de ses souvenirs si mélangés de jours heureux et malheureux, Sissy, Grip et Bob priaient d'un cœur reconnaissant pour celui auquel ils devaient tant de bonheur. Après un déjeuner servi à la meilleure auberge de Silton, le jaunting-car se dirigea vers la ferme de Kerwan, distante de trois milles. P'tit-Bonhomme sentait ses yeux se mouiller en remontant cette route si souvent suivie le dimanche en compagnie de Martine et de Kitty, et aussi de Grand'mère, quand elle le pouvait. Quel morne aspect! On sentait un pays abandonné. Partout des maisons en ruines,--et quelles ruines!--faites pour obliger les évictés à quitter leur dernier abri! En maint endroit, des écriteaux attachés aux murailles, indiquant que telle ferme, telle hutte, tel champ, étaient à louer ou à vendre... Et qui eût osé les acheter ou les affermer, puisqu'on n'y avait récolté que la misère! [Illustration: Un jaunting-car attendait à la porte de l'hôtel. (Page 446.)] [Illustration: «Vous rappelez-vous?...» (Page 453.)] Enfin, vers une heure et demie, la ferme de Kerwan apparut au tournant du chemin. Un sanglot s'échappa de la poitrine de P'tit-Bonhomme. «C'était là!...» murmura-t-il. En quel triste état, cette ferme!... Les haies détruites, la grande porte défoncée, les annexes de droite et de gauche à demi abattues, la cour envahie par les orties et les ronces... au fond, la maison d'habitation sans toiture, les portes sans vantaux, les fenêtres sans châssis! Depuis cinq ans, la pluie, la neige, le vent, le soleil même, tous ces agents de destruction avaient fait leur œuvre. Rien de lamentable comme ces chambres démeublées, ouvertes à toutes les intempéries, et là, celle où P'tit-Bonhomme couchait près de Grand'mère... «Oui! c'est Kerwan!» répétait-il, et on eût dit qu'il n'osait pas entrer... Bob, Grip et Sissy se tenaient en silence un peu en arrière. Birk allait et venait, inquiet, humant le sol, retrouvant aussi, lui, des souvenirs d'autrefois... Soudain, le chien s'arrête, son museau se tend, ses yeux étincellent, sa queue s'agite... Un groupe de personnes vient d'arriver devant la porte de la cour,--quatre hommes, deux femmes, une fillette. Ce sont des gens pauvrement vêtus et qui paraissent avoir souffert. Le plus vieux se détache du groupe et s'avance vers Grip, qui, par son âge, semble être le chef de ces étrangers. «Monsieur, lui dit-il, on nous a donné rendez-vous en cet endroit... Vous... sans doute?... --Moi? répond Grip, qui ne connaît pas cet homme et le regarde, non sans surprise. --Oui... lorsque nous avons débarqué à Queenstown, une somme de cent livres nous a été remise par l'armateur, qui avait ordre de nous diriger sur Tralee...» En ce moment, Birk fait entendre un vif aboiement de joie, et s'élance vers la plus âgée des deux femmes, avec mille démonstrations d'amitié. «Ah! s'écrie celle-ci, c'est Birk... notre chien Birk!... Je le reconnais... --Et vous ne me reconnaissez pas, ma mère Martine, dit P'tit-Bonhomme, vous ne me reconnaissez pas?... --Lui... notre enfant!...» Comment exprimer ce qui est inexprimable? Comment peindre la scène qui suivit? M. Martin, Murdock, Pat, Sim, ont pressé P'tit-Bonhomme entre leurs bras... Et maintenant, lui, il couvrait de baisers Martine et Kitty. Puis, saisissant la fillette, il l'enlève, il la dévore de baisers, il la présente à Sissy, à Grip, à Bob, s'écriant: «Ma Jenny... ma filleule!» Après ces marques d'effusion, on s'assit sur les pierres éboulées, au fond de la cour. On causa. Les Mac Carthy durent raconter leur lamentable histoire. A la suite de l'éviction, on les avait conduits à Limerick, où Murdock fut condamné à la prison pour quelques mois. Sa peine achevée, M. Martin et la famille s'étaient rendus à Belfast. Un navire d'émigrants les avait transportés en Australie, à Melbourne, où Pat, abandonnant son métier, n'avait pas tardé à les rejoindre. Et alors, que de démarches, que de peines pour n'aboutir à rien, cherchant de l'ouvrage, de ferme en ferme, tantôt travaillant ensemble, mais dans quelles conditions déplorables! tantôt séparés les uns des autres, au service des éleveurs. Et enfin, après cinq ans, ils avaient pu quitter cette terre, aussi dure pour eux que l'avait été leur terre natale! Avec quelle émotion P'tit-Bonhomme regardait ces pauvres gens, M. Martin, vieilli, Murdock, aussi sombre qu'il l'avait connu, Pat et Sim, épuisés par la fatigue et les privations, Martine, n'ayant plus rien de la fermière alerte et vive qu'elle était quelques années avant, Kitty, qu'une fièvre permanente semblait miner, et Jenny, à demi étiolée par tant de souffrances déjà subies à son âge!... C'était à fendre le cœur. Sissy, près des deux fermiers et de la fillette, mêlait ses larmes aux leurs et essayait de les consoler, leur disant: «Vos malheurs sont finis, madame Martine... finis comme les nôtres... et grâce à votre enfant d'adoption... --Lui?... s'écria Martine. Et que pourrait-il?... --Toi... mon garçon?...» répéta M. Martin. P'tit-Bonhomme était incapable de répondre, tant l'émotion le suffoquait. «Pourquoi nous as-tu ramenés en cet endroit, qui nous rappelle ce passé misérable? demanda Murdock. Pourquoi sommes-nous dans cette ferme où ma famille et moi nous avons souffert si longtemps? P'tit-Bonhomme, pourquoi as-tu voulu nous remettre en face de ces tristes souvenirs?...» Et cette question était sur les lèvres de tous, aussi bien les Mac Carthy que Sissy, Grip, Bob. Quelle avait donc été l'intention de P'tit-Bonhomme en assignant aux uns comme aux autres ce rendez-vous à la ferme de Kerwan? «Pourquoi?... répondit-il en se maîtrisant non sans peine. Venez, mon père, ma mère, mes frères, venez!» Et on le suivit au centre de la cour. Là, du milieu des broussailles et des ronces, s'élevait un petit sapin verdoyant. «Jenny, dit-il en s'adressant à la fillette, tu vois cet arbre?... Je l'ai planté le jour de ta naissance... Il a huit ans comme toi!» Kitty, à laquelle cela rappelait le temps où elle était heureuse, où elle pouvait espérer que son bonheur aurait au moins quelque durée, éclata en sanglots. «Jenny... ma chérie... reprit P'tit-Bonhomme, tu vois bien ce couteau...» C'était un couteau qu'il avait tiré de sa gaîne de cuir. «C'est le premier cadeau que m'a fait Grand'mère... ta bisaïeule, que tu as à peine connue...» A ce nom évoqué au milieu de ces ruines, M. Martin, sa femme, ses enfants, sentirent leur cœur déborder. «Jenny, continua P'tit-Bonhomme, prends ce couteau, et creuse la terre au pied du sapin.» Sans comprendre, après s'être agenouillée, Jenny dégagea les broussailles, et fit un trou à l'endroit indiqué. Bientôt le couteau rencontra un corps dur. Il y avait là un pot de grès, resté intact sous l'épaisse couche de terre. «Retire ce pot, Jenny, et ouvre-le!» La fillette obéit, et chacun la regardait sans prononcer une parole. Lorsque le pot eut été ouvert, on vit qu'il contenait un certain nombre de cailloux, de l'espèce de ceux qui sèment le lit de la Clashen dans le voisinage. «M. Martin, dit P'tit-Bonhomme, vous rappelez-vous?... Chaque soir, vous me donniez un caillou, lorsque vous aviez été content de moi... --Oui, mon garçon, et il n'y a pas eu un seul jour où tu n'aies mérité d'en recevoir un!... --Ils représentent le temps que j'ai passé à la ferme de Kerwan. Eh bien, compte-les, Jenny... Tu sais compter, n'est-ce pas?... --Oh oui!» répondit la fillette. Et elle se mit à compter les cailloux, en faisant des petits tas par centaines. «Quinze cent quarante, dit-elle. --C'est bien cela, répondit P'tit-Bonhomme. Cela fait plus de quatre ans que j'ai vécu dans ta famille, ma Jenny... ta famille qui était devenue la mienne! --Et ces cailloux, dit M. Martin, en baissant la tête, ce sont les seuls gages que tu aies jamais reçus de moi... ces cailloux que j'espérais te changer en shillings... --Et qui, pour vous, mon père, vont se changer en guinées!» Ni M. Martin, ni aucun des siens ne pouvaient croire, ne pouvaient comprendre ce qu'ils entendaient. Une pareille fortune?... Est-ce que P'tit-Bonhomme était fou? Sissy comprit leur pensée, et se hâta de dire: «Non, mes amis, il a le cœur aussi sain que l'esprit, et c'est son cœur qui parle! --Oui, mon père Martin, ma mère Martine, mes frères Murdock, Pat et Sim, et toi, Kitty, et toi, ma filleule, oui!... je suis assez heureux pour vous rendre une part du bien que vous m'avez fait!... Cette terre est à vendre... Vous l'achèterez... Vous relèverez la ferme... L'argent ne vous manquera pas... Vous n'aurez plus à subir les mauvais traitements d'un Harbert... Vous serez chez vous... Vous serez vos maîtres!...» Et alors P'tit-Bonhomme fit connaître toute son existence depuis le jour où il avait quitté Kerwan, et dans quelle situation il se trouvait à présent. Cette somme qu'il mettait à la disposition de la famille Mac Carthy, cette somme représentée en guinées par les quinze cent quarante cailloux, cela faisait quinze cent quarante livres[11],--une fortune pour de pauvres Irlandais! [11] Environ 38,500 francs. Et ce fut la première fois peut-être que, sur cette terre qui avait été arrosée de tant de pleurs, tombèrent des larmes de joie et de reconnaissance! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . La famille Mac Carthy demeura ces trois jours de Pâques au village de Silton avec P'tit-Bonhomme, Bob, Sissy et Grip. Et, après de touchants adieux, ceux-ci revinrent à Dublin, où, dès le matin du 11 avril, le bazar rouvrit ses portes. Une année s'écoula,--cette année 1887, qui devait compter comme une des plus heureuses dans l'existence de tout ce petit monde. Le jeune patron avait alors seize ans accomplis. Sa fortune était faite. Les résultats de l'affaire de la -Doris- avaient dépassé les prévisions de M. O'Brien, et le capital de -Little Boy and Co- s'élevait à vingt mille livres. Il est vrai, une partie de cette fortune appartenait à Mr. et Mrs. Grip, à Bob, les associés de la maison des -Petites Poches-. Mais est-ce que tous ne formaient pas qu'une seule et même famille? Quant aux Mac Carthy, après avoir acquis deux cents acres de terre dans d'excellentes conditions, ils avaient relevé la ferme, rétabli le matériel, racheté le bétail. Il va sans dire que force et santé leur étaient revenues en même temps que l'aisance et le bonheur. Songez donc! des Irlandais, de simples tenanciers, qui ont longtemps pâti sous le fouet du landlordisme, maintenant chez eux, ne travaillant plus pour d'impitoyables maîtres! Quant à P'tit-Bonhomme, il n'oublie pas, il n'oubliera jamais qu'il est leur enfant par adoption, et il pourra bien se faire, un jour, qu'il se rattache à eux par des liens plus étroits. En effet, Jenny va sur ses dix ans, elle promet d'être une belle jeune fille... Mais c'est sa filleule, dira-t-on?... Eh bien! qu'importe, et pourquoi pas?... C'est du moins l'avis de Birk. FIN DE LA DEUXIÈME ET DERNIÈRE PARTIE. , , 1 ' 2 . 3 4 , 5 - , 6 . 7 8 ' - 9 , 10 ' , . ! 11 . , - - 12 ! - - ! 13 , , 14 , , , . . . 15 , ' ' 16 ! 17 18 [ : - ' . 19 ( . ) ] 20 21 [ : « - ? . . . » ( . ) ] 22 23 , , 24 . ' ' - . 25 26 « ' ! . . . » - - . 27 28 , ! . . . , 29 , , 30 . . . , 31 ' , , 32 ! , , , , 33 , . 34 , 35 , , ' - 36 ' . . . 37 38 « ! ' ! » - , ' ' 39 . . . 40 41 , . 42 , , , , , 43 ' . . . 44 45 , ' , , , 46 ' . . . 47 48 ' 49 , - - , , . 50 . 51 ' , , , 52 . 53 54 « , - , - . . . 55 . . . ? . . . 56 57 - - ? , , 58 . 59 60 - - . . . , 61 ' , 62 . . . » 63 64 , , ' 65 , ' . 66 67 « ! 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