Poulaho était d’un embonpoint extrême, ce qui le faisait, avec sa
petite taille, ressembler à un tonneau. Si le rang est proportionné
chez ces insulaires à la grosseur du corps, c’était assurément le plus
gros des chefs que les Anglais eussent rencontrés. Intelligent, grave,
posé, il examina en détail et avec beaucoup d’intérêt le vaisseau et
tout ce qui était nouveau pour lui, fit des questions judicieuses et
s’informa du motif de la venue des navires. Ses courtisans s’opposèrent
à ce qu’il descendît dans l’entrepont, parce qu’il était «tabou»,
disaient-ils, et qu’il n’était pas permis de marcher au-dessus de sa
tête. Cook fit répondre par l’intermédiaire de Maï, qu’il défendrait de
marcher au-dessus de sa chambre, et Poulaho dîna avec le commandant.
Il mangea peu, but encore moins, et engagea Cook à descendre à terre.
Les marques de respect que prodiguaient à Poulaho tous les insulaires
convainquirent le commandant qu’il avait réellement affaire au roi de
l’archipel.
Cependant, Cook remit à la voile le 29 mai, retourna à Annamooka, puis
à Tonga-Tabou, où une fête ou «heiva», dont la magnificence dépassait
toutes celles dont il avait témoin, fut donnée en son honneur.
«Le soir, dit-il, nous eûmes le spectacle d’un -bomaï-, c’est-à-dire
qu’on exécuta les danses de la nuit devant la maison occupée par
Finaou. Elles durèrent environ trois heures; durant cet intervalle,
nous vîmes douze danses. Il y en eut d’exécutées par des femmes, et,
au milieu de celles-ci, nous vîmes arriver une troupe d’hommes qui
formèrent un cercle en dedans de celui des danseuses. Vingt-quatre
hommes, qui en exécutèrent une troisième, firent avec leurs mains une
multitude de mouvements très applaudis, que nous n’avions pas encore
vus. L’orchestre se renouvela une fois. Finaou parut sur la scène à
la tête de cinquante danseurs; il était magnifiquement habillé; de
la toile et une longue pièce de gaze composaient son vêtement, et il
portait de petites figures suspendues à son cou.»
Cook, après un séjour de trois mois, jugeant qu’il fallait quitter ces
lieux enchanteurs, distribua une partie du bétail qu’il avait apporté
du Cap, et fit expliquer par Maï, avec la manière de le nourrir, les
services qu’il pourrait rendre. Puis, avant de partir, il visita un
«fiatooka» ou cimetière, qui appartenait au roi, composé de trois
maisons assez vastes, plantées au bord d’une espèce de colline. Les
planchers de ces édifices, ainsi que les collines artificielles qui les
portaient, étaient couverts de jolis cailloux mobiles, et des pierres
plates, posées de champ, entouraient le tout.
«Ce que nous n’avions pas vu jusqu’alors, l’un de ces édifices était
ouvert à l’un des côtés, et il y avait en dedans deux bustes de bois
grossièrement façonnés, l’un près de l’entrée et l’autre un peu
plus avant dans l’intérieur. Les naturels nous suivirent jusqu’à
la porte, mais ils n’osèrent pas en passer le seuil. Nous leur
demandâmes ce que signifiaient ces bustes; on nous répondit qu’ils
ne représentaient aucune divinité et qu’ils servaient à rappeler le
souvenir des chefs enterrés dans le fiatooka.»
Parti de Tonga-Tabou le 10 juillet, Cook se rendit à la petite
île Eoa, où son ancien ami Taï-One le reçut avec cordialité. Le
commandant apprit de lui que la propriété des différentes îles de
l’archipel appartient aux chefs de Tonga-Tabou, qu’ils appellent
la «Terre des Chefs». C’est ainsi que Poulaho a sous sa domination
cent cinquante-trois îles. Les plus importantes sont Vavao et Hamao.
Quant aux îles Viti ou Fidgi, comprises dans cette nomenclature,
elles étaient habitées par une race belliqueuse bien supérieure par
l’intelligence à celle des îles des Amis.
Des nombreuses et très intéressantes observations recueillies par le
commandant et le naturaliste Anderson, nous ne retiendrons que celles
qui sont relatives à la douceur, à l’affabilité des indigènes. Si
Cook, pendant ses différentes relâches dans cet archipel, n’eut qu’à
se louer de l’accueil des habitants, c’est qu’il ne soupçonna jamais
le projet qu’avaient conçu Finaou et les autres chefs de l’assassiner
pendant la fête nocturne de Hapaee et de surprendre les vaisseaux. Les
navigateurs, qui le suivirent, n’eurent pas lieu de prodiguer les mêmes
éloges, et si l’on ne connaissait la sincérité de l’illustre marin, on
croirait que c’est par antiphrase qu’il a donné à cet archipel le nom
d’îles des Amis.
A la mort d’un parent, les insulaires de Tonga ne manquent jamais de se
donner de grands coups de poing dans les joues et de se les déchirer
avec des dents de requin, ce qui explique les nombreuses tumeurs et
cicatrices qu’ils portent au visage. S’ils sont en danger de mort,
ils sacrifient une ou deux phalanges du petit doigt pour apaiser la
divinité, et Cook ne vit pas un indigène sur dix qui ne fût ainsi
mutilé.
«Le mot «tabou», dit-il, qui joue un si grand rôle dans les usages de
ce peuple, a une signification très étendue.... Lorsqu’il n’est pas
permis de toucher à une chose, ils disent qu’elle est tabou. Ils nous
apprirent aussi que, si le roi entre dans une maison qui appartienne
à un de ses sujets, cette maison devient tabou, et le propriétaire ne
peut plus l’habiter.»
Quant à leur religion, Cook crut la démêler assez bien. Leur dieu
principal, Kallafoutonga, détruit dans ses colères les plantations,
sème les maladies et la mort. Toutes les îles n’ont pas les mêmes idées
religieuses, mais partout on est unanime à admettre l’immortalité de
l’âme. Enfin, s’ils n’apportent point à leurs dieux des offrandes et
des fruits ou d’autres productions de la terre, ces sauvages leur
offrent, cependant, en sacrifice des victimes humaines.
Le 17 juillet, Cook perdit de vue les îles Tonga, et, le 8 août,
l’expédition, après une série de coups de vent qui causèrent des
avaries assez sérieuses à la -Discovery-, arriva en vue d’une île
appelée Tabouaï par ses habitants.
Tous les frais d’éloquence des Anglais, pour persuader aux naturels
de monter à bord, furent inutiles. Jamais ceux-ci ne consentirent à
quitter leurs canots et ils se contentèrent d’inviter les étrangers à
venir les visiter. Mais, comme le temps pressait et que Cook n’avait
pas besoin de provisions, il passa sans s’arrêter devant cette île, qui
lui parut fertile, et qui, suivant le dire des insulaires, abondait en
cochons et en volailles. Forts, grands, actifs, ces naturels, à l’air
dur et farouche, parlaient la langue taïtienne. Les relations furent
donc faciles avec eux.
Quelques jours plus tard, les cimes verdoyantes de Taïti se dessinaient
à l’horizon, et les deux bâtiments ne tardèrent pas à s’arrêter en
face de la presqu’île de Taïrabou, où l’accueil que Maï reçut de
ses compatriotes fut aussi indifférent que possible. Son beau-frère
lui-même, le chef Outi, consentit à peine à le reconnaître; mais,
lorsque Maï lui eut montré les trésors qu’il rapportait et surtout
ces fameuses plumes rouges, qui avaient eu un si grand succès au
précédent voyage de Cook, Outi changea de manière d’agir, traita Maï
avec affabilité, et lui proposa de changer de nom avec lui. Maï se
laissa prendre à ces nouvelles démonstrations de tendresse, et, sans
l’intervention de Cook, il se fût laissé dépouiller de tous ses trésors.
Les navires étaient approvisionnés de plumes rouges. Aussi, les fruits,
les cochons, les volailles arrivèrent-ils en abondance pendant cette
relâche. Cependant, Cook gagna bientôt la baie de Matavaï, et le roi
Otoo quitta sa résidence de Paré pour venir rendre visite à son ancien
ami. Là, aussi, Maï fut dédaigneusement traité par les siens, et il eut
beau se jeter aux pieds du roi en lui présentant une touffe de plumes
rouges et deux ou trois pièces de drap d’or, il fut à peine regardé.
Toutefois, ainsi qu’à Taïrabou, les dispositions changèrent subitement,
lorsqu’on connut la fortune de Maï; mais celui-ci, ne se plaisant que
dans la compagnie des vagabonds qui exploitèrent sa rancune, tout en
le dépouillant, ne sut pas acquérir sur Otoo et les principaux chefs
l’influence nécessaire au développement de la civilisation.
Cook avait depuis longtemps appris que les sacrifices humains étaient
en usage à Taïti, mais il s’était toujours refusé de le croire. Une
cérémonie solennelle, dont il fut témoin à Atahourou, ne lui permit pas
de douter de l’existence de cette pratique. Afin de rendre l’Atoua,
ou Dieu, favorable à l’expédition qui se préparait contre l’île
d’Eimeo, un homme de la plus basse extraction fut assommé à coups de
massue en présence du roi. On déposa en offrande devant celui-ci les
cheveux et un œil de la victime, derniers symboles de l’anthropophagie
qui existait autrefois dans cet archipel. A la fin de cette barbare
cérémonie, qui faisait tache chez un peuple de mœurs si douces, un
martin-pêcheur voltigea dans le feuillage. «C’est l’Atoua!» s’écria
Otoo, tout heureux de cet excellent augure.
Le lendemain, la cérémonie devait se continuer par un holocauste de
cochons. Les prêtres, comme avaient coutume de le faire les aruspices
Romains, cherchèrent à lire dans les dernières convulsions des victimes
le sort réservé à l’expédition.
Cook, qui avait assisté silencieux à toute cette cérémonie, ne put
cacher, dès qu’elle fut finie, l’horreur qu’elle lui inspirait. Maï
fut son interprète éloquent et vigoureux. Aussi, Towha eut-il peine à
contenir sa colère. «Si le roi avait tué un homme en Angleterre, dit
le jeune Taïtien, comme il venait de le faire ici de la malheureuse et
innocente victime qu’il offrait à son Dieu, il aurait été impossible de
le soustraire à la corde, seul châtiment réservé aux meurtriers et aux
assassins.»
[Illustration: Sacrifice humain à Otaïti. (-Fac-simile. Gravure
ancienne.-)]
Cette réflexion violente de Maï était pour le moins hors de propos,
et Cook aurait dû se souvenir que les mœurs varient avec les pays. Il
était absurde de vouloir appliquer à Taïti, pour ce qui y était passé
dans les usages, le châtiment réservé à Londres pour ce qu’on y regarde
comme un crime. Le charbonnier doit être maître chez lui, dit un dicton
populaire. Les nations européennes l’ont trop oublié. Sous prétexte
de civilisation, elles ont souvent fait couler plus de sang qu’il n’en
aurait été versé, si elles s’étaient abstenues d’intervenir.
[Illustration: Arbre sous lequel Cook a observé le passage de Vénus.
(-Fac-simile. Gravure ancienne.-)]
Avant de quitter Taïti, Cook remit à Otoo les animaux qu’il avait eu
tant de peine à rapporter d’Europe. C’étaient des oies, des canards,
des coqs d’Inde, des chèvres, des moutons, des chevaux et des bœufs.
Otoo ne sut comment exprimer sa reconnaissance à «l’areeke no Pretone»
(au roi de la Bretagne), surtout lorsqu’il vit que les Anglais ne
purent embarquer, à cause de sa dimension, une magnifique pirogue
double qu’il avait fait construire par ses plus habiles artistes, pour
être offerte au roi d’Angleterre, son ami.
La -Résolution- et la -Discovery- quittèrent Taïti le 30 septembre, et
vinrent mouiller à Eimeo. Le séjour, en cet endroit, fut attristé par
un pénible incident. Des vols fréquents avaient eu lieu déjà depuis
quelques jours, lorsqu’une chèvre fut dérobée. Cook, pour faire un
exemple, brûla cinq ou six cases, incendia un plus grand nombre de
pirogues, et menaça le roi de toute sa colère, si l’animal ne lui était
pas immédiatement ramené.
Dès qu’il eut obtenu satisfaction, le commandant partit pour Huaheine
avec Maï, qui devait s’établir sur cette île.
Un terrain assez vaste fut cédé par les chefs du canton de Ouare,
moyennant de riches cadeaux. Cook y fit construire une maison et
planter un jardin, qu’on sema de légumes européens. Puis, on laissa
à Maï deux chevaux, des chèvres, de la volaille. En même temps, on
lui faisait cadeau d’une cotte de mailles, d’une armure complète,
de poudre, de balles et de fusils. Un orgue portatif, une machine
électrique, des pièces d’artifice et des instruments de culture ou de
ménage, complétaient la collection des cadeaux, ingénieux ou bizarres,
destinés à donner aux Taïtiens une haute idée de la civilisation
européenne. Maï avait bien une sœur mariée à Huaheine, mais son mari
occupait une position trop humble pour l’empêcher d’être dépouillé.
Cook déclara donc solennellement que l’indigène était son ami, qu’il
reviendrait, dans peu de temps, s’informer de la manière dont il aurait
été traité, et qu’il punirait sévèrement ceux qui se seraient mal
conduits à son égard.
Ces menaces devaient produire leur effet, car, peu de jours avant,
des voleurs, saisis en flagrant délit par les Anglais, avaient eu
la tête rasée et les oreilles coupées. Un peu plus tard, à Raiatea,
afin d’obtenir qu’on lui renvoyât des matelots déserteurs, Cook avait
enlevé, d’un seul coup de filet, toute la famille du chef Oreo. La
modération dont le capitaine avait fait preuve à son premier voyage
allait toujours diminuant. Il devenait chaque jour plus exigeant et
plus sévère. Cette conduite devait finir par lui être fatale.
Les deux Zélandais qui avaient demandé à accompagner Maï furent
débarqués avec lui. Le plus âgé consentait sans peine à vivre à
Huaheine; mais le plus jeune avait conçu tant d’affection pour les
Anglais, qu’il fallut le descendre, pour ainsi dire, de force, au
milieu des témoignages d’affection les plus touchants. Cook, au moment
où il leva l’ancre, reçut les adieux de Maï, dont la contenance et les
larmes exprimaient qu’il comprenait toute la perte qu’il allait faire.
Si Cook partait satisfait d’avoir comblé de trésors le jeune Taïtien
qui s’était confié à lui, il éprouvait des craintes sérieuses sur son
avenir. En effet, il connaissait son caractère inconstant et léger, et
il ne lui avait laissé qu’à regret des armes, dont il craignait qu’il
ne fît mauvais usage. Ces appréhensions devaient être malheureusement
justifiées. Comblé d’attentions par le roi de Huaheine, qui lui donna
sa fille en mariage et changea son nom en celui de Paori, sous lequel
il fut connu désormais, Maï profita de sa haute situation pour se
montrer cruel et inhumain. Toujours armé, il en vint à essayer son
adresse sur ses compatriotes, à coups de fusil et de pistolet. Aussi sa
mémoire est-elle en horreur à Huaheine, où le souvenir de ses meurtres
est demeuré longtemps associé à celui du voyage des Anglais.
Après avoir quitté cette île, Cook visita Raiatea, où il retrouva son
ami Orée, déchu de la puissance suprême; puis, il descendit à Bolabola,
le 8 décembre, et y acheta du roi Pouni une ancre que Bougainville
avait perdue au mouillage.
Pendant ces longues relâches dans les différentes îles de la
Société, Cook compléta sa provision de renseignements géographiques,
hydrographiques, ethnographiques et ses études d’histoire naturelle.
Il fut secondé dans cette tâche délicate par Anderson et par tout son
état-major, qui ne cessa de déployer le zèle le plus louable pour
l’avancement de la science.
Le 24 décembre, Cook découvrait une nouvelle île basse, inhabitée,
où les équipages trouvèrent une abondante provision de tortues, et
qui reçut le nom de Christmas, en l’honneur de la fête solennelle du
lendemain.
Bien que dix-sept mois se fussent déjà passés depuis son départ
d’Angleterre, Cook ne considérait pas son voyage comme commencé.
En effet, il n’avait encore pu mettre à exécution la partie de ses
instructions relative à l’exploration de l’Atlantique septentrional et
à la recherche d’un passage par le nord.
II
Découverte des îles Sandwich.--Exploration de la côte
occidentale de l’Amérique.--Au delà du détroit de Behring.
--Retour à l’archipel Havaï.--Histoire de Rono.--Mort de
Cook.--Retour de l’expédition en Angleterre.
Le 18 janvier 1778, par 160° de longitude et 20° de latitude nord, les
deux navires aperçurent les premières terres de l’archipel Sandwich ou
Hawaï. Il ne fallut pas longtemps aux navigateurs pour se convaincre
que ce groupe était habité. Un grand nombre de pirogues se détachèrent
de l’île Atooi ou Tavaï, et s’assemblèrent autour des vaisseaux.
Les Anglais ne furent pas médiocrement surpris d’entendre ces indigènes
parler la langue de Taïti. Aussi, les relations furent-elles bientôt
amicales, et, le lendemain, nombre d’insulaires consentirent à monter
sur les vaisseaux. Leur étonnement, leur admiration à la vue de tant
d’objets inconnus, s’exprimaient par leurs regards, leurs gestes et
leurs exclamations continuelles. Cependant, ils connaissaient le fer,
qu’ils nommaient «hamaïte».
Mais tant de curiosités, d’objets précieux, ne tardèrent pas à exciter
leur convoitise, et ils s’efforcèrent de se les approprier par tous les
moyens licites ou non.
Leur adresse, leur goût pour le vol étaient aussi vifs que chez
tous les peuples de la mer du Sud; il fallut prendre mille
précautions,--encore furent-elles vaines le plus souvent,--pour
s’opposer à leurs larcins. Lorsque les Anglais, sous la conduite du
lieutenant Williamson, s’approchèrent du rivage afin de sonder et
de chercher un mouillage, ils durent repousser les tentatives des
naturels par la force. La mort d’un de ces sauvages servit à réprimer
leur turbulence et à leur donner une haute idée de la puissance des
étrangers.
Cependant, aussitôt que la -Résolution- et la -Discovery- eurent laissé
tomber l’ancre dans la baie de Ouai-Mea, Cook se fit porter à terre.
Il n’eut pas plus tôt touché le rivage, que les naturels, assemblés
en troupe nombreuse sur la grève, se prosternèrent à ses pieds, et
l’accueillirent avec les témoignages du respect le plus profond.
Cette réception extraordinaire promettait une relâche agréable, car
les provisions semblaient abondantes, et les fruits, les cochons, la
volaille, commencèrent à affluer de toutes parts. En même temps, une
partie des indigènes aidait les matelots anglais à remplir d’eau les
futailles et à les embarquer dans les chaloupes.
Ces dispositions conciliantes déterminèrent Anderson et le dessinateur
Webber à s’enfoncer dans l’intérieur du pays. Ils ne tardèrent pas à
se trouver en présence d’un moraï, de tout point semblable aux moraïs
taïtiens. Cette découverte confirma les Anglais dans les idées qu’avait
fait naître en eux la ressemblance de la langue de Hawaï avec celle de
Taïti. Une gravure de la relation de Cook représente l’intérieur de ce
moraï. On y voit deux figures debout, dont le haut de la tête disparaît
en partie sous un haut bonnet cylindrique, semblable à ceux qui
coiffent les statues de l’île de Pâques. Il y a là, à tout le moins, un
rapprochement singulier, qui donne à réfléchir.
Cook resta deux jours encore à ce mouillage, n’ayant qu’à se louer
de son commerce avec les indigènes; puis, il explora l’île voisine
de Oneeheow. Malgré tout le désir qu’avait le commandant de visiter
en détail cet archipel, si intéressant, il appareilla, et aperçut de
loin l’île Ouahou et le récif de Tahoora, qu’il désigna sous le nom
générique d’archipel Sandwich,--nom qui a été remplacé par le vocable
indigène Hawaï.
Vigoureux et bien découplés, quoique de taille moyenne, les Hawaïens
sont représentés par Anderson comme ayant un caractère franc et loyal.
Moins sérieux que les habitants des îles des Amis, ils sont aussi
moins légers que les Taïtiens. Industrieux, adroits, intelligents, ils
avaient des plantations qui prouvaient des connaissances développées
en économie rurale, et un goût bien entendu pour l’agriculture. Non
seulement ils n’éprouvaient pas pour les objets européens cette
curiosité banale et enfantine que les Anglais avaient tant de fois
remarquée, mais ils s’informaient de leur usage et laissaient percer un
certain sentiment de tristesse, inspiré par leur infériorité.
La population semblait considérable, et est estimée à trente mille
individus pour la seule île de Tavaï. Dans la façon de s’habiller, dans
le choix de la nourriture, dans la manière de l’apprêter, comme dans
les habitudes générales, on reconnaissait les usages de Taïti. C’était
donc pour les Anglais matière à réflexions, que l’identité de ces deux
populations, séparées par un espace de mer considérable.
Pendant ce premier séjour, Cook ne fut en rapport avec aucun chef;
mais le capitaine Clerke, de la -Discovery-, reçut enfin la visite de
l’un d’eux. C’était un homme jeune et bien fait, enveloppé d’étoffes
des pieds à la tête, à qui les naturels témoignaient leur respect en
se prosternant devant lui. Clerke lui fit quelques cadeaux, et reçut
en retour un vase décoré de deux figurines assez habilement sculptées,
qui servait au «kava», boisson favorite des Hawaïens, aussi bien que
des indigènes de Tonga. Leurs armes consistaient en arcs, massues
et lances, ces dernières d’un bois dur et fort, et en une sorte de
poignard, nommé «paphoa», terminé en pointe aux deux extrémités. La
coutume du tabou était aussi universellement pratiquée qu’aux îles des
Amis, et les naturels, avant de toucher aux objets qu’on leur montrait,
avaient toujours soin de demander s’ils n’étaient pas tabou.
Le 27 février, Cook reprit sa route vers le nord, et rencontra bientôt
ces algues des rochers dont parle le rédacteur du voyage de lord Anson.
Le 1er mars, il fit route à l’est, afin de se rapprocher de la côte
d’Amérique, et, cinq jours plus tard, il eut connaissance de la terre
de Nouvelle-Albion, ainsi nommée par Francis Drake.
L’expédition continua de la prolonger au large, releva le cap -Blanc-,
déjà vu par Martin d’Aguilar, le 19 janvier 1603, et près duquel
les géographes avaient placé une large entrée au détroit dont ils
attribuaient la découverte à ce navigateur. On arriva bientôt dans
les parages du détroit de Juan de Fuca, mais on ne découvrit rien qui
y ressemblât, bien que ce détroit existe réellement, et sépare du
continent l’île de Vancouver.
Cook reconnut bientôt par 49° 15′ de latitude une baie à laquelle il
donna le nom de baie Hope. Il y mouilla pour faire de l’eau et donner
un peu de repos à ses équipages fatigués. Cette côte était habitée, et
trois canots s’approchèrent des navires.
«L’un des sauvages, dit-il, se leva, fit un long discours et des
gestes que nous prîmes pour une invitation à descendre à terre. Sur
ces entrefaites, il jeta des plumes vers nous, et plusieurs de ses
camarades nous lancèrent des poignées de poussière ou d’une poudre
rouge; celui qui remplit les fonctions d’orateur était couvert d’une
peau, et il tenait dans chaque main quelque chose qu’il secouait,
et d’où il tirait un son pareil à celui des grelots de nos enfants.
Lorsqu’il se fut fatigué à débiter sa harangue et ses exhortations,
dont nous ne comprîmes pas un seul mot, il se reposa; mais deux
autres hommes prirent successivement la parole; leur discours ne fut
pas aussi long, et ils ne le débitèrent pas avec autant de véhémence.»
Plusieurs de ces naturels avaient le visage peint d’une manière
extraordinaire, et des plumes étaient fichées sur leur tête. Bien
qu’ils montrassent des dispositions pacifiques, il fut absolument
impossible d’en décider un seul à monter à bord.
Cependant, lorsque les vaisseaux eurent jeté l’ancre, le commandant fit
désenverguer les voiles, rentrer les mâts de hune et dégréer le mât
de misaine de la -Résolution-, afin d’y faire quelques réparations.
Les échanges commencèrent bientôt avec les Indiens, et l’honnêteté la
plus rigoureuse présida à ce commerce. Les objets qu’ils offraient,
c’étaient des peaux d’ours, de loup, de renard, de daim, de putois, de
martre, et en particulier de ces loutres de mer qu’on trouve aux îles
situées à l’est du Kamtchatka, puis des habits faits d’une espèce de
chanvre, des arcs, des lances, des hameçons, des figures monstrueuses,
une espèce d’étoffe de poil ou de laine, des sacs remplis d’ocre rouge,
des morceaux de bois sculpté, des colifichets de cuivre et de fer en
forme de fer à cheval, qu’ils suspendaient à leur nez.
«Des crânes et des mains d’hommes, qui n’étaient pas encore
dépouillés de leurs chairs, furent ce qui nous frappa le plus
parmi les choses qu’ils nous offrirent; ils nous firent comprendre
d’une manière claire qu’ils avaient mangé ce qui manquait, et nous
reconnûmes, en effet, que ces crânes et ces mains avaient été sur le
feu.»
Les Anglais ne tardèrent pas à s’apercevoir que ces indigènes étaient
aussi habiles voleurs qu’aucun de ceux qu’ils avaient rencontrés
jusqu’alors. Ils étaient même plus dangereux, car, possesseurs
d’instruments en fer, ils ne se faisaient pas faute de couper les
cordages. D’ailleurs, ils combinaient leurs vols avec intelligence,
et les uns amusaient la sentinelle à l’une des extrémités de
l’embarcation, tandis que les autres arrachaient le fer à l’extrémité
opposée. Ils vendirent une quantité d’huile très bonne, et beaucoup de
poissons, notamment des sardines.
Lorsque furent achevées les nombreuses réparations dont les navires
avaient besoin, et qu’on eut embarqué l’herbe nécessaire pour le peu
de chèvres et de moutons qui restaient a bord, Cook remit à la voile,
le 26 avril 1778. Il avait donné à l’endroit où il venait de séjourner
le nom d’Entrée-du-Roi-Georges, bien qu’il fût appelé Nootka par les
indigènes.
A peine les navires eurent-ils gagné la haute mer, qu’ils furent
assaillis par une violente tempête, pendant laquelle la -Résolution-
fit une voie d’eau sous sa joue de tribord. Emporté par l’ouragan, Cook
dépassa le lieu où les géographes avaient placé le détroit de l’amiral
de Fonte, ce qu’il regretta vivement, car il aurait voulu dissiper tous
les doutes à ce sujet.
Le commandant continua donc à suivre la côte d’Amérique, relevant et
nommant tous les points principaux. Pendant cette croisière, il eut
de nombreuses relations avec les Indiens, et ne tarda pas à remarquer
qu’aux embarcations étaient substitués des canots, dont la charpente
seule était de bois, et sur laquelle s’adaptaient des peaux de veaux
marins.
Après une relâche à l’Entrée-du-Prince-Guillaume, où fut réparée la
voie d’eau de la -Résolution-, Cook reprit sa route, reconnut et
nomma les caps Élisabeth et Saint-Hermogènes, la pointe de Banks, les
caps de Douglas, Bede, le mont Saint-Augustin, la rivière de Cook,
l’île Kodiak, l’île de la Trinité et les îles que Behring a nommées
Schumagin. Puis, ce furent la baie de Bristol, l’île Ronde, la pointe
Calme, le cap Newenham, où le lieutenant Williamson débarqua, et l’île
Anderson, ainsi nommée en l’honneur du naturaliste qui mourut en cet
endroit d’une maladie de poitrine; puis, l’île King et le cap du
Prince-de-Galles, extrémité la plus occidentale de l’Amérique.
Alors, Cook passa sur la côte d’Asie et se mit en rapport avec les
Tchouktchis, pénétra, le 11 août, dans le détroit de Behring, et se
trouva la semaine suivante en contact avec la glace. Vainement il
essaya de s’élever dans plusieurs directions. Partout la banquise lui
offrit une barrière infranchissable.
Le 17 août 1778, l’expédition était par 70° 41′ de latitude. Pendant
tout un mois, on côtoya la banquise avec l’espoir d’y trouver quelque
ouverture qui permît de s’élever plus au nord, mais ce fut en vain. On
remarqua d’ailleurs que la glace «était partout pure et transparente,
excepté dans la partie supérieure, qui se trouvait un peu poreuse.
[Illustration: Entrée du Prince-Guillaume. (Page 215.)]
«Je jugeai, dit Cook, que c’était de la neige glacée, et il me
parut qu’elle s’était toute formée à la mer, car, outre qu’il est
invraisemblable ou plutôt impossible que des masses si énormes
flottent dans les rivières où il y a à peine assez d’eau pour un
canot, nous n’y aperçûmes aucune des choses que produit la terre, et
l’on aurait dû y en voir, si elle s’était formée dans des rivières
grandes ou petites.»
[Illustration: Il lui présenta un petit cochon. (Page 219.)]
Jusqu’ici, la voie du détroit de Behring a été la moins suivie
pour atteindre les latitudes boréales; cette observation est donc
très précieuse, car elle prouve qu’en face de cette ouverture,
il doit exister une vaste étendue de mer sans aucune terre.
Peut-être même,--c’est du moins ce que pensait le regretté Gustave
Lambert,--cette mer est-elle libre. Toujours est-il qu’on ne s’est pas
élevé, depuis Cook, beaucoup plus haut dans cette direction, si ce
n’est sur la côte de Sibérie, où ont été découvertes les îles Long et
Plover, et où se trouve, au moment même où nous écrivons, le professeur
Nordenskjold.
Après cette exploration si soigneuse, après ces tentatives répétées
pour gagner de hautes latitudes, Cook, voyant la saison avancée,
rencontrant chaque jour des glaces plus nombreuses, n’avait d’autre
parti à prendre que d’aller chercher ses quartiers d’hiver dans une
contrée plus clémente, afin de reprendre son exploration l’été suivant.
Il refit donc une partie de la route qu’il avait suivie jusqu’à l’île
d’Ounalaska, et cingla, le 26 octobre, vers les îles Sandwich, dont il
comptait compléter la reconnaissance pendant ce dernier hivernage.
Le 26 novembre fut découverte une île, dont les habitants vendirent
aux équipages une quantité assez considérable de fruits et de racines,
fruits à pain, patates, «taro» et racines d’«eddy», qu’ils échangèrent
contre des clous et des outils en fer. C’était l’île Mowee, qui fait
partie de l’archipel des Sandwich. Bientôt après, on aperçut Owhyhee ou
Hawaï, dont les sommets étaient couverts de neige.
«Je n’avais jamais rencontré de peuples sauvages aussi libres
dans leur maintien que ceux-ci, dit le capitaine. Ils envoyaient
communément aux vaisseaux les différents articles qu’ils voulaient
vendre; ils montaient ensuite eux-mêmes à bord et ils faisaient leur
marché sur le gaillard d’arrière; les Taïtiens, malgré nos relâches
multipliées, n’ont pas autant de confiance en nous. J’en conclus que
les habitants d’Owhyhee doivent être plus exacts et plus fidèles
dans leur commerce réciproque que les naturels de Taïti; car s’ils
n’avaient pas de la bonne foi entre eux, ils ne seraient pas aussi
disposés à croire à la bonne foi des étrangers.»
Le 17 janvier, Cook et Clerke mouillèrent dans une baie appelée par
les naturels Karakakooa. Les voiles furent aussitôt désenverguées, les
vergues et les mâts de hune dépassés. Les navires étaient encombrés de
visiteurs, entourés de pirogues, et le rivage était couvert d’une foule
innombrable de curieux. Jusqu’alors, Cook n’avait jamais vu pareil
empressement.
Parmi les chefs qui vinrent à bord de la -Résolution-, on ne tarda
pas à remarquer un jeune homme appelé Pareea. Il était, disait-il,
«Jakanee», sans que l’on pût savoir si c’était le nom d’une dignité, ou
si ce terme désignait un degré d’alliance ou de parenté avec le roi.
Toujours est-il qu’il avait une grande autorité sur le bas peuple.
Quelques présents, faits à propos, l’attachèrent aux Anglais, et il
leur rendit plus d’un service dans ces circonstances.
Si, pendant son premier séjour à Hawaï, Cook avait constaté que les
habitants n’avaient que peu de penchant au vol, il n’en fut pas de
même cette fois. Leur grand nombre leur donnait mille facilités pour
dérober de menus objets, et les portait à croire qu’on craindrait de
punir leurs larcins. Enfin, il devint bientôt évident qu’ils étaient
encouragés par leurs chefs, car on aperçut entre les mains de ceux-ci
plusieurs des objets qui avaient été dérobés.
Pareea, et un autre chef nommé Kaneena, amenèrent à bord de la
-Résolution- un certain Koah, vieillard fort maigre, dont le corps
était couvert d’une gale blanche due à l’usage immodéré de l’ava.
C’était un prêtre. Lorsqu’il fut en présence de Cook, il lui mit sur
les épaules une sorte de manteau rouge qu’il avait apporté, et débita
fort gravement un long discours en lui présentant un petit cochon.
C’était, comme on en eut bientôt la preuve, en voyant toutes les idoles
revêtues d’une étoffe pareille, une formule d’adoration. Les Anglais
furent profondément étonnés des cérémonies bizarres du culte dont on
semblait entourer la personne du capitaine Cook. Ils n’en comprirent
que plus tard la signification, grâce aux recherches du savant
missionnaire Ellis. Nous allons résumer brièvement ici son intéressante
découverte. Cela rendra plus compréhensible le récit des événements qui
suivirent.
Une antique tradition voulait qu’un certain Rono, qui vivait sous
un des plus anciens rois d’Hawaï, eût tué, dans un emportement de
jalousie, sa femme, qu’il aimait tendrement. Rendu fou par la douleur
et le chagrin de l’acte qu’il avait commis, il aurait parcouru l’île,
querellant, frappant tout le monde; puis, fatigué, mais non rassasié de
massacres, il se serait embarqué en promettant de revenir un jour sur
une île flottante, portant des cocotiers, des cochons et des chiens.
Cette légende avait été consacrée par un chant national et était
devenue article de foi pour les prêtres, qui avaient mis Rono au nombre
de leurs dieux. Confiants dans sa prédiction, ils attendaient sa venue,
chaque année, avec une patience que rien ne pouvait lasser.
N’y a-t-il pas un curieux rapprochement à faire entre cette légende et
celle qui nous montre le dieu mexicain Quetzalcoatl, obligé de fuir la
colère d’une divinité plus puissante, s’embarquant sur un esquif de
peaux de serpent, et promettant à ceux qui l’avaient accompagné, de
revenir, plus tard, visiter le pays avec ses descendants?
Lorsque les navires anglais parurent, le grand-prêtre Koah et son
fils One-La déclarèrent que c’était Rono lui-même qui accomplissait
sa prédiction. Dès lors, pour la population tout entière, Cook fut
véritablement Dieu. Sur sa route, les indigènes se prosternaient,
les prêtres lui adressaient des discours ou des prières; on l’aurait
encensé, si c’eût été la mode à Hawaï. Le commandant sentait bien
qu’il y avait dans ces démonstrations quelque chose d’extraordinaire,
mais, n’y pouvant rien comprendre, il se résigna à tirer parti, pour
la commodité de ses équipages et pour l’avancement de la science, de
circonstances mystérieuses qu’il lui était impossible d’éclaircir.
Cependant, il était obligé de se prêter à toute sorte de cérémonies,
qui lui paraissaient, pour le moins, ridicules. C’est ainsi qu’il fut
conduit vers un moraï, solide construction en pierre de quarante verges
de long et de quatorze de hauteur. Le sommet, bien battu, était entouré
d’une balustrade en bois, sur laquelle étaient alignés les crânes des
captifs qu’on avait sacrifiés à la divinité.
A l’entrée de la plate-forme se dressaient deux grosses figures de bois
au masque grimaçant, au corps drapé d’étoffe rouge, la tête surmontée
d’une longue pièce de bois sculptée en forme de cône renversé. Là, sur
une sorte de table sous laquelle gisait un cochon pourri et des tas
de fruits, Koah monta avec le capitaine Cook. Une dizaine d’hommes
apportèrent alors processionnellement un cochon vivant, offert au
capitaine, et une pièce d’étoffe écarlate dont il fut revêtu. Puis, les
prêtres chantèrent quelques hymnes religieux, tandis que les assistants
étaient dévotement prosternés à l’entrée du moraï.
Après différentes autres cérémonies qu’il serait trop long de décrire,
un cochon, cuit au four, fut remis au capitaine, ainsi que des fruits
et des racines qui servent à la composition de l’ava.
«L’ava fut ensuite servie à la ronde, dit Cook, et, lorsque nous en
eûmes goûté, Koah et Pareea divisèrent la chair du cochon en petits
morceaux qu’ils nous mirent dans la bouche. Je n’avais point de
répugnance à souffrir que Pareea, qui était très propre, me donnât
à manger, dit le lieutenant King, mais M. Cook, à qui Koah rendait
le même office, en songeant au cochon pourri, ne put avaler un seul
morceau; le vieillard, voulant redoubler de politesse, essaya de lui
donner les morceaux tout mâchés, et l’on imagine bien que le dégoût
de notre commandant ne fit que s’accroître.»
Après cette cérémonie, Cook fut reconduit à son canot par des
hommes porteurs de baguettes, qui répétaient les mêmes mots et les
mêmes phrases qu’au débarquement, au milieu d’une haie d’habitants
agenouillés.
Les mêmes cérémonies se pratiquaient toutes les fois que le capitaine
descendait à terre. Un des prêtres marchait toujours devant lui,
annonçant que Rono était débarqué, et il ordonnait au peuple de se
prosterner à terre.
Si les Anglais avaient tout lieu d’être contents des prêtres, qui les
accablaient de politesses et de cadeaux, il n’en était pas de même
des «earees» ou guerriers. Ceux-ci encourageaient les vols qui se
commettaient journellement, et l’on constata également plusieurs autres
supercheries déloyales.
Cependant, jusqu’au 24 janvier 1779, aucun événement important ne
s’était passé. Ce jour-là, les Anglais furent tout surpris de voir
qu’aucune des pirogues ne quittait le rivage pour venir commercer
auprès des navires. L’arrivée de Terreeoboo avait fait «tabouer» la
baie et empêché toute communication avec les étrangers. Le même jour,
ce chef, ou plutôt ce roi, vint sans appareil visiter les bâtiments.
Il n’avait qu’une pirogue, dans laquelle se trouvaient sa femme et ses
enfants. Le 26, nouvelle visite, officielle cette fois, de Terreeoboo.
«Cook, dit la relation, ayant remarqué que ce prince venait à terre,
le suivit, et il arriva presque en même temps que lui. Nous les
conduisîmes dans la tente; ils y furent à peine assis, que le prince
se leva, jeta d’une manière gracieuse son manteau sur les épaules
du commandant; il mit de plus un casque de plumes sur la tête et
un éventail curieux dans les mains de M. Cook, aux pieds duquel
il étendit encore cinq ou six manteaux très jolis et d’une grande
valeur.»
Cependant, Terreeoboo et les chefs de sa suite faisaient aux Anglais
beaucoup de questions sur l’époque de leur départ. Le commandant voulut
savoir l’opinion que les Hawaïens s’étaient formée des Anglais. Tout ce
qu’il put apprendre, c’est qu’ils les supposaient originaires d’un pays
où les provisions avaient manqué, et qu’ils étaient venus uniquement
pour «remplir leurs ventres». La maigreur de quelques matelots et le
soin que l’on prenait d’embarquer des vivres frais, leur avaient donné
cette conviction. Cependant, ils ne craignaient pas d’épuiser leurs
provisions, malgré l’immense quantité qui avait été consommée depuis
l’arrivée des Anglais. Il est plutôt probable que le roi voulait avoir
le temps de préparer le présent qu’il comptait offrir aux étrangers au
moment de leur départ.
En effet, la veille du jour fixé, le roi pria les capitaines Cook
et Clerke de l’accompagner à sa résidence. Des monceaux énormes de
végétaux de toute espèce, des paquets d’étoffes, des plumes jaunes et
rouges, un troupeau de cochons, y étaient rassemblés. C’était un don
gratuit, fait au roi par ses sujets. Terreeoboo choisit à peu près le
tiers de tous ces objets et donna le reste aux deux capitaines, présent
d’une valeur considérable, comme ils n’en avaient jamais reçu ni à
Tonga ni à Taïti.
Le 4 février, les deux bâtiments sortirent de la baie; mais des
avaries, survenues à la -Résolution-, l’obligèrent à y rentrer quelques
jours après.
A peine les vaisseaux eurent-ils jeté l’ancre, que les Anglais
s’aperçurent d’un changement dans les dispositions des indigènes.
Cependant, tout se passa paisiblement jusqu’au 13 dans l’après-dîner.
Ce jour-là, quelques chefs voulurent empêcher les naturels d’aider les
matelots à remplir leurs futailles à l’aiguade. Un tumulte s’ensuivit.
Les indigènes s’armèrent de pierres et devinrent menaçants. L’officier,
qui commandait le détachement, reçut de Cook l’ordre de tirer à balle
sur les naturels, s’ils continuaient à lancer des pierres ou à devenir
insolents. Sur ces entrefaites, une pirogue fut poursuivie à coups
de fusil, et l’on jugea aussitôt qu’un vol avait été commis par son
équipage.
Une autre dispute plus sérieuse s’élevait en même temps. Une chaloupe,
appartenant à Pareea, fut saisie par un officier, qui l’emmena jusqu’à
la -Discovery-. Le chef ne tarda pas à venir réclamer son bien,
protestant de son innocence. La discussion s’anima, et Pareea fut
renversé d’un coup d’aviron. Spectateurs paisibles jusqu’alors, les
naturels s’armèrent aussitôt de pierres, forcèrent les matelots à se
retirer précipitamment et s’emparèrent de la pinasse qui les avait
amenés. A ce moment, Pareea, oubliant son ressentiment, s’interposa,
rendit la pinasse aux Anglais, et leur fit restituer quelques menus
objets qui avaient été volés.
«Je crains bien que les Indiens ne me forcent à des mesures
violentes, dit Cook en apprenant ce qui s’était passé; il ne faut pas
leur laisser croire qu’ils ont eu de l’avantage sur nous.»
Pendant la nuit du 13 au 14 février, la chaloupe de la -Discovery- fut
volée. Le commandant résolut alors de s’emparer de Terreeoboo ou de
quelques-uns des principaux personnages, et de les garder en otages
jusqu’à ce que les objets volés lui eussent été rendus.
En effet, il descendit à terre avec un détachement de soldats de
marine, et se dirigea aussitôt vers la résidence du roi. Il reçut les
marques de respect accoutumées sur sa route, et, apercevant Terreeoboo
et ses deux fils, auxquels il dit quelques mots du vol de la chaloupe,
il les détermina à passer la journée à bord de la -Résolution-.
Les affaires prenaient une heureuse tournure, et déjà les deux jeunes
princes étaient embarqués dans la pinasse, lorsque l’une des épouses
de Terreeoboo le supplia tout en larmes de ne pas se rendre à bord.
Deux autres chefs se joignirent à elle, et les insulaires, effrayés des
préparatifs d’hostilités dont ils étaient témoins, commencèrent à se
précipiter en foule autour du roi et du commandant. Ce dernier pressait
de s’embarquer, mais, lorsque le prince sembla disposé à le suivre, les
chefs s’interposèrent et eurent recours à la force pour l’en empêcher.
Cook, voyant que son projet était manqué ou qu’il ne pourrait le mettre
à exécution qu’en versant beaucoup de sang, y avait renoncé, et il
marchait paisiblement sur le rivage pour regagner son canot, lorsque
le bruit se répandit qu’un des principaux chefs venait d’être tué.
Les femmes, les enfants furent aussitôt renvoyés, et tout ce monde se
dirigea vers les Anglais.
Un indigène, armé d’un «pahooa», se mit à défier le capitaine, et,
comme il ne voulait pas cesser ses menaces, Cook lui tira un coup de
pistolet chargé à petit plomb. Protégé par une natte épaisse, celui-ci,
ne se sentant pas blessé, devint plus audacieux; mais, plusieurs autres
naturels s’avançant, le commandant déchargea son fusil sur celui qui
était le plus rapproché et le tua.
Ce fut le signal d’une attaque générale. La dernière fois qu’on aperçut
Cook, il faisait signe aux canots de cesser le feu et d’approcher pour
embarquer sa petite troupe. Ce fut en vain! Cook était frappé et gisait
sur le sol.
«Les insulaires poussèrent des cris de joie lorsqu’ils le virent
tomber, dit la relation; ils traînèrent tout de suite son corps
sur le rivage et, s’enlevant le poignard les uns aux autres, ils
s’acharnèrent tous avec une ardeur féroce à lui porter des coups,
lors même qu’il ne respirait plus.»
Ainsi périt ce grand navigateur, le plus illustre assurément de ceux
qu’a produits l’Angleterre. La hardiesse de ses plans, sa persévérance
à les exécuter, l’étendue de ses connaissances, en ont fait le type du
véritable marin de découvertes.
Que de services il avait rendus à la géographie! Dans son premier
voyage, il avait relevé les îles de la Société, prouvé que la
Nouvelle-Zélande est formée de deux îles, parcouru le détroit qui les
sépare et reconnu son littoral; enfin, il avait visité toute la côte
orientale de la Nouvelle-Hollande.
Dans son second voyage, il avait relégué dans le pays des chimères ce
fameux continent austral, rêve des géographes en chambre; il avait
découvert la Nouvelle-Calédonie, la Géorgie australe, la terre de
Sandwich, et pénétré dans l’hémisphère sud plus loin qu’on n’avait fait
avant lui.
Dans sa troisième expédition, il avait découvert l’archipel Hawaï,
et relevé la côte occidentale de l’Amérique depuis le 43e degré,
c’est-à-dire sur une étendue de plus de 3,500 milles. Il avait franchi
le détroit de Behring, et s’était aventuré dans cet océan Boréal,
effroi des navigateurs, jusqu’à ce que les glaces lui eussent opposé
une barrière infranchissable.
Ses talents de marin n’ont pas besoin d’être vantés; ses travaux
hydrographiques sont restés; mais, ce qu’il faut surtout apprécier, ce
sont les soins dont il sut entourer ses équipages, et qui lui permirent
d’accomplir ces rudes et longues campagnes en ne faisant que des pertes
insignifiantes.
[Illustration: -Fac-simile. Gravure ancienne.-]
A la suite de cette fatale journée, les Anglais consternés plièrent
leurs tentes et rentrèrent à bord. Vainement firent-ils des tentatives
et des offres pour se faire rendre le corps de leur infortuné
commandant. Dans leur colère, ils allaient recourir aux armes, lorsque
deux prêtres, amis du lieutenant King, rapportèrent, à l’insu des
autres chefs, un morceau de chair humaine, qui pesait neuf à dix
livres. C’était tout ce qui restait, dirent-ils, du corps de Rono, qui
avait été brûlé, suivant la coutume.
[Illustration: Cook accueilli par les indigènes. (Page 220.)]
Cette vue ne fit que rendre plus ardente chez les Anglais la soif des
représailles. De leur côté, les insulaires avaient à venger la mort de
cinq chefs et d’une vingtaine des leurs. Aussi, chaque fois que les
Anglais descendaient à l’aiguade, trouvaient-ils une foule furieuse,
armée de pierres et de bâtons. Pour faire un exemple, le capitaine
Clerke, qui avait pris le commandement de l’expédition, dut livrer aux
flammes le village des prêtres et massacrer ceux qui s’opposèrent à
cette exécution.
Cependant, on finit par s’aboucher, et, le 19 février, les restes
de Cook, ses mains, reconnaissables à une large cicatrice, sa tête
dépouillée de chair et divers autres débris furent remis aux Anglais,
qui, trois jours après, rendirent à ces restes précieux les derniers
devoirs.
Dès lors, les échanges reprirent comme si rien ne s’était passé, et
aucun incident ne marqua la fin de la relâche aux îles Sandwich.
Le capitaine Clerke avait laissé le commandement de la -Discovery- au
lieutenant Gore, et mis son pavillon à bord de la -Résolution-. Après
avoir achevé la reconnaissance des îles Hawaï, il fit voile pour le
nord, toucha au Kamtchatka, où les Russes lui firent bon accueil,
franchit le détroit de Behring, et s’avança jusqu’à 69° 50′ de latitude
nord, où les glaces lui barrèrent le chemin.
Le 22 août 1779, le capitaine Clerke mourait des suites d’une phthisie
pulmonaire à l’âge de trente-huit ans. Le capitaine Gore prit alors le
commandement en chef, relâcha de nouveau au Kamtchatka, puis à Canton
et au cap de Bonne-Espérance, et mouilla dans la Tamise, le 1er octobre
1780, après plus de quatre ans d’absence.
La mort du capitaine Cook fut un deuil général en Angleterre. La
Société royale de Londres, qui le comptait parmi ses membres, fit
frapper en son honneur une médaille, dont les frais furent couverts
par une souscription publique, à laquelle prirent part les plus grands
personnages.
Si le nom de ce grand navigateur est éteint aujourd’hui, sa mémoire est
toujours vivante, comme on a pu s’en convaincre à la séance solennelle
de la Société française de géographie du 14 février 1879.
Une nombreuse assistance s’était réunie pour célébrer le centenaire de
la mort de Cook. On y comptait plusieurs représentants des colonies
australiennes, aujourd’hui si florissantes, et de cet archipel Hawaï
où il avait trouvé la mort. Une grande quantité de reliques, provenant
du grand navigateur, ses cartes, les magnifiques aquarelles de Webber,
des instruments et des armes des insulaires de l’Océanie, décoraient la
salle.
Ce touchant hommage, à cent ans de distance, rendu par un peuple, dont
le roi avait recommandé de ne pas inquiéter la mission scientifique
et civilisatrice de Cook, était bien fait pour trouver de l’écho
en Angleterre et cimenter les liens de bonne amitié qui rattachent
désormais la France au Royaume-Uni.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
DEUXIÈME PARTIE
CHAPITRE I
LES NAVIGATEURS FRANÇAIS
I
Découvertes de Bouvet de Lozier dans les mers australes.
--Surville.--La terre des Arsacides.--Incident de la relâche au
port Praslin.--Arrivée à la côte de la Nouvelle-Zélande.--Mort de
Surville.--Découvertes de Marion dans la mer Antarctique.--Son
massacre à la Nouvelle-Zélande.--Kerguelen en Islande et aux
terres australes.--Les campagnes des montres: Fleurieu et Verdun
de la Crenne.
Une découverte avait été faite pendant la première moitié du XVIIIe
siècle, qui devait exercer une heureuse influence sur les progrès de
la géographie. Un capitaine de vaisseau de la Compagnie des Indes,
Jean-Baptiste-Charles Bouvet de Lozier, frappé de ce vide immense
autour du pôle austral, que les géographes appelaient: -Terra australis
incognita-, sollicita l’honneur de découvrir ces terres inconnues.
Ses instances furent longtemps sans résultat; mais enfin, en 1738,
la Compagnie céda, dans l’espoir d’ouvrir un nouvel entrepôt à son
commerce.
Deux petites frégates, l’-Aigle- et la -Marie-, convenablement
équipées, partirent de Brest, le 19 juillet 1738, sous le commandement
de Bouvet de Lozier. Elles s’arrêtèrent pendant plus d’un mois à
l’île Sainte-Catherine, sur la côte du Brésil, reprirent la mer le 13
novembre, et firent voile au sud-est.
Dès le 26, les deux frégates rencontrèrent une brume si épaisse, qu’il
leur fallait tirer le canon pour continuer à marcher de conserve,
qu’elles furent plusieurs fois obligées de changer de route et qu’un
abordage était à craindre à chaque instant. Le 5 décembre, bien que
cela parût impossible, le brouillard s’épaissit encore, si bien que
de l’-Aigle- on entendait la -Marie- manœuvrer, sans pouvoir la
distinguer. La mer était couverte de goémons, et bientôt on aperçut
des poules mauves, oiseaux qui ne s’éloignent jamais beaucoup de la
terre.
«Le 15 décembre, dit M. Fabre dans son étude sur les Bouvet, étant
par les 48° 50′ de latitude sud (la latitude de Paris au nord) et par
les 7° de longitude est (méridien de Ténériffe), on aperçut, vers
cinq à six heures du matin, une énorme glace; puis plusieurs autres,
entourées d’un grand nombre de glaçons de différentes grosseurs.
La frégate -la Marie- fit signal de danger et changea ses amures.
Bouvet, vivement contrarié de cette manœuvre, qui pouvait diminuer
la confiance des équipages, força de voiles à bord de l’-Aigle-, et,
en passant le long de la -Marie-, fit connaître son intention de
continuer sa route au sud. Pour rassurer les esprits, il dit que la
rencontre des glaces devait être considérée comme un heureux présage,
puisqu’elles étaient un indice certain de terre.»
La route fut continuée au sud, et bientôt la persévérance de Bouvet se
trouva récompensée par la découverte d’une terre, à laquelle il donna
le nom de cap de la Circoncision. Elle était fort haute, couverte de
neige et enserrée de grosses glaces qui en défendaient l’approche à
sept ou huit lieues tout autour. Elle paraissait avoir quatre ou cinq
lieues du nord au sud.
«Cette terre fut estimée, dit M. Fabre d’après les cartes de
Piétergos, dont se servait Bouvet, être par les 54° de latitude sud
et les 26 et 27° de longitude est du méridien de Ténériffe, ou entre
les 5° 30′ et 6° 30′ est du méridien de Paris.»
Bouvet aurait bien voulu reconnaître cette terre de plus près et y
débarquer; mais les brumes et les vents contraires lui en défendirent
l’accès, et il dut se contenter de l’observer à distance.
«Le 3 janvier 1739, dit Bouvet dans son rapport à la Compagnie, on
regagna ce qu’on avait perdu les jours précédents, et, vers les
quatre heures de l’après-midi, le temps étant moins couvert, on vit
distinctement la terre; la côte, escarpée dans toute son étendue,
formait plusieurs enfoncements; le haut des montagnes était couvert
de neige; les versants paraissaient boisés.»
Après plusieurs tentatives infructueuses pour se rapprocher de la
terre, Bouvet dut céder. Ses matelots étaient harassés de fatigue,
découragés, épuisés par le scorbut. La -Marie- fut expédiée à l’île de
France, et l’-Aigle- se dirigea vers le cap de Bonne-Espérance, qu’il
atteignit le 28 février.
«Nous avons fait, dit Bouvet dans le rapport déjà cité, nous avons
fait douze à quinze cents lieues dans une mer inconnue. Nous avons eu
pendant soixante-dix jours une brume presque continuelle. Nous avons
été pendant quarante jours parmi les glaces; nous y avons eu de la
grêle et de la neige presque tous les jours. Plusieurs fois, nos
ponts et nos agrès en ont été couverts. Nos haubans et nos manœuvres
ont été glacés. Le 10 janvier, nous ne pûmes amener notre petit
hunier. Le froid était excessif pour des gens qui venaient des pays
chauds et qui étaient mal vêtus. Plusieurs avaient des engelures aux
pieds et aux mains. Il fallait pourtant manœuvrer continuellement,
mettre en travers, appareiller et sonder au moins une fois le
jour. Un matelot de l’-Aigle-, venant d’envoyer la vergue du petit
hunier en bas, est tombé gelé dans la hune de misaine. Il fallut le
descendre avec un cartahu, et l’on eut quelque peine à le réchauffer.
J’en ai vu d’autres à qui les larmes tombaient des yeux en halant la
ligne de sonde. Nous étions pourtant dans la belle saison, et j’étais
attentif à apporter à leur peine tout l’adoucissement qui dépendait
de moi.»
Ce mince résultat obtenu, on comprend facilement que la Compagnie des
Indes n’ait pas renouvelé ses tentatives dans ces parages. Si elles
ne pouvaient apporter aucun bénéfice, elles étaient susceptibles de
coûter beaucoup par la perte des vaisseaux et des hommes. Mais la
découverte de Bouvet était un premier coup porté à cette croyance à
l’existence d’un continent austral. L’exemple était donné, et plusieurs
navigateurs, parmi lesquels deux autres Français, allaient suivre ses
traces. En disant quelques mots de cette expédition peu connue, nous
avons tenu à rendre hommage à celui de nos compatriotes qui fut le
pionnier des navigations australes, et qui eut la gloire de montrer
l’exemple au grand explorateur anglais, à James Cook.
Un autre capitaine de la Compagnie des Indes, qui s’était illustré
dans maint combat contre les Anglais, Jean-François-Marie de Surville,
devait faire, trente ans plus tard, des découvertes importantes en
Océanie, et retrouver, presque en même temps que Cook, la terre
autrefois découverte par Tasman et nommée par lui Terre des États.
Voici dans quelles circonstances:
MM. Law et Chevalier, administrateurs dans l’Inde française, avaient
résolu d’armer, à leurs frais, un vaisseau pour faire le commerce
dans les mers australiennes. Ils associèrent Surville à leurs
projets et l’envoyèrent en France afin d’obtenir de la Compagnie
les autorisations nécessaires et présider à l’armement du navire.
Le -Saint-Jean-Baptiste- fut équipé à Nantes et reçut trois ans de
vivres avec tout ce qui était indispensable pour une expédition aussi
lointaine. Puis, Surville gagna l’Inde, où Law lui donna vingt-quatre
soldats indigènes. Parti de la baie de l’Angely le 3 mars 1769, le
-Saint-Jean-Baptiste- se rendit successivement à Masulipatam, à Yanaon
et à Pondichéry, où il reçut le complément de sa cargaison.
Ce fut le 2 juin que Surville quitta cette dernière ville et se dirigea
vers les Philippines. Il jeta l’ancre, le 20 août, aux îles Bashees ou
Baschy. Dampier leur avait donné ce nom, qui est celui d’une boisson
enivrante que les insulaires composaient avec du jus de canne à sucre,
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