de quarante jours. Tout l’équipage avait été atteint de fièvres
putrides, ce qu’il fallait attribuer à l’humidité d’un bâtiment neuf.
«Cela paraît d’autant mieux fondé, dit la relation, que tous les
légumes secs, comme pois, fèves, haricots et lentilles, se trouvaient
gâtés dans les soutes, ainsi que le riz, et une partie du biscuit;
les légumes formaient dans la soute un fumier qui infectait, et il
sortait de ces mêmes soutes une quantité de vers blancs.....»
Le 11 juillet, le -Roland- sortit du Cap; mais il fut presque aussitôt
assailli par une affreuse tempête, qui emporta deux huniers, la
misaine, le petit foc et le mât d’artimon. Enfin, on gagna l’île de
France avec des mâts de fortune.
MM. Des Roches et Poivre, qui avaient tant contribué au succès de
la première expédition, avaient été remplacés par M. de Ternay
et l’intendant Maillard. Ces derniers semblèrent prendre à tâche
d’apporter toutes les entraves imaginables à l’exécution des ordres
qu’avait reçus Kerguelen. C’est ainsi qu’ils ne lui fournirent aucun
secours en vivres frais, dont l’équipage avait cependant le plus
pressant besoin, qu’ils ne trouvèrent pas moyen de remplacer ses mâts
abattus par la tempête; en outre, ils ne lui donnèrent, à la place de
trente-quatre de ses matelots, qui avaient dû entrer à l’hôpital, que
des soldats fouettés ou marqués, dont ils avaient le plus grand intérêt
à se défaire. Une expédition aux terres australes préparée dans ces
conditions ne pouvait qu’échouer. C’est ce qui ne manqua pas d’arriver!
[Illustration: Route de la -Résolution- et de la -Découverte- en
Décembre 1776.]
Le 5 janvier, Kerguelen revit les terres qu’il avait découvertes à
son premier voyage, et, jusqu’au 16, il en reconnut plusieurs points,
l’île de Croy, l’île de Réunion, l’île Roland, qui, d’après son relevé,
formaient plus de quatre-vingts lieues de côtes. La température était
extrêmement rigoureuse: des brumes épaisses, de la neige, de la grêle,
des coups de vent continuels. Le 21, on ne put marcher de conserve
qu’à coups de canon. Ce jour-là, le froid fut si âpre, que plusieurs
matelots tombèrent évanouis sur le pont....
«Les officiers, dit Kerguelen, déclarent que la ration ordinaire
de biscuit n’est pas suffisante, et que, sans une augmentation,
l’équipage ne pourra résister aux froids et aux brumes. Je fais
augmenter la ration de chaque homme de quatre onces de biscuit par
jour.»
[Illustration: Portrait de La Pérouse. (-Fac-simile. Gravure
ancienne.-)]
Le 8 janvier 1774, le -Roland- rallia la frégate à l’île de Réunion.
On communiqua avec elle, et M. de Rosnevet assura qu’il avait trouvé
un mouillage ou une baie derrière le cap Français, que, le 6, il avait
envoyé son canot pour sonder, et que ses gens, en débarquant pour
prendre possession, avaient tué des pingouins et un lion marin.
Cette fois encore, l’épuisement complet des équipages, la mauvaise
qualité des vivres, le délabrement des bâtiments, empêchèrent Kerguelen
de faire une reconnaissance approfondie de cet archipel désolé. Il
dut rebrousser chemin Mais, au lieu de regagner l’île de France, il
débarqua dans la baie d’Antongil, à Madagascar. Il savait y trouver en
abondance des citrons, des limons, des ananas, du pourpier et d’autres
antiscorbutiques, ainsi que de la viande fraîche.
Un aventurier, dont l’histoire est assez singulière, Beniowski, venait
d’y créer pour la France un établissement. Mais il manquait de tout.
Kerguelen lui fournit des affûts de campagne, des briques à four, des
outils de fer, des chemises, des couvertures, et enfin il lui fit
construire par ses charpentiers un magasin à vivres.
Trente-cinq hommes de l’équipage du -Roland- étaient morts depuis qu’il
avait quitté les terres australes. Que Kerguelen restât huit jours de
plus dans ces parages, cent hommes auraient sûrement péri!
A son retour en France, pour tant de fatigues vaillamment supportées,
Kerguelen ne recueillit que la haine et la calomnie. Le déchaînement
fut tel contre lui qu’un de ses officiers ne craignit pas de publier
un mémoire, dans lequel tous les faits étaient envisagés sous le jour
le plus défavorable, et où toute la responsabilité de l’insuccès
retombait sur Kerguelen. Nous ne voulons pas dire que celui-ci n’ait
eu aucun tort, mais nous considérons comme profondément injuste le
jugement du conseil de guerre qui le cassait de son grade et le
condamnait à la détention dans le château de Saumur. Cette condamnation
fut, sans doute, trouvée excessive, et le gouvernement y reconnut
plus d’animosité que de justice, car Kerguelen fut rendu quelques
mois après à la liberté. Le grand argument qu’on avait employé contre
lui avait été l’abandon d’une chaloupe et de son équipage aux terres
australes, équipage qui n’avait été sauvé que par le retour inopiné
et fortuit de la -Fortune-. Il faut croire que ce fait avait encore
été singulièrement travesti, car il existe une lettre de l’officier
abandonné, M. de Rosily, plus tard vice-amiral, qui redemandait à
servir sous les ordres de Kerguelen.
Le récit de ces deux campagnes est extrait de l’apologie publiée par
Kerguelen pendant sa détention, ouvrage que le gouvernement fit saisir,
et qui, par cela même, est devenu extrêmement rare.
Il faut aborder maintenant le récit d’expéditions qui, si elles
n’amenèrent pas de découvertes, eurent, du moins, une importance
capitale, en ce sens qu’elles contribuèrent à la rectification des
cartes, au progrès de la navigation et de la géographie, mais surtout
en ce qu’elles résolurent un problème depuis longtemps cherché: la
détermination des longitudes en mer.
Pour déterminer la position d’une localité, il faut obtenir sa
latitude, c’est-à-dire sa distance au nord ou au sud de l’équateur, et
sa longitude, en d’autres termes son éloignement à l’est ou à l’ouest
de quelque méridien connu.
A cette époque, pour calculer la position d’un navire, on n’avait que
le loch, qui, jeté à la mer, mesurait la distance que celui-ci avait
parcourue en une demi-minute; on en déduisait proportionnellement la
vitesse du navire à l’heure; mais le loch est loin d’être immobile, et
la vitesse du bâtiment n’est pas toujours la même. Il y avait donc là
deux sources très importantes d’erreurs.
Quant à la direction de la route, elle était donnée par la boussole
ou compas. Or, tout le monde sait que la boussole est soumise à des
variations, que le bâtiment ne suit pas toujours la route indiquée par
elle; et il n’est jamais facile de déterminer la valeur de la dérive.
Ces inconvénients une fois connus, il s’agissait de trouver une méthode
qui en fût exempte.
Avec l’octant de Hadley, on parvenait bien à déterminer sa latitude à
une minute près, c’est-à-dire à un tiers de lieue. Mais il ne fallait
pas songer même à cette exactitude approximative pour trouver les
longitudes.
Que l’on pût réduire à des lois simples et invariables les différents
phénomènes de variation de l’aiguille aimantée, tant en inclinaison
qu’en déclinaison, alors ce serait facile. Mais sur quoi s’appuyer? On
savait bien que, dans la mer des Indes, entre Bourbon, Madagascar et
Rodrigue, quatre degrés de variation dans la déclinaison de l’aiguille
répondaient à environ cinq degrés de variation dans la longitude;
mais ce qu’on n’ignorait pas non plus, c’est que la déclinaison de
l’aiguille aimantée est sujette dans les mêmes lieux à des variations
dont on ne connaissait pas les causes.
«Une déclinaison de douze degrés, du nord à l’ouest, indiquait il y a
vingt ans, dit Verdun de la Crenne, qui écrit en 1778, une longitude
de 61° à l’ouest de Paris, dans une latitude donnée; il est très
possible que, depuis vingt ans, la déclinaison ait varié de deux
degrés, ce qui produirait deux degrés et demi ou près de cinquante
lieues marines d’erreur sur la longitude qu’on voudrait conclure de
cette déclinaison.»
Si l’on connaît l’heure du bord, nous voulons dire l’heure vraie
que l’on doit compter sur le méridien du navire à l’instant d’une
observation quelconque, et si l’on sait au même instant l’heure du port
duquel on a appareillé ou celle d’un méridien connu, la différence
des heures donnera évidemment celle des méridiens, à raison de quinze
degrés par heure ou d’un degré par quatre minutes de temps. Le problème
des longitudes peut donc se réduire à celui de déterminer, pour un
instant donné, l’heure d’un méridien connu quelconque.
Pour cela, il s’agissait d’avoir une montre ou une horloge qui
conservât un isochronisme parfait, malgré l’état de la mer et les
différences de température.
Bien des recherches avaient été faites en ce sens. Besson, au XVIe
siècle, Huyghens, au XVIIe siècle, puis Sully, Harrisson, Dutertre,
Gallonde, Rivas, Le Roy et Ferdinand Berthoud avaient essayé ou
poursuivaient encore la solution de ce problème.
En outre, les gouvernements anglais et français, pénétrés des services
que rendrait un instrument parfait, avaient promis des récompenses
élevées, et l’Académie des Sciences avait ouvert un concours solennel.
En 1765, Le Roy présenta deux montres à ce concours, tandis que
Berthoud, qui travaillait pour le roi, était forcé de s’abstenir.
Les montres de Le Roy sortirent victorieuses des épreuves auxquelles
elles furent soumises sur terre. Il s’agissait de voir si elles se
comporteraient aussi bien à la mer.
Le marquis de Courtanvaux fit construire, à ses frais, la frégate
légère -l’Aurore- pour servir à cette épreuve. Mais Le Roy trouva
lui-même qu’une tournée en mer, avec arrêts à Calais, Dunkerque,
Rotterdam, Amsterdam et Boulogne, qui n’avait duré que du 23 mai au 29
août, était bien trop courte, et il demanda une seconde épreuve. Cette
fois, ses montres furent embarquées sur la frégate -l’Enjouée-, qui,
partie du Havre, relâcha à Saint-Pierre près de Terre-Neuve, à Salé
en Afrique, à Cadix, et rentra à Brest, après quatre mois et demi de
voyage. L’épreuve était sérieuse, les latitudes avaient varié ainsi que
l’état de la mer. Si la montre ne s’était pas dérangée, elle méritait
le prix. Il fut, en effet, décerné à Le Roy.
Cependant, l’Académie savait que d’autres artistes s’occupaient des
mêmes recherches, et qu’ils n’avaient pu mettre au concours pour
différents motifs. Elle proposa donc le même sujet pour prix en 1771 et
le doubla pour 1773.
F. Berthoud croyait avoir atteint la perfection, mais il fallait à sa
montre la consécration d’un long voyage sur mer.
Une frégate de 18 canons, l’-Isis-, fut armée à Rochefort pendant les
derniers mois de 1768, et le commandement en fut confié au chevalier
d’Eveux de Fleurieu, connu plus tard sous le nom de Claret de
Fleurieu. Fleurieu, alors enseigne de vaisseau, était déjà, quoiqu’il
n’eût encore que trente ans, un savant distingué. Nous avons eu déjà
l’occasion de citer son nom, nous la trouverons encore plus d’une fois.
Pour le moment, Fleurieu, épris de mécanique, avait aidé Berthoud dans
ses travaux; mais, pour qu’on ne pût suspecter son désintéressement, il
s’adjoignit plusieurs officiers afin d’observer la marche de la montre
qui lui était confiée.
Partie au mois de novembre 1768, l’-Isis- relâcha successivement à
Cadix, aux Canaries, à Gorée, aux îles du Cap-Vert, à la Martinique, à
Saint-Domingue, à Terre-Neuve, aux Canaries, à Cadix, et rentra à l’île
d’Aix, le 31 octobre 1769.
Les montres, transportées dans des climats alternativement froids,
chauds et tempérés, avaient éprouvé toutes les vicissitudes de la
température, en même temps qu’elles avaient été exposées à toute
l’agitation de la mer pendant la saison la plus rude de l’année.
A la suite de cette épreuve, dont il était sorti à son honneur,
Berthoud obtint le brevet et la pension d’inspecteur des montres
marines.
Mais cette campagne avait eu d’autres résultats qui nous touchent
bien plus directement. Fleurieu avait fait nombre d’observations
astronomiques et de relevés hydrographiques, qui lui permettaient de
juger en connaissance de cause, et de condamner les cartes de son temps.
«J’ai répugné longtemps, dit-il dans le récit de son voyage, à faire
une critique détaillée des cartes du Dépôt; je voulais me borner à
indiquer les nouvelles déterminations, d’après lesquelles on devait
les rectifier; mais les erreurs sont si multipliées, si dangereuses,
que je me serais cru coupable envers les marins si je négligeais de
leur en faire connaître tout le détail....»
Un peu plus loin, il critique avec raison les cartes d’un géographe qui
avait eu son heure de réputation.
«Je n’entreprendrai pas, dit-il, de rapporter ici toutes les erreurs
que j’ai reconnues dans les cartes de M. Bellin. L’énumération en est
infinie. Je me contenterai seulement, pour prouver la nécessité du
travail auquel je me suis livré, d’indiquer les fautes qui méritent
une attention particulière, soit qu’on veuille comparer les positions
de certains lieux prises sur ses cartes à celles qu’elles auraient
dû avoir si -M. Bellin eût voulu faire usage des observations
astronomiques qui ont été publiées en différents temps-, soit que
l’on compare d’autres positions à celles que nous avons déterminées
par nos propres observations.»
Enfin, il termine, après avoir relevé une longue liste d’erreurs dans
la situation des localités les plus fréquentées de l’Europe, de la côte
d’Afrique et de l’Amérique, par ces quelques mots si judicieux:
«En jetant les yeux sur le tableau des diverses erreurs que je viens
de relever dans les cartes de M. Bellin, on se sent entraîné vers une
réflexion, triste à la vérité, mais à laquelle il est nécessaire de
s’arrêter: si les cartes qui contiennent la partie du globe la mieux
connue, pour laquelle on avait le plus d’observations, sont encore
si éloignées d’être exactes, quelle exactitude pouvons-nous attendre
des cartes qui représentent des côtes et des îles moins fréquentées,
dessinées et placées d’après une estime vague et des conjectures
hasardées?»
Jusqu’alors, les montres avaient été examinées séparément et par des
commissaires différents. Il s’agissait maintenant de les soumettre, en
même temps, aux mêmes épreuves et de voir celles qui en sortiraient
victorieuses. Dans ce but, la frégate -la Flore- fut armée à Brest,
et le commandement en fut remis à un officier des plus distingués, à
Verdun de la Crenne, qui devait devenir chef d’escadre en 1786. Cadix,
Madère, les Salvages, Ténériffe, Gorée, la Martinique, la Guadeloupe,
la Dominique et la plupart des petites Antilles, Saint-Pierre,
Terre-Neuve, l’Islande, que nos explorateurs eurent quelque peine à
trouver, les Féroë, le Danemark et Dunkerque, telles furent les étapes
de cette campagne. Le récit que Verdun de la Crenne en publia abonde,
comme celui de Fleurieu, en rectifications de tout genre. On y voit
avec quel soin et quelle régularité les sondages étaient faits, avec
quelle exactitude les côtes étaient relevées. Mais ce qu’on y rencontre
non sans un vif intérêt, et ce qui fait défaut à la publication de
Fleurieu, ce sont les descriptions du pays, les réflexions critiques
sur les mœurs et les usages des différents peuples.
Parmi les informations les plus intéressantes, éparses dans ces deux
gros in-4o, il faut citer celles sur les Canaries et leurs anciens
habitants, sur les Sérères et les Yolofs, sur l’Islande, sur l’état du
Danemark, et les réflexions encore si actuelles de Verdun au sujet du
méridien de l’île de Fer.
«C’est le méridien le plus occidental de ces îles, dit-il, que
Ptolémée choisit pour premier méridien... Il lui était très facile,
sans doute, de choisir pour premier méridien celui d’Alexandrie; mais
ce grand homme conçut qu’un tel choix ne procurerait aucun honneur
réel à sa patrie; que Rome et d’autres villes ambitionneraient,
peut-être, cet honneur imaginaire; que chaque géographe, chaque
auteur de relation de voyages, choisissant arbitrairement son premier
méridien, cela ne pourrait qu’engendrer de la confusion ou, du moins,
de l’embarras dans l’esprit du lecteur...»
On voit que Verdun envisageait de haut cette question du premier
méridien, comme le font aujourd’hui tous les esprits véritablement
désintéressés. C’est un titre de plus à notre sympathie.
Terminons en disant avec cet auteur: «Les montres sortirent de ces
épreuves à leur honneur; elles avaient supporté le froid et le chaud,
l’immobilité et les secousses, tant celles du bâtiment,--lorsqu’il
s’était échoué à Antigoa,--que les décharges de l’artillerie; en un
mot, elles ont rempli les espérances que nous avions conçues, elles
méritent la confiance des navigateurs, enfin elles sont d’un très bon
usage pour la détermination des longitudes en mer.»
La solution du problème était trouvée.
II
Expédition de La Pérouse.--L’île Sainte-Catherine.--La
Concepcion.--Les îles Sandwich.--Reconnaissance de
la côte d’Amérique.--Le port des Français.--Perte de
deux embarcations.--Monterey et les Indiens de la
Californie.--Relâche à Macao.--Cavite et Manille.--En
route pour la Chine et le Japon.--Formose.--L’île de
Quelpaert.--La côte de Tartarie.--La baie de Ternay.--Les
Tartares de Saghalien.--Les Orotchys.--Détroit de La
Pérouse.--Bal au Kamtschatka.--L’archipel des Navigateurs.
--Massacre de M. de Langle et de plusieurs de ses compagnons.
--Botany-Bay.--Cessation des nouvelles de l’expédition.
--D’Entrecasteaux est envoyé à la recherche de La Pérouse.
--Fausses nouvelles.--Le canal d’Entrecasteaux.--La côte
de Nouvelle-Calédonie.--La terre des Arsacides.--Les
naturels de Bouka.--Relâche au port Carteret.--Les îles de
l’Amirauté.--Relâche à Amboine.--La terre de Leuwin.--La
terre de Nuyts.--Relâche en Tasmanie.--Fête aux îles des
Amis.--Détails sur la visite de La Pérouse à Tonga-Tabou.
--Relâche à Balade.--Traces du passage de La Pérouse à la
Nouvelle-Calédonie.--Vanikoro.--Triste fin de l’expédition.
Le voyage de Cook n’était encore connu que par la mort de ce grand
navigateur, lorsque le gouvernement français voulut mettre à profit
les loisirs que procurait à sa marine la paix récemment conclue. Une
noble émulation semblait s’être emparée de nos officiers, jaloux des
succès acquis sur un autre théâtre par leurs éternels rivaux, les
Anglais. A qui donner le commandement de cette importante expédition?
Les concurrents de mérite ne manquaient pas. C’est là que gisait la
difficulté.
Le choix du ministre s’arrêta sur Jean-François Galaup de La Pérouse,
que ses importants services militaires avaient rapidement élevé au
grade de capitaine de vaisseau. Pendant la dernière guerre, il avait
été chargé de la très délicate mission de détruire les établissements
de la compagnie anglaise dans la baie d’Hudson, et il s’était acquitté
de cette tâche en militaire consommé, en habile marin, en homme qui
sait allier les sentiments de l’humanité avec les exigences du devoir
professionnel. On lui donna comme second M. de Langle, qui l’avait
vaillamment secondé pendant l’expédition de la baie d’Hudson.
Un nombreux état-major fut embarqué sur les deux frégates -la Boussole-
et -l’Astrolabe-. Sur la -Boussole-, c’étaient La Pérouse, de Clonard
qui fut fait capitaine de vaisseau pendant la campagne, l’ingénieur
Monneron, le géographe Bernizet, le chirurgien Rollin, l’astronome
Lepaute-Dagelet de l’Académie des Sciences, le physicien Lamanon,
les dessinateurs Duché de Vancy et Prevost le jeune, le botaniste
Collignon, l’horloger Guery. Sur l’-Astrolabe-, outre son commandant,
le capitaine de vaisseau de Langle, on comptait le lieutenant de Monti
qui fut fait capitaine de vaisseau pendant la campagne, et l’illustre
Monge, qui, heureusement pour la science, débarqua à Ténériffe le 29
août 1785.
L’Académie des Sciences et la Société de Médecine avaient remis au
ministre de la marine des mémoires, dans lesquels ils attiraient
l’attention des voyageurs sur divers points. Enfin, Fleurieu, alors
directeur des ports et arsenaux de la marine, avait dressé lui-même
les cartes qui devaient servir pour cette campagne, et y avait joint
un volume entier des notes les plus savantes et de discussions sur les
résultats de tous les voyages connus depuis ceux de Christophe Colomb.
[Illustration: Costumes des habitants de la Concepcion. (-Fac-simile.
Gravure ancienne.-)]
Les deux bâtiments emportaient une prodigieuse quantité d’objets
d’échange, un énorme approvisionnement de vivres et d’effets, un «boat»
ponté d’environ vingt tonneaux, deux chaloupes biscayennes, des mâts,
un jeu de voiles et des manœuvres de rechange.
Les deux frégates mirent à la voile le 1er août 1785, et mouillèrent à
Madère, treize jours plus tard. Les Français y furent accueillis par
les résidents anglais avec une courtoisie et une affabilité qui les
surprirent et les charmèrent tout à la fois. Le 19, La Pérouse relâcha
à Ténériffe.
[Illustration: Indigènes de l’île de Pâques.]
«Les différentes observations de MM. de Fleurieu, Verdun et Borda ne
laissent rien à désirer, dit-il, sur les îles de Madère, Salvages
et Ténériffe. Aussi les nôtres n’ont-elles eu pour objet que la
vérification de nos instruments...»
On voit par cette phrase que La Pérouse savait rendre justice aux
travaux de ses devanciers. Ce ne sera pas la dernière fois que nous
aurons à le constater.
Tandis que les astronomes occupaient leur temps à déterminer la
marche des montres astronomiques, les naturalistes, avec plusieurs
officiers, faisaient une ascension du Pic et recueillaient quelques
plantes curieuses. Monneron était parvenu à mesurer la hauteur de cette
montagne avec bien plus d’exactitude que ses devanciers, Herberdeen,
Feuillée, Bouguer, Verdun et Borda, qui lui attribuaient respectivement
2409, 2213, 2100 et 1904 toises. Malheureusement, ce travail, qui
aurait mis fin aux contestations, n’est jamais parvenu en France.
Le 16 octobre, furent aperçues les îles, ou plutôt les rochers de
Martin-Vas. La Pérouse détermina leur position et fit ensuite route au
plus près, vers l’île de la Trinité, qui n’était distante que d’environ
neuf lieues dans l’ouest. Le commandant de l’expédition, espérant y
trouver de l’eau, du bois et quelques vivres, dépêcha une chaloupe
à terre avec un officier. Celui-ci s’aboucha avec le gouverneur
portugais, dont la garnison était composée d’à peu près deux cents
hommes, dont quinze vêtus d’un uniforme, et les autres d’une seule
chemise. Le dénuement de la place était visible, et les Français durent
se rembarquer sans avoir rien pu obtenir.
Après avoir vainement cherché l’île de l’Ascension, l’expédition gagna
l’île Sainte-Catherine, sur la côte du Brésil.
«Après quatre-vingt-seize jours de navigation, lit-on dans la
relation du voyage publiée par le général Millet-Mureau, nous
n’avions pas un seul malade; la différence des climats, les pluies,
les brumes, rien n’avait altéré la santé des équipages, mais nos
vivres étaient d’une excellente qualité. Je n’avais négligé aucune
des précautions que l’expérience et la prudence pouvaient m’indiquer:
nous avions eu en outre le plus grand soin d’entretenir la gaieté
en faisant danser les équipages chaque soir, lorsque le temps le
permettait, depuis huit heures jusqu’à dix.
«L’île Sainte-Catherine,--dont nous avons eu plusieurs fois
l’occasion de parler au cours de cet ouvrage,--s’étend depuis
le 27° 19′ 10″ de latitude sud, jusqu’au 27° 49′; sa largeur de
l’est à l’ouest n’est que de deux lieues; elle n’est séparée du
continent, dans l’endroit le plus resserré, que par un canal de
deux cents toises. C’est sur la pointe de ce goulet qu’est bâtie la
ville de Nostra-Señora-del-Destero, capitale de cette capitainerie,
où le gouverneur fait sa résidence; elle contient au plus trois
mille âmes, et environ quatre cents maisons; l’aspect en est fort
agréable. Suivant la relation de Frézier, cette île servait, en
1712, de retraite à des vagabonds qui s’y sauvaient des différentes
parties du Brésil; ils n’étaient sujets du Portugal que de nom et
ne reconnaissaient aucune autre autorité. Le pays est si fertile,
qu’ils pouvaient subsister sans aucun secours des colonies voisines.
Les vaisseaux qui relâchaient chez eux ne leur donnaient, en échange
de leurs provisions, que des habits et des chemises, dont ils
manquaient absolument.»
Cette île, en effet, est extrêmement fertile, et le sol se serait
facilement prêté à la culture de la canne à sucre; mais l’extrême
pauvreté des habitants les empêchait d’acheter les esclaves nécessaires.
Les bâtiments français trouvèrent en cet endroit tout ce dont ils
avaient besoin, et leurs officiers reçurent un accueil empressé des
autorités portugaises.
«Le fait suivant donnera une idée de l’hospitalité de ce bon peuple.
Mon canot, dit La Pérouse, ayant été renversé par la lame dans une
anse où je faisais couper du bois, les habitants, qui aidèrent à
le sauver, forcèrent nos matelots naufragés à se mettre dans leurs
lits, et couchèrent à terre sur des nattes au milieu de la chambre
où ils exerçaient cette touchante hospitalité. Peu de jours après,
ils rapportèrent à mon bord, les voiles, les mâts, le grappin et
le pavillon de ce canot, objets très précieux pour eux et qui leur
auraient été de la plus grande utilité dans leurs pirogues.»
La -Boussole- et l’-Astrolabe- levèrent l’ancre le 19 novembre,
dirigeant leur course vers le cap Horn. A la suite d’un violent orage,
pendant lequel les frégates se comportèrent fort bien, et après
quarante jours de recherches infructueuses de l’île Grande découverte
par le Français Antoine de La Roche et nommée Georgie par le capitaine
Cook, La Pérouse traversa le détroit de Lemaire. Trouvant les vents
favorables dans cette saison avancée, il se détermina à éviter une
relâche dans la baie de Bon-Succès et à doubler immédiatement le
cap Horn, afin d’épargner un retard possible, qui aurait exposé ses
vaisseaux à des avaries et ses équipages à des fatigues inutiles.
Les démonstrations amicales des Fuégiens, l’abondance des baleines,
qui n’avaient pas encore été inquiétées, les vols immenses d’albatros
et de pétrels ne purent changer la détermination du commandant. Le
cap Horn fut doublé avec beaucoup plus de facilité qu’on n’aurait osé
l’espérer. Le 9 février, l’expédition se trouvait par le travers du
détroit de Magellan, et, le 24, elle jetait l’ancre dans le port de la
Concepcion,--relâche que La Pérouse avait dû préférer à celle de Juan
Fernandez, à cause de l’épuisement de ses vivres. La santé florissante
des équipages surprit le commandant espagnol. Jamais peut-être aucun
vaisseau n’avait doublé le cap Horn et n’était arrivé au Chili
sans avoir de malades, et il n’y en avait pas un seul sur les deux
bâtiments.
La ville, renversée par un tremblement de terre en 1751, avait été
rebâtie à trois lieues de la mer, sur les bords de la rivière Biobio.
Les maisons n’avaient qu’un seul étage, ce qui donnait à La Concepcion
une étendue considérable, car elle ne renfermait pas moins de dix mille
habitants. La baie est une des plus commodes qui soient au monde; la
mer y est tranquille, et presque sans courants.
Cette partie du Chili est d’une fécondité incomparable. Le blé y
rapporte soixante pour un, la vigne produit avec la même abondance,
et les campagnes sont couvertes de troupeaux innombrables, qui y
multiplient au delà de toute croyance.
Malgré ces conditions de prospérité, le pays n’avait fait aucun
progrès, à cause du régime prohibitif qui florissait à cette époque. Le
Chili, avec ses productions qui auraient sans peine alimenté la moitié
de l’Europe, ses laines qui auraient suffi aux manufactures de France
et d’Angleterre, ses viandes dont on aurait pu faire des salaisons,
ne faisait aucun commerce. En même temps, les droits à l’importation
étaient excessifs. Aussi la vie était-elle excessivement coûteuse. La
classe moyenne, ce qu’on nomme aujourd’hui la bourgeoisie, n’existait
pas. La population se divisait en deux catégories, les riches et les
pauvres, comme le prouve le passage suivant:
«La parure des femmes consiste en une jupe plissée, de ces anciennes
étoffes d’or ou d’argent qu’on fabriquait autrefois à Lyon. Ces
jupes, qui sont réservées pour les grandes occasions, peuvent, comme
les diamants, être substituées dans les familles et passer des
grand’mères aux petites-filles. D’ailleurs, ces parures sont à la
portée d’un petit nombre de citoyennes; les autres ont à peine de
quoi se vêtir.»
Nous ne suivrons pas La Pérouse dans les détails de la réception
enthousiaste qui lui fut faite, et nous passerons sous silence les
descriptions de bals et de toilettes, qui, d’ailleurs, ne lui faisaient
pas perdre de vue l’objet de son voyage. L’expédition n’avait encore
parcouru que des régions mainte fois sillonnées par les navires
européens. Il était temps qu’elle se lançât dans un champ moins
exploré. L’ancre fut levée le 15 mars, et, après une navigation sans
incident, les deux frégates mouillèrent, le 9 avril, dans la baie de
Cook, à l’île de Pâques.
La Pérouse affirme que M. Hodges, le peintre qui accompagnait le
célèbre navigateur anglais, a très mal rendu la physionomie des
insulaires. Elle est généralement agréable, mais on ne peut pas dire
qu’elle ait un caractère distinctif.
Ce n’est pas, d’ailleurs, sur ce seul point que le voyageur français
n’est pas d’accord avec le capitaine Cook. Il croit que ces fameuses
statues, dont un de ses dessinateurs prit une vue très intéressante,
pourraient être l’œuvre de la génération alors vivante, dont il
estimait le nombre à deux mille personnes. Il lui parut aussi que le
défaut absolu d’arbres et, par cela même, de lacs et de ruisseaux,
provenait de l’exploitation exagérée des forêts par les anciens
habitants. Au reste, nul incident désagréable ne vint marquer cette
relâche. Les vols, il est vrai, furent fréquents; mais les Français,
ne devant rester qu’une journée dans cette île, jugèrent superflu de
donner à la population des idées plus précises sur la propriété.
En quittant l’île de Pâques, le 10 avril, La Pérouse suivit à peu près
la même route que Cook en 1777, lorsqu’il fit voile de Taïti pour la
côte d’Amérique; mais il était à cent lieues plus dans l’ouest. La
Pérouse se flattait de faire quelque découverte dans cette partie peu
connue de l’océan Pacifique, et il avait promis une récompense au
matelot qui le premier apercevrait la terre.
Le 29 mai, l’archipel Hawaï fut atteint.
Les montres marines furent d’un très grand secours en cette
circonstance et rectifièrent l’estime. La Pérouse, en arrivant aux
îles Sandwich, trouva cinq degrés de différence entre la longitude
estimée et la longitude observée. Sans les montres, il aurait placé
ce groupe cinq degrés trop à l’est. Cela explique que toutes les îles
découvertes par les Espagnols, Mendana, Quiros, etc., sont beaucoup
trop rapprochées des côtes d’Amérique. Il en conclut aussi à la
non-existence du groupe appelé par les espagnols -la Mesa-, -los
Majos-, -la Disgraciada-. Il y a d’autant plus de raisons de considérer
ce groupe comme n’étant autre que les Sandwich, que -Mesa- veut dire
table en espagnol et que le capitaine King compare la montagne appelée
Mauna-Loa à un plateau, -table-land-. D’ailleurs, il ne s’en était pas
tenu à ces raisons spéculatives, il avait croisé sur l’emplacement
attribué à los Majos et n’avait pas trouvé la moindre apparence d’une
terre.
«L’aspect de Mowée, dit La Pérouse, était ravissant... Nous voyions
l’eau se précipiter en cascades de la cime des montagnes et descendre
à la mer, après avoir arrosé les habitations des Indiens; elles sont
si multipliées qu’on pourrait prendre un espace de trois à quatre
lieues pour un seul village. Mais toutes les cases sont sur le bord
de la mer, et les montagnes en sont si rapprochées, que le terrain
habitable m’a paru avoir moins d’une demi-lieue de profondeur.
Il faut être marin, et être réduit comme nous, dans ces climats
brûlants, à une bouteille d’eau par jour, pour se faire une idée des
sensations que nous éprouvions. Les arbres qui couronnaient les
montagnes, la verdure, les bananiers qu’on apercevait autour des
habitations, tout produisait sur nos sens un charme inexprimable;
mais la mer brisait sur la côte avec la plus grande force, et,
nouveaux Tantales, nous étions réduits à désirer et à dévorer des
yeux ce qu’il nous était impossible d’atteindre.»
A peine les deux frégates avaient-elles mouillé qu’elles furent
entourées de pirogues et de naturels, qui apportaient des cochons,
des patates, des bananes, du taro, etc. Très adroits à conclure leurs
marchés, ils attachaient le plus grand prix aux morceaux de cercles de
vieux fer. Seule, cette connaissance du fer et de son emploi, qu’ils
ne devaient pas à Cook, est une nouvelle preuve des relations que ces
peuples avaient eues autrefois avec les Espagnols, auxquels il faut
vraisemblablement attribuer la découverte de cet archipel.
La réception faite à La Pérouse fut des plus cordiales, malgré
l’appareil militaire dont il avait cru devoir s’entourer. Quoique les
Français fussent les premiers qui eussent abordé à l’île Mowée, La
Pérouse ne crut pas devoir en prendre possession.
«Les usages des Européens, dit-il, sont, à cet égard, trop
complètement ridicules. Les philosophes doivent gémir, sans doute,
de voir que des hommes, par cela seul qu’ils ont des canons et des
bayonnettes, comptent pour rien soixante mille de leurs semblables;
que, sans respect pour les droits les plus sacrés, ils regardent
comme un objet de conquête une terre que ses habitants ont arrosée de
leurs sueurs, et qui, depuis tant de siècles, sert de tombeau à leurs
ancêtres.»
La Pérouse ne s’arrête pas à donner des détails sur les habitants des
Sandwich. Il n’y passa que quelques heures, tandis que les Anglais y
séjournèrent quatre mois. Il renvoie donc fort justement à la relation
du capitaine Cook.
Plus de cent cochons, des nattes, des fruits, une pirogue à balancier,
de petits meubles en plumes et en coquillages, de beaux casques
recouverts de plumes rouges, tels furent les objets achetés pendant
cette courte relâche.
Les instructions que La Pérouse avait reçues à son départ lui
prescrivaient de reconnaître la côte d’Amérique, dont une partie,
jusqu’au mont Saint-Élie, à l’exception toutefois du port de Nootka,
n’avait été qu’aperçue par le capitaine Cook.
Il l’atteignit le 23 juin par 60° de latitude, et reconnut, au milieu
d’une longue chaîne de montagnes couvertes de neige, le mont Saint-Élie
de Behring. Après avoir prolongé la côte quelque temps, La Pérouse
expédia trois embarcations sous le commandement d’un de ses officiers,
M. de Monti, qui découvrit une grande baie, à laquelle il donna son
nom. La côte fut suivie à peu de distance, et des relèvements furent
faits, qui forment une suite non interrompue jusqu’à une rivière
importante, laquelle reçut le nom de Behring. C’était, suivant toute
vraisemblance, celle que Cook avait appelée de ce nom.
Le 2 juillet, par 58° 36′ de latitude et 140° 31′ de longitude,
fut découvert un enfoncement qui parut être une très belle baie.
Des canots, sous les ordres de MM. de Pierrevert, de Flassan
et Boutervilliers, furent aussitôt expédiés pour en faire la
reconnaissance. Le rapport de ces officiers étant favorable, les deux
frégates arrivèrent à l’entrée de cette baie; mais l’-Astrolabe- fut
rejetée en pleine mer par un courant violent, et la -Boussole- dut la
rejoindre. A six heures du matin, après une nuit passée sous voiles,
les bâtiments se présentèrent de nouveau.
«Mais, à sept heures du matin, dit la relation, lorsque nous
fûmes sur la passe, les vents sautèrent à l’ouest-nord-ouest et
au nord-ouest quart d’ouest, en sorte qu’il fallut ralinguer et
même mettre le vent sur les voiles. Heureusement, le flot porta
nos frégates dans la baie, nous faisant ranger les roches de la
pointe de l’est à demi-portée de pistolet. Je mouillai en dedans
par trois brasses et demie, fond de roche, à une demi-encâblure du
rivage. L’-Astrolabe- avait mouillé sur le même fond et par le même
brassiage. Depuis trente ans que je navigue, il ne m’est pas arrivé
de voir deux vaisseaux aussi près de se perdre.... Notre situation
n’eût rien eu d’embarrassant si nous n’eussions pas été mouillés sur
un fond de roche qui s’étendait à plusieurs encâblures autour de
nous; ce qui était bien contraire au rapport de MM. de Flassan et
Boutervilliers. Ce n’était pas le moment de faire des réflexions; il
fallait se tirer de ce mauvais mouillage, et la rapidité du courant
était un grand obstacle....»
La Pérouse y parvint cependant, grâce à une série de manœuvres habiles.
Depuis qu’ils étaient entrés dans la baie, les vaisseaux avaient été
entourés de pirogues chargées de sauvages. De tous les objets d’échange
qu’on leur offrait contre du poisson, des peaux de loutre et d’autres
animaux, c’était le fer que préféraient ces indigènes. Leur nombre
augmenta rapidement au bout de quelques jours de relâche, et ils ne
tardèrent pas à devenir, sinon dangereux, du moins incommodes.
[Illustration: -Fac-simile. Gravure ancienne.-]
La Pérouse avait installé un observatoire sur une île de la baie, et
dressé des tentes pour les voiliers et les forgerons. Bien que cet
établissement fût gardé avec vigilance, les naturels, «se glissant
sur le ventre comme des couleuvres, sans remuer presque une feuille,
parvenaient, malgré nos sentinelles, à dérober quelques-uns de nos
effets. Enfin, ils eurent l’adresse d’entrer, de nuit, dans la tente
où couchaient MM. de Lauriston et Darbaud, qui étaient de garde à
l’observatoire; ils enlevèrent un fusil garni d’argent, ainsi que les
habits de ces deux officiers, qui les avaient placés par précaution
sous leur chevet. Une garde de douze hommes ne les aperçut pas, et les
deux officiers ne furent point éveillés.»
[Illustration: Types de femmes du port des Français. (-Fac-simile.
Gravure ancienne.-)]
Cependant, le temps que La Pérouse entendait consacrer à cette relâche
dans le port des Français tirait à sa fin. Les travaux de sondage, de
relèvement, les plans, les observations astronomiques s’achevaient;
mais, avant de la quitter définitivement, La Pérouse voulait explorer
dans tous ses détails le fond de la baie. Il supposait que quelque
grande rivière devait s’y jeter, qui lui permettrait de pénétrer dans
l’intérieur. Mais, au fond des culs-de-sac dans lesquels il s’enfonça,
La Pérouse ne rencontra que d’immenses glaciers, qui ne se terminaient
qu’au sommet du mont Beau-Temps.
Aucun accident, aucune maladie n’étaient venus porter la moindre
atteinte à l’heureuse chance qui avait, jusqu’alors, accompagné
l’expédition.
«Nous nous regardions, dit La Pérouse, comme les plus heureux des
navigateurs, d’être arrivés à une si grande distance de l’Europe,
sans avoir eu un seul malade ni un seul homme atteint du scorbut.
Mais le plus grand des malheurs, celui qu’il était le plus impossible
de prévoir, nous attendait à ce terme.»
Sur la carte du port des Français dressée par MM. Monneron et Bernizet,
il ne restait plus qu’à indiquer les sondages. C’est aux officiers de
marine qu’incombait cette tâche. Trois embarcations, sous les ordres
de MM. d’Escures, de Marchainville et Boutin, furent chargées de cette
opération. La Pérouse, qui connaissait le zèle parfois un peu trop
ardent de M. d’Escures, lui recommanda, au moment du départ, d’agir
avec la prudence la plus minutieuse et de n’opérer le sondage de la
passe que si la mer n’y brisait pas.
Les canots partirent à six heures du matin. C’était autant une partie
de plaisir qu’une expédition de service. On devait chasser et déjeuner
sous les arbres.
«A dix heures du matin, dit La Pérouse, je vis revenir notre petit
canot. Un peu surpris, parce que je ne l’attendais pas si tôt, je
demandai à M. Boutin, avant qu’il fût monté à bord, s’il y avait
quelque chose de nouveau. Je craignis, dans ce premier instant,
quelque attaque des sauvages. L’air de M. Boutin n’était pas propre à
me rassurer; la plus vive douleur était peinte sur son visage.
«Il m’apprit bientôt le naufrage affreux dont il venait d’être
témoin et auquel il n’avait échappé que parce que la fermeté de
son caractère lui avait permis de voir toutes les ressources qui
restaient dans un si extrême péril. Entraîné, en suivant son
commandant, au milieu des brisants qui portaient dans la passe,
pendant que la marée sortait avec une vitesse de trois ou quatre
lieues par heure, il imagina de présenter à la lame l’arrière de son
canot, qui, de cette manière, poussé par cette lame et lui cédant,
pouvait ne pas se remplir, mais devait cependant être entraîné au
dehors, à reculons, par la marée.
«Bientôt, il vit les brisants de l’avant de son canot et il se trouva
dans la grande mer. Plus occupé du salut de ses camarades que du sien
propre, il parcourut le bord des brisants, dans l’espoir de sauver
quelqu’un; il s’y rengagea même, mais il fut repoussé par la marée;
enfin, il monta sur les épaules de M. Mouton afin de découvrir un
plus grand espace: vain espoir, tout avait été englouti... et M.
Boutin rentra à la marée étale.
«La mer étant devenue belle, cet officier avait conservé quelque
espérance pour la biscayenne de l’-Astrolabe-; il n’avait vu périr
que la nôtre. M. de Marchainville était dans ce moment à un quart
de lieue du danger, c’est-à-dire dans une mer aussi parfaitement
tranquille que celle du port le mieux fermé; mais ce jeune officier,
poussé par une générosité sans doute imprudente, puisque tout
secours était impossible dans ces circonstances, ayant l’âme trop
élevée, le courage trop grand pour faire cette réflexion lorsque
ses amis étaient dans un si extrême danger, vola à leur secours, se
jeta dans les mêmes brisants, et, victime de sa générosité et de la
désobéissance formelle de son chef, périt comme lui.
«Bientôt, M. de Langle arriva à mon bord aussi accablé de douleur
que moi-même, et m’apprit, en versant des larmes, que le malheur
était encore infiniment plus grand que je ne croyais. Depuis notre
départ, il s’était fait une loi inviolable de ne jamais détacher les
deux frères, MM. La Borde-Marchainville et La Borde-Boutervilliers,
pour une même corvée, et il avait cédé, dans cette seule occasion,
au désir qu’ils avaient témoigné d’aller se promener et chasser
ensemble, car c’était presque sous ce point de vue que nous avions
envisagé, l’un et l’autre, la course de nos canots, que nous croyions
aussi peu exposés que dans la rade de Brest, lorsque le temps est
très beau.»
Plusieurs embarcations furent aussitôt dépêchées à la recherche des
naufragés. Des récompenses avaient été promises aux indigènes, s’ils
parvenaient à sauver quelqu’un; mais le retour des chaloupes détruisit
jusqu’à la dernière illusion. Tous avaient péri.
Dix-huit jours après cette catastrophe, les deux frégates quittaient le
port des Français. Au milieu de la baie, sur l’île qui fut appelée île
du Cénotaphe, La Pérouse avait élevé un monument à la mémoire de nos
infortunés compatriotes. On y lisait l’inscription suivante:
A L’ENTRÉE DU PORT, ONT PÉRI VINGT ET UN BRAVES MARINS;
QUI QUE VOUS SOYEZ, MÊLEZ VOS LARMES AUX NÔTRES.
Au pied du monument avait été enterrée une bouteille, qui renfermait le
récit de ce déplorable événement.
Situé par 58° 37′ de latitude nord et 139° 50′ de longitude ouest, le
port des Français présente de grands avantages, mais aussi quelques
inconvénients au premier rang desquels il convient de placer les
courants de la passe. Le climat y est infiniment plus doux qu’à la
baie d’Hudson, sous la même latitude; aussi la végétation est-elle
extrêmement vigoureuse. Les pins de six pieds de diamètre sur cent
quarante de hauteur n’étaient pas rares; le céleri, l’oseille, le
lupin, le pois sauvage, la chicorée, le mimulus se rencontraient à
chaque pas; ainsi qu’un grand nombre de plantes potagères, dont l’usage
contribua à tenir les équipages en bonne santé.
La mer y fournit en abondance des saumons, des truites, des vieilles,
des capelans et des plies.
Dans les bois vivent des ours noirs et bruns, des lynx, des hermines,
des martres, des petit-gris, des écureuils, des castors, des marmottes,
des renards, des élans, des bouquetins; la fourrure la plus précieuse
est celle de la loutre de mer, du loup et de l’ours marin.
«Mais, si les productions végétales et animales de cette contrée,
dit la Pérouse, la rapprochent de beaucoup d’autres, son aspect ne
peut être comparé, et je doute que les profondes vallées des Alpes
et des Pyrénées offrent un tableau si effrayant, mais en même temps
si pittoresque, qu’il mériterait d’être visité par les curieux, s’il
n’était pas à une des extrémités de la terre.»
Quant aux habitants, le portrait que La Pérouse en a tracé mérite
d’être conservé:
«Des Indiens, dans leurs pirogues, étaient sans cesse autour de nos
frégates; ils y passaient trois ou quatre heures avant de commencer
l’échange de quelques poissons ou de deux ou trois peaux de loutre;
ils saisissaient toutes les occasions de nous voler; ils arrachaient
le fer qui était facile à enlever, et ils examinaient, surtout,
par quels moyens ils pourraient, pendant la nuit, tromper notre
vigilance. Je faisais monter à bord de ma frégate les principaux
personnages; je les comblais de présents; et ces mêmes hommes que je
distinguais si particulièrement ne dédaignaient jamais le vol d’un
clou ou d’une vieille culotte. Lorsqu’ils prenaient un air riant
et doux, j’étais assuré qu’ils avaient volé quelque chose et, très
souvent, je faisais semblant de ne pas m’en apercevoir.»
Les femmes se font une ouverture dans la partie épaisse de la lèvre
inférieure dans toute la largeur de la mâchoire; elles portent une
espèce d’écuelle de bois sans anses qui appuie contre les gencives, «à
laquelle cette lèvre fendue sert de bourrelet en dehors, de manière
que la partie inférieure de la bouche est saillante de deux ou trois
pouces.»
La relâche forcée que La Pérouse venait de faire au port des
Français allait l’empêcher de s’arrêter ailleurs et de procéder à la
reconnaissance de toutes les indentations de la côte, comme il en avait
l’intention, car il devait à tout prix arriver en Chine pendant le
mois de février, afin d’employer l’été suivant au relèvement de la côte
de Tartarie.
Il reconnut successivement, sur cette côte, l’entrée de Cross-Sound,
où se terminent les hautes montagnes couvertes de neige, la baie des
îles de Cook, le cap Enganno, terre basse qui s’avance beaucoup dans la
mer et qui porte le mont Saint-Hyacinthe,--le mont et le cap Edgecumbe
de Cook,--l’entrée de Norfolk où devait mouiller l’année suivante
l’anglais Dixon, les ports Necker et Guibert, le cap Tschirikow, les
îles de la Croyère, ainsi nommées du frère du fameux géographe Delisle,
compagnon de Tschirikow, les îles San-Carlos, la baie de La Touche et
le cap Hector.
Cette ligne de côtes, au sentiment de La Pérouse, devait être formée
par un vaste archipel, et il avait raison, car c’étaient les archipels
de Georges III, du Prince-de-Galles et l’île de la Reine-Charlotte,
dont le cap Hector formait l’extrémité méridionale.
La saison déjà fort avancée et le peu de temps dont il disposait ne
permirent pas à La Pérouse d’observer en détail cette suite de terres,
mais son instinct ne l’avait pas trompé en lui faisant reconnaître une
série d’îles et non pas un continent dans la succession des points
qu’il avait relevés.
Après le cap Fleurieu, qui formait la pointe d’une île fort élevée, La
Pérouse rencontra plusieurs groupes d’îles, auxquels il donna le nom de
Sartines, et il fit route en redescendant la côte jusqu’à l’entrée de
Nootka, qu’il reconnut le 25 août. Il visita ensuite diverses parties
du continent dont Cook avait été obligé de se tenir éloigné, et qui
forment une lacune sur sa carte. Cette navigation ne fut pas sans
danger, à cause des courants, qui sont sur cette côte d’une violence
extrême et «qui ne permettaient pas de gouverner avec un vent à filer
trois nœuds à une distance de cinq lieues de terre.»
Le 5 septembre, l’expédition découvrit neuf petites îles, éloignées
d’environ une lieue du cap Blanc, et auxquelles le commandant donna le
nom d’îles Necker. La brume était très épaisse, et plus d’une fois on
fut forcé de s’écarter de terre pour ne pas rencontrer quelque îlot ou
quelque écueil dont la présence ne pouvait être soupçonnée. Le temps
continua d’être mauvais jusqu’à la baie de Monterey, où La Pérouse
trouva deux bâtiments espagnols.
La baie de Monterey était, à cette époque, fréquentée par une multitude
de baleines, et la mer était littéralement couverte de pélicans, qui
étaient très communs sur toute la côte de Californie. Une garnison de
deux cent quatre-vingts cavaliers suffisait à contenir une population
de cinquante mille Indiens errant dans cette partie de l’Amérique. Il
faut dire que ces Indiens, généralement petits et faibles, n’étaient
pas doués de cet amour de l’indépendance qui caractérise leurs
congénères du nord, et n’avaient pas, comme ceux-ci, le sentiment des
arts ni le goût de l’industrie.
«Ces Indiens, dit la relation, sont très adroits à tirer de l’arc;
ils tuèrent devant nous les oiseaux les plus petits. Il est vrai que
leur patience pour les approcher est inexprimable; ils se cachent et
se glissent en quelque sorte auprès du gibier et ne le tirent qu’à
quinze pas.
«Leur industrie contre la grosse bête est encore plus admirable. Nous
vîmes un Indien ayant une tête de cerf attachée sur la sienne marcher
à quatre pattes, avoir l’air de brouter l’herbe et jouer cette
pantomime avec une telle vérité, que tous nos chasseurs l’auraient
tiré à trente pas s’ils n’eussent été prévenus. Ils approchent ainsi
le troupeau de cerfs à la plus petite portée et les tuent à coups de
flèches.»
La Pérouse donne ensuite de très grands détails sur le présidio de
Lorette et sur les missions de Californie; mais ces renseignements, qui
ont leur valeur historique, ne peuvent ici trouver leur place. Ceux
qu’il fournit sur la fécondité du pays rentrent mieux dans notre cadre.
«Les récoltes de maïs, d’orge, de blé et de pois, dit-il, ne peuvent
être comparées qu’à celles du Chili; nos cultivateurs d’Europe ne
peuvent avoir aucune idée d’une pareille fertilité; le produit moyen
du blé est de soixante-dix à quatre-vingts pour un; les extrêmes,
soixante ou cent.»
Le 22 septembre, les deux frégates reprirent la mer après avoir reçu
un accueil bienveillant du gouverneur espagnol et des missionnaires.
Elles emportaient un plein chargement de provisions de toute espèce,
qui devaient leur être de la plus grande utilité pendant la longue
traversée qu’il leur restait à faire jusqu’à Macao.
La partie de l’Océan que les Français allaient parcourir était presque
inconnue. Seuls, les Espagnols la pratiquaient depuis longtemps;
mais leur politique jalouse ne leur avait pas permis de publier les
découvertes et les observations qu’ils y avaient faites. D’ailleurs, La
Pérouse voulait faire route au sud-ouest jusque par 28° de latitude, où
quelques géographes avaient placé l’île de Nuestra-Señora-de-la-Gorta.
Ce fut en vain qu’il la chercha pendant une longue et pénible
croisière, durant laquelle les vents contraires mirent plus d’une fois
à l’épreuve la patience des navigateurs.
«Nos voiles et nos agrès, dit-il, nous avertissaient, chaque jour,
que nous tenions constamment la mer depuis seize mois; à chaque
instant, nos manœuvres se rompaient et nos voiliers ne pouvaient
suffire à réparer des toiles qui étaient presque entièrement usées.»
Le 5 novembre, fut découverte une petite île ou plutôt un rocher de
cinq cents toises de longueur sur lequel ne poussait pas un arbre et
qui était recouvert d’une épaisse couche de guano. Sa longitude et sa
latitude sont 166° 52′ à l’ouest de Paris et 23° 34′ nord. Il fut nommé
île Necker.
Jamais on n’avait eu plus belle mer ni une plus belle nuit. Tout à
coup, vers une heure et demie du matin, on aperçut des brisants à deux
encâblures de l’avant de la -Boussole-. La mer était si calme, qu’elle
ne faisait presque pas de bruit et ne déferlait que de loin en loin et
par place. Immédiatement, on revint sur bâbord, mais cette manœuvre
avait pris du temps, et le navire n’était plus qu’à une encâblure des
rochers lorsqu’il obéit à la manœuvre.
«Nous venions d’échapper au danger le plus imminent où des
navigateurs aient pu se trouver, dit La Pérouse, et je dois à mon
équipage la justice de dire qu’il n’y a jamais eu, en pareille
circonstance, moins de désordre et de confusion; la moindre
négligence dans l’exécution des manœuvres que nous avions à faire
pour nous éloigner des brisants, eût nécessairement entraîné notre
perte.»
Cette bassure n’était pas connue; il fallait donc la déterminer
exactement pour que d’autres navigateurs ne courussent pas les mêmes
périls. La Pérouse ne manqua pas à ce devoir et la nomma «Basse des
frégates françaises».
Le 14 décembre, l’-Astrolabe- et la -Boussole- eurent connaissance
des îles Mariannes. On ne débarqua que sur l’île volcanique de
l’Assomption. La lave y a formé des ravins et des précipices bordés de
quelques cocotiers rabougris, très clairsemés, entremêlés de lianes et
d’un petit nombre de plantes. Il était presque impossible d’y faire
cent toises en une heure. Le débarquement et le rembarquement furent
difficiles, et les cent noix de coco, les coquilles, les bananiers
inconnus, que les naturalistes rapportèrent, ne valurent pas les
dangers qu’ils avaient courus.
Il était impossible de s’arrêter plus longtemps dans cet archipel si
l’on voulait parvenir à la côte de Chine avant le départ pour l’Europe
des navires, qui devaient emporter le récit des travaux de l’expédition
sur la côte d’Amérique et la relation de la traversée jusqu’à Macao.
Après avoir relevé, sans s’y arrêter, la position des Bashees, le 1er
janvier 1787, La Pérouse eut connaissance de la côte de la Chine, et,
le lendemain, l’ancre tombait dans la rade de Macao.
La Pérouse y rencontra une petite flûte française, commandée par M. de
Richery, enseigne de vaisseau, dont la mission consistait à naviguer
sur les côtes de l’est et à protéger notre commerce. La ville de Macao
est trop connue pour que nous nous arrêtions avec La Pérouse à en faire
la description. Les avanies de tout genre dont les Chinois abreuvaient
chaque jour les Européens, leurs humiliations constantes, dues au
gouvernement le plus tyrannique et le plus lâche qui soit, excitèrent
l’indignation du commandant français, qui aurait vivement souhaité
qu’une expédition internationale vînt mettre un terme à cette situation
intolérable.
[Illustration: Naufrage des chaloupes dans le port des Français.
(-Fac-simile. Gravure ancienne.-)]
Les pelleteries que l’expédition avait récoltées à la côte d’Amérique
furent vendues à Macao pour dix mille piastres. Le produit devait en
être réparti entre les équipages, et le chef de la compagnie suédoise
se chargea de le faire passer à l’île de France. Nos malheureux
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