compatriotes ne devaient jamais en toucher le montant par eux-mêmes!
[Illustration: Ils approchent ainsi des troupeaux de cerfs. (Page 278.)]
Partis de Macao le 5 février, les bâtiments se dirigèrent vers Manille,
et, après avoir reconnu les bancs de Pratas, de Bulinao, de Mansiloq
et de Marivelle, mal placés sur les cartes de d’Après, ils furent
forcés de relâcher dans le port de Marivelle, pour attendre des vents
meilleurs ou des courants plus favorables. Bien que Marivelle ne soit
qu’à une lieue sous le vent de Cavite, il fallut trois jours pour
atteindre ce dernier port.
«Nous trouvâmes, dit la relation, différentes maisons pour travailler
à nos voiles, faire nos salaisons, construire deux canots, loger nos
naturalistes, nos ingénieurs géographes, et le bon commandant nous
prêta la sienne pour y dresser notre observatoire. Nous jouissions
d’une aussi entière liberté que si nous avions été à la campagne, et
nous trouvions, au marché et dans l’arsenal, les mêmes ressources que
dans un des meilleurs ports de l’Europe.»
Cavite, la seconde ville des Philippines, la capitale de la province de
ce nom, n’était alors qu’un méchant village, où il ne restait d’autres
Espagnols que des officiers militaires ou d’administration; mais, si
la ville n’offrait aux yeux qu’un monceau de ruines, il n’en était
pas de même du port, où les frégates françaises trouvèrent toutes les
ressources désirables. Dès le lendemain de son arrivée, La Pérouse,
accompagné du commandant de Langle et de ses principaux officiers, alla
faire visite au gouverneur et gagna Manille en canot.
«Les environs de Manille sont ravissants, dit-il; la plus belle
rivière y serpente et se divise en différents canaux, dont les deux
principaux conduisent à cette fameuse lagune ou lac de Bay, qui est à
sept lieues dans l’intérieur, bordé de plus de cent villages indiens,
situés au milieu du territoire le plus fertile.
«Manille, bâtie sur le bord de la baie de son nom, qui a plus de
vingt-cinq lieues de tour, est à l’embouchure d’une rivière navigable
jusqu’au lac d’où elle prend sa source. C’est peut-être la ville
de l’univers la plus heureusement située. Tous les comestibles s’y
trouvent dans la plus grande abondance et au meilleur marché; mais
les habillements, les quincailleries d’Europe, les meubles s’y
vendent à un prix excessif. Le défaut d’émulation, les prohibitions,
les gênes de toute espèce mises sur le commerce, y rendent les
productions et les marchandises de l’Inde et de la Chine au moins
aussi chères qu’en Europe, et cette colonie, quoique différents
impôts rapportent au fisc près de huit cent mille piastres, coûte
encore, chaque année, à l’Espagne quinze cent mille livres, qui y
sont envoyées du Mexique. Les immenses possessions des Espagnols
en Amérique n’ont pas permis au gouvernement de s’occuper
essentiellement des Philippines; elles sont encore comme ces terres
de grands seigneurs, qui restent en friche, et feraient cependant la
fortune de plusieurs familles.
«Je ne craindrai pas d’avancer qu’une très grande nation, qui
n’aurait pour colonie que les îles Philippines et qui y établirait
le meilleur gouvernement qu’elles puissent comporter, pourrait voir
sans envie tous les établissements européens de l’Afrique et de
l’Amérique.»
Le 9 avril, après avoir appris l’arrivée à Macao de M. d’Entrecasteaux,
qui était venu de l’île de France à contre-mousson, et avoir reçu, par
la frégate -la Subtile-, des dépêches d’Europe et un renfort de huit
matelots avec deux officiers, MM. Guyet, enseigne, et Le Gobien, garde
de marine, les deux équipages appareillèrent pour la côte de Chine.
Le 21, La Pérouse eut connaissance de Formose et s’engagea aussitôt
dans le canal qui sépare cette île de la Chine. Il y découvrit un banc
fort dangereux, inconnu des navigateurs, et en releva soigneusement les
sondages et les approches. Bientôt après, il passa devant la baie de
l’ancien fort hollandais de Zélande, où est située la ville de Taywan,
capitale de cette île.
La mousson n’étant pas favorable pour remonter le canal de Formose, La
Pérouse se détermina à passer dans l’est de cette île. Il rectifia la
position des îles Pescadores, amas de rochers qui affectent toute sorte
de figures, reconnut la petite île de Botol-Tabaco-Xima, où jamais
aucun voyageur n’avait abordé, prolongea l’île Kimu, qui fait partie du
royaume de Likeu, dont les habitants ne sont ni Chinois ni Japonais,
mais paraissent tenir des deux peuples, et vit les îles Hoa-pinsu et
Tiaoyu-su, qui font partie de l’archipel de Likeu, connu seulement par
les lettres d’un jésuite, le père Gaubil.
Les frégates entrèrent alors dans la mer Orientale et se dirigèrent
vers l’entrée du canal qui sépare la Chine du Japon. La Pérouse y
rencontra des brumes aussi épaisses que sur les côtes du Labrador et
des courants variables et violents. Le premier point intéressant à
fixer, avant d’entrer dans le golfe du Japon, était l’île Quelpaert,
connue des Européens par le naufrage du Sparrow-Hawk, en 1635. La
Pérouse en détermina la pointe sud et la releva avec le plus grand soin
sur un prolongement de douze lieues.
«Il n’est guère possible, dit-il, de trouver une île qui offre un
plus bel aspect: un pic d’environ mille toises, qu’on peut apercevoir
de dix-huit à vingt lieues, s’élève au milieu de l’île, dont il est
sans doute le réservoir; le terrain descend en pente très douce
jusqu’à la mer, d’où les habitations paraissent en amphithéâtre.
Le sol nous a semblé cultivé jusqu’à une très grande hauteur. Nous
apercevions, à l’aide de nos lunettes, les divisions des champs; ils
sont très morcelés, ce qui prouve une grande population. Les nuances
très variées des différentes cultures rendaient la vue de cette île
encore plus agréable.»
Les explorateurs purent heureusement faire les meilleures observations
de longitude et de latitude,--ce qui était d’autant plus important
que jamais vaisseau européen n’avait parcouru ces mers, qui n’étaient
tracées sur nos mappemondes que d’après les cartes chinoises et
japonaises publiées par les jésuites.
Le 25 mai, les frégates embouquèrent le détroit de Corée, qui fut
minutieusement relevé et dans lequel des sondages furent pratiqués
toutes les demi-heures.
Comme elles pouvaient suivre la côte de très près, il fut facile d’y
observer quelques fortifications à l’européenne et d’en observer tous
les détails.
Le 27, on aperçut une île qui n’était portée sur aucune carte et qui
paraissait éloignée d’une vingtaine de lieues de la côte de Corée. Elle
reçut le nom d’île Dagelet.
La route fut ensuite dirigée vers le Japon. Les vents contraires ne
permirent d’en approcher qu’avec une extrême lenteur. Le 6 juin furent
reconnus le cap Noto et l’île Iootsi-Sima.
«Le cap Noto, sur la côte du Japon, dit La Pérouse, est un point sur
lequel les géographes peuvent compter; il donnera, avec le cap Nabo
sur la côte orientale, déterminé par le capitaine King, la largeur de
cet empire dans sa partie septentrionale. Nos déterminations rendront
encore un service plus essentiel à la géographie, car elles feront
connaître la largeur de la mer de Tartarie, vers laquelle je pris le
parti de diriger ma route.»
Ce fut le 11 juin que La Pérouse eut connaissance de la côte de
Tartarie. Le point sur lequel il atterrit était précisément à la limite
de la Corée et de la Mandchourie. Les montagnes paraissaient avoir de
six à sept cents toises de hauteur. Sur leurs cimes, on apercevait
de la neige, mais en petite quantité. On ne découvrit aucune trace
de culture ou d’habitation. Sur une longueur de côtes de quarante
lieues, l’expédition ne rencontra l’embouchure d’aucune rivière. Il eût
cependant été désirable qu’on pût relâcher, afin que les naturalistes
et les lithologues pussent faire quelques observations.
«Jusqu’au 14 juin, la côte avait couru au nord-est un quart nord;
nous étions déjà par 44° de latitude et nous avions atteint celle
que les géographes donnent au prétendu détroit de Tessoy; mais nous
nous trouvions cinq degrés plus ouest que la longitude donnée à ce
détroit; ces cinq degrés doivent être retranchés de la Tartarie et
ajoutés au canal qui la sépare des îles situées au nord du Japon.»
Depuis que les frégates prolongeaient cette côte, on n’avait vu aucune
trace d’habitation; pas une pirogue ne s’était détachée du rivage;
ce pays, quoique couvert d’arbres magnifiques et d’une végétation
luxuriante, semblait ne pas avoir un seul habitant.
La 23 juin, la -Boussole- et l’-Astrolabe- laissèrent tomber l’ancre
dans une baie sise par 45° 13′ de latitude nord et 135° 9′ de longitude
orientale. Elle reçut le nom de baie de Ternay.
«Nous brûlions d’impatience, dit La Pérouse, d’aller reconnaître
cette terre dont notre imagination était occupée depuis notre départ
de France; c’était la seule partie du globe qui eût échappé à
l’activité infatigable du capitaine Cook, et nous devons peut-être au
funeste événement qui a terminé ses jours le petit avantage d’y avoir
abordé les premiers.
«Cinq petites anses forment le contour de cette rade (la baie
Ternay); elles sont séparées entre elles par des coteaux couverts
d’arbres jusqu’à la cime. Le printemps le plus frais n’a jamais
offert en France des nuances d’un vert si vigoureux et si varié....
Avant que nos canots eussent débarqué, nos lunettes étaient tournées
vers le rivage, mais nous n’apercevions que des cerfs et des ours qui
paissaient tranquillement sur le bord de la mer. Cette vue augmenta
l’impatience que chacun avait de descendre.... Le sol était tapissé
des mêmes plantes qui croissent dans nos climats, mais plus vertes et
plus vigoureuses; la plupart étaient en fleur.
«On rencontrait à chaque pas des roses, des lis jaunes, des lis
rouges, des muguets et généralement toutes les fleurs de nos
prés. Les pins couronnaient le sommet des montagnes; les chênes
ne commençaient qu’à mi-côte et ils diminuaient de grosseur et
de vigueur à mesure qu’ils approchaient de la mer. Les bords des
rivières et des ruisseaux étaient plantés de saules, de bouleaux,
d’érables, et, sur la lisière des grands bois, on voyait des pommiers
et des azeroliers en fleurs, avec des massifs de noisetiers dont les
fruits commençaient à nouer.»
Ce fut à la suite d’une partie de pêche que les Français découvrirent
un tombeau tartare. La curiosité les porta à l’ouvrir, et ils y
trouvèrent deux squelettes couchés côte à côte. La tête était couverte
d’une calotte de taffetas; le corps était enveloppé d’une peau d’ours;
de la ceinture pendaient de petites monnaies chinoises et des bijoux de
cuivre. On y trouva également une dizaine de bracelets d’argent, une
hache en fer, un couteau et d’autres menus objets, parmi lesquels était
un petit sac de nankin bleu rempli de riz.
Le 27 au matin, La Pérouse quitta cette baie solitaire, après y avoir
déposé plusieurs médailles et une inscription qui donnait la date de
son arrivée.
Un peu plus loin, les embarcations pêchèrent plus de huit cents morues,
qui furent aussitôt salées, et elles ramenèrent du fond de la mer une
grande quantité d’huîtres à nacre superbes.
Après avoir relâché dans la baie Suffren, située par 47° 51′ de
latitude nord et 137° 25′ de longitude orientale, La Pérouse découvrit,
le 6 juillet, une île qui n’était autre que Saghalien. La côte en était
aussi boisée que celle de Tartarie. A l’intérieur s’élevaient de hautes
montagnes, dont la plus élevée reçut le nom de pic Lamanon. Comme
on apercevait des fumées et des cabanes, M. de Langle et plusieurs
officiers descendirent à terre. Les habitants s’étaient enfuis
tout récemment, car les cendres de leurs feux n’étaient pas encore
refroidies.
Au moment où les navigateurs allaient se rembarquer, après avoir laissé
quelques présents pour les habitants, une pirogue débarquait sept
naturels, qui ne parurent nullement effrayés.
«Dans ce nombre, dit la relation, étaient deux vieillards ayant une
longue barbe blanche, vêtus d’une étoffe d’écorce d’arbres assez
semblable aux pagnes de Madagascar. Deux des sept insulaires avaient
des habits de nankin bleu ouatés, et la forme de leur habillement
différait peu de celle des Chinois. D’autres n’avaient qu’une longue
robe qui fermait entièrement au moyen d’une ceinture et de quelques
petits boutons, ce qui les dispensait de porter des caleçons. Leur
tête était nue, et, chez deux ou trois, entourée seulement d’un
bandeau de peau d’ours; ils avaient le toupet et les faces rasées,
tous les cheveux de derrière conservés dans la longueur de huit
ou dix pouces, mais d’une manière différente des Chinois, qui ne
laissent qu’une touffe de cheveux en rond qu’ils appellent -pentsec-.
Tous avaient des bottes de loup marin avec un pied à la chinoise très
artistement travaillé.
«Leurs armes étaient des arcs, des piques et des flèches garnies
de fer. Le plus vieux de ces insulaires, celui auquel les autres
témoignaient le plus d’égards, avait les yeux dans un très mauvais
état. Il portait autour de la tête un garde-vue pour se garantir
de la trop grande clarté du soleil. Les manières de ces habitants
étaient graves, nobles et très affectueuses.»
M. de Langle leur donna rendez-vous pour le lendemain. La Pérouse
et la plupart de ses officiers s’y rendirent. Les renseignements
qu’ils obtinrent de ces Tartares étaient importants, et ils devaient
déterminer La Pérouse à pousser sa reconnaissance plus au nord.
«Nous parvînmes à leur faire comprendre, dit-il, que nous désirions
qu’ils figurassent leur pays et celui des Mandchoux. Alors un des
vieillards se leva et, avec le bout de sa pique, il traça la côte
de Tartarie, à l’ouest, courant à peu près nord et sud. A l’est,
vis-à-vis, et dans la même direction, il figura son île, et, en
portant la main sur la poitrine, il nous fit entendre qu’il venait
de tracer son propre pays. Il avait laissé entre la Tartarie et son
île un détroit, et, se tournant vers nos vaisseaux qu’on apercevait
du rivage, il marqua par un trait qu’on pouvait y passer. Au sud de
cette île, il en avait figuré une autre et avait laissé un détroit,
en indiquant que c’était encore une route pour nos vaisseaux.
«Sa sagacité pour nous comprendre était très grande, mais moindre
que celle d’un autre insulaire, âgé à peu près de trente ans, qui,
voyant que les figures tracées sur le sable s’effaçaient, prit un de
nos crayons avec du papier. Il traça son île, qu’il nomma Tchoka, et
indiqua par un trait la petite rivière sur le bord de laquelle nous
étions, qu’il plaça aux deux tiers de la longueur de l’île, depuis
le nord vers le sud. Il dessina ensuite la terre des Mandchoux,
laissant, comme le vieillard, un détroit au fond de l’entonnoir, et,
à notre grande surprise, il y ajouta le fleuve Saghalien, dont ces
insulaires prononçaient le nom comme nous; il plaça l’embouchure de
ce fleuve un peu au sud de la pointe du nord de son île....
«Nous voulûmes ensuite savoir si ce détroit était fort large; nous
cherchâmes à lui faire comprendre notre idée; il la saisit et,
plaçant ses deux mains perpendiculairement et parallèlement à deux ou
trois pouces l’une de l’autre, il nous fit entendre qu’il figurait
ainsi la largeur de la petite rivière de notre aiguade; et, les
écartant davantage, que cette seconde largeur était celle du fleuve
Saghalien; et, en les éloignant enfin beaucoup plus, que c’était la
largeur du détroit qui sépare son pays de la Tartarie....
«M. de Langle et moi crûmes qu’il était de la plus grande importance
de reconnaître si l’île que nous prolongions était celle à laquelle
les géographes ont donné le nom d’île Saghalien, sans en soupçonner
l’étendue au sud. Je donnai ordre de tout disposer sur les deux
frégates pour appareiller le lendemain. La baie où nous étions
mouillés reçut le nom de baie de Langle, du nom de ce capitaine qui
l’avait découverte et y avait mis pied à terre le premier.»
Dans une autre baie, sur la même côte, qui fut nommée baie d’Estaing,
les canots abordèrent au pied de dix à douze cabanes. Elles étaient
plus grandes que celles qu’on avait vues jusqu’alors et divisées
en deux chambres. Celle du fond contenait le foyer, les ustensiles
de cuisine et la banquette qui règne autour; celle du devant était
absolument nue et vraisemblablement destinée à recevoir les étrangers.
Les femmes s’étaient sauvées en voyant débarquer les Français. Deux
d’entre elles furent cependant atteintes, et, tandis qu’on les
rassurait, on eut le temps de les dessiner. Leur physionomie était un
peu extraordinaire, mais agréable; leurs yeux étaient petits, leurs
lèvres grosses, et la lèvre supérieure était peinte ou tatouée.
M. de Langle trouva les insulaires rassemblés autour de quatre
barques chargées de poisson fumé, qu’ils aidaient à mettre à l’eau.
C’étaient des Mandchoux venus des bords du fleuve Saghalien. Dans un
coin de l’île fut trouvé une espèce de cirque planté de quinze ou
vingt piquets, surmontés chacun d’une tête d’ours. On supposa, non
sans vraisemblance, que ces trophées étaient destinés à perpétuer le
souvenir d’une victoire contre ces animaux.
[Illustration: CARTE DES CÔTES D'ASIE d'après l'atlas du voyage de
La Pérouse--publié par le Général Millet-Mureau. -Gravé par E.
Morieu.-]
[Illustration: Il traça la carte de Tartarie. (Page 286.)]
Sur cette côte furent pêchées quantité de morues, et, à l’embouchure
d’une rivière, une masse prodigieuse de saumons.
Après avoir reconnu la baie de La Jonquière, La Pérouse jeta l’ancre
dans la baie de Castries. Sa provision d’eau tirait à sa fin, et il
n’avait plus de bois. Plus il s’enfonçait dans le canal qui sépare
Saghalien du continent, plus le fond diminuait. La Pérouse, se rendant
compte qu’il ne pourrait doubler, par le nord, l’île de Saghalien, et
craignant de ne plus pouvoir sortir du défilé dans lequel il s’était
engagé que par le détroit de Sanghar, qui était bien plus au sud,
résolut de ne s’arrêter que cinq jours dans la baie de Castries, temps
strictement nécessaire pour faire ses provisions.
L’observatoire fut établi sur une petite île, tandis que les
charpentiers abattaient le bois et que les matelots remplissaient les
pièces à eau.
«Chaque cabane des insulaires, qui se donnaient le nom d’Orotchys,
dit la relation, était entourée d’une sècherie de saumons, qui
restaient exposés sur des perches aux ardeurs du soleil, après avoir
été boucanés pendant trois ou quatre jours autour du foyer qui est au
milieu de leur case; les femmes chargées de cette opération ont le
soin, lorsque la fumée les a pénétrés, de les porter en plein air, où
ils acquièrent la dureté du bois.
«Ils faisaient leur pêche dans la même rivière que nous avec des
filets ou des dards, et nous les voyions manger crus, avec une
avidité dégoûtante, le museau, les ouïes, les osselets et quelquefois
la peau entière du saumon, qu’ils dépouillaient avec beaucoup
d’adresse; ils suçaient le mucilage de ces parties comme nous avalons
une huître. Le plus grand nombre de leurs poissons n’arrivaient à
l’habitation que dépouillés, excepté lorsque la pêche avait été très
abondante; alors les femmes cherchaient avec la même avidité les
poissons entiers, et en dévoraient, d’une manière aussi dégoûtante,
les parties mucilagineuses, qui leur paraissaient le mets le plus
exquis.
«Ce peuple est d’une malpropreté et d’une puanteur révoltantes; il
n’en existe peut-être pas de plus faiblement constitué, ni d’une
physionomie plus éloignée des formes auxquelles nous attachons l’idée
de beauté. Leur taille moyenne est au-dessous de quatre pieds dix
pouces; leur corps est grêle, leur voix faible et aiguë, comme celle
des enfants. Ils ont les os des joues saillants, les yeux petits,
chassieux et fendus diagonalement; la bouche large, le nez écrasé, le
menton court, presque imberbe, et une peau olivâtre vernissée d’huile
et de fumée. Ils laissent croître leurs cheveux et ils les tressent
à peu près comme nous. Ceux des femmes leur tombent épars sur les
épaules, et le portrait que je viens de tracer convient autant à leur
physionomie qu’à celle des hommes, dont il serait assez difficile
de les distinguer, si une légère différence dans l’habillement
n’annonçait leur sexe. Elles ne sont cependant assujetties à aucun
travail forcé qui ait pu, comme chez les Indiens d’Amérique, altérer
l’élégance de leurs traits, si la nature les eût pourvues de cet
avantage.
«Tous leurs soins se bornent à tailler et à coudre leurs habits, à
disposer le poisson pour être séché et à soigner leurs enfants, à
qui elles donnent à téter jusqu’à l’âge de trois ou quatre ans. Ma
surprise fut extrême d’en voir un de cet âge qui, après avoir bandé
un petit arc, tiré assez juste une flèche, donné des coups de bâton
à un chien, se jeta sur le sein de sa mère et y prit la place d’un
enfant de cinq à six mois, qui s’était endormi sur ses genoux.»
La Pérouse obtint des Bitchys et des Orotchys des informations
analogues à celles qui lui avaient été déjà données. Il en résultait
que la pointe septentrionale de Saghalien n’était réunie au continent
que par un banc de sable, sur lequel poussaient des herbes marines et
où il y avait très peu d’eau. Cette concordance de renseignements ne
pouvait lui laisser aucun doute, alors surtout qu’il était arrivé à
ne plus trouver que six brasses dans le canal. Il ne lui restait plus
qu’un point intéressant à éclaircir: relever l’extrémité méridionale
de Saghalien, qu’il ne connaissait que jusqu’à la baie de Langle, par
47° 49′.
Le 2 août, l’-Astrolabe- et la -Boussole- quittèrent la baie Castries,
redescendirent au sud, découvrirent et reconnurent successivement
l’île Monneron et le pic de Langle, doublèrent la pointe méridionale
de Saghalien, appelée cap Crillon, et donnèrent dans un détroit entre
Oku-Jesso et Jesso, qui a reçu le nom de La Pérouse. C’était là un des
points de géographie les plus importants que les navigateurs modernes
eussent laissés à leurs successeurs. Jusqu’alors la géographie de ces
contrées était absolument fantastique: pour Sanson, la Corée est une
île, Jesso et Oku-Jesso et le Kamtschatka n’existent point, pour G.
Delisle, Jesso et Oku-Jesso ne sont qu’une île terminée au détroit de
Sangaar; enfin, Buache, dans ses -Considérations géographiques-, page
105, dit: «Le Jesso, après avoir été transporté à l’orient, attaché au
midi, ensuite à l’occident, le fut enfin au nord.....»
C’était, on le voit, un véritable chaos, auquel mettaient fin les
travaux de l’expédition française.
La Pérouse eut quelques relations avec les habitants du cap Crillon,
qu’il déclare bien plus beaux hommes, bien plus industrieux, mais aussi
bien moins généreux que les Orotchys de la baie Castries.
«Ils ont, dit-il, un objet de commerce très important, inconnu dans
la manche de Tartarie et dont l’échange leur procure toutes leurs
richesses, c’est l’huile de baleine. Ils en récoltent des quantités
considérables. Leur manière de l’extraire n’est cependant pas la plus
économique; elle consiste à couper par morceaux la chair des baleines
et à la laisser pourrir en plein air sur un talus exposé au soleil.
L’huile qui en découle est reçue dans des vases d’écorce ou dans des
outres de loup marin.»
Après avoir reconnu le cap d’Aniva des Hollandais, les frégates
longèrent la terre de la Compagnie, pays aride, sans arbres et sans
habitants, et ne tardèrent pas à apercevoir les Kuriles; puis ils
passèrent entre l’île Marikan et celle des Quatre-Frères, donnant à ce
détroit, le plus beau que l’on puisse rencontrer entre les Kuriles, le
nom de canal de la Boudeuse.
Le 3 septembre, fut aperçue la côte du Kamtschatka, contrée hideuse,
«où l’œil se repose avec peine, et presque avec effroi, sur des masses
énormes de rochers que la neige couvrait encore au commencement de
septembre et qui semblaient n’avoir jamais eu de végétation.»
Trois jours plus tard, on eut connaissance de la baie d’Avatscha, ou
Saint-Pierre et Saint-Paul. Les astronomes procédèrent aussitôt à leurs
observations, et les naturalistes firent l’ascension très pénible et
dangereuse d’un volcan situé à huit lieues dans l’intérieur, tandis que
le reste de l’équipage, qui n’était pas occupé aux travaux du bord, se
livrait au plaisir de la chasse ou de la pêche. Grâce au bon accueil du
gouverneur, les plaisirs furent variés.
«Il nous invita, dit La Pérouse, à un bal qu’il voulut donner
à notre occasion à toutes les femmes, tant kamtschadales que
russes, de Saint-Pierre et Saint-Paul. Si l’assemblée ne fut pas
nombreuse, elle était au moins extraordinaire. Treize femmes vêtues
d’étoffes de soie, dont dix kamtschadales avec de gros visages,
de petits yeux et des nez plats, étaient assises sur des bancs,
autour de l’appartement. Les Kamtschadales avaient, ainsi que les
Russes, des mouchoirs de soie qui leur enveloppaient la tête, à
peu près comme les femmes mulâtres de nos colonies... On commença
par des danses russes, dont les airs sont très agréables et qui
ressemblaient beaucoup à la cosaque qu’on a donnée à Paris, il y a
quelques années. Les danses kamtschadales leur succédèrent; elle ne
peuvent être comparées qu’à celles des convulsionnaires du fameux
tombeau de Saint-Médard. Il ne faut que des bras, des épaules et
presque point de jambes aux danseurs de cette partie de l’Asie. Les
danseuses kamtschadales, par leurs convulsions et leurs mouvements de
contraction, inspirent un sentiment pénible à tous les spectateurs;
il est encore plus vivement excité par le cri de douleur qui sort du
creux de la poitrine de ces danseuses, qui n’ont que cette musique
pour mesure de leurs mouvements. Leur fatigue est telle, pendant
cet exercice, qu’elles sont toutes dégouttantes de sueur et restent
étendues par terre sans avoir la force de se relever. Les abondantes
exhalaisons qui émanent de leur corps parfument l’appartement d’une
odeur d’huile de poisson, à laquelle des nez européens sont trop peu
accoutumés pour en sentir les délices.»
Le bal fut interrompu par l’arrivée d’un courrier d’Okotsch. Les
nouvelles qu’il apportait furent heureuses pour tous, mais plus
particulièrement pour La Pérouse, qui venait d’être promu au grade de
chef d’escadre.
Pendant cette relâche, les navigateurs retrouvèrent la tombe de
Louis Delisle de la Croyère, membre de l’Académie des Sciences, qui
était mort au Kamtschatka en 1741, au retour d’une expédition faite
par ordre du tsar, dans le but de relever les côtes d’Amérique. Ses
compatriotes firent placer sur son tombeau une plaque de cuivre gravée,
et rendirent le même hommage au capitaine Clerke, le second et le
successeur du capitaine Cook.
«La baie d’Avatscha, dit La Pérouse, est certainement la plus belle,
la plus commode, la plus sûre qu’il soit possible de rencontrer dans
aucune partie du monde. L’entrée en est étroite, et les bâtiments
seraient forcés de passer sous le canon des forts qu’on y pourrait
établir; la tenue y est excellente; le fond est de vase; deux ports
vastes, l’un sur la côte de l’est, l’autre sur celle de l’ouest,
pourraient recevoir tous les vaisseaux de la marine de France et
d’Angleterre.»
Le 29 septembre 1787, la -Boussole- et l’-Astrolabe- mirent à la voile.
M. de Lesseps, vice-consul de Russie, qui avait jusqu’alors accompagné
La Pérouse, était chargé de gagner la France par terre, voyage aussi
long que pénible,--à cette époque surtout,--et de transporter à la cour
les dépêches de l’expédition.
Il s’agissait maintenant de retrouver une terre découverte par les
Espagnols en 1620. Les deux frégates croisèrent sous 37° 30′ l’espace
de trois cents lieues, sans en découvrir aucune trace, coupèrent la
ligne pour la troisième fois, passèrent sur la position donnée par
Byron aux îles du Danger sans les apercevoir, et eurent connaissance,
le 6 décembre, de l’archipel des Navigateurs, dont la découverte était
due à Bougainville.
Plusieurs pirogues entourèrent aussitôt les deux bâtiments. Les
naturels qui les montaient n’étaient pas pour donner à La Pérouse une
bonne idée de la beauté des insulaires.
«Je ne vis que deux femmes, dit-il, et leurs traits n’avaient pas de
délicatesse. La plus jeune, à laquelle on pouvait supposer dix-huit
ans, avait, sur une jambe, un ulcère dégoûtant. Plusieurs de ces
insulaires avaient des plaies considérables, et il serait possible
que ce fût un commencement de lèpre, car je remarquai parmi eux deux
hommes dont les jambes ulcérées et aussi grosses que le corps ne
pouvaient laisser aucun doute sur le genre de leur maladie. Ils nous
approchèrent avec crainte et sans armes, et tout annonce qu’ils sont
aussi paisibles que les habitants des îles de la Société ou des Amis.»
Le 9 décembre, l’ancre tombait devant l’île de Maouna. Le lendemain, le
lever du soleil annonçait une belle journée. La Pérouse résolut d’en
profiter pour visiter le pays, faire de l’eau et appareiller ensuite,
car le mouillage était trop mauvais pour qu’on y passât une seconde
nuit. Toutes les précautions prises, La Pérouse descendit à terre
dans l’endroit où ses matelots faisaient de l’eau. Quant au capitaine
de Langle, il gagna une petite anse éloignée d’une lieue de l’aiguade,
«et cette promenade, dont il revint enchanté, transporté par la beauté
du village qu’il avait visité, fut, comme on le verra, la cause de nos
malheurs.»
A terre, un marché très achalandé s’était établi. Les hommes et les
femmes y vendaient toutes sortes de choses, poules, perruches, cochons
et fruits. Pendant ce temps, un indigène, s’étant introduit dans une
chaloupe, avait saisi un maillet et en frappait à coups redoublés sur
le dos d’un matelot. Empoigné aussitôt par quatre forts gaillards, il
avait été lancé à l’eau.
La Pérouse s’enfonça dans l’intérieur, accompagné de femmes, d’enfants
et de vieillards, et fit une délicieuse promenade à travers un pays
charmant, qui réunissait le double avantage d’une fertilité sans
culture et d’un climat qui n’exigeait aucun vêtement.
«Des arbres à pain, des cocos, des bananes, des goyaves, des
oranges, présentaient à ces peuples fortunés une nourriture saine
et abondante; des poules, des cochons, des chiens, qui vivaient de
l’excédant de ces fruits, leur offraient une agréable variété de
mets.»
La première visite se passa sans rixe sérieuse. Il y eut cependant
quelques querelles; mais, grâce à la prudence et à la réserve des
Français, qui se tenaient sur leurs gardes, elles n’avaient pas pris
un caractère de gravité. La Pérouse avait donné les ordres nécessaires
pour l’appareillage; mais M. de Langle insista pour faire encore
quelques chaloupées d’eau.
«Il avait adopté le système du capitaine Cook; il croyait que l’eau
fraîche était cent fois préférable à celle que nous avions dans la
cale, et comme quelques personnes de son équipage avaient de légers
symptômes de scorbut, il pensait, avec raison, que nous leur devions
tous les moyens de soulagement.»
Un secret pressentiment empêcha tout d’abord La Pérouse de consentir;
il céda cependant aux instances de M. de Langle, qui lui fit comprendre
que le commandant serait responsable des progrès de la maladie, que
d’ailleurs le port où il comptait descendre était très commode, que
lui-même prendrait le commandement de l’expédition et qu’en trois
heures tout serait fini.
«M. de Langle, dit la relation, était un homme d’un jugement si
solide et d’une telle capacité, que ces considérations, plus que tout
autre motif, déterminèrent mon consentement ou plutôt firent céder ma
volonté à la sienne...
«Le lendemain donc, deux embarcations, sous les ordres de MM. Boutin
et Mouton, portant tous les scorbutiques avec six soldats armés
et le capitaine d’armes, en tout vingt-huit hommes, quittèrent
l’-Astrolabe- pour se mettre sous les ordres de M. de Langle. MM.
de Lamanon, Collinet, bien que malades, de Vaujuas, convalescent,
accompagnèrent M. de Langle dans son grand canot. M. Le Gobien
commandait la chaloupe. MM. de La Martinière, Lavaux et le père
Receveur faisaient partie des trente-trois personnes envoyées par
la -Boussole-. C’était un total de soixante et un individus, qui
composaient l’élite de l’expédition.
«M. de Langle fit armer tout le monde de fusils et plaça six
pierriers sur les chaloupes. La surprise de M. de Langle et de tous
ses compagnons fut extrême de trouver, au lieu d’une baie vaste et
commode, une anse remplie de corail, dans laquelle on ne pénétrait
que par un chenal tortueux, étroit, où la houle déferlait avec
violence. M. de Langle avait reconnu cette baie à marée haute; aussi,
à cette vue, son premier mouvement fut-il de gagner la première
aiguade.
«Mais la contenance des insulaires, le grand nombre de femmes et
d’enfants qu’il aperçut au milieu d’eux, l’abondance des cochons
et des fruits qu’ils allaient offrir en vente, firent évanouir ces
velléités de prudence.
«Il mit à terre les pièces à eau des quatre embarcations avec la plus
grande tranquillité; ses soldats établirent le meilleur ordre sur
le rivage; ils formèrent une haie qui laissa un espace libre à nos
travailleurs; mais ce calme ne fut pas de longue durée; plusieurs
des pirogues, qui avaient vendu leurs provisions à nos vaisseaux,
étaient retournées à terre, et toutes avaient abordé dans la baie de
l’aiguade, en sorte que, peu à peu, elle s’était remplie; au lieu de
deux cents habitants, y compris les femmes et les enfants, que M. de
Langle y avait rencontrés en arrivant à une heure et demie, il s’en
trouva mille à douze cents à trois heures.
«La situation de M. de Langle devenait plus embarrassante de moment
en moment: il parvint néanmoins, secondé par MM. de Vaujuas, Boutin,
Collinet et Gobien, à embarquer son eau. Mais la baie était presque
à sec, et il ne pouvait pas espérer de déchouer ses chaloupes
avant quatre heures du soir; il y entra cependant, ainsi que son
détachement, et se posta en avant avec son fusil et ses fusiliers,
défendant de tirer avant qu’il en eût donné l’ordre.
«Il commençait néanmoins à sentir qu’il y serait bientôt forcé: déjà
les pierres volaient, et ces Indiens, qui n’avaient de l’eau que
jusqu’aux genoux, entouraient les chaloupes à moins d’une toise de
distance; les soldats, qui étaient embarqués, faisaient de vains
efforts pour les écarter.
«Si la crainte de commencer les hostilités et d’être accusé de
barbarie n’eût arrêté M. de Langle, il eût sans doute ordonné de
faire sur les Indiens une décharge de mousqueterie et de pierriers,
qui aurait certainement éloigné cette multitude; mais il se flattait
de les contenir sans effusion de sang, et il fut victime de son
humanité.
[Illustration: Les Orotchys (types.) (-Fac-simile. Gravure ancienne.-)]
«Bientôt, une grêle de pierres, lancées à une très petite distance
avec la vigueur d’une fronde, atteignit presque tous ceux qui étaient
dans la chaloupe. M. de Langle n’eut que le temps de tirer ses deux
coups de fusil; il fut renversé, et tomba malheureusement du côté de
bâbord de la chaloupe, où plus de deux cents Indiens le massacrèrent
sur-le-champ, à coups de massue et de pierres. Lorsqu’il fut mort,
ils l’attachèrent par un de ses bras à un tollet de la chaloupe,
afin, sans doute, de profiter plus sûrement de ses dépouilles.
[Illustration: Portrait de d’Entrecasteaux. (-Fac-simile. Gravure
ancienne.-)]
«La chaloupe de la -Boussole-, commandée par M. Boutin, était
échouée à deux toises de celle de l’-Astrolabe-, et elles laissaient
parallèlement entre elles un petit canal qui n’était pas occupé
par les Indiens. C’est par là que se sauvèrent à la nage tous les
blessés qui eurent le bonheur de ne pas tomber du côté du large; ils
gagnèrent nos canots qui, étant très heureusement restés à flot, se
trouvèrent à portée de sauver quarante-neuf hommes sur les soixante
et un qui composaient l’expédition.
«M. Boutin avait imité tous les mouvements et suivi toutes les
démarches de M. de Langle; il ne se permit de tirer et n’ordonna la
décharge de son détachement qu’après le feu de son commandant. On
sent qu’à la distance de quatre ou cinq pas, chaque coup de fusil
dut tuer un Indien, mais on n’eut pas le temps de recharger. M.
Boutin fut également renversé par une pierre; il tomba heureusement
entre les deux embarcations échouées; ceux qui s’étaient sauvés à la
nage vers les deux canots avaient chacun plusieurs blessures, presque
toutes à la tête. Ceux, au contraire, qui eurent le malheur d’être
renversés du côté des Indiens, furent achevés dans l’instant, à coups
de massue.
«On doit à la sagesse de M. de Vaujuas, au bon ordre qu’il établit,
à la ponctualité avec laquelle M. Mouton, qui commandait le canot de
la -Boussole-, sut le maintenir, le salut des quarante-neuf personnes
des deux équipages.
«Le canot de l’-Astrolabe- était si chargé, qu’il échoua. Cet
événement fit naître aux insulaires l’idée de troubler les blessés
dans leur retraite; ils se portèrent en grand nombre vers les récifs
de l’entrée, dont les canots devaient nécessairement passer à dix
pieds de distance: on épuisa, sur ces forcenés, le peu de munitions
qui restaient, et les canots sortirent enfin de cet antre.»
La Pérouse eut tout d’abord l’idée assez naturelle de venger la mort
de ses malheureux compagnons. M. Boutin, que ses blessures retenaient
au lit, mais qui avait conservé toute sa tête, l’en détourna très
vivement, en lui représentant que si, par malheur, quelque chaloupe
venait à s’échouer, la disposition de la baie était telle, les arbres
qui descendaient presque dans la mer offraient aux indigènes des abris
si sûrs, que pas un Français n’en sortirait. La Pérouse dut louvoyer
pendant deux jours devant le théâtre de ce sanglant événement, sans
pouvoir donner satisfaction à ses équipages altérés de vengeance.
«Ce qui paraîtra sans doute incroyable, dit La Pérouse, c’est que,
pendant ce temps, cinq ou six pirogues partirent de la côte et
vinrent, avec des cochons, des pigeons et des cocos, nous proposer
des échanges; j’étais à chaque instant obligé de retenir ma colère
pour ne pas ordonner de les couler bas.»
On comprend sans peine qu’un événement qui privait les deux bâtiments
d’une partie de leurs officiers, de trente-deux de leurs meilleurs
matelots et de deux chaloupes, devait modifier les projets de La
Pérouse, car le plus petit échec l’aurait forcé de brûler une des
frégates pour armer l’autre. Il n’avait d’autre parti à prendre que de
faire voile pour Botany-Bay, tout en reconnaissant les différentes îles
qu’il rencontrerait, et en déterminant leur position astronomiquement.
Le 14 décembre, on eut connaissance de l’île d’Oyolava, qui fait
partie du même groupe, et que Bougainville avait aperçue de très loin.
Taïti peut à peine lui être comparée pour la beauté, l’étendue, la
fertilité et la densité de la population. De tout point semblables à
ceux de Maouna, les habitants d’Oyolava entourèrent bientôt les deux
frégates, et offrirent aux navigateurs les productions multiples de
leur île. Suivant toute apparence, les Français étaient les premiers à
commercer avec ces peuples, qui n’avaient aucune connaissance du fer,
car ils préféraient de beaucoup un seul grain de rassade à une hache
ou à un clou de six pouces. Parmi les femmes, certaines avaient une
physionomie agréable; leur taille était élégante; leurs yeux, leurs
gestes annonçaient de la douceur, tandis que la physionomie des hommes
indiquait la fourberie et la férocité.
L’île de Pola, devant laquelle l’expédition passa le 17 décembre,
appartenait encore à l’archipel des Navigateurs. Il faut croire que la
nouvelle du massacre des Français y était parvenue, car aucune pirogue
ne se détacha du rivage pour accoster les vaisseaux.
Le 20 décembre, furent reconnues l’île des Cocos et l’île des Traîtres
de Schouten. Cette dernière est divisée en deux par un canal dont
l’existence aurait échappé aux navigateurs, s’ils n’eussent prolongé
l’île de très près. Une vingtaine de pirogues vinrent apporter aux
navires les plus beaux cocos que La Pérouse eût jamais vus, quelques
bananes, des ignames et un seul petit cochon.
Les îles des Cocos et des Traîtres, que Wallis place d’un degré
treize minutes trop à l’ouest, et qu’il désigne sous les noms de
Boscawen et Keppel, peuvent être également rattachées à l’archipel des
Navigateurs. La Pérouse considère les habitants de cet archipel comme
appartenant à la plus belle race de la Polynésie. Grands, vigoureux,
bien faits, ils l’emportaient par la beauté du type sur ceux des îles
de la Société, dont la langue ressemblait beaucoup à la leur. En toute
autre circonstance, le commandant serait descendu dans les belles îles
d’Oyolava et de Pola; mais la fermentation était encore trop grande,
le souvenir des événements de Maouna trop récent, pour qu’il n’eût pas
à craindre de voir s’élever, sous le prétexte le plus futile, une rixe
sanglante, qui aurait aussitôt dégénéré en massacre.
«Chaque île que nous apercevions, dit-il, nous rappelait un trait
de perfidie de la part des insulaires; les équipages de Roggewein
avaient été attaqués et lapidés aux îles de la Récréation, dans l’est
de celles des Navigateurs; ceux de Schouten, à l’île des Traîtres,
qui était à notre vue, et au sud de l’île de Maouna, où nous avions
été, nous-mêmes, assassinés d’une manière si atroce.
«Ces réflexions avaient changé nos manières d’agir à l’égard des
Indiens. Nous réprimions par la force les plus petits vols et les
plus petites injustices; nous leur montrions, par l’effet de nos
armes, que la fuite ne les sauverait pas de notre ressentiment; nous
leur refusions la permission de monter à bord, et nous menacions de
punir de mort ceux qui oseraient y venir malgré nous.»
On voit, d’après l’amertume de ces réflexions, combien La Pérouse eut
raison d’empêcher toute communication ultérieure de ses équipages avec
les indigènes. Cette irritation est trop naturelle pour surprendre;
mais on ne saurait assez louer la prudence et l’humanité du commandant,
qui sut résister à l’entraînement de la vengeance.
Des îles des Navigateurs, la route fut dirigée sur l’archipel des Amis,
que Cook n’avait pu explorer en entier. Le 27 décembre, fut découverte
l’île de Vavao, une des plus grandes du groupe que le navigateur
anglais n’avait pas eu occasion de visiter. Égale à Tonga-Tabou, elle
est plus élevée et ne manque point d’eau douce. La Pérouse reconnut
plusieurs îles de cet archipel, et il eut quelques relations avec
ses habitants, qui ne lui procurèrent pas des vivres en assez grande
quantité pour compenser sa consommation. Aussi résolut-il, le 1er
janvier 1788, de gagner Botany-Bay, en prenant une route qui n’eût
encore été suivie par aucun navigateur.
L’île Pilstaart, qu’avait découverte Tasman ou plutôt ce rocher, car
sa plus grande largeur n’est que d’un quart de lieue, n’offre qu’une
côte escarpée et ne peut servir de retraite qu’aux oiseaux de mer.
C’est pourquoi La Pérouse, qui n’avait aucune raison de s’y arrêter,
voulait-il hâter sa route vers la Nouvelle-Hollande; mais il est un
facteur avec lequel il faut compter, même encore aujourd’hui, c’est le
vent, et La Pérouse fut retenu trois jours devant Pilstaart.
Le 13 janvier, fut aperçue l’île Norfolk et ses deux îlots. Le
commandant, en laissant tomber l’ancre à un mille de terre, ne voulait
que faire reconnaître par les naturalistes le sol et les productions de
l’île. Mais les lames qui déferlaient sur la plage semblaient défendre
le littoral contre tout débarquement, et cependant Cook y avait atterri
avec la plus grande facilité.
Une journée se passa tout entière en vaines tentatives et fut sans
résultats scientifiques pour l’expédition. Le lendemain, La Pérouse
mettait à la voile. Au moment où ses frégates entraient dans la passe
de Botany-Bay, on aperçut une flotte anglaise. C’était celle du
commodore Phillip, qui allait jeter les fondements de Port-Jackson,
embryon de cette puissante colonie dont les immenses provinces sont
arrivées aujourd’hui, après moins d’un siècle d’existence, au faîte de
la civilisation et de la prospérité.
C’est ici que s’arrête le journal de La Pérouse. Nous savons, par une
lettre qu’il écrivit de Botany-Bay, le 5 février, au ministre de la
marine, qu’il devait y construire deux chaloupes pour remplacer celles
qui avaient été détruites à Maouna. Tous les blessés, et notamment
M. Lavaux, le chirurgien major de l’-Astrolabe-, qui avait été
trépané, étaient alors en parfaite santé. M. de Clonard avait pris le
commandement de l’-Astrolabe-, et M. de Monti l’avait remplacé sur la
-Boussole-.
Une lettre postérieure de deux jours donnait des détails sur la route
que le commandant se proposait de suivre. La Pérouse y disait:
«Je remonterai aux îles des Amis et je ferai absolument tout ce
qui m’est enjoint par mes instructions relativement à la partie
méridionale de la Nouvelle-Calédonie, à l’île Santa-Cruz de Mendana,
à la côte du sud de la terre des Arsacides de Surville et à la terre
de la Louisiade de Bougainville, en cherchant à connaître si cette
dernière fait partie de la Nouvelle-Guinée ou si elle en est séparée.
Je passerai à la fin de juillet 1788 entre la Nouvelle-Guinée et la
Nouvelle-Hollande par un autre canal que celui de l’Endeavour, si
toutefois il en existe un. Je visiterai, pendant le mois de septembre
et une partie d’octobre, le golfe de Carpentarie et toute la côte
occidentale de la Nouvelle-Hollande jusqu’à la terre de Diemen, mais
de manière, cependant, qu’il me soit possible de remonter au nord
assez tôt pour arriver au commencement de décembre de 1788 à l’île de
France.»
Non seulement La Pérouse ne fut pas exact au rendez-vous que lui-même
avait fixé, mais deux années entières se passèrent sans qu’on eût de
nouvelles de son expédition.
Bien que la France traversât, à cette époque, une crise d’une
importance exceptionnelle, l’intérêt public, violemment surexcité,
finit par se traduire à la barre de l’Assemblée nationale par l’organe
des membres de la Société d’histoire naturelle de Paris. Un décret du
9 février 1791 invita le roi à faire armer un ou plusieurs bâtiments
pour aller à la recherche de La Pérouse. En supposant qu’un naufrage
vraisemblable fût venu arrêter le cours de l’expédition, il était
possible que la plus grande partie des équipages eût survécu; il
importait donc qu’on lui portât secours le plus rapidement possible.
Des savants, des naturalistes et des dessinateurs devaient faire
partie de cette expédition, afin de la rendre utile et avantageuse à
la navigation, à la géographie, au commerce, aux arts et aux sciences.
Tels sont les termes du décret que nous avons cité plus haut.
Le commandement de l’escadre fut donné au contre-amiral Bruny
d’Entrecasteaux. L’attention du ministre avait été appelée sur cet
officier par sa campagne dans l’Inde à contre-mousson. On lui donnait
les deux flûtes -la Recherche- et -l’Espérance-, cette dernière sous
le commandement de M. Huon de Kermadec, capitaine de vaisseau. L’état
major des deux bâtiments comprenait beaucoup d’officiers qui devaient
arriver plus tard à de hautes positions militaires. C’étaient Rossel,
Willaumez, Trobriand, La Grandière, Laignel et Jurien. Au nombre des
savants embarqués, on comptait le naturaliste La Billardière, les
astronomes Bertrand et Pierson, les naturalistes Ventenat et Riche,
l’hydrographe Beautemps-Beaupré, l’ingénieur Jouvency.
Les deux vaisseaux emportaient un riche assortiment d’objets d’échange
et dix-huit mois de vivres. Le 28 septembre, ils quittèrent Brest, et
arrivèrent à Ténériffe le 13 octobre. A cette époque, une ascension au
fameux pic était obligatoire.
La Billardière y fut témoin d’un phénomène qu’il avait déjà observé
en Asie Mineure: son corps se dessinait avec les belles couleurs de
l’arc-en-ciel sur des nuages placés au-dessous de lui du côté opposé au
soleil.
Les 23 octobre, c’est-à-dire dès que les provisions consommées eurent
été refaites, l’ancre fut levée et la route fut donnée pour le Cap.
Pendant cette traversée, La Billardière fit une expérience intéressante
et découvrit que la phosphorescence de la mer est due à de petits
animalcules de forme globuleuse que les eaux tiennent en suspension. La
traversée jusqu’au Cap, où les bâtiments jetèrent l’ancre le 18 janvier
1792, n’avait présenté d’autres incidents que la rencontre d’une
quantité inusitée de bonites et d’autres poissons, sans parler d’une
légère voie d’eau qui fut facilement aveuglée.
D’Entrecasteaux trouva au Cap une lettre de M. de Saint-Félix,
commandant des forces françaises dans l’Inde, qui allait déranger
toute l’économie de son voyage et avoir sur son objet une influence
défavorable. D’après cette communication, deux capitaines de bâtiments
français, venant de Batavia, auraient rapporté que le commodore Hunter,
commandant de la frégate anglaise -Syrius-, aurait vu, «près des îles
de l’Amirauté, dans la mer du Sud, des hommes couverts d’étoffes
européennes et particulièrement d’habits qu’il a jugés être des
uniformes français. Vous y verrez, disait M. de Saint-Félix, que le
commodore n’a pas douté que ce ne fussent les débris du naufrage de M.
de La Pérouse...»
Hunter se trouvait dans la rade du Cap lors de l’arrivée de
d’Entrecasteaux; mais, deux heures après l’arrivée des bâtiments
français, il levait l’ancre. Cette conduite parut, tout au moins,
bizarre. Le commodore avait eu le temps d’apprendre que c’était
l’expédition envoyée à la recherche de La Pérouse, et pourtant, il
ne faisait à son commandant aucune communication sur un fait aussi
grave! Mais on apprit bientôt que Hunter avait affirmé n’avoir aucune
connaissance des faits exposés par M. de Saint-Félix. Fallait-il donc
considérer comme nulle et non avenue la communication du commandant
français? D’Entrecasteaux ne le pensa pas, malgré tout ce qu’elle avait
d’invraisemblable.
La station au Cap avait été mise à profit par les savants, qui avaient
fait de nombreuses courses aux environs de la ville, et notamment par
La Billardière, qui s’était enfoncé aussi loin dans l’intérieur que le
permettait le peu de temps que devait durer le séjour des frégates sur
la rade.
L’ancre fut levée le 16 février, et d’Entrecasteaux, résolu à doubler
le cap de Diemen pour entrer dans les mers du Sud, fit faire route
pour passer entre les îles Saint-Paul et Amsterdam. Découvertes en
1696, par le capitaine Valming, elles avaient été reconnues par Cook
à son dernier voyage. L’île Saint-Paul, auprès de laquelle passèrent
la -Recherche- et l’-Espérance-, était enveloppée de nuages d’épaisse
fumée, au-dessus desquels s’élevaient des montagnes. C’étaient ses
forêts qui brûlaient.
Le 21 avril, les deux flûtes pénétraient dans une baie de la côte de
Van-Diemen qu’on croyait être celle de l’Aventure, mais qui porte en
réalité le nom de baie des Tempêtes. Le fond de cette baie reçut le
nom de port d’Entrecasteaux. Il fut facile de s’y procurer du bois, et
l’on y pêcha en abondance toute sorte de poissons. Parmi les arbres
fort beaux qu’on trouva en cet endroit, La Billardière cite plusieurs
sortes d’eucalyptus, dont on ignorait encore les qualités multiples.
Les chasses nombreuses auxquelles il prit part lui procurèrent des
spécimens de cygnes noirs et de kanguros, alors fort peu connus.
Ce fut le 16 mai que les frégates sortirent du port et se dirigèrent
vers un détroit, où d’Entrecasteaux avait l’intention de pénétrer, et
qui depuis a reçu le nom de cet amiral.
«Plusieurs feux aperçus à peu de distance du rivage, dit la relation,
déterminèrent MM. Crétin et d’Auribeau à aborder; et, à peine entrés
dans les bois, ils rencontrèrent quatre naturels occupés à entretenir
trois petits feux auprès desquels ils étaient assis. Ces sauvages
s’enfuirent sur-le-champ, malgré tous les signes d’amitié qu’on leur
fit, en abandonnant les homards et les coquillages qu’ils faisaient
griller sur les charbons. On voyait tout près autant de cases que de
feux....
«Un des sauvages, d’une très grande taille et fortement musclé, avait
oublié un petit panier rempli de morceaux de silex; il ne craignit
pas de venir le chercher et s’avança tout près de Crétin avec l’air
d’assurance que sa force semblait lui donner. Les uns étaient tout
nus et les autres avaient une peau de kanguro sur les épaules. Ces
sauvages sont d’une couleur noire peu foncée; ils laissent croître
leur barbe et ont les cheveux laineux.»
[Illustration: Quatre naturels occupés à entretenir des feux. (Page
303.)]
Lorsqu’elles débouquèrent du détroit de d’Entrecasteaux, les deux
frégates firent route pour aller relever la côte sud-ouest de la
Nouvelle-Calédonie, que La Pérouse avait dû visiter. Le premier point
reconnu fut une partie de l’île des Pins, qui gît au sud de cette
grande île. La -Recherche- faillit périr sur la barrière de récifs
madréporiques qui bordent le rivage en laissant entre eux et la terre
un canal de cinq à six kilomètres. A l’extrémité septentrionale,
furent observés plusieurs îles montagneuses et des rochers détachés
qui rendent ces parages excessivement dangereux. Ils ont reçu, des
navigateurs reconnaissants, les noms de récifs d’Entrecasteaux et
d’îles Huon.
La reconnaissance périlleuse, qui venait d’être faite en vue d’une côte
si bien défendue, dura depuis le 16 juin jusqu’au 3 juillet. C’était
un service véritable rendu aux géographes et aux marins, et ce fut
l’une des parties les plus ingrates de cette campagne de recherches.
[Illustration: Vue de l’île Bourou. (-Fac-simile. Gravure ancienne.-)]
Comme la saison favorable approchait, d’Entrecasteaux résolut d’en
profiter pour gagner la terre des Arsacides, reconnue précédemment par
Surville et visitée quelques années après par Shortland, qui, ayant cru
faire une nouvelle découverte, lui donna le nom de Nouvelle-Géorgie.
Le 9 juillet, «nous aperçûmes vers quatre heures et demie, à un
myriamètre et demi au nord-ouest, le rocher nommé Eddy-Stone, dit La
Billardière; de loin nous le primes, comme Shortland, pour un vaisseau
à la voile. L’illusion était d’autant plus grande, qu’il a à peu près
la couleur des voiles d’un vaisseau; quelques arbustes en couronnaient
la sommité. Les terres des Arsacides, vis-à-vis de ce rocher, sont
escarpées et couvertes de grands arbres jusque sur leurs sommets.»
Après avoir rectifié la position des roches d’Eddy-Stone et celle
des îles de la Trésorie, au nombre de cinq, mais si rapprochées
que Bougainville les avait prises pour une seule et même terre,
d’Entrecasteaux longea l’île de Bougainville. Séparée par un canal très
étroit de l’île Bouka, cette dernière était couverte de plantations
et paraissait très peuplée. Quelques échanges furent faits avec les
naturels de cette île, mais il fut impossible de les déterminer à
monter à bord.
«La couleur de leur peau, dit La Billardière, est d’un noir peu
foncé. Ces sauvages sont d’une taille moyenne; ils étaient sans
vêtements, et leurs muscles très prononcés annonçaient la plus grande
force. Leur figure n’est rien moins qu’agréable, mais elle est
remplie d’expression. Ils ont la tête fort grosse, le front large,
de même que toute la face, qui est très aplatie, particulièrement
au-dessous du nez, le menton épais, les joues un peu saillantes, le
nez épaté, la bouche fort large et les lèvres assez minces.
«Le bétel, qui teint d’une couleur sanguinolente leur grande bouche,
ajoute encore à la laideur de leur figure. Il paraît que ces sauvages
savent tirer de l’arc avec beaucoup d’adresse. Un d’eux avait
apporté, à bord de l’-Espérance-, un fou qu’il venait de tuer; on
remarqua au ventre de cet oiseau le trou de la flèche qui l’avait
percé.
«Ces insulaires ont particulièrement tourné leur industrie du côté de
la fabrication de leurs armes; elles sont travaillées avec beaucoup
de soin. Nous admirâmes l’adresse avec laquelle ils avaient enduit
d’une résine la corde de leurs arcs, de sorte qu’on l’eût prise au
premier coup d’œil pour une corde de boyau; elle était garnie vers le
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