djer avait
sous les yeux pendant sa fiévreuse méditation, c’est le canal du
Beagle, qui court au sud de la Terre de Feu et dont la rive opposée
est formée par les îles Gordon, Hoste, Navarin et Picton. Plus au Sud
encore, s’éparpille le capricieux archipel du cap Horn.
Près de dix ans avant le jour choisi comme point de départ à ce récit,
celui que les Indiens devaient plus tard appeler le Kaw-djer avait été
pour la première fois rencontré sur le littoral fuégien. Comment s’y
était-il transporté? Sans doute à bord de l’un des nombreux bâtiments,
voiliers et steamers, qui suivent les détours du labyrinthe maritime de
la Magellanie et des îles qui la prolongent sur l’Océan Pacifique, en
faisant avec les indigènes le commerce des pelleteries de guanaques, de
vigognes, de nandous et de loups marins.
La présence de cet étranger pouvait s’expliquer aisément de la sorte,
mais, quant à savoir quel était son nom, de quelle nationalité il
relevait, s’il se rattachait par sa naissance à l’Ancien ou au
Nouveau-Monde, c’étaient là autant de questions auxquelles il eût été
malaisé de répondre.
On ignorait tout de lui. Nul, d’ailleurs, il convient de l’ajouter,
n’avait jamais cherché à se renseigner à son sujet. Dans ce pays où
n’existait aucune autorité, qui aurait eu qualité pour l’interroger? Il
n’était pas dans un de ces États organisés où la police s’inquiète du
passé des gens et où il est impossible de demeurer longtemps inconnu.
Ici, personne n’était dépositaire d’une puissance quelconque, et l’on
pouvait vivre en dehors de toutes coutumes, de toutes lois, dans la
plus complète liberté.
Pendant les deux premières années qui suivirent son arrivée à la Terre
de Feu, le Kaw-djer ne chercha pas à se fixer sur un point plutôt que
sur un autre. Sillonnant la contrée de ses courses vagabondes, il
se mit en relations avec les indigènes, mais sans jamais approcher
des rares factoreries exploitées çà et là par des colons de race
blanche. S’il entrait en rapports avec un des navires relâchant en
quelque point de l’archipel, c’était toujours par l’intermédiaire d’un
Fuégien, et uniquement pour renouveler ses munitions et ses substances
pharmaceutiques. Ces achats, il les payait, soit au moyen d’échanges,
soit en monnaie espagnole ou anglaise, dont il ne semblait pas dépourvu.
Le reste du temps, il allait de tribus en tribus, de campements en
campements. Il vivait, comme les indigènes, des produits de sa chasse
et de sa pêche, tantôt parmi les familles du littoral, tantôt chez
les peuplades de l’intérieur, partageant leur ajoupa ou leur tente,
soignant les malades, secourant les veuves et les orphelins, adoré
par ces pauvres gens, qui ne tardèrent pas à lui décerner le glorieux
surnom sous lequel il était connu maintenant d’un bout à l’autre de
l’archipel.
Que le Kaw-djer fût un homme instruit, aucun doute à cet égard, et il
avait dû faire notamment des études très complètes en médecine. Il
connaissait aussi plusieurs langues, et Français, Anglais, Allemands,
Espagnols et Norvégiens auraient pu indifféremment le prendre pour un
compatriote. A son bagage de polyglotte, cet énigmatique personnage
n’avait pas tardé à ajouter le yaghon. Il parlait couramment cet
idiome, qui est le plus employé dans la Magellanie, et dont les
missionnaires se sont servis pour traduire quelques passages de la
Bible.
Loin d’être inhabitable, ainsi qu’on le croit généralement, la
Magellanie, où le Kaw-djer avait fixé sa vie, est très supérieure à la
réputation que lui ont value les récits de ses premiers explorateurs.
Certes, il serait exagéré de la transformer en paradis terrestre,
et l’on aurait mauvaise grâce à contester que sa pointe extrême, le
cap Horn, ne soit balayée par des tempêtes dont la fréquence n’a
d’égale que la fureur. Mais il ne manque pas de pays, en Europe même,
qui nourrissent une population nombreuse, bien que les conditions
d’existence y soient beaucoup plus rudes. Si le climat y est humide
au plus haut point, cet archipel doit à la mer qui l’entoure une
incontestable régularité de température, et il n’a pas à subir les
froids rigoureux de la Russie septentrionale, de la Suède et de la
Norvège. La moyenne thermométrique ne descend pas au-dessous de cinq
degrés centigrades en hiver si elle ne s’élève pas au-dessus de quinze
degrés en été.
A défaut d’observations météorologiques, l’aspect de ces îles aurait
dû mettre en garde contre toute appréciation d’un pessimisme exagéré.
La végétation y atteint une ampleur qui lui serait interdite dans
la zone glaciale. Il y existe d’immenses pâturages qui suffiraient
à la nourriture d’innombrables troupeaux, et de vastes forêts où
se rencontrent en abondance le hêtre antarctique, le bouleau,
l’épine-vinette et l’écorce de Winter. Sans aucun doute, nos végétaux
comestibles s’y acclimateraient aisément, et beaucoup d’entre eux,
jusques et y compris le froment, pourraient y prospérer.
Pourtant, cette contrée, qui n’est pas inhabitable, est à peu près
inhabitée. Sa population ne comprend qu’un petit nombre d’Indiens,
catalogués sous le nom de Fuégiens ou de Pêcherais, véritables sauvages
au dernier rang de l’humanité, qui vivent presque entièrement nus et
mènent, à travers ces vastes solitudes, une vie errante et misérable.
Longtemps déjà avant l’époque où commence cette histoire, le Chili,
en fondant la station de Punta-Arenas sur le détroit de Magellan,
avait paru prêter quelque attention à ces régions méconnues. Mais à
cela s’était borné son effort, et, malgré la prospérité de sa colonie,
il n’avait fait aucune tentative pour prendre pied sur l’archipel
magellanique proprement dit.
Quelle succession d’événements avait conduit le Kaw-djer dans cette
contrée ignorée de la plupart des hommes? Cela aussi était un mystère,
mais ce mystère, du moins, le cri lancé du haut de la falaise, comme un
défi au ciel et comme un remerciement passionné à la terre, permettait
de le percer en partie.
«Ni Dieu, ni maître!» c’est la formule classique des anarchistes. Il
était donc à supposer que le Kaw-djer appartenait, lui aussi, à cette
secte, foule hétéroclite de criminels et d’illuminés. Ceux-là, rongés
d’envie et de haine, toujours prêts à la violence et au meurtre;
ceux-ci, véritables poètes qui rêvent une humanité chimérique d’où le
mal serait banni à jamais par la suppression des lois imaginées pour le
combattre.
A laquelle de ces deux classes appartenait le Kaw-djer? Était-il un
de ces libertaires aigris, un de ces apologistes de l’action directe
et de la propagande par le fait, et, successivement rejeté par toutes
les nations, n’avait-il trouvé de refuge qu’à cette extrémité du monde
habitable?
Une telle hypothèse se serait mal accordée avec la bonté dont il avait
donné tant de preuves depuis son arrivée dans l’archipel magellanique.
Qui s’était acharné si souvent à sauver des existences humaines n’avait
jamais dû songer à en détruire. Qu’il fût anarchiste, oui, puisqu’il
le proclamait lui-même, mais alors il appartenait à la section des
rêveurs et non à celle des professionnels de la bombe et du couteau.
S’il en était effectivement ainsi, son exil ne devait être que le
dénouement logique d’un drame intérieur, et non pas un châtiment édicté
par une volonté étrangère. Sans doute, tout enivré par son rêve, il
n’avait pu supporter ces règles d’airain qui, dans l’Univers civilisé,
conduisent l’homme en laisse du berceau jusqu’à la mort, et un moment
était venu où l’air lui avait semblé irrespirable dans cette forêt de
lois innombrables par lesquelles les citoyens achètent, au prix de
leur indépendance, un peu de bien-être et de sécurité. Son caractère
lui interdisant de vouloir imposer par la force ses idées et ses
répugnances, il n’avait pu, dès lors, que partir à la recherche d’un
pays où l’on ne connût pas l’esclavage, et c’est ainsi peut-être qu’il
avait échoué finalement en Magellanie, le seul point, sur toute la
surface de la terre, où régnât encore la liberté intégrale.
Pendant les premiers temps de son séjour, deux ans environ, le Kaw-djer
ne quitta point la grande île où il avait débarqué.
La confiance qu’il inspirait aux indigènes, son influence sur leurs
tribus ne tarda pas à s’accroître. On venait le consulter des autres
îles parcourues par des Indiens Canoes, ou Indiens à pirogues, dont
la race est quelque peu différente de celle des Yacanas qui peuplent
la Terre de Feu. Ces misérables Pêcherais, qui vivent, comme leurs
congénères, de chasse et de pêche, se rendaient près du «Bienfaiteur»,
quand celui-ci se trouvait sur le littoral du canal du Beagle. Le
Kaw-djer ne refusait à personne ses conseils ni ses soins. Souvent
même, dans certaines circonstances graves, lorsque sévissait quelque
épidémie, il risqua sans marchander sa vie pour combattre le fléau.
Bientôt sa renommée se répandit dans toute la contrée. Elle franchit le
détroit de Magellan. On sut qu’un étranger, installé sur la Terre de
Feu, avait reçu des indigènes reconnaissants le titre de Kaw-djer, et,
à plusieurs reprises, il fut sollicité de venir à Punta-Arenas. Mais
il répondit invariablement par un refus dont aucune instance ne put
triompher. Il semblait qu’il ne voulût pas remettre le pied là où il ne
sentait plus le sol libre.
[Illustration: On venait le consulter... (Page 12.)]
Vers la fin de la deuxième année de son séjour, il se produisit un
incident dont les conséquences devaient avoir une certaine influence
sur sa vie ultérieure.
Si le Kaw-djer s’obstinait à ne pas aller à la bourgade chilienne
de Punta-Arenas, qui est située sur le territoire de la Patagonie,
les Patagons ne se privent pas d’envahir parfois le territoire
magellanique. Eux et leurs chevaux transportés en quelques heures sur
la rive sud du détroit de Magellan, ils font de longues excursions,
ce qu’on appelle en Amérique de grands -raids-, d’une extrémité à
l’autre de la Terre de Feu, attaquant les Fuégiens, les rançonnant, les
pillant, s’emparant des enfants qu’ils emmènent en esclavage dans les
tribus patagones.
Entre les Patagons ou Tchnelts et les Fuégiens, il existe des
différences ethniques assez sensibles sous le rapport de la race et des
mœurs, les premiers étant infiniment plus redoutables que les seconds.
Ceux-ci vivent de la pêche et ne se réunissent guère que par familles,
tandis que ceux-là sont chasseurs et forment des tribus compactes sous
l’autorité d’un chef. En outre, la taille des Fuégiens est un peu
inférieure à celle de leurs voisins du continent. On les reconnaît à
leur grosse tête carrée, aux pommettes saillantes de leur face, à leurs
sourcils clairsemés, à la dépression de leur crâne. En somme, on les
tient pour des êtres assez misérables, dont la race n’est pas près de
finir cependant, car le nombre des enfants est considérable, autant,
pourrait-on dire, que celui des chiens qui grouillent autour des
campements.
Quant aux Patagons, ils sont de haute stature, vigoureux et bien
proportionnés. Dénués de barbe, ils laissent pendre leurs longs cheveux
noirs maintenus sur le front par un bandeau. Leur figure olivâtre
est plus large aux mâchoires qu’aux tempes, leurs yeux s’allongent
quelque peu suivant le type mongol, et, de part et d’autre d’un nez
largement épaté, leurs yeux brillent du fond d’orbites assez rétrécies.
Intrépides et infatigables cavaliers, il leur faut de larges espaces
à franchir avec leurs non moins infatigables montures, d’immenses
pâturages pour la nourriture de leurs chevaux, des terrains de chasse
où ils poursuivent le guanaque, la vigogne et le nandou.
Plus d’une fois, le Kaw-djer les avait rencontrés pendant leurs
incursions sur la Terre de Feu, mais jusqu’alors il n’avait jamais pris
contact avec ces farouches déprédateurs, que le Chili et l’Argentine
sont impuissants à contenir.
Ce fut en novembre 1872, alors que ses pérégrinations l’avaient conduit
sur la côte ouest de la Fuégie, près du détroit de Magellan, que le
Kaw-djer eut pour la première fois à intervenir contre eux, en faveur
de Pêcherais de la baie Inutile.
Cette baie, limitée au Nord par des marécages, forme une profonde
découpure à peu près en face de l’emplacement où Sarmiento avait établi
sa colonie de Port-Famine, de sinistre mémoire.
Un parti de Tchnelts, après avoir débarqué sur la rive sud de la baie
Inutile, attaqua un campement de Yacanas, qui ne comptait qu’une
vingtaine de familles. La supériorité numérique se trouvait du côté
des assaillants, en même temps plus robustes et mieux armés que les
indigènes.
Ceux-ci essayèrent de lutter cependant, sous le commandement d’un
Indien Canoe qui venait d’arriver au campement avec sa pirogue.
Cet homme s’appelait Karroly. Il faisait le métier de pilote et guidait
les bâtiments de cabotage qui s’aventurent sur le canal du Beagle et
entre les îles de l’archipel du cap Horn. C’est en revenant de conduire
un navire à Punta-Arenas qu’il avait relâché dans la baie Inutile.
Karroly organisa la résistance et, aidé des Yacanas, tenta de repousser
les agresseurs. Mais la partie était par trop inégale. Les Pêcherais ne
pouvaient opposer une défense sérieuse. Le campement fut envahi, les
tentes furent renversées, le sang coula. Les familles furent dispersées.
Pendant la lutte, le fils de Karroly, Halg, alors âgé de neuf ans
environ, était resté dans la pirogue, où il attendait son père, lorsque
deux Patagons se précipitèrent de son côté.
Le jeune garçon ne voulut pas s’éloigner de la grève, ce qui l’eût mis
hors d’atteinte, mais ce qui eût aussi empêché son père de chercher
refuge à bord de la pirogue.
Un des Tchnelts sauta dans l’embarcation et saisit l’enfant entre ses
bras.
A ce moment, Karroly fuyait le campement au pouvoir des agresseurs.
Il courut au secours de son fils que le Tchnelt emportait. Une flèche
envoyée par l’autre Patagon siffla à son oreille sans le toucher.
[Illustration: Les Patagons les couvrirent d’une nuée de flèches...
(Page 17.)]
Avant qu’un second trait ne fût lancé, la détonation d’une arme à feu
retentit. Le ravisseur mortellement frappé roula à terre, tandis que
son compagnon prenait la fuite.
Le coup de feu avait été tiré par un homme de race blanche que le
hasard amenait sur le lieu du combat. Cet homme, c’était le Kaw-djer.
Il n’y avait pas à s’attarder. La pirogue fut vigoureusement halée par
son amarre. Le Kaw-djer et Karroly sautèrent à bord avec l’enfant et
poussèrent au large. Ils étaient déjà à une encâblure du rivage lorsque
les Patagons les couvrirent d’une nuée de flèches dont l’une atteignit
Halg à l’épaule.
Cette blessure présentant une certaine gravité, le Kaw-djer ne
voulut pas quitter ses compagnons tant que ses soins pouvaient être
nécessaires. C’est pourquoi il resta dans la pirogue, qui contourna la
Terre de Feu, suivit le canal du Beagle, et vint enfin s’arrêter dans
une petite crique bien abritée de l’île Neuve, où Karroly avait établi
sa résidence.
Alors, il n’y avait plus rien à craindre pour le jeune garçon, dont la
blessure était en voie de guérison. Karroly ne savait comment exprimer
sa reconnaissance.
Lorsque, sa pirogue amarrée au fond de la crique, l’Indien eut
débarqué, il pria le Kaw-djer de le suivre.
«Ma maison est là, lui dit-il; c’est ici que je vis avec mon fils.
Si tu n’y veux rester que quelques jours, tu seras le bienvenu, puis
ma pirogue te ramènera de l’autre côté du canal. Si tu veux y rester
toujours, ma demeure sera la tienne et je serai ton serviteur.»
A dater de ce jour, le Kaw-djer n’avait plus quitté l’île Neuve, ni
Karroly, ni son enfant. Grâce à lui, l’habitation de l’Indien Canoe
était devenue plus confortable, et Karroly fut bientôt à même d’exercer
son métier de pilote dans de meilleures conditions. A sa fragile
pirogue fut substituée cette solide chaloupe, la -Wel-Kiej-, achetée
à la suite du naufrage d’un navire norvégien, dans laquelle l’homme
blessé par le jaguar venait d’être déposé.
Mais cette nouvelle existence ne détourna pas le Kaw-djer de son
œuvre humanitaire. Ses visites aux familles indigènes ne furent pas
supprimées, et il continua de courir partout où il y avait un service à
rendre ou une douleur à guérir.
Plusieurs années se passèrent ainsi, et tout portait à croire que le
Kaw-djer continuerait à jamais sa vie libre sur cette terre libre,
lorsqu’un événement imprévu vint en troubler profondément le cours.
III
LA FIN D’UN PAYS LIBRE.
L’Ile Neuve commande l’entrée du canal du Beagle par l’Est. Longue de
huit kilomètres, large de quatre, elle affecte la forme d’un pentagone
irrégulier. Les arbres n’y manquent pas, plus particulièrement le
hêtre, le frêne, l’écorce de Winter, des myrtacées et quelques cyprès
de taille moyenne. A la surface des prairies poussent des houx, des
berbéris, des fougères de petite venue. En de certaines places abritées
se montre le bon sol, la terre végétale, propre à la culture des
légumes. Ailleurs, là où l’humus existe en couche insuffisante, et plus
spécialement aux abords des grèves, la nature a brodé sa tapisserie de
lichens, de mousses et de lycopodes.
C’était sur cette île, au revers d’une haute falaise, face à la mer,
que l’Indien Karroly résidait depuis une dizaine d’années. Il n’aurait
pu choisir une station plus favorable. Tous les navires, au sortir du
détroit de Lemaire, passent en vue de l’Ile Neuve. S’ils cherchent à
gagner l’Océan Pacifique en doublant le cap Horn, ils n’ont besoin de
personne. Mais si, désireux de trafiquer à travers l’archipel, ils
veulent en suivre les divers canaux, un pilote leur est indispensable.
Toutefois, relativement rares sont les navires qui fréquentent les
parages magellaniques, et leur nombre n’eût pas suffi à assurer
l’existence de Karroly et de son fils. Il s’adonnait donc à la pêche et
à la chasse, afin de se procurer des objets d’échange qu’il troquait
contre tout ce qui était pour eux de première nécessité.
Sans doute, cette île de dimensions restreintes ne pouvait renfermer
qu’en petit nombre les guanaques et les vigognes, dont la fourrure est
recherchée, mais, dans le voisinage, sont d’autres îles d’une étendue
beaucoup plus considérable: Navarin, Hoste, Wollaston, Dawson, sans
parler de la Terre de Feu avec ses immenses plaines et ses forêts
profondes où ne manquent ni les ruminants ni les fauves.
Longtemps Karroly n’avait eu pour demeure qu’une grotte naturelle
creusée dans le granit, préférable en somme à la hutte des Yacanas.
Depuis l’arrivée du Kaw-djer, la grotte avait fait place à une maison
dont les forêts de l’île avaient fourni la charpente, dont les roches
avaient fourni les pierres, et dont les myriades de coquillages:
térébratules, mactres, tritons, licornes, qui en parsèment les grèves,
avaient fourni la chaux.
A l’intérieur de cette maison, trois chambres. Au milieu, la salle
commune à vaste cheminée. A droite, la chambre de Karroly et de son
fils. Celle de gauche appartenait au Kaw-djer, qui retrouvait là,
rangés sur des rayons, ses papiers et ses livres, pour la plupart
ouvrages de médecine, d’économie politique et de sociologie. Une
armoire contenait son assortiment de fioles et d’instruments de
chirurgie.
C’est dans cette maison qu’il revint avec ses deux compagnons après son
excursion sur la Terre de Feu, dont l’épisode final a servi de thème
aux premières lignes de ce récit. Auparavant, toutefois, la -Wel-Kiej-
s’était dirigée vers le campement de l’Indien blessé. Ce campement
était situé à l’extrémité orientale du canal du Beagle. Autour de ses
huttes capricieusement groupées au bord d’un ruisseau, gambadaient
d’innombrables chiens, dont les aboiements annoncèrent l’arrivée de
la chaloupe. Dans la prairie avoisinante pâturaient deux chevaux d’un
aspect chétif. De minces filets de fumée s’échappaient du toit de
quelques ajoupas.
Dès que la -Wel-Kiej- eut été signalée, une soixantaine d’hommes et de
femmes apparurent et dévalèrent en toute hâte vers le rivage. Une foule
d’enfants nus couraient à leur suite.
Lorsque le Kaw-djer mit pied à terre, on s’empressa au devant de lui.
Tous voulaient lui presser les mains. L’accueil de ces pauvres Indiens
témoignait de leur ardente reconnaissance pour tous les services qu’ils
avaient reçus de lui. Il écouta patiemment les uns et les autres.
Des mères le conduisirent près de leurs enfants malades. Elles le
remerciaient avec effusion, à demi consolées par sa présence.
Il entra enfin dans l’une des huttes pour en ressortir bientôt, suivi
de deux femmes, l’une âgée, l’autre toute jeune qui tenait par la main
un petit enfant. C’étaient la mère, la femme et le fils de l’Indien
blessé par le jaguar, et qui était mort au cours de la traversée,
malgré les soins dont on l’avait entouré.
Son cadavre fut déposé sur la grève, et tous les indigènes du campement
l’entourèrent. Le Kaw-djer raconta alors les circonstances de la mort
du défunt, puis il remit à la voile, en laissant généreusement à la
veuve la dépouille du jaguar, dont la fourrure représentait une valeur
immense pour ces créatures déshéritées.
Avec la saison d’hiver qui s’approchait, la vie habituelle reprit son
cours dans la maison de l’Ile Neuve. On reçut la visite de quelques
caboteurs falklandais qui vinrent acheter des pelleteries avant que
les tourmentes de neige n’eussent rendu ces parages impraticables. Les
peaux furent avantageusement vendues ou échangées contre les provisions
et les munitions nécessaires pendant la rigoureuse période qui va de
juin à septembre.
Dans la dernière semaine de mai, un de ces bâtiments ayant réclamé les
services de Karroly, Halg et le Kaw-djer restèrent seuls à l’Ile Neuve.
Le jeune garçon, alors âgé de dix-sept ans, portait une affection toute
filiale au Kaw-djer qui, de son côté, avait pour lui les sentiments
du plus tendre des pères. Celui-ci s’était efforcé de développer
l’intelligence de cet enfant. Il l’avait tiré de l’état sauvage et en
avait fait un être bien différent de ses compatriotes de la Magellanie
si en dehors de toute civilisation.
Le Kaw-djer, il est superflu de le dire, n’avait jamais inspiré au
jeune Halg que des idées d’indépendance, celles qui lui étaient chères
entre toutes. Ce n’était pas un maître, c’était un égal que Karroly et
son fils devaient voir en lui. De maître, il n’en est pas, il ne peut y
en avoir pour un homme digne de ce nom. On n’a de maître que soi-même,
et, d’ailleurs, il n’en est pas besoin d’autre, ni dans le ciel, ni sur
la terre.
Cette semence tombait sur un terrain admirablement préparé pour la
recevoir. Les Fuégiens ont, en effet, la folie de la liberté. Ils
lui sacrifient tout et renoncent pour elle aux avantages que leur
assurerait une vie plus sédentaire. Quel que soit le bien-être relatif
dont on les entoure, quelque sécurité qu’on leur assure, rien ne peut
les retenir, et ils ne tardent pas à s’enfuir pour reprendre leur
éternel vagabondage, affamés, misérables, mais libres.
Au début de juin, l’hiver se jeta sur la Magellanie. Si le froid ne fut
pas excessif, toute la région fut balayée à grands coups de rafales. De
terribles tourmentes troublèrent ces parages, et l’Ile Neuve disparut
sous la masse des neiges.
Ainsi s’écoulèrent juin, juillet, août. Vers la mi-septembre la
température s’adoucit sensiblement, et les caboteurs des Falkland
recommencèrent à se montrer dans les passes.
Le 19 septembre, Karroly, laissant Halg et le Kaw-djer à l’Ile Neuve,
partit à bord d’un steamer américain qui avait embouqué le canal du
Beagle, un pavillon de pilote au mât de misaine. Son absence dura une
huitaine de jours.
Lorsque la chaloupe eut ramené l’Indien, le Kaw-djer, selon son
habitude, l’interrogea sur les divers incidents du voyage,
«Il n’y a rien eu, répondit Karroly. La mer était belle et la brise
favorable.
--Où as-tu quitté le navire?
--Au Darwin Sound, à la pointe de l’île Stewart, où nous avons croisé
un aviso qui marchait à contre-bord.
--Où allait-il?
--A la Terre de Feu. En revenant, je l’ai retrouvé mouillé dans une
anse où il avait débarqué un détachement de soldats.
--Des soldats!... s’écria le Kaw-djer. De quelle nationalité?
--Des Chiliens et des Argentins.
--Que faisaient-ils?
--D’après ce qu’ils m’ont dit, ils accompagnaient deux commissaires en
reconnaissance sur la Terre de Feu et les îles voisines.
--D’où venaient ces commissaires?
--De Punta-Arenas, où le gouverneur avait mis l’aviso à leur
disposition.»
Le Kaw-djer ne posa pas d’autres questions. Il demeura pensif. Que
signifiait la présence de ces commissaires? A quelle opération se
livraient-ils dans cette partie de la Magellanie? S’agissait-il d’une
exploration géographique ou hydrographique, et leur but était-il de
procéder, dans un intérêt maritime, à une vérification plus rigoureuse
des relevés?
Le Kaw-djer était plongé dans ses réflexions. Il ne pouvait se défendre
contre une vague inquiétude. Cette reconnaissance n’allait-elle pas
s’étendre à tout l’archipel magellanique, et l’aviso ne viendrait-il
pas mouiller jusque dans les eaux de l’Ile Neuve?
Ce qui donnait une réelle importance à cette nouvelle, c’est que
l’expédition était envoyée par les gouvernements du Chili et de
l’Argentine. Y avait-il donc accord entre les deux Républiques qui,
jusqu’ici, n’avaient jamais pu s’entendre, à propos d’une région sur
laquelle toutes deux prétendaient, à tort d’ailleurs, avoir des droits?
Ces quelques demandes et réponses échangées, le Kaw-djer avait gagné
l’extrémité du morne au pied duquel était bâtie la maison. De là, il
découvrait une grande étendue de mer, et ses regards se portèrent
instinctivement vers le Sud, dans la direction de ces derniers sommets
de la terre américaine, qui constituent l’archipel du cap Horn. Lui
faudrait-il aller jusque-là pour trouver un sol libre?... Plus loin
encore peut-être?... Par la pensée, il franchissait le cercle polaire,
il se perdait à travers les immenses régions de l’Antarctique dont le
mystère impénétrable brave les plus intrépides découvreurs...
Quelle n’aurait pas été la douleur du Kaw-djer s’il avait su à quel
point ses craintes étaient justifiées! Le -Gracias a Dios-, aviso de
la marine chilienne, transportait bien à son bord deux commissaires:
M. Idiaste pour le Chili, M. Herrera pour la République Argentine,
lesquels avaient reçu de leurs gouvernements respectifs la mission
de préparer le partage de la Magellanie entre les deux États qui en
réclamaient la possession.
Cette question, qui traînait depuis nombre d’années déjà, avait donné
lieu à des discussions interminables, sans qu’il fût possible de la
résoudre à la satisfaction commune. Une telle situation cependant
risquait d’engendrer, en se prolongeant, quelque grave conflit. Non
seulement au point de vue commercial, mais au point de vue politique,
il importait d’autant plus qu’elle prît fin, que l’absorbante
Angleterre n’était pas loin. De son archipel des Falkland, elle pouvait
aisément étendre la main jusqu’à la Magellanie. Déjà ses caboteurs en
fréquentaient assidûment les passes, et ses missionnaires ne cessaient
d’accroître leur influence sur la population fuégienne. Un beau jour,
son pavillon serait planté quelque part, et rien n’est difficile à
déraciner comme le pavillon britannique! Il était temps d’agir.
MM. Idiaste et Herrera, leur exploration achevée, regagnèrent, l’un
Santiago, l’autre Buenos-Ayres. Un mois plus tard, le 17 janvier 1881,
un traité signé dans cette dernière ville entre les deux Républiques
mit fin à l’irritant problème magellanique.
Aux termes de ce traité, la Patagonie était annexée à la République
Argentine, à l’exception d’un territoire borné par le 52e degré de
latitude et par le 70e méridien à l’ouest de Greenwich. En compensation
de ce qui lui était ainsi attribué, le Chili renonçait de son côté à
l’île des États et à la partie de la Terre de Feu située à l’est du 68e
degré de longitude. Toutes les autres îles sans exception appartenaient
au Chili.
Cette convention, qui fixait les droits des deux États, privait la
Magellanie de son indépendance. Qu’allait faire le Kaw-djer, dont le
pied foulerait désormais un sol devenu chilien?
Ce fut le 25 février qu’on eut connaissance du traité à l’Ile Neuve, où
Karroly, au retour d’un pilotage, en apporta la nouvelle.
Le Kaw-djer ne put retenir un mouvement de colère. Pas une parole
ne lui échappa, mais ses yeux s’imprégnèrent de haine, et, dans un
terrible geste de menace, sa main se tendit vers le Nord. Incapable de
maîtriser son agitation, il fit quelques pas désordonnés. On eût dit
que le sol se dérobait sous ses pieds, qu’il ne lui offrait plus un
point d’appui suffisant.
Enfin, il parvint à reprendre possession de lui-même. Son visage, un
instant convulsé, recouvra sa froideur habituelle. Il alla rejoindre
Karroly et l’interrogea d’un ton calme.
«La nouvelle est certaine?
--Oui, répondit l’Indien. Je l’ai apprise à Punta-Arenas. Il paraît que
deux pavillons sont hissés à l’entrée du détroit sur la Terre de Feu:
l’un chilien au cap Orange, l’autre argentin au cap Espiritu Santo.
--Et, demanda le Kaw-djer, toutes les îles au sud du canal du Beagle
dépendent du Chili?
--Toutes.
--Même l’Ile Neuve?
[Illustration: «Cela devait arriver,» murmura le Kaw-djer... (Page 25.)]
--Oui.
--Cela devait arriver,» murmura le Kaw-djer dont une violente émotion
altérait la voix.
Puis il regagna la maison et s’enferma dans sa chambre.
Quel était donc cet homme? Quelles raisons l’avaient contraint à
quitter l’un ou l’autre des continents pour s’ensevelir dans la
solitude de la Magellanie? Pourquoi l’humanité semblait-elle être
réduite pour lui à ces quelques tribus fuégiennes, auxquelles il
consacrait toute son existence et tout son dévouement?
Les événements, dont la réalisation était prochaine et qui vont faire
le sujet de ce récit, devaient se charger de renseigner sur le premier
point. Quant aux deux autres questions, la vie antérieure du Kaw-djer
permet d’y répondre succinctement.
De grande valeur, ayant aussi profondément creusé les sciences
politiques que les sciences naturelles, homme de courage et d’action,
le Kaw-djer n’était pas le premier savant qui eût commis la double
faute de considérer comme certains des principes qui ne sont après tout
que des hypothèses, et de pousser ces principes jusqu’à leurs extrêmes
conséquences. Le nom de quelques-uns de ces réformateurs redoutables
est dans toutes les mémoires.
Le socialisme, cette doctrine dont la prétention ne va à rien moins
qu’à refaire la société de la base au faîte, n’a pas le mérite de
la nouveauté. Après beaucoup d’autres qui se perdent dans la nuit
des temps, Saint-Simon, Fourier, Proudhon et -tutti quanti- sont les
précurseurs du collectivisme. Des idéologues plus modernes, tels que
les Lassalle, les Karl Marx, les Guesde, n’ont fait que reprendre
leurs idées, en les modifiant plus ou moins, et en les appuyant sur la
socialisation des moyens de production, l’anéantissement du capital,
l’abolition de la concurrence, la substitution de la propriété sociale
à la propriété individuelle. Aucun d’eux ne veut tenir compte des
contingences de la vie. Leur doctrine réclame une application immédiate
et totale. Ils exigent l’expropriation en masse, imposent le communisme
universel.
Qu’on approuve ou qu’on blâme une telle théorie, le moins qu’on en
puisse dire, c’est qu’elle est audacieuse. Il en est pourtant une qui
l’est plus encore: la théorie anarchiste.
La réglementation tyrannique que nécessiterait le fonctionnement de
la société collectiviste, les anarchistes la repoussent. Ce qu’ils
préconisent, c’est l’individualisme absolu, intégral. Ce qu’ils
veulent, c’est la suppression de toute autorité, la destruction de tout
lien social.
C’est parmi ces derniers qu’il fallait ranger le Kaw-djer, âme
farouche, indomptable, intransigeante, incapable d’obéissance,
réfractaire à toutes les lois, imparfaites sans doute, par lesquelles
les hommes essayent en tâtonnant de réglementer les rapports
sociaux. Certes, il n’avait jamais été compromis dans les violences
des propagandistes par le fait. Non pas chassé de la France, de
l’Allemagne, de l’Angleterre ou des États-Unis, mais dégoûté de leur
prétendue civilisation, ayant hâte de secouer le poids d’une autorité
quelle qu’elle fût, il avait cherché un coin de la Terre où un homme
pût encore vivre en complète indépendance.
Il crut l’avoir trouvé au milieu de cet archipel, aux confins du monde
habité. Ce qu’il n’eût rencontré nulle part ailleurs, la Magellanie
allait le lui offrir à l’extrémité de l’Amérique du Sud.
Or, voici que le traité signé entre le Chili et la République Argentine
faisait perdre à cette région l’indépendance dont elle avait joui
jusqu’alors. Voici que, d’après ce traité, toute la portion des
territoires magellaniques située au sud du canal du Beagle passait sous
la domination chilienne. Rien de l’archipel n’échapperait à l’autorité
du gouverneur de Punta-Arenas, pas même cette Ile Neuve où le Kaw-djer
avait trouvé asile.
Avoir fui si loin, avoir fait tant d’efforts, s’être imposé une telle
existence, pour aboutir à ce résultat!
Le Kaw-djer fut longtemps à se remettre du coup qui le frappait, comme
la foudre frappe un arbre en pleine vigueur et l’ébranle jusque dans
ses racines. Sa pensée l’entraînait vers l’avenir, un avenir qui ne lui
offrait plus aucune sécurité. Des agents viendraient sur cette île,
où l’on savait qu’il avait établi sa résidence. Plusieurs fois, il ne
l’ignorait pas, on s’était inquiété de la présence d’un étranger en
Magellanie, de ses rapports avec les indigènes, de l’influence qu’il
exerçait. Le gouverneur chilien voudrait l’interroger, apprendre qui il
était; on fouillerait sa vie, on l’obligerait à rompre cet incognito
auquel il tenait par-dessus tout...
Quelques jours s’écoulèrent. Le Kaw-djer n’avait plus reparlé du
changement apporté par le traité de partage, mais il était plus sombre
que jamais. Que méditait-il donc? Songeait-il à quitter l’Ile Neuve, à
se séparer de son fidèle Indien, de cet enfant pour lequel il éprouvait
une si profonde affection?...
Où irait-il? En quel autre coin du monde retrouverait-il
l’indépendance, sans laquelle il semblait qu’il ne pût vivre? Lors même
qu’il se réfugierait sur les dernières roches magellaniques, fût-ce à
l’îlot du cap Horn, échapperait-il à l’autorité chilienne?...
On était alors au début de mars. La belle saison devait durer près
d’un mois encore, la saison que le Kaw-djer employait à visiter les
campements fuégiens, avant que l’hiver eût rendu la mer impraticable.
Cependant, il ne s’apprêtait pas à s’embarquer sur la chaloupe. La
-Wel-Kiej-, dégréée, restait au fond de la crique.
Ce fut seulement le 7 mars, dans l’après-midi, que le Kaw-djer dit à
Karroly:
«Tu pareras la chaloupe pour demain dès la première heure.
--Un voyage de plusieurs jours? demanda l’Indien.
--Oui.
Le Kaw-djer se décidait-il à retourner au milieu des tribus fuégiennes?
Allait-il remettre les pieds sur cette Terre de Feu devenue argentine
et chilienne?...
--Halg doit-il nous accompagner? interrogea Karroly.
--Oui.
--Et le chien?
--Zol aussi.»
La -Wel-Kiej- appareilla dès l’aube. Le vent soufflait de l’Est.
Un assez fort ressac battait les roches au pied du morne. Dans la
direction du Nord, au large, la mer se soulevait en longues houles.
Si l’intention du Kaw-djer eût été de rallier la Terre de Feu, la
chaloupe aurait dû lutter, car la brise augmentait à mesure que le
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