Donc, au déjeuner du matin, devant sa tasse de lait chaud, il en fit la proposition. «Bien, mon garçon, répondit M. Martin, tu veux travailler, et tu as raison. Il faut savoir gagner sa vie... --Et je la gagnerai, monsieur Martin, répondit-il. --Il est si jeune! fit observer la vieille femme. --Ça ne fait rien, madame... --Appelle-moi Grand'mère... --Eh bien... ça ne fait rien, Grand'mère! Je serais si content de travailler... --Et tu travailleras, dit Murdock, assez surpris de ce caractère ferme et résolu chez un enfant qui n'avait connu jusqu'alors que les misères de la vie. --Merci, monsieur. --Je t'apprendrai à soigner les chevaux, reprit Murdock, et à monter dessus, si tu n'as pas peur... [Illustration: P'tit-Bonhomme était en relation plus intime avec le baudet. (Page 117.)] --Je veux bien, répondit P'tit-Bonhomme. --Et moi je t'habituerai à soigner les vaches, dit Martine, et à les traire, si tu ne crains pas un coup de corne... --Je veux bien, madame Martine. --Et moi, s'écria Sim, je te montrerai comment on garde les moutons dans les champs... --Je veux bien. --Sais-tu lire, petit?... demanda le fermier. --Un peu, et écrire en grosses lettres... --Et compter?... --Oh! oui... jusqu'à cent, monsieur... --Bon! dit Kitty en souriant, je t'apprendrai à compter jusqu'à mille, et à écrire en petites lettres. --Je veux bien, madame.» Et réellement, il voulait bien tout ce qu'on lui proposait, cet enfant. On voyait qu'il était décidé à reconnaître ce que ces braves gens allaient faire pour lui. Être le petit domestique de la ferme, c'est à cela que se bornait son ambition. Mais, ce qui était de nature à témoigner du sérieux de son esprit, c'est sa réponse au fermier, lorsque celui-ci lui eut dit en riant: «Eh! P'tit-Bonhomme, tu vas devenir un garçon précieux chez nous... Les chevaux, les vaches, les moutons... si tu t'occupes de tout, il ne restera plus de besogne pour nous... Ah çà! combien me demanderas-tu de gages?... --Des gages?... --Oui!... Tu ne songes pas à travailler pour rien, je suppose?... --Oh! non, monsieur Martin! --Comment, s'écria Martine, assez surprise, comment, en dehors de sa nourriture, de son logement, de son habillement, il a la prétention d'être payé... --Oui, madame.» On le regardait, cet enfant, et il semblait qu'il eût dit là une énormité. Murdock, qui l'observait, se contenta d'ajouter: «Laissez-le donc s'expliquer! --Oui, reprit Grand'mère, dis-nous ce que tu veux gagner... Est-ce de l'argent?...» P'tit-Bonhomme secoua la tête. «Voyons... une couronne par jour?... dit Kitty. --Oh! madame... --Par mois?... dit la fermière. --Madame Martine... --Par an, peut-être? répliqua Sim en éclatant de rire. Une couronne par an... --Enfin que veux-tu, mon garçon? dit Murdock. Je comprends que tu aies l'idée de gagner ta vie, comme nous l'avons tous... Si peu que ce soit qu'on reçoive, cela vous apprend à compter... Que veux-tu?... Un penny... un copper par jour?... --Non, monsieur Murdock. --Alors explique-toi donc! --Eh bien... chaque soir, monsieur Martin, vous me donnerez un caillou... --Un caillou?... s'écria Sim. Est-ce avec des cailloux que tu amasseras une fortune?... --Non... mais ça me fera plaisir tout de même, et, plus tard, dans quelques années, quand je serai grand, si vous avez toujours été contents de moi... --C'est entendu, P'tit-Bonhomme, répondit M. Martin, nous changerons tes cailloux en pence ou en shillings!» Ce fut à qui complimenterait P'tit-Bonhomme de son excellente idée, et, dès le soir même, Martin Mac Carthy lui remit un caillou qui venait du lit de la Cashen--il y en avait encore des millions de millions. P'tit-Bonhomme le glissa soigneusement dans un vieux pot de grès que Grand'mère lui donna et dont il fit sa tirelire. «Singulier enfant!» dit Murdock à son père. Oui, et sa bonne nature n'avait pu être altérée ni par les mauvais traitements de Thornpipe ni par les mauvais conseils de la ragged-school. La famille, en l'observant de près, à mesure que les semaines s'écoulèrent, dut reconnaître ses qualités naturelles. Il ne manquait même pas de cette gaîté qui est le fond du tempérament national, et que l'on retrouve même chez les plus pauvres de la pauvre Irlande. Et, pourtant, il n'était pas de ces gamins qui musent du matin au soir, dont les regards vont de ci de là, distraits par une mouche ou un papillon. On le voyait réfléchi à tout, attentif au pourquoi des choses, interrogeant l'un ou l'autre, aimant à s'instruire. Ses yeux étaient fureteurs. Il ne laissait pas traîner un objet, fût-il de valeur infime. Il ramassait une épingle comme il eût ramassé un shilling. Ses habits, il les soignait, tenant à être propre. Ses ustensiles de toilette, il les rangeait avec soin. L'ordre était inné en lui. Il répondait poliment quand on lui parlait, et n'hésitait pas à insister sur les réponses qui lui étaient posées, quand il ne les avait pas comprises. En même temps, on vit qu'il ferait de rapides progrès en écriture. Le calcul surtout semblait lui être facile, non qu'il y eût en lui l'étoffe de ces Mondeux et de ces Inaudi, qui, après avoir été de petits prodiges, n'ont réussi à rien dans un âge plus avancé; mais il combinait aisément quelques opérations de tête, là où d'autres enfants auraient certainement dû prendre la plume. Ce que Murdock put constater, non sans en éprouver une réelle surprise, c'est que c'était le raisonnement qui semblait diriger toutes ses actions. Il convient de noter aussi que, grâce aux leçons de Grand'mère, il montra du zèle à se conformer aux commandements de Dieu, tels que les a formulés la religion catholique, si profondément enracinée au cœur de l'Irlande. Chaque jour, il faisait avec ferveur sa prière du matin et du soir. L'hiver s'écoulait--un hiver très froid, harcelé de grands vents, plein d'impétueuses rafales déchaînées comme des trombes à travers la vallée de la Cashen. Que de fois, on trembla à la ferme pour les toitures qui risquaient d'être emportées, pour certaines portions de murs en paillis, qui menaçaient ruine! Quant à demander des réparations au middleman John Eldon, c'eût été inutile. Aussi Martin Mac Carthy et ses enfants en étaient-ils réduits à s'en charger eux-mêmes. En dehors du battage des grains, cela devenait la grosse occupation: ici un chaume à reprendre, là une brèche à boucher, et, en maint endroit, les clôtures à consolider. Pendant ce temps, les femmes travaillaient diversement,--Grand'mère filant au coin du foyer, Martine et Kitty veillant aux étables et à la basse-cour. P'tit-Bonhomme, sans cesse avec elles, les aidait de son mieux. Il tenait état de tout ce qui regardait le train de la maison. Trop jeune pour soigner les chevaux, il était entré en relation plus intime avec le baudet, une bonne bête, opiniâtre au travail, qu'il avait prise en amitié et qui le lui rendait. Il voulait que son âne fût aussi propre que lui-même, ce qui lui valait les compliments de Martine. Pour les porcs, il est vrai, c'eût été peine perdue, et il dut y renoncer. Quant aux moutons, après les avoir comptés et recomptés, il avait inscrit leur nombre--cent trois--sur un vieux carnet, présent de Kitty. Son goût pour cette comptabilité se développait graduellement, et c'était à croire qu'il avait reçu les leçons de M. O'Bodkins à la ragged-school. D'ailleurs, cette vocation ne parut-elle pas nettement établie, le jour où Martine alla chercher des œufs conservés pour la saison d'hiver? La fermière venait d'en prendre une douzaine au hasard, lorsque P'tit-Bonhomme s'écria: «Pas ceux-là, madame Martine. --Pas ceux-là?... Et pourquoi?... --Parce que ce n'est pas dans l'ordre. --Quel ordre?... Est-ce que ces œufs de poule ne sont pas tous pareils?... --Bien sûr non, madame Martine. Vous venez de prendre le quarante-huitième, tandis que c'est par le trente-septième qu'il faut commencer... Regardez bien!» Et Martine regarda. Ne voilà-t-il pas que chaque œuf portait un numéro sur sa coque, un numéro que P'tit-Bonhomme y avait inscrit à l'encre? Puisque la fermière avait besoin de douze œufs, il fallait qu'elle les prît suivant leur numérotage--de trente-sept à quarante-huit, et non de quarante-huit à cinquante-neuf. C'est ce qu'elle fit, après avoir adressé ses félicitations au garçonnet. Lorsqu'elle raconta la chose au déjeuner, les compliments redoublèrent, et Murdock se prît à dire: «P'tit-Bonhomme, as-tu au moins compté les poules et les poussins du poulailler? --Certainement.» Et tirant son carnet: «Il y a quarante-trois poules et soixante-neuf poussins!» Là-dessus, Sim d'ajouter: «Tu devrais aussi compter les grains d'avoine que contient chaque sac... --Ne le plaisantez pas, mes fils! répliqua Martin Mac Carthy. Cela prouve qu'il a de l'ordre, et l'ordre dans les petites choses, c'est la régularité dans les grandes et dans l'existence. Puis, s'adressant à l'enfant: «Et tes cailloux... lui demanda-t-il, les cailloux que je te remets chaque soir... --Ils sont serrés dans mon pot, monsieur Martin, répondit P'tit-Bonhomme, et j'en ai déjà cinquante-sept.» En effet, il y avait cinquante-sept jours qu'il était arrivé à la ferme de Kerwan. «Eh! fit Grand'mère, ça lui ferait déjà cinquante-sept pence à un penny le caillou... --Hein, P'tit-Bonhomme, reprit Sim, que de gâteaux tu pourrais acheter avec cet argent-là! --Des gâteaux?... Non, Sim... De beaux cahiers pour écrire, j'aimerais mieux cela!» La fin de l'année approchait. Aux bourrasques du mois de novembre avaient succédé de grands froids. Une épaisse couche de neige durcie recouvrait le sol. C'était un spectacle qui ravissait notre petit garçon, de voir les arbres tout blancs de givre avec leurs pendeloques de glace. Et sur les vitres des fenêtres, l'humidité condensée en cristallisations capricieuses, qui formaient de si jolis dessins!... Et la rivière prise d'un bord à l'autre, avec des glaçons qui s'amassaient pour former une énorme embâcle!... Certes, ils n'étaient pas nouveaux pour lui, ces phénomènes de l'hiver, et il les avait souvent observés, quand il courait à travers les rues de Galway jusqu'au Claddagh. Mais, à cette misérable époque de sa vie, il était à peine vêtu. Il allait pieds nus dans la neige. La bise pénétrait à travers ses loques. Ses yeux pleuraient, ses mains étaient crevassées d'engelures. Et, quand il rentrait à la ragged-school, il n'y avait pas de place pour lui devant le foyer... Qu'il se sentait heureux à présent! Quel contentement de vivre au milieu de gens qui l'aimaient! Il semblait que leur affection le réchauffait plus encore que les vêtements qui le garantissaient de la bise, la saine nourriture servie sur la table, les belles flammes de fagot pétillant au fond de la cheminée. Et, ce qui lui paraissait meilleur encore, maintenant qu'il commençait à se rendre utile, c'est qu'il sentait de bons cœurs autour de lui. Il était vraiment de la maison. Il avait une grand'mère, une mère, des frères, des parents... Et ce serait parmi eux, sans jamais les quitter, pensait-il, que se passerait son existence... Ce serait là qu'il gagnerait sa vie... Gagner sa vie, comme le lui avait dit un jour Murdock, c'est à cela que sa pensée le ramenait sans cesse. Quelle joie il ressentit, quand, pour la première fois, il put prendre part à l'une des fêtes qui est peut-être la plus sanctifiée de l'année irlandaise. On était au 25 décembre, la Noël, le Christmas. P'tit-Bonhomme avait appris à quel événement historique répond la solennité que les chrétiens célèbrent en ce jour. Mais il ignorait que ce fût aussi une intime fête de famille dans le Royaume-Uni. Ce devait donc être une surprise pour lui. Il comprit cependant qu'il se faisait quelques préparatifs dans la matinée. Toutefois, comme Grand'mère, Martine et Kitty semblaient y mettre une complète discrétion, il se garda bien de les interroger. Ce qui est positif, c'est qu'il fut invité à revêtir ses beaux habits, que Martin Mac Carthy et ses fils, Grand'mère, sa fille et Kitty mirent les leurs dès le matin pour aller en carriole à l'église de Silton, et qu'ils les gardèrent toute la journée. Ce qui est avéré, c'est que le dîner dut être reculé de deux heures, et qu'il faisait presque nuit, lorsque la table fut dressée au milieu de la grande salle avec un luxe de luminaire qui la rendait éblouissante. Ce qui est certain, c'est que de très bonnes choses furent servies à ce repas somptueux,--trois ou quatre plats de plus que d'habitude--avec des brocs d'une bière réjouissante, et un gâteau monstre que Martine et Kitty avaient confectionné d'après une recette dont le secret venait d'une bisaïeule très entendue en science culinaire. Si l'on mangea gaiement, si l'on but de même, nous le laissons à imaginer. Tous étaient en joie. Murdock lui-même s'abandonnait plus qu'il ne le faisait d'ordinaire. Alors que les autres riaient aux éclats, il souriait, et un sourire de lui, c'était comme un rayon de soleil au milieu des frimas. Quant à P'tit-Bonhomme, ce qui l'enchanta particulièrement, ce fut un arbre de Noël planté au centre de la table,--un arbre enrubanné, avec des étoiles de lumières, toutes scintillantes entre ses branches. Et voilà Grand'mère qui lui dit: «Regarde bien sous les feuilles, mon enfant... Je crois qu'il doit y avoir quelque chose pour toi!» P'tit-Bonhomme ne se fit pas prier, et quel bonheur il éprouva, quelle rougeur de plaisir lui monta au visage, lorsqu'il eut «cueilli» un joli couteau irlandais avec sa gaîne rattachée à une ceinture de cuir! C'était le premier cadeau de nouvelle année qu'il recevait, et combien il fut fier, lorsque Sim l'eut aidé à boucler la ceinture sur sa veste! «Merci... Grand'mère... merci, tout le monde!» s'écria-t-il en allant de l'un à l'autre. [Illustration: AUSSI LA PETITE VILLE EST-ELLE LARGEMENT ÉVENTÉE. (Page 122.)] X CE QUI S'EST PASSÉ AU DONEGAL. Le moment est venu de mentionner que le fermier Mac Carthy avait eu l'idée de faire quelques recherches relatives à l'état civil de son enfant adoptif. On connaissait son histoire depuis le jour où de charitables habitants de Westport l'avaient arraché aux mauvais traitements du montreur de marionnettes. Mais, antérieurement, quelle avait été l'existence de ce pauvre être? P'tit-Bonhomme, on le sait, conservait une vague idée d'avoir demeuré chez une méchante femme, avec une et même avec deux fillettes, au fond d'un hameau du Donegal. Aussi fut-ce de ce côté que M. Martin dut porter les investigations. Ces recherches ne donnèrent d'autres renseignements que ceux-ci: à la maison de charité de Donegal, on retrouva la trace d'un enfant de dix-huit mois, recueilli sous le nom de P'tit-Bonhomme, puis envoyé dans un hameau du comté chez une de ces femmes qui font le métier d'éleveuses. Qu'il nous soit donc permis de compléter ces renseignements par ceux que nous a révélés une enquête plus approfondie. Ce ne sera, d'ailleurs, que la commune histoire de ces petits misérables abandonnés à la merci de l'assistance publique. Le Donegal, avec sa population de deux cent mille âmes, est peut-être le plus indigent des comtés de la province d'Ulster, et même de toute l'Irlande. Il y a quelques années, on y trouvait à peine deux matelas et huit paillasses par quatre mille habitants. Sur ces arides territoires du Nord, ce ne sont pas les bras qui manquent à la culture, c'est le sol cultivable. Le plus opiniâtre des travailleurs s'y épuise en vain. A l'intérieur, on ne voit que ravins stériles, gorges ingrates, terrains tourmentés, noyaux pierreux, dunes sablonneuses, tourbières béantes comme des écorchures malsaines, landes marécageuses, chevauchées de montagnes, les Glendowan, les Derryveagh, en un mot, un «pays rompu», disent les Anglais. Sur le littoral, baies et fiords, anses et criques, dessinent autant d'entonnoirs caverneux où s'engouffrent les vents du large, gigantesque orgue granitique que l'Océan remplit à pleins poumons de ses tempêtes. Le Donegal est au premier rang des régions offertes à l'assaut des tourmentes venues d'Amérique, gonflées sur un parcours de trois mille milles, du cortège des bourrasques qu'elles attirent à leur passage. Il ne faut pas moins qu'une côte de fer pour résister à ces formidables galernes du nord-ouest. Et, précisément, la baie de Donegal sur laquelle s'ouvre le port de pêche de ce nom, découpée en mâchoire de requin, doit aspirer ces courants atmosphériques, saturés de l'embrun des lames. Aussi, la petite ville, située au fond, est-elle largement éventée en toute saison. Ce n'est pas son écran de collines qui peut arrêter les ouragans du large. Ils n'ont donc rien perdu de leur véhémence, quand ils attaquent le hameau de Rindok, à sept milles au delà de Donegal. Un hameau?... Non. Neuf à dix huttes éparses aux abords d'une étroite gorge, ravinée par un cours d'eau, simple filet l'été, gros torrent l'hiver. De Donegal à Rindok, nul chemin tracé. Quelques sentes seulement à peine praticables aux charrettes du pays, attelées de ces chevaux irlandais, prudents d'allure, sûrs de pied, et parfois à des «jaunting-cars». Si divers railways desservent déjà l'Irlande, le jour semble assez éloigné où leurs trains parcourront régulièrement les comtés de l'Ulster. A quoi bon, d'ailleurs? Les bourgades et les villages sont rares. Les étapes du voyageur aboutissent plutôt à des fermes qu'à des paroisses. Cependant çà et là apparaissent quelques châteaux, environnés de verdure, qui charment le regard par leur fantaisiste ornementation d'architecture anglo-saxonne. Entre autres, plus au nord-ouest, du côté de Milford, se dresse l'habitation seigneuriale de Carrikhart, au milieu d'un vaste domaine de quatre-vingt-dix mille acres, propriété du comte de Leitrim. Les cabanes ou huttes du hameau de Rindok,--ce qu'on appelle vulgairement des «cabins»--n'ont de la chaumière que le chaume, toiture insuffisante contre les pluies hivernales, égayée par la capricieuse floraison des giroflées et des joubarbes. Ce chaume recouvre une hutte en boue séchée, renforcée d'un mauvais cailloutis, étoilée de lézardes, qui ne vaut point l'ajoupa des sauvages ou l'isba des Kamtchadales. C'est moins que la bicoque, moins que la masure. On n'imaginerait même pas que pareil taudis pût servir de logement à des créatures humaines, n'était le filet de fumée qui s'échappe du faîte émaillé de fleurs. Ce ne sont ni le bois, ni la houille qui produisent cette fumée, c'est la tourbe, extraite du marais voisin, «le bog» à teintes roussâtres, aux flaques d'eau sombre, tout enverdi de bruyères, et dans lequel les pauvres gens de Rindok taillent à même leurs morceaux de combustible[4]. [4] Les tourbières en Irlande, bogs rouges ou bogs noirs, occupent plus de douze mille kilomètres carrés, soit le septième de l'île, et, sur une épaisseur moyenne de huit mètres, comprennent quatre-vingt-seize millions de mètres cubes. On ne risque donc pas de mourir de froid au sein de ces âpres comtés, mais on risque d'y mourir de faim. A peine le sol fait-il l'aumône de quelques légumes et de quelques fruits. Tout y languit, à l'exception de la pomme de terre. A ce légume, que peut ajouter le paysan du Donegal? Parfois, l'oie et le canard, plutôt sauvages que domestiques. Quant au gibier, lièvres et grouses, il n'appartient qu'au landlord. Il y a aussi, éparses à travers les ravins, quelques chèvres, donnant un peu de lait, puis des cochons aux soies noires, qui trouvent à s'engraisser en fouillant de leur grouin les maigres détritus. Le cochon, est le véritable ami, le familier de la maison, comme l'est le chien en de moins misérables pays. C'est le «gentleman qui paie la rente», suivant la juste expression recueillie par Mlle de Bovet. Voici ce qu'était à l'intérieur l'une des plus lamentables huttes de ce hameau de Rindok: une chambre unique, close d'une porte vermoulue à vantaux déjetés; deux trous, à droite et à gauche, laissant filtrer le jour à travers une cloison de paille sèche, et l'air aussi; sur le sol, un tapis de boue; aux chevrons, des pendeloques de toiles d'araignée; un âtre au fond, avec cheminée montant jusqu'au chaume; un grabat dans un coin, une litière dans l'autre. En fait de meubles, un escabeau boîteux, une table estropiée, un baquet zébré de moisissures verdâtres, un rouet à manivelle criarde. Comme ustensiles, une marmite, un poêlon, quelques écuelles, jamais lavées, essuyées à peine, sans compter deux ou trois bouteilles que l'on remplissait au ruisseau, après les avoir vidées du wiskey ou du gin qu'elles contenaient. Çà et là, pendues ou traînant, des loques, des guenilles, n'ayant plus forme de vêtements, des linges sordides trempant dans le baquet ou séchant au bout d'une perche au dehors. Sur la table, en permanence, un faisceau de verges, effilochées par l'usage. C'était la misère dans toute son abomination,--la misère telle qu'elle s'étale et croupit au milieu des pauvres quartiers de Dublin ou de Londres, à Clerkenwell, à Saint-Giles, à Marylebone, à Whitechapel, la misère irlandaise, la plus épouvantable de toutes, renfermée dans ces ghettos au fond de l'East-End de la capitale! Il est vrai, l'air n'est pas empesté entre ces gorges du Donegal; on y respire la vivifiante atmosphère exhalée des montagnes; les poumons ne s'y empoisonnent pas de miasmes délétères, sueur morbide des grandes cités. Il va sans dire que, dans ce bouge, le grabat était réservé à la Hard, et la litière aux enfants,--les verges aussi. La Hard! oui, c'est ainsi qu'on la désignait, la «dure», et elle méritait ce nom. C'était bien la plus odieuse mégère que l'on pût imaginer, quarante à cinquante ans d'âge, longue, grande, maigre tignasse ébouriffée de harpie, yeux bridés sous la broussaille rousse des sourcils, dents en crocs, nez en bec, mains décharnées et osseuses, plutôt des pattes que des mains, avec des doigts en griffes, haleine saturée d'émanations alcooliques, vêtue d'une chemise rapiécée et d'une jupe en lambeaux, les pieds nus et d'un cuir si épais qu'ils ne s'écorchaient point aux cailloux. Le métier de ce dragon femelle était de filer le lin, ainsi qu'on le fait d'ordinaire dans les villages de l'Irlande, et plus spécialement chez les paysannes de l'Ulster. Cette culture linière est assez fructueuse, bien qu'elle n'arrive pas à compenser ce qu'un meilleur sol devrait produire en céréales. Mais, à ce travail qui lui rapportait quelques pence par jour, la Hard adjoignait d'autres fonctions qu'elle était inapte à remplir. Elle faisait métier d'élever les enfants en bas âge que lui confiait le «baby-farming.» Lorsque la maison de charité des villes est trop pleine, ou quand la santé des petits malheureux exige l'air de la campagne, on les envoie à ces matrones, qui vendent des soins maternels comme elles vendraient n'importe quelle marchandise, au prix annuel de deux ou trois livres. Puis, dès que l'enfant atteint l'âge de cinq ou six ans, il est rendu à la maison de charité. D'ailleurs, l'affermeuse ne peut guère gagner sur lui, tant la somme allouée pour son entretien est infime. Aussi, par malheur, quand le baby tombe entre les mains d'une créature sans entrailles--et le cas n'est que trop fréquent--n'est-il pas rare qu'il succombe à d'odieux traitements et au manque de nourriture. Et combien de ces larves humaines ne rentrent pas à la maison de charité!... C'était ainsi, du moins, avant la loi de 1889, loi de protection de l'enfance, qui, grâce à de sévères inspections chez les exploiteuses du «baby-farming», a notablement diminué la mortalité des enfants élevés hors des villes. Observons qu'à cette époque, la surveillance ne s'exerçait que peu ou pas. Au hameau de Rindok, la Hard n'avait à redouter ni la visite d'un inspecteur, ni même la plainte de ses voisins, endurcis dans leur propre misère. Trois enfants lui avaient été confiés par la maison de charité de Donegal, deux petites filles de quatre et six ans et demi, et un petit garçon de deux ans et neuf mois. Des enfants abandonnés, cela va sans dire, peut-être même des orphelins recueillis sur la voie publique. Dans tous les cas, on ne connaissait point leurs parents, on ne les connaîtrait jamais sans doute. S'ils revenaient à Donegal, c'était le travail au work-house qui les attendait, lorsqu'ils auraient l'âge,--ce work-house, dont sont pourvus non seulement les villes, mais les bourgades et parfois les villages de la Grande-Bretagne. Quel était le nom de ces enfants, ou plutôt lequel leur avait-on donné à la maison de charité? Le premier venu. Du reste, peu importe le nom de la plus petite des deux fillettes, car elle va bientôt mourir. Quant à la plus grande, elle s'appelait Sissy, abréviation de Cécily. Jolie enfant, aux cheveux blonds, qu'un peu de soins eût rendus doux et soyeux, grands yeux bleus, intelligents et bons, dont la limpidité était déjà altérée par les larmes; mais les traits hâves et tirés, le teint décoloré, les membres amaigris, la poitrine creuse, les côtes saillant sous ses haillons comme celles d'un écorché. Voilà à quel état l'avaient réduite les mauvais traitements! Et cependant, douée d'une nature patiente et résignée, elle acceptait la vie qu'on lui faisait sans se figurer «que cela eût pu être autrement». Et où aurait-elle appris qu'il y a des enfants choyés de leur mère, entourés d'attentions, enveloppés de caresses, auxquels ne manquent ni les baisers, ni les bons vêtements, ni la bonne nourriture? Ce n'était pas dans la maison de charité, où ses pareilles n'étaient pas mieux traitées que des petits d'animaux. Si l'on demande le nom du garçon, la réponse sera qu'il n'en a même pas. Il avait été trouvé au coin d'une rue de Donegal, à l'âge de six mois, enroulé d'un morceau de grosse toile, la figure bleuie, n'ayant plus que le souffle. Transporté à l'hospice, on l'avait mis avec les autres bébés, et personne ne s'était occupé de lui donner un nom. Que voulez-vous, un oubli! D'habitude, on l'appelait «Little-Boy», P'tit-Bonhomme, et, nous l'avons vu, c'est ce qualificatif qui lui est resté. Il était très probable, d'ailleurs, quoique Grip d'une part, miss Anna Waston de l'autre, dussent penser de lui, qu'il n'appartenait point à une famille riche, à laquelle on l'aurait volé. C'est bon pour les romans, cela! Des trois produits de cette portée,--n'est-ce pas le mot?--remise à la garde de la mégère, P'tit-Bonhomme était le plus jeune,--deux ans et neuf mois seulement,--brun, avec des yeux brillants qui promettaient d'être énergiques un jour, si la mort ne les fermait pas prématurément, une constitution qui deviendrait robuste, si l'air méphitique de ce taudis, l'insuffisance de nourriture, ne frappaient pas son développement d'un rachitisme précoce. Toutefois, ce qu'il convient d'observer, c'est que ce petit, possédant une grande force de résistance vitale, devait opposer une endurance peu ordinaire à tant de causes de dépérissement. Toujours affamé, il ne pesait que la moitié de ce qu'il aurait dû peser à son âge. Toujours grelottant durant les longs hivers de l'Irlande, il ne portait, par-dessus sa chemise en lambeaux, qu'un vieux morceau de velours à côtes, auquel on avait fait deux trous pour ses bras. Mais ses pieds nus s'appuyaient carrément sur le sol, et il était solide des jambes. Les soins les plus élémentaires eussent vite donné sa valeur à cette délicate machine humaine, qui l'eût rendue plus tard en intelligence et en travail. Ces soins, il est vrai, à moins d'un concours inespéré de circonstances, où les aurait-il trouvés, et de quelle main pouvait-il les attendre?... Un seul mot sur la plus jeune des fillettes. Une fièvre lente la consumait. La vie se retirait d'elle comme l'eau d'un vase fêlé. Il lui eût fallu des remèdes, et les remèdes sont coûteux. Il lui eût fallu un médecin, et un médecin viendrait-il de Donegal pour une pauvre marmotte, née on ne sait où dans ce lamentable pays des enfants abandonnés? Aussi la Hard ne pensait-elle pas qu'il y eût lieu de se déranger. Cette petite, une fois morte, la maison de charité lui en fournirait une autre, et elle ne perdrait rien des quelques shillings qu'elle s'essayait à gagner sur ces enfants. [Illustration: La Hard! ainsi qu'on la désignait. (Page 124.)] Il est vrai, puisque le gin, le wiskey, le porter, ne coulent pas dans le lit des ruisseaux de Rindok, il s'ensuit que la satisfaction de ses penchants d'ivrognesse absorbait le plus clair de l'allocation versée entre ses mains. Et, en ce moment, des cinquante shillings reçus en janvier par tête d'enfant pour l'année entière, il n'en restait que dix à douze. Que ferait la Hard pour subvenir aux besoins de ses pensionnaires? Si elle ne risquait pas de mourir de soif, étant donné un certain nombre de bouteilles cachées au fond d'une encoignure du cabin, les petits mourraient d'inanition. [Illustration: Saisissant un bâton, elle frappa à tour de bras. (Page 132.)] Telle était la situation, et c'est à cela que réfléchissait la Hard, autant du moins que le permettait son cerveau noyé d'alcoolisme. Demander un supplément d'allocation à la maison de charité?... Inutile. On refuserait. Il y avait d'autres enfants, nombreux et sans famille, auxquels l'assistance publique suffisait à peine. Serait-elle donc forcée de rendre les siens?... Alors elle y perdait son gagne-pain--il serait plus juste de dire son «gagne-gin». C'est bien là ce qui lui saignait le cœur, et non la pensée que cette pauvre nichée n'avait pas mangé depuis la veille. Résultat de ces réflexions, la Hard se remettait à boire. Et, comme les deux fillettes et le petit garçon ne parvenaient pas à retenir leurs gémissements, elle les frappait. A une demande de pain, elle répondait par une poussée violente qui renversait la victime; à une supplication, elle ripostait par des coups. Cela ne pouvait durer. Les quelques shillings qui sautillaient au fond de sa poche, il faudrait les dépenser afin d'acheter si peu que ce fût de nourriture, car on ne lui aurait fait crédit nulle part... «Non... non!... non!... répétait-elle. Qu'ils crèvent plutôt, les gueux!» On était au mois d'octobre. Il faisait froid à l'intérieur de cette masure à peine close, criblée de pluie à travers son toit chauve par places comme la tête d'un vieillard. Le vent aboyait entre les ais disjoints de la charpente. Ce n'était pas le maigre feu de tourbe qui aurait pu maintenir une température supportable. Sissy et P'tit-Bonhomme se serraient étroitement l'un contre l'autre, sans parvenir à se réchauffer. Tandis que la petite malade suait la fièvre sur la bottée de paille, la mégère allait de ci de là d'un pas mal assuré, se raccrochant aux murs, évitée du petit garçon qu'elle eût envoyé rouler en quelque coin. Sissy venait de s'agenouiller près de la malade, dont elle humectait les lèvres d'eau froide. De temps en temps, elle regardait l'âtre où les tourbes menaçaient de s'éteindre. La marmite n'était pas sur le trépied, et d'ailleurs il n'y aurait rien eu à mettre dedans. La Hard grommelait à part: «Cinquante shillings!... Nourrissez donc un enfant avec cinquante shillings!... Et si je leur demandais un supplément à ces sans cœur de la maison de charité, ils m'enverraient au diable!» C'était probable, c'était même certain, et lui eût-on accordé ce supplément, que les trois pauvres êtres n'en auraient pas obtenu un morceau de plus. La veille, on avait achevé ce qui restait du «stirabout», grossière bouillie de farine d'avoine, cuite à l'eau comme les grous de la Bretagne, et, depuis, personne n'avait mangé dans la hutte--pas plus la Hard que les enfants. Elle se soutenait de gin et entendait bien ne point dépenser en nourriture un seul penny de ce qu'elle avait en réserve. Elle en serait donc réduite à ramasser au coin de la route quelques pelures de pommes de terre pour le souper... En ce moment, des grognements retentirent au dehors. La porte fut repoussée. Un cochon, qui errait à travers les rues boueuses, pénétra dans le cabin. Cette bête affamée se mit à fureter dans les coins, reniflant à grands coups. La Hard, après avoir refermé la porte, ne chercha même pas à le chasser. Elle regardait l'animal de cet œil de l'ivrogne qui ne se fixe nulle part. Sissy et P'tit-Bonhomme se relevèrent afin de se garer du pourceau. Tandis que l'animal fouillait du groin les ordures du sol, son instinct lui fit découvrir derrière le foyer éteint, sous la tourbe grisâtre, une grosse pomme de terre qui avait roulé en cet endroit. Il s'en empara, et, après un nouveau grognement, il la saisit entre ses mâchoires. P'tit-Bonhomme l'aperçut. Cette grosse pomme, il la lui fallait. D'un bond s'élançant sur le porc, il la lui arracha au risque de se faire piétiner et mordre. Alors, appelant Sissy, elle et lui la dévorèrent à belles dents. L'animal était demeuré immobile; puis, la rage le prenant, il bondit sur l'enfant. P'tit-Bonhomme essaya de s'enfuir avec le morceau de pomme de terre qu'il tenait à la main; mais sans l'intervention de la Hard, ayant été renversé par l'animal, il n'aurait pas échappé à de cruelles morsures, bien que Sissy fût venue à son secours. L'ivrognesse hébétée, qui regardait, parut comprendre enfin. Saisissant un bâton, elle frappa à tour de bras le pourceau qui semblait décidé à ne pas lâcher prise. Ces coups mal assurés risquaient de briser la tête de P'tit-Bonhomme, et on ne sait trop comment cette scène aurait fini, lorsqu'un léger bruit se produisit à la porte. XI PRIME A GAGNER. La Hard resta interdite. Jamais on ne cherchait à entrer dans son taudis. Personne ne devait avoir cette pensée. D'ailleurs, pourquoi frapper? Il n'y avait qu'à lever le loquet. Les enfants s'étaient réfugiés dans un coin, où ils achevaient de dévorer la pomme de terre, gloutonnement, les joues grossies par des bouchées énormes. On frappa de nouveau, un peu plus fort. Ce coup n'indiquait point le visiteur impérieux ou pressé qui s'impatiente. Était-ce un misérable, un mendiant de grande route, venant demander la charité?... La charité dans ce bouge!... Et, cependant, il semblait que c'était là un coup de pauvre. La Hard se redressa, s'affermit sur ses jambes, fit un geste de menace aux enfants. Il se pouvait que ce fût un inspecteur de Donegal, et il ne fallait pas que P'tit-Bonhomme et sa compagne allassent crier la faim. La porte s'ouvrit, et le pourceau s'esquiva en jetant un grognement féroce. Un homme, arrêté sur le seuil, faillit être renversé. Il se remit d'aplomb, et, au lieu de se fâcher, parut plutôt disposé à demander excuse de son importunité. Son salut eut l'air de s'adresser autant à l'immonde animal qu'à la non moins immonde matrone du cabin. Et, en vérité, pourquoi aurait-il été surpris de voir un cochon sortir de cette soue? «Que voulez-vous... et qui êtes-vous? demanda brusquement la Hard, en barrant l'entrée. --Je suis un agent, bonne dame,» répondit l'homme. Un agent?... Ce mot la fit reculer. Cet agent appartenait-il au baby-farming, bien que les visites fussent si rares que jamais un inspecteur ne s'était encore montré au hameau de Rindok? Venait-il de la maison de charité de Donegal pour un rapport sur les enfants envoyés à la campagne? Quoi qu'il en soit, dès qu'il eut pénétré dans le taudis, la Hard se mit à l'étourdir de sa volubilité. «Excuse, monsieur, excuse!... Vous arrivez quand je suis en train de nettoyer... Ces chers petits, voyez comme ils se portent!.. Ils viennent d'avaler leur bonne pinte de soupe au gruau... La fillette et le garçon, s'entend... car l'autre est malade... oui... une fièvre qu'on ne peut pas arrêter... J'allais partir pour Donegal chercher un médecin... Pauvres cœurs, je les aime tant!» Et, avec sa physionomie sauvage, son œil farouche, la Hard avait l'air d'une tigresse qui s'efforcerait de se faire chatte. «Monsieur l'inspecteur, reprit-elle, si la maison de charité m'accordait quelque argent afin d'acheter des remèdes... Nous n'avons que juste pour la nourriture... --Je ne suis point un inspecteur, bonne dame, répondit l'homme d'un ton doucereux. --Qui êtes-vous donc?... demanda-t-elle assez durement. --Un agent d'assurances.» C'était un de ces courtiers qui fourmillent à travers les campagnes irlandaises comme les chardons sur les mauvaises terres. Ils courent les villages cherchant à assurer la vie des enfants, et, dans ces conditions, autant dire que c'est leur assurer la mort. Pour quelques pence à payer par mois, des père ou mère--cela est horrible à penser!--des parents ou tuteurs, d'abominables créatures du genre de la Hard, ont la certitude de toucher une prime de trois ou quatre livres au décès de ces petits êtres. C'est donc là un encouragement au crime, et un mobile si puissant que, par l'accroissement dans une énorme proportion de la mortalité infantile, il a pu devenir un danger national. Aussi, ces abominables officines qui les produisent, M. Day, président des Assises du Wiltshire, a-t-il pu justement les traiter de fléaux, d'écoles d'ignominie et d'assassinat. Depuis lors, il est vrai, une notable amélioration du système a été produite par la loi de 1889, et l'on ne s'étonnera pas que la création de la «Société Nationale pour la répression des actes de cruauté envers les enfants» donne actuellement quelques bons résultats. Et qui ne sera surpris, qui ne s'affligera, qui ne rougira de ce que, vers la fin du XIXe siècle, une telle loi ait été nécessaire chez une nation civilisée, une loi qui oblige les parents à «nourrir les êtres dont ils ont la charge, qui, alors même qu'ils n'en sont que les tuteurs ou les gardiens, les astreint à se conformer aux obligations envers les mineurs vivant sous leur toit»--et cela sous des peines dont le maximum peut s'élever jusqu'à deux ans de travaux forcés? Oui! une loi, là où les seuls instincts naturels auraient toujours dû suffire! Mais, à l'époque où débute cette histoire, la protection ne s'exerçait pas au profit des enfants confiés par les maisons de charité à des affermeuses de la campagne. L'agent qui venait de se présenter chez la Hard était un homme de quarante-cinq à cinquante ans, l'air en dessous, la mine hypocrite, les manières persuasives, la parole insinuante. Type de courtier qui ne songe qu'au courtage, et auquel tous les moyens sont bons pour l'obtenir. Amadouer cette mégère, affecter de ne rien voir de l'état honteux dans lequel croupissaient ses victimes, la féliciter, au contraire, de l'affection qu'elle leur témoignait, c'est par ces procédés qu'il comptait «enlever l'affaire». «Bonne dame, reprit-il, si ce n'est pas trop vous déranger, vous conviendrait-il de sortir un instant?... --Vous avez à me parler? demanda la Hard, toujours soupçonneuse. --Oui, bonne dame, j'ai à vous parler de ces jeunes enfants... et je me reprocherais de traiter devant eux un sujet... qui pourrait leur causer de la peine...» Tous deux étant sortis s'éloignèrent de quelques pas, après avoir refermé la porte. «Nous disons, bonne dame, reprit l'agent d'assurances, que vous avez trois enfants... --Oui. --A vous?... --Non. --Êtes-vous leur parente?... --Non. --Alors... ils vous ont été envoyés par la maison de charité de Donegal?... --Oui. --A mon avis, bonne dame, ils ne pouvaient être placés en de meilleures mains... Et pourtant, malgré les soins les plus assidus, il arrive quelquefois que ces petits êtres tombent malades... C'est si fragile la vie d'un enfant, et j'ai cru voir que l'une de vos fillettes... --Je fais ce que je peux, monsieur, répondit la Hard, qui parvint à tirer une larme de ses yeux de louve. Je veille nuit et jour sur ces enfants... Je me prive souvent de nourriture afin qu'ils ne manquent de rien... Ce que la maison de charité nous donne pour leur entretien est si peu de chose... A peine trois livres, monsieur... trois livres par an... --En effet, c'est insuffisant, bonne dame, et il faut un véritable dévouement de votre part pour subvenir aux besoins de ces chères créatures... Nous disons que vous avez actuellement deux fillettes et un garçonnet?... [Illustration: «Nous disons, bonne dame, que vous avez trois enfants.» (Page 135.)] --Oui. --Des orphelins, sans doute?... --C'est probable. --L'habitude que j'ai de rendre visite aux enfants me permet d'estimer à quatre et six ans l'âge des deux petites filles, et à deux ans et demi celui du garçon... --Pourquoi toutes ces questions? [Illustration: «Viens... viens!... dit-il une dernière fois.» (Page 143.)] --Pourquoi?... Bonne dame, vous allez le savoir.» La Hard lui jeta un regard louche. «Certainement, reprit-il, l'air est pur dans ce comté de Donegal... Les conditions hygiéniques y sont excellentes..... Et pourtant, ces babys sont si frêles que, malgré vos bonnes tendresses, il pourrait vous arriver,--pardonnez-moi de déchirer votre cœur,--il pourrait vous arriver de perdre l'un ou l'autre de ces petits... Vous devriez les assurer... --Les assurer?... --Oui, bonne dame, les assurer... à votre profit... --A mon profit! s'écria la Hard dont le regard s'anima de convoitise. --Vous le comprendrez sans peine... En payant à ma Compagnie quelques pence par mois, vous toucheriez une prime de deux à trois livres, s'ils venaient à mourir... --Deux à trois livres!...» répéta la Hard. Et l'agent put se dire que sa proposition avait chance d'être agréée. «Cela se fait généralement, bonne dame, reprit-il d'un ton mielleux. Nous avons déjà plusieurs centaines d'enfants assurés dans les fermes du Donegal, et, si rien ne peut consoler de la mort d'un pauvre être qu'on a entouré de dévouement, c'est toujours du moins... une... compensation, oh! bien légère, je l'avoue!... de toucher quelques guinées en bon or d'Angleterre que notre Compagnie est heureuse d'offrir...» La Hard saisit la main du courtier. «Et on touche... sans difficultés?... demanda-t-elle d'une voix rauque, en regardant autour d'elle. --Sans difficultés, bonne dame. Dès que le médecin a constaté la mort de l'enfant, il n'y a plus qu'à passer chez le représentant de la Compagnie à Donegal.» Puis, tirant un papier de sa poche: «J'ai des polices toutes préparées, dit-il, et si vous consentiez à mettre votre signature au bas, vous seriez moins inquiète de l'avenir. Et j'ajoute, en cas que l'un de vos enfants viendrait à mourir--hélas! cela ne se voit que trop!--la prime pourrait vous aider à l'entretien des autres... C'est vraiment si peu, ce que donne la maison de charité... --Et cela me coûterait?... demanda la Hard. --Trois pence par mois et par enfant, soit neuf pence... --Vous assureriez même la petite?... --Certainement, bonne dame, et quoiqu'elle m'ait paru bien malade! Si vos soins ne parvenaient pas à la sauver, ce serait deux livres--vous entendez, deux livres!... Et remarquez-le, ce que fait notre Compagnie, dont l'œuvre est si morale, c'est pour le bien des chers babys... Nous avons intérêt à ce qu'ils vivent, puisque leur existence nous rapporte!... Nous sommes désolés, lorsque l'un d'eux succombe!» Non! Ils n'étaient point désolés, ces honnêtes assureurs, du moment que la mortalité ne dépassait pas une certaine moyenne. Et en offrant de prendre la petite mourante, l'agent avait la certitude de conclure une bonne affaire, ainsi que le démontre cette réponse d'un directeur qui s'y connaissait: «Au lendemain de l'enterrement d'un enfant assuré, nous contractons plus d'assurances que jamais!» C'était la vérité, comme il était également vrai que quelques misérables ne reculaient pas devant un crime pour toucher la prime,--infime minorité, hâtons-nous de le dire. La conclusion est que ces Compagnies et leur clientèle doivent être surveillées de très près. Mais, au fond d'un pareil hameau, on était en dehors de tout contrôle. Aussi l'agent n'avait-il pas craint d'entrer en relation avec cette odieuse Hard, bien qu'il ne pût douter de quels actes elle était capable. «Allons, bonne dame, reprit-il d'un ton encore plus insinuant, ne comprenez-vous pas votre intérêt?...» Cependant elle hésitait à donner les neuf pence, même avec la perspective de toucher bientôt la prime de la petite morte. «Et cela coûterait?... redemanda-t-elle, comme si elle eût espéré une réduction. --Trois pence par mois et par enfant, je vous le répète, soit neuf pence. --Neuf pence!» Elle voulut marchander. «C'est inutile, répliqua l'agent. Songez, bonne dame, que, malgré vos soins, cette enfant peut mourir demain... aujourd'hui... et que la Compagnie aura deux livres à vous payer... Voyons... signez... croyez-moi... signez...» Il avait sur lui plume et encre. Une signature au bas de la police, c'était réglé. Cette signature fut mise, et, sur les dix shillings enfouis au fond de sa poche, la Hard tira neuf pence qu'elle versa entre les mains du courtier. Puis, au moment de prendre congé, tout confit en mines hypocrites, celui-ci ajouta: «Maintenant, bonne dame, bien que je n'aie pas besoin de vous recommander ces chers enfants, je le fais cependant au nom de notre Compagnie qui est leur Providence. Nous sommes les représentants de Dieu sur la terre, Dieu qui rend au centuple l'aumône faite aux malheureux... Bonjour, bonne dame, bonjour!... Le mois prochain, je reviendrai toucher la petite somme, et j'espère trouver vos trois pensionnaires en parfaite santé,--même cette fillette que votre dévouement finira par guérir. N'oubliez pas que, dans notre vieille Angleterre, la vie humaine a une grande valeur, et que chaque mort est une perte subie par le capital social... Au revoir, bonne dame, au 1 , , , 2 . 3 4 « , , . , , 5 . . . . 6 7 - - , , - . 8 9 - - ! . 10 11 - - , . . . 12 13 - - - ' . . . 14 15 - - . . . , ' ! 16 . . . 17 18 - - , , 19 ' ' 20 . 21 22 - - , . 23 24 - - ' , , 25 , ' . . . 26 27 [ : ' - 28 . ( . ) ] 29 30 - - , ' - . 31 32 - - ' , , 33 , . . . 34 35 - - , . 36 37 - - , ' , 38 . . . 39 40 - - . 41 42 - - - , ? . . . . 43 44 - - , . . . 45 46 - - ? . . . 47 48 - - ! . . . ' , . . . 49 50 - - ! , ' ' , 51 . 52 53 - - , . » 54 55 , ' , 56 . ' 57 . , 58 ' . , 59 , ' , 60 - : 61 62 « ! ' - , . . . 63 , , . . . 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