siècle, fréquentaient cet archipel et lui avaient donné le nom d’îles
Malouines.
Dès qu’il eut gagné leur confiance, Bougainville fit miroiter aux
yeux du ministère les avantages, cependant bien problématiques, de
cet établissement, qui, par son heureuse situation, pouvait servir de
relâche aux bâtiments allant dans la mer du Sud. Fortement épaulé,
il obtint l’autorisation qu’il demandait et enleva sa nomination de
capitaine de vaisseau.
On était en 1763. Il y a peu d’apparence que les officiers de marine,
qui avaient conquis leur avancement en passant par tous les grades,
aient vu d’un bon œil une nomination que rien n’avait justifiée
jusqu’alors. Peu importait, d’ailleurs, au ministre de la marine, M.
de Choiseul-Stainville. Il avait eu Bougainville sous ses ordres, et
était trop grand seigneur pour ne pas mépriser les criailleries du
corps des officiers de vaisseau.
Bougainville, après avoir converti à ses projets MM. de Nerville et
d’Arboulin, son cousin et son oncle, fit aussitôt construire et armer à
Saint-Malo, par les soins de M. Guyot-Duclos, l’-Aigle-, de 20 canons,
et le -Sphinx-, de 12, sur lesquels il embarqua plusieurs familles
canadiennes. Parti de Saint-Malo le 15 septembre 1763, il relâcha à
l’île Sainte-Catherine, sur la côte du Brésil, à Montevideo, où il prit
beaucoup de chevaux et de bêtes à cornes, et débarqua aux Malouines,
dans une grande baie qui lui parut tout à fait propre à ses projets;
mais il ne lui fallut pas longtemps pour voir que ce qui avait été pris
par tous les navigateurs pour des bois de moyenne hauteur n’était que
roseaux. Pas un arbre, pas un arbrisseau ne poussait sur ces îles. On
pouvait heureusement les remplacer comme combustible par une excellente
tourbe. La pêche et la chasse y offraient aussi d’abondantes ressources.
La colonie ne fut d’abord composée que de vingt-neuf personnes,
auxquelles on bâtit des cases et un magasin aux vivres. En même temps,
on traçait et on commençait un fort capable de contenir quatorze
pièces de canon. M. de Nerville consentit à rester à la tête de
l’établissement, tandis que Bougainville repartait pour la France,
le 5 avril. Là, il racola de nouveaux colons et prit un chargement
considérable de provisions de toute espèce, qu’il débarqua le 5
janvier 1765. Puis, il alla chercher dans le détroit de Magellan une
cargaison de bois, et rencontra, comme nous l’avons dit plus haut, les
bâtiments du Commodore Byron, qu’il suivit jusqu’au port Famine. Il y
embarqua plus de dix mille plants d’arbres de différents âges, qu’il
avait l’intention de transporter aux Malouines. Lorsqu’il quitta cet
archipel, le 27 avril suivant, la colonie se composait de quatre-vingts
personnes, en y comprenant un état-major payé par le roi. Vers la fin
de 1765, les deux mêmes bâtiments furent renvoyés avec des vivres et de
nouveaux habitants.
L’établissement commençait alors à prendre figure, lorsque les Anglais
vinrent s’établir au port Egmont reconnu par Byron. En même temps,
le capitaine Macbride essayait de se faire livrer l’établissement en
prétendant que ces terres appartenaient au roi d’Angleterre, bien que
Byron n’eût reconnu les Malouines qu’en 1765, alors que les Français
y étaient établis depuis deux ans. Sur ces entrefaites, l’Espagne les
revendiqua à son tour, comme une dépendance de l’Amérique méridionale.
L’Angleterre, pas plus que la France, ne voulut rompre la paix pour
la possession de cet archipel sans grande importance commerciale, et
Bougainville fut obligé d’abandonner son entreprise, sous la condition
que la cour de Madrid l’indemniserait de ses frais. Bien plus, il fut
chargé par le gouvernement français d’effectuer la remise des Malouines
aux commissaires espagnols.
Cette tentative insensée de colonisation fut l’origine et la source de
la fortune de Bougainville, car, pour utiliser ce dernier armement,
le ministère le chargea de revenir par la mer du Sud et d’y faire des
découvertes.
Dans les premiers jours de novembre 1766, Bougainville se rendit à
Nantes, où son second, M. Duclos-Guyot, capitaine de brûlot et habile
marin vieilli dans les rangs inférieurs parce qu’il n’était pas noble,
surveillait les détails de l’armement de la frégate -la Boudeuse-, de
26 canons.
Ce fut le 15 novembre que Bougainville partit de la rade de Mindin, à
l’embouchure de la Loire, pour la rivière de la Plata, où il devait
trouver les deux frégates espagnoles -la Esmeralda- et -la Liebre-.
Mais à peine la -Boudeuse- avait-elle pris le large, qu’une horrible
tempête s’éleva. La frégate, dont le gréement était neuf, fit des
avaries assez sérieuses pour être obligée de venir se réparer à
Brest, où elle entra le 21 novembre. Cette épreuve avait suffi à son
commandant pour se rendre compte que la -Boudeuse- était peu propre au
service qu’on en attendait. Il fit donc diminuer la hauteur des mâts,
changea son artillerie pour une autre plus légère; mais, malgré ces
modifications, -la Boudeuse- ne convenait nullement pour les grosses
mers et les tempêtes du cap Horn. Cependant, le rendez-vous était fixé
avec les Espagnols, et Bougainville dut reprendre la mer. L’état-major
de la frégate se composait de onze officiers et trois volontaires,
au nombre desquels était le prince de Nassau-Sieghen. L’équipage
comprenait deux cent trois matelots, mousses ou domestiques.
Jusqu’à la Plata, la mer fut assez calme pour permettre à Bougainville
de faire nombre d’observations sur les courants, causes fréquentes des
erreurs commises par les navigateurs dans leur estime.
Le 31 janvier, la -Boudeuse- mouilla dans la baie de Montevideo, où
l’attendaient, depuis un mois, les deux frégates espagnoles, sous le
commandement de D. Philippe Ruis-Puente. Le séjour de Bougainville
sur cette rade et bientôt à Buenos-Ayres, où il alla s’entendre avec
le gouverneur au sujet de sa mission, le mit à même de recueillir
sur la ville et les mœurs de ses habitants des renseignements trop
curieux pour que nous les passions sous silence. Buenos-Ayres lui parut
beaucoup trop grand pour le nombre de ses habitants, qui ne dépassait
pas 20,000. Cela tient à ce que les maisons n’ont qu’un seul étage
avec une grande cour et un jardin. Non seulement cette ville n’a pas
de port, mais pas même de môle. Aussi les navires sont-ils forcés de
décharger leur cargaison sur des allèges, qui entrent dans une petite
rivière où des chariots viennent prendre les ballots pour les porter à
la ville.
Ce qui donne à Buenos-Ayres un caractère original, c’est le grand
nombre de ses communautés d’hommes et de femmes.
«L’année y est remplie, dit Bougainville, des fêtes de saints qu’on
célèbre par des processions et des feux d’artifice. Les cérémonies
du culte tiennent lieu de spectacles.... Les jésuites offraient à
la piété des femmes un moyen de sanctification plus austère que les
précédents. Il avaient, attenant à leur couvent, une maison nommée
-casa de los ejercicios de las mujeres-, c’est-à-dire maison des
exercices des femmes. Les femmes et les filles, sans le consentement
des maris ni des parents, venaient s’y sanctifier par une retraite
de douze jours. Elles y étaient logées et nourries aux dépens de la
compagnie. Nul homme ne pénétrait dans ce sanctuaire, s’il n’était
revêtu de l’habit de Saint-Ignace; les domestiques, même du sexe
féminin, n’y pouvaient accompagner leurs maîtresses. Les exercices
dans ce lieu saint étaient la méditation, la prière, les catéchismes,
la confession et la flagellation. On nous a fait remarquer les murs
de la chapelle encore teints du sang que faisaient, nous a-t-on dit,
rejaillir les disciplines dont la pénitence armait les mains de ces
Madeleines.»
Les environs de la ville étaient bien cultivés et égayés par un grand
nombre de maisons de campagne appelées «quintas». Mais, à deux ou trois
lieues seulement de Buenos-Ayres, ce n’étaient plus que des plaines
immenses, sans une ondulation, abandonnées aux taureaux et aux chevaux,
qui en sont à peu près les seuls habitants. Ces animaux étaient en
telle abondance, dit Bougainville, «que les voyageurs, lorsqu’ils
ont faim, tuent un bœuf, en prennent ce qu’ils peuvent manger et
abandonnent le reste, qui devient la proie des chiens sauvages et des
tigres».
[Illustration: NOUVELLE ZÉLANDE. Gravé par E. Morieu.]
Les Indiens qui habitent les deux rives de la Plata n’avaient encore pu
être soumis par les Espagnols. Ils portaient le nom d’«Indios bravos.»
«Ils sont d’une taille médiocre, fort laids et presque tous galeux.
Leur couleur est très basanée, et la graisse, dont ils se frottent
continuellement, les rend encore plus noirs. Ils n’ont d’autre
vêtement qu’un grand manteau de peau de chevreuil qui leur descend
jusqu’aux talons et dans lequel ils s’enveloppent.... Ces Indiens
passent leur vie à cheval, du moins auprès des établissements
espagnols. Ils viennent quelquefois avec leurs femmes pour y acheter
de l’eau-de-vie, et ils ne cessent d’en boire que quand l’ivresse les
laisse absolument sans mouvement.... Quelquefois, ils s’assemblent
en troupe de deux ou trois cents pour venir enlever des bestiaux sur
les terres des Espagnols, ou pour attaquer les caravanes de
voyageurs. Ils pillent, massacrent et emmènent en esclavage. C’est
un mal sans remède; comment dompter une nation errante, dans un pays
immense et inculte, où il serait même difficile de la rencontrer?»
[Illustration: On les fit danser. (Page 85.)]
Quant au commerce, il était loin d’être florissant depuis qu’il
était défendu de faire passer, par terre, au Pérou et au Chili, les
marchandises d’Europe. Cependant, Bougainville vit encore sortir de
Buenos-Ayres un vaisseau porteur d’un million de piastres, «et si tous
les habitants de ce pays, ajoute-t-il, avaient le débouché de leurs
cuirs en Europe, ce commerce seul suffirait à les enrichir.»
Le mouillage de Montevideo est sûr, quoiqu’on y essuie quelquefois des
«pamperos», tourmentes du sud-ouest accompagnées d’orages affreux. La
ville n’offre rien d’intéressant; ses environs sont si incultes, qu’il
faut faire venir de Buenos-Ayres la farine, le biscuit et tout ce qui
est nécessaire aux bâtiments. On y trouve cependant en abondance des
fruits, tels que figues, pêches, pommes, coings, etc., ainsi que la
même quantité de viande de boucherie que dans le reste du pays.
Ces documents, qui datent de cent ans, sont curieux à rapprocher de
ceux que nous fournissent les voyageurs contemporains, et notamment M.
Émile Daireaux, dans son livre sur la Plata. Sous bien des rapports, ce
tableau est encore exact; mais il est certains autres détails,--tels
que l’instruction, dont Bougainville n’avait pas à parler puisqu’elle
n’existait pas,--qui ont fait des progrès immenses.
Lorsque les vivres, les provisions d’eau et de viande sur pied furent
embarqués, les trois bâtiments firent voile, le 28 février 1767,
pour les îles Malouines. La traversée ne fut pas heureuse. Des vents
variables, un gros temps et une mer démontée causèrent quelques avaries
à la -Boudeuse-. Ce fut le 23 mars qu’elle jeta l’ancre dans la baie
Française, où elle fut rejointe le lendemain par les deux bâtiments
espagnols, qui avaient été sérieusement éprouvés par la tempête.
Le 1er avril eut lieu la remise solennelle de l’établissement aux
Espagnols. Peu de Français profitèrent de la permission que le roi leur
donnait de rester aux Malouines; presque tous préférèrent s’embarquer
sur les frégates espagnoles en partance pour Montevideo. Quant à
Bougainville, il était obligé d’attendre la flûte -l’Étoile-, qui
devait lui apporter des provisions et l’accompagner dans son voyage
autour du monde.
Cependant, les mois de mars, d’avril et de mai s’écoulèrent sans que
-l’Étoile- parût. Il était impossible de traverser l’océan Pacifique
avec les six mois de vivres seulement que portait la -Boudeuse-.
Bougainville se détermina donc, le 2 juin, à gagner Rio-de-Janeiro,
qu’il avait indiqué à M. de La Giraudais, commandant de l’-Étoile-,
comme lieu de réunion, dans le cas où des circonstances imprévues
l’empêcheraient de se rendre aux Malouines.
La traversée se fit par un temps si favorable, qu’il ne fallut que
dix-huit jours pour gagner cette colonie portugaise. L’-Étoile-, qui
l’y attendait depuis quatre jours, avait quitté la France plus tard
qu’on ne l’espérait. Elle avait dû chercher un refuge contre la tempête
à Montevideo, d’où elle avait gagné Rio, suivant ses instructions.
Fort bien accueillis par le comte d’Acunha, vice-roi du Brésil,
les Français purent voir, à l’Opéra, les comédies de Métastase
représentées par une troupe de mulâtres, et entendre les chefs-d’œuvre
des grands maîtres italiens, exécutés par un mauvais orchestre, que
dirigeait un abbé bossu, en costume ecclésiastique.
Mais les bons procédés du comte d’Acunha ne durèrent pas. Bougainville,
qui, avec la permission du vice-roi, avait acheté un senau, s’en vit,
sans motifs, refuser la livraison. Il lui fut défendu de prendre
dans le chantier royal les bois qui lui étaient nécessaires et pour
lesquels il avait conclu un marché; enfin, on l’empêcha de se loger
avec son état-major, pendant le temps que durèrent les réparations
de la -Boudeuse-, dans une maison voisine de la ville, qu’un
particulier avait mise à sa disposition. Pour éviter toute altercation,
Bougainville fit à la hâte ses préparatifs de départ.
Avant de quitter la capitale du Brésil, le commandant français entre
dans quelques détails sur la beauté du port et le pittoresque de ses
environs, et termine par une très-curieuse digression sur les richesses
prodigieuses du pays, dont le port est l’entrepôt.
«Les mines appelées -générales-, dit-il, sont les plus voisines
de la ville, dont elles sont distantes d’environ soixante-quinze
lieues. Elles rendent au roi tous les ans, pour son droit de quint,
au moins cent douze arobes d’or; l’année 1762, elles en rapportèrent
cent dix-neuf. Sous la capitainerie des mines générales, on
comprend celles de -Rio-des-Morts-, de -Sabara- et de -Sero-Frio-.
Cette dernière, outre l’or qu’on en retire, produit encore tous
les diamants qui viennent du Brésil. Toutes ces pierres, excepté
les diamants, ne sont point de contrebande; elles appartiennent
aux entrepreneurs, qui sont obligés de donner un compte exact des
diamants trouvés et de les remettre entre les mains de l’intendant
préposé par le roi à cet effet. Cet intendant les dépose aussitôt
dans une cassette cerclée de fer et fermée avec trois serrures. Il
a une des clés, le vice-roi une autre et le -Provedor de hacienda
reale- la troisième. Cette cassette est renfermée dans une seconde,
où sont posés les cachets des trois personnes mentionnées ci-dessus
et qui contient les trois clefs de la première. Le vice-roi n’a pas
le pouvoir de visiter ce qu’elle renferme. Il consigne seulement le
tout à un troisième coffre-fort, qu’il envoie à Lisbonne, après avoir
apposé son cachet sur la serrure.»
Malgré toutes ces précautions et la sévérité avec laquelle étaient
punis les voleurs de diamants, il se faisait une contrebande effrénée.
Mais ce n’était pas la seule branche de revenus, et Bougainville
calcule qu’en défalquant l’entretien des troupes, la solde des
officiers civils et toutes les dépenses d’administration, le revenu
que le roi de Portugal tirait du Brésil dépassait dix millions de
livres.
De Rio à Montevideo, aucun incident ne se produisit; mais, sur la
Plata, pendant une tourmente, l’-Étoile- fut abordée par un bâtiment
espagnol, qui lui rompit son beaupré, sa poulaine et quantité de
manœuvres. Les avaries et la violence du choc qui avait augmenté la
voie d’eau du navire, le forcèrent à remonter à Enceñada de Baragan,
où il était plus facile qu’à Montevideo de faire les réparations
nécessaires. Il ne fut donc possible de sortir de la rivière que le 14
novembre.
Treize jours plus tard, les deux bâtiments étaient en vue du cap des
Vierges, à l’entrée du détroit de Magellan, où ils ne tardèrent pas à
pénétrer. La baie Possession, la première qu’on y rencontre, est un
grand enfoncement ouvert à tous les vents et n’offrant que de très
mauvais mouillages. Du cap des Vierges au cap d’Orange, on compte
près de quinze lieues, et le détroit est partout large de cinq à sept
lieues. Le premier goulet fut franchi sans difficulté, et l’ancre fut
alors jetée dans la baie Boucault, où une dizaine d’officiers et de
matelots descendirent à terre.
Ils ne tardèrent pas à lier connaissance avec les Patagons et à
échanger quelques bagatelles, précieuses pour ceux-ci, contre des peaux
de vigogne et de guanaco. Ces naturels étaient d’une taille élevée,
mais pas un n’avait six pieds.
«Ce qui m’a paru être gigantesque en eux, dit Bougainville, c’est
leur énorme carrure, la grosseur de leur tête et l’épaisseur de
leurs membres. Ils sont robustes et bien nourris; leurs nerfs sont
tendus, leur chair est ferme et soutenue; c’est l’homme qui, livré à
la nature et à un aliment plein de sucs, a pris tout l’accroissement
dont il est susceptible.»
Du premier au second goulet, qui fut passé aussi heureusement, il
peut y avoir six ou sept lieues. Ce goulet n’a qu’une lieue et demie
de largeur et quatre de longueur. Dans cette partie du détroit, les
bâtiments ne tardèrent pas à rencontrer les îles Saint-Barthélemy et
Sainte-Élisabeth. Les Français descendirent sur cette dernière. Ils n’y
trouvèrent ni bois ni eau. C’est une terre absolument stérile.
A partir de cet endroit, la côte américaine du détroit est abondamment
garnie de bois. Si les premiers pas difficiles avaient été franchis
avec bonheur, Bougainville allait cependant trouver à exercer sa
patience. En effet, le caractère distinctif de ce climat, c’est que les
variations de l’atmosphère s’y succèdent avec une telle promptitude
qu’il est impossible de prévoir leurs brusques et dangereuses
révolutions. De là des avaries qu’il est impossible de prévenir, qui
retardent les bâtiments, lorsqu’elles ne les forcent pas à chercher un
abri à la côte pour se réparer.
La baie Guyot-Duclos est un excellent mouillage, où l’on trouve, avec
un bon fond, six ou huit brasses d’eau. Bougainville s’y arrêta pour
remplir quelques futailles et tâcher de s’y procurer un peu de viande
fraîche; mais il n’y rencontra qu’un petit nombre d’animaux sauvages.
La pointe Sainte-Anne fut ensuite relevée. C’est là qu’avait été
établie, en 1581, la colonie de Philippeville par Sarmiento. Nous avons
raconté dans un volume précédent l’épouvantable catastrophe qui a valu
à ce lieu le nom de port Famine.
Les Français reconnurent ensuite plusieurs baies, caps et havres où
ils entrèrent en relâche. Ce sont la baie Bougainville, où l’-Étoile-
fut radoubée, le port Beau-Bassin, la baie de la Cormandière, à la
côte de la Terre de Feu, le cap Forward, qui forme la pointe la plus
méridionale du détroit et de la Patagonie, la baie de la Cascade, sur
la Terre de Feu, dont la sûreté, la commodité de l’ancrage, la facilité
à faire de l’eau et du bois font un asile qui ne laisse rien à désirer
aux navigateurs. Ces ports, que Bougainville venait de découvrir, sont
précieux en ce qu’ils permettent de prendre des bordées avantageuses
pour doubler le cap Forward, un des points les plus redoutés des
marins à cause des vents impétueux et contraires qu’on y rencontre
ordinairement.
L’année 1768 fut commencée dans la baie Fortescue, au fond de laquelle
s’ouvre le port Galant, dont le plan avait été autrefois très
exactement levé par M. de Gennes. Un temps détestable, dont le plus
mauvais hiver de Paris ne peut donner une idée, y retint l’expédition
française pendant plus de trois semaines. Elle y fut visitée par une
bande de «Pécherais», habitants de la Terre de Feu, qui montèrent à
bord des navires.
«On les fit chanter, dit la relation, danser, entendre des
instruments et surtout manger, ce dont ils s’acquittèrent avec
grand appétit. Tout leur était bon: pain, viande salée, suif, ils
dévoraient tout ce qu’on leur présentait..... Ils ne témoignèrent
aucune surprise, ni à la vue des navires, ni à celle des objets
divers qu’on offrit à leurs regards; c’est sans doute que, pour
être surpris de l’ouvrage des arts, il en faut avoir quelques idées
élémentaires. Ces hommes bruts traitaient les chefs-d’œuvre de
l’industrie humaine comme ils traitent les lois de la nature et
ses phénomènes.... Ces sauvages sont petits, vilains, maigres, et
d’une puanteur insupportable. Ils sont presque nus, n’ayant pour
vêtement que de mauvaises peaux de loups marins, trop petites pour
les envelopper...... Leurs femmes sont hideuses, et les hommes
semblent avoir pour elles peu d’égards.... Ces sauvages habitent
pêle-mêle, hommes, femmes et enfants, dans des cabanes, au milieu
desquelles est allumé le feu. Ils se nourrissent principalement de
coquillages; cependant, ils ont des chiens et des lacs faits de barbe
de baleine... Au reste, ils paraissent assez bonnes gens, mais ils
sont si faibles, qu’on est tenté de ne pas leur en savoir gré... De
tous les sauvages que j’ai vus, les Pécherais sont les plus dénués de
tout.»
La relâche en cet endroit fut attristée par un pénible événement. Un
enfant d’une douzaine d’années était venu à bord, où on lui avait
donné des morceaux de verre et de glace, ne prévoyant pas l’usage
qu’il en devait faire. Ces sauvages ont, paraît-il, l’habitude de
s’enfoncer dans la gorge des morceaux de talc en guise de talisman. Ce
garçon en avait, sans doute, voulu faire autant avec le verre; aussi,
lorsque les Français débarquèrent, ils le trouvèrent en proie à des
vomissements violents et à des crachements de sang. Son gosier et ses
gencives étaient coupés et ensanglantés. Malgré les enchantements et
les frictions enragées d’un jongleur, ou peut-être même à cause de ce
massage par trop énergique, l’enfant souffrait énormément, et il ne
tarda pas à mourir. Ce fut pour les Pécherais le signal d’une fuite
précipitée. Ils craignaient sans doute que les Français ne leur eussent
jeté un sort et qu’ils ne vinssent tous à mourir de la même manière.
Le 16 janvier, alors qu’elle essayait de gagner l’île Rupert, la
-Boudeuse- fut entraînée par le courant à une demi-encâblure du rivage.
L’ancre, qui avait été aussitôt jetée, cassa, et, sans une petite brise
de terre, la frégate échouait. Il fallut regagner le havre Galant.
C’était à propos, car, le lendemain, se déchaînait un épouvantable
ouragan.
«Après avoir essuyé pendant vingt-six jours, au port Galant, des
vents constamment mauvais et contraires, trente-six heures d’un
bon vent, tel que jamais nous n’eussions osé l’espérer, ont suffi
pour nous amener dans la mer Pacifique, exemple que je crois unique
d’une navigation sans mouillage depuis le port Galant jusqu’au
débouquement. J’estime la longueur entière du détroit, depuis le cap
des Vierges jusqu’au cap des Piliers, d’environ cent quatorze lieues.
Nous avons employé cinquante-deux jours à les faire.... Malgré les
difficultés que nous avons essuyées dans le passage du détroit de
Magellan (et ici Bougainville est absolument d’accord avec Byron),
je conseillerai toujours de préférer cette route à celle du cap
Horn, depuis le mois de septembre jusqu’à la fin de mars. Pendant
les autres mois de l’année, je prendrais le parti de passer à mer
ouverte. Le vent contraire et la grosse mer ne sont pas des dangers,
au lieu qu’il n’est pas sage de se mettre à tâtons entre des terres.
On sera sans doute retenu quelque temps dans le détroit, mais ce
retard n’est pas en pure perte. On y trouve en abondance de l’eau, du
bois et des coquillages, quelquefois aussi de très bons poissons, et
assurément je ne doute pas que le scorbut ne fît plus de dégât dans
un équipage qui serait parvenu à la mer Occidentale en doublant le
cap Horn que dans celui qui y sera entré par le détroit de Magellan.
Lorsque nous en sortîmes, nous n’avions personne sur les cadres.»
Cette opinion de Bougainville a, jusqu’à ces derniers temps, rencontré
de nombreux contradicteurs, et la route qu’il avait si chaudement
recommandée demeura tout à fait abandonnée des navigateurs. A plus
forte raison en est-il de même aujourd’hui que la vapeur a transformé
complètement la marine et changé toutes les conditions de l’art
nautique.
A peine avait-il pénétré dans la mer du Sud, que Bougainville, à sa
grande surprise, trouva les vents du sud. Aussi dut-il renoncer à
gagner l’île de Juan-Fernandez, comme il l’avait résolu.
Il avait été convenu avec le commandant de l’-Étoile-, M. de La
Giraudais, que, dans le but de découvrir un plus grand espace de mer,
les deux bâtiments se tiendraient aussi éloignés l’un de l’autre
qu’il serait nécessaire pour ne pas se perdre de vue, et que chaque
soir la flûte rallierait la frégate en se tenant à la distance d’une
demi-lieue, de façon que, si la -Boudeuse- venait à rencontrer quelque
danger, l’-Étoile- pût facilement l’éviter.
Bougainville chercha quelque temps l’île de Pâques sans la trouver.
Puis, il gagna, pendant le mois de mars, le parallèle des terres et des
îles marquées par erreur, sur la carte de M. Bellin, sous le nom d’îles
de Quiros. Le 22 du même mois, il eut connaissance de quatre îlots,
auxquels il donna le nom des Quatre-Facardins, et qui faisaient partie
de cet archipel Dangereux, amas d’îlots madréporiques, bas et noyés,
que tous les navigateurs, qui pénétraient dans l’océan Pacifique par le
détroit de Magellan ou le cap Horn, semblaient s’être donné le mot pour
rencontrer. Un peu plus loin fut découverte une île fertile, habitée
par des sauvages entièrement nus et armés de longues piques qu’ils
brandissaient avec des démonstrations de menace, ce qui lui valut le
nom d’île des Lanciers.
Nous ne répéterons pas ce que nous avons eu déjà l’occasion de dire
à plusieurs reprises au sujet de la nature de ces îles, de leur
difficulté d’accès, de leur population sauvage et inhospitalière.
Cette même île des Lanciers fut appelée par Cook Thrum-Cap; et l’île
de la Harpe, que Bougainville reconnut le 24, est l’île Bow du même
navigateur.
[Illustration: L’île des Lanciers. (Page 87.)]
Le commandant, sachant que Roggewein avait failli périr en visitant ces
parages et pensant que l’intérêt de leur exploration ne valait pas les
dangers qu’on pourrait courir, marcha au sud et perdit bientôt de vue
cet immense archipel, qui s’étend sur une longueur de cinq cents lieues
et ne comprend pas moins de soixante îles ou groupes d’îles.
Le 2 avril, Bougainville aperçut une montagne haute et escarpée, à
laquelle il imposa le nom de pic de la Boudeuse. C’était l’île Maïtea,
que Quiros avait déjà nommée la Dezana. Le 4, au lever du soleil, les
navires étaient en présence de Taïti, longue île composée de deux
presqu’îles réunies par une langue de terre qui n’a pas plus d’un mille
de large.
[Illustration: Pirogues des îles Marquises. (-Fac-simile. Gravure
ancienne.-)]
Plus de cent pirogues à balancier ne tardèrent pas à entourer les deux
bâtiments; elles étaient chargées de cocos et d’une foule de fruits
délicieux, qu’on échangea facilement contre toute sorte de bagatelles.
Lorsque la nuit survint, le rivage s’éclaira de mille feux, auxquels on
répondit du bord en lançant quelques fusées.
«L’aspect de cette côte, élevée en amphithéâtre, dit Bougainville,
nous offrait le plus riant spectacle. Quoique les montagnes y soient
d’une grande hauteur, le rocher n’y montre nulle part son aride
nudité; tout y est couvert de bois. A peine en crûmes nous nos yeux,
lorsque nous découvrîmes un pic chargé d’arbres jusqu’à sa cime
isolée, qui s’élevait au niveau des montagnes, dans l’intérieur de
la partie méridionale de l’île; il ne paraissait pas avoir plus de
trente toises de diamètre et il diminuait de grosseur en montant;
on l’eût pris de loin pour une pyramide immense, que la main d’un
décorateur habile aurait parée de guirlandes de feuillage. Les
terrains moins élevés sont entrecoupés de prairies et de bosquets,
et, dans toute l’étendue de la côte, il règne sur les bords de
la mer, au pied du pays haut, une lisière de terre basse et unie
couverte de plantations. C’est là que, au milieu des bananiers, des
cocotiers et d’autres arbres chargés de fruits, nous aperçûmes les
maisons des insulaires.»
Toute la journée du lendemain se passa en échanges. Outre des fruits,
les indigènes offraient des poules, des pigeons, des instruments de
pêche, des outils, des étoffes, des coquilles, pour lesquels ils
demandaient des clous et des pendants d’oreilles.
Le 6 au matin, après trois jours passés à louvoyer pour reconnaître la
côte et y chercher une rade, Bougainville se détermina à mouiller dans
la baie qu’il avait vue le jour de son arrivée.
«L’affluence des pirogues, dit-il, fut si grande autour des
vaisseaux, que nous eûmes beaucoup de peine à nous amarrer au
milieu de la foule et du bruit. Tous venaient en criant «Tayo!» qui
veut dire «ami», et nous donnant mille témoignages d’amitié....
Les pirogues étaient remplies de femmes, qui ne le cèdent pas pour
l’agrément de la figure au plus grand nombre des Européennes, et
qui, pour la beauté du corps, pourraient le disputer à toutes avec
avantage.»
Le cuisinier de Bougainville avait trouvé moyen de s’échapper, malgré
les défenses qui avaient été faites, et de gagner le rivage. Mais il
ne fut pas plus tôt arrivé à terre, qu’il se vit entouré d’une foule
considérable, qui le déshabilla entièrement pour considérer toutes
les parties de son corps. Il ne savait ce qu’on allait faire de lui
et déjà il se croyait perdu, lorsque les indigènes lui remirent ses
habits et le ramenèrent à bord plus mort que vif. Bougainville voulait
le réprimander; mais le pauvre homme lui avoua qu’il aurait beau le
menacer, jamais il ne lui ferait autant de peur qu’il venait d’en avoir
à terre.
Dès que le bâtiment fut amarré, Bougainville descendit sur le rivage
avec quelques officiers pour reconnaître l’aiguade. Une foule énorme ne
tarda pas à les entourer et à les considérer avec une extrême curiosité
tout en criant: «Tayo! tayo!» Un indigène les reçut dans sa maison
et leur fit servir des fruits, des poissons grillés et de l’eau. En
regagnant la plage, les Français furent arrêtés par un insulaire d’une
belle figure qui, couché sous un arbre, leur offrit de partager le
gazon qui lui servait de siège.
«Nous l’acceptâmes, dit Bougainville. Cet homme alors se pencha vers
nous, et d’un air tendre, aux accords d’une flûte dans laquelle
un autre Indien soufflait avec le nez, il nous chanta lentement
une chanson, sans doute anacréontique; scène charmante et digne du
pinceau de Boucher. Quatre insulaires vinrent avec confiance souper
et coucher à bord. Nous leur fîmes entendre flûte, basse, violon,
et nous leur donnâmes un feu d’artifice composé de fusées et de
serpenteaux. Ce spectacle leur causa une surprise mêlée d’effroi.»
Avant d’aller plus loin et de reproduire d’autres extraits du récit
de Bougainville, nous croyons à propos de prévenir le lecteur de ne
pas prendre au pied de la lettre ces tableaux dignes des -Bucoliques-.
L’imagination fertile du narrateur veut tout embellir. Les scènes
ravissantes qu’il a sous les yeux, cette nature pittoresque ne lui
suffisent pas, et il croit ajouter de nouveaux agréments au tableau,
quand il ne fait que le charger. Ce travail, il l’accomplit de bonne
foi, presque inconsciemment. Il n’en est pas moins vrai qu’il ne
faut accepter toutes ces descriptions qu’avec une extrême réserve.
De cette tendance générale à cette époque, nous trouvons un exemple
assez singulier dans le récit du second voyage de Cook. Le peintre
qui avait été attaché à l’expédition, M. Hodges, voulant représenter
le débarquement des Anglais dans l’île de Middelbourg, nous peint
des individus qui n’ont pas le moins du monde l’air océanien, et
qu’avec leur toge on prendrait bien plutôt pour des contemporains de
César ou d’Auguste. Et, cependant, il avait eu les originaux sous
les yeux, et rien ne lui eût été plus facile que de représenter avec
fidélité une scène dont il avait été témoin! Comme nous savons mieux
aujourd’hui respecter la vérité! Nulle broderie, nul enjolivement
dans les relations de nos voyageurs! Si quelque fois ce n’est qu’un
procès-verbal un peu sec, qui ne plaît que médiocrement à l’homme du
monde, le savant y trouve presque toujours les éléments d’une étude
sérieuse, les bases d’un travail utile à l’avancement de la science.
Ces réserves faites, continuons à suivre le narrateur.
Sur les bords de la petite rivière qui débouchait au fond de la baie,
Bougainville fit installer ses malades et ses pièces à eau avec une
garde pour leur sûreté. Ces dispositions ne furent pas sans éveiller
la susceptibilité et la méfiance des indigènes. Ceux-ci voulaient bien
permettre aux étrangers de débarquer et de se promener dans leur île
pendant le jour, mais à la condition de les voir coucher à bord des
bâtiments. Bougainville insista, et, finalement, il dut fixer la durée
de son séjour.
Dès ce moment, la bonne harmonie se rétablit. Un hangar très vaste fut
désigné pour recevoir les scorbutiques, au nombre de trente-quatre,
et leur garde, qui se composait de trente hommes. Ce hangar fut
soigneusement fermé de tous les côtés, et l’on n’y laissa qu’une issue
devant laquelle les indigènes apportaient en masse les objets qu’ils
voulaient échanger. Le seul ennui qu’on eut à supporter, ce fut d’avoir
constamment l’œil sur tout ce qui avait été débarqué, car «il n’y a
point en Europe de plus adroits filous que ces gens-là.» Suivant une
louable coutume qui commençait à se généraliser, Bougainville fit
cadeau au chef de ce canton d’un couple de dindes et de canards mâles
et femelles, puis il fit défricher un terrain, où il sema du blé, de
l’orge, de l’avoine, du riz, du maïs, des oignons, etc.
Le 10, un insulaire fut tué d’un coup de feu, sans que Bougainville,
malgré les plus exactes perquisitions, pût connaître l’auteur de
cet abominable assassinat. Les naturels crurent sans doute que leur
compatriote s’était mis dans son tort, car ils continuèrent à alimenter
le marché avec leur confiance accoutumée. Cependant, le capitaine
savait que la rade n’était pas bien abritée; de plus, le fond était
d’un gros corail.
Le 12, pendant un coup de vent, la -Boudeuse-, dont le grelin d’une
ancre avait été coupé par le corail, faillit causer de grosses avaries
à l’-Étoile-, sur laquelle elle avait dérivé. Tandis que les hommes
restés à bord étaient occupés à réparer les avaries, et qu’un canot
était allé à la recherche d’une seconde passe qui aurait permis aux
bâtiments de sortir par tous les vents, Bougainville apprit que trois
insulaires avaient été tués ou blessés dans leurs cases à coups de
bayonnette, et que, l’alarme s’étant répandue, tous les naturels
avaient fui dans l’intérieur du pays.
Malgré le danger que pouvaient courir les bâtiments, le capitaine
descendit aussitôt à terre et fit mettre aux fers les auteurs présumés
d’un crime qui aurait pu soulever contre les Français toute la
population. Grâce à cette mesure rigoureuse et immédiate, les indigènes
se calmèrent et la nuit se passa sans incident.
D’ailleurs, les inquiétudes les plus vives de Bougainville n’étaient
pas de ce côté. Il rentra donc à son bord dès que ce fut possible.
Pendant un fort grain accompagné de rafales, d’une grosse houle et de
tonnerre, les deux navires eussent été jetés à la côte sans un vent de
terre qui s’éleva fort à propos. Les grelins des ancres se rompirent,
et peu s’en fallut que les bâtiments ne s’échouassent sur des brisants,
où ils n’auraient pas tardé à être démolis. Par bonheur, l’-Étoile- put
prendre le large, et bientôt la -Boudeuse- fit de même, abandonnant sur
cette rade foraine six ancres, qui lui eussent été d’un grand secours
pendant le reste de la campagne.
Dès qu’ils s’étaient aperçus du prochain départ des Français, les
insulaires étaient venus, en foule, avec des rafraîchissements de
toute sorte. En même temps, un indigène, appelé Aotourou, demanda
et finit par obtenir la permission de suivre Bougainville dans son
voyage. Arrivé en Europe, Aotourou demeura onze mois à Paris, où il
trouva, auprès de la meilleure société, l’accueil le plus empressé
et le plus bienveillant. En 1770, lorsqu’il voulut retourner dans sa
patrie, le gouvernement saisit une occasion pour le faire passer à
l’Ile de France. Il devait se rendre à Taïti aussitôt que la saison le
permettrait; mais il mourut dans cette île, sans avoir pu transporter
dans son pays l’immense cargaison d’outils de première nécessité, de
graines et de bestiaux qui lui avait été remise par le gouvernement
français.
Taïti, qui reçut de Bougainville le nom de Nouvelle-Cythère, à cause de
la beauté de ses femmes, est la plus grande du groupe de la Société.
Bien qu’elle ait été visitée par Wallis, comme nous l’avons dit plus
haut, nous reproduirons certains des renseignements que nous devons à
Bougainville.
Les principales productions étaient alors le coco, la banane, l’arbre
à pain, l’igname, le curassol, la canne à sucre, etc. M. de Commerson,
naturaliste, embarqué sur l’-Étoile-, y reconnaissait la flore des
Indes. Les seuls quadrupèdes étaient les cochons, les chiens et les
rats, qui pullulaient.
«Le climat est si sain, dit Bougainville, que, malgré les travaux
forcés que nous y avons faits, quoique nos gens y fussent
continuellement dans l’eau et au grand soleil, qu’ils couchassent
sur le sol nu et à la belle étoile, personne n’y est tombé malade.
Les scorbutiques que nous y avions débarqués et qui n’y ont pas
eu une seule nuit tranquille, y ont repris des forces et s’y sont
rétablis en très peu de temps, au point que quelques-uns ont été
depuis parfaitement guéris à bord. Au reste, la santé et la force
des insulaires, qui habitent des maisons ouvertes à tous les vents,
et couvrent à peine de quelques feuillages la terre qui leur sert de
lit, l’heureuse vieillesse à laquelle ils parviennent sans aucune
incommodité, la finesse de tous leurs sens et la beauté singulière
de leurs dents, qu’ils conservent dans le plus grand âge, quelles
meilleures preuves et de la salubrité de l’air et de la bonté du
régime que suivent les habitants!»
Le caractère de ces peuples parut doux et bon. S’il ne semble pas qu’il
y ait chez eux de guerres civiles, bien que le pays soit partagé en
petits cantons dont les chefs sont indépendants les uns des autres, ils
sont toutefois assez fréquemment en guerre avec les habitants des îles
voisines. Non contents de massacrer les hommes et les enfants mâles
pris les armes à la main, ils leur enlèvent la peau du menton avec la
barbe, et conservent précieusement ce hideux trophée. Bougainville
ne recueillit sur leur religion et leurs cérémonies, que des notions
extrêmement vagues. Il fut cependant à même de constater le culte
qu’ils rendent aux morts. Ils conservent longtemps les cadavres à
l’air libre, sur une sorte d’échafaud abrité par un hangar. Malgré
la puanteur qu’exhalent ces corps en décomposition, les femmes vont
pleurer dans le voisinage de ces monuments une partie du jour, et
arrosent de leurs larmes et d’huile de coco les dégoûtantes reliques de
leur affection.
Les productions du sol sont tellement abondantes, elles exigent si
peu de travail, que les hommes et les femmes vivent dans une oisiveté
presque continuelle. Aussi ne faut-il pas s’étonner que le soin de
plaire soit l’unique occupation de ces dernières. La danse, les
chants, les longues conversations où règne la plus franche gaieté,
avaient développé chez les Taïtiens une mobilité d’impressions, une
légèreté d’esprit qui surprirent même les Français, peuple qui ne passe
cependant pas pour sérieux, sans doute parce qu’il est plus vif, plus
gai, plus spirituel que ceux qui lui font ce reproche. Impossible de
fixer l’attention de ces indigènes. Un rien les frappait, mais rien ne
les occupait. Malgré ce manque de réflexion, ils étaient industrieux
et adroits. Leurs pirogues étaient construites d’une façon aussi
ingénieuse que solide. Leurs hameçons et tous leurs instruments de
pêche étaient délicatement travaillés. Leurs filets ressemblaient
aux nôtres. Leurs étoffes, faites avec l’écorce d’un arbre, étaient
habilement tissées et teintes de diverses couleurs.
Nous croyons résumer les impressions de Bougainville, en disant que les
Taïtiens sont un peuple de «lazzaroni».
Le 16 avril, à huit heures du matin, Bougainville était à dix lieues
environ dans le nord de Taïti, lorsqu’il aperçut une terre sous le
vent. Bien qu’elle parût former trois îles séparées, ce n’en était
qu’une en réalité. Elle se nommait Oumaitia, suivant Aotourou. Le
commandant, ne jugeant pas à propos de s’y arrêter, dirigea sa route de
manière à éviter les îles Pernicieuses, que le désastre de Roggewein
lui commandait de fuir. Pendant tout le reste du mois d’avril, le temps
fut très beau, mais avec peu de vent.
Le 3 mai, Bougainville fit porter sur une nouvelle terre, qu’il venait
de découvrir, et ne tarda pas, dans la même journée, à en apercevoir
plusieurs autres. Les côtes de la plus grande étaient partout
escarpées; ce n’était, à vrai dire, qu’une montagne couverte d’arbres
jusqu’à son sommet, sans vallées ni plage. On y vit quelques feux, des
cabanes construites à l’ombre des cocotiers et une trentaine d’hommes
qui couraient au bord de la mer.
Le soir, plusieurs pirogues s’approchèrent des navires, et, après
quelques instants d’une hésitation bien naturelle, les échanges
commencèrent. Les insulaires, pour des cocos, des ignames et des
étoffes moins belles que celles de Taïti, exigeaient des morceaux
de drap rouge, et repoussaient avec mépris le fer, les clous et ces
pendants d’oreilles qui venaient pourtant d’obtenir un si grand
succès dans l’archipel Bourbon, nom sous lequel Bougainville désigne
le groupe taïtien. Les naturels avaient la poitrine, et les cuisses,
jusqu’au-dessus du genou, peintes d’un bleu foncé; ils ne portaient pas
de barbe, et leurs cheveux étaient relevés en touffe sur le haut de la
tête.
Le jour suivant, de nouvelles îles, qui appartenaient au même archipel,
furent reconnues. Leurs habitants, qui semblaient assez sauvages, ne
voulurent jamais accoster les navires.
«La longitude de ces îles, dit la relation, est à peu près la même
par laquelle s’estimait être Abel Tasman, lorsqu’il découvrit les
îles d’Amsterdam et de Rotterdam, des Pilstaars, du Prince-Guillaume,
et les bas-fonds de Fleemskerk. C’est aussi celle qu’on assigne, à
peu de chose près, aux îles de Salomon. D’ailleurs, les pirogues que
nous avons vues voguer au large et dans le sud semblent indiquer
d’autres îles dans cette partie. Ainsi, ces terres paraissent former
une chaîne étendue sous le même méridien. Les îles qui composent cet
archipel des Navigateurs gisent sous le quatorzième parallèle austral
entre 171 et 172 degrés de longitude à l’ouest de Paris.»
Le scorbut commençait à reparaître avec l’épuisement des vivres
frais. Il fallait donc songer à relâcher de nouveau. Le 22 du
même mois et les jours suivants, furent reconnues les îles de
la Pentecôte, Aurore et l’île des Lépreux, qui font partie de
l’archipel des Nouvelles-Hébrides, qu’avait découvert Quiros en
1606. L’abordage paraissant facile, le commandant résolut d’envoyer
à terre un détachement qui rapporterait des cocos et d’autres fruits
antiscorbutiques. Pendant la journée, Bougainville alla le rejoindre.
Les matelots coupaient du bois, et les indigènes les aidaient à
l’embarquer. Malgré ces bonnes dispositions apparentes, ces derniers
n’avaient pas abandonné toute méfiance et conservaient leurs armes à
la main; ceux mêmes qui n’en avaient pas, tenaient de grosses pierres,
qu’ils étaient prêts à lancer. Quand les bateaux furent chargés de bois
et de fruits, Bougainville fit rembarquer tout son monde. Les indigènes
s’approchèrent à ce moment en troupe nombreuse, firent voler une grêle
de flèches, de lances et de zagaies; quelques-uns entrèrent même dans
l’eau pour mieux ajuster les Français. Plusieurs coups de fusil tirés
en l’air n’ayant produit aucun effet, une décharge bien nourrie fit
fuir les naturels.
[Illustration: CARTE de la côte orientale de la NOUVELLE HOLLANDE
d'après COOK. Gravé par E. Morieu.]
Quelques jours plus tard, un canot, qui cherchait un mouillage
sur la côte de l’île aux Lépreux, se mit dans le cas d’être attaqué.
Deux flèches, qui lui furent tirées, servirent de prétexte à la
première décharge, bientôt suivie d’un feu si nourri, que Bougainville
crut son embarcation en grand danger. Le nombre des victimes fut
considérable; les indigènes poussaient des cris épouvantables dans
les bois où ils s’étaient réfugiés. Ce fut un véritable massacre.
Le commandant, très inquiet de cette mousquetade prolongée, allait
détacher au secours de son canot une nouvelle embarcation, lorsqu’il le
vit doubler une pointe. Il lui fit aussitôt le signal de ralliement.
«Je pris, dit-il, des mesures pour que nous ne fussions plus déshonorés
par un pareil abus de la supériorité de nos forces.»
[Illustration: L’aventure de Barré. (Page 99.)]
Qu’elle est triste, cette facilité de tous les navigateurs à abuser
de leur puissance! Cette manie de la destruction, sans aucun mobile,
sans nécessité, sans attrait même, ne soulève-t-elle pas l’indignation?
A quelque nation qu’appartiennent les explorateurs, nous les voyons
commettre les mêmes actes. Ce n’est donc pas à tel ou tel peuple qu’il
faut faire ce reproche de cruauté, mais bien à l’humanité tout entière.
Après s’être procuré les ressources dont il avait besoin, Bougainville
reprit la mer.
Il semble que ce navigateur ait tenu surtout à faire beaucoup de
découvertes, car toutes les terres qu’il rencontre, il les reconnaît
très superficiellement, à la hâte, et de toutes les cartes, pourtant
assez nombreuses, qui illustrent sa relation de voyage, il n’en est
aucune qui embrasse en entier un archipel, qui résolve les diverses
questions que peut faire naître une nouvelle découverte. Ce n’est pas
ainsi que devait procéder le capitaine Cook. Ses explorations, toujours
conduites avec soin, avec une persévérance très rare, l’ont, par cela
même, classé bien au-dessus du navigateur français.
Ces terres, que les Français venaient de rencontrer, n’étaient autres
que les îles du Saint-Esprit, de Mallicolo, avec Saint-Barthélemy
et les îlots qui en dépendent. Bien qu’il eût parfaitement reconnu
l’identité de ce groupe avec la -Tierra del Espiritu-Santo- de Quiros,
Bougainville ne put se dispenser de lui donner un nouveau nom, et
l’appela archipel des «Grandes-Cyclades»,--dénomination à laquelle on a
préféré celle de «Nouvelles-Hébrides».
«Je croirais volontiers, dit-il, que c’est son extrémité
septentrionale que Roggewein a vue sous le onzième parallèle, et
qu’il a nommée -Thienhoven- et -Groningue-. Pour nous, quand nous y
atterrîmes, tout devait nous persuader que nous étions à la -Terre
australe du Saint-Esprit-. Les apparences semblaient se conformer au
récit de Quiros, et ce que nous découvrions chaque jour encourageait
nos recherches. Il est bien singulier que, précisément par la même
latitude et la même longitude où Quiros place sa grande baie de
-Saint-Jacques et Saint-Philippe-, sur une côte qui paraissait,
au premier coup d’œil, celle d’un continent, nous ayons trouvé un
passage de largeur égale à celle qu’il donne à l’ouverture de sa
baie. Le navigateur espagnol a-t-il mal vu? A-t-il voulu masquer
ses découvertes? Les géographes avaient-ils deviné, en faisant de
la Terre du Saint-Esprit un même continent avec la Nouvelle-Guinée?
Pour résoudre ce problème, il fallait suivre encore le même parallèle
pendant plus de 350 lieues. Je m’y déterminai, quoique l’état et la
quantité de nos vivres nous avertissent d’aller promptement chercher
quelque établissement européen. On verra qu’il s’en est peu fallu
que nous n’ayons été les victimes de notre constance.»
Tandis que Bougainville était dans ces parages, certaines affaires de
service l’ayant appelé sur sa conserve l’-Étoile-, il y vérifia un fait
singulier, objet, depuis quelque temps déjà, des conversations de tout
l’équipage. M. de Commerson, le naturaliste, avait pour domestique un
nommé Barré. Infatigable, intelligent, déjà botaniste très exercé, on
avait vu Barré prendre part à toutes les herborisations, porter les
boîtes, les provisions, les armes et les cahiers de plantes avec un
courage qui lui avait mérité du botaniste le surnom de sa «bête de
somme». Or, depuis quelque temps déjà, Barré passait pour être une
femme. Son visage glabre, le son de sa voix, sa réserve, et certains
autres indices semblaient justifier cette supposition, lorsqu’un fait,
arrivé à Taïti, vint changer les soupçons en certitude.
M. de Commerson était descendu à terre pour herboriser, et, suivant sa
coutume, Barré le suivait avec les boîtes, lorsqu’il est entouré par
les indigènes, qui, criant que c’est une femme, se mettent en devoir
de vérifier leurs assertions. Un enseigne, M. de Bournand, eut toutes
les peines du monde à le tirer des mains des naturels et à l’escorter
jusqu’à l’embarcation.
Durant sa visite à l’-Étoile-, Bougainville reçut la confession de
Barré. Tout en pleurs, l’aide naturaliste lui avoua son sexe, et
s’excusa d’avoir trompé son maître, en se présentant sous des habits
d’homme, au moment même de l’embarquement. N’ayant plus de famille,
ruinée par un procès, cette fille avait pris le vêtement masculin pour
se faire respecter. Elle savait, d’ailleurs, en s’embarquant, qu’elle
devait faire un voyage de circumnavigation, et cette perspective, loin
de l’effrayer, l’avait affermie dans sa résolution.
«Elle sera la première femme qui ait fait le tour du monde, dit
Bougainville, et je lui dois la justice qu’elle s’est toujours
conduite à bord avec la plus scrupuleuse sagesse. Elle n’est ni laide
ni jolie, et n’a pas plus de vingt-six ou vingt-sept ans. Il faut
convenir que, si les deux vaisseaux eussent fait naufrage sur quelque
île déserte, la chance eût été fort singulière pour Barré.»
Ce fut le 29 mai que l’expédition cessa de voir la terre. La route fut
dirigée à l’ouest. Le 4 juin, par 15° 50′ de latitude et 148° 10′ de
longitude est, fut aperçu un très dangereux écueil, qui émerge si peu
de l’eau, qu’à deux lieues de distance on ne le voit pas du haut des
mâts. La rencontre d’autres brisants, de quantité de troncs d’arbres,
de fruits et de goémons, la tranquillité de la mer, tout indiquait le
voisinage d’une grande terre au sud-est. C’était la Nouvelle-Hollande.
Bougainville résolut alors de sortir de ces parages dangereux, où il
n’avait chance de rencontrer qu’une région ingrate, une mer semée
d’écueils et de bas-fonds. Une autre raison le pressait de changer de
route: ses provisions tiraient à leur fin, la viande salée infectait,
et l’on préférait se nourrir des rats que l’on pouvait prendre. Il ne
restait plus que pour deux mois de pain et quarante jours de légumes.
Tout commandait de remonter au nord.
Malheureusement, les vents du sud cessèrent, et, lorsqu’ils se
rétablirent, ce fut pour mettre l’expédition à deux doigts de sa perte.
Le 10 juin, la terre fut aperçue au nord. C’était le fond du golfe de
la Louisiade qui a reçu le nom de Cul-de-Sac-de-l’Orangerie. Le pays
était splendide. Au bord de la mer, une plaine basse, couverte d’arbres
et de bosquets, dont les senteurs embaumées parvenaient jusqu’aux
navires, se relevait en amphithéâtre vers les montagnes qui perdaient
leur cime dans les nues.
Bientôt, il devint impossible de visiter cette riche et fertile
contrée, tout autant que de chercher, dans l’ouest, un passage au
sud de la Nouvelle-Guinée, qui, par le golfe de Carpentarie, aurait
rapidement conduit aux Moluques. D’ailleurs, ce passage existait-il?
Rien n’était plus problématique, car on croyait avoir vu la terre
s’étendre au loin dans l’ouest. Il fallait sortir au plus tôt du golfe
où l’on s’était imprudemment engagé.
Mais il y a loin du désir à la réalité. Jusqu’au 21 juin, les deux
bâtiments s’efforcèrent, vainement, de s’éloigner, dans l’ouest, de
cette côte semée d’écueils et de brisants, sur laquelle le vent et les
courants semblaient vouloir les affaler. La brume et la pluie se mirent
si bien de la partie qu’il n’y avait moyen de marcher de conserve
avec l’-Étoile- qu’en tirant des coups de canon. Si le vent venait à
changer, on en profitait aussitôt pour prendre du large; mais il ne
tardait pas à souffler encore de l’est-sud-est, et le chemin qu’on
avait gagné était bientôt reperdu. Pendant cette rude croisière, il
fallut diminuer la ration de pain et de légumes, défendre, sous des
peines sévères, de manger les vieux cuirs, et sacrifier la dernière
chèvre qui fût à bord.
Le lecteur, tranquillement assis au coin de son feu, se figure
difficilement avec quelles inquiétudes on naviguait sur ces mers
inconnues, menacé de toutes parts de la rencontre inopinée d’écueils
et de brisants, avec des vents contraires, des courants ignorés et un
brouillard qui cachait la vue des dangers.
Ce fut seulement le 26 que fut doublé le cap de la Délivrance. Il était
désormais possible de faire route au nord-nord-est.
Deux jours plus tard, on avait fait à peu près soixante lieues dans le
nord, lorsqu’on aperçut plusieurs terres à l’avant. Bougainville, dans
sa pensée, les rattachait au groupe de la Louisiade; mais elles sont
plus ordinairement considérées comme dépendant de l’archipel Salomon,
que Carteret, qui les avait vues l’année précédente, ne croyait pas
plus avoir retrouvées que le navigateur français.
De nombreuses pirogues sans balancier ne tardèrent pas à entourer les
deux navires. Elles étaient montées par des hommes aussi noirs que des
Africains, aux cheveux crépus, longs et de couleur rousse. Armés de
zagaies, ils poussaient de grands cris et annonçaient des dispositions
peu pacifiques. Au reste, il fallut renoncer à accoster. La lame
brisait partout avec violence, et la plage était si étroite qu’à peine
semblait-il y en avoir.
Entouré d’îles de tous côtés, noyé dans une brume épaisse, Bougainville
donna, d’instinct, dans un passage large de quatre ou cinq lieues,
où la mer était si mauvaise que l’-Étoile- fut forcée de fermer ses
écoutilles. Sur la côte orientale fut aperçue une jolie baie, qui
promettait un bon mouillage. Des embarcations furent envoyées pour
sonder. Tandis qu’elles étaient occupées à ce travail, une dizaine de
pirogues, sur lesquelles pouvaient être embarqués cent cinquante hommes
armés de boucliers, de lances et d’arcs, s’avancèrent contre elles.
Ces pirogues se séparèrent bientôt en deux bandes pour envelopper
les embarcations françaises. Les naturels, dès qu’ils furent arrivés
à portée, firent pleuvoir sur les bateaux une nuée de flèches et de
javelots. Une première décharge ne les arrêta pas. Il en fallut une
seconde pour les mettre en fuite. Deux pirogues, dont l’équipage
s’était jeté à la mer, furent capturées. Longues et bien travaillées,
elles étaient décorées, à l’avant, d’une tête d’homme sculptée, dont
les yeux étaient de nacre, les oreilles d’écaille de tortue, les lèvres
peintes en rouge. Le cours d’eau où cette attaque s’était produite
reçut le nom de rivière des Guerriers, et l’île prit celui de Choiseul,
en l’honneur du ministre de la marine.
A la sortie de ce passage, une nouvelle terre fut découverte: c’est
l’île Bougainville, dont l’extrémité septentrionale ou cap de Laverdy
semble se joindre à l’île de Bouka. Cette dernière, que Carteret
avait vue l’année précédente et qu’il avait appelée Winchelsea,
paraissait excessivement peuplée, si l’on en juge d’après le nombre
de cases dont elle était couverte. Les habitants, que Bougainville
qualifie de nègres, sans doute pour les distinguer des Polynésiens
et des Malais, sont des Papuas, de la même race que les indigènes de
la Nouvelle-Guinée. Leurs cheveux crépus et courts étaient teints
de rouge, leurs dents avaient emprunté la même couleur au bétel,
qu’ils mâchent constamment. La côte, plantée de cocotiers et d’autres
arbres, promettait des rafraîchissements en abondance; mais les vents
contraires et les courants entraînèrent rapidement les deux navires.
Le 6 juillet, Bougainville jetait l’ancre sur la côte méridionale de la
Nouvelle-Irlande, qui avait été découverte par Schouten, dans le port
Praslin, à l’endroit même où Carteret s’était arrêté.
«Nous envoyâmes à terre nos pièces à l’eau, dit la relation; nous y
dressâmes quelques tentes, et l’on commença à faire l’eau, le bois et
les lessives, toutes choses de première nécessité. Le débarquement
était magnifique, sur un sable fin, sans aucune roche ni vague;
l’intérieur du port, dans un espace de quatre cents pas, contenait
quatre ruisseaux. Nous en prîmes trois pour notre usage; un destiné
à faire l’eau de la -Boudeuse-, un second pour celle de l’-Étoile-,
le troisième pour laver. Le bois se trouvait au bord de la mer, et
il y en avait de plusieurs espèces, toutes très bonnes à brûler,
quelques-unes superbes pour les ouvrages de charpente, de menuiserie
et même de tabletterie. Les deux vaisseaux étaient à portée de la
voix l’un de l’autre et de la rive. D’ailleurs, le port et ses
environs, fort au loin, étaient inhabités, ce qui nous procurait
une paix et une liberté précieuses. Ainsi, nous ne pouvions désirer
un ancrage plus sûr, un lieu plus commode pour faire l’eau, le bois
et les diverses réparations dont les navires avaient le plus urgent
besoin, et pour laisser errer à leur fantaisie nos scorbutiques dans
les bois. Tels étaient les avantages de cette relâche; elle avait
aussi ses inconvénients. Malgré les recherches que l’on en fit, on
n’y découvrit ni cocos, ni bananes, ni aucune des ressources qu’on
aurait pu, de gré ou de force, tirer d’un pays habité. Si la pêche
n’était pas abondante, on ne devait attendre, ici, que la sûreté et
le strict nécessaire. Il y avait alors tout lieu de craindre que les
malades ne s’y rétablissent pas. A la vérité, nous n’en avions pas
qui fussent attaqués fortement; mais plusieurs étaient atteints, et,
s’ils ne s’amendaient point ici, le progrès du mal ne pouvait plus
être que rapide.»
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