ne demanderait qu'à être cultivée, reste sans culture! Sait-on ce que
l'avenir perd à la stérilisation d'un jeune cerveau, dans lequel la
nature a peut-être déposé de bons germes qui ne produiront pas?
Si le personnel de l'école travaillait à peine de la tête, ce n'est
pas parce qu'il travaillait honorablement de ses mains. Ramasser un
peu de combustible pour l'hiver, mendier des lambeaux de vêtements
chez les personnes charitables, recueillir le crottin des chevaux
et des bestiaux pour l'aller vendre dans les fermes au prix de
quelques coppers--recette à laquelle M. O'Bodkins ouvrait un compte
spécial--fouiller les tas d'ordures accumulées au coin des rues, autant
que possible avant les chiens et, s'il le fallait, après s'être battus
avec eux, telles étaient les occupations quotidiennes de ces enfants.
De jeux, de divertissements, aucuns,--à moins que ce ne soit un plaisir
de s'égratigner, de se pincer, de se mordre, de se frapper du pied et
du poing, sans parler des mauvais tours que l'on jouait à Grip. Il
est vrai, ce brave garçon prenait cela sans trop s'en inquiéter,--ce
qui poussait Carker et les autres à s'acharner sur lui avec autant de
lâcheté que de cruauté.
La seule chambre à peu près propre de la ragged-school était celle du
directeur. Il va de soi qu'il n'y laissait jamais entrer personne. Ses
livres eussent été vite mis en pièces, leurs feuilles dispersées à tous
les vents. Aussi ne lui déplaisait-il pas que ses «élèves» fussent
dehors, errant à l'aventure, vagabondant, polissonnant, et c'était
toujours trop tôt, à son gré, qu'il les voyait revenir, lorsque le
besoin de manger ou de dormir les ramenait à l'école.
Avec son esprit sérieux, ses bons instincts, P'tit-Bonhomme était le
plus ordinairement en butte, non seulement aux sottes plaisanteries de
Carker et de cinq ou six autres qui ne valaient pas mieux, mais aussi
à leurs brutalités. Il évitait de se plaindre. Ah! que n'avait-il la
force? Comme il se serait fait respecter, comme il aurait rendu coup
de poing pour coup de poing, coup de pied pour coup de pied, et quelle
colère s'amassait en son cœur de se sentir trop faible pour se
défendre!
Il était, d'ailleurs, celui qui sortait le moins de l'école, trop
heureux d'y goûter un peu de calme, lorsque ces garnements vaguaient
aux alentours. C'était sans doute au préjudice de son bien-être, car
il aurait pu trouver quelque morceau de rebut à ronger, un gâteau de
«vieux cuit» à acheter pour deux ou trois coppers dus à l'aumône.
Mais il répugnait à tendre la main, à courir derrière les cars, dans
l'espoir d'attraper une menue monnaie, et surtout à dérober quelque
babiole aux étalages, et Dieu sait si les autres s'en privaient! Non!
il préférait rester avec Grip.
«Tu n' sors pas? lui disait celui-ci.
--Non, Grip.
--Carker t' battra, si tu n'as rien rapporté c' soir!
--J'aime mieux être battu.»
Grip éprouvait pour P'tit-Bonhomme une affection qui était partagée.
Ne manquant pas d'intelligence, sachant lire et écrire, il essayait
d'apprendre à l'enfant un peu de ce qu'il avait appris. Aussi, depuis
qu'il se trouvait à Galway, P'tit-Bonhomme commençait-il à montrer
quelque progrès en lecture tout au moins, et promettait de faire
honneur à son maître.
Il convient d'ajouter que Grip connaissait un tas d'histoires
amusantes, et qu'il les racontait joyeusement.
Avec ses éclats de rire dans ce sombre milieu, il semblait à
P'tit-Bonhomme que ce brave garçon jetait un rayon de lumière au milieu
de la ténébreuse école.
Ce qui irritait particulièrement notre héros, c'était que les autres
s'en prissent à Grip et en fissent l'objet de leur malveillance.
Celui-ci, nous le répétons, supportait cela avec une très
philosophique résignation.
«Grip!... lui disait parfois P'tit-Bonhomme.
--Qu' veux-tu?
--Il est bien méchant, Carker!
--Certes... bien méchant.
--Pourquoi ne tapes-tu pas dessus?...
--Taper?...
--Et aussi sur les autres?»
Grip haussait les épaules.
«Est-ce que tu n'es pas fort, Grip?...
--J' sais pas.
--Tu as pourtant de grands bras, de grandes jambes...»
Oui, il était grand, Grip, et maigre comme une tige de paratonnerre.
«Eh bien, Grip, pourquoi que tu ne les calottes pas, ces mauvaises
bêtes?
--Bah! ça n' vaut pas la peine!
--Ah! si j'avais tes jambes et tes bras...
--Ce qui vaudrait mieux, p'tit, répondait Grip, ce s'rait de s'en
servir pour travailler.
--Tu crois?...
--Sûr.
--Eh bien!... nous travaillerons ensemble!... Dis?... nous
essaierons... veux-tu?...»
Grip voulait bien.
Quelquefois tous deux sortaient. Grip emmenait l'enfant, lorsqu'il
était envoyé en course. Il était misérablement vêtu, P'tit-Bonhomme,
des nippes à peine à sa taille, sa culotte trouée, sa veste effilochée,
sa casquette sans fond, aux pieds des brogues en cuir de vache, dont la
semelle ne tenait que par un bout de corde. Grip, habillé lui-même de
haillons, ne valait pas mieux. Les deux faisaient la paire. Cela allait
encore, par le beau temps; mais le beau temps, au milieu des comtés
du nord de l'Irlande, est aussi rare qu'un bon repas dans la cabane
de Paddy. Et alors, sous la pluie, sous la neige, demi-nus, la figure
bleuie par le froid, les yeux mordus par la bise, les pieds dévorés par
la neige, ces deux misérables faisaient pitié, le grand tenant le petit
par la main, et courant pour s'échauffer.
[Illustration: Telles étaient les occupations de ces enfants. (Page 29.)]
Ils erraient ainsi le long des rues de cette Galway, qui a l'aspect
d'une bourgade espagnole, seuls parmi une foule indifférente.
P'tit-Bonhomme aurait bien voulu savoir ce qu'il y avait à l'intérieur
des maisons. A travers leurs étroites fenêtres fermées de grillages,
leurs jalousies baissées, impossible de rien distinguer. C'était pour
lui des coffres-forts, qui devaient être remplis de sacs d'argent. Et
les hôtels où les voyageurs arrivaient en voiture, quel plaisir à en
visiter les belles chambres, celles du -Royal-Hôtel- surtout! Mais les
domestiques les auraient chassés tous deux comme des chiens, ou, ce qui
est pire, comme des mendiants, car les chiens peuvent à la rigueur
recevoir quelque caresse...
[Illustration: Le grand tenant le petit par la main. (Page 32.)]
Et lorsqu'ils s'arrêtaient devant les magasins, si insuffisamment
approvisionnés pourtant, des bourgades de la haute Irlande, les
choses leur paraissaient un entassement de richesses incalculables.
Quel regard ils jetaient, ici, sur un étalage de vêtements, eux qui
n'étaient vêtus que de loques; là, sur une boutique de chaussures, eux
qui marchaient pieds nus! Et connaîtraient-ils jamais cette jouissance
d'avoir un habit neuf à leur taille, et une paire de bons souliers
dont on leur aurait pris mesure? Non, sans doute, pas plus que tant de
malheureux condamnés au rebut des autres, restes de défroque et restes
de cuisine!
Il y avait aussi des étals de bouchers, avec de grands quartiers
de bœuf pendus au croc, qui auraient suffi à nourrir pendant un
mois toute la ragged-school. Lorsque Grip et P'tit-Bonhomme les
contemplaient, ils ouvraient la bouche démesurément et sentaient leur
estomac se contracter de spasmes douloureux.
«Bah! disait Grip d'un ton jovial, fais aller tes mâchoires, p'tit!...
Ça s'ra comme si tu mangeais pour de bon!»
Et devant les gros pains dont la chaude odeur s'échappait du fournil,
devant les «cakes» et autres pâtisseries qui excitaient la convoitise
du passant, ils restaient là, les dents longues, la langue humide, les
lèvres convulsées, la figure famélique, et P'tit-Bonhomme murmurait:
«Que ça doit être bon!
--J' t'en réponds! répliquait Grip.
--En as-tu mangé?...
--Un' fois.
--Ah!» soupirait P'tit-Bonhomme.
Il n'en avait jamais mangé, lui, ni chez Thornpipe, ni depuis que la
ragged-school lui donnait asile.
Un jour, une dame, prenant pitié de sa mine pâle, lui demanda si un
gâteau lui ferait plaisir.
«J'aimerais mieux un pain, madame, répondit-il.
--Et pourquoi, mon enfant?...
--Parce que ce serait plus gros.»
Une fois, cependant, Grip, ayant gagné quelques pence pour prix
d'une commission, acheta un gâteau qui devait bien avoir huit jours
d'existence.
«Est-ce bon? demanda-t-il à P'tit-Bonhomme.
--Oh!... On dirait que c'est sucré!
--J' te crois qu' c'est sucré, répliqua Grip, et avec du vrai sucre,
encore!»
Quelquefois Grip et P'tit-Bonhomme allaient se promener jusqu'au
faubourg de Salthill. De là on peut embrasser l'ensemble de la baie,
l'une des plus pittoresques de l'Irlande, les trois îles d'Aran,
posées à l'entrée comme les trois cônes de la baie de Vigo,--autre
ressemblance avec l'Espagne,--et, en arrière, les sauvages montagnes du
Burren, de Clare et les abruptes falaises de Moher. Puis ils revenaient
vers le port, sur les quais, le long des docks commencés à l'époque
où l'on avait songé à faire de Galway le point de départ d'une ligne
de transatlantiques, qui eût été la plus courte entre l'Europe et les
États-Unis d'Amérique.
Lorsque tous deux apercevaient les quelques navires mouillés sur
la baie ou amarrés à l'entrée du port, ils se sentaient comme
irrésistiblement attirés, soupçonnant sans doute que la mer doit être
moins cruelle que la terre aux pauvres gens, qu'elle leur promet une
existence plus assurée, que la vie est meilleure au plein air vif des
océans, loin des bouges empestés des villes, que le métier de marin
est, par excellence, celui qui peut garantir la santé à l'enfant et le
gagne-pain à l'homme.
«Ça doit être bien beau, Grip, d'aller sur ces bateaux... avec leurs
grandes voiles! disait P'tit-Bonhomme.
--Si tu savais c' que ça m' tente! répondait Grip, en hochant la tête.
--Alors pourquoi que tu n'es pas marin sur la mer?...
--T'as raison... Pourquoi que je n' suis pas marin?...
--Tu irais loin... loin...
--Ça viendra p't'être!» répondit Grip.
Enfin, il ne l'était pas.
Le port de Galway est formé par l'embouchure d'une rivière qui sort du
Lough Corrib et se jette au fond de la baie. Sur l'autre rive, au delà
d'un pont, se développe le curieux village du Claddagh, avec ses quatre
mille habitants. Rien que des pêcheurs, qui ont longtemps joui de leur
autonomie communale, et dont le maire est qualifié de roi dans les
vieilles chartes. Grip et l'enfant venaient parfois jusqu'au Claddagh.
Que n'aurait-il donné, P'tit-Bonhomme, pour être un de ces garçons
robustes, pétulants, hâlés par les brises, pour être le fils d'une de
ces mères vigoureuses, au sang gallicien, un peu sauvages d'aspect
comme leur homme. Oui! il enviait cette marmaille bien portante, et
vraiment plus heureuse qu'en tant d'autres villes d'Irlande. Des
garçons, qui criaient, jouaient, barbotaient... Il aurait voulu être
des leurs... Il avait envie d'aller les prendre par la main... Il
n'osait, haillonné comme il l'était, et, à le voir s'approcher, ils
auraient pu croire qu'il venait leur demander l'aumône. Alors il se
tenait à l'écart, une grosse larme perlant à ses yeux, se contentant de
traîner ses brogues sur la place du marché, s'enhardissant à regarder
les maquereaux aux couleurs scintillantes, les harengs grisâtres,
les seuls poissons que recherchent les pêcheurs du Claddagh. Quant
aux homards, aux gros crabes, qui abondent aussi entre les roches de
la baie, il ne pouvait croire que ce fût bon à manger, bien que Grip
affirmât--d'après ce qu'il avait ouï dire,--que «c'était du gâteau à la
crème que ces bêtes-là avaient dans l' coque!» Peut-être ne serait-il
pas impossible qu'un jour ils s'en rendraient compte par eux-mêmes.
Leur promenade hors de la ville terminée, tous deux regagnaient par
les rues étroites et sordides le quartier de la ragged-school. Ils
passaient au milieu des ruines, qui font de Galway une bourgade qu'un
tremblement de terre aurait à moitié détruite. Et encore les ruines
ont-elles leur charme, lorsque c'est le temps qui les a faites. Ici, de
ces maisons inachevées faute d'argent, de ces édifices à peine ébauchés
dont les murs étaient lézardés, enfin de tout ce qui était l'œuvre
de l'abandon et non l'œuvre des siècles, il ne se dégageait qu'une
impression de morne tristesse.
Pourtant ce qu'il y avait de plus désolé que les quartiers pauvres de
Galway, de plus repoussant que les dernières masures de ses faubourgs,
c'était l'abominable et nauséabonde demeure, l'abri insuffisant et
répugnant, où la misère entassait les compagnons de P'tit-Bonhomme,
et ils ne se hâtaient guère, Grip et lui, lorsque l'heure arrivait de
rentrer à la ragged-school!
IV
L'ENTERREMENT D'UNE MOUETTE.
Au cours de cette pénible existence, dans ce milieu dégradant des
déguenillés, P'tit-Bonhomme ne faisait-il pas parfois un retour en
arrière? Qu'un enfant, heureux des soins qui l'entourent, des caresses
qu'on lui prodigue, se livre tout entier au bonheur de vivre, sans
le souci de ce qu'il a été ni de ce qu'il sera, qu'il s'abandonne à
l'épanouissement de son jeune âge, cela se conçoit, cela doit être.
Hélas! il n'en va pas ainsi lorsque le passé n'a été que souffrances.
L'avenir apparaît sous le plus sombre aspect. On regarde en avant,
après avoir regardé en arrière.
Et s'il remontait d'une année ou deux, que revoyait-il, P'tit-Bonhomme?
Ce Thornpipe, brute et brutal, ce gueux sans pitié, qu'il craignait
parfois de rencontrer au coin d'une rue, ou sur une grande route,
ouvrant ses larges mains pour le ressaisir. Puis un souvenir vague
et terrifiant lui revenait, celui de cette cruelle femme qui le
maltraitait, et aussi l'image consolante de cette fillette qui le
berçait sur ses genoux.
«Je crois bien me rappeler qu'elle se nommait Sissy[1], dit-il un jour
à son compagnon.
[1] Abréviation familière du nom de Cécily.
--Què joli nom!» répondit Grip.
Au vrai, Grip était persuadé que cette Sissy ne devait exister que
dans l'imagination de l'enfant, car on n'avait jamais pu avoir de
renseignements sur elle. Mais, quand il semblait douter de son
existence, P'tit-Bonhomme avait envie de se fâcher. Oui! il la
revoyait en pensée... Est-ce qu'il ne la retrouverait pas un jour?...
Qu'était-elle devenue?... Vivait-elle encore chez cette mégère...
loin de lui?... Des milles et des milles les séparaient-ils l'un de
l'autre?... Elle l'aimait bien et il l'aimait aussi... C'était la
première affection qu'il eût éprouvée avant d'avoir rencontré Grip,
et il parlait d'elle comme d'une grande fille... Elle était bonne et
douce, elle le caressait, elle essuyait ses larmes, elle lui donnait
des baisers, elle partageait ses pommes de terre avec lui...
«J'aurais bien voulu la défendre, lorsque la vilaine femme la battait!
disait P'tit-Bonhomme.
--Moi aussi, et j' crois qu' j'aurais cogné dur!» répondait Grip pour
faire plaisir à l'enfant.
D'ailleurs, si ce brave garçon ne se défendait guère, quand on
l'attaquait, il savait au besoin défendre les autres, et il l'avait
déjà prouvé, le cas se présentant de mettre à la raison cette mauvaise
engeance acharnée contre son protégé.
Une fois, pendant les premiers mois de son séjour à la ragged-school,
attiré par les cloches du dimanche, P'tit-Bonhomme était entré dans
la cathédrale de Galway. Nous avouerons que le hasard seul l'y avait
conduit, car les touristes eux-mêmes ont quelque peine à la découvrir,
perdue qu'elle est au milieu d'un labyrinthe de rues fangeuses et
étroites.
L'enfant était là, honteux et craintif. Certainement, si le redoutable
bedeau l'eût aperçu, presque nu sous ses haillons, il ne lui aurait pas
permis de rester dans l'église. Il fut très étonné et très charmé de ce
qu'il entendit, les chants de l'office, l'accompagnement de l'orgue, et
de ce qu'il vit, le prêtre à l'autel avec ses ornements d'or, et ces
longues chandelles qu'étaient pour lui les cierges allumés en plein
jour.
P'tit-Bonhomme n'avait pas oublié que le curé de Westport lui avait
quelquefois parlé de Dieu,--Dieu qui est le père à tous. Il se
rappelait même que, lorsque le montreur de marionnettes prononçait le
nom de Dieu, c'était pour le mêler à ses horribles jurons, et cela
troublait sa pensée au milieu des cérémonies religieuses. Et pourtant,
sous les voûtes de cette cathédrale, caché derrière un pilier, il
éprouvait une sorte de curiosité, regardant les prêtres comme il eût
regardé des soldats. Puis, tandis que toute l'assemblée se courbait
pendant l'élévation aux tintements de la sonnette, il s'en alla, avant
d'avoir été aperçu, glissant sur les dalles sans plus de bruit qu'une
souris qui regagne son trou.
Lorsque P'tit-Bonhomme revint de l'église, il n'en dit rien à
personne,--pas même à Grip, lequel d'ailleurs n'avait qu'une très vague
idée de ce que signifiaient ces pompes de la messe et des vêpres.
Toutefois, après une seconde visite, s'étant trouvé seul avec la Kriss,
il se hasarda à lui demander ce que c'était que Dieu.
«Dieu?... répondit la vieille femme en roulant des yeux terribles au
milieu des bouffées nauséabondes qui s'échappaient de sa pipe de terre
noire.
--Oui... Dieu?...
--Dieu, dit-elle, c'est le frère du diable, à qui il envoie ces gueux
d'enfants qui ne sont pas sages pour les brûler dans son feu d'enfer!»
A cette réponse, P'tit-Bonhomme devint pâle, et, bien qu'il eût grande
envie de savoir où était cet enfer rempli de flammes et d'enfants, il
n'osa pas interroger Kriss à ce sujet.
[Illustration: P'tit-Bonhomme s'étant trouvé seul avec Kriss. (Page 39.)]
Mais il ne cessa de songer à ce Dieu dont l'unique occupation semblait
être de punir des bébés, et de quelle horrible façon, s'il fallait s'en
rapporter au dire de Kriss.
Un jour, cependant, très anxieux, il voulut en causer avec son ami Grip.
«Grip, lui demanda-t-il, as-tu entendu quelquefois parler de l'enfer?
[Illustration: Après avoir fait un trou dans le sable. (Page 47.)]
--Quèqu'fois, p'tit!
--Où se trouve-t-il, l'enfer?
--J' sais pas.
--Dis donc... si on y brûle les enfants qui sont méchants, on y brûlera
Carker?...
--Oui... et à grand feu!
--Moi... Grip... je ne suis pas méchant, dis?
--Toi?... méchant?... Non... j' crois pas!
--Alors, je ne serai pas brûlé?...
--Pas même d'un ch'veu!
--Ni toi, Grip?...
--Ni moi... bien sûr!»
Et Grip crut bon d'ajouter qu'il n'en valait pas la peine, étant si
maigre qu'il n'eût fait qu'une flambée.
Voilà tout ce que P'tit-Bonhomme savait de Dieu, tout ce qu'il avait
appris du catéchisme. Et pourtant, dans la simplicité, dans la naïveté
de son âge, il sentait confusément ce qui était bien et ce qui était
mal. Mais, s'il ne devait pas être puni suivant les préceptes de la
vieille femme de la ragged-school, il risquait fort de l'être suivant
les préceptes de M. O'Bodkins.
En effet, M. O'Bodkins n'était guère content. P'tit-Bonhomme ne
figurait pas sur ses livres à la colonne des recettes tout en figurant
à la colonne des dépenses. Voilà un gamin qui coûtait... Oh! pas
grand'chose, M. O'Bodkins!--et qui ne produisait pas! Au moins les
autres, mendiant et rapinant, subvenaient-ils en partie aux frais de
logement et de nourriture, tandis que cet enfant ne rapportait rien.
Un jour, M. O'Bodkins lui en fit de très vifs reproches, en dardant sur
lui un regard sévère à travers ses lunettes.
P'tit-Bonhomme eut assez de force pour ne point pleurer, en recevant
cette admonestation que M. O'Bodkins lui adressait au double titre de
comptable et de directeur.
«Tu ne veux rien faire?... lui dit-il.
--Si, monsieur, répliqua l'enfant. Dites-moi... que voulez-vous que je
fasse?
--Quelque chose qui paye ce que tu coûtes!
--Je voudrais bien, mais je ne sais pas.
--On suit les gens dans la rue... on leur demande des commissions...
--Je suis trop petit, et on ne veut pas.
--Alors, on cherche dans les tas, au coin des bornes! Il y a toujours
quelque chose à trouver...
--Les chiens me mordent, et je ne suis pas assez fort... Je ne peux pas
les chasser!
--Vraiment!... As-tu des mains?...
--Oui.
--Et as-tu des jambes?
--Oui.
--Eh bien, cours sur les routes après les voitures, et attrape des
coppers, puisque tu ne peux pas faire autre chose!
--Demander des coppers!»
Et P'tit-Bonhomme eut un haut-le-cœur, tant cette proposition
révolta sa fierté naturelle. Sa fierté! oui! c'est le mot, et il
rougissait à la pensée de tendre la main.
«Je ne pourrais pas, monsieur O'Bodkins! dit-il.
--Ah! tu ne pourrais pas?...
--Non!
--Et pourras-tu vivre sans manger?... Non! n'est-ce pas!... Je te
préviens pourtant qu'un jour ou l'autre, je te mettrai à ce régime-là,
si tu n'imagines pas un moyen de gagner ta vie!... Et maintenant, file!»
Gagner sa vie... à quatre ans et quelques mois! Il est vrai qu'il la
gagnait déjà chez le montreur de marionnettes, et de quelle façon!
L'enfant «fila» très accablé. Et qui l'eût vu dans un coin, les bras
croisés, la tête basse, aurait été pris de pitié. Quel fardeau était la
vie pour ce pauvre petit être!
Ces petiots, quand ils ne sont pas abrutis par la misère dès le bas
âge, on ne saurait s'imaginer ce qu'ils souffrent, et on ne s'apitoiera
jamais assez sur leur sort!
Et puis, après les admonestations de M. O'Bodkins, venaient les
excitations des polissons de l'école.
Cela les enrageait de sentir ce garçon plus honnête qu'eux. Ils avaient
plaisir à le pousser au mal, et ne lui épargnaient ni les perfides
conseils ni les coups.
Carker, surtout, ne tarissait pas à cet égard, et il y mettait un
acharnement qui s'expliquait par sa perversité.
«Tu ne veux pas demander la charité? lui dit-il un jour.
--Non, répondit d'une voix ferme P'tit-Bonhomme.
--Eh bien, sotte bête, on ne demande pas... on prend!
--Prendre?...
--Oui!... Quand on voit un monsieur bien mis, avec un mouchoir qui sort
de sa poche, on s'approche, on tire adroitement le mouchoir, et il
vient tout seul.
--Laisse-moi, Carker!
--Et quelquefois, il y a un porte-monnaie qui arrive avec le mouchoir...
--C'est voler, cela!
--Et ce n'est pas des coppers qu'on trouve dans ces porte-monnaies de
riches, ce sont des shillings, des couronnes, et aussi des pièces d'or,
et on les rapporte, on les partage avec les camarades, mauvais propre à
rien!
--Oui, dit un autre, et on fait la nique aux policemen en s'ensauvant.
--Ensuite, ajouta Carker, quand on irait en prison, qu'est-ce que ça
fait? On y est aussi bien qu'ici--et même mieux. On vous y donne du
pain, de la soupe aux pommes de terre, et on mange tout son content.
--Je ne veux pas... je ne veux pas!» répétait l'enfant, en se débattant
au milieu de ces vauriens, qui se le renvoyaient de l'un à l'autre
comme une balle.
Grip, étant entré dans la salle, se hâta de l'arracher des mains de la
bande.
«Allez-vous m' laisser ce p'tit tranquille!» s'écria-t-il en serrant
les poings.
Cette fois, il était vraiment en colère, Grip.
«Tu sais, dit-il à Carker, j' tape pas souvent, n'est-ce pas, mais
quand je m' mets à taper...»
Après que ces garnements eurent laissé leur victime, quel regard ils
lui jetèrent, comme ils se promirent de recommencer, dès que Grip ne
serait plus là, et même, à la prochaine occasion, de «leur faire leur
affaire» à tous les deux!
«Bien sûr, Carker, tu seras brûlé! dit P'tit-Bonhomme, non sans une
certaine commisération.
--Brûlé?...
--Oui... en enfer... si tu continues à être méchant!»
Réponse qui excita les railleries de toute cette bande de mécréants.
Que voulez-vous? le rôtissement de Carker, c'était une idée fixe chez
P'tit-Bonhomme.
Toutefois, il était à craindre que l'intervention de Grip en sa faveur
ne produisît pas d'heureux résultats. Carker et les autres étaient
décidés à se venger du surveillant et de son protégé.
Dans les coins, les pires garnements de la ragged-school tenaient des
conciliabules qui ne présageaient rien de bon. Aussi Grip ne cessait-il
de les surveiller, ne quittant notre garçonnet que le moins possible.
La nuit, il le faisait monter jusqu'au galetas qu'il occupait sous les
bardeaux de la toiture. Là, dans ce réduit bien froid, bien misérable,
P'tit-Bonhomme était du moins à l'abri des mauvais conseils et des
mauvais traitements.
Un jour, Grip et lui étaient allés se promener sur la grève de
Salthill, où ils prenaient quelquefois plaisir à se baigner. Grip, qui
savait nager, donnait des leçons à P'tit-Bonhomme. Ah! que celui-ci
était heureux de se plonger dans cette eau limpide sur laquelle
naviguaient de beaux navires, loin, bien loin, et dont il voyait les
voiles blanches s'effacer à l'horizon.
Tous deux s'ébattaient au milieu des longues lames qui grondaient sur
la grève. Grip, tenant l'enfant par les épaules, lui indiquait les
premiers mouvements.
Soudain, de véritables hurlements de chacals se firent entendre du côté
des rochers, et on vit apparaître les déguenillés de la ragged-school.
Ils étaient une douzaine, des plus vicieux, des plus féroces, Carker à
leur tête.
S'ils criaient, s'ils vociféraient de la sorte, c'est qu'ils venaient
d'apercevoir une mouette, blessée à l'aile, qui essayait de s'enfuir.
Et peut-être y fût-elle parvenue, si Carker ne lui eût lancé une pierre
dont il l'atteignit.
P'tit-Bonhomme poussa un cri à faire croire que c'était lui qui avait
reçu le coup.
«Pauvre mouette... pauvre mouette!» répétait-il.
Une grosse colère saisit Grip, et probablement allait-il infliger à
Carker une correction dont celui-ci se souviendrait, lorsqu'il vit
l'enfant s'élancer sur la grève, au milieu de la bande, en demandant
grâce pour l'oiseau.
«Carker... je t'en prie... répétait-il, bats-moi... bats-moi... mais
pas la mouette!... pas la mouette!»
Quelle bordée de sarcasmes l'accueillirent, lorsqu'on le vit se traîner
sur le sable, tout nu, ses membres si grêles, ses côtes qui faisaient
saillie sous la peau! Et toujours il criait:
«Grâce... Carker... grâce pour la mouette!»
Personne ne l'écoutait. On se riait de ses supplications. La bande
poursuivait l'oiseau, qui essayait en vain à s'élever de terre,
sautillant gauchement d'une patte sur l'autre, et tâchant de gagner un
abri entre les roches.
Efforts inutiles.
«Lâches... lâches!» criait P'tit-Bonhomme.
Carker avait saisi la mouette par une aile, et, la faisant tournoyer,
il la lança en l'air. Elle retomba sur le sable. Un autre la ramassa et
l'envoya sur les galets.
«Grip... Grip!... répétait P'tit-Bonhomme, défends-la... défends-la!...»
Grip se précipita sur ces gueux pour leur arracher l'oiseau... il
était trop tard. Carker venait d'écraser sous son talon la tête de la
mouette.
Et les rires de reprendre de plus belle au milieu d'un concert de
hurrahs frénétiques.
P'tit-Bonhomme était outré. La colère le prit alors,--une colère
aveuglante,--et n'y tenant plus, il ramassa un galet et le jeta de
toutes ses forces contre Carker, lequel le reçut en pleine poitrine.
«Ah! tu vas me l' payer!» s'écria Carker.
Et, avant que Grip eût pu l'en empêcher, il se précipita sur le jeune
garçon, il l'entraîna au bord de la grève, l'accablant de coups. Puis,
tandis que les autres retenaient Grip par les bras, par les jambes,
il enfonça la tête de P'tit-Bonhomme sous les lames au risque de
l'asphyxier.
Étant parvenu à se débarrasser à coup de taloches de ces garnements
dont la plupart roulèrent sur le sable en hurlant, Grip courut vers
Carker, qui s'enfuit avec toute la bande.
En se retirant, les lames auraient entraîné P'tit-Bonhomme, si Grip ne
l'eût saisi et ramené à demi évanoui.
Après l'avoir frotté vigoureusement, Grip ne tarda pas à le remettre
sur pied. L'ayant rhabillé de ses haillons, et le prenant par la main:
«Viens... viens!» lui dit-il.
P'tit-Bonhomme remonta du côté des roches. Là, apercevant l'oiseau
écrasé, il s'agenouilla, des larmes lui mouillèrent les yeux, et,
creusant un trou dans le sable, il l'y enterra.
Et, lui-même, qu'était-il, si ce n'est un oiseau abandonné... une
pauvre mouette humaine!
V
ENCORE LA RAGGED-SCHOOL.
En rentrant à l'école, Grip crut devoir attirer l'attention de M.
O'Bodkins sur la conduite de Carker et des autres. Ce ne fut point
pour parler des tours qu'on lui jouait et dont il ne s'apercevait
même pas la plupart du temps. Non! il s'agissait de P'tit-Bonhomme et
des mauvais traitements auxquels il était en butte. Cette fois, cela
avait été poussé si loin que, sans l'intervention de Grip, il y aurait
maintenant un cadavre d'enfant que les lames rouleraient sur la grève
de Salthill.
Pour toute réponse, Grip n'obtint qu'un hochement de tête de M.
O'Bodkins. Il aurait dû le comprendre, c'étaient de ces choses qui ne
regardent point la comptabilité. Que diable! le grand-livre ne peut
avoir une colonne pour les taloches et une autre pour les coups de
pied! Cela ne saurait pas plus s'additionner, en bonne arithmétique,
que trois cailloux et cinq chardonnerets. Sans doute M. O'Bodkins
avait comme directeur le devoir de s'inquiéter des agissements de ses
pensionnaires; mais, comme comptable, il se borna à envoyer promener le
surveillant de l'école.
A partir de ce jour, Grip résolut de ne plus perdre de vue son protégé,
de ne jamais le laisser seul dans la grande salle, et, quand il
sortait, il prenait soin de l'enfermer au fond de son galetas, où du
moins l'enfant se trouvait en sûreté.
Les derniers mois de l'été s'écoulèrent. Septembre arriva. C'est déjà
l'hiver pour les districts des comtés du nord, et l'hiver de la haute
Irlande est fait d'une succession ininterrompue de neiges, de bises,
de rafales, de brouillards, venus des plaines glacées de l'Amérique
septentrionale, et que les vents de l'Atlantique précipitent sur
l'Europe.
[Illustration: Toute l'école se pressait autour du foyer. (Page 50.)]
Un temps âpre et rude aux riverains de cette baie de Galway, enserrée
dans son écran de montagnes comme entre les parois d'une glacière. Des
jours bien courts et des nuits bien longues à passer pour ceux dont le
foyer n'a ni houille ni tourbe. Ne vous étonnez pas si la température
est basse alors à l'intérieur de la ragged-school, sauf peut-être
dans la chambre de M. O'Bodkins. Est-ce que si le directeur-comptable
n'était pas au chaud, son encre resterait liquide en son encrier?...
Est-ce que ses paraphes ne seraient pas gelés avant qu'il eût pu
achever leur fioriture?
C'était ou jamais le moment d'aller ramasser par les rues, sur les
routes, tout ce qui est susceptible de se combiner avec l'oxygène pour
produire de la chaleur. Médiocre ressource, il faut le reconnaître,
lorsqu'on en est réduit aux branches tombées des arbres, aux
escarbilles abandonnées à la porte des maisons, aux cassures de charbon
que les pauvres se disputent sur les quais de déchargement du port. Les
pensionnaires de l'école s'occupaient donc à cette récolte, et combien
les glaneurs étaient nombreux!
Notre petit garçon prenait sa part de ce pénible travail. Chaque jour,
il rapportait un peu de combustible. Ce n'était pas mendier, cela.
Aussi, tant bien que mal, l'âtre brillait-il de vilaines flammes
fumeuses dont il fallait se contenter. Toute l'école, gelée sous ses
haillons, se pressait autour du foyer,--les plus grands aux bonnes
places, cela va de soi, tandis que le souper essayait de cuire dans la
marmite. Et quel souper!... Des croûtes de pain, des pommes de terre
de rebut, quelques os auxquels adhéraient encore des bribes de chair,
une abominable soupe, où les taches de graisse remplaçaient les yeux du
bouillon gras.
Il va sans dire que, devant le feu, il n'y avait jamais une place pour
P'tit-Bonhomme, et rarement une écuelle de ce liquide que la vieille
réservait aux plus grands. Ceux-ci se jetaient dessus comme des chiens
affamés, et n'hésitaient pas à montrer les crocs pour défendre leur
maigre portion.
Heureusement, Grip s'empressait d'emmener l'enfant dans son trou, et
il lui donnait le meilleur de ce qui lui revenait pour sa part de la
réfection quotidienne. Sans doute, il n'y avait pas de feu là-haut.
Cependant, en se blottissant sous la paille, en se serrant l'un
contre l'autre, tous deux parvenaient à se garantir du froid, puis à
s'endormir, et le sommeil, peut-être cela réchauffe-t-il?... Il faut
l'espérer du moins.
Un jour, Grip eut un vrai coup de fortune. Il était en promenade et
filait le long de la principale rue de Galway, lorsqu'un voyageur
qui rentrait à -Royal-Hôtel-, le pria de lui porter une lettre au
Post-Office. Grip s'empressa de faire la commission et, pour sa peine,
il reçut un beau shilling tout neuf. Certes, ce n'était pas un gros
capital qui lui arrivait sous cette forme, et il n'aurait pas à se
creuser la tête pour décider s'il le placerait en rentes sur l'État ou
en valeurs industrielles. Non! le placement tout indiqué se ferait en
nature, beaucoup dans l'estomac de P'tit-Bonhomme, un peu dans le sien.
Il acheta donc une portion de charcuterie variée qui dura trois jours,
et dont on se régala en cachette de Carker et des autres. On le pense
bien, Grip entendait ne rien partager avec ceux qui ne partageaient
jamais avec lui.
En outre,--ce qui rendit particulièrement heureuse la rencontre de
Grip et du voyageur de -Royal-Hôtel-,--c'est que ce digne gentleman,
le voyant si mal vêtu, se défit en sa faveur d'un tricot de laine qui
était en bon état.
Ne croyez pas que Grip eût songé à le garder pour son usage personnel.
Non! il ne pensa qu'à P'tit-Bonhomme. Ce serait «fameux» d'avoir ce bon
tricot sous ses haillons.
«Il s'ra là-d'dans comme un mouton sous sa laine!» se dit le brave
cœur.
Mais le mouton ne voulut point que Grip se dépouillât de sa toison à
son profit. Il y eut discussion. Enfin les choses purent s'arranger à
la satisfaction commune.
En effet, le gentleman était gros, et son tricot eût fait deux fois
le tour du corps de Grip. Le gentleman était grand, et son tricot eût
enveloppé P'tit-Bonhomme de la tête aux pieds. Donc, en gagnant sur la
hauteur et la largeur, il ne serait pas impossible d'ajuster le tricot
à l'avantage des deux amis. Demander à cette vieille ivrognesse de
Kriss de découdre et de recoudre, autant lui demander de renoncer à sa
pipe. Aussi, s'enfermant dans le galetas, Grip se mit-il à l'œuvre
en y concentrant toute son intelligence. Après avoir pris mesure sur
l'enfant, il travailla si adroitement qu'il parvint à confectionner une
bonne veste de laine. Quant à lui, il se trouva pourvu d'un gilet--sans
manches, il est vrai--mais enfin un gilet, c'est déjà quelque chose.
Il va de soi que recommandation fut faite à P'tit-Bonhomme de cacher sa
veste sous ses loques, afin que les autres ne pussent la voir. Plutôt
que de la lui laisser, ils l'auraient mise en morceaux. C'est ce qu'il
fit, et s'il apprécia l'excellente chaleur de ce tricot pendant les
grands froids de l'hiver, nous le laissons à penser.
A la suite d'un mois d'octobre excessivement pluvieux, novembre
déchaîna sur le comté une bise glaciale qui condensa en neige toute
l'humidité de l'atmosphère. La couche blanche dépassa l'épaisseur de
deux pieds dans les rues de Galway. La récolte quotidienne de houille
et de tourbe s'en ressentit. On gelait rudement dans la ragged-school,
et si le foyer manquait de combustible, l'estomac, qui est un foyer, en
manquait également, car on n'y faisait pas de feu tous les jours.
Il fallait bien, néanmoins, au milieu de ces tempêtes de neige, à
travers les courants glacés, le long des rues, sur les routes, que les
déguenillés cherchassent à pourvoir aux besoins de l'école. Maintenant,
on ne trouvait plus rien à ramasser entre les pavés. L'unique
ressource, c'était d'aller de porte en porte. Certes, la paroisse
faisait ce qu'elle pouvait pour ses pauvres; mais, sans parler de la
ragged-school, nombre d'établissements de charité se réclamaient d'elle
en ce temps de misère.
Les enfants étaient dès lors réduits à quêter d'une maison à l'autre,
et quand toute pitié n'y était pas éteinte, on ne leur faisait pas
mauvais accueil. Le plus souvent, il est vrai, avec quelle brutalité
on les recevait, avec quelles menaces en cas qu'ils s'aviseraient de
revenir, et ils rentraient alors les mains vides...
P'tit-Bonhomme n'avait pu se refuser à suivre l'exemple de ses
compagnons. Et pourtant, lorsqu'il s'arrêtait devant une porte, après
en avoir soulevé le marteau, il lui semblait que ce marteau retombait
d'un grand coup sur sa poitrine. Alors, au lieu de tendre la main,
il demandait si l'on n'avait pas quelque commission à lui donner.
Il s'épargnait du moins la honte de mendier... Une commission à ce
gamin de cinq ans, on savait ce que cela voulait dire, et parfois,
on lui jetait un morceau de pain... qu'il prenait en pleurant. Que
voulez-vous?... la faim.
Avec décembre, le froid devint très rigoureux et très humide. La
neige ne cessait de tomber à gros flocons. C'est à peine si l'on
pouvait reconnaître son chemin à travers les rues. A trois heures de
l'après-midi, il fallait allumer le gaz, et la lumière jaunâtre des
becs ne parvenait point à percer l'amas des brumes, comme si elle eût
perdu tout pouvoir éclairant. Ni voitures ni charrettes en circulation.
De rares passants se hâtant vers leur logis. Et P'tit-Bonhomme, avec
les yeux brûlés par le froid, les mains et la figure bleuies sous les
morsures de la bise, courait en serrant étroitement ses loques blanches
de neige...
Enfin ce pénible hiver s'acheva. Les premiers mois de l'année 1877
furent moins durs. L'été fit une précoce apparition. Il y eut d'assez
fortes chaleurs dès le mois de juin.
Le 17 août, P'tit-Bonhomme--il avait alors cinq ans et demi--eut la
bonne chance d'une trouvaille, qui allait avoir des conséquences très
inattendues.
A sept heures du soir, il suivait une des ruelles aboutissant au pont
du Claddagh, et revenait à la ragged-school, certain d'y être fort mal
reçu, car sa tournée n'avait point été fructueuse. Si Grip n'avait
pas quelque vieille croûte en réserve, tous deux devraient se passer
de souper ce soir-là. Ce ne serait pas la première fois, d'ailleurs,
et de s'attendre à manger tous les jours, à heure fixe, c'eût été de
la présomption. Que les riches aient de ces habitudes, rien de mieux,
puisque c'est dans leurs moyens. Mais un pauvre diable, ça mange quand
ça peut, et «ça n' mang' pas, quand ça n' peut pas!» disait Grip, très
habitué à se nourrir de maximes philosophiques.
Or, voilà qu'à deux cents pas de l'école, P'tit-Bonhomme buta et
s'étendit de tout son long sur le pavé. Comme il n'était point tombé
de haut, il ne se fit aucun mal. Mais, au moment où il s'étalait, un
objet, heurté par son pied, avait roulé devant lui. C'était une grosse
bouteille de grès, qui ne s'était pas cassée,--par bonheur, car il
aurait pu être blessé grièvement.
Notre petit garçon se releva, et, en cherchant autour de lui, finit par
retrouver cette bouteille, dont la contenance pouvait être de deux à
trois gallons. Un bouchon de liège fermait son goulot, et il suffisait
de l'enlever avec la main pour savoir ce que contenait ladite bouteille.
P'tit-Bonhomme la déboucha donc, et il lui sembla qu'elle était pleine
de gin.
Ma foi, il y aurait là de quoi satisfaire tous les déguenillés, et, ce
jour-là, P'tit-Bonhomme put être assuré qu'on lui ferait un excellent
accueil.
Personne dans la ruelle, aucun passant ne l'avait vu, et deux cents pas
le séparaient de la ragged-school.
Mais alors des idées lui vinrent,--des idées qui ne seraient venues ni
à Carker ni aux autres. Elle ne lui appartenait pas, cette bouteille.
Ce n'était point un don de charité, ce n'était pas un débris jeté
aux ordures, c'était un objet perdu. Sans doute, de retrouver son
propriétaire, cela ne laisserait pas d'être assez difficile. N'importe,
sa conscience lui disait qu'il n'avait pas le droit de disposer de la
chose d'autrui. Il savait cela d'instinct, car Thornpipe pas plus que
M. O'Bodkins ne lui avaient jamais enseigné ce que c'est que d'être
honnête. Heureusement, il y a de ces cœurs d'enfant où c'est écrit
tout de même.
P'tit-Bonhomme, assez embarrassé de sa trouvaille, prit la résolution
de consulter Grip. Bien sûr, Grip parviendrait à opérer la restitution.
L'essentiel, c'était d'introduire la bouteille dans le galetas sans
être vu des vauriens, car ils ne s'inquiéteraient guère de la rendre
à qui elle appartenait. Deux ou trois gallons de gin!... Quelle
aubaine!... La nuit venue, il n'en resterait pas une goutte... Pour
ce qui concerne Grip, P'tit-Bonhomme en répondait comme de lui. Il ne
toucherait pas à la bouteille, il la cacherait sous la paille, et, le
lendemain, il prendrait des informations dans le quartier. S'il le
fallait, tous deux iraient de maison en maison, ils frapperaient aux
portes: ce ne serait pas pour mendier, cette fois.
P'tit-Bonhomme se dirigea alors vers l'école, en essayant, non sans
peine, de cacher la bouteille qui faisait une grosse bosse sous ses
haillons.
Par malechance, lorsqu'il fut arrivé devant la porte, voici que Carker
sortit brusquement, et il ne put éviter le choc. D'ailleurs, Carker
l'ayant reconnu et le voyant seul, trouva l'occasion bonne pour lui
payer l'arriéré qu'il lui devait depuis l'intervention de Grip sur la
grève de Salthill.
Il se jeta donc sur P'tit-Bonhomme, et, ayant senti la bouteille sous
ses loques, il la lui arracha.
«Eh! qu'est-ce que ça? s'écria-t-il.
--Ça!... ce n'est pas à toi!
--Alors... c'est à toi?
--Non... ce n'est pas à moi!»
Et P'tit-Bonhomme voulut repousser Carker, lequel, d'un coup de pied,
l'envoya rouler à trois pas.
S'emparer de la bouteille, puis rentrer dans la salle, c'est ce que
Carker eut fait en un instant, et P'tit-Bonhomme ne put que le suivre
en pleurant de rage.
Il essaya encore de protester; mais Grip n'étant pas là pour lui venir
en aide, ce qu'il reçut de taloches, de coups de pieds, de coups de
dents même!... Jusqu'à la vieille Kriss qui s'en mêla, dès qu'elle eut
aperçu la bouteille.
«Du gin, s'écria-t-elle, du bon gin, et il y en aura pour tout le
monde!»
Assurément P'tit-Bonhomme eût mieux fait de laisser cette bouteille
dans la rue, où son propriétaire la cherchait peut-être à cette heure,
car, enfin, deux ou trois gallons de gin, ça vaut des shillings et
même plus d'une demi-couronne. Il aurait dû se dire qu'il lui serait
impossible de remonter au galetas de Grip sans être vu. Maintenant, il
était trop tard.
Quant à s'adresser à M. O'Bodkins, à lui raconter ce qui venait de se
passer, il aurait été bien accueilli. Aller au cabinet du directeur,
entr'ouvrir sa porte si peu que ce fût, risquer de le déranger au plus
fort de ses calculs... Et puis, qu'en serait-il résulté? M. O'Bodkins
aurait fait apporter la bouteille, et ce qui entrait dans son bureau
n'en sortait guère.
P'tit-Bonhomme ne pouvait rien, et il se hâta de rejoindre Grip au
galetas, afin de tout lui dire.
«Grip, demanda-t-il, ce n'est pas à soi, n'est-ce pas, une bouteille
qu'on trouve?...
--Non... j' crois pas, répondit Grip. Est-ce que t'as trouvé une
bouteille?...
--Oui... j'avais l'intention de te la donner, et, demain, nous aurions
été savoir dans le quartier...
--A qui qu'elle appartient?... dit Grip.
--Oui, et peut-être en cherchant...
--Et ils te l'ont prise, c'te bouteille?...
--C'est Carker!... J'ai essayé de l'empêcher... et alors les autres...
Si tu descendais, Grip?...
--Je vais descendre, et nous verrons à qui qu'elle rest'ra, la
bouteille!...»
Mais lorsque Grip voulut sortir, il ne le put. La porte était fermée à
l'extérieur.
Cette porte, vigoureusement secouée, résista, à la grande joie de la
bande, qui criait d'en bas:
«Eh! Grip!...
--Eh! P'tit-Bonhomme!...
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