[Illustration: M. O'BODKINS PRENAIT ENFIN LE PARTI DE SE SAUVER. (Page 59.)] --A leur santé!» Grip, ne pouvant enfoncer la porte, se résigna suivant son habitude, s'efforçant de calmer son compagnon très en colère. «Bon! dit-il, laissons-les, ces bêtes! --Oh! n'être pas le plus fort! --A quoi qu' ça servirait!... Tiens, p'tit, v'là des pommes de terre que je t'ai gardées... Mange... --Je n'ai pas faim, Grip! --Mange tout d' même, et puis on s' fourr'ra sous la paille pour dormir.» C'était ce qu'il y aurait de mieux à faire, après un souper, hélas! si maigre. Si Carker avait fermé la porte du galetas, c'est qu'il ne tenait pas à être dérangé ce soir-là. Grip sous les verrous, on serait à son aise pour fêter la bouteille de gin, et Kriss ne s'y opposerait pas, pourvu qu'on lui réservât sa part. Et alors la liqueur circula dans les tasses. Quels cris, quels hurlements! Il ne leur en fallait pas beaucoup, à ces vauriens, pour les griser, sauf Carker peut-être, qui avait déjà l'habitude des boissons alcooliques. C'est ce qui ne tarda pas d'arriver. La bouteille n'était pas à demi vide, quoique Kriss y eût puisé à même, que l'ignoble bande était plongée dans l'ivresse. Et ce tumulte, ce vacarme, ne suffirent pas à tirer M. O'Bodkins de son indifférence accoutumée. Que lui importait ce qui se passait en bas, lorsqu'il était en haut devant ses cartons et ses livres?... La trompette du jugement dernier n'aurait pu l'en distraire. Et pourtant, il allait bientôt être brusquement arraché de son bureau,--non sans grand dommage pour sa chère comptabilité. Après avoir absorbé un gallon et demi de gin, des trois que contenait la bouteille, la plupart des garnements étaient tombés sur leur paille, pour ne pas dire leur fumier. Et là, ils se fussent endormis, s'il ne fût venu à Carker l'idée de faire un brûlot. Un brûlot, c'est un punch. Au lieu de rhum, on met du gin dans une casserole, on l'allume, il flambe, et on le boit tout brûlant. C'est ce qu'imagina Carker, pour le plus vif plaisir de la vieille Kriss et de deux ou trois autres qui résistaient encore. Certes, il manquait certains ingrédients à ce brûlot, mais les pensionnaires de la ragged-school n'étaient point exigeants. Lorsque le gin eut été versé dans la marmite,--l'unique ustensile que la vieille Kriss eût à sa disposition,--Carker prit une allumette, et alluma le brûlot. Dès que la flamme bleuâtre eut éclairé la salle, ceux de ces déguenillés qui pouvaient se tenir sur leurs jambes, commencèrent une ronde bruyante autour de la marmite. Qui eût passé en ce moment dans la rue, aurait cru qu'une légion de diables avait envahi l'école. Il est vrai, ce quartier est désert aux premières heures de la nuit. Soudain une vaste lueur apparut à l'intérieur de la maison. Un faux pas ayant renversé le récipient, d'où débordaient les vapeurs enflammées du gin, le liquide se répandit sur la paille, en gagnant jusqu'aux derniers recoins de la salle. En un instant, le feu fut partout, comme s'il eût fusé d'un tas de pièces d'artifices. Ceux qui étaient valides et ceux qui furent tirés de leur ivresse par les crépitements de l'incendie n'eurent que le temps d'ouvrir la porte, d'entraîner la vieille Kriss et de se jeter dans la rue. En ce moment, Grip et P'tit-Bonhomme, qui venaient de s'éveiller, cherchèrent vainement à s'enfuir hors du galetas, que remplissait une fumée suffocante. Déjà, d'ailleurs, le reflet des flammes avait été aperçu. Quelques habitants, munis de seaux et d'échelles, accouraient. Très heureusement, la ragged-school était isolée, et le vent, portant à l'opposé, ne menaçait point les maisons d'en face. Mais, s'il y avait peu d'espoir de sauver cette antique cassine, il fallait songer à ceux qui s'y trouvaient, et auxquels la flamme fermait toute issue. Alors s'ouvrit une fenêtre de l'étage qui donnait sur la rue. C'était la fenêtre du cabinet de M. O'Bodkins, que l'incendie allait bientôt atteindre. Le directeur apparut tout effaré, s'arrachant les cheveux. Ne croyez pas qu'il s'inquiétait de savoir si ses pensionnaires étaient en sûreté... il ne songeait même pas à lui, ni au danger qu'il courait... «Mes livres... mes livres!» criait-il en agitant désespérément les bras. Et, après avoir essayé de descendre par l'escalier de son cabinet dont les marches crépitaient sous la lèche des flammes, il se décida à jeter par la fenêtre ses registres, ses cartons, ses ustensiles de bureau. Aussitôt les garnements de se précipiter dessus, de les piétiner, d'éparpiller les feuillets que le vent dispersait, tandis que M. O'Bodkins se décidait enfin à se sauver par une échelle dressée contre la muraille. Mais ce que le directeur avait pu faire, Grip et l'enfant ne le pouvaient pas. Le galetas ne prenait jour que par une étroite lucarne, et l'escalier qui le desservait s'effondrait marche à marche au milieu de la fournaise. La déflagration des murs de paillis commençait, et les flammèches, retombant en pluie sur le toit de chaume, allaient bientôt faire de la ragged-school un large brasier. Les cris de Grip dominèrent alors le fracas de l'incendie. «Il y a donc du monde dans ce grenier?» demanda quelqu'un qui venait d'arriver sur le théâtre de la catastrophe. C'était une dame en costume de voyage. Après avoir laissé sa voiture au tournant de la rue, elle était accourue de ce côté avec sa femme de chambre. En réalité, le sinistre s'était propagé si rapidement qu'il n'existait plus aucun moyen de s'en rendre maître. Aussi, depuis que le directeur avait été sauvé, avait-on cessé de combattre le feu, croyant qu'il ne se trouvait plus personne dans la maison. «Du secours... du secours à ceux qui sont là!» s'écria de nouveau la voyageuse, en faisant de grands gestes dramatiques. Des échelles, mes amis, des échelles... et des sauveteurs!» Mais comment appliquer des échelles contre ces murs qui menaçaient de s'écrouler? Comment atteindre le galetas sur un toit enveloppé d'une fumée épaisse, et dont le chaume pétillait comme une meule livrée aux flammes? «Qui donc est dans ce grenier?... demanda-t-on à M. O'Bodkins, occupé à ramasser ses registres. --Qui?... je ne sais...» répondit le directeur éperdu, n'ayant conscience que de son propre désastre. Puis, la mémoire lui revenant: «Ah!... si... deux... Grip et P'tit-Bonhomme... --Les malheureux! s'écria la dame. Mon or, mes bijoux, tout ce que je possède, à qui les sauvera!» Il était maintenant impossible de pénétrer à l'intérieur de l'école. Une gerbe écarlate se projetait à travers les murs. Le dedans flambait, crépitait, s'écroulait. Encore quelques instants, et sous le souffle de la rafale, qui tordait les flammes comme l'étamine d'un pavillon, la ragged-school ne serait plus qu'une caverne de feu, un tourbillon de vapeurs incandescentes. Soudain le toit de chaume creva à la hauteur de la lucarne. Grip était parvenu à le déchirer, à briser les bardeaux, au moment où l'incendie faisait craquer le plancher du galetas. Il se hissa alors sur les traverses du faîtage, et il tira après lui le jeune garçon à demi-suffoqué. Puis, ayant gagné la partie du mur qui formait pignon à droite, il se laissa glisser sur l'arête, tenant toujours P'tit-Bonhomme entre ses bras. En ce moment, il se produisit une violente poussée de flammes fuligineuses, éructées de la toiture, en faisant jaillir des milliers d'étincelles. «Sauvez-le... cria Grip, sauvez-le!» Et il lança l'enfant du côté de la rue, où, par bonheur, un homme le reçut dans ses bras, avant qu'il se fût brisé sur le sol. Grip, se jetant à son tour, roula presque asphyxié au pied d'un pan de muraille, qui s'abattit d'un bloc. Alors la voyageuse s'avançant vers l'homme qui tenait P'tit-Bonhomme, lui demanda d'une voix tremblante d'émotion: «A qui est cette innocente créature?... --A personne!... Ce n'est qu'un enfant trouvé... lui répondit cet homme. --Eh bien... il est à moi... à moi!... s'écria-t-elle en le prenant, en le serrant sur sa poitrine. --Madame... fit observer la femme de chambre. --Tais-toi... Élisa... tais-toi!... C'est un ange qui m'est tombé du ciel!» Comme l'ange n'avait ni parents ni famille, autant valait le laisser aux mains de cette belle dame, douée d'un cœur si généreux, et ce furent des hurrahs qui la saluèrent, au moment où s'écroulaient, au milieu d'une gerbe de flammeroles, les derniers restes de la ragged-school. VI LIMERICK. Quelle était cette femme charitable, qui venait d'entrer en scène de cette façon quelque peu mélodramatique? On l'aurait vue se précipitant au milieu des flammes, sacrifiant sa vie pour arracher cette frêle victime à la mort, que personne ne s'en fût étonné, tant elle y mettait de conviction scénique. En vérité, il eût été sien, cet enfant, qu'elle ne l'aurait pas entouré plus étroitement de ses bras, tandis qu'elle l'emportait vers sa voiture. En vain sa femme de chambre avait-elle voulu la décharger de ce précieux fardeau... Jamais... jamais! «Non, Élisa, laisse-le! répétait-elle d'une voix vibrante. Il est à moi... Le ciel m'a permis de le retirer des ruines de cette maison en flammes... Merci, merci, mon Dieu!... Ah! le chéri!... le chéri!» Le chéri était à demi suffoqué, la respiration incomplète, la bouche haletante, les yeux fermés. Il lui aurait fallu de l'air, le grand air, et, après avoir été presque étouffé par les fumées de l'incendie, il risquait de l'être par les tourbillons de tendresse dont l'enveloppait sa libératrice. «A la gare, dit-elle au cocher, lorsqu'elle eut rejoint sa voiture, à la gare!... Une guinée... si nous ne manquons pas le train de neuf heures quarante-sept!» Le cocher ne pouvait être insensible à cette promesse,--en Irlande, le pourboire n'étant rien de moins qu'une institution sociale. Aussi mit-il au trot le cheval de son «growler», appellation qui s'applique à ces antiques et inconfortables véhicules. Mais enfin quelle était cette providentielle voyageuse? Par une extraordinaire bonne chance, P'tit-Bonhomme était-il tombé entre des mains qui ne l'abandonneraient plus? Miss Anna Waston, premier grand rôle de drame du théâtre de Drury-Lane, une sorte de Sarah Bernhardt en tournée, qui donnait actuellement des représentations au théâtre de Limerick, comté de Limerick, province de Munster. Elle venait d'achever un voyage d'agrément de quelques jours à travers le comté de Galway, accompagnée de sa femme de chambre,--autant dire une amie aussi grognonne que dévouée, la sèche Élisa Corbett. Excellente fille, cette comédienne, très goûtée du public des mélodrames, toujours en scène même après le baisser du rideau, toujours prête à s'emballer dans les questions de sentiment, ayant le cœur sur la main, la main ouverte comme le cœur, néanmoins très sérieuse en ce qui concernait son art, intraitable dans les cas où une maladresse pouvait le compromettre, et à cheval sur les questions de cachets et de vedette. Miss Anna Waston, fort connue dans tous les comtés du Royaume-Uni, n'attendait que l'occasion d'aller se faire applaudir en Amérique, aux Indes, en Australie, c'est-à-dire partout où la langue anglaise est parlée, car elle avait trop de fierté pour s'abaisser à n'être qu'une poupée de pantomime sur des théâtres où elle n'aurait pu être comprise. Depuis trois jours, désireuse de se remettre des incessantes fatigues que lui imposait le drame moderne dans lequel elle ne cessait de mourir au dernier acte, elle était venue respirer l'air pur et fortifiant de la baie de Galway. Son voyage achevé, elle se dirigeait, ce soir-là, vers la gare pour prendre le train de Limerick, où elle devait jouer le lendemain, lorsque des cris de détresse, une intense réverbération de flammes, avaient attiré son attention. C'était la ragged-school qui brûlait. Un incendie?... Comment résister au désir de voir un de ces incendies «nature», qui ressemblent si peu à ces incendies de théâtre au lycopode? Sur son ordre et malgré les observations d'Élisa, la voiture s'était arrêtée à l'extrémité de la rue, et miss Anna Waston avait assisté aux diverses péripéties de ce spectacle, bien supérieur à ceux que les pompiers de service regardent d'un œil attentif et souriant. Cette fois, les praticables s'effondraient en se tordant, les dessous flambaient pour tout de bon. En outre, cela n'avait pas manqué d'intérêt. La situation s'était corsée comme dans une pièce bien conduite. Deux créatures humaines sont enfermées au fond d'un galetas, dont l'escalier est dévoré par les flammes, et qui n'a plus d'issues... Deux garçons, un grand et un petit... Peut-être une fillette eût-elle mieux valu?... Et alors, les cris poussés par miss Anna Waston... Elle se serait élancée à leur secours, n'eût été son cache-poussière qui aurait pu donner un nouvel aliment à l'incendie... D'ailleurs, la toiture vient de se crever autour de la lucarne... Les deux malheureux ont apparu au milieu des vapeurs, le grand portant le petit... Ah! le grand, quel héros, et comme il se pose en artiste!... Quelle science du geste, quelle vérité d'expression!... Pauvre Grip! il ne se doute guère qu'il a produit tant d'effet... Quant à l'autre, «le nice boy!... le nice boy!» le gentil! répète miss Anna Waston, c'est un ange qui traverse les flammes d'un enfer!... Vrai, P'tit-Bonhomme, c'est bien la première fois que tu auras été comparé à un chérubin, ou à tout autre échantillon de la bambinerie céleste! [Illustration: Grip tenant toujours P'tit-Bonhomme. (Page 60.)] Oui! cette mise en scène, miss Anna Waston en avait saisi les moindres détails. Comme au théâtre, elle s'était écriée: «Mon or, mes bijoux, et tout ce que je possède à qui les sauvera!» Mais personne n'avait pu s'élancer le long des murs chancelants, sur la toiture croûlante... Enfin le chérubin avait été recueilli entre des bras ouverts à point pour le recevoir... puis, de ces bras, il avait passé dans ceux de miss Anna Waston... Et, à présent, P'tit-Bonhomme possédait une mère, et même la foule assurait que ce devait être une grande dame qui venait de reconnaître son fils au milieu de l'incendie de la ragged-school. [Illustration: Miss Waston s'aperçut que son protégé la regardait. (Page 68.)] Après avoir salué, en s'inclinant, le public qui l'applaudissait, miss Anna Waston avait disparu, emportant son trésor, malgré tout ce que lui disait sa femme de chambre. Que voulez-vous? Il ne faut pas demander à une comédienne, âgée de vingt-neuf ans, à la chevelure ardente, à la coloration chaude, aux regards dramatiques,--et tant soit peu écervelée,--de maîtriser ses sentiments, de se maintenir en une juste mesure, comme le faisait Élisa Corbett, à l'âge de trente-sept ans, une blonde, froide et fade, depuis plusieurs années au service de sa fantasque maîtresse. Il est vrai, la caractéristique de l'actrice était de se croire toujours en représentation sur un théâtre, aux prises avec les péripéties de son répertoire. Pour elle, les circonstances les plus ordinaires de la vie étaient des «situations», et lorsque la situation est là... Il va sans dire que la voiture étant arrivée à temps à la gare, le cocher reçut la guinée promise. Et maintenant, miss Anna Waston, seule avec Élisa, au fond d'un compartiment de première classe, pouvait s'abandonner à toutes ces effusions dont le cœur d'une véritable mère eût été rempli. «C'est mon enfant!... mon sang... ma vie! répétait-elle. On ne me l'arrachera pas!» Entre nous, qui eût pu songer à lui arracher ce petit abandonné, sans famille? Et Élisa de se dire: «Nous verrons ce que cela durera!» Le train roulait alors à petite vitesse vers Artheury-jonction, en traversant le comté de Galway qu'il met en communication avec la capitale de l'Irlande. Pendant cette première partie du trajet--une douzaine de milles--P'tit-Bonhomme n'avait point repris connaissance, malgré les soins assidus et les phrases traditionnelles de la comédienne. Miss Anna Waston s'était d'abord occupée de le déshabiller. L'ayant débarrassé de ses loques souillées de fumée, à l'exception du tricot de laine qui était en assez bon état, elle lui avait fait une chemise d'une de ses camisoles tirée du sac de voyage, une veste d'un corsage de drap, une couverture de son châle. Mais l'enfant ne semblait pas s'apercevoir qu'il fût enveloppé de vêtements bien chauds, et pressé sur un cœur encore plus chaud que n'étaient les vêtements. Enfin, à la jonction, une partie du train fut détachée, et dirigée sur Kilkree qui est à la limite du comté de Galway, où il y eut une halte d'une demi-heure. Pendant ce temps-là P'tit-Bonhomme n'avait pas encore repris ses sens. «Élisa... Élisa... s'écria miss Anna Waston, il faut voir s'il n'y a pas un médecin dans le train!» Élisa s'informa, bien qu'elle assurât sa maîtresse que ça n'en valait pas la peine. Il n'y avait pas de médecin. «Ah! ces monstres... répondit miss Anna Waston, ils ne sont jamais où ils devraient être! --Voyons, madame, il n'a rien, ce gamin!... Il finira par revenir à lui, si vous ne l'étouffez pas... --Tu crois, Élisa?... Le cher bébé!... Que veux-tu?.. Je ne sais pas, moi!.. Je n'ai jamais eu d'enfant!... Ah! si j'avais pu le nourrir de mon lait!» Cela était impossible, et d'ailleurs, P'tit-Bonhomme était d'un âge où l'on éprouve le besoin d'une alimentation plus substantielle. Miss Anna Waston en fut donc pour ses regrets d'insuffisance maternelle. Le train traversa le comté de Clare,--cette presqu'île jetée entre la baie de Galway au nord et le long estuaire du Shannon au sud--un comté dont on ferait une île en creusant un canal d'une trentaine de milles à la base des monts Sliève-Sughty. La nuit était sombre, l'atmosphère tumultueuse, balayée par les rafales de l'ouest. N'était-ce pas le ciel de la situation?... «Il ne revient pas à lui, cet ange? ne cessait de s'écrier miss Anna Waston. --Voulez-vous que je vous dise, madame?... --Dis, Élisa, dis, de grâce!... --Eh bien... je crois qu'il dort!» Et c'était vrai. On traversa Dromor, Ennis qui est la capitale du comté, où le train arriva vers minuit, puis Clare, puis New-Market, puis Six-Miles, la frontière enfin, et, à cinq heures du matin, le train entrait en gare de Limerick. Non seulement P'tit-Bonhomme avait dormi pendant tout le trajet, mais miss Anna Waston avait fini par succomber au sommeil, et, lorsqu'elle se réveilla, elle s'aperçut que son protégé la regardait en ouvrant de grands yeux. Et, alors, de l'embrasser en répétant: «Il vit!... il vit!... Dieu, qui me l'a donné, n'aurait pas eu la cruauté de me le reprendre!» Élisa voulut bien convenir que Dieu n'aurait pu être cruel à ce point, et voilà comment il advint que notre petit garçon passa presque sans transition du galetas de la ragged-school au bel appartement que miss Anna Waston, en représentation au théâtre de Limerick, occupait à -Royal-George-Hôtel-. Un comté qui a vaillamment marqué dans l'histoire de l'Irlande, ce comté de Limerick où s'organisa la résistance des catholiques contre l'Angleterre protestante. Sa capitale, fidèle à la dynastie jacobite, tint tête au redoutable Cromwell, subit un siège mémorable, puis, abattue par la famine et les maladies, noyée dans le sang des exécutions, finit par succomber. Là fut signé le traité qui porte son nom, lequel assurait aux catholiques irlandais l'égalité des droits civils et le libre exercice de leur culte. Il est vrai, ces dispositions furent outrageusement violées par Guillaume d'Orange. Il fallut reprendre les armes, après de longues et cruelles exactions; mais, malgré leur valeur, et bien que la Révolution française eût envoyé Hoche à leur secours, les Irlandais, qui se battaient «la corde au cou», comme ils disaient, furent vaincus à Ballinamach. En 1829, les droits des catholiques se virent enfin reconnus, grâce au grand O'Connell, qui prit en main le drapeau de l'indépendance et obtint ou plutôt imposa le bill d'émancipation au gouvernement de la Grande-Bretagne. Et, puisque ce roman a choisi l'Irlande pour théâtre, qu'il nous soit permis de rappeler ces quelques phrases inoubliables, jetées alors à la face des hommes d'État de l'Angleterre. Que l'on veuille bien ne point les considérer comme un hors-d'œuvre; elles sont gravées au cœur des Irlandais, et on en sentira l'influence en quelques épisodes de cette histoire. «Jamais ministère ne fut plus indigne! s'est écrié un jour O'Connell. Stanley est un whig renégat; sir James Graham, quelque chose de pire encore; sir Robert Peel, un drapeau bariolé de cinq cents couleurs, et pas bon teint, aujourd'hui orange, demain vert, le surlendemain ni l'une ni l'autre de ces couleurs, mais il faut prendre garde que ce drapeau soit jamais teint de sang!... Quant à ce pauvre diable de Wellington, rien de plus absurde que d'avoir édifié cet homme-là en Angleterre. L'historien Alison n'a-t-il pas démontré qu'il avait été surpris à Waterloo? Heureusement pour lui, il avait alors des troupes déterminées, il avait des soldats irlandais! Les Irlandais ont été dévoués à la maison de Brunswick, lorsqu'elle était leur ennemie, fidèles à Georges III qui les trahissait, fidèles à Georges IV qui poussait des cris de rage en accordant l'émancipation, fidèles au vieux Guillaume, à qui le ministère prêtait un discours intolérable et sanguinaire contre l'Irlande, fidèles à la reine enfin! Aussi, aux Anglais l'Angleterre, aux Écossais l'Écosse,--aux Irlandais l'Irlande!» Nobles paroles!... On verra bientôt comment s'est réalisé le vœu d'O'Connell, et si le sol de l'Irlande est aux Irlandais. Limerick est encore l'une des principales cités de l'Ile-Émeraude, bien qu'elle soit descendue du troisième au quatrième rang, depuis que Tralee lui a pris une partie de son commerce. Elle possède une population de trente mille habitants. Ses rues sont régulières, larges, droites, tracées à l'américaine; ses boutiques, ses magasins, ses hôtels, ses édifices publics, s'élèvent sur des places spacieuses. Mais vient-on à franchir le pont de Thomond, quand on a salué la pierre sur laquelle fut signé le traité d'émancipation, on trouve la partie de la ville restée obstinément irlandaise, avec ses misères et les ruines du siège, les remparts effondrés, l'emplacement de cette «batterie noire» que les intrépides femmes, comme autant de Jeanne Hachette, défendirent jusqu'à la mort contre les orangistes. Rien de plus attristant, de plus lamentable que ce contraste! Évidemment, Limerick est située de manière à devenir un important centre industriel et commercial. Le Shannon, le «fleuve d'azur», lui offre un de ces chemins qui marchent comme la Clyde, la Tamise ou la Mersey. Par malheur, si Londres, Glasgow et Liverpool utilisent leur fleuve, Limerick laisse le sien à peu près sans emploi. A peine quelques barques animent-elles ces eaux paresseuses, qui se contentent de baigner les beaux quartiers de la ville et d'arroser les gras pâturages de leur vallée. Les émigrants irlandais devraient bien emporter le Shannon en Amérique. Soyez sûr que les Américains sauraient en faire bon usage. Si toute l'industrie de Limerick se borne à fabriquer des jambons, ce n'en est pas moins une agréable cité, où la partie féminine de la population est remarquablement belle,--et il était facile de le constater pendant les représentations de miss Anna Waston. Avouons-le, ce ne sont pas ces comédiennes d'une personnalité si bruyante qui réclament un mur pour la vie privée. Non! elles feront plutôt monter le loyer des maisons de verre, le jour où les architectes sauront en construire. Après tout, miss Anna Waston n'avait point à cacher ce qui s'était passé à Galway. Dès le lendemain de son arrivée, on ne cessait de parler, dans les salons de Limerick, de la ragged-school. Le bruit courut que l'héroïne de tant de drames s'était jetée au milieu des flammes pour sauver un petit être, et elle ne le démentit pas trop. Peut-être le croyait-elle, comme ces hâbleurs qui finissent par ajouter foi à leurs hâbleries. Ce qui était certain, c'est qu'elle avait ramené un enfant à -Royal-George-Hôtel-, un enfant qu'elle voulait adopter, un orphelin auquel elle donnerait son nom, puisqu'il n'en avait pas,--non! pas même un nom de baptême. «P'tit-Bonhomme!» avait-il répondu, lorsqu'elle lui avait demandé comment il s'appelait. Eh bien, P'tit-Bonhomme lui allait. Elle n'aurait pas mieux trouvé. Cela valait bien Édouard, Arthur ou Mortimer. Et, d'ailleurs, elle lui prodiguerait les «baby», les «bebery», les «babiskly», et autres équivalents maternels usités en Angleterre. Nous conviendrons que notre héros ne comprenait rien à tout cela. Il se laissait faire, n'étant point habitué aux caresses, et on le caressait, ni aux baisers, et on l'embrassait, ni aux beaux habits, et il fut habillé à la mode, ni aux chaussures, et on lui mit des bottines neuves, ni aux frisures, et ses cheveux furent disposés en boucles, ni à la bonne nourriture, et on le nourrissait royalement, ni aux friandises, et on l'en accablait. Il va de soi que les amis et amies de la comédienne affluèrent à l'appartement de -Royal-George-Hôtel-. Ce qu'elle reçut de compliments, et avec quelle bonne grâce elle les acceptait! On reprenait l'histoire de la ragged-school. Après vingt minutes de récit, il était rare que le feu n'eût pas dévoré la ville de Galway tout entière. On ne pouvait comparer à ce sinistre que le fameux incendie qui détruisit une grande partie de la capitale du Royaume-Uni et dont témoigne le «Fire-Monument» élevé à quelques pas de London-Bridge. On l'imagine sans peine, l'enfant n'était pas oublié pendant ces visites, et miss Anna Waston en jouait d'une façon supérieure. Pourtant, il se souvenait, il se rappelait que, s'il n'avait jamais été autant choyé, on l'avait aimé du moins. Aussi un jour demanda-t-il: «Où donc est Grip?... --Qu'est-ce que Grip, mon babish?» répondit miss Anna Waston. [Illustration: Après vingt minutes de récit. (Page 71.)] Elle sut alors ce qu'était Grip. Certainement, sans lui, P'tit-Bonhomme eût péri dans les flammes... Si Grip ne se fût dévoué pour le sauver au risque de sa propre vie, c'est un cadavre d'enfant qu'on eût retrouvé sous les décombres de l'école. Cela était bien... très bien de la part de Grip. Cependant, son héroïsme--on acceptait ce mot,--ne pouvait diminuer en rien la part qui revenait à miss Anna Waston dans le sauvetage... Admettez que cette admirable femme ne se fût pas providentiellement trouvée sur le théâtre de l'incendie, où serait aujourd'hui P'tit-Bonhomme?... Qui l'aurait recueilli?... En quel bouge l'eût-on renfermé avec les autres déguenillés de la ragged-school? [Illustration: Les magnifiques falaises, sur la côte de Clare. (Page 74.)] La vérité est que personne ne s'était informé de Grip. On ne savait rien à son sujet, et on ne tenait guère à en savoir davantage; P'tit-Bonhomme finirait par l'oublier, il n'en parlerait plus. On se trompait, et l'image de celui qui l'avait nourri et protégé ne s'effacerait jamais de son cœur. Et pourtant, que de distractions l'enfant adoptif de la comédienne rencontrait dans sa nouvelle existence! Il accompagnait miss Anna Waston pendant ses promenades, assis près d'elle, sur le coussin de sa voiture, au milieu des beaux quartiers de Limerick, à l'heure où le monde élégant pouvait la voir passer. Jamais bébé n'avait été plus attifé, plus enrubanné, plus décoratif, si l'on veut permettre cette expression. Et que de costumes variés, qui lui eussent fait une riche garde-robe d'acteur! Tantôt, c'était un Écossais, avec plaid, toque et philabegg, tantôt un page avec maillot gris et justaucorps écarlate, ou bien un mousse de fantaisie avec vareuse bouffante et béret rejeté en arrière. Au vrai, il avait remplacé le carlin de sa maîtresse, une bête hargneuse et mordante, et, s'il eût été plus petit, peut-être l'aurait-elle fourré dans son manchon, en ne laissant passer que sa tête toute frisottée. Et, en outre des promenades à travers la ville, ces excursions jusqu'aux stations balnéaires des environs de Kilkree, avec ses magnifiques falaises sur la côte de Clare, Miltow-Malbay, citée pour ses redoutables roches qui déchiquetèrent jadis une partie de l'invincible -Armada-!... Là, P'tit-Bonhomme était exhibé comme un phénomène sous cette désignation: «l'ange sauvé des flammes!» Une ou deux fois, on le conduisit au théâtre. Il fallait le voir en baby du grand monde, ganté de frais--des gants à ce garçonnet!--trônant au premier rang d'une loge sous l'œil sévère d'Élisa, osant à peine remuer, et luttant contre le sommeil jusqu'à la fin de la représentation. S'il ne comprenait pas grand'chose aux pièces, il croyait cependant que tout ce qu'il voyait était réel, non imaginaire. Aussi, lorsque miss Anna Waston apparaissait en costume de reine, avec diadème et manteau royal, puis en femme du peuple, portant cornette et tablier, ou même en pauvresse, vêtue de haillons à volants et coiffée du chapeau à fleurs des mendiantes anglaises, il ne pouvait croire que ce fût elle qu'il retrouvait à -Royal-George-Hôtel-. De là, le profond trouble de son imagination enfantine. Il ne savait plus que penser. Il en rêvait la nuit, comme si le sombre drame eût continué, et alors c'étaient des cauchemars effrayants, auxquels se mêlaient le montreur de marionnettes, ce gueux de Carker, les autres mauvais garnements de l'école! Il se réveillait, trempé de sueur, et n'osait appeler... On sait combien les Irlandais sont passionnés pour les exercices de sport, et en particulier pour les courses de chevaux. Ces jours-là, il y a un envahissement de Limerick, de ses places, de ses rues, de ses hôtels, par la «gentry» des environs, et les fermiers qui désertent leurs fermes, et les misérables de toute espèce qui sont parvenus à économiser un shilling ou un demi-shilling pour le mettre sur un cheval. Or, quinze jours après son arrivée, P'tit-Bonhomme eut l'occasion d'être exhibé au milieu d'un concours de ce genre. Quelle toilette il portait! On eût juré un bouquet plutôt qu'un bébé, tant il était fleuri de la tête aux pieds,--un bouquet que miss Anna Waston faisait admirer, on pourrait même dire respirer à ses amis et connaissances! Enfin, il faut bien prendre cette créature pour ce qu'elle est, un peu extravagante, un peu détraquée, mais bonne et compatissante, quand elle trouvait le moyen de l'être avec quelque apparat. Si les attentions dont elle comblait l'enfant étaient visiblement théâtrales, si ses baisers ressemblaient aux baisers conventionnels de la scène qui ne viennent que des lèvres, ce n'était pas P'tit-Bonhomme qui eût été capable d'en saisir la différence. Et pourtant, il ne se sentait pas aimé comme il l'aurait voulu, et peut-être se disait-il, sans en avoir conscience, ce que ne cessait de répéter Élisa: «Nous verrons bien ce que cela durera... en admettant que cela dure!» VII SITUATION COMPROMISE. Six semaines s'écoulèrent dans ces conditions, et on ne saurait être étonné que P'tit-Bonhomme eût pris l'habitude de cette vie agréable. Puisqu'on se plie à la misère, il ne doit pas être très difficile de s'accoutumer à l'aisance. Miss Anna Waston, toute de premier élan, ne se blaserait-elle pas bientôt par l'exagération et l'abus de ses tendresses? Il en est des sentiments comme des corps: ils sont soumis à la loi de l'inertie. Que l'on cesse d'entretenir la force acquise, et le mouvement finit par s'arrêter. Or, si le cœur a un ressort, miss Anna Waston n'oublierait-elle pas un jour de le remonter, elle qui oubliait neuf fois sur dix de remonter sa montre? Pour employer une locution de son monde, elle avait éprouvé «une toquade» des plus vives à l'exemple de la plupart des toquées de théâtre. L'enfant n'avait-il été pour elle qu'un passe-temps... un joujou... une réclame?... Non, car elle était réellement bonne fille. Cependant, si ses soins ne devaient pas manquer, ses caresses étaient déjà moins continues, ses attentions moins fréquentes. D'ailleurs, une comédienne est tellement occupée, absorbée par les choses de son art,--rôles à apprendre, répétitions à suivre, représentations qui ne laissent pas une soirée libre... Et les fatigues du métier?... Dans les premiers jours, on lui apportait le chérubin sur son lit. Elle jouait avec lui, elle faisait la «petite mère». Puis, cela interrompant son sommeil qu'elle avait l'habitude de prolonger fort tard, elle ne le demandait plus qu'au déjeuner. Ah! quelle joie de le voir assis sur une haute chaise qu'on avait achetée exprès, et manger de si bel appétit. «Hein!... c'est bon? disait-elle. --Oh! oui, madame, répondit-il un jour, c'est bon comme ce qu'on mange à l'hospice, quand on est malade.» Une observation: bien que P'tit-Bonhomme n'eût jamais reçu ce qu'on appelle des leçons de belles manières,--et ce n'étaient ni Thornpipe ni même M. O'Bodkins qui auraient pu les lui enseigner,--il était d'une nature réservée et discrète, d'un caractère doux et affectueux, qui avaient toujours contrasté avec les turbulences et les polissonneries des déguenillés de la ragged-school. Cet enfant se montrait supérieur à sa condition, ainsi qu'il était supérieur à son âge, par les façons et les sentiments. Si étourdie, si linotte qu'elle fût, miss Anna Waston n'avait point été sans en faire la remarque. De son histoire, elle ne connaissait que ce qu'il avait pu lui en raconter depuis l'époque où il avait été recueilli par le montreur de marionnettes. C'était donc bien et dûment un enfant trouvé. Pourtant, étant donné ce qu'elle appelait sa «distinction naturelle», miss Anna Waston voulut voir en lui le fils de quelque grande dame, d'après la poétique du drame courant, un fils que, pour une raison inconnue, sa position sociale l'avait contrainte d'abandonner. Et là-dessus, de s'emballer suivant son habitude, brodant tout un roman qui ne brillait guère par la nouveauté. Elle imaginait des situations que l'on pourrait adapter au théâtre... On en tirerait une pièce à grands effets de larmes... Elle la jouerait, cette pièce... Ce serait le plus magnifique succès de sa carrière dramatique... Elle s'y montrerait renversante, et pourquoi pas sublime... etc., etc. Et, lorsqu'elle était montée à ce diapason, elle saisissait son ange, elle l'étreignait comme si elle eût été en scène, et il lui semblait entendre les bravos de toute une salle... Un jour, P'tit-Bonhomme, troublé par ces démonstrations, lui dit: «Madame Anna?... --Que veux-tu, chéri? --Je voudrais vous demander quelque chose. --Demande, mon cœur, demande. --Vous ne me gronderez pas?... --Te gronder!... --Tout le monde a eu une maman, n'est-ce pas?... --Oui, mon ange, tout le monde a eu une maman. --Alors pourquoi que je ne connais pas la mienne?... --Pourquoi?... Parce que... répondit miss Anna Waston, assez embarrassée, parce que... il y a des raisons... Mais... un jour... tu la verras... oui!... j'ai l'idée que tu la verras... --Je vous ai entendu dire, pas vrai, que ce devait être une belle dame?... --Oui, certes!... une belle dame! --Et pourquoi une belle dame?... --Parce que... ton air... ta figure!... Est-il drôle, cet amour, avec ses questions! Puis... la situation... la situation dans la pièce exige que ce soit une belle dame... une grande dame... Tu ne peux pas comprendre... --Non... je ne comprends pas! répondit P'tit-Bonhomme d'un ton bien triste. Il me vient quelquefois la pensée que ma maman est morte... --Morte?... Oh non!... Ne pense pas à ces choses-là!... Si elle était morte, il n'y aurait plus de pièce... --Quelle pièce?...» Miss Anna Waston l'embrassa, ce qui était encore la meilleure manière de lui répondre. «Mais si elle n'est pas morte, reprit P'tit-Bonhomme avec la logique ténacité de son âge, si c'est une belle dame, pourquoi qu'elle m'a abandonné?... --Elle y aura été forcée, mon babery!... oh! bien malgré elle!... D'ailleurs, au dénouement... --Madame Anna?... --Que veux-tu encore?... --Ma maman?... --Eh bien?... --Ce n'est pas vous?... --Qui... moi... ta maman?... --Puisque vous m'appelez votre enfant!... --Cela se dit, mon chérubin, cela se dit toujours aux bébés de ton âge!... Pauvre petit, il a pu croire!... Non! je ne suis pas ta maman!... Si tu avais été mon fils, ce n'est pas moi qui t'aurais délaissé... qui t'aurais voué à la misère!... Oh non!» Et miss Anna Waston, infiniment émue, termina la conversation en embrassant de nouveau P'tit-Bonhomme, qui s'en alla tout chagrin. Pauvre enfant! Qu'il appartienne à une famille riche ou à une famille misérable, il est à craindre qu'il ne parvienne jamais à le savoir, pas plus que tant d'autres, ramassés au coin des rues! En le prenant avec elle, miss Anna Waston n'avait pas autrement réfléchi à la charge que sa bonne action lui imposait dans l'avenir. Elle n'avait guère songé que ce bébé grandirait, et qu'il y aurait lieu de pourvoir à son instruction, à son éducation. C'est bien de combler un petit être de caresses, c'est mieux de lui donner les enseignements que son esprit réclame. Adopter un enfant crée le devoir d'en faire un homme. La comédienne avait vaguement entrevu ce devoir. Il est vrai, P'tit-Bonhomme avait à peine cinq ans et demi. Mais, à cet âge, l'intelligence commence à se développer. Que deviendrait-il? Il ne pourrait la suivre pendant ses tournées de ville en ville, de théâtre en théâtre... surtout lorsqu'elle irait à l'étranger... Elle serait forcée de le mettre en pension... oh! dans une bonne pension!... Ce qui était certain, c'est qu'elle ne l'abandonnerait jamais. Et un jour, elle dit à Élisa: «Il se montre de plus en plus gentil, ne remarques-tu pas? Quelle affectueuse nature! Ah! son amour me paiera de ce que j'aurais fait pour lui!... Et puis... précoce... voulant savoir les choses... Je trouve même qu'il est plus réfléchi qu'on ne doit l'être si jeune... Et il a pu croire qu'il était mon fils!... Le pauvre petit!... Je ne dois guère ressembler à la mère qu'il a eue, j'imagine?... Ce devait être une femme sérieuse... grave... Dis donc, Élisa, il faudra bien y penser, pourtant... --A quoi, madame? --A ce que nous en ferons. --Ce que nous en ferons... maintenant?.. --Non, pas maintenant, ma fille... Maintenant, il n'y a qu'à le laisser pousser comme un arbuste!... Non... plus tard... plus tard... quand il aura sept ou huit ans... N'est-ce pas à cet âge-là que les enfants vont en pension?...» Élisa allait représenter que le gamin devait être déjà habitué au régime des pensions, et l'on sait à quel régime il avait été soumis--celui de la ragged-school. Suivant elle, le mieux serait de le renvoyer dans un établissement--plus convenable, s'entend. Miss Anna Waston ne lui donna pas le loisir de répondre. «Dis-moi, Élisa?... --Madame? --Crois-tu que notre chérubin puisse avoir du goût pour le théâtre?... --Lui?... --Oui... Regarde-le bien!... il aura une belle figure... des yeux magnifiques... une superbe prestance!... Cela se voit déjà, et je suis certaine qu'il ferait un adorable jeune premier... --Ta... ta... ta... madame! Vous voilà encore partie!... --Hein!... je lui apprendrais à jouer la comédie... L'élève de miss Anna Waston!... Vois-tu l'effet?... --Dans quinze ans... --Dans quinze ans, Élisa, soit! Mais, je te le répète, dans quinze ans, ce sera le plus charmant cavalier que l'on puisse rêver!... Toutes les femmes en seront... --Jalouses! répliqua Élisa. Je connais ce refrain.--Tenez, madame, voulez-vous que je vous dise ma pensée?... [Illustration: Tandis que le régisseur lui tenait la main. (Page 88.)] --Dis, ma fille. --Eh bien... cet enfant... ne consentira jamais à devenir comédien... --Et pourquoi?... --Parce qu'il est trop sérieux. --C'est peut-être vrai! répondit miss Anna Waston. Pourtant... nous verrons... --Et nous avons le temps, madame!» Rien de plus juste, on avait le temps, et si P'tit-Bonhomme, quoi qu'en eût dit Élisa, montrait des dispositions pour le théâtre, tout irait à merveille. En attendant, il vint à miss Waston une fameuse idée,--une de ces idées wastoniennes dont elle semblait avoir le secret. C'était de faire prochainement débuter l'enfant sur la scène de Limerick. Le faire débuter?... s'écriera-t-on. Mais c'est plus qu'une écervelée, cette étoile du drame moderne, c'est une folle à mettre à Bedlam! Folle?... Non, pas au sens propre du mot. D'ailleurs, «et pour cette fois seulement», comme disent les affiches, son idée n'était pas une mauvaise idée. Miss Anna Waston répétait alors une «machine» à gros effets, une de ces pièces de résistance qui ne sont point rares dans le répertoire anglais. Ce drame ou plutôt ce mélodrame, intitulé -Les Remords d'une Mère-, avait déjà extrait des yeux de toute une génération assez de larmes pour alimenter les fleuves du Royaume-Uni. Or, dans cette œuvre du dramaturge Furpill, il y avait, c'était de règle, un rôle d'enfant,--l'enfant que la mère ne pouvait garder, qu'elle avait dû abandonner un an après sa naissance, qu'elle retrouvait misérable, qu'on voulait lui ravir, etc. Il va de soi que ce rôle était un rôle muet. Le petit figurant qui le jouerait n'aurait qu'à se laisser faire, c'est-à-dire se laisser embrasser, caresser, presser sur un sein maternel, tirer d'un côté, tirer de l'autre, sans jamais prononcer une parole. Est-ce que notre héros n'était pas tout indiqué pour remplir ce rôle? Il avait l'âge, il avait la taille, il montrait une figure pâle encore et des yeux qui avaient souvent pleuré. Quel effet, lorsqu'on le verrait sur les planches et précisément auprès de sa mère adoptive! Avec quel emportement, quel feu, celle-ci enlèverait la scène Ve du troisième acte, la grande scène, lorsqu'elle défend son fils au moment où l'on veut l'arracher de ses bras! Est-ce que la situation imaginaire ne serait pas doublée d'une situation réelle? Est-ce que ce ne seraient pas de véritables cris de mère qui s'échapperaient des entrailles de l'artiste? Est-ce que ce ne seraient pas de vraies larmes qui couleraient de ses yeux? Il y eut là un nouvel emballement de miss Anna Waston, et même l'un des plus réussis de sa carrière dramatique. On se mit à la besogne, et P'tit-Bonhomme fut conduit aux dernières répétitions. La première fois, il éprouva un extrême étonnement de tout ce qu'il voyait, de tout ce qu'il entendait. Miss Anna Waston l'appelait bien: «mon enfant» en récitant son rôle, mais il lui semblait qu'elle ne le serrait pas éperdûment entre ses bras, qu'elle ne pleurait pas en l'attirant sur son cœur. Et, en effet, de pleurer à des répétitions c'eût été à tout le moins inutile. A quoi bon s'user les yeux? C'est assez de verser des larmes en présence du public. Notre petit garçon se sentait d'ailleurs très impressionné. Les châssis de ces coulisses sombres, cet air mélangé d'un relent humide, cette salle spacieuse et déserte, dont les lucarnes, au dernier amphithéâtre, ne laissaient filtrer qu'un jour grisâtre, c'était d'un aspect lugubre, comme une maison dans laquelle il y aurait eu un mort. Cependant, Sib--il s'appelait Sib dans la pièce--fit ce qu'on lui demandait, et miss Anna Waston n'hésita pas à prophétiser qu'il obtiendrait un grand succès,--elle aussi. Peut-être, il est vrai, cette confiance n'était-elle pas généralement partagée? La comédienne ne manquait pas d'un certain nombre d'envieux, surtout d'envieuses parmi ses bonnes camarades. Elle les avait souvent blessées par sa personnalité encombrante, avec ses caprices d'artiste en vedette, sans s'en apercevoir--comment s'en serait-elle aperçue?... et sans le savoir--comment se fût-on hasardé à l'en avertir? Et maintenant, grâce à l'exagération habituelle de son tempérament, voici qu'elle répétait à qui voulait l'entendre que, sous sa direction, ce petit, haut comme une botte, enfoncerait un jour les Kean, les Macready, et n'importe quel autre premier grand rôle du théâtre moderne!... En vérité, cela dépassait la mesure. Enfin, le jour de la première représentation arriva. C'était le 19 octobre, un jeudi. Il va de soi que miss Anna Waston devait se trouver alors dans un état d'énervement très excusable. Tantôt elle saisissait Sib, l'embrassait, le secouait avec une violence nerveuse, tantôt sa présence l'agaçait, elle le renvoyait, et il n'y comprenait rien. On ne saurait s'étonner qu'il y eût ce soir-là grande affluence au théâtre de Limerick, où le public s'était porté en foule. Et, du reste, l'affiche avait produit un effet d'extrême attraction -Pour les représentations de- Miss Anna Waston. LES REMORDS D'UNE MÈRE POIGNANT DRAME DU CÉLÈBRE FURPILL, ETC., ETC. Miss Anna Waston remplira le rôle de la duchesse de Kendalle. Le rôle de Sib sera tenu par P'tit-Bonhomme, âgé de cinq ans et neuf mois... etc., etc. Aurait-il été fier, notre garçonnet, s'il se fût arrêté devant cette affiche. Il savait lire, et c'était sur fond blanc, s'il vous plaît, que son nom ressortait en grosses lettres. Par malheur, sa fierté eut bientôt à souffrir: un réel chagrin l'attendait dans la loge de miss Anna Waston. Jusqu'à ce soir-là, il n'avait point «répété en costume», comme on dit, et vraiment cela n'en valait pas la peine. Il était donc venu au théâtre avec ses beaux habits. Or, dans cette loge où se préparait la riche toilette de la duchesse de Kendalle, voici qu'Élisa lui apporte des haillons qu'elle se dispose à lui mettre. De sordides loques, propres en dessous certainement, mais en dessus, sales, rapiécées, déchirées. En effet, dans ce drame émouvant, Sib est un enfant abandonné que sa mère retrouve avec son accoutrement de petit pauvre,--sa mère, une duchesse, une belle dame toute en soie, en dentelles et en velours! Quand il vit ces guenilles, P'tit-Bonhomme eut d'abord l'idée qu'on allait le renvoyer à la ragged-school. «Madame Anna... madame Anna! s'écria-t-il. --Eh qu'as-tu? répondit miss Waston. --Ne me renvoyez pas!... --Te renvoyer?... Et pourquoi?... --Ces vilains habits... --Quoi!... il s'imagine... --Eh non, petit bêta!... Tiens-toi un peu! répliqua Élisa, en le ballotant d'une main assez rude. --Ah! l'amour de chérubin!» s'écria miss Anna Waston, qui se sentit prise d'attendrissement. Et elle se faisait de légers sourcils bien arqués avec l'extrémité d'un [ : . ' . 1 ( . ) ] 2 3 - - ! » 4 5 , , , 6 ' . 7 8 « ! - , - , ! 9 10 - - ! ' ! 11 12 - - ' ! . . . , ' , ' 13 ' . . . . . . 14 15 - - ' , ! 16 17 - - ' , ' ' 18 . » 19 20 ' ' , , ! 21 . 22 23 , ' ' 24 - . , 25 , ' , 26 ' . 27 28 . , 29 ! , , 30 , - , ' 31 . 32 33 ' ' . ' 34 , , ' 35 ' . , , 36 . ' . 37 , ' 38 ? . . . ' ' 39 . 40 41 , 42 , - - . 43 44 , 45 , , 46 . , , ' 47 ' . 48 49 , ' . , 50 , ' , , . 51 52 ' ' , 53 . , 54 , 55 - ' . 56 57 , - - ' 58 , - - , 59 . 60 61 , 62 , 63 . 64 , ' ' . 65 , . 66 67 ' . 68 , ' 69 , , ' 70 . , , 71 ' ' ' . 72 73 ' ' ' , ' 74 . 75 76 , ' - , ' , 77 ' , 78 . 79 80 , ' , . 81 , ' , . 82 , - , , 83 ' , ' . 84 85 , ' ' , 86 ' , 87 . 88 89 ' ' . 90 91 ' . 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