pinceau.
«Le cher ange... si l'on savait cela dans la salle!»
Et elle se mettait du rouge sur les pommettes.
«Mais on le saura, Élisa... Ce sera demain dans les journaux... Il a pu
croire...»
Et elle passait la houppe blanche sur ses épaules de grand premier rôle.
«Mais non... mais non... invraisemblable babish!... Ces vilains habits,
c'est pour rire...
--Pour rire, madame Anna?...
--Oui, et il ne faut pas pleurer!»
Et volontiers elle aurait versé des larmes, si elle n'eût craint
d'endommager ses couleurs artificielles.
Aussi Élisa de lui répéter en secouant la tête:
«Vous voyez, madame, que nous ne pourrons jamais en faire un comédien!»
Cependant P'tit-Bonhomme, de plus en plus troublé, le cœur gros,
les yeux humides, pendant qu'on lui enlevait ses beaux habits, se
laissa mettre les haillons de Sib.
C'est alors que la pensée vint à miss Anna Waston de lui donner
une belle guinée toute neuve. Ce serait son cachet d'artiste en
représentation, «ses feux!» répéta-t-elle. Et, ma foi, l'enfant, vite
consolé, prit la pièce d'or avec une évidente satisfaction et la fourra
dans sa poche, après l'avoir bien regardée.
Cela fait, miss Anna Waston lui donna une dernière caresse, et
descendit sur la scène, en recommandant à Élisa de le garder dans la
loge, puisqu'il ne paraissait qu'au troisième acte.
Ce soir-là, le beau monde et le populaire remplissaient le théâtre
depuis les derniers rangs de l'orchestre jusqu'aux cintres, bien que
cette pièce n'eût plus l'attrait de la nouveauté. Elle avait déjà vu le
feu de la rampe pendant douze à treize cents représentations sur les
divers théâtres du Royaume-Uni,--ainsi que cela arrive souvent pour des
œuvres du cru, même quand elles sont médiocres.
Le premier acte marcha d'une façon convenable. Miss Anna Waston fut
chaleureusement applaudie, et elle le méritait par la passion de son
jeu, par l'éclat de son talent, dont les spectateurs subissaient la
très visible impression.
Après le premier acte, la duchesse de Kendalle remonta dans sa
loge, et, à la grande surprise de Sib, voici qu'elle enlève ses
ajustements de soie et de velours pour revêtir le costume de simple
servante,--changement nécessité par des combinaisons de dramaturge
aussi compliquées que peu nouvelles, et sur lesquelles il est inutile
d'insister.
P'tit-Bonhomme contemplait cette femme de velours qui devenait une
femme de bure, et il se sentait de plus en plus inquiet, abasourdi,
comme si quelque fée venait d'opérer devant lui cette fantastique
transformation.
Puis la voix de l'avertisseur parvint jusqu'à la loge,--une grosse voix
de stentor qui le fit tressaillir, et la «servante» lui fit un signe de
la main, en disant:
«Attends, bébé!... Ce sera bientôt ton tour.»
Et elle descendit sur la scène.
Deuxième acte: la servante y obtint un succès égal à celui que la
duchesse avait obtenu au premier, et le rideau dut être relevé au
milieu d'une triple salve d'applaudissements.
Décidément, l'occasion ne se présentait pas aux bonnes amies et à leurs
tenants d'être désagréables à miss Anna Waston.
Elle regagna sa loge et se laissa tomber sur un canapé, un peu
fatiguée, bien qu'elle eût réservé pour l'acte suivant son plus grand
effort dramatique.
Cette fois encore, nouveau changement de costume. Ce n'est plus une
servante, c'est une dame,--une dame en toilette de deuil, un peu moins
jeune, car cinq ans se sont passés entre le deuxième et le troisième
acte.
P'tit-Bonhomme ouvrait de grands yeux, immobile en son coin, n'osant
ni remuer ni parler. Miss Anna Waston, assez énervée, ne lui prêtait
aucune attention.
Cependant, dès qu'elle fut habillée:
«Petit, dit-elle, ça va être à toi.
--A moi, madame Anna?....
--Et rappelle-toi que tu te nommes Sib.
--Sib?... oui!
--Élisa, répète-lui bien qu'il se nomme Sib jusqu'au moment où tu
descendras avec lui sur la scène pour le conduire au régisseur près de
la porte.
--Oui, madame.
--Et, surtout, qu'il ne manque pas son entrée!»
Non! il ne la manquerait pas, dût-on l'y aider d'une bonne tape, le
petit Sib... Sib... Sib...
«Tu sais, d'ailleurs, ajouta miss Anna Waston en montrant le doigt à
l'enfant, on te reprendrait ta guinée... Ainsi, gare à l'amende...
--Et à la prison!» ajouta Élisa en faisant ces gros yeux qu'il
connaissait bien.
Ledit Sib s'assura que la guinée était toujours au fond de sa poche,
bien décidé à ne point se la laisser reprendre.
Le moment était venu. Élisa saisit Sib par la main, descendit sur la
scène.
Sib fut d'abord ébloui par les traînées d'en bas, les herses d'en haut,
les portants flamboyants de gaz. Il se sentait éperdu au milieu du
va-et-vient des figurants et des artistes, qui le regardaient en riant.
C'est qu'il était véritablement honteux avec ses vilains habits de
petit pauvre!
Enfin les trois coups retentirent.
Sib tressaillit comme s'il les eût reçus dans le dos.
Le rideau se leva.
La duchesse de Kendalle était seule en scène, monologuant au milieu
d'un décor de chaumière. Tout à l'heure, la porte du fond s'ouvrirait,
un enfant entrerait, s'avancerait vers elle en lui tendant la main, et
cet enfant serait le sien.
Il faut noter qu'aux répétitions, P'tit-Bonhomme avait été très
chagriné, lorsqu'il s'était vu réduit à l'obligation de demander
l'aumône. On se rappelle sa fierté native, sa répugnance quand on
voulait le contraindre à mendier au profit de la ragged-school. Miss
Anna Waston lui avait bien dit que ce n'était point «pour de bon».
N'importe, cela ne lui allait pas du tout... Dans sa naïveté, il
prenait les choses au sérieux et finissait pas croire qu'il était
véritablement l'infortuné petit Sib.
En attendant son entrée, et tandis que le régisseur lui tenait la
main, il regardait à travers l'entrebâillement de la porte. Avec quel
ébahissement ses yeux parcouraient cette vaste salle pleine de monde,
inondée de lumière, les girandoles des avant-scènes, l'énorme lustre,
comme un ballon de feu suspendu en l'air. C'était si différent de ce
qu'il avait vu, lorsqu'il assistait aux représentations sur le devant
d'une loge.
A ce moment le régisseur lui dit:
«Attention, Sib!
[Illustration: IRLANDE
-Dressé par E. Morieu.--Paris, Lith. Lemercier et Cie.- ]
--Oui, monsieur.
--Tu sais... va droit devant toi jusqu'à ta maman, et prends garde de
tomber!
--Oui, monsieur.
--Et tends bien la main...
--Oui, monsieur... comme ça?»
Et c'était une main fermée qu'il montrait.
«Non, nigaud!... C'est un poing, cela!... Tends donc une main ouverte,
puisque tu demandes l'aumône.
--Oui, monsieur.
--Et surtout ne prononce pas un mot... pas un seul!
--Oui, monsieur.»
La porte de la chaumière s'ouvrit, et le régisseur le poussa juste à la
réplique.
P'tit-Bonhomme venait de faire son début dans la carrière dramatique.
Ah! que le cœur lui battait fort!
Un murmure arriva de tous les coins de la salle, un touchant murmure
de sympathie, tandis que Sib, la main tremblante, les yeux baissés, le
pas incertain, s'avançait vers la dame en deuil. Comme on voyait bien
qu'il avait l'habitude des haillons et qu'il n'était point gêné sous
ses loques!
On lui fit un succès,--ce qui le troubla davantage.
Soudain, la duchesse se lève, elle regarde, elle se rejette en arrière,
puis elle ouvre ses bras...
Quel cri lui échappe,--un de ces cris conformes aux traditions, qui
déchirent la poitrine!
«C'est lui!... C'est lui!... Je le reconnais!... C'est Sib... c'est mon
enfant!»
Et elle l'attire à elle, elle le serre contre son cœur, elle le
couvre de baisers, et il se laisse faire... Elle pleure,--de vraies
larmes, cette fois,--et s'écrie:
«Mon enfant... c'est mon enfant, ce petit malheureux... qui me demande
l'aumône!»
Cela l'émeut, le pauvre Sib, et bien qu'on lui ait recommandé de ne pas
parler:
--Votre enfant... madame? dit-il.
--Tais-toi!» murmure tout bas miss Anna Waston.
Puis elle continue:
«Le ciel me l'avait pris pour me punir, et il me le ramène
aujourd'hui...»
Et, entre ces phrases hachées par des sanglots, elle dévore Sib de
baisers, elle l'inonde de larmes. Jamais, non jamais, P'tit-Bonhomme
n'a été si caressé, si pressé sur un cœur palpitant! Jamais il ne
s'est senti si maternellement aimé!
La duchesse s'est levée comme si elle surprenait quelque bruit au
dehors.
«Sib... s'écrie-t-elle, tu ne me quitteras plus!...
--Non, madame Anna!
--Mais tais-toi donc!» répète-t-elle au risque d'être entendue de la
salle.
La porte de la chaumière s'est ouverte brusquement. Deux hommes ont
paru sur le seuil.
L'un est le mari, l'autre le magistrat qui l'accompagne pour l'enquête.
«Saisissez cet enfant... Il m'appartient!...
--Non! ce n'est pas votre fils! répond la duchesse, en entraînant Sib.
--Vous n'êtes pas mon papa!...» s'écrie P'tit-Bonhomme.
Les doigts de miss Anna Waston lui ont pressé si vivement le bras qu'il
n'a pu retenir un cri. Après tout, ce cri est dans la situation, il
ne la compromet pas. Maintenant, c'est une mère qui le tient contre
elle... On ne le lui arrachera pas... La lionne défend son lionceau...
Et, de fait, le lionceau récalcitrant, qui prend la scène au sérieux,
saura bien résister. Le duc est parvenu à s'emparer de lui... Il
s'échappe, et courant vers la duchesse:
«Ah! madame Anna, s'écrie-t-il, pourquoi m'avez-vous dit que vous
n'étiez pas maman...
--Te tairas-tu, petit malheureux!... Veux-tu te taire! murmure-t-elle,
tandis que le duc et le magistrat restent déconcertés devant ces
répliques non prévues.
--Si... si... répond Sib, vous êtes maman... Je vous l'avais bien dit,
madame Anna... ma vraie maman!»
La salle commence à comprendre que cela «ce n'est pas dans la pièce».
On chuchote, on plaisante. Quelques spectateurs applaudissent
par raillerie. En vérité, ils auraient dû pleurer, car c'était
attendrissant, ce pauvre enfant qui croyait avoir retrouvé sa mère dans
la duchesse de Kendalle!
Mais la situation n'en était pas moins compromise. Que, pour une raison
ou pour une autre, le rire éclate là où les larmes devraient couler, et
c'en est fait d'une scène.
Miss Anna Waston sentit tout le ridicule de cette situation. Des
paroles ironiques, lancées par ses excellentes camarades, lui arrivent
de la coulisse.
Éperdue, énervée, elle fut prise d'un mouvement de rage... Ce
petit sot, qui était la cause de tout le mal, elle aurait voulu
l'anéantir!... Alors les forces l'abandonnèrent, elle tomba
évanouie sur la scène, et le rideau fut baissé pendant que la salle
s'abandonnait à un fou rire...
La nuit même, miss Anna Waston, qui avait été transportée à
-Royal-George-Hôtel-, quitta la ville en compagnie d'Élisa Corbett.
Elle renonçait à donner les représentations annoncées pour la semaine.
Elle paierait son dédit... Jamais elle ne reparaîtrait sur le théâtre
de Limerick.
Quant à P'tit-Bonhomme, elle ne s'en était même pas inquiétée. Elle
s'en débarrassait comme d'un objet ayant cessé de plaire et dont la vue
seule lui eût été odieuse. Il n'y a pas d'affection qui tienne devant
les froissements de l'amour-propre.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
P'tit-Bonhomme, resté seul, ne devinant rien, mais sentant qu'il avait
dû causer un grand malheur, s'était sauvé sans qu'on l'eût aperçu.
Il erra toute la nuit à travers les rues de Limerick, à l'aventure,
et finit par se réfugier au fond d'une sorte de vaste jardin, avec
des maisonnettes éparses çà et là, des tables de pierre surmontées de
croix. Au milieu se dressait une énorme bâtisse, très sombre du côté
qui n'était pas éclairé par la lumière de la lune.
Ce jardin était le cimetière de Limerick,--un de ces cimetières
anglais avec ombrages, bosquets verdoyants, allées sablées, pelouses
et pièces d'eau, qui sont en même temps des lieux de promenade très
fréquentés. Ces tables de pierre étaient des tombes, ces maisonnettes,
des monuments funéraires, cette bâtisse, la cathédrale gothique de
Sainte-Marie.
C'est là que l'enfant avait trouvé un asile, là qu'il passa la nuit,
couché sur une dalle à l'ombre de l'église, tremblant au moindre bruit,
se demandant si ce vilain homme... le duc de Kendalle, n'allait pas
venir le chercher... Et madame Anna qui ne serait plus là pour le
défendre!... On l'emporterait loin... bien loin... dans un pays «où il
y aurait des bêtes»... Il ne reverrait plus sa maman... et de grosses
larmes noyaient ses yeux...
Lorsque le jour parut, P'tit-Bonhomme entendit une voix qui l'appelait.
Un homme et une femme étaient là, un fermier et une fermière. En
traversant la route, ils l'avaient aperçu. Tous deux se rendaient au
bureau de la voiture publique, qui allait partir pour le sud du comté.
«Que fais-tu là, gamin?» dit le fermier.
P'tit-Bonhomme sanglotait au point de ne pouvoir parler.
«Voyons, que fais-tu là?» répéta la fermière d'une voix plus douce.
P'tit-Bonhomme se taisait toujours.
«Ton papa?... demanda-t-elle alors.
--Je n'ai pas de papa! répondit-il enfin.
--Et ta maman?...
--Je n'en ai plus!»
Et il tendait ses bras vers la fermière.
«C'est un enfant abandonné,» dit l'homme.
Si P'tit-Bonhomme avait porté ses beaux habits, le fermier en eût
inféré que c'était un enfant égaré, et il aurait fait le nécessaire
pour le ramener à sa famille. Mais avec les haillons de Sib, ce ne
devait être qu'un de ces petits misérables qui n'appartiennent à
personne...
«Viens donc», conclut le fermier.
Et, l'enlevant, il le mit entre les bras de sa femme, disant d'une voix
rassurante:
«Un mioche de plus à la ferme, il n'y paraîtra guère, n'est-ce pas,
Martine?
--Non, Martin!»
Et Martine essuya d'un bon baiser les grosses larmes de P'tit-Bonhomme.
VIII
LA FERME DE KERWAN.
Que P'tit-Bonhomme n'eût pas vécu heureux dans la province de l'Ulster,
cela ne paraissait que trop vraisemblable, bien que personne ne sût
comment s'était passée sa première enfance en quelque village du comté
de Donegal.
La province du Connaught ne lui avait pas été plus clémente, ni
lorsqu'il courait les routes du comté de Mayo sous le fouet du
montreur de marionnettes, ni dans le comté de Galway, durant ses deux
ans de ragged-school.
En cette province de Munster, grâce au caprice d'une comédienne,
peut-être aurait-on pu espérer qu'il en avait au moins fini avec la
misère! Non!... il venait d'être délaissé, et, maintenant, les hasards
de son existence allaient le rejeter au fond du Kerry, à l'extrémité
sud-ouest de l'Irlande. Cette fois, de braves gens ont eu pitié de
lui... Puisse-t-il ne les quitter jamais!
C'est dans un des districts au nord-est du comté de Kerry, près de la
rivière de Cashen, qu'est située la ferme de Kerwan. A une douzaine de
milles se trouve Tralee, le chef-lieu d'où, à en croire les traditions,
Saint-Brandon partit au VIe siècle pour aller découvrir l'Amérique
avant Colomb. Là se raccordent les diverses voies ferrées de l'Irlande
méridionale.
Ce territoire, très accidenté, possède les plus hautes montagnes de
l'île, tels les monts Clanaraderry et les monts Stacks. De nombreux
cours d'eau y forment les affluents de la Cashen et concourent, avec
les marécages, à rendre assez irrégulier le tracé des routes. A une
trentaine de milles vers l'ouest se développe le littoral profondément
découpé, où s'échancrent l'estuaire du Shannon et la longue baie de
Kerry, dont les roches capricieuses se rongent à l'acide carbonique des
eaux marines.
On n'a pas oublié ces paroles d'O'Connell que nous avons citées: «Aux
Irlandais, l'Irlande!» Or, voici comment l'Irlande est aux Irlandais.
Il existe trois cent mille fermes qui appartiennent à des propriétaires
étrangers. Dans ce nombre, cinquante mille comprennent plus de
vingt-quatre acres, soit environ douze hectares, et huit mille n'en ont
que de huit à douze. Le reste est au-dessous de ce chiffre. Toutefois,
il ne faudrait pas en conclure que la propriété y soit morcelée. Bien
au contraire. Trois de ces domaines dépassent cent mille acres, entre
autres celui de M. Richard Barridge, qui s'étend sur cent soixante
mille.
Et que sont ces propriétés foncières auprès de celles des landlords de
l'Écosse, un comte de Breadalbane, riche de quatre cent trente-cinq
mille acres, M. J. Matheson, riche de quatre cent six mille acres, le
duc de Sutherland, riche de douze cent mille acres,--la superficie d'un
comté tout entier?
Ce qui est vrai, c'est que, depuis la conquête par les Anglo-Normands
en 1100, «l'Ile Sœur» a été traitée féodalement, et son sol est
resté féodal.
Le duc de Rockingham était, à cette époque, un des grands landlords
du comté de Kerry. Son domaine, d'une surface de cent cinquante mille
acres, comprenait des terres cultivables, des prairies, des bois, des
étangs, desservis par quinze cents fermes. C'était un étranger, un
de ceux que les Irlandais accusent avec raison d'absentéisme. Or, la
conséquence de cet absentéisme est que l'argent produit par le travail
irlandais est envoyé au dehors et ne profite pas à l'Irlande.
La Verte Erin, il ne faut point l'oublier, ne fait pas partie de la
Grande-Bretagne,--dénomination uniquement applicable à l'Écosse et à
l'Angleterre. Le duc de Rockingham était un lord écossais. A l'exemple
de tant d'autres qui possèdent les neuf dixièmes de l'île, il n'avait
jamais fait l'effort de venir visiter ses terres, et ses tenanciers
ne le connaissaient pas. Sous condition d'une somme annuelle, il en
abandonnait l'exploitation à ces traitants, ces «middlemen», qui en
bénéficiaient en les louant par parcelles aux cultivateurs. C'est ainsi
que la ferme de Kerwan dépendait, avec quelques autres, d'un certain
John Eldon, agent du duc de Rockingham.
Cette ferme était de moyenne importance, puisqu'elle ne comptait qu'une
centaine d'acres. Il est vrai, c'est un pays rude à la culture, celui
qu'arrose le cours supérieur de la Cashen, et ce n'est pas sans un
excessif labeur que le paysan parvient à lui arracher de quoi payer son
fermage, surtout lorsque l'acre lui est loué au prix excessif d'une
livre par an.
Tel était le cas de la ferme de Kerwan, dirigée par le fermier Mac
Carthy.
[Illustration: C'est là que l'enfant passa la nuit. (Page 92.)]
Il y a de bons maîtres en Irlande, sans doute; mais les tenanciers
n'ont le plus souvent affaire qu'à ces middlemen, presque tous
hommes durs et impitoyables. Il convient d'observer toutefois que
l'aristocratie, qui est assez libérale en Angleterre et en Écosse, se
montre plutôt oppressive en Irlande. Au lieu de rendre la main, elle
tire sur les rênes. Une catastrophe est à craindre. Qui sème la haine
récolte la rébellion.
[Illustration: Grand'mère n'avait d'autre occupation. (Page 98.)]
Martin Mac Carthy, dans toute la force de l'âge,--il avait
cinquante-deux ans--était l'un des meilleurs fermiers du domaine.
Laborieux, intelligent, entendu en matière de culture, bien secondé
par des enfants sévèrement élevés, il avait pu mettre quelque argent
de côté, malgré tant de taxes et redevances qui obèrent le budget d'un
paysan irlandais.
Sa femme s'appelait Martine, de même qu'il s'appelait Martin. Cette
vaillante créature possédait toutes les qualités d'une ménagère.
Elle travaillait encore à cinquante ans comme si elle n'en avait eu
que vingt. L'hiver, tandis que chômaient les manutentions agricoles,
la quenouille coiffée, le fuseau garni de filasse, on entendait le
ronflement de son rouet devant l'âtre, quand les exigences du ménage ne
réclamaient pas ses soins.
La famille Mac Carthy, vivant en bon air, rompue aux fatigues des
champs, jouissait d'une excellente santé, ne se ruinait ni en médecine
ni en médecins. Elle tenait de cette race vigoureuse de cultivateurs
irlandais, qui s'acclimate aussi aisément au milieu des prairies du
Far-West américain que sur les territoires de l'Australie et de la
Nouvelle-Zélande. Espérons, pour ces braves gens, du reste, qu'ils ne
seront jamais contraints d'émigrer au delà des mers. Fasse le ciel que
leur île ne les rejette pas loin d'elle comme nombre de ses enfants!
En tête de la famille, chérie et respectée, venait la mère de Martin,
une vieille de soixante-quinze ans, dont le mari dirigeait autrefois
la ferme. Grand'mère,--on ne la désignait pas différemment--n'avait
d'autre occupation que de filer en compagnie de sa belle-fille,
désireuse, autant qu'il était en elle, de n'être que le moins possible
à la charge de ses enfants.
L'aîné des garçons, Murdock--vingt-sept ans,--plus instruit que
son père, s'intéressait ardemment à ces questions qui ont toujours
passionné l'Irlande, et l'on craignait sans cesse qu'il ne vînt à se
jeter en quelque mauvaise affaire. Il était de ceux qui ne songent
qu'aux revendications du -home rule-, c'est-à-dire à la conquête de
l'autonomie, sans se douter que le -home rule- vise les réformes plutôt
politiques que sociales. Et pourtant, ce sont ces dernières dont
l'Irlande a surtout besoin, puisqu'elle est encore livrée aux dures
exactions du régime féodal.
Murdock, vigoureux gars, assez taciturne, peu communicatif, s'était
récemment marié avec la fille d'un fermier du voisinage. Cette
excellente jeune femme, aimée de toute la famille Mac Carthy,
possédait la beauté régulière, fière et calme, l'attitude noble et
distinguée qui se rencontre fréquemment chez les Irlandaises des
classes inférieures. Sa figure était animée de grands yeux bleus, et
sa chevelure blonde bouclait sous les rubans de sa coiffure. Kitty
aimait beaucoup son mari, et Murdock, qui ne souriait guère d'habitude,
se laissait aller parfois à sourire, lorsqu'il la regardait, car il
éprouvait pour elle une profonde affection. Aussi employait-elle
son influence à le modérer, à le contenir, chaque fois que quelque
émissaire des nationalistes venait faire de la propagande à travers le
pays et proclamer que nulle conciliation n'était possible entre les
landlords et les tenanciers.
Il va sans dire que les Mac Carthy étant de bons catholiques, on ne
s'étonnera pas s'ils considéraient les protestants comme des ennemis[2].
[2] Opinion commune aux Irlandais, qui, cependant, firent exception
pour M. Parnell, quand ce «roi non couronné de l'Irlande», comme
on disait, dirigea, quelques années plus tard (1879) la célèbre
«National Land League», fondée pour la réforme agraire.
Murdock courait les meetings, et combien Kitty sentait son cœur se
serrer, quand elle le voyait partir pour Tralee ou telle autre bourgade
du voisinage. Dans ces assemblées il parlait avec l'éloquence naturelle
aux Irlandais, et, au retour, lorsque Kitty lisait sur sa figure les
passions qui l'agitaient, lorsqu'elle l'entendait frapper du pied en
murmurant un appel à la révolution agraire, sur un signe de Martine,
elle s'appliquait à le calmer.
«Mon bon Murdock, lui disait-elle, il faut de la patience... et de la
résignation...
--De la patience, répondait-il, quand les années marchent et que rien
n'aboutit! De la résignation, lorsqu'on voit des créatures courageuses
comme Grand'mère rester misérables après une longue existence de
travail! A force d'être patients et résignés, ma pauvre Kitty, on
arrive à tout accepter, à perdre le sentiment de ses droits, à se
courber sous le joug, et cela, je ne le ferai jamais... jamais!»
répétait-il en relevant fièrement la tête.
Martin Mac Carthy avait deux autres garçons, Pat ou Patrick, Sim ou
Siméon, âgés de vingt-cinq et de dix-neuf ans.
Pat naviguait actuellement au commerce en qualité de matelot, sur un
des navires de l'honorable maison Marcuart, de Liverpool. Quant à Sim,
de même que Murdock, il n'avait jamais quitté la ferme, et leur père
trouvait en eux de précieux auxiliaires pour les travaux des champs,
l'entretien des bestiaux. Sim obéissait sans jalousie à son frère
aîné dont il reconnaissait la supériorité. Il lui témoignait autant
de respect que s'il eût été le chef de la famille. Étant le dernier
fils, et en cette qualité, celui qui avait été le plus choyé, il était
enclin à cette jovialité qui forme le fond du caractère irlandais. Il
aimait à plaisanter, à rire, égayant par sa présence et ses réparties
l'intérieur un peu sévère de cette maison patriarcale. Très pétulant,
il contrastait avec le tempérament plus rassis, l'esprit plus sérieux
de son frère Murdock.
Telle était cette laborieuse famille dans l'intérieur de laquelle
P'tit-Bonhomme allait être transporté. Quelle différence entre le
milieu dégradant de la ragged-school et ce milieu sain et fortifiant
d'une ferme irlandaise!... Sa précoce imagination n'en serait-elle
pas vivement frappée?... A cela, nul doute. Il est vrai, notre héros
venait de passer quelques semaines dans un certain bien-être chez
la capricieuse miss Anna Waston; mais il n'y avait point trouvé
ces réelles tendresses que la vie de théâtre rend si peu sûres, si
éphémères, si fugitives.
L'ensemble des bâtiments, servant à loger les Mac Carthy, ne comprenait
que le strict nécessaire. Nombre d'établissements des riches comtés du
Royaume-Uni sont installés dans des conditions autrement luxueuses.
Après tout, c'est le fermier qui fait la ferme, et peu importe qu'elle
soit peu considérable par l'étendue si elle est intelligemment dirigée.
Observons cependant que Martin Mac Carthy n'appartenait pas à cette
catégorie plus favorisée des «yeomen», qui sont de petits propriétaires
terriens. Il n'était que l'un des nombreux tenanciers du duc de
Rockingham, on pourrait dire l'une des centaines de machines agricoles
mises en mouvement sur le vaste domaine de ce landlord.
La maison principale, moitié pierre, moitié paillis, ne renferme qu'un
rez-de-chaussée, où Grand'mère, Martin et Martine Mac Carthy, Murdock
et sa femme, occupent des chambres séparées d'une salle commune à
large cheminée, dans laquelle on se réunit en famille pour les repas.
Au-dessus, contiguë aux greniers, une mansarde éclairée de deux
lucarnes, sert de logement à Sim--et aussi à Pat dans l'intervalle de
ses voyages.
En retour, d'un côté, se développent les aires, les granges, les
appentis sous lesquels s'abritent le matériel de culture et les
instruments de labourage; de l'autre, la vacherie, la bergerie, la
laiterie, la porcherie et la basse-cour.
Toutefois, faute de réparations faites à propos, ces bâtisses
présentent un aspect assez inconfortable. Çà et là, des planches de
diverse provenance, des vantaux de portes, des volets hors d'usage,
quelques bordages arrachés à la carcasse de vieux navires, des
poutrelles de démolition, des plaques de zinc, cachent la brèche des
murs, et les toits de chaume sont chargés de gros galets en vue de
résister à la violence des rafales.
Entre ces trois corps de bâtiments s'étend une cour, avec porte cochère
fixée à deux montants. Une haie vive forme clôture, toute agrémentée
de ces éclatants fuchsias, si abondants dans la campagne irlandaise. A
l'intérieur de la cour verdoie un gazon d'herbes folles, où viennent
picorer les volailles. Au centre, une mare miroite, bordée de
corbeilles d'azalées, de marguerites d'un jaune d'or, et d'asphodèles,
retournées à l'état sauvage.
Il est à propos d'ajouter que le chaume des toits, autour des larges
pierres, est non moins fleuri que les gazons et les haies de la grande
cour. Il y pousse toutes sortes de plantes qui charment les yeux, et,
particulièrement d'innombrables touffes de ces fuchsias aux clochettes
sans cesse secouées par les brises de la vallée. Quant aux murs,
ne vous chagrinez pas de ce que loques et morceaux y apparaissent
comme le rapiéçage d'un vêtement de pauvre. Est-ce qu'ils ne sont pas
doublés de ces lierres à triple armure, vigoureux et puissants, qui
soutiendraient la bâtisse, quand même les fondations viendraient à lui
manquer.
Entre les terres arables proprement dites et le corps de la ferme,
s'étend un potager où M. Martin cultive les légumes nécessaires au
ménage, surtout les navets, les choux, les pommes de terre. Cette
réserve est entourée d'un rideau d'arbres et d'arbustes, abandonnés aux
caprices de la végétation si fantaisiste en ce pays d'Irlande.
Ici, sont des houx robustes avec leurs feuilles piquantes d'un vert
ardent, qui ressemblent à des coquillages d'une contexture bizarre.
Là, se dressent des ifs, de poussée libre, auxquels un ciseau imbécile
n'a jamais donné la forme d'une bouteille ou d'un lampadaire. A une
portée de fusil, sur la gauche, se masse un bois de frênes,--et le
frêne est un des plus beaux arbres de ces campagnes. Puis s'entremêlent
des hêtres verdoyants, mélangés parfois de couleurs pourpres, des
arbousiers de haute taille, des sorbiers pareils de loin à un vignoble
dont les ceps seraient chargés de grappes de corail. Il ne faudrait
pas aller à trois milles de cet endroit pour sentir le sol se renfler
sous les premières ramifications de la chaîne des Clanaraderry, où
se développent ces forêts de sapins, dont les pommes paraissent être
suspendues au réseau des chèvrefeuilles, qui se faufilent à travers
leur ramure.
L'exploitation de la ferme de Kerwan comprend une culture assez
variée--d'un rendement médiocre, en somme. Le peu de blé, dont on fait
ordinairement de la farine de gruau, que les Mac Carthy y récoltent,
n'est recommandable ni par la longueur des épis ni par la lourdeur des
grains. Les avoines sont maigres et chétives,--circonstance d'autant
plus regrettable que la farine d'avoine est d'un emploi constant, le
blé réussissant assez mal sur ces terrains de qualité secondaire. On
se trouve mieux d'y semer l'orge, le seigle surtout qui concourt dans
une proportion notable à la fabrication du pain. Et encore telle est
la rudesse de ce climat, que ces moissons ne peuvent être coupées qu'en
octobre et en novembre.
Parmi les légumes cultivés en grand, tels que navets et choux de fortes
dimensions, la pomme de terre doit être mise au premier rang. On sait
qu'elle est la base de la nourriture en Irlande, principalement au
milieu des districts déshérités de la nature. Et c'est à se demander
de quoi vivaient ces populations campagnardes avant que Parmentier eût
fait connaître et adopter son précieux tubercule. Peut-être même a-t-il
rendu le cultivateur imprévoyant, en l'habituant à compter sur ce
produit qui peut le sauver de la disette, lorsque la malchance ne s'en
mêle pas.
Si la terre nourrit les animaux, les animaux contribuent à nourrir la
terre. Aucune exploitation n'est possible sans eux. Les uns servent
aux travaux des champs, aux charrois, aux labours; les autres donnent
les produits naturels, œufs, viande, lait. De tous vient l'engrais
nécessaire à la culture. Aussi comptait-on six chevaux à la ferme de
Kerwan, et à peine suffisaient-ils, quand, accouplés à deux ou à trois,
ils creusaient à la charrue ces terres rocailleuses. Bêtes courageuses
et patientes, comme leurs maîtres, et qui, pour ne pas être inscrites
dans le «stud-book», le livre d'or de la race chevaline, n'en rendaient
pas moins de réels services, se contentant de sèches bruyères, lorsque
le fourrage venait à manquer. Un âne leur tenait compagnie, et ce
n'est pas le chardon qui lui aurait fait défaut, car tous les arrêtés
d'échardonnage ne parviendraient point à détruire cet envahissant
parasite sur les terres irlandaises.
A mentionner parmi les bêtes d'étable, une demi-douzaine de vaches
laitières, assez belles sous leur robe roussâtre, et une centaine de
moutons à face noire, très blancs de laine, d'un entretien difficile
pendant ces longs mois d'hiver, où le sol est recouvert de plusieurs
pieds de neige. Il y avait moins à s'inquiéter des chèvres, dont Martin
Mac Carthy possédait une vingtaine, puisqu'on peut les laisser pourvoir
à leur nourriture. S'il n'y a plus d'herbes, elles trouvent toujours
des feuilles qui résistent aux plus âpres froidures de la période
glaciale.
[Illustration: Au centre, une mare miroite. (Page 101.)]
Quant aux cochons, il va sans dire qu'une douzaine de ces animaux
possédaient leur étable particulière sous les annexes de droite, et on
ne les engraissait que pour les besoins de l'alimentation ménagère.
En effet, il n'entrait pas dans les vues du fermier de se livrer
à l'élevage des porcs, bien qu'il existe à Limerick un important
commerce de jambons,--lesquels valent ceux d'York et se débitent
régulièrement sous cette marque.
[Illustration: Après avoir déposé le fermier et la fermière.
(Page 108.)]
Poules, oies, canards, sont en nombre suffisant pour fournir des
œufs au marché de Tralee. Mais de dindons et même de pigeons
domestiques, point. Ces volatiles ne se rencontrent que peu ou pas dans
la basse-cour des fermes de l'Irlande.
Il convient encore de citer un chien, un griffon d'Écosse, préposé
à la garde du troupeau de moutons. Pas de chien de chasse, bien que
le gibier soit assez abondant sur ces territoires, grouses, coqs de
bruyères, bécasses, bécassines, outardes, daims et chèvres sauvages.
A quoi bon? La chasse est un plaisir de landlords. Le coût du permis,
extrêmement élevé, profite au fisc britannique, et, d'ailleurs, pour
avoir le droit de posséder un chien de chasse, on doit justifier d'une
propriété foncière valant mille livres au moins.
Telle était la ferme de Kerwan, presque isolée au fond d'un coude que
fait la Cashen, à cinq milles de la paroisse de Silton. Certainement,
il existe des terres plus mauvaises dans le comté, de ces terres
légères et siliceuses qui ne gardent pas l'engrais, de ces terres dont
le loyer n'atteint pas même une couronne, c'est-à-dire environ six
francs l'acre. Mais, tout compte fait, la culture de Martin Mac Carthy
n'était que de qualité moyenne.
Au delà de la portion exploitée s'étendaient d'arides plaines
marécageuses, sillonnées de bouquets d'ajoncs, hérissées de touffes de
roseaux, recouvertes de l'inévitable et envahissante bruyère. Au-dessus
planaient d'immenses bandes de ces corbeaux avides du grain semé, et de
ces moineaux gros-becs qui dévorent le grain formé. Grand dommage pour
les fermes.
Puis, au loin, s'étageaient d'épaisses forêts de bouleaux et de
mélèzes, accrochées à ces escarènes, qui sont les rudes pentes des
montagnes. Et Dieu sait si ces arbres sont secoués pendant la mauvaise
saison par les rafales dont s'emplit l'étroite vallée de la Cashen!
En somme, un curieux pays, digne d'attirer les touristes, ce comté de
Kerry, avec ses magnifiques amphithéâtres de hauteurs boisées, ses
lointains superbes, adoucis par le flottement des brumes hyperboréennes.
Il est vrai, pays dur à ceux qui l'habitent, terre trop souvent marâtre
à ceux qui la cultivent.
Et le ciel veuille que la récolte de la pomme de terre, ce véritable
pain de l'île, ne vienne à manquer ni dans le Kerry, ni ailleurs.
Quand elle fait défaut sur le million d'acres consacrés à sa culture,
c'est la famine dans toute son horreur[3].
[3] Telle fut la famine de 1740-1741, qui causa la mort de 400 000
Irlandais; telle celle de 1847, qui en fit périr un demi-million, et
contraignit un nombre égal d'habitants à émigrer au Nouveau-Monde.
Aussi, après avoir chanté le -God save the Queen-, pieux Irlandais,
complétez votre prière en disant:
«-God save the potatoes!-»
IX
LA FERME DE KERWAN (-Suite-).
Le lendemain, 20 octobre, vers trois heures de l'après-midi, des cris
joyeux retentirent sur la route à l'entrée de la ferme de Kerwan,
«Voilà le père!
--Voilà la mère!
--Les voilà tous les deux!»
C'étaient Kitty et Sim, qui saluaient de loin Martin et Martine Mac
Carthy.
«Bonjour les enfants! dit Martin.
--Bonjour, mes fils!» dit Martine.
Et, dans sa bouche, ce «mes» possessif était empreint de fierté
maternelle.
Le fermier et sa femme avaient quitté Limerick ce matin-là de bonne
heure. Une trentaine de milles à faire, lorsque les brises de l'automne
sont déjà fraîches, il y a de quoi être transis surtout dans un
«jaunting-car».
Le car est appelé «car», parce que c'est un véhicule, et l'on y ajoute
le qualificatif «jaunting», parce que les voyageurs y sont placés dos à
dos sur deux banquettes disposées suivant l'axe des brancards. Imaginez
l'un de ces bancs doubles qui meublent les boulevards des villes,
ajustez-le au-dessus d'une paire de roues, complétez l'ensemble par une
planchette sur laquelle les pieds des voyageurs prendront leur point
d'appui, s'adossant aux bagages placés derrière eux, et vous aurez la
voiture ordinairement employée en Irlande. Si ce n'est la plus commode
puisqu'elle ne permet de voir qu'un seul côté du paysage, ni la plus
confortable puisqu'elle est découverte, c'est du moins la plus rapide,
et son conducteur déploie autant d'adresse que de célérité.
On ne s'étonnera donc pas que Martin et Martine Mac Carthy, partis vers
sept heures de Limerick, fussent arrivés à trois heures en vue de la
ferme. Ils n'étaient pas seuls, d'ailleurs, à occuper ce jaunting-car,
qui pouvait contenir jusqu'à dix voyageurs. Aussi, après avoir déposé
le fermier et la fermière, le rapide véhicule continua-t-il sa route
vers le chef-lieu du comté de Kerry.
Murdock sortit à l'instant même de son logement, situé dans l'angle
de la cour, à l'endroit où les annexes de droite se raccordent aux
bâtiments du fond.
«Vous avez fait un bon voyage, mon père? demanda la jeune femme que
Martine venait d'embrasser.
--Très bon, Kitty.
--Avez-vous trouvé des plants de choux au marché de Limerick? dit
Murdock.
--Oui, fils, et on nous les expédiera demain.
--Et de la graine de navets?...
--Oui... de la meilleure sorte.
--Bien, mon père.
--Et aussi une autre espèce de graine...
--Laquelle?...
--De la graine de bébé, Murdock, et qui me paraît être d'excellente
qualité.»
Et comme Murdock et son frère ouvraient de grands yeux en regardant
l'enfant que Martine tenait dans ses bras:
«Voilà un garçon, dit-elle, en attendant que Kitty nous donne le pareil.
--Mais il est glacé, ce petit! répondit la jeune femme.
--Je l'ai pourtant bien enveloppé de mon tartan pendant le voyage,
répliqua la fermière.
--Vite, vite, ajouta M. Martin, allons le réchauffer devant le bon feu
de l'âtre, et commençons par embrasser Grand'mère, qui doit en avoir
besoin.»
Kitty reçut P'tit-Bonhomme des mains de Martine, et toute la famille
fut bientôt réunie dans la salle, où l'aïeule occupait un vieux
fauteuil à coussins.
On lui présenta l'enfant. Elle le prit entre ses bras et l'assit sur
ses genoux.
Lui se laissait faire. Ses yeux allaient de l'un à l'autre. Il ne
comprenait rien à ce qui se passait. Il n'était pas habitué. Pour sûr,
aujourd'hui ne ressemblait pas à hier. Était-ce une sorte de rêve? Il
voyait de bonnes figures autour de lui, des vieilles et des jeunes.
Depuis son réveil, il n'avait entendu que d'affectueuses paroles.
Le voyage l'avait distrait dans cette voiture, qui allait grand
train à travers la campagne. Du bon air, avec l'émanation matinale
des arbustes et des fleurs, emplissait sa poitrine. Une soupe bien
chaude l'avait réconforté avant le départ, et, durant la route, tout
en grignotant quelques gâteaux que contenait le sac de Martine, il
avait raconté de son mieux ce qu'il savait de sa vie--son existence
dans la ragged-school incendiée, les bons soins de Grip, dont le nom
revint souvent dans son récit; puis madame Anna qui l'avait appelé son
fils et qui n'était pas sa maman; puis un monsieur en colère qu'on
appelait le duc... un duc dont il avait oublié le nom et qui voulait
l'entraîner; enfin son abandon, et comment il s'était trouvé tout seul
dans le cimetière de Limerick. Martin Mac Carthy et sa femme n'avaient
pas compris grand chose à son histoire, si ce n'est qu'il n'avait ni
parents ni famille, et que c'était un être abandonné dont la Providence
leur avait confié la charge.
Grand'mère, très émue, l'embrassa. Les autres, non moins attendris,
l'embrassèrent à leur tour.
«Et comment s'appelle-t-il? demanda Grand'mère.
--Il n'a pas pu nous donner d'autre nom que P'tit-Bonhomme, répondit
Martine.
--Il n'a pas besoin d'en avoir un autre, dit M. Martin, et nous
continuerons de l'appeler comme on l'a toujours appelé.
--Et quand il sera grand?... fit observer Sim.
--Ce sera P'tit-Bonhomme tout de même!...» répliqua la vieille femme,
qui baptisa l'enfant d'un bon baiser.
Voilà quel fut l'accueil que notre héros reçut à son arrivée à la
ferme. On lui enleva les haillons qu'il avait endossés pour son rôle
de Sib. Ils furent remplacés par les derniers vêtements que Sim avait
portés à son âge,--pas très neufs, mais propres et chauds. Mentionnons
qu'on lui conserva son tricot de laine, qui commençait à devenir
étroit, mais auquel il paraissait tenir.
Et alors il soupa avec la famille, à la table de ces braves gens,
assis sur une chaise haute, se demandant si tout cela n'allait pas
disparaître. Non! Elle ne disparut pas, la bonne soupe d'avoine dont il
eut une pleine assiettée. Il ne disparut pas, le morceau de lard aux
choux dont on lui donna sa suffisance. Il ne disparut pas, le gâteau
aux œufs et à la farine de gruau, qui fut distribué en parts égales
entre les convives, le tout arrosé d'un broc de cet excellent «potheen»
que le fermier tirait de l'orge récoltée sur les terres de Kerwan.
Quel repas, sans compter que le garçonnet ne voyait que des visages
souriants,--sauf peut-être celui du frère aîné, toujours sérieux et
même un peu triste. Et voici que ses yeux se mouillent, et que des
larmes glissent le long de ses joues.
«Qu'as-tu, P'tit-Bonhomme?... lui demanda Kitty.
--Il ne faut pas pleurer, ajouta Grand'mère. On t'aimera bien ici!
--Et je te ferai des joujoux, lui dit Sim.
--Je ne pleure pas... répondit-il. C'est pas des larmes, ça!»
Non! en vérité, et c'était plutôt son cœur qui débordait, à cette
pauvre créature.
«Allons... allons, dit M. Martin, d'un ton qui n'était point méchant,
c'est bon pour une fois, mon garçon, mais je te préviens qu'il est
défendu de pleurer ici!
--Je ne pleurerai plus, monsieur», répondit-il en se laissant aller
dans les bras que lui tendait Grand'mère.
Martin et Martine avaient besoin de repos. D'ailleurs, on se couchait
de bonne heure à la ferme, car l'habitude était de se lever de grand
matin.
«Où va-t-on le mettre, cet enfant? demanda le fermier.
--Dans ma chambre, répondit Sim, et je lui donnerai la moitié de mon
lit, comme à un petit frère!
--Non, mes enfants, répondit Grand'mère. Laissez-le coucher près de
moi, il ne me gênera pas, je le regarderai dormir et cela me fera
plaisir.»
Un désir de l'aïeule n'avait jamais rencontré l'ombre d'une résistance.
Il suit de là qu'un lit ayant été installé près du sien, ainsi qu'elle
l'avait demandé, P'tit-Bonhomme y fut immédiatement transporté.
Des draps blancs, une bonne couverture, il avait déjà connu cette
jouissance durant les quelques semaines passées à -Royal-George-Hôtel-
de Limerick, dans l'appartement de miss Anna Waston. Mais les caresses
de la comédienne ne pouvaient valoir celles de cette honnête famille!
Peut-être s'aperçut-il qu'il y avait une différence, surtout lorsque
Grand'mère, en le bordant, lui donna un gros baiser.
«Ah! merci... merci!...» murmura-t-il.
Ce fut toute sa prière, ce soir-là, et, sans doute, il n'en savait pas
d'autre.
On était au début de la saison froide. La moisson venait d'être
terminée. Rien à faire ou peu de chose, en dehors de la ferme. Sur
ces rudes territoires, les semailles de blé, d'orge, d'avoine, n'ont
pas lieu au commencement de l'hiver dont la longueur et la rigueur
pourraient les compromettre. C'est affaire d'expérience. Aussi Martin
Mac Carthy avait-il l'habitude d'attendre mars et même avril pour semer
ses céréales, en choisissant les espèces convenables. Il s'en était
bien trouvé jusqu'alors. Creuser le sillon à travers un sol qui gèle
à plusieurs pieds de profondeur, c'eût été un travail non moins dur
qu'inutile. Autant eût valu jeter sa semence au sable des grèves, aux
roches du littoral.
Il ne faudrait pas cependant croire que l'on fût inoccupé à la ferme.
D'abord il y avait à battre le stock d'orge et d'avoine. Et puis, au
cours de ces longs mois de la période hivernale, on ne manquait pas
d'ouvrage. P'tit-Bonhomme put le constater le lendemain, car, dès le
premier jour, il chercha à se rendre utile. Levé à l'aube, il se rendit
du côté des étables. Il avait comme un pressentiment qu'on pourrait
l'employer là. Que diable! il aurait six ans à la fin de l'année, et,
à six ans, on est capable de garder des oies, des vaches, même des
moutons, quand on est aidé d'un bon chien.
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