dans lequel on laissait infuser, pendant plusieurs jours, une certaine
graine noire.
Quelques matelots de Dampier avaient autrefois déserté dans ces
îles; ils y avaient reçu des indigènes une femme, un champ et des
instruments aratoires. Ce souvenir détermina trois matelots du
-Saint-Jean-Baptiste- à suivre leur exemple. Mais Surville n’était
pas homme à laisser s’émietter ainsi son équipage. Il fit donc saisir
vingt-six Indiens, qu’il se proposait de retenir pour otages jusqu’à ce
que ses hommes lui eussent été ramenés.
«Parmi ces Indiens qui étaient ainsi garrottés, dit Crozet dans la
relation qu’il a publiée du voyage de Surville, il y en eut plusieurs
qui eurent le courage de se précipiter dans la mer, et, au grand
étonnement de l’équipage, ils eurent le courage et l’adresse de nager
jusqu’à une de leurs pirogues, qui se tenait à une assez grande
distance du vaisseau pour n’en avoir rien à redouter.»
On expliqua aux sauvages qu’on n’avait agi de la sorte avec eux que
pour déterminer leurs camarades à ramener les trois déserteurs. Ils
firent signe alors qu’ils comprenaient, et tous furent relâchés, à
l’exception de six qui avaient été pris à terre. Leur hâte à quitter le
vaisseau et à se jeter dans leurs pirogues ne rendait pas leur retour
probable. Aussi fut-on fort surpris de les voir revenir peu de temps
après avec des exclamations de joie. Le doute n’était plus possible, ce
ne pouvaient être que les déserteurs qu’ils ramenaient au commandant.
En effet, ils montèrent à bord et déposèrent liés, garrottés et
ficelés,... trois superbes cochons!
Surville trouva la plaisanterie détestable, si c’en était une; il
repoussa les indigènes avec un air si courroucé, qu’ils se jetèrent
dans leurs pirogues et disparurent. Vingt-quatre heures plus tard,
le -Saint-Jean-Baptiste- quittait les Bashees et emmenait trois des
Indiens capturés pour remplacer les déserteurs.
Le 7 octobre, après une assez longue route dans le sud-est, une terre
fut aperçue par 6° 56′ de latitude méridionale et par 151° 30′ de
longitude à l’est du méridien de Paris, à laquelle fut donné le nom
d’île de la Première-Vue.
«On la côtoya jusqu’au 13 octobre, jour où l’on découvrit un
excellent port, à l’abri de tout vent, formé par une multitude de
petites îles. M. de Surville y jeta l’ancre et le nomma port Praslin;
il est situé par 7° 25′ de latitude sud et par 151° 55′ de longitude
estimée à l’est du méridien de Paris.»
En entrant dans ce port, les Français aperçurent quelques Indiens armés
de lances, qui portaient sur le dos une espèce de bouclier. Bientôt,
le -Saint-Jean-Baptiste- fut entouré de pirogues, montées par une
foule d’Indiens, très prodigues de démonstrations hostiles. On parvint
cependant à les apaiser. Une trentaine des plus hardis grimpèrent
à bord et examinèrent avec la plus grande attention tout ce qu’ils
avaient sous les yeux. Bientôt même, il fallut contenir les autres,
car, l’équipage comptant beaucoup de malades, il importait de ne pas
laisser un trop grand nombre d’indigènes envahir le bâtiment.
Cependant, malgré le bon accueil qu’ils recevaient, les sauvages ne
paraissaient pas rassurés, et leur contenance indiquait une défiance
excessive. Au moindre mouvement qui se faisait sur le vaisseau, ils
sautaient dans leurs pirogues ou se jetaient à la mer. L’un d’eux
semblait toutefois témoigner un peu plus de confiance. Surville lui
fit quelques présents. L’Indien répondit à cette politesse en faisant
entendre qu’il se trouvait au fond du port un endroit où l’on pourrait
faire de l’eau.
Le commandant donna ordre d’armer les embarcations, et en remit le
commandement à son second, nommé Labbé.
«Les sauvages paraissaient impatients de voir les canots quitter
le vaisseau, dit Fleurieu dans ses -Découvertes des Français-, et,
à peine eurent-ils débordé, qu’ils furent suivis par toutes les
pirogues. Une des embarcations semblait servir de guide aux autres,
c’était celle que montait l’Indien qui avait fait à Surville des
offres de service. Sur l’arrière du bâtiment, un personnage, debout,
ayant dans ses mains des paquets d’herbe, les tenait élevés à la
hauteur de sa tête et faisait divers gestes en cadence. Dans le
milieu de la même pirogue, un jeune homme, debout aussi et appuyé sur
une longue lance, conservait la contenance la plus grave. Des paquets
de fleurs rouges étaient passés dans ses oreilles et dans la cloison
de son nez, et ses cheveux étaient poudrés de chaux à blanc.»
Cependant, certaines allées et venues éveillèrent les soupçons des
Français, qui furent conduits dans une sorte de cul-de-sac, où les
naturels affirmaient qu’on trouverait de l’eau douce. Labbé, malgré
les invitations pressantes des indigènes, ne voulut pas engager ses
embarcations, par deux ou trois pieds d’eau, sur un fond de vase. Il
se contenta donc de débarquer un caporal et quatre soldats. Ceux-ci
revinrent bientôt, en déclarant qu’ils n’avaient vu de tous côtés que
marais où l’on enfonçait jusqu’à la ceinture. Évidemment les sauvages
avaient médité une trahison. Labbé se garda bien de leur montrer qu’il
avait pénétré leur dessein, et leur demanda de lui indiquer une source.
[Illustration: CARTE DES DÉCOUVERTES DE SURVILLE d'après Fleurieu.]
[Illustration: On rassembla celles de leurs armes qu’on trouva éparses.
(Page 228.)]
Les indigènes conduisirent alors les embarcations dans un endroit
éloigné de trois lieues et d’où il était impossible de voir le
navire. Le caporal fut détaché de nouveau avec quelques hommes; mais
il ne trouva qu’une source très pauvre, à peine suffisante pour le
désaltérer, lui et ses compagnons. Pendant son absence, les naturels
avaient tout mis en œuvre pour déterminer Labbé à descendre à terre,
lui montrant l’abondance des cocos et des autres fruits, essayant même
de s’emparer de la bosse ou de la gaffe de la chaloupe.
«Plus de deux cent cinquante insulaires, dit la relation, armés
de lances de sept à huit pieds de long, d’épées ou de massues en
bois, de flèches et de pierres, quelques-uns portant des boucliers,
étaient rassemblés sur la plage et observaient les mouvements des
bateaux. Lorsque les cinq hommes qui avaient formé le détachement
mirent le pied à bord pour se rembarquer, les sauvages fondirent
sur eux, blessèrent un soldat d’un coup de massue, le caporal
d’un coup de lance et plusieurs autres personnes de différentes
manières. M. Labbé reçut lui-même deux flèches dans les cuisses et
une pierre à la jambe. On fit feu sur les traîtres. Une première
décharge les étourdit au point qu’ils restèrent comme immobiles;
elle fut d’autant plus meurtrière, qu’étant réunis en peloton à une
ou deux toises seulement des bateaux, tous les coups portèrent. Leur
stupéfaction donna le temps d’en faire une seconde, qui les mit en
déroute; mais il parut que la mort de leur chef contribua beaucoup
à précipiter leur fuite. M. Labbé, l’ayant distingué, séparé des
combattants, levant les mains au ciel, se frappant la poitrine et les
encourageant de la voix, l’ajusta et le renversa d’un coup de fusil.
Ils traînèrent ou emportèrent leurs blessés, et laissèrent trente ou
quarante morts sur le champ de bataille. On mit alors pied à terre;
on rassembla celles de leurs armes qu’on trouva éparses; on détruisit
leurs pirogues, et l’on se contenta d’en emmener une à la remorque.»
Cependant, Surville désirait ardemment capturer quelque indigène
qui pût lui servir de guide, et qui, comprenant la supériorité des
armes européennes, engageât ses compatriotes à ne rien entreprendre
contre les Français. Dans ce but, il imagina un expédient singulier.
Par son ordre, on embarqua, dans la pirogue dont il s’était emparé,
deux matelots nègres, auxquels il avait poudré la tête et qu’il avait
déguisés de telle manière, que les naturels devaient s’y méprendre.
En effet, une pirogue s’approcha bientôt du -Saint-Jean-Baptiste-, et
ceux qui la montaient, voyant deux des leurs qui paraissaient faire
quelques échanges avec les étrangers, s’avancèrent davantage. Lorsque
les Français jugèrent qu’elle était à bonne distance, ils lancèrent
deux embarcations à sa poursuite. Les naturels gagnaient du terrain. On
se décida donc à tirer pour les arrêter. En effet, un des indigènes,
tué sur le coup, fit chavirer l’embarcation en tombant à la mer, et le
second, qui n’avait pas plus de quatorze à quinze ans, essaya de gagner
la côte à la nage.
«Il se défendit avec le plus grand courage, faisant quelquefois
semblant de se mordre, mais mordant bien réellement ceux qui le
tenaient. On lui lia les pieds et les mains, et on le conduisit au
vaisseau. Il y contrefit le mort pendant une heure; mais, lorsqu’on
l’avait mis sur son séant et qu’il se laissait retomber sur le pont,
il avait grande attention que l’épaule portât avant la tête. Quand
il fut las de jouer ce rôle, il ouvrit les yeux, et, voyant que
l’équipage mangeait, il demanda du biscuit, en mangea de fort bon
appétit, et fit divers signes très expressifs. On eut soin de le lier
et de le veiller pour empêcher qu’il ne se jetât à la mer.»
Pendant la nuit, il fallut employer la mousquetade pour écarter les
embarcations qui s’approchaient dans l’intention de surprendre le
vaisseau. Le lendemain, on embarqua le naturel et on le conduisit
sur un îlot qu’on appela, depuis, île de l’Aiguade. A peine était-il
débarqué, qu’on s’aperçut qu’il avait presque entièrement coupé ses
liens avec une coquille tranchante.
On ramena le jeune sauvage par un autre chemin au bord de la mer;
lorsqu’il vit qu’on voulait le rembarquer, il se roula sur le rivage en
poussant des hurlements, et, dans sa fureur, il mordait le sable.
Les matelots parvinrent enfin à découvrir une source assez abondante,
et ils purent faire du bois. Un des arbres que l’on coupa parut
propre à la teinture, car il teignait en rouge l’eau de la mer. On
fit bouillir l’écorce, et les pièces de coton qu’on trempa dans cette
décoction prirent une teinte rouge très prononcée.
Quelques choux palmistes, de très bonnes huîtres et plusieurs sortes
de coquillages fournirent de précieux rafraîchissements à l’équipage.
Le -Saint-Jean-Baptiste- comptait, en effet, beaucoup de scorbutiques.
Surville avait espéré que cette relâche les remettrait; mais la pluie,
qui ne cessa pas de tomber pendant six jours, empira tellement leur
mal, que trois d’entre eux périrent avant même qu’on eût quitté le
mouillage.
Ce port reçut le nom de port Praslin, et la grande île ou l’archipel
auquel il appartient, celui de terre des Arsacides, à cause de la
duplicité de ses habitants.
«Le port Praslin, dit Fleurieu, serait un des plus beaux ports
de l’univers si la qualité du fond ne s’opposait à ce qu’il fût
un bon port. Il est de forme à peu près circulaire, si l’on y
comprend toutes les îles que l’on découvrait du point où le
-Saint-Jean-Baptiste- était mouillé.... La férocité des peuples qui
habitent les îles du port Praslin n’a pas permis de pénétrer dans
l’intérieur du pays, et l’on n’a pu examiner que les parties voisines
de la mer. On n’a aperçu aucun terrain cultivé, ni dans la course
que les bateaux ont faite jusqu’au fond du port, ni sur l’île de
l’Aiguade, qu’on a visitée dans toute son étendue.»
Tels sont les renseignements assez superficiels que Surville put se
procurer, soit par lui-même, soit par ses gens. Ils furent heureusement
complétés par ceux que fournit l’indigène capturé, dont le nom était
Lova-Salega, et qui était doué d’une merveilleuse faculté pour
apprendre les langues.
Les productions de l’île étaient, suivant ce dernier, le palmiste, le
cocotier et plusieurs autres arbres à amande, le caféier sauvage,
l’ébénier, le tacamaca, ainsi que divers arbres résineux ou gommiers,
le bananier, la canne à sucre, l’igname, l’anis, enfin une plante
appelée -binao- dont les indigènes se servaient comme de pain. Les
bois étaient animés par des vols de cacatois, de lauris, de pigeons
ramiers, de merles un peu plus gros que ceux d’Europe. Dans les marais,
on trouvait le courlis, l’alouette de mer, une sorte de bécasse et des
canards. En fait de quadrupèdes, le pays ne nourrissait que des chèvres
et des cochons à demi sauvages.
«Les habitants de port Praslin, dit Fleurieu, d’après les journaux
manuscrits qu’il eut entre les mains, sont d’une stature assez
commune, mais ils sont forts et nerveux. Ils ne paraissent pas avoir
une même origine--remarque précieuse;--les uns sont parfaitement
noirs, d’autres ont le teint cuivré. Les premiers ont les cheveux
crépus et fort doux au toucher. Leur front est petit, les yeux sont
médiocrement enfoncés, le bas du visage est pointu et garni d’un peu
de barbe, leur figure porte une empreinte de férocité. Quelques-uns
des cuivrés ont les cheveux lisses. En général, ils les coupent
autour de la tête à la hauteur des oreilles. Quelques-uns n’en
conservent que sur la tête en forme de calotte, rasent tout le reste
avec une pierre tranchante et en réservent seulement en bas un cercle
de la largeur d’un pouce. Ces cheveux et les sourcils sont poudrés
avec de la chaux, ce qui leur donne l’apparence d’être teints en
jaune.»
Les hommes et les femmes sont absolument nus; mais il faut avouer que
l’impression causée par cette nudité n’est pas aussi choquante que
si l’on voyait un Européen sans vêtement, car le visage, les bras et
généralement toutes les parties du corps de ces indigènes sont tatoués,
et quelques-uns de ces dessins annoncent même un goût tout à fait
singulier. Leurs oreilles sont percées ainsi que la cloison de leur
nez, et le cartilage, sous le poids des objets qu’ils y suspendent,
retombe souvent jusqu’à la lèvre supérieure.
L’ornement le plus ordinaire que portent les habitants du port Praslin
est un chapelet de dents d’hommes. On en avait tout aussitôt conclu
qu’ils étaient anthropophages, bien qu’on eût rencontré la même mode
chez des peuplades qui n’étaient nullement cannibales; mais les
réponses embrouillées de Lova et la tête d’homme à demi grillée que
Bougainville trouva sur une pirogue de l’île Choiseul, ne laissent
aucun doute sur l’existence de cette pratique barbare.
Ce fut le 21 octobre, c’est-à-dire après neuf jours de relâche, que le
-Saint-Jean-Baptiste- quitta le port Praslin. Le lendemain et les jours
suivants, des terres hautes et montagneuses ne cessèrent d’être en vue.
Le 2 novembre, Surville aperçut une île, qui reçut le nom d’île des
Contrariétés, à cause des vents qui s’opposèrent, pendant trois jours,
à la marche du navire.
Cette île présentait un paysage délicieux. Elle était bien cultivée et
devait être fort peuplée, à en juger d’après le nombre de pirogues qui
ne cessèrent d’entourer le -Saint-Jean-Baptiste-.
Les indigènes se décidèrent avec peine à monter à bord. Enfin, un chef
grimpa sur le pont. Son premier soin fut de s’emparer des hardes
d’un matelot, et il ne se décida que difficilement à les rendre. Il
se dirigea ensuite vers la poupe et amena le pavillon blanc, qu’il
voulait s’approprier. Ce ne fut pas sans peine qu’on parvint à l’en
détourner. Enfin il grimpa jusqu’à la hune d’artimon, contempla, de ce
poste élevé, toutes les parties du bâtiment, et, une fois descendu,
se mit à gambader; puis, s’adressant à ses compagnons restés dans les
canots, il les engagea par ses paroles et par des gestes, au moins fort
singuliers, à venir le rejoindre.
Une douzaine d’entre eux s’y hasardèrent. Ils ressemblaient aux
indigènes du port Praslin, mais ils parlaient une autre langue et
ne pouvaient se faire entendre de Lova-Salega. Leur séjour à bord
ne fut pas de longue durée, car, l’un d’eux s’étant emparé d’un
flacon et l’ayant jeté à la mer, le commandant en témoigna quelque
mécontentement; ce qui les détermina aussitôt à regagner leurs pirogues.
L’aspect de la terre était si riant et les scorbutiques avaient un
tel besoin de rafraîchissements, que Surville résolut d’expédier une
chaloupe afin de tâter les dispositions des habitants.
L’embarcation n’eut pas plus tôt quitté le bord qu’elle fut entourée
de pirogues, montées par une foule de guerriers. Il fallut prévenir
les hostilités imminentes en tirant quelques coups de fusil, qui
dispersèrent les assaillants. Pendant la nuit, une flottille se dirigea
vers le -Saint-Jean-Baptiste-, et, dans une pensée d’humanité, Surville
n’attendit pas que les naturels fussent tout près pour faire tirer
quelques pièces chargées à mitraille, ce qui les mit aussitôt en fuite.
Il ne fallait donc pas songer à débarquer, et Surville reprit la mer.
Il découvrit successivement les îles des Trois-Sœurs, du Golfe et les
îles de la Délivrance, les dernières du groupe.
Cet archipel, que Surville venait de reconnaître, n’était autre que
celui des îles Salomon, dont nous avons déjà raconté la première
découverte par Mendana. L’habile navigateur venait de remonter cent
quarante lieues de côtes dont il avait levé la carte, et il avait en
outre dessiné une série de quatorze vues très curieuses de ce littoral.
Cependant, à tout prix, s’il ne voulait pas voir la mort décimer son
équipage, il fallait que Surville gagnât une terre où il pût débarquer
ses malades et leur procurer des vivres frais. Il se résolut donc à
gagner la Nouvelle-Zélande, qui n’avait pas été visitée depuis Tasman.
Ce fut le 12 décembre 1769 que Surville en aperçut les côtes par
35° 37′ de latitude australe, et, cinq jours après, il jetait l’ancre
dans une baie qu’il appela baie Lauriston. Au fond se trouvait une
anse, qui reçut le nom de Chevalier, en l’honneur des promoteurs de
l’expédition. Il est bon de remarquer que le capitaine Cook était en
train de reconnaître cette terre depuis le commencement d’octobre, et
qu’il devait passer quelques jours après devant la baie Lauriston, sans
apercevoir le bâtiment français.
Au mouillage de l’anse Chevalier, Surville fut surpris par une
épouvantable tempête qui le mit à deux doigts de sa perte; mais son
habileté nautique était si bien connue de ses matelots qu’ils ne se
troublèrent pas un instant, et exécutèrent les manœuvres ordonnées
par leur capitaine avec un sang-froid dont les Zélandais furent
malheureusement seuls à être témoins.
En effet, la chaloupe qui portait les malades à terre n’avait pas eu le
temps de rallier le bord, lorsque l’orage éclata dans toute sa fureur,
et elle fut jetée dans une anse qui prit le nom d’anse du Refuge. Les
matelots et les malades trouvèrent un accueil empressé auprès d’un chef
nommé Naginoui, qui les reçut dans sa case et leur prodigua tous les
rafraîchissements qu’il put se procurer pendant leur séjour.
Un des canots, qui était à la traîne derrière le -Saint-Jean-Baptiste-,
avait été enlevé par les vagues. Surville l’aperçut échoué dans
l’anse du Refuge. Il l’envoya chercher; mais on n’en trouva plus que
l’amarre; les naturels l’avaient enlevé. Ce fut en vain qu’on remonta
la rivière; il n’y avait nulle trace de l’embarcation. Surville ne
voulut pas laisser ce vol impuni; il fit signe à quelques Indiens qui
se tenaient auprès de leurs pirogues de venir près de lui. L’un d’entre
eux accourut, fut aussitôt saisi et emmené à bord. Les autres prirent
la fuite.
«On s’empara d’une pirogue, dit Crozet, on brûla les autres, on mit
le feu aux cases et l’on se rendit au vaisseau. L’Indien qui fut
arrêté fut reconnu par le chirurgien pour être le chef qui les avait
si généreusement secourus pendant la tempête; c’était l’infortuné
Naginoui, qui, après les services qu’il avait rendus, devait être
bien éloigné de s’attendre au traitement qu’on lui préparait,
lorsqu’il accourut au premier signe de Surville.»
Il mourut le 24 mars 1770, devant l’île Juan-Fernandez.
Nous passerons sous silence les observations que le navigateur français
fit sur les habitants et les productions de la Nouvelle-Zélande, car
elles feraient double emploi avec celles de Cook.
Surville, convaincu qu’il ne pourrait pas se procurer les vivres dont
il avait besoin, reprit la mer quelques jours après, et fit route par
27 à 28° de latitude sud; mais le scorbut, qui faisait tous les jours
de nouveaux ravages, le détermina à gagner au plus vite la côte du
Pérou. Il l’aperçut le 5 avril 1770, et, trois jours plus tard, il
jetait l’ancre devant la barre de Chilca, à l’entrée du Callao.
Dans son empressement à descendre à terre pour procurer des secours à
ses malades, Surville ne voulut confier à personne le soin d’aller voir
le gouverneur. Par malheur, son embarcation fut renversée par les lames
qui brisaient sur la barre, et un seul des matelots qui la montaient
put se sauver. Surville et tous les autres furent noyés.
Ainsi périt misérablement cet habile navigateur, trop tôt pour les
services qu’il était en état de rendre à la science et à sa patrie.
Quant au -Saint-Jean-Baptiste-, il fut retenu «pendant trois années»
devant Lima, par les délais interminables des douanes espagnoles. Ce
fut Labbé qui en prit le commandement et le ramena à Lorient, le 23
août 1773.
Comme nous l’avons raconté précédemment, M. de Bougainville avait
conduit en Europe un Taïtien du nom d’Aoutourou. Lorsque cet indigène
manifesta le désir de revoir sa patrie, le gouvernement français
l’avait envoyé à l’île de France, avec l’ordre aux administrateurs de
cette colonie de lui faciliter son retour à Taïti.
Un officier de la marine militaire, Marion-Dufresne, saisit avec
empressement cette occasion et vint proposer à Poivre, intendant des
îles de France et de Bourbon, de transporter, à ses frais et sur un
bâtiment qui lui appartenait, le jeune Aoutourou à Taïti. Il demandait
seulement qu’un navire de l’État lui fût adjoint, et qu’on lui avançât
quelque argent pour l’aider dans les préparatifs de l’expédition.
Nicolas-Thomas Marion-Dufresne, né à Saint-Malo le 22 décembre 1729,
était entré fort jeune dans la marine. Nommé le 16 octobre 1746
lieutenant de frégate, il n’était encore que capitaine de brûlot à
cette époque. Il avait cependant servi partout avec distinction, mais
nulle part avec plus de bonheur que dans les mers de l’Inde.
La mission qu’il s’offrait à remplir n’était pour lui que le prétexte
d’un voyage de découvertes qu’il voulait faire dans les mers
océaniennes. Au reste, ces projets furent approuvés par Poivre,
administrateur intelligent et ami du progrès, qui lui remit des
instructions détaillées sur les recherches qu’il allait tenter dans
l’hémisphère sud. A cette époque, Cook n’avait pas encore démontré la
non-existence du continent austral.
[Illustration: Pirogues des îles de l’Amirauté. (-Fac-simile. Gravure
ancienne.-)]
Poivre aurait vivement désiré découvrir la partie septentrionale de
ces terres, qu’il jugeait voisines de nos colonies et où il espérait
rencontrer un climat plus tempéré. Il comptait également y trouver des
bois de mâture et la plupart des ressources et des approvisionnements
qu’il était obligé de faire venir à grands frais de la métropole;
enfin, peut-être y existait-il un port sûr, où les navires seraient
à l’abri de ces ouragans qui désolent presque périodiquement les
îles de France et de Bourbon. D’ailleurs, la cour venait d’envoyer un
lieutenant de vaisseau, M. de Kerguelen, pour faire des découvertes
dans ces mers inconnues. L’expédition de Marion, qui allait tenter une
route différente, ne pouvait que concourir sérieusement à la solution
du problème.
[Illustration: On leur présenta un brandon enflammé. (Page 245.)]
Ce fut le 18 octobre 1771 que le -Mascarin-, commandé par Marion, et
le -Marquis de Castries-, sous les ordres du chevalier Du Clesmeur,
enseigne de vaisseau, mirent à la voile. Ils relâchèrent tout d’abord
à Bourbon. Là, ils prirent Aoutourou, qui emportait malheureusement
en lui le germe de la petite vérole, qu’il avait contracté à l’île de
France. La maladie se déclara, et il fallut quitter Bourbon pour ne pas
la communiquer aux habitants. Les deux navires gagnèrent alors le fort
Dauphin, à la côte de Madagascar, afin de donner au mal le temps de
faire son effet avant d’atteindre le Cap, où il fallait compléter les
approvisionnements. Le jeune Aoutourou ne tarda pas à succomber.
Dans ces conditions, fallait-il rentrer à l’île de France, désarmer les
bâtiments et abandonner la campagne? Marion ne le pensa pas. Rendu plus
libre de ses mouvements, il résolut de s’illustrer par quelque voyage
nouveau et fit passer dans l’esprit de ses compagnons l’enthousiasme
qui l’animait.
Il gagna donc le cap de Bonne-Espérance, où il compléta en peu de jours
les vivres nécessaires à une campagne de dix-huit mois.
La route fut aussitôt dirigée au sud vers les terres découvertes,
en 1739, par Bouvet de Lozier et qu’il fallait chercher à l’est du
méridien de Madagascar.
Depuis le 28 décembre 1771, jour où les navires avaient quitté le
Cap, jusqu’au 11 janvier, la navigation n’eut rien de remarquable. On
reconnut alors, par l’observation de la latitude, 20° 43′ à l’est du
méridien de Paris, qu’on se trouvait sous le parallèle (40 à 41 degrés
sud) des îles désignées dans les cartes de Van Keulen sous les noms de
Dina et Marvézen, et non marquées sur les cartes françaises.
Bien que le nombre des oiseaux terrestres fît conjecturer à Marion
qu’il n’était pas loin de ces îles, il quitta ces parages le 9 janvier,
persuadé que la recherche du continent austral devait uniquement fixer
son attention.
Le 11 janvier, on était par 45° 43′ de latitude sud, et bien qu’on fût
alors dans l’été de ces régions, le froid était très vif et la neige
ne cessait de tomber. Deux jours plus tard, au milieu d’un brouillard
épais, auquel la pluie avait succédé, Marion découvrit une terre, qui
s’étendait de l’ouest-sud-ouest à l’ouest-nord-ouest, à quatre à cinq
lieues de distance. La sonde indiqua quatre-vingts brasses avec un fond
de gros sable mêlé de corail. Cette terre fut prolongée jusqu’à ce
qu’on la vît derrière les bâtiments, c’est-à-dire pendant un parcours
de six à sept lieues. Elle paraissait très élevée et couverte de
montagnes. Elle reçut le nom de terre d’Espérance. C’était marquer
combien Marion espérait atteindre le continent austral. Cette île,
Cook devait la désigner, quatre ans plus tard, sous le nom d’île du
Prince-Édouard.
Une autre terre gisait dans le nord de la première:
«Je remarquai, dit Crozet, rédacteur du voyage de Marion, en rangeant
cette île, qu’à sa partie du N.-E. il y avait une anse vis-à-vis
de laquelle paraissait une grande caverne. Autour de cet antre, on
voyait une multitude de grosses taches blanches, qui ressemblaient de
loin à un troupeau de moutons. Il y avait apparence que, si le temps
l’eût permis, nous eussions trouvé un mouillage vis-à-vis de cette
anse. Je crus y apercevoir une cascade qui tombait des montagnes. En
doublant l’île, nous découvrîmes trois îlots qui en étaient détachés;
deux étaient en dedans d’un grand enfoncement que forme la côte, et
le troisième terminait sa pointe septentrionale. Cette île nous parut
aride, d’environ sept à huit lieues de circonférence, sans verdure,
sa côte assez saine et sans danger. M. Marion la nomma l’île de la
Caverne.»
Ces deux terres australes sont situées par la latitude de 45° 45′ sud
et par 34° 31′ à l’est du méridien de Paris, un demi-degré à l’est
de la route suivie par Bouvet. Le lendemain, la terre d’Espérance
fut reconnue à six lieues du rivage et parut très verte. Le sommet
des montagnes était fort élevé et couvert de neige. Les navigateurs
se préparaient à chercher un mouillage, lorsque les deux bâtiments
s’abordèrent pendant les opérations de sondage, et se firent de
mutuelles avaries. Les réparations prirent trois jours. Le temps,
qui avait été favorable, se gâta, le vent devint violent. Il fallut
continuer la route en suivant le quarante-sixième parallèle.
Le 24 janvier furent découvertes de nouvelles terres.
«Elles nous parurent d’abord former deux îles, dit Crozet; j’en
dessinai la vue à la distance de huit lieues, et bientôt on les prit
pour deux caps et l’on crut voir dans l’éloignement une continuité
de terre entre deux. Elles sont situées par 45° 5′ sud et par la
longitude estimée à l’est du méridien de Paris de 42°. M. Marion les
nomma les îles Froides.»
Bien qu’on eût fait peu de voile pendant la nuit, il fut impossible
de revoir ces îles le lendemain. Le -Castries- fit, ce jour-là,
signal qu’il apercevait terre. Elle gisait à dix ou douze lieues dans
l’est-sud-est de la première. Mais une brume épaisse, qui ne dura pas
moins de douze heures, la pluie continuelle, le froid, très vif et très
rude pour des hommes peu vêtus, empêchèrent d’en approcher à plus de
six ou sept lieues.
Le lendemain 24, cette côte fut revue, ainsi qu’une nouvelle terre,
qui reçut le nom d’île Aride et qui est aujourd’hui connue sous le nom
d’île Crozet. Marion put enfin mettre un canot à la mer et ordonna à
Crozet d’aller prendre possession, au nom du roi, de la plus grande des
deux îles, qui est située par la latitude méridionale de 46° 30′ et par
la longitude estimée à l’orient du méridien de Paris de 43°.
«M. Marion la nomma l’île de la Prise de Possession. (Elle est
aujourd’hui désignée sous le nom d’île Marion.) C’était la sixième
île que nous découvrions dans cette partie australe..... Je gagnai
aussitôt une éminence, d’où je découvris de la neige dans plusieurs
vallées; la terre paraissait aride, couverte d’un petit gramen très
fin... Je ne pus découvrir dans l’île aucun arbre ou arbrisseau...
Cette île, exposée aux ravages continuels des vents orageux de
l’ouest, qui règnent toute l’année dans ces parages, ne paraît pas
habitable. Je n’y ai trouvé que des loups marins, des pingouins, des
damiers, des plongeons et toutes les espèces d’oiseaux aquatiques que
les navigateurs rencontrent en pleine mer, lorsqu’ils passent le cap
de Bonne-Espérance. Ces animaux, qui n’avaient jamais vu d’hommes,
n’étaient point farouches et se laissaient prendre à la main. Les
femelles de ces oiseaux couvaient leurs œufs avec tranquillité;
d’autres nourrissaient leurs petits; les loups marins continuaient
leurs sauts et leurs jeux en notre présence, sans paraître le moins
du monde effarouchés.»
Marion suivit donc les 46 et 47e degrés de latitude au milieu d’un
brouillard si intense qu’il fallait continuellement tirer des coups
de canon pour ne pas se perdre, et qu’on ne se voyait pas d’un bout à
l’autre du pont.
Le 2 février, les deux bâtiments se trouvaient par 47° 22′ de longitude
orientale, c’est-à-dire à 1° 18′ des terres découvertes, le 13 du même
mois, par les flûtes du roi -la Fortune- et -le Gros-Ventre-, sous le
commandement de MM. de Kerguelen et de Saint-Allouarn. Nul doute que,
sans l’accident arrivé au -Castries-, Marion les eût rencontrées.
Lorsqu’il eut atteint 90 degrés à l’est du méridien de Paris, Marion
changea de route et fit voile pour la terre de Van-Diemen. Aucun
incident ne se produisit pendant cette traversée, et les deux navires
jetèrent l’ancre dans la baie de Frédéric-Henri.
Les canots furent aussitôt dépassés, et un fort détachement se dirigea
vers la terre, où l’on découvrait une trentaine de naturels, terre qui
devait être très peuplée, à en juger d’après les feux et les fumées que
l’on avait aperçus.
«Les naturels du pays, dit Crozet, se présentèrent de bonne grâce;
ils ramassèrent du bois et firent une espèce de bûcher. Ils
présentèrent ensuite aux nouveaux débarqués quelques branchages de
bois sec allumés et parurent les inviter à mettre le feu au bûcher.
On ignorait ce que voulait dire cette cérémonie et on alluma le
bûcher. Les sauvages ne parurent point étonnés; ils restèrent autour
de nous sans faire aucune démonstration, ni d’amitié, ni d’hostilité;
ils avaient avec eux leurs femmes et leurs enfants. Les hommes,
ainsi que les femmes, étaient d’une taille ordinaire, d’une couleur
noire, les cheveux cotonnés, et tous également nus, hommes et femmes;
quelques femmes portaient leurs enfants sur le dos, attachés avec des
cordes de jonc. Les hommes étaient tous armés de bâtons pointus et
de quelques pierres, qui nous parurent tranchantes, semblables à des
fers de hache.
«Nous tentâmes de les gagner par de petits présents; ils rejetèrent
avec mépris tout ce qu’on leur présenta, même le fer, les miroirs,
des mouchoirs et des morceaux de toile. On leur fit voir des poules
et des canards qu’on avait apportés du vaisseau, pour leur faire
entendre qu’on désirait en acheter d’eux. Ils prirent ces bêtes,
qu’ils témoignèrent ne pas connaître, et les jetèrent avec un air de
colère.»
Il y avait déjà une heure qu’on essayait de gagner ces sauvages,
lorsque Marion et Du Clesmeur débarquèrent. On leur présenta aussitôt
un brandon enflammé, et ceux-ci n’hésitèrent pas à allumer un bûcher
tout préparé, dans la persuasion que c’était une cérémonie pacifique.
Ils se trompaient, car les naturels se retirèrent aussitôt, et firent
voler une grêle de pierres qui blessèrent les deux commandants. On leur
répondit par quelques coups de fusil, et tout le monde se rembarqua.
Lors d’une nouvelle tentative de débarquement, à laquelle s’opposèrent
les sauvages avec une grande bravoure, il fallut répondre à leur
agression par une fusillade qui en blessa plusieurs et en tua un.
Les hommes prirent terre aussitôt et poursuivirent les naturels, qui
n’essayèrent pas de résister.
Deux détachements furent ensuite envoyés à la découverte d’une aiguade
et d’arbres propres à refaire la mâture du -Castries-. Six jours se
passèrent à ces recherches infructueuses. Toutefois, ils ne furent pas
perdus pour la science, car on fit nombre d’observations curieuses.
«Par les tas considérables de coquillages que nous avons trouvés de
distance en distance, dit Crozet, nous avons jugé que la nourriture
ordinaire des sauvages était des moules, des pinnes-marines, des
peignes, des cames et divers coquillages semblables.»
N’est-il pas singulier de retrouver à la Nouvelle-Zélande ces débris
de cuisine si communs sur les côtes scandinaves et que nous avons déjà
signalés dans l’isthme de Panama? L’homme n’est-il pas partout le même,
et les mêmes besoins ne lui inspirent-ils pas les mêmes actes?
Voyant qu’il était inutile de passer plus de temps à chercher de l’eau
et du bois afin de remâter le -Castries- et de radouber le -Mascarin-
qui faisait beaucoup d’eau, Marion appareilla le 10 mars pour la
Nouvelle-Zélande, qu’il atteignait quatorze jours plus tard.
Découverte en 1642 par Tasman, visitée en 1772 par Cook et Surville,
cette terre commençait à être connue.
Les deux bâtiments atterrirent près du mont Egmont; mais le rivage
était tellement accore en cet endroit, que Marion fit regagner le
large et revint prendre connaissance de la terre, le 31 mars, par
36° 30′ de latitude. Il prolongea alors la côte, et, malgré les vents
contraires, remonta dans le nord jusqu’aux îles des Trois-Rois. Il n’y
avait pas moyen d’y aborder. Il fallut donc rallier la grande terre,
et l’ancre fut jetée auprès du cap Maria-Van-Diemen, extrémité la plus
septentrionale de la Nouvelle-Zélande. Le mouillage était mauvais,
comme il fut facile de s’en apercevoir, et, après diverses tentatives,
Marion s’arrêta, le 11 mai, à la baie des îles de Cook.
Des tentes furent dressées dans une des îles, où l’on trouva du bois
et de l’eau, et les malades y furent installés sous la garde d’un fort
détachement. Les naturels vinrent aussitôt à bord, quelques-uns même y
couchèrent, et les échanges, facilités par l’usage d’un vocabulaire de
Taïti, se firent bientôt sur une grande échelle.
«Je remarquai avec étonnement, dit Crozet, parmi les sauvages qui
vinrent à bord des vaisseaux dès les premiers jours, trois espèces
d’hommes, dont les uns, qui paraissaient les vrais indigènes, sont
d’un blanc tirant sur le jaune; ceux-ci sont les plus grands, et leur
taille ordinaire est de cinq pieds neuf à dix pouces, leurs cheveux
noirs sont lisses et plats; des hommes plus basanés et un peu moins
grands, les cheveux un peu crépus; enfin de véritables nègres à têtes
cotonnées et moins grands que les autres, mais en général plus larges
de poitrine. Les premiers ont très peu de barbe et les nègres en ont
beaucoup.»
Observations curieuses, dont la justesse devait être vérifiée plus tard.
Il est inutile de s’étendre sur les mœurs des Néo-Zélandais, sur leurs
villages fortifiés dont Marion donne une minutieuse description, sur
leurs armes, leurs vêtements et leur nourriture; ces détails sont déjà
connus des lecteurs.
Les Français avaient trois postes à terre: celui des malades sur l’île
Matuaro; un second sur la grande terre, qui servait d’entrepôt et de
point de communication avec le troisième, c’est-à-dire l’atelier des
charpentiers, établi à deux lieues plus loin, au milieu des bois. Les
gens de l’équipage, séduits par les caresses des sauvages, faisaient
de longues courses dans l’intérieur et recevaient partout un cordial
accueil. Enfin, la confiance s’établit si bien, que, malgré les
représentations de Crozet, Marion ordonna de désarmer les chaloupes et
les canots lorsqu’ils iraient à terre. Imprudence impardonnable dans le
pays où Tasman avait dû nommer «baie des Assassins» le premier endroit
où il eût atterri, où Cook avait trouvé des anthropophages et failli
être massacré!
Le 8 juin, Marion descendit à terre, où il fut accueilli avec des
démonstrations d’amitié plus grandes encore que d’habitude. On le
proclama grand chef du pays, et les naturels lui placèrent dans les
cheveux quatre plumes blanches, insignes de la souveraineté. Quatre
jours plus tard, Marion descendit de nouveau à terre avec deux jeunes
officiers, MM. de Vaudricourt et Le Houx, un volontaire et le capitaine
d’armes, quelques matelots, en tout dix-sept personnes.
Le soir, personne ne revint au vaisseau. On n’en fut pas inquiet, car
on connaissait les mœurs hospitalières des sauvages. On crut seulement
que Marion avait couché à terre pour être plus à portée de visiter le
lendemain les travaux de l’atelier.
Le 13 juin, le -Castries- envoya sa chaloupe faire l’eau et du bois
pour sa consommation journalière. A neuf heures, un homme fut aperçu
qui nageait vers les vaisseaux. On lui envoya un bateau pour le ramener
à bord. C’était un des chaloupiers, le seul qui eût échappé au massacre
de tous ses camarades. Il avait reçu deux coups de lance dans le côté
et était fort maltraité.
D’après son récit, les sauvages avaient tout d’abord montré des
dispositions aussi amicales que d’habitude. Ils avaient même transporté
à terre sur leurs épaules les matelots qui craignaient de se mouiller.
Puis, lorsque ceux-ci se furent dispersés pour ramasser leurs paquets
de bois, les indigènes avaient reparu, armés de lances, de casse-têtes
et de massues, et s’étaient jetés, au nombre de sept ou huit, sur
chacun des matelots. Pour lui, il n’avait été attaqué que par deux
hommes, qui l’avaient blessé de deux coups de lance, et comme par
bonheur il n’était pas très loin de la mer, il avait pu fuir jusqu’au
rivage, où il s’était caché au milieu des broussailles. De là, il avait
assisté au massacre de tous ses compagnons. Les sauvages les avaient
ensuite dépouillés, leur avaient ouvert le ventre et commençaient à les
couper en morceaux, lorsqu’il était sorti sans bruit de sa cachette et
s’était jeté à l’eau dans l’espoir de gagner le navire à la nage.
Les seize hommes du canot qui accompagnaient Marion et dont on
n’avait pas de nouvelles avaient-ils éprouvé le même sort? C’était
vraisemblable. En tout cas, il fallait, sans perdre une minute, prendre
des mesures pour sauver les trois postes établis à terre.
Le chevalier Du Clesmeur prit aussitôt le commandement, et c’est grâce
à son énergie que le désastre ne fut pas plus grand.
La chaloupe du -Mascarin- fut armée et expédiée à la recherche du canot
de Marion et de sa chaloupe, avec ordre d’avertir tous les postes et de
se porter au secours du plus éloigné, l’atelier où l’on façonnait les
mâts et les espars. En route, sur le littoral, furent découvertes les
deux embarcations, près du village de Tacoury; elles étaient entourées
de sauvages, qui les avaient pillées, après avoir égorgé les matelots.
[Illustration: Il avait assisté au massacre de tous ses camarades.
(Page 247.)]
Sans s’arrêter à essayer de reprendre les embarcations, l’officier
fit force de rames, afin d’arriver à temps à l’atelier. Le poste,
heureusement, n’avait pas encore été assailli par les naturels. Les
travaux furent aussitôt arrêtés, les outils et les armes rassemblés,
les fusils chargés, et les objets qu’on ne pouvait emporter furent
enterrés sous les débris de la baraque, à laquelle on mit le feu.
Puis la retraite s’opéra au milieu de plusieurs troupes de sauvages,
qui répétaient ces sinistres paroles: «-Tacouri maté Marion-, Tacouri a
tué Marion!» Deux lieues furent ainsi faites, sans qu’aucune agression
eût été tentée contre les soixante hommes dont se composait le
détachement.
Lorsqu’on arriva à la chaloupe, les sauvages se rapprochèrent. Crozet
fit embarquer tout d’abord les matelots chargés de paquets, puis,
traçant une ligne par terre, il fit comprendre que le premier qui la
franchirait serait immédiatement passé par les armes. Ordre fut alors
donné de s’asseoir, et ce fut un spectacle imposant que celui de ce
millier de naturels obéissant sans résister, malgré leur désir de se
précipiter sur une proie qu’ils voyaient leur échapper!
[Illustration: On trouva le crâne d’un homme. (Page 250.)]
Crozet s’embarqua le dernier. Il n’eut pas plus tôt mis le pied dans la
chaloupe, que le cri de guerre retentit, les javelots et les pierres
furent lancés de toutes parts. Aux démonstrations menaçantes avaient
succédé les hostilités, et les sauvages entraient dans l’eau pour mieux
ajuster leurs adversaires. Crozet se vit alors dans la nécessité
de faire sentir à ces malheureux la supériorité de ses armes et fit
commencer le feu. Les Néo-Zélandais, voyant tomber leurs camarades
morts ou blessés sans qu’ils parussent avoir été touchés, demeuraient
stupides. Tous auraient été tués, si Crozet n’eût mis fin au massacre.
Les malades furent ramenés à bord sans accident, et le poste, renforcé
et se tenant sur ses gardes, ne fut pas inquiété.
Le lendemain, les naturels, qui possédaient sur l’île Matuaro un
village important, tentèrent d’empêcher les matelots de faire l’eau et
le bois dont ils avaient besoin. Ceux-ci marchèrent alors contre eux la
bayonnette au fusil et les poursuivirent jusqu’à leur village, où ils
se renfermèrent. On entendait la voix des chefs qui les excitaient au
combat. Le feu commença dès qu’on fut arrivé à portée de pistolet de la
porte du village, et il fut si bien dirigé, que les chefs furent les
premières victimes. Dès qu’ils les virent tomber, les naturels prirent
la fuite. On en tua une cinquantaine, on culbuta le reste dans la mer,
et le village fut brûlé.
Il ne fallait plus songer à amener sur la plage ces beaux mâts faits
avec les cèdres qu’on avait eu tant de peine à abattre, et, pour
refaire la mâture, on dut se contenter d’un assemblage de pièces de
bois embarquées sur les vaisseaux. Quant à l’approvisionnement de sept
cents barriques d’eau et de soixante-dix cordes de bois de chauffage
indispensables pour le voyage, comme il ne restait plus qu’une
chaloupe, il ne fallut pas moins d’un mois pour l’achever.
Cependant, on n’était pas exactement fixé sur le sort du capitaine
Marion et des hommes qui l’accompagnaient. Un détachement bien armé se
rendit donc au village de Tacouri.
Le village était abandonné. On n’y trouva que quelques vieillards qui
n’avaient pu suivre leurs camarades fugitifs et qui étaient assis à la
porte de leurs maisons. On voulut les capturer. Un d’eux alors, sans
paraître beaucoup s’émouvoir, frappa un soldat avec un javelot qu’il
tenait à la main. On le tua, mais on ne fit aucun mal aux autres,
qu’on laissa dans le village. Toutes les maisons furent fouillées
soigneusement. On trouva dans la cuisine de Tacouri le crâne d’un homme
qui avait été cuit depuis peu de jours, où il restait encore quelques
parties charnues, dans lesquelles se voyaient l’empreinte des dents des
anthropophages. On y vit aussi un morceau de cuisse humaine, qui tenait
à une broche de bois, et qui était aux trois quarts mangé.
Dans une autre maison, on trouva une chemise, qu’on reconnut avoir
appartenu à l’infortuné Marion. Le col de cette chemise était tout
ensanglanté, et l’on y voyait trois ou quatre trous également tachés
de sang sur le côté. Dans différentes autres maisons, furent saisis
une partie des vêtements et les pistolets du jeune de Vaudricourt, qui
avait accompagné son commandant, puis les armes du canot et un tas de
lambeaux des hardes des malheureux matelots.
Le doute n’était malheureusement plus possible. Procès-verbal fut
dressé de la mort des victimes, et le chevalier Du Clesmeur rechercha
dans les papiers de Marion quels étaient ses projets pour la
continuation du voyage. Il n’y trouva que les instructions données par
l’intendant de l’île de France.
L’état-major fut alors assemblé, et, vu l’état lamentable des
bâtiments, il fut décidé qu’on abandonnerait la recherche de nouvelles
terres, qu’on gagnerait les îles d’Amsterdam et de Rotterdam, puis les
Mariannes et les Philippines, où l’on avait chance de se débarrasser de
la cargaison, avant de rentrer à l’île de France.
Le 14 juillet, le port de la Trahison,--c’est ainsi que Du Clesmeur
nomma la baie des îles,--fut quitté, et les navires se dirigèrent vers
les îles d’Amsterdam et de Rotterdam, au nord desquelles ils passèrent
le 6 août. La navigation fut favorisée par un temps splendide,
circonstance heureuse, car le scorbut avait fait de tels ravages parmi
les matelots qu’il en restait bien peu en état de travailler.
Enfin, le 20 septembre, fut découverte l’île de Guaham, la plus grande
des Mariannes, où il ne fut possible de mouiller que sept jours plus
tard.
La relation publiée par Crozet contient des détails très précis et très
circonstanciés sur cette île, ses productions et ses habitants. Nous
n’en retiendrons que cette phrase aussi courte qu’explicite:
«L’île de Guaham, dit-il, nous a paru un paradis terrestre; l’air
y est excellent, les eaux sont bonnes, les légumes et les fruits
parfaits, les troupeaux de bœufs innombrables, ainsi que ceux de
cabris, de cochons; toute espèce de volailles y est multipliée à
l’infini.»
Parmi les productions, Crozet cite le «rima», dont le fruit est bon à
manger lorsqu’il est parvenu à toute sa grosseur et qu’il est encore
vert.
«C’est dans cet état, dit-il, que ces insulaires le cueillent pour
le manger. Ils le dépouillent de sa peau raboteuse et le coupent par
tranches comme un morceau de pain. Lorsqu’ils veulent le conserver,
ils le coupent par tranches circulaires et, dans cette forme de
galette très mince, ils le font sécher au soleil ou au four. Ce
biscuit naturel conserve sa qualité de pain pendant plusieurs années
et beaucoup plus longtemps que notre meilleur biscuit de vaisseau.»
Du port d’Agana, Crozet gagna les Philippines, où il mouilla à Cavite,
dans la baie de Manille. C’est en cet endroit que le -Castries- et le
-Mascarin- se quittèrent pour rentrer séparément à l’île de France.
Quelques années auparavant, un vaillant officier de la marine
militaire, le chevalier Jacques-Raymond de Giron de Grenier, qui
appartenait à cette pléiade d’hommes distingués, les Chazelle, les
Borda, les Fleurieu, les Du Maitz de Goimpy, les Chabert, les Verdun
de la Crenne, qui contribuèrent avec tant de zèle aux progrès de la
navigation et de la géographie, avait utilisé ses loisirs pendant une
station à l’île de France pour explorer les mers avoisinantes. Sur
la corvette -l’Heure du Berger-, il avait fait une croisière très
fructueuse, rectifiant les positions de l’écueil de Saint-Brandon, du
banc de Saya-de-Malha, reconnaissant en détail, dans les Séchelles,
les îles Saint-Michel, Rocquepire, Agalega, corrigeant la carte des
îles d’Adu et de Diego-Garcia. S’appuyant alors sur les rapports des
courants avec les vents de mousson, qu’il avait étudiés spécialement,
il proposa une route abrégée et constante pour aller de l’île de France
aux Indes. C’était une économie de huit cents lieues de chemin; la
chose valait la peine qu’on l’étudiât sérieusement.
Le ministre de la marine, qui avait vu la proposition de Grenier bien
accueillie par l’Académie de Marine, résolut de confier le soin de
l’examiner à quelque officier de vaisseau qui eût l’habitude de ce
genre de travaux.
Ce fut Yves-Joseph de Kerguelen qui fut choisi. Pendant les deux
campagnes de 1767 et 1768, pour l’encouragement et la protection de la
pêche de la morue aux côtes d’Islande, ce navigateur avait levé le plan
d’un grand nombre de ports et de rades, réuni beaucoup d’observations
astronomiques, rectifié la carte de l’Islande et recueilli sur ce
pays encore très peu connu une foule d’observations aussi exactes
qu’intéressantes. C’est ainsi qu’on lui devait les premiers détails
authentiques sur les «geysers», ces sources d’eau chaude qui s’élèvent
parfois à de grandes hauteurs, et des renseignements curieux touchant
l’existence de bois fossiles qui prouvent qu’à une époque géologique
antérieure, l’Islande, aujourd’hui complètement dépourvue d’arbres,
possédait d’immenses forêts.
En même temps, Kerguelen avait publié des détails très nouveaux sur les
mœurs, les usages et les coutumes des habitants.
«Les femmes, disait-il, ont des robes, des camisoles et des tabliers
d’un drap appelé -wadmel-, qui se fait en Islande; elles mettent
par-dessus leur camisole une robe très ample, assez semblable à celle
des jésuites, mais elle ne descend pas si bas que les jupes qu’elle
laisse voir. Cette robe est de différente couleur, mais plus souvent
noire; on la nomme -hempe-. Elle est garnie d’un ruban de velours ou
de quelque autre ornement.... Leur coiffure a l’air d’une pyramide
ou d’un pain de sucre de deux ou trois pieds de hauteur. Elles se
coiffent avec un grand mouchoir d’une très grosse toile, qui se tient
tout droit, qui est couvert d’un autre mouchoir plus fin qui forme
la figure que je viens de dire....»
Enfin, cet officier avait réuni des documents très sérieux sur le
Danemark, les Lapons, les Samoyèdes et les archipels des Féroë, des
Orcades et des Shetland, qu’il avait explorés en détail.
Kerguelen, chargé de reconnaître la route proposée par Grenier, demanda
au ministre de mettre à profit son armement pour aller reconnaître les
terres australes découvertes, en 1739, par Bouvet de Lozier.
L’abbé Terray, qui venait de succéder au duc de Praslin, lui donna le
commandement du vaisseau -le Berryer-, qui emporta de Lorient pour
quatorze mois de vivres, trois cents hommes d’équipage et quelques
munitions destinées à l’île de France. L’abbé Rochon était adjoint à
Kerguelen pour faire des observations astronomiques.
Dès qu’il fut arrivé à l’île de France, le 20 août 1771, Kerguelen
changea le -Berryer- pour la flûte -la Fortune-, à laquelle fut réunie
la petite flûte -le Gros-Ventre-, de seize canons avec cent hommes
d’équipage sous le commandement de M. de Saint-Allouarn.
Aussitôt que ces deux bâtiments furent parés, Kerguelen mit à la voile
et fit route au nord, afin de reconnaître l’archipel des îles Mahé.
Pendant un orage furieux, les sondes jetées par la -Fortune- accusèrent
des profondeurs de moins en moins grandes, trente, dix-neuf, dix-sept,
quatorze brasses. A ce moment, l’ancre fut jetée et tint bon jusqu’à la
fin de l’orage.
«Le jour vint enfin nous tirer d’inquiétude, dit Kerguelen, nous ne
vîmes ni terre ni rocher. Le -Gros-Ventre- était à trois lieues sous
le vent. Il ne pouvait concevoir que je fusse à l’ancre, car le bruit
du tonnerre et des éclairs ne lui avait pas permis de distinguer
ni d’entendre mes signaux.... En effet, il n’y a pas d’exemple
qu’un bâtiment ait jamais mouillé la nuit, en pleine mer, sur un
banc inconnu. J’appareillai et je me laissai dériver en sondant. Je
trouvai longtemps quatorze, puis vingt, vingt-cinq, et vingt-huit
brasses. Je perdis tout à coup le fond, ce qui prouve que c’est le
sommet d’une montagne. Ce banc nouveau, que j’ai nommé Banc de la
Fortune, gît nord-ouest et sud-est; il est par 7° 16′ de latitude
sud, et 55° 50′ de longitude est.»
La -Fortune- et le -Gros-Ventre- s’élevèrent ensuite au cinquième
degré sud, route recommandée par le chevalier de Grenier. Les deux
commandants reconnurent que les vents soufflaient constamment de l’est
en cette saison, gagnèrent les Maldives, et prolongèrent Ceylan depuis
la Pointe de Galles jusqu’à la baie de Trinquemalay. Au retour, la
mousson était changée. Les vents régnants étaient bien ceux de l’ouest
et du sud-ouest, comme l’annonçait Grenier. La route que ce dernier
proposait offrait donc des avantages incontestables. L’expérience est
venue, depuis ce moment, si bien les démontrer, qu’on n’en suit plus
d’autre.
Rentré le 8 décembre à l’île de France, Kerguelen accéléra tellement
ses préparatifs de départ, qu’il put appareiller le 12 janvier 1772.
Il fit route droit au sud, car, à supposer qu’il découvrît quelque
terre dans cette direction, celle qui serait le moins éloignée serait
évidemment la plus utile à notre colonie.
Dès le 1er février, de nombreux vols d’oiseaux semblèrent indiquer la
proximité de la terre. La grêle succédait à la neige. On rencontrait
à la fois gros temps, gros vent, grosse mer. La première terre fut
reconnue le 12. Le lendemain, on en découvrit une seconde, et, bientôt
après, un gros cap, très élevé. Le jour suivant, à sept heures du
matin, le soleil ayant dissipé les nuages, on distingua très nettement
une ligne de côtes qui s’étendait sur une longueur de vingt-cinq
lieues. On était alors par 49° 40′ de latitude australe et 61° 10′ de
longitude orientale.
Par malheur, les orages succédaient aux orages, et les deux bâtiments
eurent grand mal à ne pas se laisser affaler sur la côte. Quant à
Kerguelen, il fut emporté dans le nord par les courants, peu de temps
après avoir détaché une embarcation qui devait essayer d’accoster.
«Me voyant si éloigné de terre, dit Kerguelen dans sa relation,
j’examinai le parti que j’avais à prendre, je considérai que l’état
de ma mâture ne me permettait pas de porter de la voile pour me
relever de la côte, et que, n’ayant pas de chaloupe pour porter
mes ancres, je m’exposais infiniment sur la côte, qu’il était
presque impossible de retrouver dans les brumes le -Gros-Ventre-,
dont j’étais séparé depuis plusieurs jours, d’autant plus que les
vents avaient été toujours variables, et que nous avions essuyé
une tempête.... Ces réflexions, jointes à ce que le -Gros-Ventre-
était un excellent bâtiment et qu’il avait sept mois de vivres, me
déterminèrent à faire route pour l’île de France, où j’arrivai le 16
mars.»
Heureusement, il n’était rien arrivé de funeste au -Gros-Ventre-.
Son canot avait eu le temps de revenir. M. de Boisguehenneuc, qui
avait débarqué, avait pris possession de cette terre, avec toutes les
formalités requises, et laissé un écrit dans une bouteille, qui fut
trouvée en 1776 par le capitaine Cook.
Kerguelen repassa en France; mais le succès de sa campagne lui avait
fait de nombreux ennemis. Leurs attaques devinrent encore plus vives,
lorsqu’on vit que le roi le faisait capitaine de vaisseau et chevalier
de Saint-Louis, le 1er janvier 1772. Les bruits les plus calomnieux se
répandirent. On alla même jusqu’à l’accuser d’avoir coulé sa conserve
-le Gros-Ventre-, pour être seul à tirer bénéfice des découvertes qu’il
avait faites de concert avec M. de Saint-Allouarn.
Cependant, toutes ces criailleries n’influencèrent pas le ministère,
qui résolut de confier le commandement d’une seconde expédition à
Kerguelen. Le vaisseau -le Roland- et la frégate -l’Oiseau-, cette
dernière sous les ordres de M. de Saux de Rosnevet, quittèrent Brest le
26 mars 1772.
Lorsqu’il atteignit le Cap, Kerguelen fut obligé d’y faire une relâche
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