avait-il de ces navires, ceux-ci en chargement, ceux-là en déchargement!
Un cri échappa à Bob.
«Le -Vulcan-... là... là!...»
Il ne se trompait pas. Le -Vulcan- était à quai, embarquant des
marchandises.
Quelques instants après, Grip, que nulle occupation ne retenait à bord,
rejoignit ses deux amis.
«Enfin... vous v'là...» répétait-il en les serrant entre ses bras à les
étouffer.
Tous les trois remontèrent le quai, et, désireux de causer plus à
l'aise, gagnèrent la berge du Royal-Canal, à l'endroit où il débouche
sur la Liffey.
Cet endroit était presque désert.
«Et d'puis quand qu' vous êtes à Dublin? demanda Grip, qui les tenait
un sous chaque bras.
--Depuis hier au soir, répondit P'tit-Bonhomme.
--Seul'ment?... Je vois, mon boy, que t'as mis quèqu' façon à t'
décider...
--Non, Grip, et, après ton départ, j'avais pris la résolution de
quitter Cork.
--Bon... il y a d' çà trois mois déjà... et j'ai eu l' temps d'aller
deux fois en Amérique et d'en r'venir. Chaqu' fois que je m' suis
r'trouvé à Dublin, j'ai couru la ville, espérant t' rencontrer... Pas
l' moind' P'tit-Bonhomme... pas l'ombre de c' mousse d' Bob ni d'
cett' bonn' bête de Birk!... Alors j' t'ai écrit... T'as pas reçu ma
lettre?...
--Non, Grip, et cela tient à ce que nous ne devions plus être à Cork
quand elle est arrivée. Il y a deux mois que nous nous sommes mis en
route.
--Deux mois! s'écria Grip. Ah çà! què train qu' vous avez donc pris
pour v'nir?
--Quel train? répliqua Bob, en regardant le chauffeur d'un œil
rayonnant de malice. Eh! le train de nos jambes.
--Vous avez fait tout' la route à pied?...
--A pied et par le grand tour.
--Deux mois d' voyage! s'écria Grip.
--Qui ne nous a rien coûté, dit Bob.
--Et qui nous a même rapporté une jolie somme!» ajouta P'tit-Bonhomme.
Il fallut faire à Grip le récit de cette fructueuse expédition, la
charrette traînée par Birk, la vente des divers articles dans les
villages et dans les fermes, la spéculation des oiseaux--une idée de
Bob, s'il vous plaît...
Et les prunelles de monsieur Bob scintillaient comme deux pointes de
braise.
Puis, ce fut la halte à Bray, la rencontre de l'héritier des Piborne,
la mauvaise action du jeune comte, et ce qui s'en suivit.
«T'as cogné dur, au moins?... demanda Grip.
--Non, mais ce méchant Ashton était plus humilié d'être à terre sous
mon genou que si je l'avais frappé!
--C't'égal... j'aurais cogné d'ssus, moi!» répondit le premier
chauffeur du -Vulcan-.
Pendant le narré de ces intéressantes aventures, le joyeux trio
remontait la rive droite du canal. Grip demandait toujours de
nouveaux détails. Il ne cachait point son admiration à l'égard de
P'tit-Bonhomme. Quelle entente il possédait des choses du commerce...
Quel génie, qui savait acheter et vendre, qui savait compter--à tout le
moins aussi bien que M. O'Lobkins!... Et, lorsque P'tit-Bonhomme lui
eut fait connaître l'importance du capital qu'il avait «en caisse»,
soit cent cinquante livres:
«Allons, dit-il, te v'là aussi riche que je l' suis, mon boy!...
Seul'ment, j'ai mis six ans à gagner c' que t'as gagné en six mois!...
J' te répète ce que j' t'ai dit à Cork... tu réussiras dans tes
affaires... tu f'ras fortune...
--Où?... demanda P'tit-Bonhomme.
--Partout où qu' t'iras, répondit Grip avec l'accent de la plus absolue
conviction. A Dublin, si t'y restes... ailleurs, si tu vas ailleurs!
--Et moi?... demanda Bob.
--Toi aussi, bambin, à c'te condition qui t' vienne souvent des idées
comme l'idée des oiseaux.
--J'en aurai, Grip.
--Et d' ne rien faire sans consulter l' patron...
--Qui... le patron?...
--P'tit-Bonhomme!... Est-ce qu'il n' te fait pas l'effet d'en être un,
d' patron?...
--Eh bien, dit celui-ci, causons de tout cela...
--Oui... mais après l' déjeuner, répondit Grip. J' suis libre d' ma
journée. J' connais la ville comm' la chaufferie ou les soutes du
-Vulcan-... Il faut que j' te pilote, et qu' nous courions Dublin
ensemble... Tu verras c' qui s'ra l' mieux à entreprendre...»
On déjeuna dans un cabaret de marins, sur le quai. On fit
convenablement les choses, sans renouveler toutefois les magnificences
de l'inoubliable festin de Cork. Grip raconta ses voyages, au grand
plaisir de Bob. P'tit-Bonhomme écoutait, toujours pensif, supérieur à
son âge par le développement de son intelligence, le sérieux de ses
idées, la tension permanente de son esprit. On eût dit qu'il était né à
vingt ans, et qu'il en avait maintenant trente!
Grip dirigea ses deux amis vers le centre de la ville, en se
rapprochant de la Liffey. Là était le centre opulent. Violent contraste
avec les milieux pauvres, car il n'y a point de transition en cette
capitale de l'Irlande. La classe moyenne manque à Dublin. Luxe et
pauvreté se coudoient et se rudoient. Le quartier du beau monde, après
avoir enjambé la rivière, se développe jusqu'au Stephen's-square. Là
habite cette haute bourgeoisie, que distingue une éducation aimable,
une instruction cultivée, qui, par malheur, se divise sur les questions
de religion et de politique.
Une rue splendide, Sackeville-street, bordée d'élégantes maisons
en façade, avec des magasins somptueux, des appartements à larges
fenêtres. Cette large artère est inondée de lumière, quand il fait
beau, et d'air, quand elle s'emplit des âpres brises de l'est.
Si elle s'appelle Sackeville-street officiellement, on la nomme
O'Connell-street patriotiquement. C'est là que la Ligue nationale a
fondé son comité central, dont l'enseigne éclate en lettres d'or.
Mais, dans cette belle rue, que de pauvres en guenilles, couchés sur
les trottoirs, accroupis au pas des portes, accoudés aux piédestaux des
statues! Tant de misères ne laissa pas d'impressionner P'tit-Bonhomme,
si accoutumé qu'il y fût. En vérité, ce qui semblait presque acceptable
dans le quartier de Saint-Patrick, détonnait à Sackeville-street.
Une particularité surprenante aussi, c'était le grand nombre d'enfants
occupés à la vente des journaux, la -Gazette de Dublin-, le -Dublin
Express-, la -National Press-, le -Freeman's Journal-, les principaux
organes catholiques et protestants, et bien d'autres.
[Illustration: Sackeville-street, à Dublin. (Page 368.)]
«Hein, fit Grip, qué tas d' vendeurs dans les rues, aux abords des
gares, su' l' bord des quais...
--Un métier qui n'est pas à tenter ici, observa P'tit-Bonhomme. Il a
réussi à Cork, il ne réussirait pas à Dublin!»
Rien de plus juste, la concurrence eût été redoutable, et la charrette
de Birk, pleine le matin, aurait risqué de l'être encore le soir.
On découvrit, en continuant la promenade, d'autres rues magnifiques,
de beaux édifices, le Post-office dont le portique central repose sur
des colonnes d'ordre ionique. Et P'tit-Bonhomme songeait à l'énorme
quantité de lettres, qui s'abattent là comme une nuée d'oiseaux ou qui
s'envolent sur le monde entier.
«C'est pour qu' t'en uses qu'on l'a bâti, mon boy, dit Grip, et c'
qu'il t'arrivera d' lettres à ton adresse: Master P'tit-Bonhomme,
négociant, à Dublin!»
Le jeune garçon ne pouvait s'empêcher de sourire aux manifestations
exagérées et enthousiastes de son ancien compagnon de la ragged-school.
Enfin, on aperçut le bâtiment des quatre cours de justice, réunies sous
le même toit, sa longue façade de soixante-trois toises, sa coupole,
percée de douze fenêtres, que le soleil daignait illuminer ce jour-là
de quelques rayons.
«Par exemple, fit observer Grip, j' compte que t'auras jamais d'
rapport avec c'te bâtisse-là!
--Et pourquoi?...
--Parce que c'est un' chaufferie comme celle du -Vulcan-. Seulement,
c' n'est pas du charbon qu'on y consomme, ce sont des clients qu'on y
brûle à p'tit feu, et qu' les solicitors, les attorneys, les proctors,
et autres marchands d' lois enfournent... enfournent... enfournent...
--On ne fait pas d'affaires sans risquer d'avoir des procès, Grip...
--Enfin tâche d'en avoir l' moins possible! Ça vous coût' cher quand on
gagne, et ça vous ruine quand on perd!»
Et Grip secouait la tête d'un air très entendu. Mais comme il changea
de ton, lorsque tous trois furent en train d'admirer un édifice
circulaire, dont le dessin architectural reproduisait les splendeurs de
l'ordre dorique.
«La Banque d'Irlande! s'écria-t-il en saluant. V'là, mon boy, où j'
te souhaite d'entrer vingt fois par jour... C'te bâtisse vous a des
coffres grands comme des maisons!... Est-ce que t'aimerais à d'meurer
dans une de ces maisons-là, Bob?
--Sont-elles en or?...
--Non, mais c'est en or, tout c' qui est d'dans!... Et j'espère que
P'tit-Bonhomme y logera son argent un jour!»
Toujours les mêmes exagérations de Grip, qui venaient d'un cœur
si convaincu! P'tit-Bonhomme l'écoutait à demi regardant ce spacieux
édifice, où tant de fortunes accumulées formaient «des tas de millions
les uns sur les autres», à en croire le chauffeur du -Vulcan-.
La promenade fut reprise, allant sans transition des rues misérables
aux rues heureuses; ici les riches, flânant pour la plupart; là les
pauvres, tendant la main, sans trop chercher à apitoyer le passant.
Et partout des policemen, le skiff à la main, et aussi, pour assurer
la sécurité de l'île-sœur, le revolver à la ceinture. C'est
l'effervescence des passions politiques qui veut cela!... Frères,
les Paddys?... Oui, tant qu'une dispute de religion ou une question
de -home-rule- ne vient pas les exciter les uns contre les autres!
Alors ils sont incapables de se posséder! Ce n'est plus le même sang
des anciens Gaëls qui coule dans leurs veines, et ils iraient jusqu'à
justifier ce dicton de leur pays: Mettez un Irlandais à la broche et
vous trouverez toujours un autre Irlandais pour la tourner.
Et que de statues Grip montra à ses deux amis pendant cette excursion!
Encore un demi-siècle, il y en aura autant que d'habitants.
L'imaginez-vous, cette population de bronze et de marbre des
Wellington, des O'Connell, des O'Brien, des Burke, des Goldsmith, des
Grawan, des Thomas Moore, des Crampton, des Nelson, et des Guillaume
d'Orange, et des Georges, qui, à cette époque, n'étaient encore
numérotés que de un à quatre! Jamais P'tit-Bonhomme et Bob n'avaient vu
pareille foule d'illustres personnages sur leurs piédestaux!
Et alors, ils s'offrirent une excursion en tram, et, tandis que la
voiture défilait devant d'autres édifices qui attiraient l'attention
par leur grandeur ou leur disposition, ils questionnaient Grip, et Grip
n'était jamais à court. Tantôt c'était un de ces pénitenciers où l'on
enferme les gens, tantôt l'un de ces workhouses, où on les oblige à
travailler, moyennant une très insuffisante rétribution.
«Et ça?...» demanda Bob, en désignant un vaste bâtiment dans
Coombe-street.
--Ça?... répondit Grip, c'est la ragged-school!»
Que de souvenirs douloureux ce nom éveilla chez P'tit-Bonhomme! Mais si
c'était sous un de ces tristes abris qu'il avait tant souffert, c'était
là qu'il avait connu Grip... et cela faisait compensation. Ainsi,
il y avait, derrière ces murs, tout un monde d'enfants abandonnés!
Il est vrai, avec leur jersey bleu, leur pantalon grisâtre, de bons
souliers aux pieds, un béret sur la tête, ils ne ressemblent guère
aux déguenillés de Galway, dont M. O'Lobkins prenait si peu souci!
Cela tenait à ce que la -Société des Missions de l'Église d'Irlande-,
propriétaire de cette école, cherche des pensionnaires autant pour les
élever et les nourrir, que pour leur inculquer les principes de la
religion anglicane. Ajoutons que les ragged-schools catholiques, tenues
par des religieuses, ne laissent pas de leur faire une très heureuse
concurrence.
Enfin, toujours pilotés par leur guide, P'tit-Bonhomme et Bob
quittèrent le tram à l'entrée d'un jardin, situé à l'ouest de la ville,
et dont le cours de la Liffey forme la limite inférieure.
Un jardin?... C'est, ma foi, bien un parc,--un parc de dix-sept
cent cinquante acres[8], Phœnix-Park, dont Dublin a le droit
d'être fière. Des futaies d'ormes d'une venue superbe, des pelouses
verdoyantes où paissent vaches et moutons, des taillis profonds
entre lesquels bondissent les chevreuils, des parterres étincelants
de fleurs, des champs de manœuvres pour les revues, de vastes
enclos appropriés aux exercices du polo et du foot-ball, que
manque-t-il à ce morceau de campagne conservé au milieu de la ville?
Non loin de la grande allée centrale, s'élève la résidence d'été du
lord-lieutenant,--ce qui a nécessité la création d'une école et d'un
hospice militaires, d'un quartier d'artillerie et d'une caserne pour
les policemen.
[8] 779 hectares 250.
On assassine cependant à Phœnix-Park, et Grip montra aux enfants
deux entailles disposées en forme de croix le long d'un fossé. C'est
là que, près de trois mois avant, le 6 mai, presque sous les yeux du
lord-lieutenant, le poignard des Invincibles avait mortellement frappé
le secrétaire et le sous-secrétaire d'État pour l'Irlande, M. Burke et
lord Frédérik Cavendish.
Une promenade dans Phœnix-Park, puis jusqu'au Zoological-Garden, qui
lui est annexé, termina cette excursion à travers la capitale. Il était
cinq heures, lorsque les deux amis prirent congé de Grip pour revenir à
leur garni de Saint-Patrick-street. Il était convenu que l'on devait se
revoir chaque jour, si cela était possible, jusqu'au départ du steamer.
Mais voici que Grip dit à P'tit-Bonhomme, au moment où ils allaient se
séparer:
«Eh bien, mon boy, t'est-il v'nu quèqu' bonne idée pendant c'tte
après-midi?...
--Une idée, Grip?...
--Oui... què qu' t'as décidé qu' tu f'ras?...
--Ce que je ferai... non, Grip, mais ce que je ne ferai pas, oui.
Reprendre notre commerce de Cork, cela ne réussirait guère à Dublin...
Vendre des journaux, vendre des brochures, il y aurait trop de
concurrence.
--C'est m'n avis, répliqua Grip.
--Quant à courir les rues en poussant la charrette... je ne sais...
Quels articles pourrait-on débiter?... Et puis, ils sont en quantité
à faire ce métier-là!... Non! peut-être serait-il préférable de
s'établir... de louer une petite boutique...
--V'là qu'est trouvé, mon boy!
--Une boutique dans un quartier où il passe beaucoup de monde... du
monde pas trop riche... une de ces rues--des Libertés, par exemple...
--On n' pourrait imaginer mieux! répliqua Grip.
--Mais qu'est-ce qu'on vendrait?... demanda Bob.
--Des choses utiles, répondit P'tit-Bonhomme, de ces choses dont on a
le plus généralement besoin...
--Des choses qui se mangent alors? repartit Bob. Des gâteaux, n'est-ce
pas?...
--Qué gourmand! s'écria Grip. C' n'est guère utile, des gâteaux...
--Si... puisque c'est bon...
--Ça ne suffit pas, il faut surtout que ce soit nécessaire! répondit
P'tit-Bonhomme. Enfin... nous verrons... je réfléchirai... je
parcourrai le quartier là-bas... Il y a de ces revendeurs qui
paraissent avoir un bon commerce... Je pense qu'une sorte de bazar...
--Un bazar... c'est ça! s'écria Grip, qui voyait déjà le magasin de
P'tit-Bonhomme avec une devanture peinturlurée et une enseigne en
lettres d'or.
--J'y penserai, Grip... Ne soyons pas trop impatients... Il convient de
réfléchir avant de se décider...
--Et n'oublie pas, mon boy, que tout m'n argent, je l' mets à ta
disposition... Je n' sais c'ment l'employer... et positiv'ment, ça m'
gêne de l'avoir toujours sur moi...
--Toujours?...
--Toujours... dans ma ceinture!
--Pourquoi ne le places-tu pas, Grip?
--Oui... chez toi... L' veux-tu?...
--Nous verrons... plus tard... si notre commerce marche bien... Ce
n'est pas l'argent qui nous manque, c'est la manière de s'en servir...
sans trop de risques et avec profit...
--N'aie pas peur, mon boy!... J' te répète, tu f'ras fortune, c'est
sûr!... J' te vois de centaines et des milliers de livres...
--Quand part le -Vulcan-, Grip?..
--Dans un' huitaine.
--Et quand reviendra-t-il?
--Pas avant deux mois, car nous d'vons aller à Boston, à Baltimore...
j' sais pas où... ou plutôt... partout où il y aura une cargaison à
prendre...
--Et à rapporter!...» répondit P'tit-Bonhomme, avec un soupir d'envie.
Enfin ils se séparèrent. Grip prit du côté des docks, tandis que
P'tit-Bonhomme, suivi de Bob et de Birk, traversait la Liffey, afin de
regagner le quartier de Saint-Patrick.
Et que de pauvres, que de pauvresses ils rencontrèrent sur leur chemin,
que de gens abrutis, titubant sous l'influence du wiskey, du gin!...
Et à quoi a-t-il servi que l'archevêque Jean, au concile de 1186,
réuni dans la capitale de l'Irlande, eût si furieusement tonné contre
l'ivrognerie? Sept siècles après, Paddy buvait encore outre mesure, et
ni un autre archevêque ni un autre concile n'auront jamais raison de ce
vice héréditaire!
XI
LE BAZAR DES «PETITES POCHES».
Notre héros avait alors onze ans et demi, Bob en avait huit,--deux
âges qui, ensemble, n'auraient pas même donné la majorité légale.
P'tit-Bonhomme lancé dans les affaires, fondant une maison de
commerce... Il fallait être Grip, c'est-à-dire une créature qui
l'aimait d'une affection aveugle, irraisonnée, pour croire qu'il
réussirait dès son début, que son négoce prendrait peu à peu de
l'extension, qu'enfin il ferait fortune!
Ce qui est certain, c'est que, deux mois après l'arrivée des
deux enfants dans la capitale de l'Irlande, le quartier de
Saint-Patrick possédait un bazar, qui avait le privilège d'attirer
l'attention,--l'attention et aussi la clientèle du quartier.
N'allez pas chercher ce bazar dans une de ces rues pauvres des
Libertés, qui s'entrecroisent autour de Saint-Patrick-street.
P'tit-Bonhomme avait préféré se rapprocher de la Liffey, s'établir dans
Bedfort-street, le quartier du bon marché, où l'on fait emplette, non
du superflu, mais du nécessaire. Il y a toujours des acheteurs pour les
articles usuels, s'ils sont de bonne qualité et à des prix abordables.
C'est ce que la «grande expérience commerciale» du jeune patron lui
avait appris, lorsqu'il promenait sa charrette le long des rues de
Cork, puis à travers les comtés du Munster et du Leinster.
Un vrai magasin, ma foi, et celui-là, Birk le surveillait avec la
fidélité d'un chien de garde, au lieu de le traîner avec la résignation
d'un baudet. Une enseigne alléchante: -Aux petites poches-,--humble
invitation qui s'adressait au plus grand nombre, et au-dessous: -Little
Boy and Co-.
-Little Boy-, c'était P'tit-Bonhomme. -And Co-, c'était Bob... et Birk
aussi sans doute.
La maison de Bedfort-street se composait de plusieurs appartements,
répartis sur trois étages. Le premier étage était occupé par le
propriétaire en personne, M. O'Brien, négociant en denrées coloniales,
actuellement retiré des affaires après fortune faite, un robuste
célibataire de soixante-cinq ans, qui avait la réputation d'un brave
homme et qui la méritait. M. O'Brien ne laissa pas d'être fort surpris,
lorsqu'il entendit un enfant de onze ans et demi lui proposer de louer
l'un des magasins du rez-de-chaussée, vacant depuis quelques mois déjà.
Mais comment n'eût-il pas été satisfait des réponses sages et pratiques
qu'il fit aux questions posées? Comment n'aurait-il pas éprouvé une
réelle sympathie à l'égard de ce garçon, qui lui demandait de consentir
un bail, dont il offrait de payer une année d'avance?
Il ne faut pas oublier que le héros de ce roman,--et non un héros
de roman, ne point confondre,--paraissait plus âgé qu'il n'était,
grâce au développement de sa taille, à la carrure de ses épaules.
Cela dit, quand bien même il aurait eu quatorze ou quinze ans, est-ce
qu'il n'était pas trop jeune pour entreprendre un commerce, fonder un
magasin, même sous cette modeste enseigne: -Aux petites poches-?
[Illustration: LE RAYON DES JOUETS SE VIDAIT EN QUELQUES HEURES.
(Page 380.)]
Toutefois, M. O'Brien n'agit pas comme d'autres eussent peut-être agi
de prime abord. Ce garçon, proprement habillé, se présentant, avec
une certaine assurance, s'expliquant d'une façon convenable, il ne
l'éconduisit pas, il l'écouta jusqu'au bout. L'histoire de ce pauvre
abandonné, sans famille, ses luttes contre la misère, les épreuves
auxquelles il avait été soumis, son commerce de journaux et brochures à
Cork, sa tournée foraine jusqu'à la capitale, tout ce récit l'intéressa
vivement. Il reconnut chez P'tit-Bonhomme des qualités si sérieuses, il
l'entendit raisonner avec tant de clarté et de bon sens, en s'appuyant
sur des arguments solides, il vit dans son passé--le passé d'un enfant
de cet âge!--des garanties si sûres pour l'avenir, qu'il fut absolument
séduit. L'ancien négociant fit donc bon accueil à P'tit-Bonhomme, il
lui promit de l'aider de ses conseils à l'occasion, sa résolution étant
prise de suivre de près les essais de son jeune locataire.
Le bail signé, une année payée d'avance, c'est ainsi que P'tit-Bonhomme
devint l'un des patentés de Bedfort-street.
Le rez-de-chaussée, loué par -Little Boy and Co-, se composait de
deux pièces, l'une sur la rue, l'autre sur une cour. La première
devait servir de magasin, la seconde de chambre à coucher. En retour,
s'ouvrait un étroit cabinet et une cuisine, avec fourneau au coke,
destinée à la cuisinière, le jour où P'tit-Bonhomme en prendrait une.
On n'en était pas là. Pour ce qu'il leur fallait de nourriture, à deux,
c'eût été une dépense inutile. Ils mangeraient quand ils auraient le
temps, lorsqu'il n'y aurait plus de clientèle à servir. Avant tout, la
clientèle.
Et pourquoi la clientèle n'aurait-elle pas fréquenté ce magasin aménagé
avec tant de soin, disposé avec tant d'intelligence et de propreté? Il
offrait un grand choix d'articles. Sur l'argent qui lui restait, après
avoir payé son bail, notre jeune patron avait acheté comptant, chez les
marchands en gros ou chez les fabricants, les objets rangés sur les
tables et sur les rayons du bazar des -Petites Poches-.
Et, d'abord, la salle de vente du quartier avait fourni à bon marché
six chaises et un comptoir... Oui, un comptoir, avec cartons étiquetés
et tiroirs fermant à clef, pupitre, plumes, encrier et registres. Quant
au mobilier de l'autre chambre, il comprenait un lit, une table, une
armoire destinée aux habits et au linge, enfin le strict nécessaire,
rien de plus. Et pourtant, des cent cinquante livres apportées à Dublin
et qui formaient le capital disponible, les deux tiers avaient été
dépensés. Aussi n'était-il que prudent de ne pas aller au delà et de
se garder une réserve. Les marchandises qui s'écouleraient seraient
remplacées au fur et à mesure, de manière que le bazar fût toujours
approvisionné.
Il va de soi que la comptabilité tenue avec une parfaite régularité
exigeait le journal pour les ventes quotidiennes, puis le
grand-livre,--le grand-livre de P'tit-Bonhomme!--où les opérations
devaient être balancées, afin que l'état de la caisse--la caisse
de P'tit-Bonhomme!--fût vérifié chaque soir. M. O'Lobkins, de la
ragged-school, n'aurait pas fait mieux.
Et maintenant, que trouvait-on au bazar de -Little Boy-?... Un peu de
tout ce qui était de vente courante dans le quartier. Si le papetier
n'offre au client que de la papeterie, le quincaillier que de la
quincaillerie, le ferronnier que de la ferronnerie, le libraire que de
la librairie, ici notre jeune marchand s'était ingénié à fusionner les
articles de bureau, les ustensiles de ménage, les bouquins à l'usage
de tous, almanachs et manuels, etc. On pouvait se fournir aux -Petites
Poches- sans grande dépense, à prix fixe, ainsi que l'indiquaient les
pancartes de la devanture. Puis, à côté du rayon des choses utiles,
se dressait le rayon des jouets, bateaux, râteaux, pelles, balles,
raquettes, crockets et tennis pour tous les âges,--de cinq ans jusqu'à
douze, s'entend, et non ce qui convient aux gentlemen majeurs du
Royaume-Uni. Voilà un rayon que Bob aimait à surveiller, un étalage
qu'il aimait à disposer! Avec quel soin il époussetait ces jouets que
la main lui démangeait de manier, les bateaux surtout--des bateaux
de quelques pence. Hâtons-nous d'ajouter qu'il se fût bien gardé de
défraîchir la marchandise de son patron, lequel ne plaisantait pas et
lui répétait:
«Sois sérieux, Bob! Si tu ne l'es pas, c'est à croire que tu ne le
seras jamais!»
En effet, Bob allait sur ses huit ans, et si l'on n'est pas raisonnable
à cet âge-là, c'est qu'on ne devra jamais l'être.
Il n'y a pas lieu de suivre jour par jour les progrès que le bazar de
-Little Boy and Co- fit dans l'estime et aussi dans la confiance du
public. Qu'il suffise de savoir que le succès de cette entreprise se
déclara très promptement. M. O'Brien fut émerveillé des dispositions
que son locataire montrait pour le commerce. Acheter et vendre, c'est
bien, mais savoir acheter et savoir vendre, c'est mieux: tout est
là. Telle avait été la méthode de l'ancien négociant pendant nombre
d'années, opérant avec grand sens et grande économie, en vue d'édifier
sa fortune. Il est vrai, c'était à vingt ou vingt-cinq ans qu'il avait
commencé,--non à douze. Aussi, partageant à cet égard les idées de ce
brave Grip, entrevoyait-il, en ce qui concernait P'tit-Bonhomme, une
fortune rapidement faite.
«Surtout ne va pas trop vite, mon garçon! ne cessait-il de lui dire à
la fin de chaque entretien.
--Non, monsieur, répondait P'tit-Bonhomme, j'irai doucement,
prudemment, car j'ai une longue route à parcourir, et il faut ménager
mes jambes!»
Il importe d'observer,--afin d'expliquer cette réussite un peu
extraordinaire,--que la renommée des -Petites Poches- s'était répandue
à tire d'aile à travers toute la ville. Un bazar, fondé et tenu par
deux enfants, un chef de maison, à l'âge où l'on est à l'école, et un
associé,---and Co---à l'âge où l'on joue aux billes, n'était-ce pas là
plus qu'il ne fallait pour forcer l'attention, attirer la clientèle,
mettre l'établissement à la mode? P'tit-Bonhomme, d'ailleurs, n'avait
point négligé de faire dans les gazettes quelques annonces qu'il dut
payer à tant la ligne. Mais ce fut sans bourse délier qu'il obtint des
articles sensationnels en première page de la -Gazette de Dublin-, du
-Freeman's Journal-, et autres feuilles de la capitale. Les reporters
ne tardèrent pas à s'en mêler, et -Little Boy and Co---oui! Bob
lui-même!--furent interwievés avec autant de minutie que l'excellent
M. Gladstone. Nous n'allons pas jusqu'à dire que la célébrité de
P'tit-Bonhomme balança celle de M. Parnell, bien que l'on parlât
beaucoup de ce jeune négociant de Bedfort-street, de sa tentative qui
ralliait toutes les sympathies. Il devint le héros du jour, et,--ce qui
était d'une tout autre importance,--on rendit visite à son bazar.
Inutile de dire avec quelle politesse, avec quelle prévenance était
accueillie la clientèle, P'tit-Bonhomme, la plume à l'oreille,
ayant l'œil à tout, Bob, la mine éveillée, les yeux pétillants,
la chevelure bouclée, une vraie tête de caniche, que les dames
caressaient comme celle d'un toutou! Oui! de vraies dames, des ladies
et des misses, qui venaient de Sackeville-street, de Rutland-place,
des divers quartiers habités par le beau monde. C'est alors que le
rayon des jouets se vidait en quelques heures, voitures et brouettes
prenant la route des parcs, bateaux se dirigeant vers les bassins. Par
Saint-Patrick! Bob ne chômait pas. Les babys, frais et roses, enchantés
d'avoir affaire à un marchand de leur âge, ne voulaient être servis que
de ses mains.
Ce que c'est que la vogue, et comme le succès est certain, à la
condition qu'elle dure! Durerait-elle, celle de -Little Boy and Co-?
En tout cas, P'tit-Bonhomme n'y épargnerait ni son travail ni son
intelligence.
Il est superflu d'ajouter que, dès l'arrivée du -Vulcan- à Dublin,
la première visite de Grip était pour ses amis. Se servir du mot
«émerveillé», cela ne suffirait pas pour peindre son état d'âme. Un
sentiment d'admiration le débordait. Jamais il n'avait rien vu de
pareil à ce magasin de Bedfort-street, et, à l'en croire, depuis
l'installation des -Petites Poches-, Bedfort-street aurait pu soutenir
la comparaison avec la rue Sackeville de Dublin, avec le Strand de
Londres, avec le Broadway de New-York, avec le boulevard des Italiens
de Paris. A chaque visite, il se croyait obligé d'acheter une chose ou
une autre pour «faire aller le commerce», qui, d'ailleurs, allait bien
sans lui. Un jour, c'était un portefeuille destiné à remplacer celui
qu'il n'avait jamais eu. Un autre, c'était un joli brick peinturluré
qu'il devait donner aux enfants de l'un de ses camarades du -Vulcan-,
lequel n'avait jamais été père de sa vie. Par exemple, ce qu'il acheta
de plus coûteux, ce fut une admirable pipe en fausse écume, munie d'un
magnifique bout d'ambre en verre jaune.
Et, de répéter à P'tit-Bonhomme qu'il obligeait à recevoir le prix de
ses acquisitions:
«Hein, mon boy, ça va!... Ça va même à plus d' cent tours d'hélice, pas
vrai?... Te v'là commandant à bord des -Petites Poches-... et tu n'as
plus qu'à pousser tes feux!... Il est loin, l' temps où tous deux, nous
courions en gu'nilles les rues de Galway... où nous crevions d' faim et
d' froid dans le gal'tas d' la ragged-school!... A propos, et c' coquin
d' Carker, a-t-il été pendu?...
--Pas encore, que je sache, Grip.
--Ça viendra... ça viendra, et tu auras soin de m' mett'e à part l'
journal qui racont'ra la cérémonie!»
Puis, Grip retournait à bord, le -Vulcan- reprenait la mer, et, à
quelques semaines de là, on voyait le chauffeur reparaître au bazar, où
il se ruinait en nouveaux achats.
Un jour, P'tit-Bonhomme lui dit:
«Tu crois toujours, Grip, que je ferai fortune?
--Si je l' crois, mon boy!... Comme j' crois que not' camarade Carker
finira au bout d'une corde!»
C'était pour lui le dernier degré de certitude auquel on pût atteindre
ici-bas.
«Eh bien, et toi, mon bon Grip, est-ce que tu ne songes pas à
l'avenir?...
--Moi?... Pourquoi qu' j'y song'rais?... N'ai-je pas un métier que je
n' changerai pas pour n'import' l'quel?...
--Un métier pénible, et qu'on ne paie guère!
--Guère?... Quat'e livres par mois... et nourri... et logé... et
chauffé... rôti même des fois!...
--Et dans un bateau! fit observer Bob, dont le plus grand bonheur
eût été de pouvoir naviguer à bord de ceux qu'il vendait aux jeunes
gentlemen.
--N'importe, Grip, reprit P'tit-Bonhomme, d'être chauffeur n'a jamais
mené à la fortune, et Dieu veut que l'on fasse fortune en ce monde...
--En es-tu si sûr qu' ça? demanda Grip en hochant la tête. C'est-y dans
ses commandements?...
--Oui, répondit P'tit-Bonhomme. Il veut que l'on fasse fortune non
seulement pour être heureux, mais pour rendre heureux ceux qui ne le
sont pas, et qui méritent de l'être!»
Et pensif, l'esprit au loin, peut-être notre jeune garçon voyait-il
passer dans son souvenir Sissy, sa compagne au cabin de la Hard, et
la famille Mac Carthy, dont il n'avait pu retrouver les traces, et sa
filleule, Jenny, tous misérables sans doute... tandis que lui...
«Voyons, Grip, reprit-il, songe bien à ce que tu vas me répondre!
Pourquoi ne restes-tu pas à terre?...
--Quitter l'-Vulcan-?...
--Oui... le quitter pour t'associer avec moi... Tu sais bien... -Little
Boy and Co-?... Eh bien, -And Co- n'est peut-être pas suffisamment
représenté par Bob... et en t'adjoignant...
--Oh!... mon ami Grip!... répéta Bob. Ça nous ferait tant de plaisir à
tous les deux!...
--A moi aussi, mes enfants, répliqua Grip, très touché de la
proposition. Mais voulez-vous que j' vous dise?...
--Dis, Grip.
--Eh bien... j' suis trop grand!
--Trop grand?...
--Oui!... si on m' voyait dans la boutique, un long flandrin comme moi,
ça n' serait plus ça!... Ça n' s'rait plus -Little Boy and Co-!... Il
faut que -And Co- soit p'tit pour attirer l' monde!... J' déparerais
la société... J' vous f'rais du tort!... C'est parce que vous êtes des
enfants que vot' affaire marche si bien...
--Peut-être as-tu raison, Grip, répondit P'tit-Bonhomme. Mais nous
grandirons...
--Nous grandissons! répliqua Bob en se redressant sur la pointe du pied.
--Certain'ment, et mêm' prenez garde d' pousser trop vite!
--On ne peut pas s'empêcher! fit observer Bob.
--Non... comm' de juste... Aussi, tâchez d'avoir fait vot' affaire
pendant qu' vous êtes des boys!... Que diable! j'ai cinq pieds six
pouces, bonn' mesure, et, au-d'ssus de cinq pieds, on n'est plus prop'
à rien dans votre partie! D'ailleurs, si je n' puis être ton associé,
P'tit-Bonhomme, tu sais qu' mon argent est à toi...
--Je n'en ai pas besoin.
--Enfin, à ta conv'nance, si l'envie t' prend d'étend'e ton commerce...
--Nous ne pourrions pas y suffire à deux...
--Eh bien... pourquoi qu' vous n' prendriez pas un' femme pour vot'
ménage?...
--J'y ai déjà songé, Grip, et l'excellent M. O'Brien me l'a même
conseillé.
--Il a raison, l'excellent M. O'Brien. Tu n' connaîtrais pas què'que
brave servante en qui tu aurais confiance?...
--Non, Grip...
--Ça s' trouve... en cherchant...
--Attends donc... j'y pense... une vieille amie... Kat...»
Ce nom provoqua un jappement joyeux. C'était Birk qui se mêlait à la
conversation. Au nom de la lessiveuse de Trelingar-castle, il fit deux
ou trois bonds invraisemblables, sa queue s'affola comme une hélice qui
tourne à vide, et ses yeux brillèrent d'un extraordinaire éclat.
«Ah! tu te souviens, mon Birk! lui dit son jeune maître. Kat...
n'est-ce pas... la bonne Kat!...»
Et là-dessus, Birk, grattant à la porte, parut n'attendre qu'un ordre
pour filer à toutes pattes dans la direction du château.
[Illustration: Phœnix-Park, à Dublin. (Page 372.)]
Grip fut mis au courant. On ne pouvait avoir mieux que Kat... Il
fallait faire venir Kat... Kat était tout indiquée pour tenir le
ménage... Kat s'occuperait de la cuisine... On ne la verrait pas...
Elle ne compromettrait point par sa présence la raison sociale -Little
Boy and Co-.
Mais était-elle toujours à Trelingar-castle... et même vivait-elle
encore?...
P'tit-Bonhomme écrivit par le premier courrier. Le surlendemain, il
recevait réponse d'une grosse écriture bien lisible, et, quarante-huit
heures ne s'étaient pas écoulées que Kat débarquait à la gare de Dublin.
[Illustration: Birk lui sauta au cou. (Page 385.)]
Comme elle fut accueillie de son protégé, après dix-huit mois de
séparation! P'tit-Bonhomme tomba dans ses bras, et Birk lui sauta au
cou. Elle ne savait plus auquel des deux répondre... Elle pleurait, et,
lorsqu'elle se vit installée dans sa cuisine, lorsqu'elle eut fait la
connaissance de Bob, cela recommença de plus belle.
Et, ce jour-là, Grip eut l'honneur et le bonheur de partager avec ses
jeunes amis le premier dîner préparé par la bonne Kat! Le lendemain,
quand il reprit la mer, le -Vulcan- n'avait jamais emporté un chauffeur
plus satisfait de son sort.
Peut-être demandera-t-on si Kat devait avoir des gages, elle qui se
fût contentée du logement et de la nourriture, du moment qu'elle était
nourrie et logée par son cher enfant? Certes, elle en eut, et d'aussi
beaux que n'importe quelle servante du quartier, et on l'augmenterait
si elle faisait bien son service! Le service de -Little Boy-, après le
service de Trelingar-castle, ce n'était point déchoir, on peut nous
croire sur parole. Par exemple, elle ne voulut jamais en revenir à
tutoyer son maître. Ce n'était plus le groom du comte Ashton, c'était
le patron des -Petites Poches-. Bob lui-même, en sa qualité d'-And Co-,
ne fut appelé que monsieur Bob, et Kat réserva son tutoiement pour
Birk, qui ne pouvait s'en formaliser. Et puis, ils s'aimaient tant,
Birk et Kat!
Quel avantage d'avoir cette brave femme dans la maison! Avec quel
ordre fut tenu le ménage, avec quelle propreté les chambres et le
magasin! D'aller prendre ses repas dans une restauration du voisinage,
cela est plus d'un commis que d'un patron. Les convenances exigent
que son «home» soit au complet, qu'il mange à sa propre table. C'est
à la fois plus digne pour la situation et meilleur pour la santé,
lorsqu'on possède une adroite cuisinière, et Kat s'entendait à faire
la cuisine aussi bien qu'à lessiver, à repasser, à raccommoder le
linge, à soigner les vêtements, enfin une servante modèle, d'une
économie très précieuse, et d'une probité... dont se moquait volontiers
la domesticité de Trelingar-castle. Mais à quoi sert de rappeler
l'attention sur la famille des Piborne! Que le marquis, que la marquise
continuent à végéter dans leur fastueuse inutilité, et qu'il n'en soit
plus question.
Ce qu'il importe de mentionner, c'est que l'année 1883 se termina
par une balance très avantageuse au profit de -Little Boy and Co-.
Pendant la dernière semaine, c'est à peine si le bazar put suffire aux
commandes du Christmas et du nouveau jour de l'an. Le rayon des jouets
dut être vingt fois renouvelé. Sans parler des autres objets à l'usage
des enfants, on se figurerait difficilement ce que Bob vendit de
chaloupes, de cutters, de goélettes, de bricks, de trois-mâts et même
de paquebots mécaniques! Les articles d'autres sortes s'enlevèrent avec
un égal entrain. Il était de bon ton, parmi le beau monde, de faire ses
achats au magasin des -Petites Poches-. Un cadeau n'était «select» qu'à
la condition de porter la marque de -Little Boy and Co-. Ah! la vogue,
lorsque ce sont les babys qui la font, et lorsque les parents leur
obéissent, comme c'est leur devoir!
P'tit-Bonhomme n'avait point à se repentir d'avoir abandonné Cork
et son commerce de journaux. En venant chercher dans la capitale de
l'Irlande un marché plus large, il avait vu juste. L'approbation de
M. O'Brien lui était acquise, grâce à son activité, à sa prudence,
dont témoignait l'extension croissante des affaires, et cela, rien
qu'avec ses seules ressources. Le vieux négociant était frappé de ce
que ce jeune garçon avait tenu à s'imposer cette règle de conduite,
sans vouloir jamais s'en départir. Ses conseils, d'ailleurs, étaient
respectueusement acceptés, s'il n'en avait pas été de même de son
argent qu'il avait offert à plusieurs reprises, comme Grip avait offert
le sien.
Bref, après avoir achevé son premier inventaire de fin
d'année,--inventaire dont M. O'Brien reconnut la parfaite
sincérité,--P'tit-Bonhomme eut lieu d'être satisfait: en six mois,
depuis son arrivée à Dublin, il avait triplé son capital.
XII
COMME ON SE RETROUVE.
«Les personnes qui seraient en possession de renseignements quelconques
sur la famille Martin Mac Carthy, anciens tenanciers de la ferme de
Kerwan, comté de Kerry, paroisse de Silton, sont instamment priées de
les transmettre à -Little Boy and Co-, Bedfort-street, Dublin.»
Si notre héros put lire cette information dans la -Gazette de Dublin-,
à la date du 3 avril de l'année 1884, c'est que c'était lui-même qui
l'avait rédigée, portée au journal, et payée deux shillings la ligne.
Le lendemain, d'autres feuilles la reproduisirent au même prix. Dans
sa pensée, impossible d'employer une demi-guinée à un meilleur usage.
Oublier cette honnête et malheureuse famille, Martin et Martine Mac
Carthy, Murdock, Kitty et leur fillette, Pat et Sim, est-ce que
cela eût été admissible de la part de celui dont ils avaient fait
leur enfant adoptif? Il était de son devoir de tout tenter pour les
retrouver, pour leur venir en aide, et quelle joie déborderait de son
âme, si jamais il leur rendait en bonheur ce qu'il avait reçu d'eux en
affection!
Où ces braves gens étaient-ils allés chercher un abri après la
destruction de la ferme? Étaient-ils restés en Irlande, gagnant
péniblement leur pain au jour le jour? Afin d'échapper aux poursuites,
Murdock avait-il pris passage à bord d'un navire d'émigrants, et son
père, sa mère, ses deux frères, partageaient-ils son exil en quelque
lointaine contrée, Australie ou Amérique? Pat naviguait-il encore?
A la pensée que la misère accablait cette famille, P'tit-Bonhomme
éprouvait un gros chagrin, une peine de tous les instants.
Aussi attendit-on avec une vive impatience l'effet de cette note
qui fut reproduite par les journaux de Dublin chaque samedi, durant
plusieurs semaines... Aucun renseignement ne parvint. Certainement,
si Murdock avait été enfermé dans une prison d'Irlande, on aurait eu
de ses nouvelles. Il fallait conclure de là que M. Martin Mac Carthy,
en quittant la ferme de Kerwan, s'était embarqué pour l'Amérique ou
l'Australie avec tous les siens. En reviendraient-ils, s'ils arrivaient
à se créer là-bas une seconde patrie, et avaient-ils abandonné la
première pour n'y jamais revenir?
Du reste, l'hypothèse d'une émigration en Australie fut confirmée
par les renseignements qu'obtint M. O'Brien, grâce à l'entremise de
plusieurs de ses anciens correspondants. Une lettre qu'il reçut de
Belfast ne laissa plus aucun doute touchant le sort de la famille.
D'après les notes relevées sur les livres d'une agence d'émigrants,
c'était dans ce port que les Mac Carthy, au nombre de six, trois
hommes, deux femmes et une enfant, s'étaient embarqués pour Melbourne,
il y avait près de deux ans. Quant à retrouver ses traces sur ce vaste
continent, ce fut impossible, et les démarches que fit M. O'Brien
ne purent aboutir. P'tit-Bonhomme ne comptait donc plus que sur le
deuxième des fils Mac Carthy, à la condition que celui-ci fût encore
marin à bord d'un bâtiment de la maison Marcuard, de Liverpool. Aussi
s'adressa-t-il au chef de cette maison; mais la réponse fut que Pat
avait quitté le service depuis quinze mois, et l'on ne savait pas
sur quel navire il s'était embarqué. Une chance restait: c'était que
Pat, de retour dans un des ports de l'Irlande, eût connaissance de
l'annonce informative qui concernait sa famille... Faible chance, nous
en conviendrons, à laquelle on voulut pourtant se rattacher, faute de
pouvoir mieux faire.
M. O'Brien essayait vainement de rendre une lueur d'espoir à son
jeune locataire. Et, un jour que leur conversation portait sur cette
éventualité:
«Je serais étonné, mon garçon, lui dit-il, si tu ne revoyais pas tôt ou
tard la famille Mac Carthy.
--Eux... en Australie!... à des milliers de milles, monsieur O'Brien!
--Peux-tu parler de la sorte, mon enfant! Est-ce que l'Australie n'est
pas dans notre quartier?... Est-ce qu'elle n'est pas à la porte de
notre maison?... Il n'y a plus de distances aujourd'hui... La vapeur
les a supprimées... M. Martin, sa femme et ses enfants reviendront au
pays, j'en suis sûr!... Des Irlandais n'abandonnent pas leur Irlande,
et, s'ils ont réussi là-bas...
--Est-il sage de l'espérer, monsieur O'Brien? répondit P'tit-Bonhomme
en secouant la tête.
--Oui... s'ils sont les travailleurs courageux et intelligents que tu
dis.
--Le courage et l'intelligence ne suffisent pas toujours, monsieur
O'Brien! Il faut encore la chance, et les Mac Carthy n'en ont guère eu
jusqu'ici!
--Ce qu'on n'a pas eu, on peut l'avoir, mon garçon! Crois-tu que, pour
ma part, j'aie été sans cesse heureux?... Non! j'ai éprouvé bien des
vicissitudes, affaires qui ne marchaient pas, revers de fortune...
jusqu'au jour où je me suis senti maître de la situation... Toi-même,
n'en es-tu pas un exemple? Est-ce que tu n'as pas commencé par être le
jouet de la misère?... tandis qu'aujourd'hui...
--Vous dites vrai, monsieur O'Brien, et quelquefois je me demande si
tout cela n'est pas un rêve...
--Non, mon cher enfant, c'est de la belle et bonne réalité! Que tu aies
dépassé de beaucoup ce qu'on aurait pu attendre d'un enfant, c'est très
extraordinaire, car tu entres à peine dans ta douzième année! Mais la
raison ne se mesure pas à l'âge, et c'est elle qui t'a continuellement
guidé.
--La raison?... oui... peut-être! Et pourtant, lorsque je réfléchis à
ma situation actuelle, il me semble que le hasard y est pour quelque
chose...
--Il y a moins de hasards dans la vie que tu ne penses, et tout
s'enchaîne avec une logique plus serrée qu'on ne l'imagine en général.
Tu l'observeras, il est rare qu'un malheur ne soit pas doublé d'un
bonheur...
--Vous le croyez, monsieur O'Brien?...
--Oui, et d'autant plus que cela n'est pas douteux en ce qui te
concerne, mon garçon. C'est une réflexion que je fais souvent, lorsque
je songe à ce qu'a été ton existence. Ainsi, tu es entré chez la Hard,
c'était un malheur...
--Et c'est un bonheur que j'y aie connu Sissy, dont je n'ai jamais
oublié les caresses, les premières que j'aie reçues! Qu'est-elle
devenue, ma pauvre petite compagne, et la reverrai-je jamais?... Oui!
ce fut là du bonheur...
--Et c'en est un aussi que la Hard ait été une abominable mégère,
sans quoi tu serais resté au hameau de Rindok jusqu'au moment où l'on
t'aurait remis dans la maison de charité de Donegal. Alors tu t'es
enfui... et ta fuite t'a fait tomber entre les mains de ce montreur de
marionnettes!...
--Oh! le monstre! s'écria P'tit-Bonhomme.
--Et cela est heureux qu'il l'ait été, car tu serais encore à courir
les grandes routes, sinon dans une cage tournante, du moins au service
de ce brutal Thornpipe. De là, tu entres à la ragged-school de Galway...
--Où j'ai rencontré Grip... Grip, qui a été si bon pour moi, auquel je
dois la vie, qui m'a sauvé en s'exposant à la mort...
--Ce qui t'a conduit chez cette extravagante comédienne... Une tout
autre existence, j'en conviens, mais qui ne t'aurait mené à rien
d'honorable, et je considère comme un bonheur, qu'après s'être amusée
de toi, elle t'ait un beau jour abandonné...
--Je ne lui en veux pas, monsieur O'Brien. Somme toute, elle m'avait
recueilli, elle a été bonne pour moi... et depuis... j'ai compris bien
des choses! D'ailleurs, en suivant votre raisonnement, c'est grâce
à cet abandon que la famille Mac Carthy m'a recueilli à la ferme de
Kerwan...
[Illustration: «Vous auriez quelque peine à me persuader.» (Page 392.)]
--Juste, mon garçon, et là encore...
--Oh! là, monsieur O'Brien, vous auriez quelque peine à me persuader
que le malheur de ces braves gens ait pu être une circonstance
heureuse...
--Oui et non, répondit M. O'Brien.
[Illustration: Tous ses camarades venaient s'approvisionner.
(Page 396.)]
--Non, monsieur O'Brien, non! affirma énergiquement P'tit-Bonhomme. Et
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