LEURS SEIGNEURIES.
Lord Piborne, sans rien perdre de la correction de ses manières,
souleva les divers papiers déposés sur la table de son cabinet,
dérangea les journaux épars çà et là, tâta les poches de sa robe de
chambre en peluche jaune d'or, fouilla celles d'un pardessus gris de
fer, étendu au dos d'un fauteuil, puis, se retournant, accentua son
regard d'un imperceptible mouvement de sourcil.
C'est de cette façon aristocratique, sans aucune autre contraction
des traits du visage, que Sa Seigneurie manifestait ordinairement ses
contrariétés les plus vives.
Une légère inclinaison du buste indiqua qu'il était sur le point de
se baisser, afin de jeter un coup d'œil sous la table, recouverte
jusqu'aux pieds d'un tapis à grosses franges; mais, se ravisant, il
daigna pousser le bouton d'une sonnette à l'angle de la cheminée.
Presque aussitôt John, le valet de chambre, parut sur le seuil de la
porte et s'y tint immobile.
«Voyez si mon portefeuille n'est pas tombé sous cette table,» dit lord
Piborne.
John se courba, souleva l'épais tapis, se releva les mains vides.
Le portefeuille de Sa Seigneurie ne se trouvait point en cet endroit.
Second froncement du sourcil de lord Piborne.
«Où est lady Piborne? demanda-t-il.
--Dans ses appartements, répondit le valet de chambre.
--Et le comte Ashton?
--Il se promène dans le parc.
--Présentez mes compliments à Sa Seigneurie lady Piborne, en lui disant
que je désirerais avoir l'honneur de lui parler le plus tôt possible.»
John tourna tout d'une pièce sur lui-même,--un domestique bien stylé
n'a point à s'incliner dans le service,--et il sortit du cabinet, d'un
pas mécanique, afin d'exécuter les ordres de son maître.
Sa Seigneurie lord Piborne est âgé de cinquante ans--cinquante ans à
joindre aux quelques siècles que compte sa noble famille, vierge de
toute dérogeance ou forlignage. Membre considérable de la Chambre
haute, c'est de bonne foi qu'il regrette les antiques privilèges de
la féodalité, le temps des fiefs, rentes, alleux et domaines, les
pratiques des hauts justiciers, ses ancêtres, les hommages que leur
rendait sans restriction chaque homme lige. Rien de ce qui n'est
pas d'une extraction égale à la sienne, rien de ce qui ne peut se
recommander d'une telle ancienneté de race, ne se distingue, pour lui,
des manants, roturiers, serfs et vilains. Il est marquis, son fils
est comte. Baronnets, chevaliers ou autres d'ordre inférieur, c'est à
peine, à son avis, s'ils ont droit de figurer dans les antichambres
de la véritable noblesse. Grand, maigre, la face glabre, les yeux
éteints tant ils se sont habitués à être dédaigneux, la parole rare et
sèche, lord Piborne représente le type de ces hautains gentilshommes,
moulés dans l'enveloppe de leurs vieux parchemins, et qui tendent à
disparaître,--heureusement,--même de cet aristocratique royaume de
Grande-Bretagne et d'Irlande.
Il convient d'observer que le marquis est d'origine anglaise, et
qu'il ne s'est point mésallié en s'unissant à la marquise, laquelle
est d'origine écossaise. Leurs Seigneuries étaient faites l'une
pour l'autre, bien résolues à ne jamais descendre du haut de leur
perchoir, et destinées vraisemblablement à laisser une lignée d'espèce
supérieure. Que voulez-vous? Cela tient à la qualité du limon d'où les
premiers types de ces grandes races ont été tirés au début des temps
historiques. Ils se figurent, sans doute, que Dieu met des gants pour
les recevoir en son saint paradis!
La porte s'ouvrit, et, comme s'il se fût agi de l'entrée d'une haute
dame dans les salons de réception, le valet de chambre annonça:
«Sa Seigneurie lady Piborne.»
La marquise,--quarante ans avoués,--grande, maigre, anguleuse,
les cheveux plaqués en longs bandeaux, les lèvres pincées, le nez
d'un aquilin très aristocratique, la taille plate, les épaules
fuyantes,--n'avait jamais dû être belle; mais, en ce qui touche à la
distinction du port et des manières, à l'entente des traditions et
privilèges, lord Piborne n'aurait jamais pu se mieux assortir.
John avança un fauteuil armorié sur lequel s'assit la marquise, et il
se retira.
Le noble époux s'exprima en ces termes:
«Vous m'excuserez, marquise, si j'ai dû vous prier de vouloir bien
quitter vos appartements afin de m'accorder la faveur d'un entretien
dans mon cabinet.»
Il ne faut pas s'étonner si Leurs Seigneuries échangent des phrases de
cette sorte, même au cours des conversations privées. C'est de bon ton,
d'ailleurs. Et puis, ils ont été élevés à l'école «poudre et perruque»
de la gentry d'autrefois. Jamais ils ne consentiraient à s'abaisser aux
familiarités de ce babil courant que Dickens a si plaisamment appelé
«le perrucobalivernage».
«Je suis à vos ordres, marquis, répondit lady Piborne. Quelle question
désirez-vous m'adresser?
--Celle-ci, marquise, en vous sollicitant de faire appel à vos
souvenirs.
--Je vous écoute.
--Marquise, ne sommes-nous pas partis du château hier, vers trois
heures de l'après-midi, pour nous rendre à Newmarket chez M. Laird,
notre attorney?»
L'attorney, c'est l'avoué qui fonctionne près les tribunaux civils du
Royaume-Uni.
«En effet... hier... dans l'après-midi, répondit lady Piborne.
--Si j'ai bonne mémoire, le comte Ashton, notre fils, nous accompagnait
dans la calèche?
--Il nous accompagnait, marquis, et il occupait une place sur le devant.
--Les deux valets de pied ne se tenaient-ils pas derrière?
--Oui, comme il convient.
--Cela dit, marquise, répliqua lord Piborne en approuvant d'un léger
mouvement de tête, vous vous rappelez, sans doute, que j'avais emporté
un portefeuille qui contenait les papiers relatifs au procès dont nous
sommes menacés par la paroisse...
--Procès injuste qu'elle a l'audace et l'insolence de nous intenter!
ajouta lady Piborne, en soulignant cette phrase d'une intonation très
significative.
--Ce portefeuille, reprit lord Piborne, renfermait non seulement des
papiers importants, mais une somme de cent livres en banknotes destinée
à notre attorney.
--Vos souvenirs sont exacts, marquis.
--Vous savez, marquise, la façon dont les choses se sont passées. Nous
sommes arrivés à Newmarket sans avoir quitté la calèche. M. Laird nous
a reçus sur le seuil de sa maison. Je lui ai montré les papiers, j'ai
offert de déposer l'argent entre ses mains. Il nous a répondu qu'il
n'avait pour l'instant besoin ni des uns ni de l'autre, ajoutant qu'il
se proposait de se transporter au château, lorsque le temps serait venu
de s'opposer aux prétentions de la paroisse...
--Prétentions odieuses, qui, autrefois, eussent été considérées comme
attentatoires aux droits seigneuriaux...»
Et, en employant ces termes si précis, la marquise ne faisait que
répéter une phrase dont lord Piborne s'était maintes fois servi en sa
présence.
«Il s'ensuit donc, reprit le marquis, que j'ai conservé mon
portefeuille, que nous sommes remontés en voiture, et que nous avons
réintégré le château vers les sept heures, au moment où la nuit
commençait à tomber.»
La soirée était obscure; on n'était encore que dans la dernière semaine
d'avril.
«Or, reprit le marquis, ce portefeuille que j'avais remis, je puis
l'assurer, dans la poche gauche de ma pelisse, il m'est impossible de
le retrouver.
--Peut-être l'avez-vous déposé en rentrant sur la table de votre
cabinet?
--Je le croyais, marquise, et j'ai vainement cherché parmi mes
papiers...
--Personne n'est venu ici depuis hier?...
--Si, John... le valet de chambre, dont il n'y a pas lieu de
suspecter...
--Il est toujours prudent de tenir les gens en suspicion, répondit lady
Piborne, quitte à reconnaître son erreur.
--Il serait possible, après tout, repartit le marquis, que ce
portefeuille eût glissé sur une des banquettes de la calèche...
--Le valet de pied s'en fût aperçu, et à moins qu'il n'ait cru devoir
s'approprier cette somme de cent livres...
--Les cent livres, dit lord Piborne, j'en ferais à la rigueur le
sacrifice; mais ces papiers de famille qui constituaient nos droits
vis-à-vis de la paroisse...
--La paroisse!» répéta lady Piborne.
Et l'on sentait que c'était le château qui parlait par sa bouche,
en reléguant la paroisse au rang infime d'une vassale dont les
revendications étaient aussi déplorables qu'irrespectueuses.
«Ainsi, reprit-elle, si nous venions à perdre ce procès... contre toute
justice...
--Et nous le perdrions, sans aucun doute, affirma lord Piborne, faute
de pouvoir produire ces actes...
--La paroisse entrerait en possession de ces mille acres de bois, qui
confinent au parc et font partie du domaine des Piborne depuis les
Plantagenet?...
--Oui, marquise.
--Ce serait abominable!...
--Abominable, comme tout ce qui menace la propriété féodale en Irlande,
ces revendications des -home-rulers-, cette rétrocession des terres aux
paysans, cette rébellion contre le landlordisme!... Ah! nous vivons à
une singulière époque, et, si le lord lieutenant n'y met bon ordre en
faisant pendre les principaux chefs de la ligue agraire, je ne sais, ou
plutôt je ne sais que trop comment les choses finiront...»
En ce moment, la porte du cabinet s'ouvrit, et un jeune garçon parut
sur le seuil.
«Ah! c'est vous, comte Ashton?» dit lord Piborne.
Le marquis et la marquise n'eussent jamais négligé de donner ce titre à
leur fils, lequel aurait cru manquer à tous les devoirs de sa naissance
s'il n'eût répondu:
«Je vous souhaite le bonjour, mylord mon père!»
Puis il s'avança vers milady sa mère, dont il baisa cérémonieusement la
main.
Ce jeune gentleman de quatorze ans avait une figure régulière, d'une
insignifiance rare, et une physionomie qui, même avec les années,
ne devait gagner ni en vivacité ni en intelligence. C'était bien
le produit naturel d'un marquis et d'une marquise arriérés de deux
siècles, réfractaires à tous les progrès de la vie moderne, véritables
torys d'avant Cromwell, deux types irréductibles. L'instinct de race
faisait qu'il se tenait assez convenablement, ce garçon, qu'il restait
comte jusqu'au bout des ongles, quoiqu'il eût été gâté par la marquise,
et que les serviteurs du château fussent stylés à satisfaire ses
moindres caprices. En réalité, il ne possédait aucune des qualités de
son âge, ni les bons mouvements de prime-saut, ni les vivacités du
cœur, ni l'enthousiasme de la jeunesse.
C'était un petit monsieur élevé à ne voir que des inférieurs parmi
ceux qui l'approchaient, peu pitoyable aux pauvres gens, très instruit
déjà des choses de sport, équitation, chasse, courses, jeux de crocket
ou de tennis, mais d'une ignorance à peu près complète, malgré la
demi-douzaine d'instituteurs qui avaient accepté l'inutile tâche de
l'instruire.
Le nombre de ces jeunes gentlemen de haute naissance, destinés à être
un jour de parfaits imbéciles, d'une parfaite distinction d'ailleurs,
montre certainement une tendance à se restreindre. Cependant il en
existe encore, et le comte Ashton Piborne était de ceux-là.
La question du portefeuille lui fut exposée. Il se rappelait que
mylord son père tenait ledit portefeuille à la main à l'instant où il
quittait la maison de l'attorney, et qu'il l'avait placé, non dans la
poche de sa pelisse, mais sur un des coussins, derrière lui, au départ
de Newmarket.
[Illustration: John souleva le tapis. (Page 228.)]
«Vous êtes sûr de ce que vous dites-là, comte Ashton?... demanda la
marquise.
--Oui, milady, et je ne crois pas que le portefeuille ait pu tomber de
la voiture.
[Illustration: «Que Sa Seigneurie m'excuse...» (Page 235.)]
--Il résulterait de là, dit lord Piborne, qu'il s'y trouvait encore,
lorsque nous sommes arrivés au château...
--D'où il faut conclure qu'il a été soustrait par un des domestiques,»
ajouta lady Piborne.
Ce fut tout à fait l'avis du comte Ashton. Il n'accordait pas la
moindre confiance à ces drôles, qui sont des espions quand ils
ne sont pas des voleurs,--les deux le plus souvent,--et que l'on
devrait avoir le droit de fustiger comme autrefois les serfs de la
Grande-Bretagne.--Où prenait-il que la Grande-Bretagne avait jamais
eu des serfs?--Et son vif regret était que le marquis et la marquise
n'eussent pas affecté un valet de chambre à son service particulier,
ou tout au moins un groom. En voilà un qui pourrait s'attendre à être
corrigé de main de maître, etc...
C'était parler, cela, et, pour tenir un semblable langage,
reconnaissons qu'il faut avoir du vrai sang des Piborne dans les veines!
Bref, la conclusion de l'entretien fut que le portefeuille avait
été volé, que le voleur n'était autre qu'un des domestiques, qu'il
convenait d'ouvrir une enquête, et que ceux sur lesquels pèserait le
plus mince soupçon seraient sur l'heure livrés au constable, puisque
lord Piborne n'avait plus le droit de haute et basse justice.
Là-dessus, le comte Ashton pressa le bouton d'une sonnette, et,
quelques instants après, l'intendant se présentait devant leurs
Seigneuries.
Un vrai type de chattemite, M. Scarlett, intendant de lord Piborne,
un de ces individus papelards et patelins, faisant le bon apôtre
et cordialement détesté de toute la domesticité du château. Confit
en manières mielleuses, en mines hypocrites, c'est mielleusement
et hypocritement qu'il malmenait ses inférieurs, sans colère, sans
arrogance, les caressant avec des griffes.
En présence du marquis, de la marquise, du comte Ashton, il avait l'air
modeste d'un bedeau paroissial en face de son curé.
On lui narra l'affaire. Le portefeuille, à n'en pas douter, avait été
déposé sur les coussins de la voiture, et on aurait dû le retrouver à
cette place.
Ce fut l'avis de M. Scarlett, puisque c'était l'avis de lord et
de lady Piborne. A l'arrivée de la voiture, lorsqu'il se tenait
respectueusement prés de la portière, l'obscurité l'avait empêché de
voir si le portefeuille était placé à l'endroit indiqué par le marquis.
Peut-être M. Scarlett allait-il suggérer l'idée que ledit portefeuille
avait pu glisser sur la route... De quoi il s'abstint. Cela eût
impliqué un défaut d'attention de lord Piborne. Se gardant donc
de formuler son soupçon, il se contenta de faire observer que le
portefeuille devait contenir des papiers d'une haute valeur... Et
cela n'allait-il pas de soi, puisqu'il appartenait... puisqu'il avait
l'honneur d'appartenir à un personnage aussi important que le châtelain?
«Il est de toute évidence, affirma celui-ci, qu'une soustraction a été
commise...
--Nous dirons un vol, si Sa Seigneurie veut bien le permettre, ajouta
l'intendant.
--Oui, un vol, monsieur Scarlett, et le vol non seulement d'une somme
d'argent assez considérable, mais de papiers constatant les droits de
notre famille vis-à-vis de la paroisse!»
Et qui n'a pas vu la physionomie de l'intendant, à la pensée que
la paroisse osait exciper de ses droits contre la noble maison des
Piborne,--abomination qui n'eût jamais été possible au temps où les
privilèges de la naissance étaient universellement respectés,--non! qui
n'a pas observé l'attitude indignée de M. Scarlett, le tremblement de
ses mains à demi levées vers le ciel, ses yeux baissés vers la terre,
ne saurait imaginer à quel degré de perfection un cafard peut atteindre
dans l'art des grimaces.
«Mais si le vol a été commis... dit-il enfin.
--Comment... s'il a été commis?... répliqua la marquise d'un ton sec.
--Que Sa Seigneurie m'excuse, se hâta d'ajouter l'intendant, je veux
dire... puisqu'il a été commis, il n'a pu l'être...
--Que par quelqu'un de nos gens! répondit le comte Ashton, en
brandissant le fouet qu'il tenait à la main d'une façon tout à fait
féodale.
--Monsieur Scarlett, reprit le comte Piborne, voudra bien commencer une
enquête, afin de découvrir le ou les coupables, et, sur la foi d'un
«affidavit»[6], requérir l'intervention de la justice, puisqu'il n'est
plus permis de l'exercer sur son propre domaine!
[6] Attestation sous la foi du serment ou déposition écrite.
--Et si l'enquête n'aboutit pas, demanda l'intendant, quel parti
prendra Sa Seigneurie?
--Tous les gens du château seront congédiés, monsieur Scarlett, tous!»
Sur cette réponse, l'intendant se retira, au moment où la marquise
regagnait ses appartements, tandis que le comte Ashton allait rejoindre
ses chiens dans le parc.
M. Scarlett dut s'occuper aussitôt de la tâche qui lui était imposée.
Que le portefeuille fût tombé hors de la voiture pendant le trajet de
Newmarket au château, cela ne faisait pas doute pour lui. C'était par
trop évident, quoique cela fît ressortir la négligence de lord Piborne.
Mais, puisque ses maîtres exigeaient de lui qu'il constatât un vol, il
le constaterait... qu'il découvrît un voleur, il le découvrirait...
dût-il mettre les noms de tous les domestiques dans son chapeau et
rendre responsable du crime le premier sortant.
Donc, valets de pied, valets de chambre, femmes de service, chef
de cuisine, cochers, garçons d'écurie, durent comparaître devant
l'intendant. Il va sans dire qu'ils protestèrent de leur innocence,
et, bien que M. Scarlett eût son opinion faite à ce sujet, il ne
leur épargna pas ses insinuations les plus malveillantes, menaçant
de les livrer aux constables si le portefeuille ne se retrouvait
pas. Non seulement une somme de cent livres avait été volée, mais le
ou les voleurs avaient également soustrait un acte authentique, qui
établissait les droits de lord Piborne dans le procès pendant... Et
pourquoi quelque serviteur n'aurait-il pas trahi son maître au profit
de la paroisse?... Qui prouvait qu'il n'avait pas été soudoyé pour
faire le coup?... Eh bien! que l'on parvînt à mettre la main sur ce
malfaiteur, il serait trop heureux d'en être quitte pour un transport
aux pénitenciers de l'île Norfolk... Lord Piborne était puissant, et,
de voler un seigneur tel que lui, autant dire que c'eût été voler un
membre de la famille royale...
M. Scarlett en conta de cette sorte à tous ceux qui subirent son
interrogatoire. Par malheur, nul ne voulut condescendre à s'avouer
l'auteur du crime, et, après avoir achevé sa minutieuse enquête,
l'intendant s'empressa d'informer lord Piborne qu'elle n'avait donné
aucun résultat.
«Ces gens s'entendent, déclara le marquis, et qui sait même s'ils ne se
sont pas partagé le produit du vol?...
--Je crois que Sa Seigneurie a raison, répliqua M. Scarlett. A toutes
les demandes que j'ai posées il a été fait une réponse identique. Cela
démontre d'une manière suffisante qu'il y a entente commune entre ces
gens.
--Avez-vous visité leurs chambres, leurs armoires, leurs malles,
Scarlett?
--Pas encore. Sa Seigneurie sera d'avis, sans doute, que je ne saurais
le faire efficacement sans la présence du constable...
--C'est juste, répondit lord Piborne. Envoyez donc un homme à
Kanturk... ou mieux... allez-y vous-même. J'entends que personne ne
puisse quitter le château avant la fin de l'enquête.
--Les ordres de Sa Seigneurie seront exécutés.
--Le constable ne négligera pas d'amener quelques agents avec lui,
monsieur Scarlett...
--Je lui transmettrai le désir de Sa Seigneurie, et il ne manquera pas
d'y satisfaire.
--Vous irez aussi prévenir mon attorney, M. Laird, à Newmarket, que
je dois m'entretenir avec lui au sujet de cette affaire, et que je
l'attends au château.
--Il sera prévenu aujourd'hui.
--Vous partez?...
--A l'instant. Je serai de retour avant ce soir.
--Bien!»
Cela se passait le 29 avril, dans la matinée. Sans rien dire à personne
de ce qu'il allait faire à Kanturk, M. Scarlett ordonna de lui seller
un des meilleurs chevaux de l'écurie, et il se préparait à le monter,
lorsque le son d'une cloche retentit à la porte de service, près de
l'habitation du concierge.
La porte s'ouvrit, et un enfant d'une dizaine d'années parut sur le
seuil.
C'était P'tit-Bonhomme.
II
PENDANT QUATRE MOIS.
La province de Munster possède le comté de Cork, qui est limitrophe
des comtés de Limerick et de Kerry. Il en occupe la partie méridionale
entre la baie de Bantry et Youghal-Haven. Il a pour chef-lieu Cork et
pour principal port, sur la baie de ce nom, celui de Queenstown, l'un
des plus fréquentés de l'Irlande.
Ce comté est desservi par diverses lignes de railways;--l'une d'elles,
par Mallow et Killarney, remonte jusqu'à Tralee. Un peu au-dessus, dans
la portion de la voie qui longe le lit de la rivière de Blackwater, à
six kilomètres au sud de Newmarket, se trouve la bourgade de Kanturk,
et, plus loin, à deux kilomètres, le château de Trelingar.
Ce magnifique domaine appartient à l'antique famille des Piborne. Il
embrasse cent mille acres d'un même tenant, des meilleures terres qui
soient en Irlande, formant cinq à six cents fermes, dont l'importante
exploitation vaut au landlord les fermages les plus élevés de la
région. Le marquis de Piborne est donc très riche de ce chef, sans
parler des autres revenus que lui rapportent les propriétés de la
marquise en Écosse. On place sa fortune au rang des plus considérables
du pays.
Si lord Rockingham n'était jamais venu visiter ses terres du comté de
Kerry, ce n'est pas lord Piborne qui aurait pu être accusé de pratiquer
l'absentéisme. Après une résidence de quatre à cinq mois, soit à
Édimbourg, soit à Londres, il venait régulièrement s'installer, depuis
avril jusqu'à novembre, à Trelingar-castle.
Un domaine de cette étendue comprend nécessairement un grand nombre
de tenanciers. La population agricole qui vivait sur les terres du
marquis, eût suffi à peupler tout un village. De ce que les paysans de
Trelingar-castle n'étaient pas régis par un John Eldon pour le compte
d'un duc de Rockingham, et pressurés par un Harbert pour le compte d'un
John Eldon, il n'en faudrait pas conclure qu'ils fussent mieux traités.
Seulement, on y mettait plus de douceur. Sans doute, l'intendant
Scarlett les poursuivait avec rigueur pour cause d'impaiement des
fermages, il les chassait de leurs maisons; mais il le faisait à sa
manière, les prenant en compassion, les plaignant, s'attristant à la
pensée de ce qu'ils allaient devenir, dépourvus d'abri, privés de pain,
leur assurant que ces évictions brisaient le cœur de son maître...
Les pauvres gens n'en étaient pas moins jetés dehors, et il est
improbable qu'ils éprouvassent quelque consolation à penser que cela
faisait tant de peine à Leurs Seigneuries.
Le château datait de trois siècles environ, ayant été bâti du temps
des Stuarts. Sa construction ne remontait donc pas à l'époque des
Plantagenet, si chère aux Piborne. Toutefois, son propriétaire actuel
l'avait réparé à l'extérieur, de manière à lui donner un aspect féodal,
en établissant des créneaux, des machicoulis, des échauguettes, puis,
sur un fossé latéral, un pont-levis qu'on ne relevait pas et une herse
qui ne se baissait jamais.
A l'intérieur se développaient de spacieux appartements, plus
confortables qu'ils n'eussent été du temps d'Édouard IV ou de
Jean-Sans-Terre. C'était là une tache de modernisme, que devaient
tolérer des personnages, au fond très soucieux de leurs aises et de
leur confort.
Sur les côtés du château s'élevaient les communs et les annexes,
écuries, remises, bâtiments de service. Au-devant, s'élargissait une
vaste cour d'honneur, plantée de hêtres superbes, flanquée de deux
pavillons que séparait une grille monumentale, et dont l'un, à droite,
servait de logement au concierge, ou mieux au portier, pour se servir
d'un mot plus moyen-âge.
C'était à la porte de ce pavillon que venait de sonner notre héros,
au moment où la grille s'ouvrait pour livrer passage à l'intendant
Scarlett.
Quatre mois environ se sont écoulés depuis ce jour inoubliable où
l'enfant adoptif de la famille Mac Carthy a quitté la ferme de Kerwan.
Quelques lignes suffiront à dire ce qu'il était devenu pendant cette
période de son existence.
Lorsque P'tit-Bonhomme abandonna la maison en ruines, vers cinq heures
du soir, la nuit tombait déjà. N'ayant point rencontré M. Martin ni les
siens sur la route qui conduit à Tralee, il eut d'abord la pensée de
se diriger vers Limerick, où les constables, sans doute, avaient ordre
de conduire leurs prisonniers. Retrouver la famille Mac Carthy, la
rejoindre afin de partager son sort quel qu'il fût, cela lui semblait
tout indiqué. Que n'était-il assez grand, assez fort, pour gagner un
peu d'argent par son travail? Il aurait loué ses bras, il ne se serait
pas épargné à la peine... Hélas! à dix ans, que pouvait-il espérer? Eh
bien, plus tard, quand il recevrait de bons salaires, ce serait pour
ses parents adoptifs, et plus tard encore, sa fortune faite,--car il
saurait la faire,--il assurerait leur aisance, il leur rendrait le
bien-être dont il avait joui à la ferme de Kerwan.
[Illustration: «-SOME LIGHT-». (Page 247.)]
En attendant, sur cette route déserte, en pleine région dévastée par la
misère, abandonnée de ceux qu'elle ne suffisait plus à nourrir, perdu
au milieu d'une obscurité glaciale, jamais P'tit-Bonhomme ne s'était
senti si seul. A son âge, il est rare que les enfants ne tiennent
point par un lien quelconque, sinon à une famille, du moins à un
établissement de charité, qui les recueille et les élève. Mais, lui,
était-il autre chose qu'une feuille arrachée et roulée sur le chemin?
Cette feuille, elle va où le vent la pousse, et il en sera ainsi
jusqu'au moment où elle ne sera plus que poussière. Non! personne, il
n'y a personne qui puisse le prendre en pitié! S'il ne retrouve pas les
Mac Carthy, il ne saura que devenir... Et où les aller chercher?...
A qui demander ce qu'il est advenu d'eux?... Et s'ils se décident à
quitter le pays, en admettant qu'ils n'aient point été emprisonnés,
s'ils veulent émigrer, comme tant d'autres de leurs compatriotes, vers
le Nouveau-Monde?...
Notre garçonnet se résolut donc à marcher dans la direction de
Limerick,--à travers la plaine blanche de neige. La température
glaciale n'aurait pas été supportable, s'il eût soufflé quelque
âpre bise. Mais l'atmosphère était calme, et le moindre bruit se
fût fait entendre de loin. Il alla ainsi pendant deux milles, sans
rencontrer âme qui vive, à l'aventure peut-on dire, car il ne s'était
jamais risqué sur cette partie du comté, où naissent les premières
ramifications des montagnes. En avant, les massifs des sapinières
rendaient l'horizon plus obscur.
A cet endroit, P'tit-Bonhomme, déjà très fatigué de son voyage à
Tralee, sentit que les forces menaçaient de lui manquer, si endurant
qu'il fût. Ses jambes fléchissaient, ses pieds butaient dans les
ornières. Et pourtant, il ne voulait pas, non! il ne voulait pas
s'arrêter, et, se traînant avec peine, il parvint néanmoins à franchir
un demi-mille. Ce dernier effort accompli, il tomba le long d'un talus,
planté de grands arbres, dont les branches ployaient sous les festons
du givre.
Il y avait là un carrefour, formé par le croisement de deux routes, en
sorte que, s'il eût été capable de se relever, P'tit-Bonhomme n'aurait
su quelle direction il devait suivre. Étendu sur la neige, les membres
gelés, tout ce qu'il put faire, au moment où ses yeux se fermèrent, où
le sentiment des choses s'éteignit en lui, ce fut de crier:
«A moi... à moi!»
Presque aussitôt, des aboiements éloignés traversaient l'air sec et
froid de la nuit. Puis, ils se rapprochèrent, et un chien se dressa au
tournant de la route, le nez en quête, la langue pendante, les yeux
étincelants comme des yeux de chat.
En cinq ou six bonds, l'animal fut sur l'enfant... Que l'on se rassure,
ce n'était pas pour le dévorer, c'était pour le réchauffer, en se
couchant à son côté.
P'tit-Bonhomme ne tarda pas à reprendre ses sens. Il ouvrit les yeux,
et sentit qu'une langue chaude et caressante léchait ses mains glacées.
«Birk!» murmura-t-il.
C'était Birk, son unique ami, son fidèle compagnon à la ferme de Kerwan.
Comme il lui rendit ses caresses, tandis que la chaleur l'enveloppait
entre les pattes du bon animal. Cela le ranima. Il se dit qu'il n'était
plus seul au monde... Tous deux se mettraient à la recherche de la
famille Mac Carthy... Il n'était pas douteux que Birk n'eût voulu
l'accompagner après l'éviction... Mais pourquoi était-il revenu?...
Sans doute, les recors et les agents de la police l'avaient chassé à
coups de pierres, à coups de bâton?... En effet, les choses s'étaient
ainsi passées, et Birk, brutalement repoussé, avait dû revenir vers la
ferme. Maintenant, il saurait retrouver les traces des constables...
P'tit-Bonhomme n'aurait qu'à se fier à son instinct pour rejoindre M.
Mac Carthy...
Il se mit donc à causer avec Birk, ainsi qu'il le faisait pendant leurs
longues heures sur les pâtures de Kerwan. Birk lui répondait à sa
manière, poussant de ces petits aboiements qu'il n'était pas difficile
de comprendre.
«Allons, mon chien, dit-il, allons!»
Et Birk, gambadant, s'élança sur une des routes, en précédant son jeune
maître.
Mais il arriva ceci: c'est que Birk, se souvenant d'avoir été maltraité
par les gens de l'escorte, ne voulut pas prendre le chemin de Limerick.
Il suivit celui qui longe la limite du comté de Kerry et conduit
à Newmarket, une des bourgades du comté de Cork. Sans le savoir,
P'tit-Bonhomme s'éloignait de la famille Mac Carthy, et, lorsque le
jour revint, rompu de fatigue, accablé de besoin, il s'arrêta pour
demander asile et nourriture dans une auberge, à une douzaine de milles
au sud-est de la ferme.
En outre de son paquet de linge, P'tit-Bonhomme avait en poche, on ne
l'a pas oublié, ce qui restait de la guinée échangée chez le pharmacien
de Tralee. Une grosse somme, n'est-ce pas, cette quinzaine de
shillings! On ne va ni loin ni longtemps avec cela, quand on est deux
à se nourrir, même en économisant le plus possible, en ne dépensant
quotidiennement que quelques pence. C'est ce que fit notre garçon, et,
après vingt-quatre heures dans cette auberge, n'ayant eu qu'un grenier
pour chambre, rien que des pommes de terre à ses repas, il se remit en
route avec Birk.
Aux questions relatives aux Mac Carthy, l'aubergiste avait répondu
négativement, n'ayant jamais entendu parler de cette famille. Et, au
vrai, les évictions avaient été trop fréquentes cet hiver, pour que
l'attention publique se fût attachée aux scènes si attristantes de la
ferme de Kerwan.
P'tit-Bonhomme continua de marcher derrière Birk dans la direction de
Newmarket.
Son existence durant cinq semaines, jusqu'à l'arrivée dans cette
bourgade, on la devine. Jamais il ne tendit la main, non jamais! Sa
fierté naturelle, le sentiment de sa dignité, n'avaient pas fléchi au
milieu de ces nouvelles épreuves. Que parfois de braves gens, émus de
voir cet enfant presque sans ressources, lui eussent fait un peu plus
forte sa portion de pain, de légumes, de lard, qu'il venait acheter
dans les auberges, et qu'il ne payât qu'un penny ce qui en valait deux,
ce n'est pas mendier, cela. Il allait ainsi, partageant avec Birk,
tous deux couchant dans les granges, se blottissant sous les meules,
souffrant de la faim et du froid, épargnant le plus possible sur ce qui
restait de la guinée...
Il y eut quelques aubaines. A plusieurs reprises, P'tit-Bonhomme
profita d'un peu de travail. Pendant quinze jours, il demeura dans une
ferme pour soigner la bergerie en l'absence du berger. On ne le payait
pas, mais son chien et lui y gagnaient le logement et la nourriture.
Puis, la besogne achevée, il repartit. Quelques commissions qu'il fit
d'un village à l'autre lui valurent aussi deux ou trois shillings. Le
malheur, c'est qu'il ne trouva pas à se placer d'une façon durable.
C'était la mauvaise saison, celle où les bras sont inoccupés, et la
misère était si grande cet hiver!
D'ailleurs, P'tit-Bonhomme n'avait pas renoncé à rejoindre la famille
Mac-Carthy, bien qu'il se fût vainement enquis de ce qu'elle était
devenue. Marchant au hasard, il ne savait guère s'il se rapprochait
d'elle ou s'il s'en éloignait. A qui se serait-il adressé et qui aurait
pu le renseigner à cet égard? Dans une ville, une vraie ville, il
s'informerait.
Son unique crainte était qu'on s'inquiétât de le voir seul, abandonné,
sans protecteur, à son âge, et qu'on le ramassât comme vagabond pour
l'enfermer dans quelque ragged-school ou quelque workhouse. Non! Toutes
les duretés de la vie errante plutôt que de rentrer dans ces honteux
asiles!... Et puis, c'eût été le séparer de Birk, et cela, jamais!
«N'est-ce pas, Birk, lui disait-il en attirant la bonne grosse tête du
chien sur ses genoux, nous ne pourrions pas vivre l'un sans l'autre?»
Et, certainement, le brave animal lui répondait que cela serait
impossible.
Puis, de Birk, sa pensée remontait vers son ancien compagnon de Galway.
Il se demandait si Grip n'était pas comme lui, sans feu ni lieu. Ah!
s'ils s'étaient rencontrés, à deux, lui semblait-il, ils auraient pu
se tirer d'affaire!... A trois même, avec cette bonne Sissy, dont il
n'avait plus eu aucune nouvelle depuis qu'il avait quitté le cabin
de la Hard!... Ce devait être une grande fille maintenant... Elle
avait de quatorze à quinze ans... A cet âge, on est en condition au
village ou à la ville, on gagne sa vie rudement, sans doute, mais on
la gagne... Lui, quand il aurait cet âge, se disait-il, il ne serait
pas embarrassé de trouver une place... Quoi qu'il en fût, Sissy ne
pouvait l'avoir oublié... Tous ces souvenirs de sa première enfance lui
revenaient avec une surprenante intensité, les mauvais traitements de
la mégère, les cruautés de Thornpipe, le montreur de marionnettes...
Et alors, par comparaison, seul, libre, il se sentait moins à plaindre
qu'il ne l'avait été en ces temps maudits!
Cependant, à courir les routes du comté, les jours s'écoulaient, et
la situation ne se modifiait guère. Par bonheur, le mois de février
ne fut pas rigoureux cette année-là, et les indigents n'eurent point
à souffrir d'un froid excessif. L'hiver s'avançait. Il y avait lieu
d'espérer que l'époque des labours et des semailles de printemps ne
serait pas retardée. Les travaux des champs pourraient être repris de
bonne heure. Les moutons, les vaches seraient envoyés au pacage sur les
pâtures... P'tit-Bonhomme obtiendrait peut-être de l'ouvrage dans une
ferme?...
Il est vrai, durant cinq ou six semaines, il faudrait vivre, et, des
quelques shillings gagnés çà et là, aussi bien que de la guinée qui
constituait tout l'avoir de notre garçon, il ne restait plus qu'une
demi-douzaine de pence vers le milieu de février. Il avait pourtant
économisé sur sa nourriture quotidienne, et encore disons-nous
quotidienne, quoiqu'il n'eût ni mangé une seule fois à sa suffisance,
ni même mangé tous les jours. Il était très amaigri, la figure pâlie
par les privations, le corps affaibli par les fatigues.
Birk, efflanqué, la peau plissée sur ses côtes saillantes, ne
paraissait pas être en meilleur état. Réduit aux détritus jetés au
abords des villages, est-ce que P'tit-Bonhomme en serait bientôt à les
partager avec lui?...
Et pourtant, il ne désespérait pas. Ce n'était pas dans son caractère.
Il conservait une telle énergie qu'il se refusait toujours à mendier.
Alors, comment ferait-il, lorsque son dernier penny aurait été échangé
contre un dernier morceau de pain?...
Bref, P'tit-Bonhomme ne possédait plus que six à sept pence, lorsque,
le 13 mars, Birk et lui arrivèrent à Newmarket.
Il y avait deux mois et demi que, tous deux, ils suivaient ainsi les
chemins du comté, sans avoir pu se fixer nulle part.
Newmarket, située à vingt milles environ de Kerwan, n'est ni très
importante ni très peuplée. Ce n'est qu'une de ces bourgades dont
l'indolence irlandaise ne parvient jamais à faire une ville, et qui
périclitent plutôt qu'elles ne progressent.
Peut-être était-il regrettable que le hasard n'eût pas conduit
P'tit-Bonhomme dans la direction de Tralee? On le sait, la pensée de
la mer l'avait toujours hanté,--la mer, cette inépuisable nourricière
de tous ceux qui ont le courage de chercher à vivre d'elle! Lorsque le
travail manque dans les villes ou les campagnes, on ne chôme pas sur
l'Océan. Des milliers de navires le parcourent sans cesse. Le marin
a moins à redouter la pauvreté que l'ouvrier ou le cultivateur. Pour
le constater, ne suffisait-il pas de comparer la situation de Pat, le
second fils de Martin Mac Carthy, avec celle de la famille chassée
de la ferme de Kerwan? Et, bien que P'tit-Bonhomme se sentît plus
séduit par l'attrait du commerce que par le goût de la navigation, il
se disait qu'il avait l'âge où l'on peut s'embarquer en qualité de
mousse!...
C'est entendu, il ira plus loin que Newmarket; il poussera jusqu'au
littoral, du côté de Cork, centre d'un important mouvement maritime, il
cherchera un embarquement... En attendant, il fallait vivre, il fallait
gagner les quelques shillings nécessaires à la continuation du voyage,
et, cinq semaines après être arrivé à Newmarket avec Birk, il s'y
trouvait encore.
On doit se le rappeler, ce qui l'inquiétait surtout, c'était la crainte
d'être arrêté comme vagabond, de se voir enfermé dans quelque maison
de charité. Très heureusement, ses vêtements étaient en bon état, il
n'avait point l'apparence d'un petit pauvre. Le peu de linge dont il
s'était muni lui suffisait, ses souliers avaient résisté à la fatigue
du voyage. Il n'aurait pas à rougir de son accoutrement, quand il se
présenterait quelque part. On ne serait pas tenté de l'habiller et, en
même temps, de le nourrir aux frais de la paroisse.
Bref, il vécut de ces humbles métiers à la portée des enfants pendant
son séjour à Newmarket, commissions faites pour l'un ou pour l'autre,
légers bagages à porter, vente de boîtes d'allumettes qu'il put acheter
avec une demi-couronne gagnée un certain jour, et dont grâce à son
précoce instinct du commerce, il sut tirer un passable bénéfice. Sa
physionomie sérieuse le rendait intéressant, et les promeneurs étaient
disposés à lui prendre sa marchandise, lorsqu'il criait d'une voix
claire:
«Some light, sir... some light[7].»
[7] «De la lumière, monsieur», c'est-à-dire: du feu.
En somme, Birk et lui eurent moins à pâtir dans cette bourgade qu'au
long de leur pénible parcours à travers le comté. Il semblait même
que P'tit-Bonhomme, qui avait su se créer quelques ressources par son
intelligence, aurait peut-être dû demeurer à Newmarket, lorsque, dans
les derniers jours d'avril, le 29, il prit brusquement la route qui
conduit à Cork.
Il va de soi que Birk l'accompagnait, et, en ce moment, il avait tout
juste trois shillings et six pence dans sa poche.
Qui l'eût observé depuis la veille, aurait remarqué le changement qui
s'était opéré dans sa physionomie. En proie à une certaine anxiété, il
regardait autour de lui, comme s'il eût craint d'être espionné. Son pas
était rapide, et peu s'en fallait qu'il ne se mît à courir de toute la
vitesse de ses jambes.
Neuf heures du matin sonnaient, lorsqu'il dépassa les dernières maisons
de Newmarket. Le soleil brillait d'un vif éclat. Avec la fin d'avril,
débute le printemps de la Verte Erin. Un peu d'animation régnait dans
la campagne. Mais notre jeune garçon paraissait si préoccupé que la
charrue promenée sur le sol, les semeurs lançant la graine à large
volée, les animaux épars sur les pâtures, rien ne ravivait en lui les
souvenirs de Kerwan. Non! il allait toujours droit devant lui. Birk,
à son côté, lui lançait un regard interrogateur, et, cette fois, ce
n'était plus le chien qui guidait son jeune maître.
Six à sept milles furent franchis en deux heures, de Newmarket à
Kanturk. P'tit-Bonhomme traversa cette bourgade sans prendre le temps
de s'y reposer, ayant déjeuné en route d'un morceau de pain dont il
avait donné la moitié à son fidèle Birk, et, lorsqu'il s'arrêta,
l'horloge marquait midi au donjon de Trelingar-castle.
III
A TRELINGAR-CASTLE.
Au moment où la porte du pavillon s'ouvrait, l'intendant Scarlett se
préparait à franchir la grille de la cour d'honneur pour se rendre à
Kanturk, suivant les instructions de lord Piborne. Les chiens du comte
Ashton, sentant Birk, qui ne leur plaisait pas, se mirent à aboyer
furieusement.
P'tit-Bonhomme, craignant qu'il en résultât quelque bataille dans
laquelle Birk n'aurait pas eu l'avantage du nombre, lui fit signe de
s'éloigner, et l'obéissant animal alla se poster derrière un buisson de
manière à ne pas être vu.
En apercevant ce jeune garçon qui se présentait à la porte du château,
M. Scarlett lui cria de s'approcher.
«Que veux-tu?» lui dit-il d'un ton dur.
Car, si l'intendant se montrait doucereux avec les grandes personnes,
il affectait d'être brutal envers les enfants,--une aimable nature,
n'est-il pas vrai?
Les «grosses voix» n'étaient pas pour intimider notre garçonnet.
Il en avait entendu bien d'autres chez la Hard, avec Thornpipe, à
la ragged-school! Mais, comme il convenait, il ôta sa casquette en
s'avançant vers M. Scarlett, qu'il ne prit point pour Sa Seigneurie,
lord Piborne, châtelain du domaine de Trelingar.
[Illustration: «Que veux-tu?» (Page 248.)]
«Diras-tu ce que tu viens faire ici? redemanda M. Scarlett. S'il s'agit
de quelque aumône, tu peux décamper!... On ne donne pas aux petits
gueux de ton espèce... non! pas même un copper!»
Que de phrases inutiles, au milieu desquelles P'tit-Bonhomme ne
parvenait pas à glisser une réponse, tout en se rangeant pour éviter
les écarts du cheval. En même temps, les chiens, bondissant à travers
la cour, continuaient leur concert de grognements. De là, un tel
vacarme qu'on avait un peu de peine à s'entendre.
Aussi, M. Scarlett dût-il hausser la voix en ajoutant:
«Et je te préviens que si tu ne files pas, si je te retrouve aux abords
du château, je te conduirai par les oreilles à Kanturk, où l'on te
mettra à l'abri dans le workhouse!»
P'tit-Bonhomme ne se troubla ni des menaces qui lui étaient adressées
ni du ton dont elles étaient formulées. Mais, profitant d'une accalmie,
il put enfin répondre:
«Je ne demande pas l'aumône, monsieur, et jamais je ne l'ai demandée...
--Et tu ne l'accepterais pas?... répliqua ironiquement l'intendant
Scarlett.
--Non... de personne.
--Alors que viens-tu faire ici?
--Je désire parler à lord Piborne.
--A Sa Seigneurie?...
--A Sa Seigneurie.
--Et tu t'imagines qu'elle va te recevoir?...
--Oui, car il s'agit de quelque chose de très important.
--De très important?...
--Oui, monsieur.
--Et qu'est-ce donc?
--Je désire n'en parler qu'à lord Piborne.
--Eh bien, hors d'ici!... Le marquis n'est pas au château.
--J'attendrai...
--Pas à cette place du moins!
--Je reviendrai.»
Tout autre que cet odieux Scarlett eût été frappé de la ténacité
singulière de cet enfant, du caractère résolu de ses réponses. Il
se fût dit que, s'il était venu à Trelingar-castle, c'est qu'un
motif sérieux l'y avait conduit, et il lui eût prêté une attention
complaisante. Mais, s'en irritant, au contraire, et s'emportant:
«On ne parle pas ainsi à Sa Seigneurie lord Piborne! gronda-t-il. Je
suis l'intendant du château! C'est à moi que l'on s'adresse, et si tu
ne veux pas m'apprendre ce qui t'amène...
--Je ne puis le dire qu'à lord Piborne, et je vous prie de le
prévenir...
--Mauvais garnement, répondit M. Scarlett, en levant sa cravache,
déguerpis, ou les chiens vont te happer aux jambes!... Prends garde à
toi!...»
Et, surexcités par la voix de l'intendant, les chiens commençaient à se
rapprocher.
Toute la crainte de P'tit-Bonhomme était que Birk, s'élançant hors du
buisson, ne vînt à son secours,--ce qui eût compliqué les choses.
En ce moment, aux cris des chiens qui aboyaient avec une fureur
croissante, le comte Ashton parut au fond de la cour, et, s'avançant
vers la grille:
«Qu'y a-t-il donc? demanda-t-il.
--C'est un garçon qui vient mendier...
--Je ne suis pas un mendiant! répéta P'tit-Bonhomme.
--Un galopin de grande route...
--Sauve-toi, vilain gueux, ou je ne réponds plus de mes chiens!»
s'écria le comte Ashton.
Et, en effet, ces animaux, que le jeune Piborne essayait de maîtriser,
devenaient très menaçants.
Mais voici que, sur le perron, au seuil de la porte centrale, lord
Piborne se montra dans toute sa majesté. S'apercevant alors que M.
Scarlett n'était pas encore parti pour Kanturk, il descendit d'un pas
mesuré les degrés du perron, traversa la cour d'honneur, s'informa de
la cause de ce retard et de ce bruit.
«Que Sa Seigneurie m'excuse, répondit l'intendant, c'est ce polisson
qui s'obstine, un mendiant...
--Pour la troisième fois, monsieur, insista Petit-Bonhomme, je vous
affirme que je ne suis pas un mendiant!
--Que veut ce garçon? demanda le marquis.
--Parler à Votre Seigneurie.»
Lord Piborne fit un pas, prit une attitude féodale, et, se redressant
de toute sa hauteur:
«Vous avez à me parler?» dit-il.
Il ne le tutoya pas, bien que ce ne fût qu'un enfant. Suprême
distinction, le marquis n'avait jamais tutoyé personne, ni la marquise,
ni le comte Ashton,--ni même, paraît-il, sa propre nourrice, quelque
cinquante ans avant.
«Parlez, ajouta-t-il.
--Monsieur le marquis est allé hier à Newmarket?...
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