Donc, au déjeuner du matin, devant sa tasse de lait chaud, il en fit la
proposition.
«Bien, mon garçon, répondit M. Martin, tu veux travailler, et tu as
raison. Il faut savoir gagner sa vie...
--Et je la gagnerai, monsieur Martin, répondit-il.
--Il est si jeune! fit observer la vieille femme.
--Ça ne fait rien, madame...
--Appelle-moi Grand'mère...
--Eh bien... ça ne fait rien, Grand'mère! Je serais si content de
travailler...
--Et tu travailleras, dit Murdock, assez surpris de ce caractère ferme
et résolu chez un enfant qui n'avait connu jusqu'alors que les misères
de la vie.
--Merci, monsieur.
--Je t'apprendrai à soigner les chevaux, reprit Murdock, et à monter
dessus, si tu n'as pas peur...
[Illustration: P'tit-Bonhomme était en relation plus intime avec le
baudet. (Page 117.)]
--Je veux bien, répondit P'tit-Bonhomme.
--Et moi je t'habituerai à soigner les vaches, dit Martine, et à les
traire, si tu ne crains pas un coup de corne...
--Je veux bien, madame Martine.
--Et moi, s'écria Sim, je te montrerai comment on garde les moutons
dans les champs...
--Je veux bien.
--Sais-tu lire, petit?... demanda le fermier.
--Un peu, et écrire en grosses lettres...
--Et compter?...
--Oh! oui... jusqu'à cent, monsieur...
--Bon! dit Kitty en souriant, je t'apprendrai à compter jusqu'à mille,
et à écrire en petites lettres.
--Je veux bien, madame.»
Et réellement, il voulait bien tout ce qu'on lui proposait, cet
enfant. On voyait qu'il était décidé à reconnaître ce que ces braves
gens allaient faire pour lui. Être le petit domestique de la ferme,
c'est à cela que se bornait son ambition. Mais, ce qui était de nature
à témoigner du sérieux de son esprit, c'est sa réponse au fermier,
lorsque celui-ci lui eut dit en riant:
«Eh! P'tit-Bonhomme, tu vas devenir un garçon précieux chez nous...
Les chevaux, les vaches, les moutons... si tu t'occupes de tout, il ne
restera plus de besogne pour nous... Ah çà! combien me demanderas-tu de
gages?...
--Des gages?...
--Oui!... Tu ne songes pas à travailler pour rien, je suppose?...
--Oh! non, monsieur Martin!
--Comment, s'écria Martine, assez surprise, comment, en dehors de sa
nourriture, de son logement, de son habillement, il a la prétention
d'être payé...
--Oui, madame.»
On le regardait, cet enfant, et il semblait qu'il eût dit là une
énormité.
Murdock, qui l'observait, se contenta d'ajouter:
«Laissez-le donc s'expliquer!
--Oui, reprit Grand'mère, dis-nous ce que tu veux gagner... Est-ce de
l'argent?...»
P'tit-Bonhomme secoua la tête.
«Voyons... une couronne par jour?... dit Kitty.
--Oh! madame...
--Par mois?... dit la fermière.
--Madame Martine...
--Par an, peut-être? répliqua Sim en éclatant de rire. Une couronne par
an...
--Enfin que veux-tu, mon garçon? dit Murdock. Je comprends que tu aies
l'idée de gagner ta vie, comme nous l'avons tous... Si peu que ce
soit qu'on reçoive, cela vous apprend à compter... Que veux-tu?... Un
penny... un copper par jour?...
--Non, monsieur Murdock.
--Alors explique-toi donc!
--Eh bien... chaque soir, monsieur Martin, vous me donnerez un
caillou...
--Un caillou?... s'écria Sim. Est-ce avec des cailloux que tu amasseras
une fortune?...
--Non... mais ça me fera plaisir tout de même, et, plus tard, dans
quelques années, quand je serai grand, si vous avez toujours été
contents de moi...
--C'est entendu, P'tit-Bonhomme, répondit M. Martin, nous changerons
tes cailloux en pence ou en shillings!»
Ce fut à qui complimenterait P'tit-Bonhomme de son excellente idée, et,
dès le soir même, Martin Mac Carthy lui remit un caillou qui venait
du lit de la Cashen--il y en avait encore des millions de millions.
P'tit-Bonhomme le glissa soigneusement dans un vieux pot de grès que
Grand'mère lui donna et dont il fit sa tirelire.
«Singulier enfant!» dit Murdock à son père.
Oui, et sa bonne nature n'avait pu être altérée ni par les mauvais
traitements de Thornpipe ni par les mauvais conseils de la
ragged-school. La famille, en l'observant de près, à mesure que les
semaines s'écoulèrent, dut reconnaître ses qualités naturelles. Il
ne manquait même pas de cette gaîté qui est le fond du tempérament
national, et que l'on retrouve même chez les plus pauvres de la pauvre
Irlande. Et, pourtant, il n'était pas de ces gamins qui musent du matin
au soir, dont les regards vont de ci de là, distraits par une mouche
ou un papillon. On le voyait réfléchi à tout, attentif au pourquoi
des choses, interrogeant l'un ou l'autre, aimant à s'instruire. Ses
yeux étaient fureteurs. Il ne laissait pas traîner un objet, fût-il
de valeur infime. Il ramassait une épingle comme il eût ramassé un
shilling. Ses habits, il les soignait, tenant à être propre. Ses
ustensiles de toilette, il les rangeait avec soin. L'ordre était inné
en lui. Il répondait poliment quand on lui parlait, et n'hésitait pas à
insister sur les réponses qui lui étaient posées, quand il ne les avait
pas comprises. En même temps, on vit qu'il ferait de rapides progrès
en écriture. Le calcul surtout semblait lui être facile, non qu'il y
eût en lui l'étoffe de ces Mondeux et de ces Inaudi, qui, après avoir
été de petits prodiges, n'ont réussi à rien dans un âge plus avancé;
mais il combinait aisément quelques opérations de tête, là où d'autres
enfants auraient certainement dû prendre la plume. Ce que Murdock put
constater, non sans en éprouver une réelle surprise, c'est que c'était
le raisonnement qui semblait diriger toutes ses actions.
Il convient de noter aussi que, grâce aux leçons de Grand'mère, il
montra du zèle à se conformer aux commandements de Dieu, tels que les a
formulés la religion catholique, si profondément enracinée au cœur
de l'Irlande. Chaque jour, il faisait avec ferveur sa prière du matin
et du soir.
L'hiver s'écoulait--un hiver très froid, harcelé de grands vents, plein
d'impétueuses rafales déchaînées comme des trombes à travers la vallée
de la Cashen. Que de fois, on trembla à la ferme pour les toitures
qui risquaient d'être emportées, pour certaines portions de murs en
paillis, qui menaçaient ruine! Quant à demander des réparations au
middleman John Eldon, c'eût été inutile. Aussi Martin Mac Carthy et ses
enfants en étaient-ils réduits à s'en charger eux-mêmes. En dehors du
battage des grains, cela devenait la grosse occupation: ici un chaume à
reprendre, là une brèche à boucher, et, en maint endroit, les clôtures
à consolider.
Pendant ce temps, les femmes travaillaient diversement,--Grand'mère
filant au coin du foyer, Martine et Kitty veillant aux étables et à la
basse-cour. P'tit-Bonhomme, sans cesse avec elles, les aidait de son
mieux. Il tenait état de tout ce qui regardait le train de la maison.
Trop jeune pour soigner les chevaux, il était entré en relation plus
intime avec le baudet, une bonne bête, opiniâtre au travail, qu'il
avait prise en amitié et qui le lui rendait. Il voulait que son âne
fût aussi propre que lui-même, ce qui lui valait les compliments de
Martine. Pour les porcs, il est vrai, c'eût été peine perdue, et il dut
y renoncer. Quant aux moutons, après les avoir comptés et recomptés, il
avait inscrit leur nombre--cent trois--sur un vieux carnet, présent de
Kitty. Son goût pour cette comptabilité se développait graduellement,
et c'était à croire qu'il avait reçu les leçons de M. O'Bodkins à la
ragged-school.
D'ailleurs, cette vocation ne parut-elle pas nettement établie, le jour
où Martine alla chercher des œufs conservés pour la saison d'hiver?
La fermière venait d'en prendre une douzaine au hasard, lorsque
P'tit-Bonhomme s'écria:
«Pas ceux-là, madame Martine.
--Pas ceux-là?... Et pourquoi?...
--Parce que ce n'est pas dans l'ordre.
--Quel ordre?... Est-ce que ces œufs de poule ne sont pas tous
pareils?...
--Bien sûr non, madame Martine. Vous venez de prendre le
quarante-huitième, tandis que c'est par le trente-septième qu'il faut
commencer... Regardez bien!»
Et Martine regarda. Ne voilà-t-il pas que chaque œuf portait un
numéro sur sa coque, un numéro que P'tit-Bonhomme y avait inscrit
à l'encre? Puisque la fermière avait besoin de douze œufs, il
fallait qu'elle les prît suivant leur numérotage--de trente-sept à
quarante-huit, et non de quarante-huit à cinquante-neuf. C'est ce
qu'elle fit, après avoir adressé ses félicitations au garçonnet.
Lorsqu'elle raconta la chose au déjeuner, les compliments redoublèrent,
et Murdock se prît à dire:
«P'tit-Bonhomme, as-tu au moins compté les poules et les poussins du
poulailler?
--Certainement.»
Et tirant son carnet:
«Il y a quarante-trois poules et soixante-neuf poussins!»
Là-dessus, Sim d'ajouter:
«Tu devrais aussi compter les grains d'avoine que contient chaque sac...
--Ne le plaisantez pas, mes fils! répliqua Martin Mac Carthy. Cela
prouve qu'il a de l'ordre, et l'ordre dans les petites choses, c'est la
régularité dans les grandes et dans l'existence.
Puis, s'adressant à l'enfant:
«Et tes cailloux... lui demanda-t-il, les cailloux que je te remets
chaque soir...
--Ils sont serrés dans mon pot, monsieur Martin, répondit
P'tit-Bonhomme, et j'en ai déjà cinquante-sept.»
En effet, il y avait cinquante-sept jours qu'il était arrivé à la ferme
de Kerwan.
«Eh! fit Grand'mère, ça lui ferait déjà cinquante-sept pence à un penny
le caillou...
--Hein, P'tit-Bonhomme, reprit Sim, que de gâteaux tu pourrais acheter
avec cet argent-là!
--Des gâteaux?... Non, Sim... De beaux cahiers pour écrire, j'aimerais
mieux cela!»
La fin de l'année approchait. Aux bourrasques du mois de novembre
avaient succédé de grands froids. Une épaisse couche de neige durcie
recouvrait le sol. C'était un spectacle qui ravissait notre petit
garçon, de voir les arbres tout blancs de givre avec leurs pendeloques
de glace. Et sur les vitres des fenêtres, l'humidité condensée en
cristallisations capricieuses, qui formaient de si jolis dessins!... Et
la rivière prise d'un bord à l'autre, avec des glaçons qui s'amassaient
pour former une énorme embâcle!... Certes, ils n'étaient pas nouveaux
pour lui, ces phénomènes de l'hiver, et il les avait souvent observés,
quand il courait à travers les rues de Galway jusqu'au Claddagh. Mais,
à cette misérable époque de sa vie, il était à peine vêtu. Il allait
pieds nus dans la neige. La bise pénétrait à travers ses loques. Ses
yeux pleuraient, ses mains étaient crevassées d'engelures. Et, quand il
rentrait à la ragged-school, il n'y avait pas de place pour lui devant
le foyer...
Qu'il se sentait heureux à présent! Quel contentement de vivre au
milieu de gens qui l'aimaient! Il semblait que leur affection le
réchauffait plus encore que les vêtements qui le garantissaient de
la bise, la saine nourriture servie sur la table, les belles flammes
de fagot pétillant au fond de la cheminée. Et, ce qui lui paraissait
meilleur encore, maintenant qu'il commençait à se rendre utile, c'est
qu'il sentait de bons cœurs autour de lui. Il était vraiment de la
maison. Il avait une grand'mère, une mère, des frères, des parents...
Et ce serait parmi eux, sans jamais les quitter, pensait-il, que se
passerait son existence... Ce serait là qu'il gagnerait sa vie...
Gagner sa vie, comme le lui avait dit un jour Murdock, c'est à cela que
sa pensée le ramenait sans cesse.
Quelle joie il ressentit, quand, pour la première fois, il put prendre
part à l'une des fêtes qui est peut-être la plus sanctifiée de l'année
irlandaise.
On était au 25 décembre, la Noël, le Christmas. P'tit-Bonhomme avait
appris à quel événement historique répond la solennité que les
chrétiens célèbrent en ce jour. Mais il ignorait que ce fût aussi une
intime fête de famille dans le Royaume-Uni. Ce devait donc être une
surprise pour lui. Il comprit cependant qu'il se faisait quelques
préparatifs dans la matinée. Toutefois, comme Grand'mère, Martine et
Kitty semblaient y mettre une complète discrétion, il se garda bien de
les interroger.
Ce qui est positif, c'est qu'il fut invité à revêtir ses beaux habits,
que Martin Mac Carthy et ses fils, Grand'mère, sa fille et Kitty mirent
les leurs dès le matin pour aller en carriole à l'église de Silton, et
qu'ils les gardèrent toute la journée. Ce qui est avéré, c'est que le
dîner dut être reculé de deux heures, et qu'il faisait presque nuit,
lorsque la table fut dressée au milieu de la grande salle avec un luxe
de luminaire qui la rendait éblouissante. Ce qui est certain, c'est
que de très bonnes choses furent servies à ce repas somptueux,--trois
ou quatre plats de plus que d'habitude--avec des brocs d'une bière
réjouissante, et un gâteau monstre que Martine et Kitty avaient
confectionné d'après une recette dont le secret venait d'une bisaïeule
très entendue en science culinaire.
Si l'on mangea gaiement, si l'on but de même, nous le laissons à
imaginer. Tous étaient en joie. Murdock lui-même s'abandonnait plus
qu'il ne le faisait d'ordinaire. Alors que les autres riaient aux
éclats, il souriait, et un sourire de lui, c'était comme un rayon de
soleil au milieu des frimas.
Quant à P'tit-Bonhomme, ce qui l'enchanta particulièrement, ce fut un
arbre de Noël planté au centre de la table,--un arbre enrubanné, avec
des étoiles de lumières, toutes scintillantes entre ses branches.
Et voilà Grand'mère qui lui dit:
«Regarde bien sous les feuilles, mon enfant... Je crois qu'il doit y
avoir quelque chose pour toi!»
P'tit-Bonhomme ne se fit pas prier, et quel bonheur il éprouva, quelle
rougeur de plaisir lui monta au visage, lorsqu'il eut «cueilli» un joli
couteau irlandais avec sa gaîne rattachée à une ceinture de cuir!
C'était le premier cadeau de nouvelle année qu'il recevait, et combien
il fut fier, lorsque Sim l'eut aidé à boucler la ceinture sur sa veste!
«Merci... Grand'mère... merci, tout le monde!» s'écria-t-il en allant
de l'un à l'autre.
[Illustration: AUSSI LA PETITE VILLE EST-ELLE LARGEMENT ÉVENTÉE.
(Page 122.)]
X
CE QUI S'EST PASSÉ AU DONEGAL.
Le moment est venu de mentionner que le fermier Mac Carthy avait
eu l'idée de faire quelques recherches relatives à l'état civil de
son enfant adoptif. On connaissait son histoire depuis le jour où
de charitables habitants de Westport l'avaient arraché aux mauvais
traitements du montreur de marionnettes. Mais, antérieurement, quelle
avait été l'existence de ce pauvre être? P'tit-Bonhomme, on le sait,
conservait une vague idée d'avoir demeuré chez une méchante femme, avec
une et même avec deux fillettes, au fond d'un hameau du Donegal. Aussi
fut-ce de ce côté que M. Martin dut porter les investigations.
Ces recherches ne donnèrent d'autres renseignements que ceux-ci: à
la maison de charité de Donegal, on retrouva la trace d'un enfant de
dix-huit mois, recueilli sous le nom de P'tit-Bonhomme, puis envoyé
dans un hameau du comté chez une de ces femmes qui font le métier
d'éleveuses.
Qu'il nous soit donc permis de compléter ces renseignements par
ceux que nous a révélés une enquête plus approfondie. Ce ne sera,
d'ailleurs, que la commune histoire de ces petits misérables abandonnés
à la merci de l'assistance publique.
Le Donegal, avec sa population de deux cent mille âmes, est peut-être
le plus indigent des comtés de la province d'Ulster, et même de
toute l'Irlande. Il y a quelques années, on y trouvait à peine deux
matelas et huit paillasses par quatre mille habitants. Sur ces arides
territoires du Nord, ce ne sont pas les bras qui manquent à la culture,
c'est le sol cultivable. Le plus opiniâtre des travailleurs s'y
épuise en vain. A l'intérieur, on ne voit que ravins stériles, gorges
ingrates, terrains tourmentés, noyaux pierreux, dunes sablonneuses,
tourbières béantes comme des écorchures malsaines, landes marécageuses,
chevauchées de montagnes, les Glendowan, les Derryveagh, en un mot,
un «pays rompu», disent les Anglais. Sur le littoral, baies et
fiords, anses et criques, dessinent autant d'entonnoirs caverneux où
s'engouffrent les vents du large, gigantesque orgue granitique que
l'Océan remplit à pleins poumons de ses tempêtes. Le Donegal est au
premier rang des régions offertes à l'assaut des tourmentes venues
d'Amérique, gonflées sur un parcours de trois mille milles, du cortège
des bourrasques qu'elles attirent à leur passage. Il ne faut pas
moins qu'une côte de fer pour résister à ces formidables galernes du
nord-ouest.
Et, précisément, la baie de Donegal sur laquelle s'ouvre le port de
pêche de ce nom, découpée en mâchoire de requin, doit aspirer ces
courants atmosphériques, saturés de l'embrun des lames. Aussi, la
petite ville, située au fond, est-elle largement éventée en toute
saison. Ce n'est pas son écran de collines qui peut arrêter les
ouragans du large. Ils n'ont donc rien perdu de leur véhémence, quand
ils attaquent le hameau de Rindok, à sept milles au delà de Donegal.
Un hameau?... Non. Neuf à dix huttes éparses aux abords d'une étroite
gorge, ravinée par un cours d'eau, simple filet l'été, gros torrent
l'hiver. De Donegal à Rindok, nul chemin tracé. Quelques sentes
seulement à peine praticables aux charrettes du pays, attelées de ces
chevaux irlandais, prudents d'allure, sûrs de pied, et parfois à des
«jaunting-cars». Si divers railways desservent déjà l'Irlande, le
jour semble assez éloigné où leurs trains parcourront régulièrement
les comtés de l'Ulster. A quoi bon, d'ailleurs? Les bourgades et les
villages sont rares. Les étapes du voyageur aboutissent plutôt à des
fermes qu'à des paroisses.
Cependant çà et là apparaissent quelques châteaux, environnés de
verdure, qui charment le regard par leur fantaisiste ornementation
d'architecture anglo-saxonne. Entre autres, plus au nord-ouest, du
côté de Milford, se dresse l'habitation seigneuriale de Carrikhart, au
milieu d'un vaste domaine de quatre-vingt-dix mille acres, propriété du
comte de Leitrim.
Les cabanes ou huttes du hameau de Rindok,--ce qu'on appelle
vulgairement des «cabins»--n'ont de la chaumière que le chaume, toiture
insuffisante contre les pluies hivernales, égayée par la capricieuse
floraison des giroflées et des joubarbes. Ce chaume recouvre une hutte
en boue séchée, renforcée d'un mauvais cailloutis, étoilée de lézardes,
qui ne vaut point l'ajoupa des sauvages ou l'isba des Kamtchadales.
C'est moins que la bicoque, moins que la masure. On n'imaginerait même
pas que pareil taudis pût servir de logement à des créatures humaines,
n'était le filet de fumée qui s'échappe du faîte émaillé de fleurs. Ce
ne sont ni le bois, ni la houille qui produisent cette fumée, c'est
la tourbe, extraite du marais voisin, «le bog» à teintes roussâtres,
aux flaques d'eau sombre, tout enverdi de bruyères, et dans lequel les
pauvres gens de Rindok taillent à même leurs morceaux de combustible[4].
[4] Les tourbières en Irlande, bogs rouges ou bogs noirs, occupent
plus de douze mille kilomètres carrés, soit le septième de
l'île, et, sur une épaisseur moyenne de huit mètres, comprennent
quatre-vingt-seize millions de mètres cubes.
On ne risque donc pas de mourir de froid au sein de ces âpres comtés,
mais on risque d'y mourir de faim. A peine le sol fait-il l'aumône de
quelques légumes et de quelques fruits. Tout y languit, à l'exception
de la pomme de terre.
A ce légume, que peut ajouter le paysan du Donegal? Parfois, l'oie et
le canard, plutôt sauvages que domestiques. Quant au gibier, lièvres
et grouses, il n'appartient qu'au landlord. Il y a aussi, éparses à
travers les ravins, quelques chèvres, donnant un peu de lait, puis des
cochons aux soies noires, qui trouvent à s'engraisser en fouillant de
leur grouin les maigres détritus. Le cochon, est le véritable ami,
le familier de la maison, comme l'est le chien en de moins misérables
pays. C'est le «gentleman qui paie la rente», suivant la juste
expression recueillie par Mlle de Bovet.
Voici ce qu'était à l'intérieur l'une des plus lamentables huttes de
ce hameau de Rindok: une chambre unique, close d'une porte vermoulue à
vantaux déjetés; deux trous, à droite et à gauche, laissant filtrer le
jour à travers une cloison de paille sèche, et l'air aussi; sur le sol,
un tapis de boue; aux chevrons, des pendeloques de toiles d'araignée;
un âtre au fond, avec cheminée montant jusqu'au chaume; un grabat dans
un coin, une litière dans l'autre. En fait de meubles, un escabeau
boîteux, une table estropiée, un baquet zébré de moisissures verdâtres,
un rouet à manivelle criarde. Comme ustensiles, une marmite, un poêlon,
quelques écuelles, jamais lavées, essuyées à peine, sans compter deux
ou trois bouteilles que l'on remplissait au ruisseau, après les avoir
vidées du wiskey ou du gin qu'elles contenaient. Çà et là, pendues ou
traînant, des loques, des guenilles, n'ayant plus forme de vêtements,
des linges sordides trempant dans le baquet ou séchant au bout d'une
perche au dehors. Sur la table, en permanence, un faisceau de verges,
effilochées par l'usage.
C'était la misère dans toute son abomination,--la misère telle qu'elle
s'étale et croupit au milieu des pauvres quartiers de Dublin ou de
Londres, à Clerkenwell, à Saint-Giles, à Marylebone, à Whitechapel, la
misère irlandaise, la plus épouvantable de toutes, renfermée dans ces
ghettos au fond de l'East-End de la capitale! Il est vrai, l'air n'est
pas empesté entre ces gorges du Donegal; on y respire la vivifiante
atmosphère exhalée des montagnes; les poumons ne s'y empoisonnent pas
de miasmes délétères, sueur morbide des grandes cités.
Il va sans dire que, dans ce bouge, le grabat était réservé à la Hard,
et la litière aux enfants,--les verges aussi.
La Hard! oui, c'est ainsi qu'on la désignait, la «dure», et elle
méritait ce nom. C'était bien la plus odieuse mégère que l'on pût
imaginer, quarante à cinquante ans d'âge, longue, grande, maigre
tignasse ébouriffée de harpie, yeux bridés sous la broussaille rousse
des sourcils, dents en crocs, nez en bec, mains décharnées et osseuses,
plutôt des pattes que des mains, avec des doigts en griffes, haleine
saturée d'émanations alcooliques, vêtue d'une chemise rapiécée et
d'une jupe en lambeaux, les pieds nus et d'un cuir si épais qu'ils ne
s'écorchaient point aux cailloux.
Le métier de ce dragon femelle était de filer le lin, ainsi qu'on le
fait d'ordinaire dans les villages de l'Irlande, et plus spécialement
chez les paysannes de l'Ulster. Cette culture linière est assez
fructueuse, bien qu'elle n'arrive pas à compenser ce qu'un meilleur sol
devrait produire en céréales.
Mais, à ce travail qui lui rapportait quelques pence par jour, la Hard
adjoignait d'autres fonctions qu'elle était inapte à remplir. Elle
faisait métier d'élever les enfants en bas âge que lui confiait le
«baby-farming.»
Lorsque la maison de charité des villes est trop pleine, ou quand la
santé des petits malheureux exige l'air de la campagne, on les envoie
à ces matrones, qui vendent des soins maternels comme elles vendraient
n'importe quelle marchandise, au prix annuel de deux ou trois livres.
Puis, dès que l'enfant atteint l'âge de cinq ou six ans, il est rendu
à la maison de charité. D'ailleurs, l'affermeuse ne peut guère gagner
sur lui, tant la somme allouée pour son entretien est infime. Aussi,
par malheur, quand le baby tombe entre les mains d'une créature sans
entrailles--et le cas n'est que trop fréquent--n'est-il pas rare qu'il
succombe à d'odieux traitements et au manque de nourriture. Et combien
de ces larves humaines ne rentrent pas à la maison de charité!...
C'était ainsi, du moins, avant la loi de 1889, loi de protection de
l'enfance, qui, grâce à de sévères inspections chez les exploiteuses du
«baby-farming», a notablement diminué la mortalité des enfants élevés
hors des villes.
Observons qu'à cette époque, la surveillance ne s'exerçait que peu
ou pas. Au hameau de Rindok, la Hard n'avait à redouter ni la visite
d'un inspecteur, ni même la plainte de ses voisins, endurcis dans leur
propre misère.
Trois enfants lui avaient été confiés par la maison de charité de
Donegal, deux petites filles de quatre et six ans et demi, et un petit
garçon de deux ans et neuf mois.
Des enfants abandonnés, cela va sans dire, peut-être même des orphelins
recueillis sur la voie publique. Dans tous les cas, on ne connaissait
point leurs parents, on ne les connaîtrait jamais sans doute. S'ils
revenaient à Donegal, c'était le travail au work-house qui les
attendait, lorsqu'ils auraient l'âge,--ce work-house, dont sont pourvus
non seulement les villes, mais les bourgades et parfois les villages de
la Grande-Bretagne.
Quel était le nom de ces enfants, ou plutôt lequel leur avait-on donné
à la maison de charité? Le premier venu. Du reste, peu importe le nom
de la plus petite des deux fillettes, car elle va bientôt mourir.
Quant à la plus grande, elle s'appelait Sissy, abréviation de Cécily.
Jolie enfant, aux cheveux blonds, qu'un peu de soins eût rendus doux
et soyeux, grands yeux bleus, intelligents et bons, dont la limpidité
était déjà altérée par les larmes; mais les traits hâves et tirés,
le teint décoloré, les membres amaigris, la poitrine creuse, les
côtes saillant sous ses haillons comme celles d'un écorché. Voilà à
quel état l'avaient réduite les mauvais traitements! Et cependant,
douée d'une nature patiente et résignée, elle acceptait la vie qu'on
lui faisait sans se figurer «que cela eût pu être autrement». Et où
aurait-elle appris qu'il y a des enfants choyés de leur mère, entourés
d'attentions, enveloppés de caresses, auxquels ne manquent ni les
baisers, ni les bons vêtements, ni la bonne nourriture? Ce n'était
pas dans la maison de charité, où ses pareilles n'étaient pas mieux
traitées que des petits d'animaux.
Si l'on demande le nom du garçon, la réponse sera qu'il n'en a même
pas. Il avait été trouvé au coin d'une rue de Donegal, à l'âge de six
mois, enroulé d'un morceau de grosse toile, la figure bleuie, n'ayant
plus que le souffle. Transporté à l'hospice, on l'avait mis avec les
autres bébés, et personne ne s'était occupé de lui donner un nom.
Que voulez-vous, un oubli! D'habitude, on l'appelait «Little-Boy»,
P'tit-Bonhomme, et, nous l'avons vu, c'est ce qualificatif qui lui est
resté.
Il était très probable, d'ailleurs, quoique Grip d'une part, miss Anna
Waston de l'autre, dussent penser de lui, qu'il n'appartenait point
à une famille riche, à laquelle on l'aurait volé. C'est bon pour les
romans, cela!
Des trois produits de cette portée,--n'est-ce pas le mot?--remise
à la garde de la mégère, P'tit-Bonhomme était le plus jeune,--deux
ans et neuf mois seulement,--brun, avec des yeux brillants qui
promettaient d'être énergiques un jour, si la mort ne les fermait pas
prématurément, une constitution qui deviendrait robuste, si l'air
méphitique de ce taudis, l'insuffisance de nourriture, ne frappaient
pas son développement d'un rachitisme précoce. Toutefois, ce qu'il
convient d'observer, c'est que ce petit, possédant une grande force de
résistance vitale, devait opposer une endurance peu ordinaire à tant de
causes de dépérissement. Toujours affamé, il ne pesait que la moitié
de ce qu'il aurait dû peser à son âge. Toujours grelottant durant les
longs hivers de l'Irlande, il ne portait, par-dessus sa chemise en
lambeaux, qu'un vieux morceau de velours à côtes, auquel on avait fait
deux trous pour ses bras. Mais ses pieds nus s'appuyaient carrément sur
le sol, et il était solide des jambes. Les soins les plus élémentaires
eussent vite donné sa valeur à cette délicate machine humaine, qui
l'eût rendue plus tard en intelligence et en travail. Ces soins, il est
vrai, à moins d'un concours inespéré de circonstances, où les aurait-il
trouvés, et de quelle main pouvait-il les attendre?...
Un seul mot sur la plus jeune des fillettes. Une fièvre lente la
consumait. La vie se retirait d'elle comme l'eau d'un vase fêlé. Il
lui eût fallu des remèdes, et les remèdes sont coûteux. Il lui eût
fallu un médecin, et un médecin viendrait-il de Donegal pour une
pauvre marmotte, née on ne sait où dans ce lamentable pays des enfants
abandonnés? Aussi la Hard ne pensait-elle pas qu'il y eût lieu de se
déranger. Cette petite, une fois morte, la maison de charité lui en
fournirait une autre, et elle ne perdrait rien des quelques shillings
qu'elle s'essayait à gagner sur ces enfants.
[Illustration: La Hard! ainsi qu'on la désignait. (Page 124.)]
Il est vrai, puisque le gin, le wiskey, le porter, ne coulent pas
dans le lit des ruisseaux de Rindok, il s'ensuit que la satisfaction
de ses penchants d'ivrognesse absorbait le plus clair de l'allocation
versée entre ses mains. Et, en ce moment, des cinquante shillings reçus
en janvier par tête d'enfant pour l'année entière, il n'en restait
que dix à douze. Que ferait la Hard pour subvenir aux besoins de ses
pensionnaires? Si elle ne risquait pas de mourir de soif, étant donné
un certain nombre de bouteilles cachées au fond d'une encoignure du
cabin, les petits mourraient d'inanition.
[Illustration: Saisissant un bâton, elle frappa à tour de bras.
(Page 132.)]
Telle était la situation, et c'est à cela que réfléchissait la Hard,
autant du moins que le permettait son cerveau noyé d'alcoolisme.
Demander un supplément d'allocation à la maison de charité?... Inutile.
On refuserait. Il y avait d'autres enfants, nombreux et sans famille,
auxquels l'assistance publique suffisait à peine. Serait-elle donc
forcée de rendre les siens?... Alors elle y perdait son gagne-pain--il
serait plus juste de dire son «gagne-gin». C'est bien là ce qui lui
saignait le cœur, et non la pensée que cette pauvre nichée n'avait
pas mangé depuis la veille.
Résultat de ces réflexions, la Hard se remettait à boire. Et, comme
les deux fillettes et le petit garçon ne parvenaient pas à retenir
leurs gémissements, elle les frappait. A une demande de pain, elle
répondait par une poussée violente qui renversait la victime; à une
supplication, elle ripostait par des coups. Cela ne pouvait durer. Les
quelques shillings qui sautillaient au fond de sa poche, il faudrait
les dépenser afin d'acheter si peu que ce fût de nourriture, car on ne
lui aurait fait crédit nulle part...
«Non... non!... non!... répétait-elle. Qu'ils crèvent plutôt, les
gueux!»
On était au mois d'octobre. Il faisait froid à l'intérieur de cette
masure à peine close, criblée de pluie à travers son toit chauve
par places comme la tête d'un vieillard. Le vent aboyait entre les
ais disjoints de la charpente. Ce n'était pas le maigre feu de
tourbe qui aurait pu maintenir une température supportable. Sissy et
P'tit-Bonhomme se serraient étroitement l'un contre l'autre, sans
parvenir à se réchauffer.
Tandis que la petite malade suait la fièvre sur la bottée de paille,
la mégère allait de ci de là d'un pas mal assuré, se raccrochant aux
murs, évitée du petit garçon qu'elle eût envoyé rouler en quelque coin.
Sissy venait de s'agenouiller près de la malade, dont elle humectait
les lèvres d'eau froide. De temps en temps, elle regardait l'âtre où
les tourbes menaçaient de s'éteindre. La marmite n'était pas sur le
trépied, et d'ailleurs il n'y aurait rien eu à mettre dedans.
La Hard grommelait à part:
«Cinquante shillings!... Nourrissez donc un enfant avec cinquante
shillings!... Et si je leur demandais un supplément à ces sans cœur
de la maison de charité, ils m'enverraient au diable!»
C'était probable, c'était même certain, et lui eût-on accordé ce
supplément, que les trois pauvres êtres n'en auraient pas obtenu un
morceau de plus.
La veille, on avait achevé ce qui restait du «stirabout», grossière
bouillie de farine d'avoine, cuite à l'eau comme les grous de la
Bretagne, et, depuis, personne n'avait mangé dans la hutte--pas plus
la Hard que les enfants. Elle se soutenait de gin et entendait bien
ne point dépenser en nourriture un seul penny de ce qu'elle avait en
réserve. Elle en serait donc réduite à ramasser au coin de la route
quelques pelures de pommes de terre pour le souper...
En ce moment, des grognements retentirent au dehors. La porte fut
repoussée. Un cochon, qui errait à travers les rues boueuses, pénétra
dans le cabin.
Cette bête affamée se mit à fureter dans les coins, reniflant à grands
coups. La Hard, après avoir refermé la porte, ne chercha même pas à le
chasser. Elle regardait l'animal de cet œil de l'ivrogne qui ne se
fixe nulle part.
Sissy et P'tit-Bonhomme se relevèrent afin de se garer du pourceau.
Tandis que l'animal fouillait du groin les ordures du sol, son
instinct lui fit découvrir derrière le foyer éteint, sous la tourbe
grisâtre, une grosse pomme de terre qui avait roulé en cet endroit. Il
s'en empara, et, après un nouveau grognement, il la saisit entre ses
mâchoires.
P'tit-Bonhomme l'aperçut. Cette grosse pomme, il la lui fallait. D'un
bond s'élançant sur le porc, il la lui arracha au risque de se faire
piétiner et mordre. Alors, appelant Sissy, elle et lui la dévorèrent à
belles dents.
L'animal était demeuré immobile; puis, la rage le prenant, il bondit
sur l'enfant.
P'tit-Bonhomme essaya de s'enfuir avec le morceau de pomme de terre
qu'il tenait à la main; mais sans l'intervention de la Hard, ayant été
renversé par l'animal, il n'aurait pas échappé à de cruelles morsures,
bien que Sissy fût venue à son secours.
L'ivrognesse hébétée, qui regardait, parut comprendre enfin.
Saisissant un bâton, elle frappa à tour de bras le pourceau qui
semblait décidé à ne pas lâcher prise. Ces coups mal assurés risquaient
de briser la tête de P'tit-Bonhomme, et on ne sait trop comment cette
scène aurait fini, lorsqu'un léger bruit se produisit à la porte.
XI
PRIME A GAGNER.
La Hard resta interdite. Jamais on ne cherchait à entrer dans son
taudis. Personne ne devait avoir cette pensée. D'ailleurs, pourquoi
frapper? Il n'y avait qu'à lever le loquet.
Les enfants s'étaient réfugiés dans un coin, où ils achevaient de
dévorer la pomme de terre, gloutonnement, les joues grossies par des
bouchées énormes.
On frappa de nouveau, un peu plus fort. Ce coup n'indiquait point le
visiteur impérieux ou pressé qui s'impatiente. Était-ce un misérable,
un mendiant de grande route, venant demander la charité?... La charité
dans ce bouge!... Et, cependant, il semblait que c'était là un coup de
pauvre.
La Hard se redressa, s'affermit sur ses jambes, fit un geste de menace
aux enfants. Il se pouvait que ce fût un inspecteur de Donegal, et il
ne fallait pas que P'tit-Bonhomme et sa compagne allassent crier la
faim.
La porte s'ouvrit, et le pourceau s'esquiva en jetant un grognement
féroce.
Un homme, arrêté sur le seuil, faillit être renversé. Il se remit
d'aplomb, et, au lieu de se fâcher, parut plutôt disposé à demander
excuse de son importunité. Son salut eut l'air de s'adresser autant à
l'immonde animal qu'à la non moins immonde matrone du cabin. Et, en
vérité, pourquoi aurait-il été surpris de voir un cochon sortir de
cette soue?
«Que voulez-vous... et qui êtes-vous? demanda brusquement la Hard, en
barrant l'entrée.
--Je suis un agent, bonne dame,» répondit l'homme.
Un agent?... Ce mot la fit reculer. Cet agent appartenait-il au
baby-farming, bien que les visites fussent si rares que jamais un
inspecteur ne s'était encore montré au hameau de Rindok? Venait-il de
la maison de charité de Donegal pour un rapport sur les enfants envoyés
à la campagne? Quoi qu'il en soit, dès qu'il eut pénétré dans le
taudis, la Hard se mit à l'étourdir de sa volubilité.
«Excuse, monsieur, excuse!... Vous arrivez quand je suis en train
de nettoyer... Ces chers petits, voyez comme ils se portent!.. Ils
viennent d'avaler leur bonne pinte de soupe au gruau... La fillette
et le garçon, s'entend... car l'autre est malade... oui... une fièvre
qu'on ne peut pas arrêter... J'allais partir pour Donegal chercher un
médecin... Pauvres cœurs, je les aime tant!»
Et, avec sa physionomie sauvage, son œil farouche, la Hard avait
l'air d'une tigresse qui s'efforcerait de se faire chatte.
«Monsieur l'inspecteur, reprit-elle, si la maison de charité
m'accordait quelque argent afin d'acheter des remèdes... Nous n'avons
que juste pour la nourriture...
--Je ne suis point un inspecteur, bonne dame, répondit l'homme d'un ton
doucereux.
--Qui êtes-vous donc?... demanda-t-elle assez durement.
--Un agent d'assurances.»
C'était un de ces courtiers qui fourmillent à travers les campagnes
irlandaises comme les chardons sur les mauvaises terres. Ils courent
les villages cherchant à assurer la vie des enfants, et, dans ces
conditions, autant dire que c'est leur assurer la mort. Pour quelques
pence à payer par mois, des père ou mère--cela est horrible à
penser!--des parents ou tuteurs, d'abominables créatures du genre de
la Hard, ont la certitude de toucher une prime de trois ou quatre
livres au décès de ces petits êtres. C'est donc là un encouragement
au crime, et un mobile si puissant que, par l'accroissement dans une
énorme proportion de la mortalité infantile, il a pu devenir un danger
national. Aussi, ces abominables officines qui les produisent, M. Day,
président des Assises du Wiltshire, a-t-il pu justement les traiter de
fléaux, d'écoles d'ignominie et d'assassinat.
Depuis lors, il est vrai, une notable amélioration du système a été
produite par la loi de 1889, et l'on ne s'étonnera pas que la création
de la «Société Nationale pour la répression des actes de cruauté envers
les enfants» donne actuellement quelques bons résultats.
Et qui ne sera surpris, qui ne s'affligera, qui ne rougira de ce que,
vers la fin du XIXe siècle, une telle loi ait été nécessaire chez
une nation civilisée, une loi qui oblige les parents à «nourrir les
êtres dont ils ont la charge, qui, alors même qu'ils n'en sont que les
tuteurs ou les gardiens, les astreint à se conformer aux obligations
envers les mineurs vivant sous leur toit»--et cela sous des peines dont
le maximum peut s'élever jusqu'à deux ans de travaux forcés?
Oui! une loi, là où les seuls instincts naturels auraient toujours dû
suffire!
Mais, à l'époque où débute cette histoire, la protection ne s'exerçait
pas au profit des enfants confiés par les maisons de charité à des
affermeuses de la campagne.
L'agent qui venait de se présenter chez la Hard était un homme de
quarante-cinq à cinquante ans, l'air en dessous, la mine hypocrite,
les manières persuasives, la parole insinuante. Type de courtier
qui ne songe qu'au courtage, et auquel tous les moyens sont bons
pour l'obtenir. Amadouer cette mégère, affecter de ne rien voir de
l'état honteux dans lequel croupissaient ses victimes, la féliciter,
au contraire, de l'affection qu'elle leur témoignait, c'est par ces
procédés qu'il comptait «enlever l'affaire».
«Bonne dame, reprit-il, si ce n'est pas trop vous déranger, vous
conviendrait-il de sortir un instant?...
--Vous avez à me parler? demanda la Hard, toujours soupçonneuse.
--Oui, bonne dame, j'ai à vous parler de ces jeunes enfants... et je me
reprocherais de traiter devant eux un sujet... qui pourrait leur causer
de la peine...»
Tous deux étant sortis s'éloignèrent de quelques pas, après avoir
refermé la porte.
«Nous disons, bonne dame, reprit l'agent d'assurances, que vous avez
trois enfants...
--Oui.
--A vous?...
--Non.
--Êtes-vous leur parente?...
--Non.
--Alors... ils vous ont été envoyés par la maison de charité de
Donegal?...
--Oui.
--A mon avis, bonne dame, ils ne pouvaient être placés en de meilleures
mains... Et pourtant, malgré les soins les plus assidus, il arrive
quelquefois que ces petits êtres tombent malades... C'est si fragile la
vie d'un enfant, et j'ai cru voir que l'une de vos fillettes...
--Je fais ce que je peux, monsieur, répondit la Hard, qui parvint à
tirer une larme de ses yeux de louve. Je veille nuit et jour sur ces
enfants... Je me prive souvent de nourriture afin qu'ils ne manquent de
rien... Ce que la maison de charité nous donne pour leur entretien est
si peu de chose... A peine trois livres, monsieur... trois livres par
an...
--En effet, c'est insuffisant, bonne dame, et il faut un véritable
dévouement de votre part pour subvenir aux besoins de ces chères
créatures... Nous disons que vous avez actuellement deux fillettes et
un garçonnet?...
[Illustration: «Nous disons, bonne dame, que vous avez trois enfants.»
(Page 135.)]
--Oui.
--Des orphelins, sans doute?...
--C'est probable.
--L'habitude que j'ai de rendre visite aux enfants me permet d'estimer
à quatre et six ans l'âge des deux petites filles, et à deux ans et
demi celui du garçon...
--Pourquoi toutes ces questions?
[Illustration: «Viens... viens!... dit-il une dernière fois.»
(Page 143.)]
--Pourquoi?... Bonne dame, vous allez le savoir.»
La Hard lui jeta un regard louche.
«Certainement, reprit-il, l'air est pur dans ce comté de Donegal... Les
conditions hygiéniques y sont excellentes..... Et pourtant, ces babys
sont si frêles que, malgré vos bonnes tendresses, il pourrait vous
arriver,--pardonnez-moi de déchirer votre cœur,--il pourrait vous
arriver de perdre l'un ou l'autre de ces petits... Vous devriez les
assurer...
--Les assurer?...
--Oui, bonne dame, les assurer... à votre profit...
--A mon profit! s'écria la Hard dont le regard s'anima de convoitise.
--Vous le comprendrez sans peine... En payant à ma Compagnie quelques
pence par mois, vous toucheriez une prime de deux à trois livres, s'ils
venaient à mourir...
--Deux à trois livres!...» répéta la Hard.
Et l'agent put se dire que sa proposition avait chance d'être agréée.
«Cela se fait généralement, bonne dame, reprit-il d'un ton mielleux.
Nous avons déjà plusieurs centaines d'enfants assurés dans les fermes
du Donegal, et, si rien ne peut consoler de la mort d'un pauvre être
qu'on a entouré de dévouement, c'est toujours du moins... une...
compensation, oh! bien légère, je l'avoue!... de toucher quelques
guinées en bon or d'Angleterre que notre Compagnie est heureuse
d'offrir...»
La Hard saisit la main du courtier.
«Et on touche... sans difficultés?... demanda-t-elle d'une voix rauque,
en regardant autour d'elle.
--Sans difficultés, bonne dame. Dès que le médecin a constaté la mort
de l'enfant, il n'y a plus qu'à passer chez le représentant de la
Compagnie à Donegal.»
Puis, tirant un papier de sa poche:
«J'ai des polices toutes préparées, dit-il, et si vous consentiez à
mettre votre signature au bas, vous seriez moins inquiète de l'avenir.
Et j'ajoute, en cas que l'un de vos enfants viendrait à mourir--hélas!
cela ne se voit que trop!--la prime pourrait vous aider à l'entretien
des autres... C'est vraiment si peu, ce que donne la maison de
charité...
--Et cela me coûterait?... demanda la Hard.
--Trois pence par mois et par enfant, soit neuf pence...
--Vous assureriez même la petite?...
--Certainement, bonne dame, et quoiqu'elle m'ait paru bien malade! Si
vos soins ne parvenaient pas à la sauver, ce serait deux livres--vous
entendez, deux livres!... Et remarquez-le, ce que fait notre Compagnie,
dont l'œuvre est si morale, c'est pour le bien des chers babys...
Nous avons intérêt à ce qu'ils vivent, puisque leur existence nous
rapporte!... Nous sommes désolés, lorsque l'un d'eux succombe!»
Non! Ils n'étaient point désolés, ces honnêtes assureurs, du moment que
la mortalité ne dépassait pas une certaine moyenne. Et en offrant de
prendre la petite mourante, l'agent avait la certitude de conclure une
bonne affaire, ainsi que le démontre cette réponse d'un directeur qui
s'y connaissait:
«Au lendemain de l'enterrement d'un enfant assuré, nous contractons
plus d'assurances que jamais!»
C'était la vérité, comme il était également vrai que quelques
misérables ne reculaient pas devant un crime pour toucher la
prime,--infime minorité, hâtons-nous de le dire.
La conclusion est que ces Compagnies et leur clientèle doivent être
surveillées de très près. Mais, au fond d'un pareil hameau, on était en
dehors de tout contrôle. Aussi l'agent n'avait-il pas craint d'entrer
en relation avec cette odieuse Hard, bien qu'il ne pût douter de quels
actes elle était capable.
«Allons, bonne dame, reprit-il d'un ton encore plus insinuant, ne
comprenez-vous pas votre intérêt?...»
Cependant elle hésitait à donner les neuf pence, même avec la
perspective de toucher bientôt la prime de la petite morte.
«Et cela coûterait?... redemanda-t-elle, comme si elle eût espéré une
réduction.
--Trois pence par mois et par enfant, je vous le répète, soit neuf
pence.
--Neuf pence!»
Elle voulut marchander.
«C'est inutile, répliqua l'agent. Songez, bonne dame, que, malgré
vos soins, cette enfant peut mourir demain... aujourd'hui... et que
la Compagnie aura deux livres à vous payer... Voyons... signez...
croyez-moi... signez...»
Il avait sur lui plume et encre. Une signature au bas de la police,
c'était réglé.
Cette signature fut mise, et, sur les dix shillings enfouis au fond
de sa poche, la Hard tira neuf pence qu'elle versa entre les mains du
courtier.
Puis, au moment de prendre congé, tout confit en mines hypocrites,
celui-ci ajouta:
«Maintenant, bonne dame, bien que je n'aie pas besoin de vous
recommander ces chers enfants, je le fais cependant au nom de notre
Compagnie qui est leur Providence. Nous sommes les représentants
de Dieu sur la terre, Dieu qui rend au centuple l'aumône faite aux
malheureux... Bonjour, bonne dame, bonjour!... Le mois prochain, je
reviendrai toucher la petite somme, et j'espère trouver vos trois
pensionnaires en parfaite santé,--même cette fillette que votre
dévouement finira par guérir. N'oubliez pas que, dans notre vieille
Angleterre, la vie humaine a une grande valeur, et que chaque mort est
une perte subie par le capital social... Au revoir, bonne dame, au
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