ne demanderait qu'à être cultivée, reste sans culture! Sait-on ce que l'avenir perd à la stérilisation d'un jeune cerveau, dans lequel la nature a peut-être déposé de bons germes qui ne produiront pas? Si le personnel de l'école travaillait à peine de la tête, ce n'est pas parce qu'il travaillait honorablement de ses mains. Ramasser un peu de combustible pour l'hiver, mendier des lambeaux de vêtements chez les personnes charitables, recueillir le crottin des chevaux et des bestiaux pour l'aller vendre dans les fermes au prix de quelques coppers--recette à laquelle M. O'Bodkins ouvrait un compte spécial--fouiller les tas d'ordures accumulées au coin des rues, autant que possible avant les chiens et, s'il le fallait, après s'être battus avec eux, telles étaient les occupations quotidiennes de ces enfants. De jeux, de divertissements, aucuns,--à moins que ce ne soit un plaisir de s'égratigner, de se pincer, de se mordre, de se frapper du pied et du poing, sans parler des mauvais tours que l'on jouait à Grip. Il est vrai, ce brave garçon prenait cela sans trop s'en inquiéter,--ce qui poussait Carker et les autres à s'acharner sur lui avec autant de lâcheté que de cruauté. La seule chambre à peu près propre de la ragged-school était celle du directeur. Il va de soi qu'il n'y laissait jamais entrer personne. Ses livres eussent été vite mis en pièces, leurs feuilles dispersées à tous les vents. Aussi ne lui déplaisait-il pas que ses «élèves» fussent dehors, errant à l'aventure, vagabondant, polissonnant, et c'était toujours trop tôt, à son gré, qu'il les voyait revenir, lorsque le besoin de manger ou de dormir les ramenait à l'école. Avec son esprit sérieux, ses bons instincts, P'tit-Bonhomme était le plus ordinairement en butte, non seulement aux sottes plaisanteries de Carker et de cinq ou six autres qui ne valaient pas mieux, mais aussi à leurs brutalités. Il évitait de se plaindre. Ah! que n'avait-il la force? Comme il se serait fait respecter, comme il aurait rendu coup de poing pour coup de poing, coup de pied pour coup de pied, et quelle colère s'amassait en son cœur de se sentir trop faible pour se défendre! Il était, d'ailleurs, celui qui sortait le moins de l'école, trop heureux d'y goûter un peu de calme, lorsque ces garnements vaguaient aux alentours. C'était sans doute au préjudice de son bien-être, car il aurait pu trouver quelque morceau de rebut à ronger, un gâteau de «vieux cuit» à acheter pour deux ou trois coppers dus à l'aumône. Mais il répugnait à tendre la main, à courir derrière les cars, dans l'espoir d'attraper une menue monnaie, et surtout à dérober quelque babiole aux étalages, et Dieu sait si les autres s'en privaient! Non! il préférait rester avec Grip. «Tu n' sors pas? lui disait celui-ci. --Non, Grip. --Carker t' battra, si tu n'as rien rapporté c' soir! --J'aime mieux être battu.» Grip éprouvait pour P'tit-Bonhomme une affection qui était partagée. Ne manquant pas d'intelligence, sachant lire et écrire, il essayait d'apprendre à l'enfant un peu de ce qu'il avait appris. Aussi, depuis qu'il se trouvait à Galway, P'tit-Bonhomme commençait-il à montrer quelque progrès en lecture tout au moins, et promettait de faire honneur à son maître. Il convient d'ajouter que Grip connaissait un tas d'histoires amusantes, et qu'il les racontait joyeusement. Avec ses éclats de rire dans ce sombre milieu, il semblait à P'tit-Bonhomme que ce brave garçon jetait un rayon de lumière au milieu de la ténébreuse école. Ce qui irritait particulièrement notre héros, c'était que les autres s'en prissent à Grip et en fissent l'objet de leur malveillance. Celui-ci, nous le répétons, supportait cela avec une très philosophique résignation. «Grip!... lui disait parfois P'tit-Bonhomme. --Qu' veux-tu? --Il est bien méchant, Carker! --Certes... bien méchant. --Pourquoi ne tapes-tu pas dessus?... --Taper?... --Et aussi sur les autres?» Grip haussait les épaules. «Est-ce que tu n'es pas fort, Grip?... --J' sais pas. --Tu as pourtant de grands bras, de grandes jambes...» Oui, il était grand, Grip, et maigre comme une tige de paratonnerre. «Eh bien, Grip, pourquoi que tu ne les calottes pas, ces mauvaises bêtes? --Bah! ça n' vaut pas la peine! --Ah! si j'avais tes jambes et tes bras... --Ce qui vaudrait mieux, p'tit, répondait Grip, ce s'rait de s'en servir pour travailler. --Tu crois?... --Sûr. --Eh bien!... nous travaillerons ensemble!... Dis?... nous essaierons... veux-tu?...» Grip voulait bien. Quelquefois tous deux sortaient. Grip emmenait l'enfant, lorsqu'il était envoyé en course. Il était misérablement vêtu, P'tit-Bonhomme, des nippes à peine à sa taille, sa culotte trouée, sa veste effilochée, sa casquette sans fond, aux pieds des brogues en cuir de vache, dont la semelle ne tenait que par un bout de corde. Grip, habillé lui-même de haillons, ne valait pas mieux. Les deux faisaient la paire. Cela allait encore, par le beau temps; mais le beau temps, au milieu des comtés du nord de l'Irlande, est aussi rare qu'un bon repas dans la cabane de Paddy. Et alors, sous la pluie, sous la neige, demi-nus, la figure bleuie par le froid, les yeux mordus par la bise, les pieds dévorés par la neige, ces deux misérables faisaient pitié, le grand tenant le petit par la main, et courant pour s'échauffer. [Illustration: Telles étaient les occupations de ces enfants. (Page 29.)] Ils erraient ainsi le long des rues de cette Galway, qui a l'aspect d'une bourgade espagnole, seuls parmi une foule indifférente. P'tit-Bonhomme aurait bien voulu savoir ce qu'il y avait à l'intérieur des maisons. A travers leurs étroites fenêtres fermées de grillages, leurs jalousies baissées, impossible de rien distinguer. C'était pour lui des coffres-forts, qui devaient être remplis de sacs d'argent. Et les hôtels où les voyageurs arrivaient en voiture, quel plaisir à en visiter les belles chambres, celles du -Royal-Hôtel- surtout! Mais les domestiques les auraient chassés tous deux comme des chiens, ou, ce qui est pire, comme des mendiants, car les chiens peuvent à la rigueur recevoir quelque caresse... [Illustration: Le grand tenant le petit par la main. (Page 32.)] Et lorsqu'ils s'arrêtaient devant les magasins, si insuffisamment approvisionnés pourtant, des bourgades de la haute Irlande, les choses leur paraissaient un entassement de richesses incalculables. Quel regard ils jetaient, ici, sur un étalage de vêtements, eux qui n'étaient vêtus que de loques; là, sur une boutique de chaussures, eux qui marchaient pieds nus! Et connaîtraient-ils jamais cette jouissance d'avoir un habit neuf à leur taille, et une paire de bons souliers dont on leur aurait pris mesure? Non, sans doute, pas plus que tant de malheureux condamnés au rebut des autres, restes de défroque et restes de cuisine! Il y avait aussi des étals de bouchers, avec de grands quartiers de bœuf pendus au croc, qui auraient suffi à nourrir pendant un mois toute la ragged-school. Lorsque Grip et P'tit-Bonhomme les contemplaient, ils ouvraient la bouche démesurément et sentaient leur estomac se contracter de spasmes douloureux. «Bah! disait Grip d'un ton jovial, fais aller tes mâchoires, p'tit!... Ça s'ra comme si tu mangeais pour de bon!» Et devant les gros pains dont la chaude odeur s'échappait du fournil, devant les «cakes» et autres pâtisseries qui excitaient la convoitise du passant, ils restaient là, les dents longues, la langue humide, les lèvres convulsées, la figure famélique, et P'tit-Bonhomme murmurait: «Que ça doit être bon! --J' t'en réponds! répliquait Grip. --En as-tu mangé?... --Un' fois. --Ah!» soupirait P'tit-Bonhomme. Il n'en avait jamais mangé, lui, ni chez Thornpipe, ni depuis que la ragged-school lui donnait asile. Un jour, une dame, prenant pitié de sa mine pâle, lui demanda si un gâteau lui ferait plaisir. «J'aimerais mieux un pain, madame, répondit-il. --Et pourquoi, mon enfant?... --Parce que ce serait plus gros.» Une fois, cependant, Grip, ayant gagné quelques pence pour prix d'une commission, acheta un gâteau qui devait bien avoir huit jours d'existence. «Est-ce bon? demanda-t-il à P'tit-Bonhomme. --Oh!... On dirait que c'est sucré! --J' te crois qu' c'est sucré, répliqua Grip, et avec du vrai sucre, encore!» Quelquefois Grip et P'tit-Bonhomme allaient se promener jusqu'au faubourg de Salthill. De là on peut embrasser l'ensemble de la baie, l'une des plus pittoresques de l'Irlande, les trois îles d'Aran, posées à l'entrée comme les trois cônes de la baie de Vigo,--autre ressemblance avec l'Espagne,--et, en arrière, les sauvages montagnes du Burren, de Clare et les abruptes falaises de Moher. Puis ils revenaient vers le port, sur les quais, le long des docks commencés à l'époque où l'on avait songé à faire de Galway le point de départ d'une ligne de transatlantiques, qui eût été la plus courte entre l'Europe et les États-Unis d'Amérique. Lorsque tous deux apercevaient les quelques navires mouillés sur la baie ou amarrés à l'entrée du port, ils se sentaient comme irrésistiblement attirés, soupçonnant sans doute que la mer doit être moins cruelle que la terre aux pauvres gens, qu'elle leur promet une existence plus assurée, que la vie est meilleure au plein air vif des océans, loin des bouges empestés des villes, que le métier de marin est, par excellence, celui qui peut garantir la santé à l'enfant et le gagne-pain à l'homme. «Ça doit être bien beau, Grip, d'aller sur ces bateaux... avec leurs grandes voiles! disait P'tit-Bonhomme. --Si tu savais c' que ça m' tente! répondait Grip, en hochant la tête. --Alors pourquoi que tu n'es pas marin sur la mer?... --T'as raison... Pourquoi que je n' suis pas marin?... --Tu irais loin... loin... --Ça viendra p't'être!» répondit Grip. Enfin, il ne l'était pas. Le port de Galway est formé par l'embouchure d'une rivière qui sort du Lough Corrib et se jette au fond de la baie. Sur l'autre rive, au delà d'un pont, se développe le curieux village du Claddagh, avec ses quatre mille habitants. Rien que des pêcheurs, qui ont longtemps joui de leur autonomie communale, et dont le maire est qualifié de roi dans les vieilles chartes. Grip et l'enfant venaient parfois jusqu'au Claddagh. Que n'aurait-il donné, P'tit-Bonhomme, pour être un de ces garçons robustes, pétulants, hâlés par les brises, pour être le fils d'une de ces mères vigoureuses, au sang gallicien, un peu sauvages d'aspect comme leur homme. Oui! il enviait cette marmaille bien portante, et vraiment plus heureuse qu'en tant d'autres villes d'Irlande. Des garçons, qui criaient, jouaient, barbotaient... Il aurait voulu être des leurs... Il avait envie d'aller les prendre par la main... Il n'osait, haillonné comme il l'était, et, à le voir s'approcher, ils auraient pu croire qu'il venait leur demander l'aumône. Alors il se tenait à l'écart, une grosse larme perlant à ses yeux, se contentant de traîner ses brogues sur la place du marché, s'enhardissant à regarder les maquereaux aux couleurs scintillantes, les harengs grisâtres, les seuls poissons que recherchent les pêcheurs du Claddagh. Quant aux homards, aux gros crabes, qui abondent aussi entre les roches de la baie, il ne pouvait croire que ce fût bon à manger, bien que Grip affirmât--d'après ce qu'il avait ouï dire,--que «c'était du gâteau à la crème que ces bêtes-là avaient dans l' coque!» Peut-être ne serait-il pas impossible qu'un jour ils s'en rendraient compte par eux-mêmes. Leur promenade hors de la ville terminée, tous deux regagnaient par les rues étroites et sordides le quartier de la ragged-school. Ils passaient au milieu des ruines, qui font de Galway une bourgade qu'un tremblement de terre aurait à moitié détruite. Et encore les ruines ont-elles leur charme, lorsque c'est le temps qui les a faites. Ici, de ces maisons inachevées faute d'argent, de ces édifices à peine ébauchés dont les murs étaient lézardés, enfin de tout ce qui était l'œuvre de l'abandon et non l'œuvre des siècles, il ne se dégageait qu'une impression de morne tristesse. Pourtant ce qu'il y avait de plus désolé que les quartiers pauvres de Galway, de plus repoussant que les dernières masures de ses faubourgs, c'était l'abominable et nauséabonde demeure, l'abri insuffisant et répugnant, où la misère entassait les compagnons de P'tit-Bonhomme, et ils ne se hâtaient guère, Grip et lui, lorsque l'heure arrivait de rentrer à la ragged-school! IV L'ENTERREMENT D'UNE MOUETTE. Au cours de cette pénible existence, dans ce milieu dégradant des déguenillés, P'tit-Bonhomme ne faisait-il pas parfois un retour en arrière? Qu'un enfant, heureux des soins qui l'entourent, des caresses qu'on lui prodigue, se livre tout entier au bonheur de vivre, sans le souci de ce qu'il a été ni de ce qu'il sera, qu'il s'abandonne à l'épanouissement de son jeune âge, cela se conçoit, cela doit être. Hélas! il n'en va pas ainsi lorsque le passé n'a été que souffrances. L'avenir apparaît sous le plus sombre aspect. On regarde en avant, après avoir regardé en arrière. Et s'il remontait d'une année ou deux, que revoyait-il, P'tit-Bonhomme? Ce Thornpipe, brute et brutal, ce gueux sans pitié, qu'il craignait parfois de rencontrer au coin d'une rue, ou sur une grande route, ouvrant ses larges mains pour le ressaisir. Puis un souvenir vague et terrifiant lui revenait, celui de cette cruelle femme qui le maltraitait, et aussi l'image consolante de cette fillette qui le berçait sur ses genoux. «Je crois bien me rappeler qu'elle se nommait Sissy[1], dit-il un jour à son compagnon. [1] Abréviation familière du nom de Cécily. --Què joli nom!» répondit Grip. Au vrai, Grip était persuadé que cette Sissy ne devait exister que dans l'imagination de l'enfant, car on n'avait jamais pu avoir de renseignements sur elle. Mais, quand il semblait douter de son existence, P'tit-Bonhomme avait envie de se fâcher. Oui! il la revoyait en pensée... Est-ce qu'il ne la retrouverait pas un jour?... Qu'était-elle devenue?... Vivait-elle encore chez cette mégère... loin de lui?... Des milles et des milles les séparaient-ils l'un de l'autre?... Elle l'aimait bien et il l'aimait aussi... C'était la première affection qu'il eût éprouvée avant d'avoir rencontré Grip, et il parlait d'elle comme d'une grande fille... Elle était bonne et douce, elle le caressait, elle essuyait ses larmes, elle lui donnait des baisers, elle partageait ses pommes de terre avec lui... «J'aurais bien voulu la défendre, lorsque la vilaine femme la battait! disait P'tit-Bonhomme. --Moi aussi, et j' crois qu' j'aurais cogné dur!» répondait Grip pour faire plaisir à l'enfant. D'ailleurs, si ce brave garçon ne se défendait guère, quand on l'attaquait, il savait au besoin défendre les autres, et il l'avait déjà prouvé, le cas se présentant de mettre à la raison cette mauvaise engeance acharnée contre son protégé. Une fois, pendant les premiers mois de son séjour à la ragged-school, attiré par les cloches du dimanche, P'tit-Bonhomme était entré dans la cathédrale de Galway. Nous avouerons que le hasard seul l'y avait conduit, car les touristes eux-mêmes ont quelque peine à la découvrir, perdue qu'elle est au milieu d'un labyrinthe de rues fangeuses et étroites. L'enfant était là, honteux et craintif. Certainement, si le redoutable bedeau l'eût aperçu, presque nu sous ses haillons, il ne lui aurait pas permis de rester dans l'église. Il fut très étonné et très charmé de ce qu'il entendit, les chants de l'office, l'accompagnement de l'orgue, et de ce qu'il vit, le prêtre à l'autel avec ses ornements d'or, et ces longues chandelles qu'étaient pour lui les cierges allumés en plein jour. P'tit-Bonhomme n'avait pas oublié que le curé de Westport lui avait quelquefois parlé de Dieu,--Dieu qui est le père à tous. Il se rappelait même que, lorsque le montreur de marionnettes prononçait le nom de Dieu, c'était pour le mêler à ses horribles jurons, et cela troublait sa pensée au milieu des cérémonies religieuses. Et pourtant, sous les voûtes de cette cathédrale, caché derrière un pilier, il éprouvait une sorte de curiosité, regardant les prêtres comme il eût regardé des soldats. Puis, tandis que toute l'assemblée se courbait pendant l'élévation aux tintements de la sonnette, il s'en alla, avant d'avoir été aperçu, glissant sur les dalles sans plus de bruit qu'une souris qui regagne son trou. Lorsque P'tit-Bonhomme revint de l'église, il n'en dit rien à personne,--pas même à Grip, lequel d'ailleurs n'avait qu'une très vague idée de ce que signifiaient ces pompes de la messe et des vêpres. Toutefois, après une seconde visite, s'étant trouvé seul avec la Kriss, il se hasarda à lui demander ce que c'était que Dieu. «Dieu?... répondit la vieille femme en roulant des yeux terribles au milieu des bouffées nauséabondes qui s'échappaient de sa pipe de terre noire. --Oui... Dieu?... --Dieu, dit-elle, c'est le frère du diable, à qui il envoie ces gueux d'enfants qui ne sont pas sages pour les brûler dans son feu d'enfer!» A cette réponse, P'tit-Bonhomme devint pâle, et, bien qu'il eût grande envie de savoir où était cet enfer rempli de flammes et d'enfants, il n'osa pas interroger Kriss à ce sujet. [Illustration: P'tit-Bonhomme s'étant trouvé seul avec Kriss. (Page 39.)] Mais il ne cessa de songer à ce Dieu dont l'unique occupation semblait être de punir des bébés, et de quelle horrible façon, s'il fallait s'en rapporter au dire de Kriss. Un jour, cependant, très anxieux, il voulut en causer avec son ami Grip. «Grip, lui demanda-t-il, as-tu entendu quelquefois parler de l'enfer? [Illustration: Après avoir fait un trou dans le sable. (Page 47.)] --Quèqu'fois, p'tit! --Où se trouve-t-il, l'enfer? --J' sais pas. --Dis donc... si on y brûle les enfants qui sont méchants, on y brûlera Carker?... --Oui... et à grand feu! --Moi... Grip... je ne suis pas méchant, dis? --Toi?... méchant?... Non... j' crois pas! --Alors, je ne serai pas brûlé?... --Pas même d'un ch'veu! --Ni toi, Grip?... --Ni moi... bien sûr!» Et Grip crut bon d'ajouter qu'il n'en valait pas la peine, étant si maigre qu'il n'eût fait qu'une flambée. Voilà tout ce que P'tit-Bonhomme savait de Dieu, tout ce qu'il avait appris du catéchisme. Et pourtant, dans la simplicité, dans la naïveté de son âge, il sentait confusément ce qui était bien et ce qui était mal. Mais, s'il ne devait pas être puni suivant les préceptes de la vieille femme de la ragged-school, il risquait fort de l'être suivant les préceptes de M. O'Bodkins. En effet, M. O'Bodkins n'était guère content. P'tit-Bonhomme ne figurait pas sur ses livres à la colonne des recettes tout en figurant à la colonne des dépenses. Voilà un gamin qui coûtait... Oh! pas grand'chose, M. O'Bodkins!--et qui ne produisait pas! Au moins les autres, mendiant et rapinant, subvenaient-ils en partie aux frais de logement et de nourriture, tandis que cet enfant ne rapportait rien. Un jour, M. O'Bodkins lui en fit de très vifs reproches, en dardant sur lui un regard sévère à travers ses lunettes. P'tit-Bonhomme eut assez de force pour ne point pleurer, en recevant cette admonestation que M. O'Bodkins lui adressait au double titre de comptable et de directeur. «Tu ne veux rien faire?... lui dit-il. --Si, monsieur, répliqua l'enfant. Dites-moi... que voulez-vous que je fasse? --Quelque chose qui paye ce que tu coûtes! --Je voudrais bien, mais je ne sais pas. --On suit les gens dans la rue... on leur demande des commissions... --Je suis trop petit, et on ne veut pas. --Alors, on cherche dans les tas, au coin des bornes! Il y a toujours quelque chose à trouver... --Les chiens me mordent, et je ne suis pas assez fort... Je ne peux pas les chasser! --Vraiment!... As-tu des mains?... --Oui. --Et as-tu des jambes? --Oui. --Eh bien, cours sur les routes après les voitures, et attrape des coppers, puisque tu ne peux pas faire autre chose! --Demander des coppers!» Et P'tit-Bonhomme eut un haut-le-cœur, tant cette proposition révolta sa fierté naturelle. Sa fierté! oui! c'est le mot, et il rougissait à la pensée de tendre la main. «Je ne pourrais pas, monsieur O'Bodkins! dit-il. --Ah! tu ne pourrais pas?... --Non! --Et pourras-tu vivre sans manger?... Non! n'est-ce pas!... Je te préviens pourtant qu'un jour ou l'autre, je te mettrai à ce régime-là, si tu n'imagines pas un moyen de gagner ta vie!... Et maintenant, file!» Gagner sa vie... à quatre ans et quelques mois! Il est vrai qu'il la gagnait déjà chez le montreur de marionnettes, et de quelle façon! L'enfant «fila» très accablé. Et qui l'eût vu dans un coin, les bras croisés, la tête basse, aurait été pris de pitié. Quel fardeau était la vie pour ce pauvre petit être! Ces petiots, quand ils ne sont pas abrutis par la misère dès le bas âge, on ne saurait s'imaginer ce qu'ils souffrent, et on ne s'apitoiera jamais assez sur leur sort! Et puis, après les admonestations de M. O'Bodkins, venaient les excitations des polissons de l'école. Cela les enrageait de sentir ce garçon plus honnête qu'eux. Ils avaient plaisir à le pousser au mal, et ne lui épargnaient ni les perfides conseils ni les coups. Carker, surtout, ne tarissait pas à cet égard, et il y mettait un acharnement qui s'expliquait par sa perversité. «Tu ne veux pas demander la charité? lui dit-il un jour. --Non, répondit d'une voix ferme P'tit-Bonhomme. --Eh bien, sotte bête, on ne demande pas... on prend! --Prendre?... --Oui!... Quand on voit un monsieur bien mis, avec un mouchoir qui sort de sa poche, on s'approche, on tire adroitement le mouchoir, et il vient tout seul. --Laisse-moi, Carker! --Et quelquefois, il y a un porte-monnaie qui arrive avec le mouchoir... --C'est voler, cela! --Et ce n'est pas des coppers qu'on trouve dans ces porte-monnaies de riches, ce sont des shillings, des couronnes, et aussi des pièces d'or, et on les rapporte, on les partage avec les camarades, mauvais propre à rien! --Oui, dit un autre, et on fait la nique aux policemen en s'ensauvant. --Ensuite, ajouta Carker, quand on irait en prison, qu'est-ce que ça fait? On y est aussi bien qu'ici--et même mieux. On vous y donne du pain, de la soupe aux pommes de terre, et on mange tout son content. --Je ne veux pas... je ne veux pas!» répétait l'enfant, en se débattant au milieu de ces vauriens, qui se le renvoyaient de l'un à l'autre comme une balle. Grip, étant entré dans la salle, se hâta de l'arracher des mains de la bande. «Allez-vous m' laisser ce p'tit tranquille!» s'écria-t-il en serrant les poings. Cette fois, il était vraiment en colère, Grip. «Tu sais, dit-il à Carker, j' tape pas souvent, n'est-ce pas, mais quand je m' mets à taper...» Après que ces garnements eurent laissé leur victime, quel regard ils lui jetèrent, comme ils se promirent de recommencer, dès que Grip ne serait plus là, et même, à la prochaine occasion, de «leur faire leur affaire» à tous les deux! «Bien sûr, Carker, tu seras brûlé! dit P'tit-Bonhomme, non sans une certaine commisération. --Brûlé?... --Oui... en enfer... si tu continues à être méchant!» Réponse qui excita les railleries de toute cette bande de mécréants. Que voulez-vous? le rôtissement de Carker, c'était une idée fixe chez P'tit-Bonhomme. Toutefois, il était à craindre que l'intervention de Grip en sa faveur ne produisît pas d'heureux résultats. Carker et les autres étaient décidés à se venger du surveillant et de son protégé. Dans les coins, les pires garnements de la ragged-school tenaient des conciliabules qui ne présageaient rien de bon. Aussi Grip ne cessait-il de les surveiller, ne quittant notre garçonnet que le moins possible. La nuit, il le faisait monter jusqu'au galetas qu'il occupait sous les bardeaux de la toiture. Là, dans ce réduit bien froid, bien misérable, P'tit-Bonhomme était du moins à l'abri des mauvais conseils et des mauvais traitements. Un jour, Grip et lui étaient allés se promener sur la grève de Salthill, où ils prenaient quelquefois plaisir à se baigner. Grip, qui savait nager, donnait des leçons à P'tit-Bonhomme. Ah! que celui-ci était heureux de se plonger dans cette eau limpide sur laquelle naviguaient de beaux navires, loin, bien loin, et dont il voyait les voiles blanches s'effacer à l'horizon. Tous deux s'ébattaient au milieu des longues lames qui grondaient sur la grève. Grip, tenant l'enfant par les épaules, lui indiquait les premiers mouvements. Soudain, de véritables hurlements de chacals se firent entendre du côté des rochers, et on vit apparaître les déguenillés de la ragged-school. Ils étaient une douzaine, des plus vicieux, des plus féroces, Carker à leur tête. S'ils criaient, s'ils vociféraient de la sorte, c'est qu'ils venaient d'apercevoir une mouette, blessée à l'aile, qui essayait de s'enfuir. Et peut-être y fût-elle parvenue, si Carker ne lui eût lancé une pierre dont il l'atteignit. P'tit-Bonhomme poussa un cri à faire croire que c'était lui qui avait reçu le coup. «Pauvre mouette... pauvre mouette!» répétait-il. Une grosse colère saisit Grip, et probablement allait-il infliger à Carker une correction dont celui-ci se souviendrait, lorsqu'il vit l'enfant s'élancer sur la grève, au milieu de la bande, en demandant grâce pour l'oiseau. «Carker... je t'en prie... répétait-il, bats-moi... bats-moi... mais pas la mouette!... pas la mouette!» Quelle bordée de sarcasmes l'accueillirent, lorsqu'on le vit se traîner sur le sable, tout nu, ses membres si grêles, ses côtes qui faisaient saillie sous la peau! Et toujours il criait: «Grâce... Carker... grâce pour la mouette!» Personne ne l'écoutait. On se riait de ses supplications. La bande poursuivait l'oiseau, qui essayait en vain à s'élever de terre, sautillant gauchement d'une patte sur l'autre, et tâchant de gagner un abri entre les roches. Efforts inutiles. «Lâches... lâches!» criait P'tit-Bonhomme. Carker avait saisi la mouette par une aile, et, la faisant tournoyer, il la lança en l'air. Elle retomba sur le sable. Un autre la ramassa et l'envoya sur les galets. «Grip... Grip!... répétait P'tit-Bonhomme, défends-la... défends-la!...» Grip se précipita sur ces gueux pour leur arracher l'oiseau... il était trop tard. Carker venait d'écraser sous son talon la tête de la mouette. Et les rires de reprendre de plus belle au milieu d'un concert de hurrahs frénétiques. P'tit-Bonhomme était outré. La colère le prit alors,--une colère aveuglante,--et n'y tenant plus, il ramassa un galet et le jeta de toutes ses forces contre Carker, lequel le reçut en pleine poitrine. «Ah! tu vas me l' payer!» s'écria Carker. Et, avant que Grip eût pu l'en empêcher, il se précipita sur le jeune garçon, il l'entraîna au bord de la grève, l'accablant de coups. Puis, tandis que les autres retenaient Grip par les bras, par les jambes, il enfonça la tête de P'tit-Bonhomme sous les lames au risque de l'asphyxier. Étant parvenu à se débarrasser à coup de taloches de ces garnements dont la plupart roulèrent sur le sable en hurlant, Grip courut vers Carker, qui s'enfuit avec toute la bande. En se retirant, les lames auraient entraîné P'tit-Bonhomme, si Grip ne l'eût saisi et ramené à demi évanoui. Après l'avoir frotté vigoureusement, Grip ne tarda pas à le remettre sur pied. L'ayant rhabillé de ses haillons, et le prenant par la main: «Viens... viens!» lui dit-il. P'tit-Bonhomme remonta du côté des roches. Là, apercevant l'oiseau écrasé, il s'agenouilla, des larmes lui mouillèrent les yeux, et, creusant un trou dans le sable, il l'y enterra. Et, lui-même, qu'était-il, si ce n'est un oiseau abandonné... une pauvre mouette humaine! V ENCORE LA RAGGED-SCHOOL. En rentrant à l'école, Grip crut devoir attirer l'attention de M. O'Bodkins sur la conduite de Carker et des autres. Ce ne fut point pour parler des tours qu'on lui jouait et dont il ne s'apercevait même pas la plupart du temps. Non! il s'agissait de P'tit-Bonhomme et des mauvais traitements auxquels il était en butte. Cette fois, cela avait été poussé si loin que, sans l'intervention de Grip, il y aurait maintenant un cadavre d'enfant que les lames rouleraient sur la grève de Salthill. Pour toute réponse, Grip n'obtint qu'un hochement de tête de M. O'Bodkins. Il aurait dû le comprendre, c'étaient de ces choses qui ne regardent point la comptabilité. Que diable! le grand-livre ne peut avoir une colonne pour les taloches et une autre pour les coups de pied! Cela ne saurait pas plus s'additionner, en bonne arithmétique, que trois cailloux et cinq chardonnerets. Sans doute M. O'Bodkins avait comme directeur le devoir de s'inquiéter des agissements de ses pensionnaires; mais, comme comptable, il se borna à envoyer promener le surveillant de l'école. A partir de ce jour, Grip résolut de ne plus perdre de vue son protégé, de ne jamais le laisser seul dans la grande salle, et, quand il sortait, il prenait soin de l'enfermer au fond de son galetas, où du moins l'enfant se trouvait en sûreté. Les derniers mois de l'été s'écoulèrent. Septembre arriva. C'est déjà l'hiver pour les districts des comtés du nord, et l'hiver de la haute Irlande est fait d'une succession ininterrompue de neiges, de bises, de rafales, de brouillards, venus des plaines glacées de l'Amérique septentrionale, et que les vents de l'Atlantique précipitent sur l'Europe. [Illustration: Toute l'école se pressait autour du foyer. (Page 50.)] Un temps âpre et rude aux riverains de cette baie de Galway, enserrée dans son écran de montagnes comme entre les parois d'une glacière. Des jours bien courts et des nuits bien longues à passer pour ceux dont le foyer n'a ni houille ni tourbe. Ne vous étonnez pas si la température est basse alors à l'intérieur de la ragged-school, sauf peut-être dans la chambre de M. O'Bodkins. Est-ce que si le directeur-comptable n'était pas au chaud, son encre resterait liquide en son encrier?... Est-ce que ses paraphes ne seraient pas gelés avant qu'il eût pu achever leur fioriture? C'était ou jamais le moment d'aller ramasser par les rues, sur les routes, tout ce qui est susceptible de se combiner avec l'oxygène pour produire de la chaleur. Médiocre ressource, il faut le reconnaître, lorsqu'on en est réduit aux branches tombées des arbres, aux escarbilles abandonnées à la porte des maisons, aux cassures de charbon que les pauvres se disputent sur les quais de déchargement du port. Les pensionnaires de l'école s'occupaient donc à cette récolte, et combien les glaneurs étaient nombreux! Notre petit garçon prenait sa part de ce pénible travail. Chaque jour, il rapportait un peu de combustible. Ce n'était pas mendier, cela. Aussi, tant bien que mal, l'âtre brillait-il de vilaines flammes fumeuses dont il fallait se contenter. Toute l'école, gelée sous ses haillons, se pressait autour du foyer,--les plus grands aux bonnes places, cela va de soi, tandis que le souper essayait de cuire dans la marmite. Et quel souper!... Des croûtes de pain, des pommes de terre de rebut, quelques os auxquels adhéraient encore des bribes de chair, une abominable soupe, où les taches de graisse remplaçaient les yeux du bouillon gras. Il va sans dire que, devant le feu, il n'y avait jamais une place pour P'tit-Bonhomme, et rarement une écuelle de ce liquide que la vieille réservait aux plus grands. Ceux-ci se jetaient dessus comme des chiens affamés, et n'hésitaient pas à montrer les crocs pour défendre leur maigre portion. Heureusement, Grip s'empressait d'emmener l'enfant dans son trou, et il lui donnait le meilleur de ce qui lui revenait pour sa part de la réfection quotidienne. Sans doute, il n'y avait pas de feu là-haut. Cependant, en se blottissant sous la paille, en se serrant l'un contre l'autre, tous deux parvenaient à se garantir du froid, puis à s'endormir, et le sommeil, peut-être cela réchauffe-t-il?... Il faut l'espérer du moins. Un jour, Grip eut un vrai coup de fortune. Il était en promenade et filait le long de la principale rue de Galway, lorsqu'un voyageur qui rentrait à -Royal-Hôtel-, le pria de lui porter une lettre au Post-Office. Grip s'empressa de faire la commission et, pour sa peine, il reçut un beau shilling tout neuf. Certes, ce n'était pas un gros capital qui lui arrivait sous cette forme, et il n'aurait pas à se creuser la tête pour décider s'il le placerait en rentes sur l'État ou en valeurs industrielles. Non! le placement tout indiqué se ferait en nature, beaucoup dans l'estomac de P'tit-Bonhomme, un peu dans le sien. Il acheta donc une portion de charcuterie variée qui dura trois jours, et dont on se régala en cachette de Carker et des autres. On le pense bien, Grip entendait ne rien partager avec ceux qui ne partageaient jamais avec lui. En outre,--ce qui rendit particulièrement heureuse la rencontre de Grip et du voyageur de -Royal-Hôtel-,--c'est que ce digne gentleman, le voyant si mal vêtu, se défit en sa faveur d'un tricot de laine qui était en bon état. Ne croyez pas que Grip eût songé à le garder pour son usage personnel. Non! il ne pensa qu'à P'tit-Bonhomme. Ce serait «fameux» d'avoir ce bon tricot sous ses haillons. «Il s'ra là-d'dans comme un mouton sous sa laine!» se dit le brave cœur. Mais le mouton ne voulut point que Grip se dépouillât de sa toison à son profit. Il y eut discussion. Enfin les choses purent s'arranger à la satisfaction commune. En effet, le gentleman était gros, et son tricot eût fait deux fois le tour du corps de Grip. Le gentleman était grand, et son tricot eût enveloppé P'tit-Bonhomme de la tête aux pieds. Donc, en gagnant sur la hauteur et la largeur, il ne serait pas impossible d'ajuster le tricot à l'avantage des deux amis. Demander à cette vieille ivrognesse de Kriss de découdre et de recoudre, autant lui demander de renoncer à sa pipe. Aussi, s'enfermant dans le galetas, Grip se mit-il à l'œuvre en y concentrant toute son intelligence. Après avoir pris mesure sur l'enfant, il travailla si adroitement qu'il parvint à confectionner une bonne veste de laine. Quant à lui, il se trouva pourvu d'un gilet--sans manches, il est vrai--mais enfin un gilet, c'est déjà quelque chose. Il va de soi que recommandation fut faite à P'tit-Bonhomme de cacher sa veste sous ses loques, afin que les autres ne pussent la voir. Plutôt que de la lui laisser, ils l'auraient mise en morceaux. C'est ce qu'il fit, et s'il apprécia l'excellente chaleur de ce tricot pendant les grands froids de l'hiver, nous le laissons à penser. A la suite d'un mois d'octobre excessivement pluvieux, novembre déchaîna sur le comté une bise glaciale qui condensa en neige toute l'humidité de l'atmosphère. La couche blanche dépassa l'épaisseur de deux pieds dans les rues de Galway. La récolte quotidienne de houille et de tourbe s'en ressentit. On gelait rudement dans la ragged-school, et si le foyer manquait de combustible, l'estomac, qui est un foyer, en manquait également, car on n'y faisait pas de feu tous les jours. Il fallait bien, néanmoins, au milieu de ces tempêtes de neige, à travers les courants glacés, le long des rues, sur les routes, que les déguenillés cherchassent à pourvoir aux besoins de l'école. Maintenant, on ne trouvait plus rien à ramasser entre les pavés. L'unique ressource, c'était d'aller de porte en porte. Certes, la paroisse faisait ce qu'elle pouvait pour ses pauvres; mais, sans parler de la ragged-school, nombre d'établissements de charité se réclamaient d'elle en ce temps de misère. Les enfants étaient dès lors réduits à quêter d'une maison à l'autre, et quand toute pitié n'y était pas éteinte, on ne leur faisait pas mauvais accueil. Le plus souvent, il est vrai, avec quelle brutalité on les recevait, avec quelles menaces en cas qu'ils s'aviseraient de revenir, et ils rentraient alors les mains vides... P'tit-Bonhomme n'avait pu se refuser à suivre l'exemple de ses compagnons. Et pourtant, lorsqu'il s'arrêtait devant une porte, après en avoir soulevé le marteau, il lui semblait que ce marteau retombait d'un grand coup sur sa poitrine. Alors, au lieu de tendre la main, il demandait si l'on n'avait pas quelque commission à lui donner. Il s'épargnait du moins la honte de mendier... Une commission à ce gamin de cinq ans, on savait ce que cela voulait dire, et parfois, on lui jetait un morceau de pain... qu'il prenait en pleurant. Que voulez-vous?... la faim. Avec décembre, le froid devint très rigoureux et très humide. La neige ne cessait de tomber à gros flocons. C'est à peine si l'on pouvait reconnaître son chemin à travers les rues. A trois heures de l'après-midi, il fallait allumer le gaz, et la lumière jaunâtre des becs ne parvenait point à percer l'amas des brumes, comme si elle eût perdu tout pouvoir éclairant. Ni voitures ni charrettes en circulation. De rares passants se hâtant vers leur logis. Et P'tit-Bonhomme, avec les yeux brûlés par le froid, les mains et la figure bleuies sous les morsures de la bise, courait en serrant étroitement ses loques blanches de neige... Enfin ce pénible hiver s'acheva. Les premiers mois de l'année 1877 furent moins durs. L'été fit une précoce apparition. Il y eut d'assez fortes chaleurs dès le mois de juin. Le 17 août, P'tit-Bonhomme--il avait alors cinq ans et demi--eut la bonne chance d'une trouvaille, qui allait avoir des conséquences très inattendues. A sept heures du soir, il suivait une des ruelles aboutissant au pont du Claddagh, et revenait à la ragged-school, certain d'y être fort mal reçu, car sa tournée n'avait point été fructueuse. Si Grip n'avait pas quelque vieille croûte en réserve, tous deux devraient se passer de souper ce soir-là. Ce ne serait pas la première fois, d'ailleurs, et de s'attendre à manger tous les jours, à heure fixe, c'eût été de la présomption. Que les riches aient de ces habitudes, rien de mieux, puisque c'est dans leurs moyens. Mais un pauvre diable, ça mange quand ça peut, et «ça n' mang' pas, quand ça n' peut pas!» disait Grip, très habitué à se nourrir de maximes philosophiques. Or, voilà qu'à deux cents pas de l'école, P'tit-Bonhomme buta et s'étendit de tout son long sur le pavé. Comme il n'était point tombé de haut, il ne se fit aucun mal. Mais, au moment où il s'étalait, un objet, heurté par son pied, avait roulé devant lui. C'était une grosse bouteille de grès, qui ne s'était pas cassée,--par bonheur, car il aurait pu être blessé grièvement. Notre petit garçon se releva, et, en cherchant autour de lui, finit par retrouver cette bouteille, dont la contenance pouvait être de deux à trois gallons. Un bouchon de liège fermait son goulot, et il suffisait de l'enlever avec la main pour savoir ce que contenait ladite bouteille. P'tit-Bonhomme la déboucha donc, et il lui sembla qu'elle était pleine de gin. Ma foi, il y aurait là de quoi satisfaire tous les déguenillés, et, ce jour-là, P'tit-Bonhomme put être assuré qu'on lui ferait un excellent accueil. Personne dans la ruelle, aucun passant ne l'avait vu, et deux cents pas le séparaient de la ragged-school. Mais alors des idées lui vinrent,--des idées qui ne seraient venues ni à Carker ni aux autres. Elle ne lui appartenait pas, cette bouteille. Ce n'était point un don de charité, ce n'était pas un débris jeté aux ordures, c'était un objet perdu. Sans doute, de retrouver son propriétaire, cela ne laisserait pas d'être assez difficile. N'importe, sa conscience lui disait qu'il n'avait pas le droit de disposer de la chose d'autrui. Il savait cela d'instinct, car Thornpipe pas plus que M. O'Bodkins ne lui avaient jamais enseigné ce que c'est que d'être honnête. Heureusement, il y a de ces cœurs d'enfant où c'est écrit tout de même. P'tit-Bonhomme, assez embarrassé de sa trouvaille, prit la résolution de consulter Grip. Bien sûr, Grip parviendrait à opérer la restitution. L'essentiel, c'était d'introduire la bouteille dans le galetas sans être vu des vauriens, car ils ne s'inquiéteraient guère de la rendre à qui elle appartenait. Deux ou trois gallons de gin!... Quelle aubaine!... La nuit venue, il n'en resterait pas une goutte... Pour ce qui concerne Grip, P'tit-Bonhomme en répondait comme de lui. Il ne toucherait pas à la bouteille, il la cacherait sous la paille, et, le lendemain, il prendrait des informations dans le quartier. S'il le fallait, tous deux iraient de maison en maison, ils frapperaient aux portes: ce ne serait pas pour mendier, cette fois. P'tit-Bonhomme se dirigea alors vers l'école, en essayant, non sans peine, de cacher la bouteille qui faisait une grosse bosse sous ses haillons. Par malechance, lorsqu'il fut arrivé devant la porte, voici que Carker sortit brusquement, et il ne put éviter le choc. D'ailleurs, Carker l'ayant reconnu et le voyant seul, trouva l'occasion bonne pour lui payer l'arriéré qu'il lui devait depuis l'intervention de Grip sur la grève de Salthill. Il se jeta donc sur P'tit-Bonhomme, et, ayant senti la bouteille sous ses loques, il la lui arracha. «Eh! qu'est-ce que ça? s'écria-t-il. --Ça!... ce n'est pas à toi! --Alors... c'est à toi? --Non... ce n'est pas à moi!» Et P'tit-Bonhomme voulut repousser Carker, lequel, d'un coup de pied, l'envoya rouler à trois pas. S'emparer de la bouteille, puis rentrer dans la salle, c'est ce que Carker eut fait en un instant, et P'tit-Bonhomme ne put que le suivre en pleurant de rage. Il essaya encore de protester; mais Grip n'étant pas là pour lui venir en aide, ce qu'il reçut de taloches, de coups de pieds, de coups de dents même!... Jusqu'à la vieille Kriss qui s'en mêla, dès qu'elle eut aperçu la bouteille. «Du gin, s'écria-t-elle, du bon gin, et il y en aura pour tout le monde!» Assurément P'tit-Bonhomme eût mieux fait de laisser cette bouteille dans la rue, où son propriétaire la cherchait peut-être à cette heure, car, enfin, deux ou trois gallons de gin, ça vaut des shillings et même plus d'une demi-couronne. Il aurait dû se dire qu'il lui serait impossible de remonter au galetas de Grip sans être vu. Maintenant, il était trop tard. Quant à s'adresser à M. O'Bodkins, à lui raconter ce qui venait de se passer, il aurait été bien accueilli. Aller au cabinet du directeur, entr'ouvrir sa porte si peu que ce fût, risquer de le déranger au plus fort de ses calculs... Et puis, qu'en serait-il résulté? M. O'Bodkins aurait fait apporter la bouteille, et ce qui entrait dans son bureau n'en sortait guère. P'tit-Bonhomme ne pouvait rien, et il se hâta de rejoindre Grip au galetas, afin de tout lui dire. «Grip, demanda-t-il, ce n'est pas à soi, n'est-ce pas, une bouteille qu'on trouve?... --Non... j' crois pas, répondit Grip. Est-ce que t'as trouvé une bouteille?... --Oui... j'avais l'intention de te la donner, et, demain, nous aurions été savoir dans le quartier... --A qui qu'elle appartient?... dit Grip. --Oui, et peut-être en cherchant... --Et ils te l'ont prise, c'te bouteille?... --C'est Carker!... J'ai essayé de l'empêcher... et alors les autres... Si tu descendais, Grip?... --Je vais descendre, et nous verrons à qui qu'elle rest'ra, la bouteille!...» Mais lorsque Grip voulut sortir, il ne le put. La porte était fermée à l'extérieur. Cette porte, vigoureusement secouée, résista, à la grande joie de la bande, qui criait d'en bas: «Eh! Grip!... --Eh! P'tit-Bonhomme!... ' , ! - 1 ' ' , 2 - ? 3 4 ' , ' 5 ' . 6 ' , 7 , 8 ' 9 - - . ' 10 - - ' , 11 , ' , ' 12 , . 13 , , , - - 14 ' , , , 15 , ' . 16 , ' , - - 17 ' 18 . 19 20 - 21 . ' ' . 22 , 23 . - « » 24 , ' , , , ' 25 , , ' , 26 ' . 27 28 , , ' - 29 , 30 , 31 . . ! ' - 32 ? , 33 , , 34 ' 35 ! 36 37 , ' , ' , 38 ' , 39 . ' - , 40 , 41 « » ' . 42 , , 43 ' ' , 44 , ' ! ! 45 . 46 47 « ' ? - . 48 49 - - , . 50 51 - - ' , ' ' ! 52 53 - - ' . » 54 55 ' - . 56 ' , , 57 ' ' ' . , 58 ' , ' - - 59 , 60 . 61 62 ' ' 63 , ' . 64 65 , 66 ' - 67 . 68 69 , ' 70 ' ' . 71 - , , 72 . 73 74 « ! . . . ' - . 75 76 - - ' - ? 77 78 - - , ! 79 80 - - . . . . 81 82 - - - ? . . . 83 84 - - ? . . . 85 86 - - ? » 87 88 . 89 90 « - ' , ? . . . 91 92 - - ' . 93 94 - - , . . . » 95 96 , , , . 97 98 « , , , 99 ? 100 101 - - ! ' ! 102 103 - - ! ' . . . 104 105 - - , ' , , ' ' 106 . 107 108 - - ? . . . 109 110 - - . 111 112 - - ! . . . ! . . . ? . . . 113 . . . - ? . . . » 114 115 . 116 117 . ' , ' 118 . , ' - , 119 , , , 120 , , 121 . , - 122 , . . 123 , ; , 124 ' , ' 125 . , , , - , 126 , , 127 , , 128 , ' . 129 130 [ : . ( . ) ] 131 132 , ' 133 ' , . 134 ' - ' ' 135 . , 136 , . ' 137 - , ' . 138 , 139 , - - - ! 140 , , 141 , , 142 . . . 143 144 [ : . ( . ) ] 145 146 ' ' , 147 , , 148 . 149 , , , 150 ' ; , , 151 ! - 152 ' , 153 ? , , 154 , 155 ! 156 157 , 158 , 159 - . ' - 160 , 161 . 162 163 « ! ' , , ' ! . . . 164 ' ! » 165 166 ' , 167 « » 168 , , , , 169 , , ' - : 170 171 « ! 172 173 - - ' ' ! . 174 175 - - - ? . . . 176 177 - - ' . 178 179 - - ! » ' - . 180 181 ' , , , 182 - . 183 184 , , , 185 . 186 187 « ' , , - . 188 189 - - , ? . . . 190 191 - - . » 192 193 , , , 194 ' , 195 ' . 196 197 « - ? - - ' - . 198 199 - - ! . . . ' ! 200 201 - - ' ' ' , , , 202 ! » 203 204 ' - ' 205 . ' , 206 ' ' , ' , 207 ' , - - 208 ' , - - , , 209 , . 210 , , ' 211 ' ' 212 , ' 213 - ' . 214 215 216 ' , 217 , 218 , ' 219 , 220 , , 221 , , ' 222 - ' . 223 224 « , , ' . . . 225 ! ' - . 226 227 - - ' ' ! , . 228 229 - - ' ? . . . 230 231 - - ' . . . ' ? . . . 232 233 - - . . . . . . 234 235 - - ' ' ! » . 236 237 , ' . 238 239 ' ' 240 . ' , 241 ' , , 242 . , 243 , 244 . ' ' . 245 ' - , ' - , 246 , , , ' 247 , , ' 248 . ! , 249 ' ' ' . 250 , , , . . . 251 . . . ' . . . 252 ' , ' , , ' , 253 ' ' . 254 ' , , 255 , ' 256 , , 257 . 258 , , 259 , , 260 - - ' ' , - - « ' 261 - ' ! » - - 262 ' ' - . 263 264 , 265 - . 266 , ' 267 . 268 - , ' . , 269 ' , 270 , ' 271 ' ' , ' 272 . 273 274 ' 275 , , 276 ' ' , ' 277 , ' - , 278 , , ' 279 - ! 280 281 282 283 284 285 286 ' ' . 287 288 289 , 290 , ' - - 291 ? ' , ' , 292 ' , , 293 ' ' , ' ' 294 ' , , . 295 ! ' ' . 296 ' . , 297 . 298 299 ' ' , - , ' - ? 300 , , , ' 301 ' , , 302 . 303 , 304 , ' 305 . 306 307 « ' [ ] , - 308 . 309 310 [ ] . 311 312 - - ! » . 313 314 , 315 ' ' , ' 316 . , 317 , ' - . ! 318 . . . - ' ? . . . 319 ' - ? . . . - . . . 320 ? . . . - ' 321 ' ? . . . ' ' . . . ' 322 ' ' , 323 ' ' . . . 324 , , , 325 , . . . 326 327 « ' , ! 328 ' - . 329 330 - - , ' ' ' ! » 331 ' . 332 333 ' , , 334 ' , , ' 335 , 336 . 337 338 , - , 339 , ' - 340 . ' 341 , - , 342 ' ' 343 . 344 345 ' , . , 346 ' , , 347 ' . 348 ' , ' , ' ' , 349 ' , ' ' , 350 ' 351 . 352 353 ' - ' 354 , - - . 355 , 356 , ' , 357 . , 358 , , 359 , 360 . , ' 361 ' , ' , 362 ' , ' 363 . 364 365 ' - ' , ' 366 , - - , ' ' ' 367 . 368 , , ' , 369 ' . 370 371 « ? . . . 372 ' 373 . 374 375 - - . . . ? . . . 376 377 - - , - , ' , 378 ' ' ! » 379 380 , ' - , , ' 381 ' , 382 ' . 383 384 [ : ' - ' . ( . ) ] 385 386 ' 387 , , ' ' 388 . 389 390 , , , . 391 392 « , - - , - ' ? 393 394 [ : . ( . ) ] 395 396 - - ' , ' ! 397 398 - - - - , ' ? 399 400 - - ' . 401 402 - - . . . , 403 ? . . . 404 405 - - . . . ! 406 407 - - . . . . . . , ? 408 409 - - ? . . . ? . . . . . . ' ! 410 411 - - , ? . . . 412 413 - - ' ' ! 414 415 - - , ? . . . 416 417 - - . . . ! » 418 419 ' ' ' , 420 ' ' ' . 421 422 ' - , ' 423 . , , 424 , 425 . , ' 426 - , ' 427 . ' . 428 429 , . ' ' . ' - 430 431 . . . . ! 432 ' , . ' ! - - ! 433 , , - 434 , . 435 436 , . ' , 437 . 438 439 ' - , 440 . ' 441 . 442 443 « ? . . . - . 444 445 - - , , ' . - . . . - 446 ? 447 448 - - ! 449 450 - - , . 451 452 - - . . . . . . 453 454 - - , . 455 456 - - , , ! 457 . . . 458 459 - - , . . . 460 ! 461 462 - - ! . . . - ? . . . 463 464 - - . 465 466 - - - ? 467 468 - - . 469 470 - - , , 471 , ! 472 473 - - ! » 474 475 ' - - - , 476 . ! ! ' , 477 . 478 479 « , ' ! - . 480 481 - - ! ? . . . 482 483 - - ! 484 485 - - - ? . . . ! ' - ! . . . 486 ' ' , - , 487 ' ! . . . , ! » 488 489 . . . ! ' 490 , ! 491 ' « » . ' , 492 , , . 493 ! 494 495 , 496 , ' ' , ' 497 ! 498 499 , . ' , 500 ' . 501 502 ' . 503 , 504 . 505 506 , , , 507 ' . 508 509 « ? - . 510 511 - - , ' ' - . 512 513 - - , , . . . ! 514 515 - - ? . . . 516 517 - - ! . . . , 518 , ' , , 519 . 520 521 - - - , ! 522 523 - - , - . . . 524 525 - - ' , ! 526 527 - - ' ' - 528 , , , ' , 529 , , 530 ! 531 532 - - , , ' . 533 534 - - , , , ' - 535 ? ' - - . 536 , , . 537 538 - - . . . ! » ' , 539 , ' ' 540 . 541 542 , , ' 543 . 544 545 « - ' ' ! » ' - - 546 . 547 548 , , . 549 550 « , - , ' , ' - , 551 ' . . . » 552 553 , 554 , , 555 , , , « 556 » ! 557 558 « , , ! ' - , 559 . 560 561 - - ? . . . 562 563 - - . . . . . . ! » 564 565 . 566 - ? , ' 567 ' - . 568 569 , ' 570 ' . 571 . 572 573 , - 574 . - 575 , . 576 , ' ' 577 . , , , 578 ' - ' 579 . 580 581 , 582 , . , 583 , ' - . ! - 584 585 , , , 586 ' ' . 587 588 ' 589 . , ' , 590 . 591 592 , 593 , - . 594 595 , , , 596 . 597 598 ' , ' , ' ' 599 ' , ' , ' . 600 - - , 601 ' . 602 603 ' - ' 604 . 605 606 « . . . ! » - . 607 608 , - 609 - , ' 610 ' ' , , 611 ' . 612 613 « . . . ' . . . - , - . . . - . . . 614 ! . . . ! » 615 616 ' , ' 617 , , , 618 ! : 619 620 « . . . . . . ! » 621 622 ' . . 623 ' , ' , 624 ' ' , 625 . 626 627 . 628 629 « . . . ! » ' - . 630 631 , , , 632 ' . . 633 ' . 634 635 « . . . ! . . . ' - , - . . . - ! . . . » 636 637 ' . . . 638 . ' 639 . 640 641 ' 642 . 643 644 ' - . , - - 645 , - - ' , 646 , . 647 648 « ! ' ! » ' . 649 650 , ' , 651 , ' , ' . , 652 , , 653 ' - 654 ' . 655 656 657 , 658 , ' . 659 660 , ' - , 661 ' . 662 663 ' , 664 . ' , : 665 666 « . . . ! » - . 667 668 ' - . , ' 669 , ' , , , 670 , ' . 671 672 , - , ' - , ' . . . 673 ! 674 675 676 677 678 679 680 - . 681 682 683 ' , ' . 684 ' . 685 ' ' 686 . ! ' ' - 687 . , 688 , ' , 689 ' 690 . 691 692 , ' ' . 693 ' . , ' 694 . ! - 695 696 ! ' , , 697 . . ' 698 ' 699 ; , , 700 ' . 701 702 , , 703 , , 704 , ' , 705 ' . 706 707 ' ' . . ' 708 ' , ' 709 ' , , 710 , , ' 711 , ' 712 ' . 713 714 [ : ' . ( . ) ] 715 716 , 717 ' . 718 719 ' . 720 ' - , - 721 . ' . - - 722 ' , ? . . . 723 - ' 724 ? 725 726 ' ' , 727 , ' 728 . , , 729 ' , 730 , 731 . 732 ' ' , 733 ! 734 735 . , 736 . ' , . 737 , , ' - 738 . ' , 739 , , - - 740 , , 741 . ! . . . , 742 , , 743 , 744 . 745 746 , , ' 747 ' - , 748 . - 749 , ' 750 . 751 752 , ' ' ' , 753 754 . , ' - . 755 , , ' 756 ' , , 757 ' , , - - - ? . . . 758 ' . 759 760 , . 761 , ' 762 - - - , 763 - . ' , , 764 . , ' 765 , ' 766 ' ' 767 . ! 768 , ' ' - , . 769 , 770 . 771 , 772 . 773 774 , - - 775 - - - , - - ' , 776 , ' 777 . 778 779 . 780 ! ' ' - . « » ' 781 . 782 783 « ' - ' ! » 784 . 785 786 787 . . ' 788 . 789 790 , , 791 . , 792 ' - . , 793 , ' 794 ' . 795 , 796 . , ' , - ' 797 . 798 ' , ' 799 . , ' - - 800 , - - , ' . 801 802 ' - 803 , . 804 , ' . ' ' 805 , ' ' 806 ' , . 807 808 ' ' , 809 810 ' ' . ' 811 . 812 ' . - , 813 , ' , , 814 , ' . 815 816 , , , 817 , , , 818 ' . , 819 . ' 820 , ' ' . , 821 ' ; , 822 - , ' ' 823 . 824 825 ' ' , 826 ' , 827 . , , 828 , ' ' 829 , . . . 830 831 ' - ' ' 832 . , ' ' , 833 , 834 ' . , , 835 ' ' . 836 ' . . . 837 , , , 838 . . . ' . 839 - ? . . . . 840 841 , . 842 . ' ' 843 . 844 ' - , , 845 ' , 846 . . 847 . ' - , 848 , 849 , 850 . . . 851 852 ' . ' 853 . ' . ' 854 . 855 856 , ' - - - - - 857 ' , 858 . 859 860 , 861 , - , ' 862 , ' . ' 863 , 864 - . , ' , 865 ' , , ' 866 . , , 867 ' . , 868 , « ' ' , ' ! » , 869 . 870 871 , ' ' , ' - 872 ' . ' 873 , . , ' , 874 , , . ' 875 , ' , - - , 876 . 877 878 , , , 879 , 880 . , 881 ' . 882 883 ' - , ' 884 . 885 886 , , , 887 - , ' - ' 888 . 889 890 , ' , 891 - . 892 893 , - - 894 . , . 895 ' , ' 896 , ' . , 897 , ' . ' , 898 ' ' 899 ' . ' , 900 . ' ' ' 901 . , ' ' 902 . 903 904 ' - , , 905 . , . 906 ' , ' ' 907 , ' 908 . ! . . . 909 ! . . . , ' . . . 910 , ' - . 911 , , , 912 , . ' 913 , , 914 : , . 915 916 ' - ' , , 917 , 918 . 919 920 , ' , 921 , . ' , 922 ' , ' 923 ' ' ' 924 . 925 926 ' - , , 927 , . 928 929 « ! ' - ? ' - - . 930 931 - - ! . . . ' ! 932 933 - - . . . ' ? 934 935 - - . . . ' ! » 936 937 ' - , , ' , 938 ' . 939 940 ' , , ' 941 , ' - 942 . 943 944 ; ' 945 , ' , , 946 ! . . . ' ' , ' 947 . 948 949 « , ' - - , , 950 ! » 951 952 ' - 953 , - , 954 , , , 955 ' - . ' 956 . , 957 . 958 959 ' . ' , 960 , . , 961 ' , 962 . . . , ' - ? . ' 963 , 964 ' . 965 966 ' - , 967 , . 968 969 « , - - , ' , ' - , 970 ' ? . . . 971 972 - - . . . ' , . - ' 973 ? . . . 974 975 - - . . . ' ' , , , 976 . . . 977 978 - - ' ? . . . . 979 980 - - , - . . . 981 982 - - ' , ' ? . . . 983 984 - - ' ! . . . ' ' . . . . . . 985 , ? . . . 986 987 - - , ' ' , 988 ! . . . » 989 990 , . 991 ' . 992 993 , , , 994 , ' : 995 996 « ! ! . . . 997 998 - - ! ' - ! . . . 999 1000