an. Il fallut prendre certaines précautions. De redoutables bandes de
loups avaient été signalées aux alentours de la ferme, et le paillis
des murs n'aurait pu résister à la dent de ces carnassiers. M. Martin
et ses fils eurent plusieurs fois à faire le coup de fusil contre
ces dangereux fauves. Il en fut de même dans tout le comté, dont les
plaines, pendant ces interminables nuits, retentissaient de lugubres
hurlements.
Oui! ce fut un de ces lamentables hivers, qui semblent souffler sur
l'Europe septentrionale toutes les bises âpres et pénétrantes des
contrées polaires. Les vents du nord prédominaient, et l'on sait de
quelles froidures hyperboréennes ils se chargent. Par malheur, il
était à craindre que cette période se continuât outre mesure, comme
se prolonge la période algide chez les malades dévorés de la fièvre.
Et, quand la malade, c'est la terre, qui se pétrifie sous l'action des
frimas, qui se gerce à la façon des lèvres d'un moribond, on est porté
à croire que ses facultés productives vont pour jamais s'éteindre,
ainsi qu'il en est de ces astres morts gravitant à travers l'espace.
Les inquiétudes du fermier et de sa famille ne furent donc que trop
justifiées par les rigueurs anormales de cette saison. Cependant, grâce
au produit de la vente des moutons, M. Martin avait pu faire face au
paiement des taxes et des loyers. Aussi, lorsque l'agent du middleman
s'était présenté à Noël, avait-il reçu ses fermages intégralement,--ce
dont il parut quelque peu surpris, car, moins favorisé dans la plupart
des fermes, il avait dû procéder par voie de justice à l'éviction des
tenanciers. Mais comment Martin Mac Carthy ferait-il face aux échéances
de l'année suivante, si l'excessive durée de l'hiver empêchait les
prochaines semailles?
D'ailleurs, il survint d'autres malheurs. Par suite de l'abaissement de
la température, qui tomba à trente degrés au-dessous de zéro, quatre
des chevaux et cinq vaches périrent de froid dans l'écurie et l'étable.
Il avait été impossible de clore suffisamment ces bâtiments, en mauvais
état, qui cédèrent en partie sous l'impétuosité des bourrasques. La
basse-cour même, malgré tout ce que l'on put imaginer, subit des pertes
très sensibles. Chaque jour, la colonne du déficit s'allongeait sur le
carnet de P'tit-Bonhomme. En outre, ce qu'il y avait à craindre,--et ce
qui eût réduit la famille à une situation des plus critiques,--c'était
que la maison d'habitation ne pût résister à tant de causes
destructives. Sans cesse, M. Martin, Murdock et Sim travaillaient à
la réparer, à la consolider extérieurement. Mais ces murs en paillis,
ces chaumes que le vent déchire, il est toujours à redouter qu'ils ne
s'affaissent au milieu du tourbillon des rafales.
Il y eut des journées entières, pendant lesquelles personne ne put
mettre le pied au dehors. La route n'était plus praticable, et l'amas
de neiges y dépassait la hauteur d'un homme. Au milieu de la cour, le
petit sapin, planté à la naissance de Jenny, ne laissait plus voir que
sa tête blanche de givre. Rien que pour permettre l'accès aux étables,
il fallut ménager une tranchée qu'il était nécessaire de désobstruer
deux fois par vingt-quatre heures. Le transport des fourrages d'un
bâtiment à l'autre ne s'opérait qu'au prix d'excessives difficultés.
Ce qui passait toute croyance, c'est que le froid ne perdait rien de
son intensité, quoique la neige ne cessât de tomber en abondance.
Il est vrai, ce n'était point une chute de légers flocons étoiles,
mais une véritable averse de minces glaçons, projetés par les remous
giratoires de la bourrasque. De là, un dépouillement complet de la
frondaison des arbrisseaux et des arbres à feuilles persistantes.
Entre les rives de la Cashen un embâcle se forma, qui atteignit
des proportions énormes. On eût dit d'un véritable ice-berg, et
c'était à se demander si les crues ne produiraient pas de nouveaux
sinistres, lorsque cette masse se liquéfierait aux premières chaleurs
du printemps. Et, dans ce cas, comment M. Martin et ses fils
parviendraient-ils à préserver les corps de bâtiments, si la rivière
débordait jusqu'à la ferme?
Quoi qu'il en soit, ils avaient à présent d'autres soins à
prendre,--des précautions aussi pour l'entretien et la conservation du
bétail. En effet, sous le fouet de l'ouragan, les chaumes des étables
furent arrachés, et il y eut à les réparer d'urgence. Ce qui restait
du troupeau de moutons, des vaches et des chevaux demeura sans abri à
la rigueur de la température durant plusieurs jours, et quelques-uns
de ces animaux périrent par le froid. On dut travailler à refaire les
toitures, tant bien que mal, et cela au plus fort de la tourmente.
Encore fallut-il sacrifier la partie antérieure des étables du côté de
la route et les dépouiller de leur chaume afin d'en recouvrir l'autre
portion.
La maison d'habitation où logeait la famille Mac Carthy ne fut pas
davantage épargnée. Une nuit, l'étage mansardé s'effondra, et Sim, qui
l'occupait, dut abandonner le grenier pour s'installer dans la salle
du rez-de-chaussée. Et alors, le plafond menaçant de s'écrouler à son
tour, il fut nécessaire, de placer des madriers de champ, afin de
l'étayer, tant le poids des neiges fatiguait les solives.
L'hiver s'avançait, et pourtant sans rien perdre de sa rigueur. Février
fut aussi dur que janvier. La moyenne de la température se tint à vingt
degrés centigrades au-dessous de zéro. On était dans la ferme comme
des naufragés abandonnés sur un rivage polaire, qui ne peuvent prévoir
la fin de l'hivernage. Et, par surcroît, la débâcle menaçait-elle de
provoquer des catastrophes plus redoutables encore par le débordement
de la Cashen.
Disons toutefois, qu'au point de vue de la nourriture, il n'y avait pas
lieu d'être inquiet. Viande et légumes n'étaient pas près de manquer.
D'ailleurs, les bêtes abattues par le froid, vaches et moutons, faciles
à conserver dans la glace, constituaient une abondante réserve.
Puis, si la basse-cour était décimée, les porcs supportaient cette
température sans en trop souffrir, et, rien que par eux, l'alimentation
eût été assurée pour une longue période. Quant au chauffage, il
suffirait chaque jour d'aller chercher sous la neige les branches
brisées par les rafales afin d'économiser la tourbe qui commençait à
s'épuiser.
Du reste, robustes et bien portants, endurcis de longue main, le père
et les fils étaient faits aux épreuves de ces rudes climats. Pour ce
qui est de notre jeune garçon, il montrait une vigueur extraordinaire.
Jusqu'alors, les femmes, Martine et Kitty, tout en prenant leur part
du travail commun, avaient résisté. La petite Jenny, toujours tenue
dans une chambre hermétiquement close, poussait comme une plante en
serre chaude. Seule, Grand'mère était visiblement atteinte, malgré les
soins dont on l'entourait. Et, en outre, ses souffrances physiques
se doublaient de souffrances morales, à voir l'avenir des siens si
compromis. C'était plus qu'elle ne pouvait supporter. Il y avait là un
grave sujet d'inquiétude pour toute la famille.
En avril, la température normale reprit peu à peu son cours, en se
relevant au-dessus de zéro. Néanmoins, le sol dut attendre les chaleurs
de mai pour se dégager de sa couche de glace. Il était déjà tard,
très tard en ce qui concernait les semailles. Peut-être les fourrages
réussiraient-ils? Quant aux grains, ils n'arriveraient certainement
pas à maturité. Aussi, pensait-on, mieux valait ne point risquer
inutilement les semences, et porter tous ses efforts sur la culture
des légumes, dont la récolte pourrait avoir lieu à la fin d'octobre,
et, plus spécialement celle des pommes de terre,--ce qui sauverait les
campagnes des horreurs de la famine.
Mais, après la fusion des neiges, dans quel état trouverait-on le sol?
Gelé sans doute à cinq ou six pieds de profondeur. Ce ne serait plus
une terre friable, ce serait un humus dur comme le granit, et comment
le soc de la charrue parviendrait-il à l'entamer?
Il fallut remettre aux derniers jours de mai le commencement des
labours. Il semblait que le soleil fût dépourvu de chaleur, tant la
fonte des neiges s'opérait lentement, et encore fut-elle retardée
jusqu'en juin dans la partie montagneuse du comté.
La détermination de se borner à la culture des pommes de terre et de
renoncer aux grains fut générale chez les cultivateurs. Ce qui allait
se faire à la ferme de Kerwan se ferait aussi dans les autres fermes
du domaine de Rockingham. La mesure s'étendit même, non seulement au
comté de Kerry, mais à ceux de l'Ouest-Irlande, dans le Munster comme
dans le Connaught et dans l'Ulster. Il n'y eut que la province de
Leinster, dont le sol s'était plus rapidement débarrassé des glaces, où
l'ensemencement put être tenté avec quelque espoir de succès.
[Illustration: Un seul cheval et l'âne accouplés. (Page 200.)]
Ce qui en résulta, c'est que les tenanciers, si péniblement éprouvés,
durent se résigner à de prodigieux efforts pour préparer les champs
dans des conditions favorables à la production des légumes. A la ferme
de Kerwan, M. Martin et ses fils s'attelèrent à cette besogne d'autant
plus rude que les animaux leur manquaient. Un seul cheval et l'âne
accouplés, c'était tout ce dont ils pouvaient disposer pour la charrue,
le rouleau ou la herse. Enfin, à force de travail pendant des journées
de douze heures, ils parvinrent à planter une trentaine d'acres en
pommes de terre, tout en craignant que ce travail ne fût compromis par
la précocité du prochain hiver.
[Illustration: Les escouades de la «mounted constabulary» parcouraient
les campagnes. (Page 204.)]
Alors apparut un autre désastre commun à toutes les contrées
montagneuses de l'Irlande. A la fin de juin, le soleil répandit
une ardeur excessive, et la fusion des neiges s'opéra par grandes
masses sur les pentes. Peut-être la province du Munster, à cause des
ramifications multiples de ses cours d'eau, fut-elle plus éprouvée
que les autres. En ce qui concerne le comté de Kerry, cela prit les
proportions d'un cataclysme. Les nombreuses rivières subirent des crues
anormales qui provoquèrent d'immenses dégâts. Le pays fut largement
inondé. Quantité de maisons, emportées par les torrents, laissèrent
leurs habitants sans abri. Surpris par la soudaineté des crues, ces
pauvres gens attendirent vainement des secours. Presque tout le bétail
périt, et, en même temps, les récoltes, préparées avec tant de peines,
furent irrémédiablement perdues!
Dans le comté de Kerry, une partie du domaine de Rockingham disparut
sous les eaux de la Cashen. Quinze jours durant, sur un rayon de deux
à trois milles, les abords de la ferme se transformèrent en une sorte
de lac,--lac traversé de courants furieux, qui entraînaient les arbres
déracinés, les débris de cabanes, les toitures arrachées aux maisons
voisines, toutes les épaves d'une vaste démolition, et aussi les
cadavres d'animaux dont les paysans perdirent plusieurs centaines.
La crue s'étendit jusqu'aux hangars et aux étables de la ferme, ce qui
amena leur destruction à peu près totale. Malgré les plus énergiques
efforts, il fut impossible de sauver le reste des bestiaux, sauf
quelques porcs. Si la maison d'habitation n'avait pas été surélevée,
le flot l'eût atteinte aussi, car la crue ne s'arrêta qu'au niveau du
rez-de-chaussée, qui, pendant une nuit, se trouva menacé par ces eaux
tumultueuses.
Enfin, ce qui frappa le pays d'un dernier coup, le plus terrible,
le plus désastreux, la récolte des pommes de terre fut entièrement
anéantie au milieu de ces champs ravinés par les courants.
Jamais la famille Mac Carthy n'avait vu apparaître sur son seuil un
si effrayant cortège de misères. Jamais l'avenir ne s'était présenté
sous un aspect si lugubre pour le fermier irlandais. Faire face aux
nécessités de la situation devenait impossible. L'existence de ces
malheureux allait être remise en question. Quand on demanderait à M.
Martin de s'acquitter envers l'État, envers les propriétaires du sol,
que répondrait-il?
En effet, elles sont lourdes, ces charges du tenancier. Qu'il reçoive
la visite du collecteur des taxes ou la visite du régisseur des
landlords, c'est toujours le plus clair de son bénéfice qui passe dans
leur poche. Si les propriétaires fonciers ont à payer trois cent mille
livres pour la propriété foncière et six cent mille livres pour la
taxe des pauvres, les paysans sont encore plus écrasés par les impôts
qui leur incombent personnellement, c'est-à-dire les redevances pour
les routes, les ponts, la police, la justice, les prisons, les travaux
publics,--total qui s'élève au taux énorme d'un million de livres
sterling, rien que pour l'Irlande.
Satisfaire à toutes ces exigences fiscales, lorsque la récolte a été
bonne, lorsque l'année a laissé quelques économies, en un mot, quand
les circonstances ont été favorables, cela est déjà très onéreux au
fermier, puisqu'il lui reste encore à payer les fermages. Mais, lorsque
le sol a été frappé de stérilité, quand la rudesse de l'hiver et les
inondations ont achevé de ruiner un pays, alors que les spectres de
l'éviction et de la famine se lèvent à son horizon, que faire? Cela
n'empêche pas le collecteur de se présenter à son heure, et, après
sa visite, les dernières épargnes ont disparu... Ainsi arriva-t-il à
Martin Mac Carthy.
Où étaient les heures de joie et de fête que P'tit-Bonhomme avait
connues pendant les premiers temps de son séjour? On ne travaillait
plus, maintenant que le travail manquait, et, durant ces longues
journées, la famille, désespérée, chômait autour de Grand'mère, qui
dépérissait à vue d'œil.
Du reste, cette avalanche de désastres avait écrasé la plupart des
districts du comté. Aussi, dès le début de l'hiver de 1881, avaient
éclaté partout les menaces de «boycottage», c'est-à-dire la violence
mise au service des grèves agraires, afin d'empêcher la location des
terres ou leur mise en culture,--procédés inefficaces qui ruinent à la
fois le fermier et le propriétaire. Ce n'est pas avec ces moyens que
l'Irlande peut échapper aux exactions du régime féodal, ni amener la
rétrocession du sol aux tenanciers dans une mesure équitable, ni abolir
les funestes pratiques du landlordisme!
Néanmoins, l'agitation redoubla au milieu des paroisses frappées par
tant de misères. Au premier rang, le comté de Kerry se signala par le
retentissement de ses meetings et l'audace des agents de l'autonomie
qui le parcoururent en déployant le drapeau de la land-league. L'année
précédente, M. Parnell avait été nommé par trois circonscriptions.
Au profond effroi de sa femme et de sa mère, Murdock n'hésita pas a
se lancer à corps perdu dans ce mouvement. Bravant le froid et la
faim, rien ne put l'arrêter. Il courut de bourgade en bourgade afin
de provoquer une entente générale au sujet du refus des fermages et
pour empêcher la location des terres après l'éviction des fermiers. M.
Martin et Sim auraient en vain essayé de le retenir. Et, d'ailleurs,
eux-mêmes ne l'approuvaient-ils pas, étant donné que leurs efforts
n'avaient abouti qu'au dernier dénuement, et qu'ils se voyaient à la
veille d'être chassés de la ferme de Kerwan, depuis si longtemps dans
leur famille?
Cependant l'administration, sachant que les cultivateurs seraient
faciles à soulever après une année si ruineuse, avait pris ses
précautions. Le lord lieutenant s'était hâté de donner des ordres
en prévision d'une rébellion probable des nationalistes. Déjà les
escouades de la «mounted constabulary» parcouraient les campagnes, avec
mission de prêter main-forte aux huissiers et recors. Elles devaient
également, si besoin était, dissiper les meetings par la force, et
mettre en état d'arrestation les plus ardents de ces fanatiques
signalés à la police irlandaise. Évidemment, Murdock serait bientôt de
ceux-là, s'il ne l'était à cette heure. Que peuvent faire les Irlandais
contre un système qui repose sur trente mille soldats campés--c'est le
mot--en Irlande?
Que l'on se figure les transes dans lesquelles vivait la famille Mac
Carthy! Lorsque des pas résonnaient sur la route, Martine et Kitty
devenaient toutes pâles. Grand'mère relevait la tête, puis, un instant
après, la laissait retomber sur sa poitrine. Étaient-ce des gens de
police qui se dirigeaient vers la ferme pour arrêter Murdock, et
peut-être aussi son père et son frère?...
Plus d'une fois, Martine avait supplié son fils aîné de se soustraire
aux mesures dont les principaux membres de la ligue agraire étaient
menacés. Il y avait eu des arrestations dans les villes: il y en aurait
dans les campagnes. Mais où Murdock aurait-il pu se cacher? Demander
asile aux cavernes du littoral, chercher refuge sous le couvert
des bois pendant ces hivers de l'Irlande, il n'y faut pas songer.
D'ailleurs, Murdock ne voulait se séparer ni de sa femme ni de son
enfant, et, en admettant qu'il fût parvenu à trouver quelque sécurité
au milieu des comtés du nord, moins soumis à la surveillance de la
police, les ressources lui auraient manqué pour y emmener Kitty, pour
subvenir aux nécessités de l'existence. La caisse nationaliste, bien
que ses revenus s'élevassent à deux millions, ne pouvait suffire au
soulèvement contre le landlordisme.
Murdock demeurait donc à la ferme, quitte à s'enfuir, si les constables
arrivaient pour y perquisitionner. Aussi surveillait-on les allées et
venues sur la route. P'tit-Bonhomme et Birk rôdaient aux alentours.
Personne n'aurait pu s'approcher d'un demi-mille, sans être aussitôt
signalé.
En outre, ce qui inquiétait bien autrement Murdock, c'était la
prochaine visite du régisseur, chargé de toucher les fermages à
l'échéance de Noël.
Jusqu'alors, Martin Mac Carthy avait toujours été en mesure de
s'acquitter au moyen des produits de la ferme et des quelques économies
réalisées sur les années précédentes. Une ou deux fois seulement, il
avait demandé et obtenu, non sans peine, de courts délais afin de
parfaire le montant des redevances. Mais, aujourd'hui, comment se
fût-il procuré de l'argent, et qu'aurait-il cherché à vendre, puisqu'il
ne lui restait plus rien, ni des bestiaux qui avaient péri, ni de son
épargne que les taxes avaient dévorée?
On n'a point oublié que le propriétaire du domaine de Rockingham était
un lord d'origine anglaise, qui n'était jamais venu en Irlande. En
admettant que ce lord eût été animé de bonnes intentions envers ses
tenanciers, il ne les connaissait pas, il ne pouvait s'intéresser à
eux, eux ne pouvaient recourir à lui. Dans l'espèce, le middleman,
John Eldon, qui avait pris à son compte l'exploitation du domaine,
habitait Dublin. Ses rapports avec les fermiers étaient peu fréquents,
et il laissait à son régisseur le soin de faire les rentrées aux
époques d'usage.
Ce régisseur, qui se présentait une fois l'an chez le fermier Mac
Carthy, se nommait Harbert. Apre et dur, trop habitué au spectacle des
misères du paysan pour s'en émouvoir, c'était une sorte d'huissier,
d'homme-saisie, d'homme-protêt, qu'aucune supplication n'avait jamais
pu attendrir. On le savait impitoyable dans l'exercice de son métier.
En parcourant les fermes du comté, il avait déjà donné la mesure de
ce dont il était capable,--familles chassées sans merci de leurs
froides demeures, délais refusés alors même qu'ils auraient permis de
sauvegarder une situation. Porteur d'ordres formels, on eût dit que cet
homme prenait plaisir à les appliquer dans toute leur rigueur. Hélas!
l'Irlande n'est-elle pas toujours ce pays, où l'on a osé proclamer
autrefois cette abominable déclaration: «Ce n'est pas violer la loi que
de tuer un Irlandais!»
Aussi l'inquiétude était-elle extrême à Kerwan. La visite d'Harbert ne
devait plus tarder. Cette dernière semaine de décembre, il l'employait
d'habitude à parcourir le domaine de Rockingham.
Le matin du 29 décembre, P'tit-Bonhomme, qui avait été le premier à
l'apercevoir, accourut en toute hâte prévenir la famille réunie dans la
salle du rez-de-chaussée.
Tous étaient là, le père, la mère, les fils, la bisaïeule et son
arrière-petite-fille que Kitty tenait sur ses genoux.
Le régisseur repoussa la barrière, traversa la cour d'un pas
déterminé,--le pas du maître,--ouvrit la porte de la salle, et, sans
même ôter son chapeau, sans saluer d'un mot de bonjour, en homme qui se
sent plus chez lui que ceux dont il envahit le domicile, il s'assit sur
une chaise devant la table, tira quelques papiers de sa sacoche de cuir
et dit d'un ton rude:
«C'est cent livres que j'ai à toucher pour l'année écoulée, Mac Carthy.
Nous sommes d'accord, je suppose?...
--Oui, monsieur Harbert, répondit le fermier dont la voix tremblait
légèrement. C'est bien cent livres... Mais je vous demanderai un
délai... Vous m'avez quelquefois accordé...
--Un délai... des délais! s'écria Harbert. Qu'est-ce que cela
signifie?... Je n'entends que ce refrain dans toutes les fermes!...
Est-ce avec des délais que M. Eldon pourra s'acquitter envers lord
Rockingham?...
--L'année a été mauvaise pour tous, monsieur Harbert, et vous pouvez
croire que notre ferme n'a pas été épargnée...
--Cela ne me regarde pas, Mac Carthy, et je ne puis vous accorder de
délai.»
P'tit-Bonhomme, blotti dans un coin sombre, les bras croisés, l'œil
grand ouvert, écoutait.
«Voyons, monsieur Harbert, reprit le fermier, soyez pitoyable au
pauvre monde... Il ne s'agit que de nous donner un peu de temps...
Voici la moitié de l'hiver qui est passée, et elle n'a pas été trop
rigoureuse... Nous nous rattraperons à la saison prochaine...
--Voulez-vous payer oui ou non, Mac Carthy?
--Nous le voudrions, monsieur Harbert... écoutez-moi... je vous assure
que cela nous est impossible...
--Impossible! s'écria le régisseur. Eh bien, procurez-vous de l'argent
en vendant...
--Nous l'avons fait, et ce qui nous restait a été détruit par
l'inondation... On n'aurait pas cent shillings du mobilier...
--Et maintenant que vous ne serez même pas en état de commencer vos
labours, s'écria le régisseur, vous comptez sur la prochaine récolte
pour vous acquitter?... Allons donc! Est-ce que vous vous moquez de
moi, Mac Carthy?
--Non, monsieur Harbert, Dieu m'en préserve, mais, par pitié, ne nous
ôtez pas ce dernier espoir!»
Murdock et son frère, immobiles et muets, ne contenaient pas sans peine
leur indignation, à voir le père se courber humblement devant cet
homme.
En ce moment, Grand'mère, s'étant redressée à demi sur son fauteuil,
dit d'une voix grave:
«Monsieur Harbert, j'ai soixante-dix-sept ans, et depuis
soixante-dix-sept ans je suis dans cette ferme, que mon père dirigeait
avant mon mari et mon fils. Jusqu'à ce jour, nous avons toujours payé
nos fermages, et, pour la première fois que nous lui demandons une
année de répit, je ne croirai jamais que lord Rockingham veuille nous
en chasser...
--Il ne s'agit pas de lord Rockingham! répondit brutalement Harbert.
Il ne vous connaît même pas, lord Rockingham! Mais M. John Eldon vous
connaît... Il m'a donné des ordres formels, et si vous ne me payez pas,
vous quitterez Kerwan...
--Quitter Kerwan! s'écria Martine, pâle comme une morte.
--Dans les huit jours!
--Et où trouverons-nous un abri?...
--Où vous voudrez!»
P'tit-Bonhomme avait vu de bien tristes choses déjà, il avait subi
lui-même d'affreuses misères... et pourtant, il lui semblait qu'il
n'avait jamais assisté à rien de pareil. Ce n'était pas une scène de
pleurs ni de cris, et elle n'en était que plus effrayante.
Cependant Harbert s'était levé, et, avant de remettre les papiers dans
la sacoche:
«Encore une fois, voulez-vous payer? demanda-t-il.
--Et avec quoi?...»
C'était Murdock qui venait d'intervenir en jetant ces mots d'une voix
éclatante.
«Oui!... avec quoi?...» répéta-t-il, et il s'avança lentement vers le
régisseur.
Harbert connaissait Murdock de longue date. Il n'ignorait pas
qu'il était l'un des plus actifs partisans de la ligue contre le
landlordisme, et, sans doute, la pensée lui vint que l'occasion était
bonne d'en purger le pays. Aussi, ne croyant pas devoir le ménager,
répondit-il ironiquement avec un haussement d'épaules:
«Avec quoi payer, demandez-vous?... Ce n'est pas en allant courir les
meetings, en se mêlant aux rebelles, en boycottant les propriétaires du
sol... C'est en travaillant...
[Illustration: «Est-ce que ces mains-là n'ont pas travaillé?»
(Page 209.)]
--En travaillant! dit Murdock, qui tendait ses mains durcies aux
labours. Est-ce que ces mains-là n'ont pas travaillé?... Est-ce que mon
père, mes frères, ma mère, se sont croisé les bras depuis tant d'années
dans cette ferme?... Monsieur Harbert, ne dites pas ces choses-là, car
je ne suis pas capable de les entendre...»
Murdock acheva sa phrase par un geste qui fit reculer le régisseur. Et
alors, laissant sortir de son cœur tout ce que l'injustice sociale
y avait amassé de colères, il le fit avec l'énergie que comporte la
langue irlandaise,--cette langue dont on a pu dire: «Quand vous plaidez
pour votre vie, plaidez en irlandais!» Et, c'était bien pour sa vie,
pour la vie de tous les siens, qu'il se laissait entraîner à de si
terribles récriminations.
Puis, son cœur soulagé, il alla s'asseoir à l'écart.
Sim sentait l'indignation bouillonner en lui comme le feu dans une
fournaise.
Martin Mac Carthy, la tête baissée, n'osait pas interrompre le silence
accablant qui avait suivi les violentes paroles de Murdock.
D'autre part, Harbert ne cessait de regarder ces gens avec autant de
mépris que d'arrogance.
Martine se leva, et s'adressant au régisseur:
«Monsieur, lui dit-elle, c'est moi qui viens vous implorer... vous
demander un délai... Cela nous permettra de vous payer... quelques mois
seulement... et à force de travail... quand nous devrions mourir à la
peine!... Monsieur, je vous supplie... je vous prie à genoux... par
pitié!...»
Et la malheureuse femme s'abaissait devant cet homme impitoyable, qui
l'insultait rien que par son attitude.
«Assez, ma mère!... Trop... trop d'humiliation! dit Murdock, qui
obligea Martine à se relever. Ce n'est pas par des prières que l'on
répond à de tels misérables...
--Non, répliqua Harbert, et je n'ai que faire de tant de paroles! De
l'argent... de l'argent à l'instant même, ou, avant huit jours, vous
serez chassés...
--Avant huit jours, soit! s'écria Murdock. Mais c'est vous, d'abord,
que je vais jeter à la porte de cette maison, où nous sommes encore les
maîtres...»
Et, se précipitant sur le régisseur, il le prit à bras-le-corps, il le
poussa dans la cour.
«Qu'as-tu fait, mon fils... qu'as-tu fait? dit Martine, tandis que les
autres courbaient la tête.
--J'ai fait ce que tout Irlandais devrait faire, répondit Murdock,
chasser les lords de l'Irlande, comme j'ai chassé leur agent de cette
ferme!»
XVI
ÉVICTION.
Telle était la situation de la famille Mac Carthy au début de 1882.
P'tit-Bonhomme venait d'accomplir sa dixième année. Vie courte, sans
doute, si on ne l'évalue que par le temps écoulé, mais longue déjà par
les épreuves. Il n'y comptait en tout que trois ans de bonheur,--ces
trois ans qui avaient suivi son arrivée à la ferme.
Ainsi, la misère qu'il avait connue autrefois, venait de s'abattre
sur les êtres qu'il chérissait le plus au monde, sur cette famille
devenue la sienne. Le malheur allait brutalement rompre les liens qui
rattachaient le frère, la mère, les enfants. Ils seraient contraints de
se séparer, de se disperser, peut-être de quitter l'Irlande, puisqu'ils
ne pouvaient plus vivre sur leur île natale. Durant ces dernières
années, n'a-t-on pas procédé à l'éviction de trois millions et demi de
fermiers, et ce qui était arrivé à tant d'autres ne leur arriverait-il
pas?
Dieu prenne pitié de ce pays! La famine, c'est comme une épidémie,
comme une guerre qui le ravage. Mêmes fléaux, mêmes conséquences.
On se souvient toujours de l'hiver 1740-41, où tant d'affamés
succombèrent, et de cette année 1847, plus terrible encore, «l'année
noire», qui fit décroître le nombre des habitants de près de cinq cent
mille.
Lorsque les récoltes manquent, des villages entiers sont abandonnés. On
peut entrer dans les fermes par la porte restée ouverte: il n'y a plus
personne. Les tenanciers ont été chassés impitoyablement. L'industrie
agricole est frappée au cœur. Si cela provenait de ce que les
blés, les seigles, les avoines, n'ont pas réussi, il serait peut-être
possible d'attendre une année meilleure. Mais, lorsqu'un hiver excessif
et prolongé a tué la pomme de terre, l'habitant des campagnes n'a plus
qu'à fuir vers la ville, à se réfugier dans les «work-houses», à moins
qu'il ne préfère prendre le chemin des émigrants. Cette année-ci,
nombre de cultivateurs allaient s'y résoudre. Beaucoup s'y étaient
résignés déjà. C'est à la suite de pareils désastres qu'en certains
comtés, la population a été réduite dans une proportion considérable.
Autrefois, l'Irlande a compté, paraît-il, douze millions d'habitants,
et, maintenant, il y a, rien qu'aux États-Unis d'Amérique, six à sept
millions de colons d'origine irlandaise.
Émigrer, n'était-ce pas le sort auquel se verrait condamnée la famille
de Martin Mac Carthy? Oui, et à bref délai. Ni les récriminations de
la ligue agraire, ni les meetings auxquels Murdock prenait part, ne
pouvaient modifier cet état de choses. Les ressources du «poor-board»
seraient insuffisantes en présence de tant de victimes à secourir. La
caisse, alimentée par les associations des home-rulers, ne tarderait
pas à être vide. Quant à un soulèvement contre les propriétaires du
sol, aux pillages qui en eussent été la conséquence, le lord lieutenant
était décidé à les réprimer par la force. On le voyait à la présence de
nombreux agents répandus à travers les comtés suspects, autant dire les
plus misérables.
Aussi eût-il été prudent que Murdock prît de sérieuses précautions,
mais il s'y refusait. Brûlé de rage, fou de désespoir, il ne se
possédait plus, il s'emportait en menaces, il poussait les paysans
à la révolte. Son père et son frère, entraînés par son exemple, se
compromettaient avec lui. Rien n'était capable de les retenir.
P'tit-Bonhomme, craignant de voir apparaître la police, passait ses
journées à veiller aux environs de la ferme.
Entre temps, on vivait sur les dernières ressources. Quelques meubles
avaient été vendus afin de se procurer un peu d'argent. Et l'hiver
qui devait durer encore plusieurs mois!... Comment subsister jusqu'au
retour de la belle saison, et qu'attendre d'une année qui semblait être
irrémédiablement compromise?...
A ces inquiétudes pour le présent et pour l'avenir, s'adjoignait
le chagrin causé par l'état de Grand'mère. La pauvre vieille femme
s'affaiblissait de jour en jour. Usée par les à-coups de la vie, sa
triste existence ne tarderait pas à finir. Elle ne quittait plus sa
chambre, ni même son lit. Le plus souvent P'tit-Bonhomme restait près
d'elle. Elle aimait qu'il fût là, ayant entre les bras Jenny âgée de
deux ans et demi, et qui lui souriait. Parfois, elle prenait l'enfant,
répondait à son sourire... Et quelles désolantes pensées lui venaient
en songeant à ce que serait l'avenir de cette fillette. Alors elle
disait à P'tit-Bonhomme:
«Tu l'aimes bien, n'est-ce pas?...
--Oui, Grand'mère.
--Tu ne l'abandonneras jamais?...
--Jamais... jamais!
--Dieu fasse qu'elle soit plus heureuse que nous ne l'aurons été!...
C'est ta filleule, ne l'oublie pas!... Tu seras un grand garçon,
lorsqu'elle ne sera qu'une petite fille encore!... Un parrain, c'est
comme un père... Si ses parents venaient à lui manquer....
--Non, Grand'mère, répondait P'tit-Bonhomme, n'ayez pas de ces
idées-là!... On ne sera pas toujours dans le malheur... C'est quelques
mois à passer... Votre santé se rétablira, et nous vous reverrons dans
votre grand fauteuil, comme autrefois, pendant que Jenny jouera près de
vous...».
Et, tandis que P'tit-Bonhomme parlait de la sorte, il sentait son
cœur se gonfler, les larmes mouiller ses yeux, car il savait que
Grand'mère était malade, bien malade. Pourtant, il avait la force de se
contenir--devant elle du moins. S'il pleurait, c'était dehors, alors
que personne ne pouvait le voir. Et puis, il craignait toujours de
se trouver en présence du régisseur Harbert, venant avec les recors
chasser la famille de son unique abri.
Durant la première semaine de janvier, il y eut aggravation de son
état chez la vieille femme. Quelques syncopes se produisirent coup sur
coup, et l'une d'elles fut assez prolongée pour que l'on pût croire que
c'était la fin.
Un médecin était venu,--le 6--un D. M. de Tralee, un de ces praticiens
charitables, qui ne refusent pas leurs services aux pauvres gens, bien
qu'ils n'en puissent tirer aucun profit. Il faisait alors une tournée
à travers ces désolées campagnes, à cheval, à la façon du vieux temps.
Comme il passait sur la route, P'tit-Bonhomme, qui le connaissait pour
l'avoir déjà rencontré au chef-lieu du comté, le pria d'entrer à la
ferme. Là, le médecin constata que les privations, jointes à l'âge
et au chagrin qui dévorait la moribonde, rendaient une catastrophe
imminente.
Cette situation, il n'était guère possible de la cacher à la famille.
Ce n'étaient plus des mois que Grand'mère avait à vivre, pas même des
semaines: c'étaient quelques jours seulement. Elle possédait toute sa
raison, elle la conserverait jusqu'à la fin. Et une telle vitalité
emplissait cette enveloppe de paysanne, elle avait tant d'endurance
au mal, tant de résistance à la destruction, que la lutte contre la
mort serait accompagnée sans doute d'une cruelle agonie. Enfin la
défaillance surviendrait, la respiration s'arrêterait, le cœur
cesserait de battre...
Avant de quitter la ferme, le médecin écrivit l'ordonnance d'une potion
qui pourrait adoucir les derniers instants de Grand'mère. Puis il
partit, laissant le désespoir dans cette maison où la charité l'avait
conduit.
Aller à Tralee, faire préparer cette potion, la rapporter à la ferme,
cela pouvait être l'affaire de vingt-quatre heures... Mais comment en
payer le prix?... Après l'argent épuisé pour acquitter les taxes, la
famille ne vivait plus que des quelques légumes de la ferme, sans rien
acheter. Il n'y avait pas un shilling dans les tiroirs. Plus rien à
vendre, ni en meubles ni en vêtements... C'était la misère à sa plus
noire limite.
P'tit-Bonhomme se souvint alors. Il lui restait toujours cette guinée
que miss Anna Waston lui avait donnée au théâtre de Limerick. Pure
plaisanterie de la comédienne; mais lui qui avait pris au sérieux son
rôle de Sib, regardait cet argent comme bien gagné. Aussi avait-il
soigneusement renfermé ladite guinée dans sa caisse, nous voulons
dire le pot de grès où il déposait ses cailloux... Et, à cette heure,
pouvait-il espérer qu'ils seraient jamais transformés en pence ou en
shillings?
Personne à la ferme ne savait que P'tit-Bonhomme eût cette pièce d'or,
et l'idée lui vint de l'employer à acheter la potion ordonnée pour
Grand'mère. Ce serait un adoucissement apporté à ses souffrances,
peut-être une prolongation de sa vie, et qui sait?... une amélioration
dans son état... P'tit-Bonhomme voulait toujours espérer, bien qu'il
n'y eût plus d'espoir.
Décidé à exécuter son projet, il s'abstint d'en rien dire. C'était son
droit incontestable d'employer cet argent à l'usage qui lui convenait.
Toutefois, il n'y avait pas de temps à perdre. Aussi, afin de ne pas
être vu, comptait-il partir dans la nuit. Une douzaine de milles pour
se rendre à Tralee, une douzaine pour en revenir, cela ne laisse pas
d'être un long trajet pour un enfant, il n'y songea même pas. Quant à
son absence, qui durerait au moins une journée, s'en apercevrait-on,
puisqu'il avait l'habitude de se tenir dehors tout le temps qu'il ne
consacrait pas à Grand'mère, surveillant les environs, observant la
route sur un mille ou deux, guettant l'arrivée du régisseur accompagné
de ses recors pour expulser la famille, ou du constable flanqué de ses
agents pour arrêter Murdock?
Le lendemain, 7 janvier, à deux heures du matin, P'tit-Bonhomme quitta
la chambre, non sans avoir embrassé la vieille femme assoupie, que son
baiser ne réveilla pas. Puis, sortant de la salle, il poussa la porte
sans bruit, caressa Birk qui vint à sa rencontre et semblait dire: «Tu
ne m'emmènes pas?» Non! il voulait le laisser à la ferme. Pendant son
absence, le fidèle animal pourrait prévenir de toute approche suspecte.
La cour traversée, la barrière ouverte, il se trouva seul sur le chemin
de Tralee.
L'obscurité était profonde encore. Aux premiers jours de janvier,
trois semaines après le solstice, par cette latitude comprise entre
le cinquante-deuxième et le cinquante-troisième parallèle, le soleil
ne se lève que très tard sur l'horizon du sud-ouest. A sept heures du
matin, c'est à peine si les montagnes se colorent des naissantes lueurs
de l'aube. P'tit-Bonhomme aurait donc la moitié du trajet à faire en
pleine nuit; il ne s'en effrayait pas.
Le temps était très clair, le froid très vif, bien qu'un thermomètre
n'eût accusé qu'une douzaine de degrés au-dessous de zéro. Des milliers
d'astres étoilaient le firmament. La route, toute blanche, filait à
perte de vue comme éclairée par le rayonnement neigeux. Les pas y
résonnaient avec une netteté sèche.
P'tit-Bonhomme, parti à deux heures du matin, espérait être de retour
avant la nuit. D'après le calcul noté sur son carnet, il devait
atteindre Tralee vers huit heures. Douze milles à faire en six heures,
ce n'était pas pour embarrasser un garçon rompu à la fatigue et qui
possédait de bonnes jambes. A Tralee, il se reposerait deux heures,
pendant lesquelles il mangerait un morceau de pain et de fromage et
boirait une pinte de bière dans quelque cabaret, pour le prix de deux
ou trois pence. Puis, muni de la potion, il se remettrait en route vers
dix heures, de manière à être de retour dans l'après-midi.
Ce programme, bien combiné, serait suivi rigoureusement, s'il ne
survenait aucun imprévu. Le chemin était facile, le temps favorable à
une marche rapide. Il était heureux que le froid eût amené l'apaisement
des troubles atmosphériques.
[Illustration: CE BÉLIER ENFONCE TOUT. (Page 221.)]
En effet, avec les rafales de l'ouest, sous les coups de lanière
d'un chasse-neige, P'tit-Bonhomme n'aurait pu remonter contre le vent.
Les circonstances le favorisaient donc, et il en remercia la Providence.
Il est vrai, peut-être avait-il à redouter quelques mauvaises
rencontres,--une bande de loups entre autres? C'était là le vrai
danger. Quoique l'hiver n'eût pas été extrêmement rigoureux, ces
animaux emplissaient de leurs lugubres hurlements les forêts et les
plaines du comté. P'tit-Bonhomme n'était pas sans y avoir songé. Aussi
son cœur battait-il, lorsqu'il se trouva seul, en rase campagne,
sur cet interminable chemin, où grimaçaient le squelette des arbres
festonnés de givre.
Ce fut d'un bon pas, quoiqu'il n'eût pris aucun temps de repos, que
notre jeune garçon enleva en deux heures les six premiers milles du
parcours.
Il était alors quatre heures du matin. L'obscurité, très profonde
cependant vers l'ouest, se piquait déjà de légères colorations, et les
tardives étoiles commençaient à pâlir. Il s'en fallait de trois heures
encore que le soleil eût débordé l'horizon.
P'tit-Bonhomme sentit alors le besoin de faire une halte d'une dizaine
de minutes. Il vint s'asseoir sur une racine d'arbre, et, tirant de
sa poche une grosse pomme de terre cuite sous la cendre, il la mangea
avidement. Cela devait lui permettre d'attendre l'arrivée à Tralee. A
quatre heures et quart, il reprit sa route.
Inutile de dire que P'tit-Bonhomme n'avait pas à craindre de s'égarer.
Ce chemin de Kerwan au chef-lieu du comté, il le connaissait pour
l'avoir souvent parcouru en carriole, lorsque Martin Mac Carthy
l'emmenait au marché. C'était le bon temps alors, le temps où l'on
était heureux... si loin maintenant!
La route était toujours déserte. Pas un piéton,--ce dont P'tit-Bonhomme
n'avait cure,--mais pas une charrette allant vers Tralee et dans
laquelle on n'eût pas refusé de lui donner place, ce qui lui aurait
épargné de la fatigue. Il ne devait donc compter que sur ses petites
jambes,--petites, oui! solides pourtant.
Enfin quatre milles furent encore franchis, peut-être un peu moins
rapidement que les six premiers, et il n'en restait plus que deux à
enlever.
Il était alors sept heures et demie. Les dernières étoiles venaient de
s'éteindre à l'horizon de l'ouest. L'aube mélancolique de ces hautes
latitudes éclairait vaguement l'espace, en attendant que le soleil
eût percé les brumes laineuses des basses zones. La vue commençait à
s'étendre sur un large secteur.
En ce moment, un groupe d'hommes parut au sommet de la route, venant de
Tralee.
La première pensée de P'tit-Bonhomme fut de ne pas se laisser
apercevoir, et cependant qu'aurait-on pu dire à cet enfant? Aussi,
instinctivement, sans y réfléchir plus qu'il ne convenait, il courut se
blottir derrière un buisson, de manière à pouvoir observer les gens qui
se montraient.
C'étaient des agents de la police, au nombre d'une douzaine,
accompagnés d'un constable. Depuis que le pays avait été mis en
surveillance, il n'était pas rare de rencontrer ces escouades
organisées par les ordres du lord lieutenant.
P'tit-Bonhomme n'aurait donc pas eu lieu d'être surpris de cette
rencontre. Mais un cri faillit lui échapper, quand il reconnut au
milieu du groupe le régisseur Harbert, suivi de deux ou trois de ces
recors qui sont d'habitude employés aux expulsions.
Quel pressentiment lui serra le cœur! Était-ce à la ferme que le
régisseur se rendait avec ses hommes? Et cette escouade d'agents,
allait-elle procéder à l'arrestation de Murdock?
P'tit-Bonhomme ne voulut pas rester sur cette pensée. Dès que le groupe
eut disparu, il sauta sur la route, courut tant que cela lui fut
possible, et, vers huit heures et demie, il atteignait les premières
maisons de Tralee.
Son soin fut d'abord de se rendre chez un pharmacien, où il attendit
que la potion eût été composée selon l'ordonnance. Puis, pour en payer
le prix, il présenta sa pièce d'or--toute sa fortune. Le pharmacien
lui changea cette guinée, et comme c'était très cher, cette potion, il
ne revint à l'acheteur qu'une quinzaine de shillings. Ce n'était pas le
cas de marchander, n'est-ce pas?...
Mais si P'tit-Bonhomme n'y songea point, puisqu'il s'agissait de
Grand'mère, il se promit d'économiser sur son déjeuner. Au lieu de
fromage et de bière, il se contenta d'une grosse tranche de pain qu'il
dévora à belles dents, et d'un morceau de glace qu'il fit fondre entre
ses lèvres. Un peu après dix heures, il avait quitté Tralee et repris
le chemin de Kerwan.
En toute autre circonstance, à ce moment de la journée, la campagne eût
présenté quelque animation. Les routes auraient été parcourues par des
charrettes ou des jauntings-cars, transportant gens ou marchandises
aux diverses bourgades du comté. On aurait senti palpiter la vie
commerciale ou agricole. Hélas! à la suite des désastres de l'année,
la famine et la misère effroyable qu'elle engendre avaient dépeuplé la
province. Combien de paysans s'étaient décidés à quitter le pays où ils
ne pouvaient plus vivre! Même en temps ordinaire, n'évalue-t-on pas à
cent mille par an les Irlandais qui s'en vont dans le Nouveau-Monde,
en Australie ou dans l'Afrique méridionale, chercher un coin de
terre, où ils aient lieu d'espérer de ne pas être tués par la faim?
Et n'existe-t-il pas des compagnies d'émigration qui, au prix de deux
livres sterling, transportent les émigrants jusque sur les rivages du
Sud-Amérique?
Or, cette année-ci, c'était dans une proportion plus considérable que
les contrées de l'Irlande occidentale avaient été abandonnées, et il
semblait que ces routes, autrefois si vivantes, ne desservaient plus
qu'un désert, ou, ce qui est plus désolant encore, un pays déserté...
P'tit-Bonhomme allait toujours d'un pas rapide. Il ne voulait pas
s'apercevoir de la fatigue, et déployait une extraordinaire énergie.
Il va sans dire qu'il lui avait été impossible de rejoindre l'escouade
qui le devançait de deux ou trois heures. Toutefois, les traces de pas
laissées sur la neige indiquaient que le constable et ses hommes,
Harbert et ses recors, suivaient la route qui conduit à la ferme.
Raison de plus pour que notre jeune garçon voulût se hâter d'y arriver,
bien que ses jambes fussent raidies par une si longue traite. Il se
refusa même une halte de quelques minutes, ainsi qu'il se l'était
permise à l'aller. Il marcha, il marcha sans s'arrêter. Vers deux
heures après midi, il ne se trouvait plus qu'à deux milles de Kerwan.
Une demi-heure après, se montrait l'ensemble des bâtiments au milieu de
la vaste plaine où tout se confondait dans une immense blancheur.
Ce qui surprit tout d'abord P'tit-Bonhomme, ce fut de ne distinguer
aucune fumée en l'air, et, pourtant, le foyer de la grande salle ne
devait pas manquer de combustible.
De plus, un inexprimable sentiment de solitude et d'abandon semblait se
dégager de cet endroit.
P'tit-Bonhomme pressa le pas, il fit un nouvel effort, il se mit à
courir. Tombant et se relevant, il arriva devant la barrière qui
fermait la cour...
Quel spectacle! La barrière était brisée. La cour était piétinée en
tous sens. Des bâtiments, des étables, des hangars, il ne restait que
les quatre murs décoiffés de leur toiture. Le chaume avait été arraché.
Il n'y avait plus une porte, plus un châssis aux fenêtres. Avait-on
voulu rendre la maison inhabitable afin d'empêcher la famille d'y
conserver un abri?... Était-ce la ruine volontaire faite par la main de
l'homme?...
P'tit-Bonhomme demeura immobile. Ce qu'il éprouvait, c'était de
l'épouvante. Il n'osait franchir la barrière de la cour... Il n'osait
s'approcher de la maison...
Il s'y décida pourtant. Si le fermier ou l'un de ses enfants étaient
encore là, il fallait le savoir...
P'tit-Bonhomme s'avança jusqu'à la porte. Il appela...
Personne ne lui répondit.
Alors il s'assit sur le seuil et se mit à pleurer.
Voici ce qui s'était passé pendant son absence.
Elles ne sont pas rares, dans les comtés de l'Irlande, ces abominables
scènes d'éviction, à la suite desquelles, non seulement des fermes,
des villages entiers ont été abandonnés de leurs habitants. Mais ces
pauvres gens, chassés du logis où ils sont nés, où ils ont vécu, où ils
espéraient mourir, peut-être voudraient-ils y revenir, en forcer les
portes, y chercher un refuge qu'ils ne sauraient trouver autre part?...
Eh bien! le moyen de les en empêcher est très simple. Il faut rendre la
maison inhabitable. On dresse un «battering-ram». C'est une poutre qui
se balance au bout d'une chaîne entre trois montants. Ce bélier enfonce
tout. La maison est dépouillée de son toit, la cheminée est abattue,
l'âtre démoli. On brise les portes, on descelle les fenêtres. Il ne
reste plus que les murs... Et du moment que cette ruine est ouverte à
toutes les rafales, que la pluie l'inonde, que la neige s'y entasse,
que le landlord et ses agents soient rassurés: la famille ne pourra
plus s'y blottir.
Après de telles exécutions si fréquentes, qui vont jusqu'à la férocité,
comment s'étonner qu'il se soit amassé tant de haines dans le cœur
du paysan irlandais!
Et ici, à Kerwan, l'éviction avait été accompagnée de scènes plus
effroyables encore.
En effet, la vengeance avait eu sa part dans cette œuvre
d'inhumanité. Harbert, voulant faire payer à Murdock ses violences, ne
s'était pas contenté de venir opérer avec les recors pour le compte
du middleman; mais, sachant le fermier sous le coup de poursuites, il
l'avait dénoncé, et les constables avaient reçu ordre de mettre la main
sur lui.
Et d'abord, M. Martin, sa femme et ses enfants furent jetés dehors,
pendant que les recors ravageaient l'intérieur du logis. On n'avait pas
même respecté la vieille grand'mère. Arrachée de son lit, traînée au
milieu de la cour, elle avait pu se relever cependant pour maudire dans
ses assassins les assassins de l'Irlande, et elle était retombée morte.
A ce moment, Murdock, qui aurait eu le temps de s'enfuir, s'était jeté
sur ces misérables. Fou de colère, il brandissait une hache... Son père
et son frère avaient voulu, comme lui, défendre leur famille... Les
recors et les constables étaient en nombre, et force resta à la loi, si
l'on peut couvrir de ce nom un pareil attentat contre tout ce qui est
juste et humain.
La rébellion envers les agents de la police avait été manifeste, si
bien que non seulement Murdock, mais M. Martin et Sim furent mis en
état d'arrestation. Aussi, quoique depuis 1870, aucune éviction ne
pût s'effectuer sans un dédommagement pour les fermiers expulsés,
avaient-ils perdu le bénéfice de cette loi.
Ce n'était pas à la ferme qu'une sépulture chrétienne pouvait être
donnée à l'aïeule. Il fallait la conduire vers un cimetière. On vit
donc ses deux petits-fils la déposer sur un brancard et l'emporter,
suivis de M. Martin, de Martine, de Kitty qui tenait son enfant entre
ses bras, au milieu des constables et des recors.
Le funèbre cortège prit le chemin de Limerick. Imaginerait-on quelque
chose de plus attristant, de plus lamentable, que ce cortège de toute
une famille prisonnière, accompagnant le cadavre d'une pauvre vieille
femme?...
P'tit-Bonhomme, qui était parvenu à surmonter son épouvante, parcourait
alors les chambres dévastées, où gisaient des débris de meubles,
appelant toujours... et personne... personne!
Voilà donc en quel état il retrouvait cette maison où s'étaient passées
les seules années heureuses de sa vie... cette maison à laquelle il
s'était attaché par tant de liens, et qu'une suprême catastrophe venait
d'anéantir!...
Il songea alors à son trésor, à ces cailloux qui marquaient le nombre
de jours écoulés depuis son arrivée à Kerwan. Il chercha le pot de
grès, où il les avait serrés. Il le retrouva dans un coin, intact.
Ah! ces cailloux! P'tit-Bonhomme, assis sur la marche de la porte,
voulut les compter: il y en avait quinze cent quarante.
Cela représentait les quatre ans et quatre-vingts jours--du 20 octobre
1877 au 7 janvier 1882--vécus à la ferme.
Et, à présent, il fallait la quitter, il fallait essayer de rejoindre
la famille qui avait été sienne.
Avant de partir, P'tit-Bonhomme alla faire un paquet de son linge qu'il
retrouva au fond d'un tiroir à demi brisé. Étant revenu au milieu de la
cour, il creusa un trou au pied du sapin planté à la naissance de sa
filleule, il y déposa le pot de grès qui contenait ses cailloux...
Puis, après avoir jeté un dernier adieu à la maison en ruines, il
s'élança sur la route noire déjà des ombres du crépuscule.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
DERNIÈRES ÉTAPES
[Illustration]
I
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