--Tu ne vas pas me laisser seul!» murmura-t-il. C'était là sa grande crainte. «Non, Bob. --Alors... tu m'emmènes?... --Oui... où je vais!» Où?... Bob ne tenait même pas à le savoir, pourvu que P'tit-Bonhomme l'emmenât avec lui. «Mais ta maman... ton papa... à toi?... --Je n'en ai pas... --Ah! fit Bob, je t'aimerai bien! --Moi aussi, mon boy, et nous tâcherons de nous arranger tous les deux. --Oh! tu verras comme je cours après les voitures, s'écria Bob, et les coppers qu'on me jettera, je te les donnerai!» Ce gamin n'avait jamais fait d'autre métier. «Non, Bob, il ne faudra plus courir après les voitures. --Pourquoi?... --Parce que ce n'est pas bien de mendier. --Ah!... fit Bob, qui resta songeur. --Dis-moi, as-tu de bonnes jambes? --Oui... mais pas grandes encore! --Eh bien, nous allons faire une longue trotte aujourd'hui pour coucher ce soir à Cork. --A Cork?... --Oui... une belle ville de là-bas... avec des bateaux... --Des bateaux... je sais... --Et puis la mer?... As-tu vu la mer?... --Non. --Tu la verras! Ça s'étend loin. loin!... En route!...» Et les voilà partis, précédés de Birk, qui gambadait en balançant sa queue. Deux milles plus loin, la route abandonne les berges de la Dripsey, et longe celles de la Lee, qui va se jeter au fond de la baie de Cork. On rencontra plusieurs voitures de touristes, qui se dirigeaient vers la partie montagneuse du comté. Et alors Bob, emporté par l'habitude, de courir en criant: «Copper... copper!» P'tit-Bonhomme le rattrapa. «Je t'ai dit de ne plus faire cela, lui répéta-t-il. --Et pourquoi?... --Parce que c'est très mal de demander l'aumône! --Même quand c'est pour manger?...» P'tit-Bonhomme ne répondit pas, et Bob fut très inquiet de son déjeuner jusqu'au moment où il se vit attablé dans une auberge de la route. Et, ma foi, pour six pence, tous trois se régalèrent, le grand frère, le petit frère et le chien. Bob ne pouvait en croire ses yeux. P'tit-Bonhomme avait une bourse, et cette bourse contenait des shillings, et il en restait encore, lorsque l'écot eut été payé à l'aubergiste. «Ces belles pièces-là, dit-il, d'où qu'elles viennent? --Je les ai gagnées, Bob, en travaillant... --En travaillant?... Moi aussi, je voudrais bien travailler... mais je ne sais pas... --Je t'apprendrai, Bob. --Tout de suite... --Non... quand nous serons là-bas.» Si l'on voulait arriver le soir même, il ne fallait pas perdre un instant. P'tit-Bonhomme et Bob se remirent en marche, et ils firent telle diligence qu'ils avaient atteint Woodside entre quatre et cinq heures du soir. Au lieu de s'arrêter dans une auberge de cette bourgade, puisqu'il n'y avait plus que trois milles, mieux valait pousser jusqu'à Cork. «Tu n'es pas trop fatigué, mon boy? demanda P'tit-Bonhomme. --Non... Ça va... ça va!...» répondit l'enfant. Et, après un nouveau repas qui leur redonna des forces, tous les deux continuèrent l'étape. A six heures, ils atteignaient à l'entrée de l'un des faubourgs de la ville. Un hôtelier leur offrit un lit, et, l'un dans les bras de l'autre, ils s'endormirent. VII SEPT MOIS A CORK. Était-ce à Cork, dans cette capitale de la province du Munster, que P'tit-Bonhomme commencerait sa fortune? Placée au troisième rang en Irlande, cette ville est commerçante, elle est industrielle, elle est littéraire aussi. Or, lettres, industrie, commerce, en quoi ces trois champs ouverts à l'activité humaine pourraient-ils servir aux débuts d'un garçon de onze ans? N'était-il arrivé là que pour grossir le nombre de ces misérables qui fourmillent au milieu des cités maritimes du Royaume-Uni? [Illustration: LES MARCHÉS OU S'ENTASSENT LES APPROVISIONNEMENTS. (Page 314.)] P'tit-Bonhomme avait voulu venir à Cork, il était à Cork, dans des conditions, il est vrai, peu favorables à la réalisation de ses projets d'avenir. Autrefois, lorsqu'il rôdait sur les plages de Galway, lorsque Pat Mac Carthy lui déroulait le récit de ses voyages, sa jeune imagination s'enflammait pour les choses du commerce. Acheter des cargaisons dans les autres pays, les revendre dans le sien... quel rêve! Mais il avait réfléchi depuis son départ de Trelingar-castle. Pour que l'enfant de la maison de charité de Donegal pût devenir le commandant d'un bon et solide navire, naviguant d'un continent à l'autre, il était nécessaire qu'il s'engageât, comme mousse, à bord des clippers ou des steamers, puis, avec le temps, qu'il fût novice, matelot, maître, lieutenant, capitaine au long cours! Et maintenant, ayant Bob et Birk à sa charge, pouvait-il songer à un embarquement?... S'il les abandonnait tous les deux, que deviendraient-ils?... Puisque,--avec l'aide de Birk, s'entend,--il avait sauvé la vie au pauvre Bob, c'était son devoir de la lui assurer. Le lendemain, P'tit-Bonhomme fit prix avec l'aubergiste pour la location d'un galetas n'ayant qu'un unique matelas d'herbe sèche. Grand pas en avant. Si notre héros n'était pas encore dans ses meubles, il allait être en garni. Prix du galetas: deux pence, qui devraient être payés chaque matin. Quant aux repas, Bob, Birk et lui les prendraient où cela se trouverait,--la cuisine du hasard, le restaurant de rencontre. Tous trois sortirent, au moment où le soleil commençait à dissiper les brumes de l'horizon. «Et les bateaux?... dit Bob. --Quels bateaux?... --Ceux que tu m'as promis... --Attends que nous soyons sur le bord de la rivière.» Et ils s'en allèrent à la recherche des bateaux le long d'un faubourg assez étendu, assez misérable aussi. Chez un boulanger, on acheta une forte miche. En ce qui concerne Birk, inutile de s'en inquiéter; il avait déjà rencontré son affaire en fouillant les tas de la rue. Aux quais de la Lee, dont un double bras enserre Cork, on voyait quelques barques, mais point de bateaux,--de ces bateaux capables de traverser le canal Saint-Georges ou la mer d'Irlande, puis l'océan Atlantique. En effet, le véritable port est en aval,--plus spécialement à Queenstown, l'ancienne Cowes, située sur la baie de Cork,--et de rapides ferry-boats permettent de descendre l'estuaire de la Lee jusqu'à la mer. P'tit-Bonhomme, tenant Bob par la main, entra dans la ville proprement dite. Bâtie sur la principale île de la rivière, elle se rattache à ses côtes au moyen de plusieurs ponts. D'autres îles, en dessus et en dessous, ont été transformées en promenades et en jardins--des promenades très ombreuses, des jardins très verdoyants. Divers monuments se dressent çà et là, une cathédrale sans style, dont la tour est fort ancienne, Sainte-Marie, Saint-Patrick. Les églises ne manquent point aux villes d'Irlande, non plus que les asiles, les hospices et les work-houses. Au pays d'Erin, il y a toujours nombre de fidèles, nombre de pauvres aussi. Pour ce qui est de jamais rentrer dans une de ces maisons de charité, rien qu'à cette pensée, P'tit-Bonhomme se sentait pris de dégoût et d'épouvante. Comme il eût préféré le Queen's college, qui est une magnifique construction. Mais, avant d'y être reçu, il faut savoir autre chose que lire, écrire et compter. Il y avait un certain mouvement dans les rues de la ville,--ce mouvement des gens qui travaillent de bonne heure; les magasins qui s'ouvrent, les portes des maisons d'où sortent les servantes, le balai à la main ou le panier au bras, les charrettes qui circulent, les revendeurs qui promènent leurs étalages ambulants, les marchés où s'entassent les approvisionnements pour une population de cent mille âmes, y compris celle de Queenstown. En passant par le quartier négociant et industriel, on voyait des fabriques de cuir, de papiers, de draps, des distilleries, des brasseries, etc. Rien encore de très maritime. Après une agréable promenade, P'tit-Bonhomme et Bob vinrent se reposer sur un banc de pierre, à l'angle d'un édifice d'aspect imposant. En cet endroit, on sentait l'odeur du commerce, les viandes salées, les excitantes épices, les denrées coloniales, et aussi le beurre, dont Cork est le plus actif marché, non seulement du Royaume-Uni, mais de toute l'Europe. P'tit-Bonhomme respirait à pleins poumons ce mélange de molécules -sui generis-. L'édifice s'élevait au point de jonction des bras de la Lee, qui n'en forment plus qu'un seul en se déroulant vers la baie. C'était la douane, avec son agitation incessante, son va-et-vient de toutes les heures. A partir de ce confluent, plus de pont sur la rivière, un lit dégagé de toute entrave, la liberté de communication entre Queenstown et Cork. Alors, de même qu'il avait déjà demandé «les bateaux?», Bob de s'écrier: «Et la mer?...» Oui... la mer que son grand frère lui avait promise... «La mer... c'est plus loin, Bob!... Nous finirons par y arriver, je pense.» Et, de fait, il n'y avait qu'à prendre passage sur l'un de ces ferry-boats, qui font le service de l'estuaire. Cela épargnerait du temps et de la fatigue. Quant au prix de deux places, ce n'était pas cher. Quelques pence seulement. On pouvait se permettre cela le premier jour, et, d'ailleurs, Birk n'aurait rien à payer. Quelle joie ressentit P'tit-Bonhomme à dévaller le cours de la Lee sur ce bateau filant à toute vitesse. Il revint alors par la pensée à la noble famille des Piborne visitant l'île de Valentia, à la mer déserte de là-bas. Ici, spectacle très différent. On croisait de nombreuses embarcations de tout tonnage. Sur les rives se succédaient des magasins spacieux, des établissements de bains, des chantiers de construction, que regardaient les deux enfants placés à l'avant du ferry-boat. Ils arrivèrent enfin à Queenstown, un beau port, long de huit à neuf milles du nord au sud, et large d'une demi-douzaine de l'est à l'ouest. «Est-ce que c'est la mer?... demanda Bob. --Non... un morceau à peine, répondit P'tit-Bonhomme. --C'est bien plus grand?... --Oui!... On ne voit pas où ça finit.» Mais, le ferry-boat n'allant pas au delà de Queenstown, Bob ne vit pas ce qu'il tenait tant à voir. Par exemple, il y avait, par centaines, des navires de toutes sortes, ceux de long cours et ceux de cabotage. Cela s'explique, puisque Queenstown est à la fois un port de relâche et un port d'approvisionnement. Les grands transatlantiques des lignes anglaises ou américaines, partis des États-Unis, y déposent leurs dépêches, qui gagnent ainsi une demi-journée. De là, des steamers se dirigent vers Londres, Liverpool, Cardiff, Newcastle, Glasgow, Milford, et autres ports du Royaume-Uni,--bref, un mouvement maritime, qui se chiffre par plus de douze cent mille tonnes. Bob demandait des bateaux!... Eh bien! il n'aurait jamais imaginé qu'il pût en exister tant que cela,--P'tit-Bonhomme non plus,--les uns amarrés ou mouillés, les autres entrant ou sortant, les uns arrivant des pays d'outremer, les autres en partance pour les régions lointaines, ceux-ci avec le phare élégant de leur voilure gonflée à la brise, ceux-là troublant de leurs puissantes hélices les eaux de la baie de Cork. Et, tandis que Bob contemplait de ses yeux écarquillés toute cette animation de la baie, P'tit-Bonhomme songeait, lui, à l'agitation commerciale qui se développait à ses regards, aux riches cargaisons arrimées dans les cales de navires, balles de coton, balles de laine, tonneaux de vin, pipes de trois-six, sacs de sucre, boucauts de café, et il se disait que cela se vendait... que cela s'achetait... que c'étaient les affaires... Cependant à quoi leur eût servi de s'attarder sur les quais de Queenstown, où tant de misère se mêle, hélas! à tant de richesses. Çà et là, il y avait un grand nombre de ces «mudlarks», petits pauvres et vieilles femmes, occupés à fouiller les vases découvertes à marée basse, et au coin des bornes, des malheureux disputant aux chiens quelques détritus... Tous deux reprirent le ferry-boat et revinrent à Cork. La promenade avait été amusante, sans doute, mais elle avait coûté gros. Le lendemain, il faudrait aviser aux moyens de gagner plus qu'on ne dépenserait, sinon les précieuses guinées se fondraient comme un morceau de glace dans la main qui le serre. En attendant, le mieux était de dormir sur le grabat de l'auberge, et c'est ce qui eut lieu. Il n'y a pas à reprendre par le détail ce que fut l'existence de P'tit-Bonhomme, doublé de son ami Bob, pendant les six mois qui suivirent son arrivée à Cork. L'hiver, long et rude, eût peut-être été funeste à des enfants inhabitués à souffrir de la faim et du froid. La nécessité fit un homme de ce garçonnet de onze ans. Jadis, chez la Hard, s'il avait vécu de rien, actuellement, s'il vivait de peu---vivere parvo-, il parvint à vivre, et Bob avec lui. Plus d'une fois, le soir venu, ils n'eurent à partager qu'un œuf, où, l'un après l'autre trempait sa mouillette. Et, cependant, ils ne demandèrent jamais l'aumône. Bob avait compris qu'il y avait honte à mendier. Ils étaient à l'affût de commissions à faire, de voitures à chercher aux stations, des bagages, un peu lourds parfois, que les voyageurs leur donnaient à porter au sortir de la gare, etc. P'tit-Bonhomme entendait ménager le plus possible ce qui lui restait de ses gages de Trelingar-castle. Or, dès les premiers jours de son arrivée à Cork, il avait dû en sacrifier une partie. N'avait-il pas fallu acheter des vêtements et des souliers à Bob, et quelle joie celui-ci éprouva à revêtir un «complet» de treize shillings, tout neuf! Il ne pouvait décemment aller en haillons, nu-tête et nu-pieds, lorsque son grand frère était assez proprement vêtu. Cette dépense une fois faite, on s'ingénierait à ne plus vivre que des quelques pence gagnés quotidiennement. Et l'estomac vide, comme ils enviaient Birk, qui du moins, finissait par découvrir sa nourriture à droite et à gauche. «J'aurais voulu être chien!... disait Bob. --Tu n'es pas dégoûté!» répondait P'tit-Bonhomme. Quant au loyer du galetas de l'auberge, jamais on ne fut en retard. Aussi, le propriétaire, qui s'intéressait à ces deux enfants, les gratifiait-il de loin en loin d'une bonne soupe chaude... Décidément, il leur était bien permis de l'accepter sans rougir. Si P'tit-Bonhomme tenait tant à conserver les deux livres qui lui restaient en poche après les premiers achats, c'est qu'il attendait toujours l'occasion de les «mettre dans les affaires». C'était la formule dont il se servait. Bob ouvrait de grands yeux, lorsqu'il l'entendait s'exprimer de la sorte. Alors P'tit-Bonhomme lui expliquait que cela consisterait à acheter des choses et à les revendre plus cher qu'on ne les avait achetées. «Des choses qui se mangent?... demanda Bob. --Des choses qui se mangent ou des choses qui ne se mangent pas, c'est selon. --J'aimerais mieux des choses qui se mangent... --Pourquoi, Bob? --Parce que, si on ne les vendait pas, du moins on pourrait se nourrir avec! --Eh! Bob, tu n'entends déjà pas si mal le commerce! L'important est de bien choisir ce qu'on achète, et on finit toujours par vendre avec profit.» C'est à cela que pensait sans cesse notre héros, et il fit quelques tentatives de nature à l'encourager. Le papier à lettres, les crayons, les allumettes, s'il essaya de ce genre de négoce, presque infructueusement, à cause de la concurrence, il réussit mieux avec la vente des journaux, en se tenant aux abords de la gare. Bob et lui étaient si intéressants, ils avaient l'air si honnête, ils offraient la marchandise avec tant de gentillesse, qu'on ne résistait guère à la tentation de leur acheter les feuilles courantes, des livrets de chemin de fer, des horaires, divers petits livres à bon marché. Un mois après avoir entrepris ce commerce, P'tit-Bonhomme et Bob possédaient chacun un éventaire sur lequel journaux et brochures étaient rangés en ordre, les titres bien apparents, les illustrations bien en vue, et toujours de la monnaie pour rendre aux acheteurs. Il va sans dire que Birk ne quittait jamais son maître. Est-ce donc qu'il se considérait comme leur associé ou, tout au moins, leur commis? De temps à autre, un journal entre les dents, il courait vers les passants, et se présentait en faisant des gambades si insinuantes, si démonstratives! Bientôt même on le vit avec une corbeille, placée sur son dos, dans laquelle les publications étaient soigneusement disposées, et qu'une toile cirée pouvait recouvrir en cas de pluie. C'était là une idée de P'tit-Bonhomme et point mauvaise en somme. Rien de mieux imaginé pour attirer le chaland que de montrer Birk si sérieux, si pénétré de l'importance de ses fonctions. Mais alors, adieu les courses folles, les jeux avec les chiens du voisinage! Lorsque ceux-ci s'approchaient de l'intelligent animal, quels sourds grondements les accueillaient, quels crocs apparaissaient sous les lèvres relevées du colporteur à quatre pattes! On ne parlait que du chien des petits marchands aux alentours de la gare. On traitait directement avec lui. L'acheteur prenait dans la corbeille le journal à sa convenance et en déposait le prix dans une tire-lire que Birk portait au cou. Encouragé par le succès, P'tit-Bonhomme songea à étendre «ses affaires». Au débit des journaux et des brochures, il ajouta des boîtes d'allumettes, des paquets de tabac, des cigares à bas prix, etc. Il résulte de là que Birk eut une véritable boutique sur les reins. En de certains jours, il réalisait une recette supérieure à celle de son maître, qui ne s'en montrait pas jaloux,--au contraire, et Birk était récompensé de quelque bon morceau accompagné d'une bonne caresse. Ils faisaient excellent ménage, ces trois êtres, et puissent toutes les familles se sentir aussi unies que l'étaient ce chien et ces deux enfants! [Illustration: Birk, un journal entre les dents. (Page 318.)] P'tit-Bonhomme n'avait pas tardé à reconnaître chez Bob une intelligence vive et aiguisée. Ce boy de sept ans et demi, d'un esprit moins pratique que son aîné, mais d'humeur plus joyeuse, laissait volontiers déborder sa vivacité naturelle. Comme il ne savait ni lire, ni écrire, ni compter, il va de soi que P'tit-Bonhomme s'était imposé la tâche de lui apprendre d'abord l'alphabet. Ne convenait-il pas qu'il pût déchiffrer les titres des journaux qu'on lui demandait? Il y prit goût et fit de rapides progrès, tant son professeur montrait de patience et lui d'application. Après les grosses lettres des titres, il passa au texte plus fin des colonnes. Puis il se mit à l'écriture et au calcul, qui lui donnèrent un peu plus de mal. Et pourtant, dans quelle mesure il profita! Son imagination aidant, il se voyait employé de librairie, dirigeant le magasin de P'tit-Bonhomme, sur la plus belle rue de Cork, avec un étalage superbe et une magnifique enseigne de «bookseller». Il faut dire qu'il touchait déjà un léger tant pour cent sur la vente, et au fond de sa poche, remuaient quelques pence bien gagnés. Aussi ne refusait-il pas, à l'occasion, de faire l'aumône d'un copper aux petits qui lui tendaient la main. Ne se rappelait-il pas le temps où il courait sur les grandes routes... derrière les voitures?... [Illustration: Leur plus vif désir eut été de s'élancer sur le pont. (Page 323.)] Qu'on ne s'étonne pas si P'tit-Bonhomme, grâce à un instinct particulier, avait tenu sa comptabilité quotidienne d'une façon très régulière: tant pour le galetas à l'auberge, tant pour les repas, tant pour le blanchissage, le feu et la lumière. Chaque matin, il inscrivait sur son carnet la somme destinée à l'achat de marchandises, et le soir, il établissait la balance entre les dépenses et les recettes. Il savait acheter, il savait vendre, et c'était tout profit. Si bien qu'à la fin de cette année 1882, il aurait eu une dizaine de livres en caisse, s'il eût possédé une caisse. Il est vrai, un brave homme d'éditeur, chez lequel il se fournissait le plus ordinairement, avait mis la sienne à sa disposition, et c'était là qu'étaient déposés, chaque semaine, les bénéfices hebdomadaires, qui produisaient même un léger intérêt. Nous ne cacherons pas que, devant ce succès obtenu à force d'économie et d'intelligence, une ambition venait à notre jeune garçon,--l'ambition réfléchie et légitime d'augmenter ses affaires. Peut-être y serait-il parvenu avec le temps, en se fixant à Cork d'une façon définitive. Mais il se disait, non sans raison, qu'une ville plus importante, Dublin, par exemple, la capitale de l'Irlande, offrirait de bien autres ressources. Cork, on le sait, n'est qu'un port de passage, où le commerce est relativement restreint... tandis que Dublin... C'est que c'était si éloigné, Dublin!... Cependant il ne serait pas impossible... Prends garde, P'tit-Bonhomme!... Est-ce que ton esprit pratique aurait tendance à s'illusionner?... Serais-tu capable d'abandonner la proie pour l'ombre, la réalité pour le rêve?... Après tout, il n'est pas défendu à un enfant de rêver... L'hiver ne fut pas très rigoureux, ni dans les mois qui finirent l'année 1882, ni dans ceux qui inaugurèrent l'année 1883. P'tit-Bonhomme et Bob n'eurent point trop à souffrir de courir les rues du matin au soir. Et pourtant, de stationner sous la neige, au milieu des bourrasques, aux abords des places ou des carrefours, cela ne laisse pas d'être dur. Bah! tous deux étaient, depuis leur bas âge, acclimatés aux intempéries, et, s'ils furent parfois très éprouvés, du moins ne tombèrent-ils jamais malades, tout en ne s'épargnant guère. Chaque jour, quel que fût l'état du ciel, ils quittaient leur gîte dès l'aube, laissant les derniers charbons brûler sur la grille du poêle, et ils couraient acheter pour vendre ensuite, sur le perron de la gare, au moment du départ et de l'arrivée des trains, puis, à travers les divers quartiers où Birk transportait leur étalage. Le dimanche seulement, lorsque chôment les villes, bourgades et villages du Royaume-Uni, ils s'accordaient quelque repos, réparant leurs vêtements, faisant leur ménage, rendant leur galetas aussi propre que possible,--l'un mettant en ordre sa comptabilité, l'autre prenant ses leçons de lecture, d'écriture et de calcul. Ensuite, l'après-midi, accompagnés de Birk, ils allaient aux environs de Cork, ils redescendaient la Lee jusqu'à Queenstown--deux bons petits bourgeois, qui se promènent après toute une semaine de travail! Un jour, ils se permirent de faire en bateau le tour de la baie, et Bob, pour la première fois, put embrasser du regard la mer sans limites. «Et plus loin, demanda-t-il, en continuant toujours d'aller sur l'eau... toujours... qu'est-ce que l'on trouverait?... --Un grand pays, Bob. --Plus grand que le nôtre?... --Des milliers de fois, Bob, et il faut, à ces gros navires que tu vois, au moins huit jours de traversée! --Et il y a des journaux dans ce pays-là?... --Des journaux, Bob?... Oh! par centaines... des journaux qui se vendent jusqu'à six pence... --Tu es sûr?... --Très sûr... même qu'il faudrait des mois et des mois pour les lire tout entiers!» Et Bob regardait avec admiration cet étonnant P'tit-Bonhomme, qui était capable d'affirmer une chose pareille. Quant aux gros bâtiments, à ces steamers qui relâchaient habituellement à Queenstown, son plus vif désir eût été de s'élancer sur le pont, de grimper dans la mâture, tandis que P'tit-Bonhomme aurait préféré, sûrement, visiter la cale et la cargaison... Mais, jusqu'alors, ni l'un ni l'autre n'avait osé embarquer sans l'autorisation du capitaine--un personnage dont ils se faisaient une idée!... Quant à la demander, cela dépassait leur courage et de beaucoup! Songez donc, «le maître après Dieu», comme l'avait entendu dire P'tit-Bonhomme, qui l'avait répété à Bob. Aussi, ce désir des deux enfants était-il encore à réaliser. Espérons qu'ils pourront le satisfaire un jour,--ainsi que tant d'autres qui s'éveillaient en eux! VIII PREMIER CHAUFFEUR. Ainsi s'acheva l'année 1882, qui fut marquée à l'actif et au passif de P'tit-Bonhomme par tant d'alternatives de bonne et de mauvaise fortune, la dispersion de la famille Mac Carthy, dont il n'entendait plus parler, les trois mois passés à Trelingar-castle, la rencontre de Bob, l'installation à Cork, la prospérité de ses affaires. Pendant les premiers mois de l'année nouvelle, si le commerce ne se ralentit pas, il semblait qu'il eût atteint son maximum. Comprenant que cela n'avait aucune chance de s'accroître, P'tit-Bonhomme était-il toujours hanté de l'idée d'entreprendre quelque opération plus fructueuse--pas à Cork,--non, dans une ville importante de l'Irlande... Et sa pensée se dirigeait vers Dublin... Pourquoi une occasion ne se présenterait-elle pas?... Janvier, février, mars s'écoulèrent. Les deux enfants vivaient en économisant penny sur penny. Par bonheur, leur petit pécule s'augmenta, grâce à une certaine vente, qui procura en peu de temps un joli bénéfice. Il s'agissait d'une brochure politique, relative à l'élection de M. Parnell, et dont P'tit-Bonhomme obtint le privilège exclusif dans les rues de Cork et de Queenstown. Voulait-on acheter cette brochure, il fallait s'adresser à lui, à lui seul, et Birk en eut des charges sur le dos. Ce fut un véritable succès, et, quand on arrêta les comptes au commencement d'avril, il y avait en caisse trente livres, dix-huit shillings et six pence. Jamais les boys ne s'étaient vus si riches. Alors s'établirent de longs débats sur la question de louer une étroite boutique, dans le voisinage de la gare. Ce serait si beau d'être chez soi! Ce diable de Bob, qui ne doutait de rien, y pensait... Voyez-vous ce magasin, son étalage de journaux et d'articles de librairie, avec un patron de onze ans et un employé de huit,--des patentés chez lesquels le collecteur serait venu toucher des taxes! Oui! c'était tentant, et ces deux enfants, si dignes d'intérêt, auraient certainement trouvé quelque crédit... La clientèle ne leur aurait pas fait défaut. Aussi P'tit-Bonhomme réfléchissait-il aux aléas divers, pesant le pour et le contre... Et puis, son idée était toujours de se transporter à Dublin, où l'attirait on ne sait quel pressentiment de sa destinée... Enfin, il hésitait, il résistait aux instances de Bob, lorsqu'une circonstance se présenta, qui allait décider de son avenir. On était au dimanche 8 avril. P'tit-Bonhomme et Bob avaient formé le projet de passer la journée à Queenstown. Le principal attrait de cette partie de plaisir devait être de déjeuner et de dîner dans un modeste cabaret de matelots. «On mangera du poisson?... demanda Bob. --Oui, répondit P'tit-Bonhomme, et même du homard, ou, à défaut, du crabe, si tu veux... --Oh! oui... je veux!» Les enfants mirent leurs plus beaux habits bien nettoyés, ils chaussèrent leurs souliers bien cirés, et les voilà partis à la pointe du jour, avec Birk dûment brossé. Il faisait un superbe temps, un rayonnement de soleil printanier, une légère brise assez chaude. La descente de la Lee à bord d'un ferry-boat fut un enchantement. Il y avait des musiciens à bord, des virtuoses de la rue, dont la musique excita l'admiration de Bob. La journée s'annonçait d'une agréable façon, et ce serait délicieux, si elle finissait de même. A peine débarqué sur le quai de Queenstown, P'tit-Bonhomme avisa une auberge, à l'enseigne de -Old Seeman-, toute disposée, semblait-il, à les recevoir. A la porte, dans un baquet, une demi-douzaine de crustacés remuaient leurs pinces et leurs pattes, en attendant l'heure du bouillon final, si quelque consommateur voulait y mettre le prix. D'une table, placée près de la fenêtre, on ne perdrait pas de vue les navires amarrés aux estacades du port. P'tit-Bonhomme et Bob allaient donc entrer dans ce lieu de délices, lorsque leur attention fut attirée par un grand bâtiment, arrivé de la veille, en relâche à Queenstown, et qui procédait à sa toilette dominicale. C'était le -Vulcan-, un steamer de huit à neuf cents tonneaux, venant d'Amérique, et devant repartir le lendemain pour Dublin. C'est, du moins, ce qu'un vieux matelot, coiffé d'un surouet jaunâtre, répondit aux questions qui lui furent posées. Or, tous deux examinaient ce navire, mouillé à une demi-encablure, lorsqu'un grand garçon, la figure encharbonnée, les mains noires, s'approcha de P'tit-Bonhomme, le regarda, ouvrit une large bouche, ferma les yeux, puis s'écria: «Toi... toi!... c'est toi?» P'tit-Bonhomme demeura interloqué, et Bob ne le fut pas moins. Cet individu qui le tutoyait!... Et un nègre, qui plus est!... Pas de doute, il y avait erreur. Mais voici que le prétendu nègre, tournant et retournant la tête, devint encore plus démonstratif. «C'est moi... Tu ne me reconnais pas?... C'est moi... La ragged-school... Grip!... --Grip!» répéta P'tit-Bonhomme. C'était Grip, et ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre, échangeant leurs baisers avec une telle effusion que P'tit-Bonhomme en sortit noir comme un charbonnier. Quelle joie de se revoir! L'ancien surveillant de la ragged-school était maintenant un gaillard de vingt ans, dégourdi, vigoureux, solidement campé, ne rappelant en rien le souffre-douleur des déguenillés de Galway, si ce n'est qu'il avait conservé sa bonne physionomie d'autrefois. «Grip... Grip... c'est toi... c'est toi!... ne cessait de redire P'tit-Bonhomme. --Oui... moi... et qui n' t'ai jamais oublié, mon boy! --Et tu es matelot?... --Non... chauffeur à bord du -Vulcan-!» Cette qualification de chauffeur fit sur Bob une impression considérable. «Qu'est-ce que vous faites chauffer, monsieur? demanda-t-il. La soupe?... --Non, p'tiôt, répondit Grip, la chaudière qui fait marcher not' machine, qui fait marcher not' bateau!» Et, là-dessus, P'tit-Bonhomme présenta Bob à son ancien protecteur de la ragged-school. «Une sorte de frère, dit-il, que j'ai rencontré sur la grande route... et qui te connaît bien, car je lui ai souvent raconté notre histoire!... Ah! mon bon Grip, que tu dois avoir de choses à me dire... depuis près de six ans que nous sommes séparés! --Et toi?... répliqua le chauffeur. --Eh bien! viens... viens déjeuner avec nous... dans ce cabaret où nous allions entrer... --Ah! non! dit Grip. Ça s'ra vous qui d'jeunerez avec moi! Mais auparavant, v'nez à bord... --A bord du -Vulcan-?... --Oui.» A bord... tous les deux?... Bob et P'tit-Bonhomme ne pouvaient en croire Grip. C'est comme si on leur eût proposé de les mener au paradis!... «Et notre chien?... --Què chien? [Illustration: C'était Grip! Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre. (Page 326.)] --Birk. --C'te bête, qui tourn' autour d' moi?... C'est vot' chien?... --Notre ami... Grip... un ami... dans ton genre!» Croyez que Grip fut flatté de la comparaison, et que Birk reçut de sa part une amicale caresse! «Mais le capitaine?... dit Bob, qui manifestait une hésitation bien naturelle. [Illustration: Le chauffeur fit descendre ses invités. (Page 330.)] --L' capitaine est à terre, et le s'cond-maître vous r'cevra comme des milords!» Pour cela, Bob n'en doutait pas... En compagnie de Grip... Un premier chauffeur... c'est quelqu'un! «Et, d'ailleurs, reprit Grip, il faut que j' fasse un bout d' toilette, que je m' lave de la tête aux pieds, maint'nant qu' mon service est terminé. --Ainsi, Grip, tu vas être libre toute la journée?... --Tout' la journée. --Quelle excellente idée, Bob, nous avons eue de venir à Queenstown! --Je te crois, dit Bob. --Et pis, ajouta Grip, faut qu' tu t' débarbouilles aussi, car je t'ai tout noirci, P'tit-Bonhomme! Tu t'appelles toujours comm' ça?... --Oui, Grip. --J' l'aim' mieux. --Grip... je voudrais t'embrasser encore une fois. --Ne t' gêne pas, mon boy, puisque on va s' tremper l' nez dans une baille! --Et moi?... dit Bob. --Toi d' même!» C'est ce qui eut lieu, et c'est ce qui rendit Bob non moins nègre que Grip. Bah! on en serait quitte pour se savonner la figure et les mains à bord du -Vulcan-, dans le poste où couchait le chauffeur. A bord... le poste... Bob ne pouvait y croire! Un instant après, les trois amis--sans oublier Birk--embarquaient dans le you-you que Grip conduisait à la godille,--à l'extrême joie de Bob de se sentir balancé de cette façon--et, en moins de deux minutes, ils avaient accosté le -Vulcan-. Le maître d'équipage adressa un signe de la main à Grip,--un signe de franche amitié, et le chauffeur fit descendre ses invités par le capot de la chaufferie, laissant Birk courir sur le pont. Là, une cuvette, disposée au pied du cadre de Grip, fut remplie d'une belle eau claire,--et leur permit de recouvrer leur couleur naturelle. Puis, tandis qu'il s'habillait, Grip raconta son histoire. Lors de l'incendie de la ragged-school, assez grièvement blessé, il était entré à l'hôpital, où il resta six semaines environ. Il n'en sortit qu'en parfait état de santé, toutefois sans aucune ressource. La ville s'occupait alors de réinstaller l'école des déguenillés, car on ne pouvait laisser ces misérables à la merci des rues. Mais, au souvenir des quelques années passées dans cet abominable milieu, Grip ne se sentait aucun désir de le réintégrer. Vivre entre M. O'Lobkins et la vieille Kriss, surveiller de mauvais garnements tels que Carker et ses camarades, cela n'avait rien d'enviable. Et d'ailleurs, P'tit-Bonhomme n'était plus là. Grip savait qu'il avait été emmené par une belle dame. Où?... Il l'ignorait, et, lorsqu'il fut hors de l'hôpital, les recherches faites à ce sujet demeurèrent sans résultat. Voilà donc que Grip abandonne Galway. Il court les campagnes du district. Entre temps, il trouve un peu de travail dans les fermes à l'époque de la moisson. Pas de position fixe, et c'est ce qui l'inquiète. Il va devant lui de bourgade en bourgade, pouvant à peine se suffire, moins malheureux cependant qu'il avait été du temps de la ragged-school. Un an plus tard, Grip était arrivé à Dublin. Il eut alors l'idée de naviguer. Être marin, ce métier lui semblait plus sûr, plus «nourrissant» que n'importe quel autre. Mais, à dix-huit ans, il est trop tard pour être mousse et même pour être novice. Eh bien! puisqu'il n'était plus d'âge à embarquer comme matelot, puisqu'il ne connaissait rien de cet état, il embarquerait comme soutier, et c'est ce qu'il avait fait à bord du -Vulcan-. Loger au fond des soutes, au milieu d'une atmosphère de poussière noire, respirer un air étouffant, ce n'est peut-être pas l'idéal du bien-être ici-bas. Bon! Grip était courageux, laborieux, résolu, et c'était la vie assurée. Sobre, zélé, il s'accoutuma vite à la discipline du bord. Jamais il n'encourut aucun reproche. Il conquit l'estime du capitaine et de ses officiers, qui s'intéressèrent à ce pauvre diable sans famille. Le -Vulcan- naviguait de Dublin à New-York ou autres ports du littoral est de l'Amérique. Pendant deux ans, Grip traversa nombre de fois l'Océan, étant chargé de l'arrimage des soutes et du service du combustible. Puis l'ambition lui vint. Il demanda à être employé comme chauffeur sous les ordres des mécaniciens. On le prit à l'essai, et il ne tarda pas à satisfaire ses chefs. Aussi, son apprentissage terminé, lui confia-t-on la place de premier chauffeur, et c'est en cette qualité que P'tit-Bonhomme venait de retrouver son ancien compagnon de la ragged-school sur les quais de Queenstown. Il va sans dire que le brave garçon, de parfaite conduite, éprouvant peu de goût pour les coureurs de bordées et les forcenés noceurs dont il y a tant dans la marine marchande, avait toujours voulu mettre de côté sur ce qu'il gagnait. Il possédait donc quelques économies qu'il voyait mensuellement grossir,--une soixantaine de livres, dont il n'avait jamais voulu opérer le placement. Tirer intérêt de son argent, est-ce que cela lui serait venu à l'idée, et n'était-ce pas déjà d'une invraisemblance rare que Grip eût de l'argent à placer? Telle fut l'histoire que Grip raconta gaiement,--histoire à laquelle P'tit-Bonhomme répliqua en racontant la sienne. Eh! elle était autrement mouvementée, et Grip ne put en croire ses oreilles, lorsqu'il entendit parler des succès dramatiques de miss Anna Waston, de cette existence honnête et heureuse des fermiers de Kerwan, des malheurs qui avaient frappé la famille, maintenant dispersée, et dont on n'avait plus de nouvelles, puis, de l'opulence de Trelingar-castle et des prouesses du comte Ashton, enfin de la façon dont tout cela avait fini. Bob dut aussi donner quelques renseignements biographiques sur lui-même. La biographie de Bob!... Mon Dieu, que c'était simple: il n'en avait pas. Sa vie ne commençait véritablement que du jour où il avait été recueilli sur la grande route, ou plutôt repêché dans le courant de la Dripsey, alors qu'il avait voulu mourir... Quant à Birk, son histoire était celle de son jeune maître. Aussi s'abstint-il de la raconter,--à quoi il n'aurait pas manqué, sans doute, si on l'en eût prié. «Et, à présent, il n'est qu' temps d'aller déjeuner! dit le premier chauffeur du -Vulcan-. --Pas avant d'avoir visité le navire! répondit vivement P'tit-Bonhomme. --Et grimpé au haut des mâts! ajouta Bob. --Comme ça vous plaira, mes boys!» répliqua Grip. On débuta par descendre dans la cale à travers les panneaux du pont. Quel plaisir éprouva notre négociant en herbe à voir ce superbe arrimage: des balles de coton, des boucauts de sucre, des sacs de café, des caisses de toutes sortes renfermant les produits exotiques du Nouveau-Continent. Il flairait à plein nez cette pénétrante odeur de commerce. Et dire que toutes ces marchandises avaient été achetées au loin pour le compte des armateurs du -Vulcan-, qui allaient les revendre sur les marchés du Royaume-Uni... Ah! si jamais P'tit-Bonhomme... Grip interrompit ce rêve, invitant son boy à remonter sur le pont afin de le conduire aux cabines du capitaine et des officiers, disposées sous la dunette, tandis que Bob, grimpant aux enfléchures des haubans, s'achevalait sur les barres du mât de misaine. Non! de sa vie il n'avait été si heureux, si joyeux, si souple, si singe, et peut-être y avait-il en lui l'étoffe d'un mousse?... A onze heures, Grip, P'tit-Bonhomme et Bob étaient assis devant une table dans le cabaret de l'-Old Seeman-, Birk, sur son derrière, la bouche à la hauteur de la nappe, et, si tous avaient appétit, nous le laissons à imaginer. Mais aussi quel repas dont Grip avait voulu prendre la dépense à son compte, des œufs au beurre noir, du jambon froid, doublé d'une tremblottante gelée couleur d'or, du fromage de Chester, le tout arrosé d'une excellente ale écumeuse! Et il y eut du homard,--non le vulgaire crabe, le tourteau du pauvre,--du vrai homard d'un blanc rosé dans sa carapace rougie à l'eau bouillante, du homard des riches, et que Bob déclara supérieur à tout ce qu'on peut inventer de meilleur pour «se mettre dans le ventre!» Il va de soi que manger n'empêchait point de causer. On parlait la bouche pleine, et, si cela ne se pratique pas chez les gens comme il faut, nos jeunes convives donneront pour excuse qu'ils n'avaient point de temps à perdre. Et alors, que de souvenirs échangés entre Grip et P'tit-Bonhomme, tandis qu'ils subissaient cette existence dégradante de la ragged-school... Et l'affaire de la pauvre mouette... et le cadeau du fameux gilet de laine... et les abominations de Carker!... «Què qu'il est dev'nu, c' gueux? demanda Grip. --Je ne sais, et ne tiens guère à le savoir, répondit P'tit-Bonhomme. Ce qui pourrait m'arriver de plus malheureux, ce serait de le rencontrer. --Sois tranquille, tu n' le rencontreras point! affirma Grip. Mais, puisque tu vends des tas d' journaux, mon boy, je t' conseille d' les lire què'quefois! --C'est ce que je fais. --Eh bien... tu liras un d' ces jours que ce ch'napan d' Carker est mort d'un' fièvre de chanvre! --Pendu?... Oh! Grip... --Oui... pendu! Et ça... il n' l'aura pas volé!» Puis, les détails de l'incendie de l'école revenaient à la mémoire. C'était Grip qui avait sauvé l'enfant au péril de sa vie, et c'était la première fois que celui-ci avait l'occasion de l'en remercier, et il l'en remerciait en lui serrant les mains. «C'est que j'ai toujours pensé à toi depuis que nous avons été séparés! dit-il. --T'as eu raison, mon boy! --Il n'y a que moi qui n'ai pas pensé à Grip! s'écria Bob avec l'accent d'un profond regret. --Puisque tu m' connaissais que d' nom, pauv' Bob! répondit Grip. Maint'nant tu m' connais... --Oui, et je parlerai toujours de toi, quand nous causerons, nous deux Birk!» Birk répondit par un aboiement confirmatif,--ce qui lui valut une épaisse sandwiche au lard, dont il ne fit qu'une bouchée. En dépit de ce que lui affirmait Bob, il ne semblait point avoir de goût pour le homard. Grip fut alors interrogé sur ses voyages en Amérique. Il parla des grandes villes des États-Unis, de leur industrie, de leur commerce, et P'tit-Bonhomme l'écoutait si avidement qu'il en oubliait d'avaler. «Et puis, fit observer Grip, il y a aussi d' ces grandes villes en Angleterre, et si tu t' rends jamais à Londres, à Liverpool, à Glasgow... --Oui... Grip, je sais... J'ai lu dans les journaux... des villes de négoce... Mais c'est loin... --Non... pas loin. --Pas loin pour les marins qui y vont en bateau, tandis que pour les autres... --Eh bien... et Dublin?... s'écria Grip. C' n'est qu'à trois cents milles d'ici... Les trains vous y débarquent en une journée... et pas d' mer à traverser... --Oui... Dublin!» murmura P'tit-Bonhomme. Et cela répondait si directement à son plus ardent désir, qu'il demeura pensif. «Vois-tu, reprit Grip, c'est un' belle ville, où l'on fait des mille d'affaires... Les navires s' contentent pas d'y r'lâcher comme à Cork... ils prennent des chargements... ils r'viennent avec des cargaisons...» P'tit-Bonhomme écoutait toujours, et sa pensée l'entraînait... l'entraînait... «Tu d'vrais v'nir t'installer à Dublin, dit Grip. J' suis sûr que tu f'rais les choses mieux qu'ici... et s'il t' fallait un peu d'argent... --Nous avons des économies, Bob et moi, répondit P'tit-Bonhomme. --Je crois bien, appuya Bob, qui tira un shilling et six pence de sa poche. --Moi aussi, j'en ai, dit Grip, et je n' sais où les fourrer! --Pourquoi ne les places-tu pas... dans une banque... quelque part?... --Ai pas confiance... --Mais alors tu perds ce que cela pourrait te rapporter en intérêts, Grip... --Ça vaut mieux que d' perdre c' qu'on a!... Par exemple, si j' n'ai pas confiance dans les autres, j'aurais confiance en toi, mon boy, et si tu v'nais à Dublin, qui est l' port d'attache du -Vulcan-, on s' verrait souvent!... Què bonheur, et j' te le répète, si, pour entreprendre un commerce, il t' fallait un peu d'argent, j' te donnerais volontiers tout c' que j'ai...» L'excellent garçon était prêt à le faire. Il était si heureux, si heureux d'avoir retrouvé son P'tit-Bonhomme... Est-ce qu'il ne semblait pas qu'ils fussent liés l'un à l'autre par un lien que nul incident ne saurait jamais rompre? «Viens donc à Dublin, répéta Grip. Veux-tu que j' te dise c' que j' pense?... --Dis, mon Grip. --Eh bien... j'ai toujours eu c' t'idée... comme ça... que tu f'rais fortune... --Moi aussi... j'ai toujours eu cette idée-là!» répondit simplement P'tit-Bonhomme, dont les yeux brillaient d'un éclat vraiment extraordinaire. «Oui... continua Grip, j' te vois riche... un jour... très riche... Mais c' n'est pas à Cork que tu gagneras beaucoup d'argent!... Réfléchis à c' que j' te dis là, car il n' faut pas agir sans avoir réfléchi... --Comme de juste, Grip. - - ! » - - . 1 2 ' . 3 4 « , . 5 6 - - . . . 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