P'TIT-BONHOMME
PAR
JULES VERNE
85 ILLUSTRATIONS PAR L. BENETT
12 GRANDES GRAVURES EN CHROMOTYPOGRAPHIE
1 CARTE EN COULEURS
[Illustration]
BIBLIOTHÈQUE
D'ÉDUCATION ET DE RÉCRÉATION
J. HETZEL ET Cie, 18, RUE JACOB
PARIS
Tous droits de traduction et de reproduction réservés.
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P'TIT-BONHOMME
LES PREMIERS PAS
I
AU FOND DU CONNAUGHT.
L'Irlande, dont la surface comprend vingt millions d'acres, soit
environ dix millions d'hectares, est gouvernée par un vice-roi ou
lord-lieutenant, assisté d'un Conseil privé, en vertu d'une délégation
du souverain de la Grande-Bretagne. Elle est divisée en quatre
provinces: le Leinster à l'est, le Munster au sud, le Connaught à
l'ouest, l'Ulster au nord.
Le Royaume-Uni ne formait autrefois qu'une seule île, disent les
historiens. Elles sont deux maintenant, et plus séparées par les
désaccords moraux que par les barrières physiques. Les Irlandais, amis
des Français, sont ennemis des Anglais, comme au premier jour.
Un beau pays pour les touristes, cette Irlande, mais un triste pays
pour ses habitants. Ils ne peuvent la féconder, elle ne peut les
nourrir--surtout dans la partie du nord. Ce n'est point cependant une
terre bréhaigne, puisque ses enfants se comptent par millions, et si
cette mère n'a pas de lait pour ses petits, du moins l'aiment-ils
passionnément. Aussi lui ont-ils prodigué les plus doux noms, les
plus «sweet»,--mot qui revient familièrement sur leurs lèvres. C'est
la «Verte Erin», et elle est verdoyante en effet. C'est la «Belle
Émeraude», une émeraude sertie de granit et non d'or. C'est «l'île
des Bois», mais plus encore l'île des roches. C'est la «Terre de la
Chanson», mais sa chanson ne s'échappe que de bouches maladives. C'est
la «première fleur de la terre», la «première fleur des mers», mais ces
fleurs se fanent vite au souffle des rafales. Pauvre Irlande! Son nom
serait plutôt l' «Ile de la Misère», nom qu'elle devrait porter depuis
nombre de siècles: trois millions d'indigents sur une population de
huit millions d'habitants.
En cette Irlande, dont l'altitude moyenne est de soixante-cinq toises,
deux hautes régions séparent nettement les plaines, lacs et tourbières
entre la baie de Dublin et la baie de Galway. L'île se creuse en
cuvette,--une cuvette où l'eau ne manque pas, puisque l'ensemble
des lacs de la Verte Erin comprend environ deux mille trois cents
kilomètres carrés.
Westport, petite ville de la province de Connaught, est située au fond
de la baie de Clew, semée de trois cent soixante-cinq îles ou îlots,
comme le Morbihan des côtes de Bretagne. Cette baie est l'une des plus
charmantes du littoral, avec ses promontoires, ses caps, ses pointes,
disposées comme autant de dents de requin, qui mordent les houles du
large.
C'est à Westport que nous allons trouver P'tit-Bonhomme au début de son
histoire. On verra où, quand et comment elle finit.
La population de cette bourgade,--cinq mille habitants environ,--est en
grande partie catholique. Ce jour-là, un dimanche précisément, 17 juin
1875, la plupart des habitants s'étaient rendus à l'église pour les
offices du matin. Le Connaught, terre d'origine des Mac-Mahon, produit
ces types celtiques par excellence qui se sont conservés dans les
familles primitives, refoulées par la persécution. Mais quel misérable
pays, et ne justifie-t-il pas ce que l'on dit communément: «Aller au
Connaught, c'est aller en enfer!»
On est pauvre au sein des bourgades de la haute Irlande, et cependant
s'il y a les guenilles de la semaine, il y a aussi les guenilles des
jours fériés, haillons à volants et à plumes. Les gens mettent ce
qu'ils ont de moins troué; les hommes portent le manteau rapiécé,
frangé par le bas; les femmes, vêtues de jupes étagées les unes sur
les autres, qui viennent de l'échoppe du revendeur, se coiffent de ces
chapeaux aux fleurs artificielles dont il ne reste plus que la monture
en fil de fer.
Tout ce monde est arrivé pieds nus jusqu'au seuil de l'église, afin de
ne pas user sa chaussure--des bottines crevées à la semelle, des bottes
déchirées à l'empeigne, sans lesquelles nul ne voudrait franchir le
porche du temple, par convenance.
En ce moment, il n'y avait personne dans les rues de Westport, si ce
n'est un individu qui poussait une charrette traînée par un grand chien
maigre, un épagneul noir et feu, aux pattes déchirées par les cailloux,
au poil usé par le licol.
«Marionnettes royales... marionnettes!» criait à pleins poumons cet
homme.
Il est venu de Castlebar, le chef-lieu du comté de Mayo, ce montreur
de cabotins. S'étant dirigé vers l'ouest, il a traversé le col de ces
hauteurs qui font face à la mer, comme la plupart des montagnes de
l'Irlande: au nord, la chaîne du Nephin avec son dôme de deux mille
cinq cents pieds, et au sud, le Croagh-Patrick, où le grand saint
irlandais, l'introducteur du christianisme au IVe siècle, passait
les quarante jours du carême. Puis il a descendu les dangereux
raidillons du plateau de Connemara, les sauvages régions des lacs Mask
et Corril qui aboutissent à Clew-Bay. Il n'a pas pris le railway de
Midland-Great-Western qui met Westport en communication avec Dublin;
il n'a point chargé son bagage sur les malles, les cars ou les «carts»
qui roulent à la surface du pays. Il a voyagé en forain, criant partout
son spectacle de marionnettes, relevant de temps en temps d'un violent
coup de fouet le grand chien qui n'en peut plus. Un féroce aboiement de
douleur répond à ce cinglement lancé d'une main vigoureuse, et, parfois
une sorte de gémissement prolongé à l'intérieur de la charrette.
Et après que l'homme a dit au robuste animal:
«Marcheras-tu, fils de chienne?...» il semble qu'il s'adresse à un
autre, caché dans la caisse de son véhicule, quand il crie:
«Te tairas-tu, fils de chien?»
Le gémissement cesse alors, et la charrette se remet lentement en
marche.
Cet homme s'appelle Thornpipe. De quel pays est-il? Peu importe.
Il suffit de savoir que c'est un de ces Anglo-Saxons, comme les
Iles-Britanniques n'en produisent que trop parmi les basses classes. Ce
Thornpipe n'a pas plus de sensibilité qu'une bête fauve, ni de cœur
qu'un roc.
Dès que cet homme eut atteint les premières habitations de Westport,
il suivit la rue principale, bordée de maisons assez convenables,
avec boutiques aux pompeuses enseignes, où l'on ne trouverait que
peu d'acquisitions à faire. A cette rue s'amorcent des ruelles
sordides, comme autant de ruisseaux fangeux qui se jettent dans une
limpide rivière. Sur les galets aigus qui la pavent, la charrette de
Thornpipe promenait son bruit de ferraille, sans doute au détriment
des marionnettes qu'elle véhiculait pour l'agrément des populations du
Connaught.
Le public faisant toujours défaut, Thornpipe continua de dévaller, et
il arriva à l'entrée du mail que la rue traverse, entre une double
rangée d'ormes. Au delà du mail s'étend un parc dont les allées
sablées, soigneusement entretenues, conduisent jusqu'au port ouvert sur
la baie de Clew.
Il va sans dire que ville, port, parc, rues, rivière, ponts, églises,
maisons, masures, tout cela appartient à l'un de ces opulents landlords
qui possèdent presque tout le sol de l'Irlande, au marquis de Sligo,
de pure et antique noblesse, lequel n'est point un mauvais maître à
l'égard de ses tenanciers.
Tous les vingt pas, à peu près, Thornpipe arrêtait sa charrette, il
regardait autour de lui, et d'une voix qui ressemblait à un grincement
de mécanique mal graissée, il criait:
«Marionnettes royales... marionnettes!»
Personne ne sortait des boutiques, personne ne mettait la tête aux
fenêtres. Çà et là, quelques haillons apparaissaient entre les ruelles
adjacentes, et de ces haillons sortaient des faces hâves et faméliques,
aux yeux rougis, profonds comme ces soupiraux à travers lesquels on
voit le vide. Puis, il y avait des enfants à peu près nus, et cinq ou
six de ces gamins se hasardèrent enfin à rejoindre la charrette de
Thornpipe, lorsqu'elle eut fait halte sur la grande allée du mail. Et
les voici tous criant:
«Copper... copper!»
C'est une monnaie de cuivre, une subdivision du penny, ce qu'il y a de
plus infime en valeur. Et à qui s'adressaient-ils, ces enfants? A un
homme qui avait plus envie de demander l'aumône que de la faire! Aussi,
de quels gestes menaçants du pied et de la main, de quels roulements
d'yeux, il accueillit ces petits qui durent prudemment se tenir hors de
la portée de son fouet,--et encore plus des crocs du chien, une vraie
bête fauve, enragée par les mauvais traitements.
Et d'ailleurs, Thornpipe est furieux. Il crie dans le désert. On ne
s'empresse pas à ses marionnettes royales. Paddy,--c'est l'Irlandais,
de même que John Bull est l'Anglais,--Paddy ne montre aucune curiosité.
Ce n'est point qu'il ait de l'inimitié pour l'auguste famille de la
Reine. Non! Ce qu'il n'aime pas, ce qu'il hait même de toute une haine
amassée pendant des siècles d'oppression, c'est le landlord, qui le
considère comme un être inférieur aux anciens serfs de Russie. Et, s'il
a acclamé O'Connell, c'est que ce grand patriote a soutenu les droits
de l'Irlande établis par l'acte d'union des trois royaumes en 1806;
c'est que, plus tard, l'énergie, la ténacité, l'audace politique de
cet homme d'État ont obtenu le bill d'émancipation de l'année 1829;
c'est que, grâce à son attitude irréductible, l'Irlande, cette Pologne
de l'Angleterre, l'Irlande catholique surtout, allait entrer dans une
période de quasi-liberté. Nous avons donc lieu de croire que Thornpipe
aurait été mieux avisé en montrant O'Connell à ses concitoyens; mais
ce n'était pas une raison pour dédaigner Sa Gracieuse Majesté en
effigie. Il est vrai, Paddy eût préféré--et de beaucoup--le portrait
de sa souveraine sous forme de pièces monnayées, pounds, couronnes,
demi-couronnes, shillings, et c'est précisément ce portrait, sorti de
la frappe britannique, qui manque le plus généralement aux poches de
l'Irlandais.
Aucun spectateur sérieux ne se rendant aux invitations réitérées du
forain, la charrette reprit sa marche, tirée péniblement par le grand
chien efflanqué.
Thornpipe continua cette promenade à travers les allées du mail, sous
l'ombrage de ses magnifiques ormes. Il s'y trouvait seul. Les enfants
avaient fini par l'abandonner. Il atteignit ainsi le parc, sillonné
d'avenues sablées, que le marquis de Sligo livre à la circulation
publique, afin de donner accès au port qu'un bon mille sépare de la
ville.
«Marionnettes royales... marionnettes!»
Personne ne répondait. Les oiseaux jetaient des cris aigus en
s'envolant d'un arbre à l'autre. Le parc était non moins abandonné que
le mail. Aussi, pourquoi venir un dimanche convier des catholiques
à cette exhibition, lorsque c'est l'heure des offices? Il fallait
vraiment que ce Thornpipe ne fût pas du pays. Peut-être, après le dîner
de midi, entre la messe et les vêpres, sa tentative serait-elle plus
heureuse? Dans tous les cas, il n'y avait aucun inconvénient à pousser
jusqu'au port, et c'est ce qu'il fit en jurant, à défaut de saint
Patrick, par tous les diables d'Irlande.
Il est peu fréquenté, ce port que la rivière baigne au fond de la baie
de Clew, bien qu'il soit le plus vaste et le mieux abrité de cette
côte. S'il y vient quelques navires, c'est qu'il est nécessaire que la
Grande-Bretagne, c'est-à-dire l'Angleterre et l'Écosse, envoie à cette
aride région du Connaught ce qu'elle ne peut tirer de son propre sol.
L'Irlande est un enfant qui se nourrit à ces deux mamelles; mais les
nourrices lui font payer cher leur lait.
Plusieurs matelots se promenaient sur le quai en fumant, et, en ce
jour de fête, il va de soi que le déchargement des navires avait été
suspendu.
On sait combien l'observation du dimanche est sévère chez la race
anglo-saxonne. Les protestants y apportent toute l'intransigeance de
leur puritanisme, et, en Irlande, les catholiques luttent de rigorisme
avec eux dans la pratique du culte. Et pourtant, ils sont deux millions
et demi contre cinq cent mille adeptes des divers rites de la religion
anglicane.
Du reste, on ne voyait à Westport aucun navire appartenant aux autres
pays. Des bricks-goélettes, des schooners ou des cutters, quelques
barques de pêche, de celles qui travaillent à l'ouvert de la baie,
se trouvaient à sec, la marée étant basse. Ces navires, venus de la
côte occidentale de l'Écosse avec des chargements de céréales,--ce qui
manque le plus au Connaught,--repartiraient sur lest, après avoir livré
leur cargaison. Pour rencontrer les bâtiments de grande navigation, il
faut aller à Dublin, à Londonderry, à Belfast, à Cork, où font escale
les paquebots transatlantiques des lignes de Liverpool et de Londres.
[Illustration: Plusieurs matelots se promenaient sur le quai. (Page 7.)]
Évidemment, ce ne serait pas au fond du gousset de ces marins inoccupés
que Thornpipe pourrait puiser quelques shillings, et son cri devait
rester sans écho même sur les quais du port.
Il laissa donc s'arrêter sa charrette. Le chien affamé, rompu de
fatigue, s'étendit sur le sable. Thornpipe tira de son bissac un
morceau de pain, quelques pommes de terre et un hareng salé; puis,
il se mit à manger, en homme qui en est à son premier repas après une
longue étape.
[Illustration: Thornpipe fit son petit tour. (Page 18.)]
L'épagneul le regardait, faisant claquer ses mâchoires d'où pendait
une langue brûlante. Mais, paraît-il, ce n'était pas l'heure de sa
réfection, car il finit par allonger sa tête entre ses pattes, en
fermant les yeux.
Un léger mouvement, qui se produisit dans la caisse de la charrette,
tira Thornpipe de son apathie. Il se leva, observa si personne ne
l'apercevait. Et alors, soulevant le tapis qui recouvrait la boîte aux
marionnettes, il y introduisit un morceau de pain, en disant d'un ton
farouche:
«Si tu ne te tais pas!...»
Un bruit de mastication gloutonne lui répondit, comme si un animal,
mourant de faim, eût été blotti à l'intérieur de cette caisse, et il
revint à son déjeuner.
Thornpipe eut bientôt achevé le hareng et les pommes de terre, cuites
dans la même eau afin de leur donner plus de goût. Il porta alors à ses
lèvres une gourde grossière, pleine de ce petit lait aigre, qui est une
boisson assez commune dans le pays.
Sur ces entrefaites, la cloche de l'église de Westport retentit à toute
volée, sonnant la fin de l'office.
Il était onze heures et demie.
Thornpipe releva le chien d'un coup de fouet, et ramena vivement sa
charrette vers le mail, avec l'espoir d'accaparer quelques spectateurs
à leur sortie de la messe. Pendant la bonne demi-heure qui précédait
le dîner, peut-être l'occasion s'offrirait-elle de faire une recette.
Thornpipe recommencerait après vêpres, et ne se remettrait en route que
le lendemain, afin d'exhiber ses marionnettes en quelque autre bourgade
du comté.
En somme, l'idée n'était pas mauvaise. A défaut de shillings, il
saurait se contenter de coppers, et du moins ses marionnettes ne
travailleraient pas pour ce fameux roi de Prusse, dont l'avarice fut
telle que personne ne vit jamais la couleur de son argent.
Le cri retentit de nouveau:
«Marionnettes royales... marionnettes!»
En deux ou trois minutes, une vingtaine de personnes se rassemblèrent
autour de Thornpipe. Dire que ce fût l'élite de la population
westportienne, ce serait dépasser la mesure. Il y avait là des enfants
en majorité, une dizaine de femmes, quelques hommes, la plupart tenant
leurs chaussures à la main, non seulement par désir de ne point les
user, mais aussi parce qu'ils étaient plus à l'aise, ayant l'habitude
de marcher pieds nus.
Cependant, faisons une exception pour certains notables de Westport,
appartenant à ce public bête des dimanches. Tel le boulanger, qui s'est
arrêté avec sa femme et ses deux enfants. Il est vrai, son «tweed» date
déjà de quelques années, et l'on sait que les années comptent double et
même triple sous le climat pluvieux de l'Irlande; mais le digne patron
est présentable, en somme. Ne se doit-il pas à sa boutique pompeusement
désignée par cette enseigne: «-Boulangerie publique centrale-»! Et, en
effet, elle centralise si bien les produits de sa fabrication qu'il n'y
en a pas d'autre à Westport. Là se voit également le droguiste, lequel
réclame volontiers le titre de pharmacien, bien que son office soit
dépourvu des drogues les plus usuelles, et pourtant, sur la devanture
se détachent ces mots: -Medical Hall-, tracés en lettres superbes, qui
devraient vous guérir rien qu'en les regardant.
Il faut noter encore qu'un prêtre a fait halte devant la charrette de
Thornpipe. Cet ecclésiastique porte un costume très propre: col en
soie, long gilet dont les boutons sont rapprochés comme ceux d'une
soutane, vaste lévite en étoffe noire. C'est le chef de la paroisse,
où il exerce de multiples fonctions. Il ne se contente pas, en effet,
de baptiser, de confesser, de marier, d' «extrémiser» ses fidèles, il
les conseille dans leurs affaires, il les soigne dans leurs maladies,
il agit avec une complète indépendance, car il ne relève de l'État ni
par son traitement ni par ses attributions. Les dîmes en nature ou les
honoraires des cérémonies religieuses,--ce qu'on appelle le casuel
en d'autres pays,--lui assurent une vie honorable et facile. Il est
l'administrateur naturel des écoles et des maisons de charité,--ce
qui ne l'empêche pas de présider les concours de sports nautiques ou
hippiques, lorsque régates ou steeples-chases mettent la paroisse en
fête. Il est intimement mêlé à l'existence familiale de ses ouailles,
il est respecté, car il est respectable, même lorsqu'il ne dédaigne
pas d'accepter quelque broc de bière sur le comptoir d'un débit.
La pureté de ses mœurs n'a jamais subi la moindre atteinte. Et,
d'ailleurs, comment son influence ne serait-elle pas dominante en ces
contrées si pénétrées de catholicisme, où, ainsi que le dit Mlle Anne
de Bovet dans son remarquable voyage intitulé -Trois Mois en Irlande-,
«la menace d'être exclu de la Sainte-Table ferait passer le paysan par
le trou d'une aiguille».
Il y avait donc un public autour de la charrette, un public un peu
plus productif--si l'on veut nous permettre ce mot--que n'aurait pu
l'espérer Thornpipe. Vraisemblablement son exhibition avait quelques
chances de succès, Westport n'ayant en aucun temps été honoré d'un
spectacle de ce genre.
Aussi le montreur de cabotins fit-il retentir une dernière fois son cri
de «great attraction»:
«Marionnettes royales... marionnettes!»
II
MARIONNETTES ROYALES!
La charrette de Thornpipe est établie d'une façon très rudimentaire:
un brancard auquel le farouche épagneul est attelé; une caisse
quadrangulaire, placée sur deux roues--ce qui rendait le tirage plus
facile au long des chemins cahoteux du comté; deux poignées en arrière
permettant de la pousser comme les baladeuses des marchands ambulants;
au-dessus de la caisse, un tendelet de toile, disposé sur quatre tiges
de fer, et qui l'abrite sinon contre le soleil peu ardent d'ordinaire,
du moins contre les pluies interminables de la haute Irlande. Cela
ressemble à l'un de ces appareils roulants qui portent des orgues de
Barbarie à travers les villes et les campagnes, et dont les stridentes
flûtes se mêlent à l'éclat des trompettes; mais ce n'est point un
orgue que Thornpipe promène d'une bourgade à l'autre, ou plutôt, en
cette machine plus compliquée, l'orgue est réduit à l'état de simple
serinette, ainsi qu'on en pourra juger tout à l'heure.
Le dessus de la caisse est fermé d'un couvercle qui l'emboîte sur
un quart de sa hauteur. Ce couvercle une fois relevé et rabattu
latéralement, voici ce que les spectateurs aperçoivent, non sans
quelque admiration, à la surface de la tablette.
Toutefois, afin d'éviter des redites, nous conseillons d'écouter
Thornpipe, débitant son boniment habituel. A n'en pas douter, le forain
en eût remontré, avec son intarissable faconde, au célèbre Brioché, le
créateur du premier théâtre des marionnettes sur les champs de foire de
la France.
«Ladies et gentlemen...»
C'est le début invariablement destiné à provoquer les sympathies des
spectateurs, même quand il s'adresse aux plus piteux déguenillés d'un
village.
«Ladies et gentlemen, ceci vous représente la grande salle des fêtes
dans le château royal d'Osborne, île de Wight.»
En effet, la tablette figure un salon en miniature, contenu entre
quatre planchettes posées de champ, et sur lesquelles sont peintes des
portes et des fenêtres drapées; çà et là des meubles en carton du plus
haut goût, épinglés sur un tapis colorié, des tables, des fauteuils,
des chaises, placés de manière à ne point gêner la circulation des
personnages, princes, princesses, ducs, marquis, comtes, baronnets,
qui se pavanent avec leurs nobles épouses au milieu de cette réception
officielle.
«Au fond, continue Thornpipe, vous remarquerez le trône de la reine
Victoria, surmonté de son baldaquin de velours cramoisi à crépines
d'or, modèle exact de celui sur lequel Sa Gracieuse Majesté prend place
pendant les cérémonies de la cour.»
Le trône en question mesure de trois à quatre pouces en hauteur, et
bien que le velours soit en papier pelucheux, et les crépines faites
d'une simple virgule couleur jaune, cela ne laisse pas de donner
illusion aux braves gens qui n'ont jamais vu ce meuble essentiellement
monarchique.
«Sur le trône, reprit Thornpipe, contemplez la Reine,--ressemblance
garantie,--revêtue de ses habits de gala, le manteau royal attaché aux
épaules, la couronne en tête et le sceptre à la main.»
Nous qui n'avons jamais eu l'honneur d'entrevoir la souveraine du
Royaume-Uni, Impératrice des Indes, dans ses salons d'apparat, nous ne
saurions dire si la figurine représente Sa Majesté avec une fidélité
scrupuleuse. Toutefois, en admettant qu'elle ceigne la couronne pendant
ces grandes solennités, il est douteux que sa main brandisse un sceptre
qui ressemble au trident de Neptune. Le plus simple, d'ailleurs,
est d'en croire Thornpipe sur parole, et c'est ce que fit sagement
l'assistance.
«A la droite de la Reine, déclara Thornpipe, j'appelle l'attention des
spectateurs sur Leurs Altesses Royales, le prince et la princesse de
Galles, tels que vous avez pu les voir, lors de leur dernier voyage en
Irlande.»
Il n'y a pas à s'y tromper, voilà le prince de Galles en costume de
feld-maréchal de l'armée britannique, et la fille du roi de Danemark,
drapée d'une splendide robe de dentelle découpée dans un morceau de ce
papier d'argent qui recouvre les boîtes de pralines.
De l'autre côté, c'est le duc d'Edimbourg, c'est le duc de Connaught,
c'est le duc de Fife, c'est le prince de Battemberg, ce sont les
princesses leurs femmes, enfin la famille royale au complet, arrangée
de manière à décrire un demi-cercle devant le trône. Il est certain que
ces poupées,--ressemblance garantie toujours,--avec leurs habits de
cérémonie, leurs figures enluminées, leurs attitudes prises sur le vif,
donnent une idée très exacte de la cour d'Angleterre.
Puis, voici les grands officiers de la couronne, entre autres, le grand
amiral sir Georges Hamilton. Thornpipe prend soin de les désigner du
bout de sa baguette à l'admiration du public, en ajoutant que chacun
d'eux occupe la place due à son rang, suivant l'étiquette cérémoniale.
Là, respectueusement immobile devant le trône, se tient un monsieur de
haute taille, d'une distinction très anglo-saxonne, et qui ne peut être
qu'un des ministres de la Reine.
C'en est un, en effet, c'est le chef du cabinet de Saint-James, très
reconnaissable à son dos qui est légèrement courbé sous le poids des
affaires.
Puis, Thornpipe d'ajouter:
«Et près du premier ministre, à droite, le vénérable monsieur
Gladstone.»
Et, ma foi, il eût été difficile de ne pas reconnaître l'illustre
«old man», ce beau vieillard, toujours droit, lui, toujours prêt à
défendre les idées libérales contre les idées autoritaires. Peut-être
y a-t-il lieu de s'étonner qu'il regarde le premier ministre d'un
air sympathique; mais, entre marionnettes,--même entre marionnettes
politiques,--on se passe bien des choses, et ce qui répugnerait à des
êtres de chair et d'os, des cabotins en carton et en bois n'en ont
point vergogne.
D'ailleurs, voici un autre rapprochement inattendu, engendré par un
extraordinaire anachronisme, car Thornpipe s'écrie en gonflant sa voix:
«Je vous présente, ladies et gentlemen, votre célèbre patriote
O'Connell, dont le nom trouvera toujours un écho dans le cœur des
Irlandais!»
Oui! O'Connell était là, à la cour d'Angleterre, en 1875, bien qu'il
fût mort depuis vingt-cinq ans. Et, si on en eût fait l'observation
à Thornpipe, le forain aurait répondu à cela que, pour un fils de
l'Irlande, le grand agitateur est toujours vivant. A ce compte-là,
il aurait tout aussi bien pu exhiber M. Parnell, bien que cet homme
politique ne fût guère connu à cette époque.
Puis, par places, sont disséminés d'autres courtisans, dont le nom
nous échappe, tous constellés de crachats et enrubannés de cordons, des
célébrités politiques et guerrières, entre autres Sa Grâce le duc de
Cambridge auprès de feu lord Wellington, et feu lord Palmerston auprès
de feu M. Pitt; enfin des membres de la Chambre haute, fraternisant
avec des membres de la Chambre basse; derrière eux, une rangée de
horse-guards, en tenue de parade, à cheval au milieu de ce salon,--ce
qui indique bien qu'il s'agit d'une fête comme il est rare d'en voir
au château d'Osborne. Cet ensemble comprend environ une cinquantaine
de petits bonshommes, violemment peinturlurés, qui représentent avec
aplomb et raideur tout ce qu'il y a de plus aristocratique, de plus
distingué, de plus officiel, dans le monde militaire et politique du
Royaume-Uni.
On s'aperçoit même que la flotte anglaise n'a point été oubliée, et
si le yacht royal -Victoria and Albert- n'est pas là sous vapeur, du
moins des navires sont-ils dessinés sur la vitre des fenêtres, d'où
l'on est censé voir la rade de Spithead. Avec de bons yeux, sans doute,
on pourrait distinguer le yacht -Enchanteress-, ayant à bord leurs
Seigneuries les lords de l'Amirauté, tenant chacun une lunette d'une
main et un porte-voix de l'autre.
Il faut en convenir, Thornpipe n'a point trompé son public, en disant
que cette exhibition est unique au monde. Positivement, elle permet
d'économiser un voyage à l'île de Wight. Aussi est-ce un ébahissement,
non seulement chez les gamins qui regardent cette merveille, mais
également parmi les spectateurs d'âge respectable, qui ne sont jamais
sortis du comté de Connaught ni des environs de Westport. Peut-être le
curé de la paroisse ne laisse-t-il pas de sourire -in petto-: quant au
pharmacien-droguiste, il ne se cache pas de dire que ces personnages
sont d'une ressemblance à s'y méprendre, bien qu'il ne les ait vus de
sa vie. Pour le boulanger, il l'avouait, cela passait l'imagination,
et il se refusait à croire qu'une réception à la cour d'Angleterre pût
s'accomplir avec tant de luxe, d'éclat et de distinction.
«Eh bien, ladies et gentlemen, ce n'est rien encore! reprit Thornpipe.
Vous supposez sans doute que ces personnes royales et autres ne peuvent
faire ni mouvements ni gestes... Erreur! Elles sont vivantes, vivantes,
je vous dis, comme vous et moi, et vous l'allez voir. Auparavant, je
prendrai la liberté de faire mon petit tour en me recommandant à la
générosité d'un chacun.»
[Illustration: Un petiot de trois ans environ. (Page 22.)]
C'est là le moment critique pour les montreurs de curiosités et
autres, lorsque la sébile commence à circuler entre les rangs de
l'assistance. Règle générale, les spectateurs de ces exhibitions
foraines se classent en deux catégories: ceux qui s'en vont pour ne
point mettre la main à la poche, et ceux qui restent avec l'intention
de s'amuser gratuitement,--ces derniers, qu'on ne s'en étonne pas, de
beaucoup plus nombreux. Il existe une troisième catégorie, celle des
payants, mais elle est si infime qu'il vaut mieux n'en point parler. Et
cela ne fut que trop évident, lorsque Thornpipe «fit son petit tour»,
avec un sourire qu'il essayait de rendre aimable et qui n'était que
farouche. En eût-il pu être autrement de cette face de boule-dogue,
aux yeux méchants, à la bouche plus prête à mordre les gens qu'à les
embrasser?...
Il va de soi que chez toute cette marmaille en guenilles qui ne bougea
pas, on n'eût pas même trouvé deux coppers à récolter. Quant à ceux des
spectateurs qui, alléchés par le boniment du montreur de marionnettes,
voulaient voir sans payer, ils se bornèrent à détourner la tête. Cinq
ou six seulement tirèrent quelques piécettes de leur gousset, ce qui
produisit une recette d'un shilling et trois pence que Thornpipe
accueillit d'une méprisante grimace... Que voulez-vous? Il fallait s'en
contenter, en attendant la représentation de l'après-midi, qui serait
peut-être meilleure, et se conformer au programme annoncé plutôt que de
rendre l'argent.
Et, alors, à l'admiration muette succéda l'admiration démonstrative
et criarde. Les mains se mirent à battre, les pieds à trépigner, les
bouches à s'emplir, puis à se vider de aohs! qui devaient s'entendre du
port.
En effet, Thornpipe vient de donner sous la caisse un coup de baguette,
qui a provoqué un gémissement auquel personne n'a pris garde. Soudain
toute la scène s'est animée, on peut dire d'une façon miraculeuse.
Les marionnettes, mues par un mécanisme intérieur, semblent être
douées d'une vie réelle. Sa Majesté la reine Victoria n'a pas quitté
son trône,--ce qui eût été contraire à l'étiquette,--elle ne s'est
pas même levée, mais elle meut la tête, agitant son bonnet couronné
et abaissant son sceptre à la façon du bâton d'un chef de musique
qui bat une mesure à deux temps. Quant aux membres de la famille
royale, ils se tournent et se retournent tout d'une pièce, rendant
salut pour salut, tandis que ducs, marquis, baronnets, défilent avec
grandes démonstrations de respect. De son côté, le premier ministre
s'incline devant M. Gladstone, qui s'incline à son tour. Après eux,
O'Connell s'avance gravement sur sa rainure invisible, suivi du duc
de Cambridge, lequel semble exécuter un pas de caractère. Les autres
personnages déambulent ensuite, et les chevaux des horse-guards, comme
s'ils étaient non dans un salon mais au milieu de la cour du château
d'Osborne, piaffent en secouant leur queue.
Et tout ce manège s'accomplit au son d'une musique aigre et susurrante,
grâce à une serinette à laquelle manquaient nombre de dièzes et de
bémols. Mais comment Paddy,--si sensible à l'art musical que Henri
VIII a mis une harpe dans les armes de la Verte Erin,--n'aurait-il pas
été charmé, bien qu'il eût préféré au -God save the Queen- et au -Rule
Britannia-, hymnes mélancoliques qui sont les dignes chants nationaux
du triste Royaume-Uni, quelque refrain de sa chère Irlande?
De vrai, c'était très beau, et pour qui n'avait jamais vu les mises en
scène des grands théâtres de l'Europe, il y avait là de quoi provoquer
plus que de l'admiration. Et ce fut un indescriptible enthousiasme à la
vue de ces marionnettes mouvantes, que l'on appelle en termes du métier
des «danso-musicomanes».
Mais, à un certain moment, voici que par suite d'un à-coup du
mécanisme, la Reine abaisse si vivement son sceptre qu'elle atteint le
dos rond du premier ministre. Alors les hurrahs du public de redoubler.
«Ils sont vivants! dit un des spectateurs.
--Il ne leur manque que la parole! répondit un autre.
--Ne le regrettons pas!» ajouta le pharmacien, qui était démocrate à
ses moments perdus.
Et il avait raison. Voyez-vous ces marionnettes faisant des discours
officiels!
«Je voudrais savoir ce qui les met en mouvement, dit alors le boulanger.
--C'est le diable! répliqua un vieux matelot.
--Oui! le diable!» s'écrièrent quelques matrones à demi convaincues,
qui se signèrent, en tournant la tête vers le curé, lequel regardait
d'un air pensif.
«Comment voulez-vous que le diable puisse tenir à l'intérieur de cette
caisse? fit observer un jeune commis, connu pour ses naïvetés. Il est
de grande taille... le diable...
--S'il n'est pas dedans, il est dehors! riposta une vieille commère.
C'est lui qui nous montre le spectacle...
--Non, répondit gravement le droguiste, vous savez bien que le diable
ne parle pas l'Irlandais!»
Or, c'est là une de ces vérités que Paddy admet sans conteste, et
il fut constant que Thornpipe ne pouvait être le diable, puisqu'il
s'exprimait en pure langue du pays.
Décidément, si le sortilège n'entrait pour rien en cette affaire,
il fallait admettre qu'un mécanisme interne donnait le mouvement à
ce petit monde de cabotins. Cependant personne n'avait vu Thornpipe
remonter le ressort. Et même--particularité qui n'avait point échappé
au curé--dès que la circulation des personnages commençait à se
ralentir, un coup de fouet envoyé sous la caisse que cachait le tapis,
suffisait à ranimer leur jeu. A qui s'adressait ce coup de fouet,
toujours suivi d'un gémissement?»
Le curé voulut savoir, et il dit à Thornpipe:
«Vous avez donc un chien au fond de cette boîte?
L'homme le regarda en fronçant le sourcil et parut trouver la question
indiscrète.
«Il y a ce qu'il y a! répondit-il. C'est mon secret... Je ne suis pas
obligé de le faire connaître...
--Vous n'y êtes point obligé, répondit le curé, mais nous avons
bien le droit de supposer que c'est un chien qui fait marcher votre
mécanique...
--Eh oui!... un chien, répliqua Thornpipe de mauvaise humeur, un chien
dans une cage tournante... Ce qu'il m'a fallu de temps et de patience
pour le dresser!... Et qu'ai-je reçu en payement de ma peine?... Pas
même la moitié de ce qu'on donne pour dire une messe au curé de la
paroisse!»
A l'instant où Thornpipe achevait cette phrase, le mécanisme s'arrêta,
au vif déplaisir des spectateurs, dont la curiosité était loin d'être
satisfaite. Et, comme le montreur de marionnettes se disposait à
rabattre le couvercle de la caisse, en disant que la représentation
était terminée:
«Est-ce que vous consentiriez à en donner une seconde? lui demanda le
pharmacien.
--Non, répondit brusquement Thornpipe, qui se voyait entouré de regards
soupçonneux.
--Pas même si l'on vous assurait une belle recette de deux shillings?...
--Ni pour deux ni pour trois!» s'écria Thornpipe.
Il ne songeait qu'à partir, mais le public ne semblait point en
humeur de lui livrer passage. Cependant, sur un signe de son maître,
l'épagneul tirait déjà entre les brancards, lorsqu'une longue plainte,
entrecoupée de sanglots, sembla s'échapper de la caisse.
Et alors Thornpipe, furieux, de s'écrier, ainsi qu'il l'avait déjà fait
une première fois:
«Te tairas-tu, fils de chien!
--Ce n'est point un chien qui est là! dit le curé en retenant la
charrette.
--Si! riposta Thornpipe.
--Non!... c'est un enfant!...
--Un enfant... un enfant!» répéta l'assistance.
Quel revirement venait de s'opérer dans les sentiments des spectateurs!
Ce n'était plus leur curiosité, c'était leur pitié qui se manifestait
par une attitude peu sympathique. Un enfant, placé à l'intérieur
de cette boîte ouverte latéralement, et cinglé de coups de fouet,
lorsqu'il s'arrêtait, n'ayant plus la force de se mouvoir dans sa
cage!...
«L'enfant... l'enfant!...» cria-t-on énergiquement.
Thornpipe avait affaire à trop forte partie. Il voulut résister
toutefois et pousser sa charrette par derrière... Ce fut en vain. Le
boulanger la saisit d'un côté, le droguiste de l'autre, et elle fut
secouée de la belle façon. Jamais la cour royale ne s'était trouvée à
pareille fête, les princes heurtant les princesses, les ducs renversant
les marquis, le premier ministre tombant et provoquant avec lui la
chute du ministère,--bref, un cahot tel qu'il se produirait au château
d'Osborne, si l'île de Wight était agitée par un tremblement de terre.
On eut vite fait de contenir Thornpipe, bien qu'il se débattît
furieusement. Tous s'en mêlèrent. La charrette fut fouillée, le
droguiste se glissa entre les roues, et retira un enfant de la caisse...
Oui! un petiot de trois ans environ, pâle, souffreteux, malingre, les
jambes zébrées d'écorchures par la mèche du fouet, respirant à peine.
Personne ne connaissait cet enfant à Westport.
Telle fut l'entrée en scène de P'tit-Bonhomme, le héros de cette
histoire. Comment il était tombé entre les mains de ce brutal, qui
n'était point son père, il eût été malaisé de le savoir. La vérité est
que le petit être avait été ramassé, neuf mois avant, par Thornpipe
dans la rue d'un hameau du Donegal, et l'on voit à quoi le bourreau
l'avait employé.
Une brave femme venait de le prendre entre ses bras, elle essayait
de le ranimer. On se pressait autour de lui. Il avait une figure
intéressante, intelligente même, ce pauvre écureuil réduit à faire
tourner sa cage sous la boîte aux marionnettes pour gagner sa vie.
Gagner sa vie... à cet âge!
Enfin il rouvrit les yeux, et se rejeta en arrière, dès qu'il aperçut
Thornpipe, qui s'avançait avec l'intention de le reprendre, criant
d'une voix irritée:
«Rendez-le moi!...
--Êtes-vous donc son père? demanda le curé.
--Oui... répondit Thornpipe.
--Non!... ce n'est point mon papa! s'écria l'enfant, qui se cramponnait
aux bras de la femme.
--Il n'est pas à vous! s'écria le droguiste.
--C'est un enfant volé! ajouta le boulanger.
--Et nous ne vous le rendrons pas!» dit le curé.
Thornpipe voulut résister quand même. La face congestionnée, les
yeux allumés de colère, il ne se possédait plus et semblait disposé
à «prendre des ris à l'irlandaise», c'est-à-dire à jouer du couteau,
lorsque deux vigoureux gaillards s'élancèrent sur lui et le désarmèrent.
«Chassez-le... chassez-le! répétaient les femmes.
--Va-t'en d'ici, gueux! dit le droguiste.
--Et qu'on ne vous revoie pas dans le comté!» s'écria le curé avec un
geste de menace.
Thornpipe cingla le chien d'un grand coup de fouet, et la charrette
s'en alla en remontant la principale rue de Westport.
«Le misérable! dit le pharmacien. Je ne lui donne pas trois mois avant
qu'il ait dansé le menuet de Kilmainham!»
Danser ce menuet, c'est, suivant la locution du pays, danser sa
dernière gigue au bout d'une potence.
Puis, lorsque le curé eut demandé à l'enfant comment il s'appelait:
«P'tit-Bonhomme,» répondit celui-ci d'une voix assez ferme.
Et, de fait, il n'avait pas d'autre nom.
III
RAGGED-SCHOOL.
«Et le numéro 13, qu'est-ce qu'il a?...
--La fièvre.
--Et le numéro 9?...
--La coqueluche.
--Et le numéro 17?...
--La coqueluche aussi.
--Et le numéro 23?...
--Je crois que ce sera la scarlatine.»
Et, à mesure que ces réponses lui étaient faites, M. O'Bodkins les
inscrivait sur un registre admirablement tenu, au compte ouvert à
chacun des numéros 23, 17, 9 et 13. Il y avait une colonne affectée
au nom de la maladie, à l'heure de la visite du médecin, à la nature
des remèdes ordonnés, aux conditions dans lesquelles ils devaient être
administrés, lorsque les malades auraient été transportés à l'hospice.
Les noms étaient en écriture gothique, les numéros en chiffres arabes,
les médicaments en ronde, les prescriptions en anglaise courante,--le
tout entremêlé d'accolades finement tracées à l'encre bleue, et de
barres doubles à l'encre rouge. Un modèle de calligraphie doublé d'un
chef-d'œuvre de comptabilité.
«Il y a quelques-uns de ces enfants qui sont assez gravement atteints,
ajouta le docteur. Recommandez qu'ils ne prennent pas froid pendant le
transport...
[Illustration: LES FEMMES S'APITOYAIENT SUR SON SORT. (Page 27.)]
--Oui... oui!.. on le recommandera! répondit négligemment M.
O'Bodkins. Lorsqu'ils ne sont plus ici, cela ne me regarde en aucune
façon, et pourvu que mes livres soient à jour...
--Et puis, si la maladie les emporte, repartit le docteur en prenant sa
canne et son chapeau, la perte ne sera pas grande, je suppose...
--D'accord, répliqua O'Bodkins. Je les inscrirai à la colonne des
décès, et leur compte sera balancé. Or, quand un compte est balancé, il
me semble que personne n'a lieu de se plaindre.»
Et le docteur s'en alla, après avoir serré la main de son interlocuteur.
M. O'Bodkins était le directeur de la «ragged-school» de Galway, petite
ville située sur la baie et dans le comté du même nom, au sud-ouest
de la province du Connaught. Cette province est la seule où les
catholiques puissent posséder des propriétés foncières, et c'est là,
comme dans le Munster, que le gouvernement anglais prend à tâche de
refouler l'Irlande non protestante.
On connaît le type d'original auquel se rapporte ce M. O'Bodkins, et
il ne mérite pas d'être classé parmi les plus bienveillants de la race
humaine. Un homme gros et court, un de ces célibataires qui n'ont pas
eu de jeunesse et qui n'auront point de vieillesse, ayant toujours été
ce qu'ils sont, ornés de cheveux qui ne tombent ni ne blanchissent,
venus au monde avec des lunettes d'or et qu'on fera bien de leur
laisser dans la tombe, n'ayant eu ni un ennui d'existence ni un souci
de famille, possédant juste ce qu'il faut de cœur pour vivre, et
qu'un sentiment d'amour, d'amitié, de pitié, de sympathie, n'a jamais
su émouvoir. Il est de ces êtres ni bons ni méchants, qui passent sur
terre sans faire le bien, mais sans faire le mal, et qui ne sont jamais
malheureux--pas même du malheur des autres.
Tel était O'Bodkins, et, nous en conviendrons volontiers, il était
précisément né pour être directeur d'une ragged-school.
Ragged-school, c'est l'école des déguenillés, et l'on a vu de quelle
admirable exactitude, de quelle entente du doit et avoir témoignent
les livres de M. O'Bodkins. Il avait pour aides, d'abord une vieille
fumeuse, la mère Kriss, sa pipe toujours à la bouche, puis un ancien
pensionnaire de seize ans, nommé Grip. Celui-ci, un pauvre diable, les
yeux bons, la physionomie empreinte d'une jovialité naturelle, le nez
un peu relevé, ce qui est un signe caractéristique chez l'Irlandais,
valait infiniment mieux que les trois quarts des misérables recueillis
dans cette espèce de lazaret scolaire.
Ces déguenillés sont des enfants orphelins ou abandonnés de leurs
parents que la plupart n'ont jamais connus, nés du ruisseau et de la
borne, des polissons ramassés à même les rues et sur les routes, et qui
y retourneront, lorsqu'ils auront l'âge de travailler. Quel rebut de
la société! Quelle dégradation morale! Quelle agglomération de larves
humaines, destinées à faire des monstres! Et, en effet, de ces graines
jetées au hasard entre les pavés, que pourrait-il sortir?
On en comptait une trentaine dans l'école de Galway, depuis trois ans
jusqu'à douze, vêtus de loques, incessamment affamés, ne se nourrissant
que des restes de la charité publique. Plusieurs étaient malades, ainsi
que nous venons de le voir, et, de fait, ces enfants fournissent à la
mortalité une part importante,--ce qui n'est pas une grande perte, à en
croire le docteur.
Et il a raison, si aucun soin, si aucune moralisation n'est capable
de les empêcher de devenir des êtres malfaisants. Cependant il y a
une âme sous ces tristes enveloppes, et avec une meilleure direction,
un dévouement de missionnaire, on arriverait peut-être à la faire
s'épanouir vers le bien. Dans tous les cas, il faudrait, pour élever
ces malheureux, d'autres éducateurs que l'un de ces mannequins dont M.
O'Bodkins nous offre le déplorable type, et qu'il n'est point rare de
rencontrer, même ailleurs que dans les comtés besoigneux de l'Irlande.
P'tit-Bonhomme était l'un des moins âgés de cette ragged-school. Il
n'avait pas quatre ans et demi. Pauvre enfant! Il aurait pu porter sur
son front cette navrante locution française: Pas de chance! Avoir été
traité, comme on sait, par ce Thornpipe, s'être vu réduit à l'état de
manivelle, puis, arraché à ce bourreau grâce à la pitié de quelques
bonnes âmes de Westport, et être maintenant un hôte de la ragged-school
de Galway! Et, quand il la quittera, ne sera-ce pas pour trouver pire
encore?...
Certes, c'était un bon sentiment qui avait conduit le curé de la
paroisse à enlever ce malheureux être au montreur de marionnettes.
Après avoir vainement fait des recherches à son sujet, il avait fallu
renoncer à découvrir son origine. P'tit-Bonhomme ne se souvenait que
de ceci: c'est qu'il avait vécu chez une méchante femme en même temps
qu'une autre fillette qui l'embrassait parfois, et aussi une petite qui
était morte... Où cela s'était-il passé?... Il ne savait pas. Qu'il
fût un enfant abandonné ou qu'il eût été volé à sa famille, personne
n'aurait pu le dire.
Depuis qu'il avait été recueilli à Westport, on avait pris soin de lui
tantôt dans une maison, tantôt dans une autre. Les femmes s'apitoyaient
sur son sort. On lui avait conservé le nom de P'tit-Bonhomme. Des
familles le gardèrent huit jours, quinze jours. Ce fut ainsi pendant
trois mois. Mais la paroisse n'était pas riche. Bien des malheureux
vivaient à sa charge. Si elle eût possédé une maison de charité pour
les enfants, notre petit garçon y aurait eu sa place. Or, il n'en
existait pas. Aussi avait-il dû être envoyé à la ragged-school de
Galway, et voilà neuf mois qu'il végétait au milieu de ce ramassis de
mauvais garnements. Quand en sortirait-il, et, lorsqu'il en sortirait,
que deviendrait-il? Il est de ces déshérités pour lesquels, dès le bas
âge, l'existence, avec ses exigences quotidiennes, est une question de
vie ou de mort,--question qui ne reste que trop souvent sans réponse!
Ainsi P'tit-Bonhomme était depuis neuf mois confié aux soins de la
vieille Kriss à demi abrutie, de ce pauvre Grip résigné à son sort, et
de M. O'Bodkins, cette machine à balancer des recettes et des dépenses.
Cependant sa bonne constitution lui avait permis de résister à tant de
causes de destruction. Il ne figurait pas encore sur le grand livre
du directeur, à la colonne des rougeoles, des scarlatines et autres
maladies de l'enfance, sans quoi son compte eût été déjà réglé... au
fond de la fosse commune que Galway réserve à ses déguenillés.
Mais, pour ce qui est de la santé, si P'tit-Bonhomme supportait
impunément de telles épreuves, que ne pouvait-on craindre au point de
vue de son développement intellectuel et moral? Comment résisterait-il
au contact de ces «rogues», comme disent les Anglais, au milieu de ces
gnomes vicieux de corps et d'esprit, les uns nés on ne sait où ni de
qui, les autres, pour la plupart, venus de parents relégués dans les
colonies pénitentiaires, à moins qu'ils ne fussent fils de suppliciés!
Et, même il y en avait un dont la mère «faisait son temps» à l'île
Norfolk, au centre des mers australiennes, et dont le père, condamné à
mort pour assassinat, avait fini à la prison de Newgate par les mains
du fameux Berry.
Ce garçon se nommait Carker. A douze ans, il semblait déjà prédestiné
à marcher sur les traces de ses parents. On ne s'étonnera pas qu'au
milieu de ce monde abominable de la ragged-school, il fût quelqu'un.
Il jouissait d'une certaine considération, étant perverti et
pervertissant, ayant ses flatteurs et ses complices, chef indiqué des
plus méchants, toujours prêts à quelques mauvais coups, en attendant
les crimes, lorsque l'école les aurait vomis comme une écume sur les
grandes routes.
Hâtons-nous de le dire, P'tit-Bonhomme n'éprouvait que de l'aversion
pour ce Carker, bien qu'il ne cessât de le regarder avec de grands
yeux, pleins d'étonnement. Jugez donc! le fils d'un homme qui a été
pendu!
En général, ces écoles ne ressemblent guère aux établissements
modernes d'éducation où le cube d'air est distribué mathématiquement.
Le contenant est approprié au contenu. De la paille pour literie, et
le lit est vite fait: on ne le retourne même pas. Des réfectoires? A
quoi bon, lorsqu'il s'agit de manger les quelques croûtes et pommes
de terre, dont il n'y a pas toujours suffisance. Quant à la matière
instructive, c'est M. O'Bodkins qui était chargé de la distribuer aux
déguenillés de Galway. Il devait apprendre à lire, à écrire, à compter,
mais il n'y obligeait personne, et, après deux ou trois ans passés sous
sa férule, on n'eût pas trouvé une dizaine de ces enfants qui fussent
en état de déchiffrer une affiche. P'tit-Bonhomme, quoiqu'il fût l'un
des plus jeunes, contrastait avec ses camarades, montrant un certain
goût à s'instruire,--ce qui lui valait mille sarcasmes. Quelle misère,
et aussi quelle responsabilité sociale, quand une intelligence, qui
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