LES GRANDS NAVIGATEURS DU XVIIIe SIÈCLE
Par
JULES VERNE
51 DESSINS PAR P. PHILIPPOTEAUX
66 FAC-SIMILE (D’APRÈS LES DOCUMENTS ANCIENS) ET CARTES
PAR MATTHIS ET MORIEU
BIBLIOTHÈQUE
D’ÉDUCATION ET DE RÉCRÉATION
J. HETZEL ET Cie, 18, RUE JACOB
PARIS
Tous droits de traduction et de reproduction réservés.
AVERTISSEMENT
L’-Histoire des grands voyages et des grands voyageurs-, telle que je
l’avais comprise quand j’en ai publié la première partie, devait avoir
pour but de résumer l’histoire de la DÉCOUVERTE DE LA TERRE. Grâce
aux dernières découvertes, cette histoire va prendre une extension
considérable. Elle comprendra, non-seulement toutes les explorations
passées, mais encore toutes les explorations nouvelles qui ont
intéressé le monde savant à des époques récentes. Pour donner à cette
œuvre, forcément agrandie par les derniers travaux des voyageurs
modernes, toutes les garanties qu’elle comporte, j’ai appelé à mon
aide un homme que je considère à bon droit comme un des géographes
les plus compétents de notre époque: M. GABRIEL MARCEL, attaché à la
Bibliothèque nationale.
Grâce à sa connaissance de quelques langues étrangères qui me sont
inconnues, nous avons pu remonter aux sources mêmes et ne rien
emprunter qu’à des documents absolument originaux. Nos lecteurs feront
donc au concours de M. Marcel la part à laquelle il a droit dans cet
ouvrage, qui mettra en lumière ce qu’ont été tous les grands voyageurs,
depuis Hannon et Hérodote jusqu’à Livingstone et Stanley.
Notre œuvre suivra, à vingt-cinq années de distance, un ouvrage inspiré
par la même pensée: -les Voyageurs anciens et modernes-, de M. Édouard
Charton. Cet utile et excellent ouvrage d’un des hommes qui ont le plus
contribué à faire naître en France le goût des études géographiques,
se compose surtout de choix et d’extraits empruntés aux relations des
principaux voyageurs. On voit en quoi le nôtre en diffère.
JULES VERNE.
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LES GRANDS NAVIGATEURS DU XVIIIe SIÈCLE
PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE PREMIER
I
Astronomes et Cartographes.
Cassini, Picard et La Hire.--La méridienne et la carte
de France.--G. Delisle et d’Anville.--La figure de la
Terre.--Maupertuis en Laponie.--La Condamine à l’équateur.
Avant d’entreprendre le récit des grandes expéditions du XVIIIe
siècle, nous devons signaler les immenses progrès accomplis par les
sciences durant cette période. Ils rectifièrent une foule d’erreurs
consacrées, donnèrent une base sérieuse aux travaux des astronomes
et des géographes. Pour ne parler que du sujet qui nous occupe, ils
modifièrent radicalement la cartographie et assurèrent à la navigation
une sécurité inconnue jusqu’alors.
Bien que Galilée eût observé, dès 1610, les éclipses des satellites
de Jupiter, l’indifférence des gouvernements, le défaut d’instruments
d’une puissance suffisante, les erreurs commises par les disciples
du grand astronome italien avaient rendu stérile cette importante
découverte.
En 1668, Jean-Dominique Cassini avait publié ses -Tables des satellites
de Jupiter-, qui le firent mander l’année suivante par Colbert et lui
valurent la direction de l’Observatoire de Paris.
Au mois de juillet 1671, Philippe de La Hire était allé faire des
observations à Uraniborg, dans l’île de Huen, sur l’emplacement même
de l’observatoire de Tycho-Brahé. Là, mettant à profit les tables de
Cassini, il calcula, avec une exactitude qu’on n’avait pas encore
atteinte, la différence entre les longitudes de Paris et d’Uraniborg.
La même année, l’Académie des Sciences envoyait à Cayenne l’astronome
Jean Richer, pour y étudier les parallaxes du soleil et de la lune et
les distances de Mars et de Vénus à la Terre. Ce voyage, qui réussit
de tout point, eut des conséquences inattendues, et fut l’occasion
des travaux entrepris bientôt après sur la figure de la Terre. Richer
observa que le pendule retardait de deux minutes vingt-huit secondes à
Cayenne, ce qui prouvait que la pesanteur était moindre en ce dernier
lieu qu’à Paris. Newton et Huyghens en conclurent donc l’aplatissement
du globe aux pôles. Mais, bientôt après, les mesures d’un degré
terrestre, données par l’abbé Picard, les travaux de la méridienne,
exécutés par Cassini père et fils, conduisaient ces savants à un
résultat entièrement opposé et leur faisaient considérer la Terre comme
un ellipsoïde allongé vers ses régions polaires. Ce fut l’origine de
discussions passionnées et de travaux immenses, qui profitèrent à la
géographie astronomique et mathématique.
Picard avait entrepris de déterminer l’espace compris entre les
parallèles d’Amiens et de Malvoisine, qui comprend un degré un tiers.
Mais l’Académie, jugeant qu’on pourrait arriver à un résultat plus
exact en calculant une distance plus grande, résolut de mesurer en
degrés toute la longueur de la France du nord au sud. On choisit pour
cela le méridien qui passe par l’Observatoire de Paris. Ce gigantesque
travail de triangulation, commencé vingt ans avant la fin du XVIIe
siècle, fut interrompu, repris et terminé vers 1720.
En même temps, Louis XIV, poussé par Colbert, donnait l’ordre de
travailler à une carte de la France. Des voyages furent exécutés, de
1679 à 1682, par des savants, qui fixèrent, au moyen d’observations
astronomiques, la position des côtes sur l’Océan et la Méditerranée.
Cependant ces travaux, ceux de Picard complétés par la mesure de la
méridienne, les relèvements qui fixaient la latitude et la longitude de
certaines grandes villes de France, une carte détaillée des environs
de Paris dont les points avaient été déterminés géométriquement, ne
suffisaient pas encore pour dresser une carte de France. On fut donc
obligé de procéder, comme on l’avait fait pour la méridienne, en
couvrant toute l’étendue de la contrée d’un réseau de triangles reliés
ensemble. Telle fut la base de la grande carte de France, qui a pris si
justement le nom de Cassini.
Les premières observations de Cassini et de La Hire amenèrent ces
deux astronomes à resserrer la France dans des limites beaucoup plus
étroites que celles qui lui étaient jusqu’alors assignées.
«Ils lui ôtèrent, dit Desborough Cooley dans son -Histoire des
voyages-, plusieurs degrés de longitude le long de la côte
occidentale, à partir de la Bretagne jusqu’à la baie de Biscaye, et
retranchèrent de la même façon environ un demi-degré sur les côtes du
Languedoc et de la Provence. Ces changements furent l’occasion d’une
plaisanterie de Louis XIV, qui, complimentant les académiciens à leur
retour, leur dit en propres termes: «Je vois avec peine, messieurs,
que votre voyage m’a coûté une bonne partie de mon royaume.»
Au reste, les cartographes n’avaient jusqu’alors tenu aucun compte
des corrections des astronomes. Au milieu du XVIIe siècle, Peiresc
et Gassendi avaient corrigé sur les cartes de la Méditerranée une
différence de «cinq cents» milles de distance entre Marseille et
Alexandrie. Cette rectification si importante fut regardée comme non
avenue, jusqu’au jour où l’hydrographe Jean-Mathieu de Chazelles, qui
avait aidé Cassini dans ses travaux de la méridienne, fut envoyé dans
le Levant pour dresser le portulan de la Méditerranée.
«On s’était également aperçu, disent les mémoires de l’Académie des
Sciences, que les cartes étendaient trop les continents de l’Europe,
de l’Afrique et de l’Amérique, et rétrécissaient la grande mer
Pacifique entre l’Asie et l’Europe. Aussi ces erreurs causaient-elles
de singulières méprises. Les pilotes, se fiant à leurs cartes,
dans le voyage de M. de Chaumont, ambassadeur de Louis XIV à Siam,
se méprirent dans leur estime, tant en allant qu’en revenant,
faisant plus de chemin qu’ils ne jugeaient. En allant du cap de
Bonne-Espérance à l’île de Java, ils croyaient être encore éloignés
du détroit de la Sonde, quand ils se trouvèrent à plus de soixante
lieues au delà, et il fallut reculer deux jours par un vent favorable
pour y entrer, et, en revenant du cap de Bonne-Espérance en France,
ils se trouvèrent à l’île de Florès, la plus occidentale des Açores,
quand ils croyaient en être à plus de cent cinquante lieues à l’est;
il leur fallut naviguer encore douze jours vers l’est pour arriver
aux côtes de France.»
Les rectifications apportées à la carte de France furent considérables,
comme nous l’avons dit plus haut. On reconnut que Perpignan et
Collioures, notamment, se trouvaient être beaucoup plus à l’est qu’on
ne le supposait. Au reste, pour s’en faire une idée bien nette, il
suffit de regarder la carte de France publiée dans la première partie
du tome VII des -Mémoires- de l’Académie des Sciences. Il y est tenu
compte des observations astronomiques dont nous venons de parler,
et l’ancien tracé de la carte, publiée par Sanson en 1679, y rend
sensibles les modifications apportées.
Cassini proclamait avec raison que la cartographie n’était plus à la
hauteur de la science. En effet, Sanson avait suivi aveuglément les
longitudes de Ptolémée, sans tenir compte des progrès des connaissances
astronomiques. Ses fils et ses petits-fils n’avaient fait que rééditer
ses cartes en les complétant, et les autres géographes se traînaient
dans la même ornière. Le premier, Guillaume Delisle, construisit de
nouvelles cartes, en mettant à profit les données modernes et rejeta de
parti pris tout ce qu’on avait fait avant lui. Son ardeur fut telle,
qu’il avait entièrement exécuté ce projet à vingt-cinq ans. Son frère,
Joseph-Nicolas, enseignait l’astronomie en Russie, et envoyait à
Guillaume des matériaux pour ses cartes. Pendant ce temps, Delisle de
la Coyère, son dernier frère, visitait les côtes de la mer Glaciale,
fixait astronomiquement la position des points les plus importants,
s’embarquait sur le vaisseau de Behring et mourait au Kamtchatka.
Voilà ce que furent les trois Delisle. Mais à Guillaume revient la
gloire d’avoir révolutionné la cartographie.
«Il parvint, dit Cooley, à faire concorder les mesures anciennes et
modernes et à combiner une masse plus considérable de documents;
au lieu de limiter ses corrections à une partie du globe, il les
étendit au globe entier, ce qui lui donne un droit très positif à
être regardé comme le créateur de la géographie moderne. Pierre le
Grand, à son passage à Paris, lui rendit hommage, en le visitant pour
lui donner tous les renseignements qu’il possédait lui-même sur la
géographie de la Russie.»
Est-il rien de plus concluant que ce témoignage d’un étranger? Et, si
nos géographes sont dépassés aujourd’hui par ceux de l’Allemagne et
de l’Angleterre, n’est-ce pas une consolation et un encouragement de
savoir que nous avons excellé dans une science où nous travaillons à
reprendre notre ancienne supériorité?
Delisle vécut assez pour voir les succès de son élève J.-B. d’Anville.
Si ce dernier fut inférieur, sous le rapport de la science historique,
à Adrien Valois, il mérita sa haute renommée par la correction relative
de son dessin, par l’aspect clair et artistique de ses cartes.
«On a peine à comprendre, dit M. E. Desjardins dans sa -Géographie
de la Gaule romaine-, le peu d’importance qu’on attribue à ses
œuvres de géographe, de mathématicien et de dessinateur. C’est
cependant dans ces dernières qu’il a surtout donné la mesure de son
incomparable mérite. D’Anville a, le premier, su construire une
carte par des procédés scientifiques, et cela suffit à sa gloire....
Dans le domaine de la géographie historique, d’Anville a fait preuve
surtout d’un rare bon sens dans la discussion et d’un merveilleux
instinct topographique dans les identifications; mais, il faut bien
le reconnaître, il n’était ni savant, ni même suffisamment versé dans
l’étude des textes classiques.»
Le plus beau travail de d’Anville est sa carte d’Italie, dont la
dimension, jusqu’alors exagérée, se prolongeait de l’est à l’ouest,
suivant les idées des anciens.
En 1735, Philippe Buache, dont le nom est justement célèbre comme
géographe, inaugurait une nouvelle méthode en appliquant, dans une
carte des fonds de la Manche, les courbes de niveau à la représentation
des accidents du sol.
Dix ans plus tard, d’Après de Mannevillette publiait son -Neptune
oriental-, dans lequel il rectifiait les cartes des côtes d’Afrique, de
Chine et de l’Inde. Il y joignait une instruction nautique, d’autant
plus précieuse pour l’époque que c’était le premier ouvrage de ce
genre. Jusqu’à la fin de sa vie, il perfectionna ce recueil qui servit
de guide à tous nos officiers pendant la fin du XVIIIe siècle.
Chez les Anglais, Halley occupait le premier rang parmi les astronomes
et les physiciens. Il publiait une théorie des -Variations magnétiques-
et une -Histoire des moussons-, qui lui valaient le commandement d’un
vaisseau, afin qu’il pût soumettre sa théorie à l’expérience.
Ce qu’avait fait d’Après chez les Français, Alexandre Dalrymple
l’accomplit pour les Anglais. Seulement, ses vues gardèrent jusqu’au
bout quelque chose d’hypothétique, et il crut à l’existence d’un
continent austral. Il eut pour successeur Horsburgh, dont le nom sera
toujours cher aux navigateurs.
Mais il nous faut parler de deux expéditions importantes qui devaient
mettre fin à la querelle passionnée sur la figure de la Terre.
L’Académie des Sciences venait d’envoyer une mission composée de Godin,
Bouguer et La Condamine en Amérique, pour mesurer l’arc du méridien
à l’équateur. Elle résolut de confier la direction d’une expédition
semblable, dans le nord, à Maupertuis.
«Si l’aplatissement de la terre, disait ce savant, n’est pas plus
grand que Huyghens l’a supposé, la différence des degrés du méridien
déjà mesuré en France d’avec les premiers degrés du méridien voisin
de l’équateur ne sera pas assez considérable pour qu’elle ne puisse
pas être attribuée aux erreurs possibles des observateurs et à
l’imperfection des instruments. Mais, si on l’observe au pôle, la
différence entre le premier degré du méridien voisin de la ligne
équinoxiale et le 66e degré, par exemple, qui coupe le cercle
polaire, sera assez grande, même dans l’hypothèse de Huyghens,
pour se manifester sans équivoque, malgré les plus grandes erreurs
commissibles, parce que cette différence se trouvera répétée autant
de fois qu’il y aura de degrés intermédiaires.»
Le problème était ainsi nettement posé, et il devait recevoir au pôle,
aussi bien qu’à l’équateur, une solution qui allait terminer le débat
en donnant raison à Huyghens et à Newton.
L’expédition partit sur un navire équipé à Dunkerque. Elle se
composait, outre Maupertuis, de Clairaut, Camus et Lemonnier,
académiciens, de l’abbé Outhier, chanoine de Bayeux, d’un secrétaire,
Sommereux, d’un dessinateur, Herbelot, et du savant astronome suédois
Celsius.
Lorsqu’il reçut les membres de la mission à Stockholm, le roi de
Suède leur dit: «Je me suis trouvé dans de sanglantes batailles, mais
j’aimerais mieux retourner à la plus meurtrière que d’entreprendre le
voyage que vous allez faire.»
Assurément, ce ne devait pas être une partie de plaisir. Des
difficultés de toute sorte, des privations continues, un froid
excessif, allaient éprouver ces savants physiciens. Mais que sont
leurs souffrances auprès des angoisses, des dangers, des épreuves qui
attendaient les navigateurs polaires, Ross, Parry, Hall, Payer et tant
d’autres!
«A Tornea, au fond du golfe de Bothnie, presque sous le cercle
polaire, les maisons étaient enfouies sous la neige, dit Damiron,
dans son -Éloge de Maupertuis-. Lorsqu’on sortait, l’air semblait
déchirer la poitrine, les degrés du froid croissant s’annonçaient par
le bruit avec lequel le bois, dont toutes les maisons sont bâties,
se fendait. A voir la solitude qui régnait dans les rues, on eût cru
que les habitants de la ville étaient morts. On rencontrait à chaque
pas des gens mutilés, ayant perdu bras ou jambes par l’effet d’une
si dure température. Et cependant ce n’était pas à Tornea que les
voyageurs devaient s’arrêter.»
Aujourd’hui que ces lieux sont mieux connus, que l’on sait ce qu’est la
rigueur du climat arctique, on peut se faire une idée plus juste des
difficultés que devaient y rencontrer des observateurs.
Ce fut en juillet 1736 qu’ils commencèrent leurs opérations. Au delà
de Tornea, ils ne virent plus que des lieux inhabités. Il leur
fallut se contenter de leurs propres ressources pour escalader les
montagnes, où ils plantaient les signaux qui devaient former la chaîne
ininterrompue des triangles. Partagés en deux troupes, afin d’obtenir
deux mesures au lieu d’une et de diminuer ainsi les chances d’erreur,
les hardis physiciens, après nombre de péripéties dont on trouvera le
récit dans les -Mémoires- de l’Académie des Sciences de 1737, après
des fatigues inouïes, parvinrent à constater que la longueur de l’arc
du méridien compris entre les parallèles de Tornea et Kittis était de
55,023 toises 1/2. Ainsi donc, sous le cercle polaire, le degré du
méridien avait environ mille toises de plus que ne l’avait supposé
Cassini, et le degré terrestre dépassait de 377 toises la longueur
que Picard lui avait trouvée entre Paris et Amiens. La Terre était
donc considérablement aplatie aux pôles, résultat que se refusèrent
longtemps à reconnaître Cassini père et fils.
Courrier de la physique, argonaute nouveau,
Qui, franchissant les monts, qui, traversant les eaux,
Ramenez des climats soumis aux trois couronnes,
Vos perches, vos secteurs et surtout deux Laponnes,
Vous avez confirmé, dans ces lieux pleins d’ennui,
Ce que Newton connut sans sortir de chez lui.
Ainsi s’exprimait Voltaire, non sans une pointe de malice; puis,
faisant allusion aux deux sœurs que Maupertuis ramenait avec lui, et
dont l’une avait su le séduire, il disait:
Cette erreur est trop ordinaire,
Et c’est la seule que l’on fit
En allant au cercle polaire.
«Toutefois, dit M. A. Maury dans son -Histoire de l’Académie des
Sciences-, l’importance des instruments et des méthodes dont
faisaient usage les astronomes envoyés dans le nord, donna aux
défenseurs de l’aplatissement de notre globe plus raison qu’ils
n’avaient en réalité; et, au siècle suivant, l’astronome suédois
Svanberg rectifiait leurs exagérations involontaires par un beau
travail qu’il publia dans notre langue.»
[Illustration: (CARTE DE FRANCE. -Fac-simile. Gravure ancienne.-)]
Pendant ce temps, la mission que l’Académie avait expédiée au Pérou
procédait à des opérations analogues. Composée de La Condamine, Bouguer
et Godin, tous trois académiciens, de Joseph de Jussieu, régent de
la Faculté de médecine, chargé de la partie botanique, du chirurgien
Seniergues, de l’horloger Godin des Odonais, et d’un dessinateur,
elle quitta La Rochelle le 16 mai 1635. Ces savants gagnèrent
Saint-Domingue, où furent faites quelques observations astronomiques,
Carthagène, Puerto-Bello, traversèrent l’isthme de Panama, et
débarquèrent, le 9 mars 1736, à Manta, sur la terre du Pérou.
[Illustration: Portrait de Maupertuis. (-Fac-simile. Gravure
ancienne.-)]
Là, Bouguer et La Condamine se séparèrent de leurs compagnons,
étudièrent la marche du pendule, puis gagnèrent Quito par des chemins
différents.
La Condamine suivit la côte jusqu’au Rio de las Esmeraldas et leva la
carte de tout ce pays qu’il traversa avec des fatigues infinies.
Bouguer, lui, se dirigea par le sud vers Guayaquil, en franchissant des
forêts marécageuses, et atteignit Caracol, au pied de la Cordillère,
qu’il mit sept jours à traverser. C’était la route autrefois suivie par
P. d’Alvarado, où soixante-dix de ses gens avaient péri, et notamment
les trois premières Espagnoles qui avaient tenté de pénétrer dans
le pays. Bouguer atteignit Quito le 10 juin. Cette ville avait alors
trente ou quarante mille habitants, un évêque président de l’Audience,
nombre de communautés religieuses et deux collèges. La vie y était
assez bon marché; seules, les marchandises étrangères y atteignaient un
prix extravagant, à ce point qu’un gobelet de verre valait dix-huit ou
vingt francs.
Les savants escaladèrent le Pichincha, montagne voisine de Quito, dont
les éruptions ont été plus d’une fois fatales à cette ville; mais ils
ne tardèrent pas à reconnaître qu’il fallait renoncer à porter si haut
les triangles de leur méridienne, et ils durent se contenter de placer
les signaux sur les collines.
«On voit presque tous les jours sur le sommet de ces mêmes montagnes,
dit Bouguer dans le mémoire qu’il lut à l’Académie des Sciences, un
phénomène extraordinaire qui doit être aussi ancien que le monde et
dont il y a bien cependant de l’apparence que personne avant nous
n’avait été témoin. La première fois que nous le remarquâmes, nous
étions tous ensemble sur une montagne nommée Pambamarca. Un nuage,
dans lequel nous étions plongés et qui se dissipa, nous laissa voir
le soleil qui se levait et qui était très éclatant. Le nuage passa de
l’autre côté. Il n’était pas à trente pas, lorsque chacun de nous vit
son ombre projetée dessus et ne voyait que la sienne, parce que le
nuage n’offrait pas une surface unie. Le peu de distance permettait
de distinguer toutes les parties de l’ombre; on voyait les bras, les
jambes, la tête; mais, ce qui nous étonna, c’est que cette dernière
partie était ornée d’une gloire ou auréole formée de trois ou quatre
petites couronnes concentriques d’une couleur très-vive, chacune
avec les mêmes variétés que l’arc-en-ciel, le rouge étant en dehors.
Les intervalles entre ces cercles étaient égaux; le dernier cercle
était plus faible; et enfin, à une grande distance, nous voyions un
grand cercle blanc qui environnait le tout. C’est comme une espèce
d’apothéose pour le spectateur.»
Comme les instruments dont ces savants se servaient n’avaient pas la
précision de ceux qui sont employés aujourd’hui, et étaient sujets
aux changements de la température, il fallut procéder avec le plus
grand soin et la plus minutieuse attention pour que de petites erreurs
multipliées ne finissent pas par en causer de considérables. Aussi,
dans leurs triangles, Bouguer et ses compagnons ne conclurent jamais le
troisième angle de l’observation des deux premiers: il les observèrent
tous.
Après avoir obtenu en toises la mesure du chemin parcouru, il restait
à découvrir quelle partie du circuit de la Terre formait cet espace;
mais on ne pouvait résoudre cette question qu’au moyen d’observations
astronomiques.
Après nombre d’obstacles, que nous ne pouvons décrire ici en détail, et
de remarques curieuses, entre autres la déviation que l’attraction des
montagnes fait éprouver au pendule, les savants français arrivèrent à
des conclusions qui confirmèrent pleinement le résultat de la mission
de Laponie. Ils ne rentrèrent pas tous en France en même temps. Jussieu
continua pendant plusieurs années encore ses recherches d’histoire
naturelle, et La Condamine choisit pour revenir en Europe la route
du fleuve des Amazones, voyage important, sur lequel nous aurons
l’occasion de revenir un peu plus tard.
II
La guerre de course au XVIIIe siècle.
Voyage de Wood-Rodgers.--Aventures d’Alexandre Selkirk.
--Les îles Galapagos.--Puerto-Seguro.--Retour en Angleterre.
--Expédition de Georges Anson.--La Terre des États.--L’île de
Juan-Fernandez.--Tinian.--Macao.--La prise du galion.--La
rivière de Canton.--Résultats de la croisière.
On était en pleine guerre de la succession d’Espagne. Certains
armateurs de Bristol résolurent alors d’équiper quelques bâtiments
pour courir sus aux navires espagnols dans l’océan Pacifique et
ravager les côtes de l’Amérique du Sud. Les deux vaisseaux qui furent
choisis, le -Duc- et la -Duchesse-, sous le commandement des capitaines
Rodgers et Courtney, furent armés avec soin et pourvus de toutes les
provisions nécessaires pour un si long voyage. Le célèbre Dampier, qui
s’était acquis tant de réputation par ses courses aventureuses et ses
pirateries, ne dédaigna pas d’accepter le titre de premier pilote. Bien
que cette expédition ait été plus riche en résultats matériels qu’en
découvertes géographiques, sa relation contient cependant quelques
particularités curieuses qui méritent d’être conservées.
Ce fut le 2 août 1708, que le -Duc- et la -Duchesse- quittèrent la rade
royale de Bristol. Remarque intéressante à faire d’abord: pendant toute
la durée du voyage, un registre, sur lequel devaient être consignés
tous les événements de la campagne, fut tenu à la disposition de
l’équipage, afin que les moindres erreurs et les plus petits oublis
fussent réparés, avant que le souvenir des faits eût pu s’altérer.
Rien à dire sur ce voyage jusqu’au 22 décembre. Ce jour-là, furent
découvertes les îles Falkland, que peu de navigateurs avaient encore
reconnues. Rodgers n’y aborda point; il se contente de dire que la côte
présente le même aspect que celle de Portland, quoiqu’elle soit moins
haute.
«Tous les coteaux, ajoute-t-il, avaient l’apparence d’un bon terrain;
la pente en est facile, garnie de bois, et le rivage ne manque pas de
bons ports.»
Ces îles ne possèdent pas un seul arbre, et les bons ports sont
loin d’être fréquents, comme nous le verrons plus tard. On voit si
les renseignements que nous devons à Rodgers sont exacts. Aussi les
navigateurs ont-ils bien fait de ne pas s’y fier.
Après avoir dépassé cet archipel, les deux bâtiments piquèrent droit
au sud, et s’enfoncèrent dans cette direction jusqu’à 60° 58′ de
latitude. Il n’y avait pas de nuit, le froid était vif, et la mer
si grosse, que la -Duchesse- fit quelques avaries. Les principaux
officiers des deux bâtiments, assemblés en conseil, jugèrent alors
qu’il n’était pas à propos de s’avancer plus au sud, et route fut faite
à l’ouest. Le 15 janvier 1709, on constata qu’on avait doublé le cap
Horn, et qu’on était entré dans la mer du Sud.
A cette époque, presque toutes les cartes différaient sur la position
de l’île Juan-Fernandez. Aussi, Wood Rodgers, qui voulait y relâcher
pour y faire de l’eau et s’y procurer un peu de viande fraîche, la
rencontra presque sans la chercher.
Le 1er février, il mit en mer une embarcation pour aller à la
découverte d’un mouillage. Tandis qu’on attendait son retour, on
aperçut un grand feu sur le rivage. Quelques vaisseaux espagnols
ou français avaient-ils atterri en cet endroit? Faudrait-il livrer
combat, pour se procurer l’eau et les vivres dont on avait besoin?
Toutes les dispositions furent prises pendant la nuit; mais, au matin,
aucun bâtiment n’était en vue. Déjà l’on se demandait si l’ennemi
s’était retiré, lorsque l’arrivée de la chaloupe vint fixer toutes
les incertitudes, en ramenant un homme vêtu de peaux de chèvres, à la
figure encore plus sauvage que ses vêtements.
C’était un marin écossais, nommé Alexandre Selkirk, qui, à la suite
d’un démêlé avec son capitaine, avait été abandonné depuis quatre ans
et demi sur cette île déserte. Le feu qu’on avait aperçu avait été
allumé par lui.
Pendant son séjour à Juan-Fernandez, Selkirk avait vu passer beaucoup
de vaisseaux; deux seulement, qui étaient espagnols, y avaient mouillé.
Découvert par les matelots, Selkirk, après avoir essuyé leur feu,
n’avait échappé à la mort que grâce à son agilité, qui lui avait permis
de grimper sur un arbre sans être aperçu.
«Il avait été mis à terre, dit la relation, avec ses habits, son
lit, un fusil, une livre de poudre, des balles, du tabac, une hache,
un couteau, un chaudron, une Bible et quelques autres livres de
piété, ses instruments et ses livres de marine. Le pauvre Selkirk
pourvut à ses besoins du mieux qu’il lui fut possible; mais, durant
les premiers mois, il eut beaucoup de peine à vaincre la tristesse
et à surmonter l’horreur que lui causait une si affreuse solitude.
Il construisit deux cabanes, à quelque distance l’une de l’autre,
avec du bois de myrte-piment. Il les couvrit d’une espèce de jonc et
les doubla de peaux de chèvres, qu’il tuait à mesure qu’il en avait
besoin, tant que sa poudre dura. Lorsqu’elle approcha de sa fin, il
trouva le moyen de faire du feu avec deux morceaux de bois de piment,
qu’il frottait l’un contre l’autre.... Quand sa poudre fut finie, il
prenait les chèvres à la course, et il s’était rendu si agile par un
exercice continuel, qu’il courait à travers les bois, sur les rochers
et les collines, avec une vitesse incroyable. Nous en eûmes la preuve
lorsqu’il vint à la chasse avec nous; il devançait et mettait sur les
dents nos meilleurs coureurs et un chien excellent que nous avions à
bord; il atteignait bientôt les chèvres, et nous les apportait sur
son dos. Il nous dit qu’un jour il poursuivait un de ces animaux
avec tant d’ardeur, qu’il le saisit sur le bord d’un précipice
caché par des buissons, et roula du haut en bas avec sa proie. Il
fut si étourdi de sa chute, qu’il en perdit connaissance; quand il
reprit ses sens, il trouva sa chèvre morte sous lui. Il resta près
de vingt-quatre heures sur la place, et il eut assez de peine à se
traîner à sa cabane, qui en était distante d’un mille, et dont il ne
put sortir qu’au bout de dix jours.»
Des navets semés par l’équipage de quelque vaisseau, des choux
palmistes, du piment et du poivre de la Jamaïque servaient à cet
abandonné pour assaisonner ses aliments. Quand ses souliers et ses
habits furent en pièces, ce qui ne tarda guère, il s’en fit en peau
de chèvres, avec un clou qu’il employait comme aiguille. Lorsque son
couteau fut usé jusqu’au dos, il s’en fabriqua avec des cercles de
barrique qu’il avait trouvés sur le rivage. Il avait si bien perdu
l’habitude de parler, qu’il avait de la peine à se faire comprendre.
Rodgers l’embarqua et lui donna sur son vaisseau l’office de
contre-maître.
Selkirk n’avait pas été le premier marin délaissé sur l’île de
Juan-Fernandez. On se rappelle peut-être que Dampier y avait déjà
recueilli un malheureux Mosquito, abandonné de 1681 à 1684, et l’on
voit, dans le récit des aventures de Sharp et d’autres flibustiers, que
le seul survivant de l’équipage d’un vaisseau naufragé sur ces côtes
y vécut cinq ans, jusqu’à ce qu’un autre bâtiment vînt le reprendre.
Les malheurs de Selkirk ont été racontés par un écrivain moderne, par
Saintine, dans le roman intitulé: -Seul!-
Les deux bâtiments quittèrent Juan-Fernandez le 14 février, et
commencèrent leurs courses contre les Espagnols. Rodgers s’empara
de Guyaquil, dont il tira une grosse rançon, et captura plusieurs
vaisseaux, qui lui fournirent plus de prisonniers que d’argent.
De toute cette partie de son voyage, dont nous n’avons pas à nous
occuper, nous ne retiendrons que quelques détails sur l’île de la
Gorgone, où il remarqua un singe à qui son excessive lenteur a fait
donner le nom de «paresseux», sur Tecamez, dont les habitants, armés
de flèches empoisonnées et de fusils, le repoussèrent avec perte, et
sur les îles Galapagos, situées à deux degrés de latitude nord. Cet
archipel est très nombreux, d’après Rodgers; mais, de la cinquantaine
d’îles qui le composent, il n’en trouva pas une seule qui fournît de
l’eau douce. Il y vit en quantité des tourterelles, des tortues de
terre et de mer d’une grosseur extraordinaire,--dont le nom a été
donné par les Espagnols à ce groupe,--et des chiens marins extrêmement
redoutables, dont l’un eut même l’audace de l’attaquer.
«J’étais sur le rivage, dit-il, lorsqu’il sortit de l’eau, la gueule
béante, avec autant de vitesse et de férocité que le chien le plus
furieux qui a rompu sa chaîne. Il m’attaqua trois fois. Je lui
enfonçai ma pique dans la poitrine, et, chaque fois, je lui fis une
large blessure qui l’obligea de se retirer avec d’horribles cris.
Ensuite, se retournant vers moi, il s’arrêta pour gronder et me
montrer les dents. Il n’y avait pas vingt-quatre heures qu’un homme
de mon équipage avait failli être dévoré par un des mêmes animaux.»
Au mois de décembre, Rodgers se retira avec un galion de Manille,
dont il s’était emparé, sur la côte de Californie, à Puerto-Seguro.
Plusieurs de ses hommes s’enfoncèrent dans l’intérieur. Ils y virent
quantité d’arbres de haute futaie, pas la moindre apparence de culture,
et de nombreuses fumées qui indiquaient que le pays était peuplé.
«Les habitants, dit l’abbé Prévost dans son -Histoire des Voyages-,
étaient d’une taille droite et puissante, mais beaucoup plus noirs
qu’aucun des Indiens qu’il avait vus dans la mer du Sud. Ils avaient
les cheveux longs, noirs et plats, qui leur pendaient jusqu’aux
cuisses. Tous les hommes étaient nus, mais les femmes portaient
des feuilles ou des morceaux d’une espèce d’étoffe qui en paraît
composée, ou des peaux de bêtes et d’oiseaux... Quelques-uns
portaient des colliers et des bracelets de brins de bois et de
coquilles; d’autres avaient au cou de petites baies rouges et des
perles, qu’ils n’ont pas sans doute l’art de percer, puisqu’elles
sont entaillées dans leur rondeur et liées l’une à l’autre avec un
fil. Ils trouvaient cet ornement si beau, qu’ils refusaient les
colliers de verre des Anglais. Leur passion n’était ardente que pour
les couteaux et les instruments qui servent au travail.»
Le -Duc- et la -Duchesse- quittèrent Puerto-Seguro le 12 janvier 1710
et atteignirent l’île Guaham, l’une des Mariannes, deux mois plus tard.
Ils y prirent des vivres, et, passant par les détroits de Boutan et de
Saleyer, gagnèrent Batavia. Après la relâche obligée dans cette ville
et au cap de Bonne-Espérance, Rodgers mouilla aux Dunes le 1er octobre.
Bien qu’il ne donne pas le détail des immenses richesses qu’il
rapportait, on peut cependant s’en faire une haute idée, lorsqu’on
entend Rodgers parler des lingots, de la vaisselle d’or et d’argent et
des perles dont il remit le compte à ses heureux armateurs.
Le voyage de l’amiral Anson, dont nous allons maintenant faire le
récit, appartient encore à la catégorie des guerres de course; mais
il clôt la série de ces expéditions de forbans qui déshonoraient les
vainqueurs sans ruiner les vaincus. Bien qu’il n’apporte, lui non
plus, aucune nouvelle acquisition à la géographie, sa relation est
cependant semée de réflexions judicieuses, d’observations intéressantes
sur des régions peu connues. Elles sont dues, non pas au chapelain de
l’expédition, Richard Walter, comme le titre l’indique, mais bien à
Benjamin Robins, d’après les -Nichol’s literary anecdotes-.
Georges Anson était né en 1697 dans le Staffordshire. Marin dès son
enfance, il n’avait pas tardé à se faire remarquer. Il jouissait de la
réputation d’un habile et heureux capitaine, lorsqu’en 1639 il reçut
le commandement d’une escadre composée du -Centurion-, de 60 canons,
du -Glocester-, de 50, du -Sévère-, de la même force, de la -Perle-,
de 40 canons, du -Wager-, de 28, de la chaloupe le -Trial- et de deux
bâtiments porteurs de vivres et de munitions. Outre ses 1,460 hommes
d’équipage, cette flotte avait reçu un renfort de 470 invalides ou
soldats de marine.
Partie d’Angleterre le 18 septembre 1740, l’expédition passa par
Madère, par l’île Sainte-Catherine, sur la côte du Brésil, par le havre
Saint-Julien, et traversa le détroit de Lemaire.
«Quelque affreux que soit l’aspect de la Terre de Feu, dit la
relation, celui de la Terre des États a quelque chose de plus
horrible. II n’offre qu’une suite de rochers inaccessibles, hérissés
de pointes aiguës, d’une hauteur prodigieuse, couverts d’une neige
éternelle et ceints de précipices. Enfin l’imagination ne peut rien
se représenter de plus triste et de plus sauvage que cette côte.»
A peine les derniers vaisseaux de l’escadre avaient-ils débouqué du
détroit, qu’une série de coups de vents, de rafales et de bourrasques
fit avouer aux matelots les plus expérimentés que tout ce qu’ils
avaient appelé tempête n’était rien en comparaison. Ce temps
épouvantable dura sept semaines sans discontinuer. Inutile de demander
si les navires subirent des avaries, s’ils perdirent nombre de matelots
enlevés par les lames, décimés par les maladies qu’une humidité
constante et une nourriture malsaine eurent bientôt développées.
[Illustration: Selkirk roula du haut en bas avec sa proie. (Page 13.)]
Deux bâtiments, le -Sévère- et la -Perle-, furent engloutis, et quatre
autres perdus de vue. Anson ne put s’arrêter à Valdivia, qu’il avait
fixée comme rendez-vous en cas de séparation. Emporté bien au delà, il
ne lui fut possible de s’arrêter qu’à Juan-Fernandez, où il arriva le
9 juin. Le -Centurion- avait le plus grand besoin de cette relâche.
Quatre-vingts hommes de son équipage avaient péri, il n’avait plus
d’eau, et le scorbut avait tellement affaibli les matelots qu’il n’y
en avait pas dix en état de faire le quart. Trois autres bâtiments en
aussi mauvais état ne tardèrent pas à le rejoindre.
[Illustration: Je lui enfonçai ma pique dans la poitrine. (Page 14.)]
Il fallut avant tout refaire les équipages épuisés et réparer les
avaries majeures des bâtiments. Anson débarqua les malades, les
installa en plein air, dans un hôpital bien abrité; puis, à la tête
des plus vaillants matelots, il parcourut l’île dans toutes les
directions afin d’en relever les rades et les côtes. Le meilleur
mouillage serait, d’après Anson, la baie Cumberland. La partie sud-est
de Juan-Fernandez,--petite île qui n’aurait pas plus de cinq lieues
sur deux,--est sèche, pierreuse, sans arbres, le terrain est bas et
fort uni comparativement à la partie septentrionale. Le cresson, le
pourpier, l’oseille, les navets, les raves de Sicile, croissaient
en abondance, ainsi que l’avoine et le trèfle. Anson fit semer des
carottes, des laitues, planter des noyaux de prunes, d’abricots et de
pêches. Il ne tarda pas à se rendre compte que le nombre des boucs et
des chèvres, laissés par les boucaniers dans cette île et qui y avaient
si merveilleusement multiplié, était bien diminué. Les Espagnols, pour
enlever cette ressource précieuse à leurs ennemis, avaient débarqué
quantité de chiens affamés qui firent la chasse aux chèvres et en
dévorèrent un si grand nombre qu’il en restait à peine deux cents à
cette époque.
Le chef d’escadre,--ainsi Anson est-il toujours appelé dans la relation
du voyage,--fit reconnaître l’île de Mas-a-fuero, qui est éloignée de
vingt-cinq lieues de Juan-Fernandez. Plus petite, elle est aussi plus
boisée, mieux arrosée, et elle possédait plus de chèvres.
Au commencement de décembre, les équipages avaient pu reprendre assez
de forces pour qu’Anson songeât à exécuter ses projets de faire
la course contre les Espagnols. Il s’empara d’abord de plusieurs
vaisseaux, chargés de marchandises précieuses et de lingots d’or, puis
brûla la ville de Paita. Les Espagnols estimèrent leur perte en cette
circonstance à un million et demi de piastres.
Anson se rendit ensuite à la baie de Quibo, près de Panama, afin
de guetter le galion qui, tous les ans, apporte les richesses des
Philippines à Acapulco. Là, si les Anglais n’aperçurent aucun habitant,
ils trouvèrent, auprès de quelques misérables huttes, de grands amas
de coquilles et de belle nacre, que les pêcheurs de Panama y laissent
pendant l’été. Parmi les provisions abondantes en cet endroit, il faut
citer les tortues franches, qui pèsent ordinairement deux cents livres,
et dont la pêche se faisait d’une façon singulière. Lorsqu’on en voyait
une flotter endormie à la surface de la mer, un bon nageur plongeait
à quelques toises, remontait, et, saisissant l’écaille vers la queue,
s’efforçait d’enfoncer la tortue. En se réveillant, celle-ci se
débattait, et ce mouvement suffisait à la soutenir ainsi que l’homme,
jusqu’à ce qu’une embarcation vînt les recueillir tous deux.
Après une vaine croisière, Anson dut se déterminer à brûler trois
vaisseaux espagnols qu’il avait pris et armés. Leur équipage et leur
chargement une fois répartis sur le -Centurion- et le -Glocester-,
les deux seuls bâtiments qui lui restassent, Anson, le 6 mai 1742,
résolut de gagner la Chine, où il espérait trouver des renforts et
des rafraîchissements. Mais cette traversée, qu’il comptait faire en
soixante jours, il lui fallut quatre mois pour l’accomplir. A la suite
d’une violente tempête, le -Glocester-, coulant bas et ne pouvant plus
être manœuvré par un équipage réduit, dut être brûlé. Seuls l’argent
et les vivres furent transbordés sur le -Centurion-, dernier débris
de cette flotte magnifique partie depuis deux ans à peine des côtes
d’Angleterre.
Jeté hors de sa route, très loin dans le nord, Anson découvrit, le
26 août, les îles d’Atanacan et de Serigan; le lendemain, celles
de Saypan, Tinian et Agnigan, qui font partie de l’archipel des
Mariannes. Un sergent espagnol, qu’il captura dans ces parages sur une
petite embarcation, lui apprit que l’île de Tinian était inhabitée et
qu’on y trouvait en abondance des bœufs, des volailles et des fruits
excellents, tels qu’oranges, limons, citrons, cocos, arbres à pain,
etc. Nulle relâche ne pouvait mieux convenir au -Centurion-, dont
l’équipage ne comptait plus que 71 hommes épuisés par les privations
et les maladies, seuls survivants des 2,000 matelots qui montaient la
flotte à son départ.
«Le terrain y est sec et un peu sablonneux, dit la relation, ce qui
rend le gazon des prés et des bois plus fin et plus uni qu’il n’est
ordinairement dans les climats chauds; le pays s’élève insensiblement
depuis l’aiguade des Anglais jusqu’au milieu de l’île; mais,
avant que d’arriver à sa plus grande hauteur, on trouve plusieurs
clairières en pente, couvertes d’un trèfle fin, qui est entremêlé
de différentes sortes de fleurs, et bordées de beaux bois, dont
les arbres portent d’excellents fruits... Les animaux, qui pendant
la plus grande partie de l’année sont les seuls maîtres de ce beau
séjour, font partie de ses charmes romanesques et ne contribuent pas
peu à lui donner un air de merveilleux. On y voit quelquefois des
milliers de bœufs paître ensemble dans une grande prairie, spectacle
d’autant plus singulier que tous ces animaux sont d’un véritable
blanc de lait, à l’exception des oreilles, qu’ils ont ordinairement
noires. Quoique l’île soit déserte, les cris continuels et la vue
d’un grand nombre d’animaux domestiques, qui courent en foule dans
les bois, excitent des idées de fermes et de villages.»
Tableau vraiment trop enchanteur! L’auteur ne lui aurait-il pas prêté
bien des charmes qui n’existaient que dans son imagination? Après une
si longue croisière, après tant de tempêtes, il n’est pas étonnant que
les grands bois verdoyants, l’exubérance de la végétation, l’abondance
de la vie animale, aient fait une profonde impression sur l’esprit
des compagnons de lord Anson. Au reste, nous saurons bientôt si ses
successeurs à Tinian ont été aussi émerveillés que lui.
Cependant, Anson n’était pas sans inquiétude. Il avait fait réparer son
bâtiment, il est vrai, mais beaucoup de malades demeuraient à terre
pour s’y rétablir définitivement, et il ne restait plus à bord qu’un
petit nombre de matelots. Le fond étant de corail, on dut prendre des
précautions pour que les câbles ne fussent pas coupés. Malgré cela, au
moment de la nouvelle lune, un vent impétueux s’éleva et fit chasser
le navire. Les ancres tinrent bon, mais il n’en fut pas de même des
aussières, et le -Centurion- fut emporté en pleine mer. Le tonnerre
ne cessait de gronder, la pluie tombait avec une telle violence,
que, de terre, on n’entendait même pas les signaux de détresse qui
partaient du bâtiment. Anson, la plupart des officiers, une grande
partie de l’équipage, au nombre de cent treize individus, étaient
demeurés à terre, et ils se trouvaient privés de l’unique moyen qu’ils
possédassent de quitter Tinian.
La désolation fut extrême, la consternation inexprimable. Mais Anson,
homme énergique et fécond en ressources, eut bientôt arraché ses
compagnons au désespoir. Une barque, celle qu’ils avaient prise aux
Espagnols, leur restait, et ils eurent la pensée de l’allonger, afin
qu’elle pût contenir tout le monde, avec les provisions nécessaires
pour gagner la Chine. Mais dix-neuf jours plus tard, le -Centurion-
était de retour, et les Anglais, s’y embarquant le 21 octobre, ne
tardèrent pas à atteindre Macao. Depuis deux ans, depuis leur départ
d’Angleterre, c’était la première fois qu’ils relâchaient dans un port
ami et civilisé.
«Macao, dit Anson, autrefois très riche, très peuplée et capable
de se défendre contre les gouverneurs chinois du voisinage, est
extrêmement déchue de son ancienne splendeur. Quoiqu’elle continuât
d’être habitée par des Portugais et commandée par un gouverneur que
nomme le roi de Portugal, elle est à la discrétion des Chinois,
qui peuvent l’affamer et s’en rendre maîtres; aussi le gouverneur
portugais se garde-t-il soigneusement de les choquer.»
Il fallut qu’Anson écrivît une lettre hautaine au gouverneur chinois
pour obtenir la permission d’acheter, même à très haut prix, les vivres
et les rechanges dont il avait besoin. Puis il annonça publiquement
qu’il partait pour Batavia et mit à la voile le 19 avril 1743. Mais,
au lieu de gagner les possessions hollandaises, il fit voile pour
les Philippines, où il attendit, pendant plusieurs jours, le galion
qui revenait d’Acapulco, après y avoir richement vendu sa cargaison.
D’habitude ces bâtiments portaient quarante-quatre canons et comptaient
plus de cinq cents hommes d’équipage. Anson ne comptait que deux
cents matelots, dont une trentaine n’étaient que des mousses; mais la
disproportion des forces ne pouvait l’arrêter, car il avait pour lui
l’appât d’un riche butin, et l’avidité de ses hommes lui répondait de
leur courage.
«Pourquoi, dit un jour Anson à son maître d’hôtel, pourquoi ne me
servez-vous plus de ces moutons que nous avons achetés en Chine?
Sont-ils donc tous mangés?--Que monsieur le chef d’escadre m’excuse,
répondit celui-ci, il en reste deux à bord, mais j’avais le dessein
de les garder pour en traiter le capitaine du galion.»
Personne, pas même le maître d’hôtel, ne doutait donc du succès!
D’ailleurs, Anson prit habilement ses dispositions et sut compenser le
petit nombre de ses hommes par leur mobilité. Le combat fut vif; les
nattes dont les bastingages du galion étaient remplies, prirent feu, et
les flammes s’élevèrent jusqu’à la hauteur du mât de misaine. C’était
trop, pour les Espagnols, de deux ennemis à combattre. Ils se rendirent
après une lutte de deux heures qui leur coûta soixante-sept tués et
quatre-vingt-quatre blessés.
La prise était riche: «1,313,843 pièces de huit[1] et 35,682 onces
d’argent en lingots, outre une partie de cochenille et quelques autres
marchandises d’assez peu de valeur en comparaison de l’argent. Cette
proie, jointe aux autres, faisait à peu près la somme de 400,000 livres
sterling, sans y comprendre les vaisseaux, les marchandises, etc., que
l’escadre anglaise avait brûlés ou détruits aux Espagnols et qui ne
pouvaient aller à moins de 600,000 livres sterling.»
[1] Monnaie d’or espagnole, ainsi nommée parce qu’elle est le
huitième du doublon; elle vaut 10 fr. 75 de notre monnaie.
Anson regagna la rivière de Canton avec sa prise, qu’il y vendit, bien
au-dessous de sa valeur, pour la somme de 6,000 piastres, partit le
10 décembre, et rentra à Spithead, le 15 juin 1744, après une absence
de trois ans et neuf mois. Son entrée à Londres fut triomphale.
Trente-deux chariots y transportèrent, au son des tambours et des
trompettes, aux acclamations de la multitude, les dix millions montant
de ses nombreuses prises, que lui-même, ses officiers et ses matelots
se partagèrent, sans que le roi lui-même eût le droit de figurer au
partage.
Anson fut nommé contre-amiral, peu de temps après son retour
en Angleterre, et reçut plusieurs commandements importants. En
1747, il s’empara, après une lutte héroïque, du marquis de La
Jonquière-Taffanel. Nommé, à la suite de cet exploit, premier lord de
l’Amirauté et amiral, il protégea, en 1758, la tentative de descente
faite par les Anglais auprès de Saint-Malo, et mourut à Londres quelque
temps après son retour.
CHAPITRE II
LES PRÉCURSEURS DU CAPITAINE COOK
I
Roggewein.--Le peu qu’on sait de lui.--Incertitude de ses
découvertes.--L’île de Pâques.--Les îles Pernicieuses.--Les
Bauman.--Nouvelle-Bretagne.--Arrivée à Batavia.--Byron.--Relâches
à Rio-de-Janeiro et au Port-Désiré.--Entrée dans le détroit
de Magellan.--Les îles Falkland et le port Egmont.--Les
Fuégiens.--Mas-a-fuero.--Les îles du Désappointement.--Les îles
du Danger.--Tinian.--Retour en Europe.
Dès l’année 1669, le père de Roggewein avait présenté à la Compagnie
des Indes Occidentales de Hollande un mémoire dans lequel il demandait
l’armement de trois vaisseaux pour faire des découvertes dans l’océan
Pacifique. Son projet avait été favorablement accueilli, mais un
refroidissement, survenu dans les relations entre l’Espagne et la
Hollande, força le gouvernement batave à renoncer provisoirement à
cette expédition. En mourant, Roggewein fit promettre à son fils Jacob
de poursuivre l’exécution du plan qu’il avait conçu.
Des circonstances indépendantes de sa volonté empêchèrent longtemps
celui-ci de tenir sa promesse. Ce n’est qu’après avoir navigué dans les
mers de l’Inde, après avoir même été conseiller à la cour de justice de
Batavia, que nous voyons Jacob Roggewein faire des démarches auprès de
la Compagnie des Indes Occidentales. Quel âge pouvait avoir Roggewein
en 1721? Quels étaient ses titres au commandement d’une expédition de
découvertes? on ne sait. La plupart des dictionnaires biographiques ne
lui consacrent pas même deux lignes, et Fleurieu, qui, dans une belle
et savante étude, a cherché à fixer les découvertes du navigateur
hollandais, n’a rien pu découvrir à cet égard.
Bien plus: ce n’est pas lui, mais un Allemand appelé Behrens, qui a
écrit la relation de son voyage. Aussi doit-on attribuer plutôt au
narrateur qu’au navigateur les obscurités, les contradictions, le
manque de précision qu’on y remarque. Il semble même souvent, ce qui
paraît pourtant bien invraisemblable, que Roggewein ne soit pas au
courant des voyages et des découvertes de ses prédécesseurs et de ses
contemporains.
Le 21 août 1721, trois navires partirent du Texel, sous son
commandement: l’-Aigle-, de 36 canons et 111 hommes d’équipage, le
-Tienhoven-, de 28 canons et 100 hommes, capitaine Jacques Bauman, la
galère l’-Africaine-, de 14 canons et 60 hommes d’équipage, capitaine
Henri Rosenthall. Cette navigation dans l’Atlantique n’offre aucune
particularité intéressante. Après avoir touché à Rio, Roggewein se mit
à la recherche d’une île qu’il appelle Auke’s Magdeland, et qui doit
être la terre de la Vierge, la Virginie de Hawkins, l’archipel des
Falkland ou des Malouines, à moins que ce soit la Georgie Australe.
Bien que ces îles fussent alors très connues, il faut croire que
les Hollandais n’avaient sur leur position que des notions bien
incertaines, puisque, après avoir abandonné la recherche des Falkland,
ils se mirent à celle des îles Saint-Louis des Français, sans penser
que ce fût le même archipel.
Au reste, il est peu de terres qui aient porté plus de noms, îles de
Pepys, îles Conti, sans compter ceux que nous négligeons. On voit qu’il
ne serait pas difficile d’arriver à la douzaine.
Après avoir découvert ou plutôt aperçu, sous le parallèle du détroit
de Magellan et à quatre-vingts lieues de la terre d’Amérique,
une île de «deux cents lieues» de circuit qu’il appela Belgique
Australe, Roggewein embouqua le détroit de Lemaire, où les courants
l’entraînèrent dans le sud jusque par le 62e degré 1/2 de latitude;
puis, il regagna la côte du Chili, jeta l’ancre devant l’île de la
Mocha, qu’il trouva abandonnée, gagna ensuite l’île de Juan-Fernandez,
où il rallia le -Tienhoven-, dont il était séparé depuis le 21 décembre.
Les trois vaisseaux quittèrent cette relâche avant la fin de mars
et firent route à l’ouest-nord-ouest dans la direction où devait se
trouver la terre découverte par Davis, entre 27 et 28° sud. Après une
recherche de plusieurs jours, Roggewein arriva, le 6 avril 1722, en vue
d’une île qu’il nomma île de Pâques.
Nous ne nous arrêterons pas sur les dimensions exagérées que le
navigateur hollandais donne à cette terre, non plus que sur ses
observations des mœurs et des usages des naturels. Nous aurons
l’occasion d’y revenir avec les relations plus exactes et plus
détaillées de Cook et de La Pérouse.
«Mais, ce qu’on ne trouvera pas dans ces relations, dit Fleurieu,
c’est le trait d’érudition du sergent-major de Roggewein, qui,
après avoir décrit la feuille du bananier, dont la longueur est
de six ou huit pieds et la largeur de deux ou trois, nous apprend
que c’est avec cette feuille que nos premiers parents, après leur
chute, couvrirent leur nudité;» et il ajoute, pour plus grand
éclaircissement, que «ceux qui le prétendent, se fondent sur ce que
cette feuille est la plus grande de toutes les plantes qui croissent
dans les pays de l’Orient et de l’Occident.»
Cette remarque prouve la haute idée que Behrens se faisait des
proportions de nos premiers parents.
[Illustration: Combat du -Centurion- avec un galion espagnol.
(-Fac-simile. Gravure ancienne.-) (Page 21.)]
Un indigène monta sans crainte à bord de l’-Aigle-. Il y réjouit tout
le monde par sa bonne humeur, sa gaieté et ses démonstrations amicales.
Le lendemain, Roggewein aperçut sur la plage, plantée de hautes
statues, une foule nombreuse, qui paraissait attendre, avec impatience
et curiosité, l’arrivée des étrangers. Sans que l’on sache pour quel
motif, un coup de fusil fut tiré, un insulaire tomba mort, et la foule
épouvantée se dispersa dans toutes les directions. Bientôt, cependant,
elle revint plus pressée. Roggewein, à la tête de cent cinquante
hommes, fit faire alors une décharge générale, qui coucha à terre un
grand nombre de victimes. Épouvantés, les naturels s’empressèrent,
pour apaiser ces terribles visiteurs, de déposer à leurs pieds tout ce
qu’ils possédaient.
[Illustration: Le Conseil de guerre adopta ce dernier parti. (Page 27.)]
Fleurieu ne pense pas que l’île de Pâques soit la terre de Davis; mais,
malgré les raisons dont il étaie son opinion, en dépit des différences
qu’il relève dans la description et la situation de ces deux îles,
on ne peut faire autrement que d’identifier la découverte de Davis
avec celle de Roggewein, aucune autre île n’existant dans ces parages
aujourd’hui bien connus.
Chassé de son mouillage sur la côte orientale de l’île de Pâques, par
un violent coup de vent, Roggewein fit route à l’ouest-nord-ouest,
traversa la mer Mauvaise de Schouten, et, après avoir fait huit cents
lieues depuis l’île de Pâques, il aperçut une île qu’il crut être l’île
des Chiens de Schouten, et à laquelle il donna le nom de Carlshoff,
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