Quant à P'tit-Bonhomme, il rapportait de là plein sa tête de souvenirs.
Son premier soin fut de demander à Kat des nouvelles de Birk.
Birk se portait bien. Kat ne l'avait point oublié. Chaque soir, le
chien était revenu à l'endroit où la lessiveuse le guettait d'ordinaire
avec ce qu'elle lui avait mis de côté.
Le soir même, avant de remonter dans sa chambre, P'tit-Bonhomme alla
du côté des annexes où Birk l'attendait. Il est facile d'imaginer ce
que fut l'entrevue des deux amis, quelles caresses échangées de l'un
à l'autre! Certes, Birk était maigre, efflanqué, il n'avait pas tous
les jours mangé à sa faim; mais il n'y paraissait pas trop, et ses
yeux brillaient du vif éclat de l'intelligence. Son maître lui promit
de venir chaque soir, s'il le pouvait, et lui souhaita une bonne
nuit. Birk, comprenant qu'il n'avait pas le droit d'être difficile,
n'en exigeait pas davantage. D'ailleurs, il fallait être prudent. La
présence de Birk aux abords de Trelingar-castle avait été remarquée, et
les chiens avaient plusieurs fois donné l'éveil.
Le château reprit son existence habituelle,--l'existence végétative,
qui convenait à des hôtes de si vieille souche. Le séjour devait
s'y prolonger jusqu'à la dernière semaine de septembre,--époque à
laquelle les Piborne avaient coutume de retourner à leurs quartiers
d'hiver d'Édimbourg, puis de Londres, pour la session du Parlement. En
attendant, le marquis et la marquise allaient se confiner dans leur
fastidieuse grandeur. Les visites de voisinage recommenceraient avec
une régularité affadissante. On parlerait du voyage de Killarney. Lord
et lady Piborne mêleraient leurs impressions à celles des quelques amis
qui avaient déjà fait cette excursion des lacs. Et il y avait lieu de
se hâter, car tout cela était déjà confus et lointain dans la mémoire
rebelle de la marquise, et elle ne se rappelait plus le nom de l'île,
d'où partait le «cordon électrique», que l'Europe tirait pour sonner
les États-Unis--comme elle sonnait John et Marion.
Cependant, cette vie monotone ne laissait pas, tant s'en faut, que
d'être pénible pour P'tit-Bonhomme. Il était toujours en butte aux
mauvais procédés de l'intendant Scarlett, qui voyait en lui son
souffre-douleur. D'autre part, les caprices du comte Ashton ne lui
donnaient pas une heure de loisir. A chaque instant, c'était un ordre
à exécuter, une course à faire, puis des contre-ordres, qui obligeaient
le jeune groom à de continuelles allées et venues. Il se sentait aux
mains et aux jambes un fil tyrannique, qui le mettait sans cesse en
mouvement. Dans l'antichambre comme à l'office, on riait de le voir
ainsi appelé, renvoyé, commandé, décommandé. Il en éprouvait une
profonde humiliation.
Aussi, le soir, lorsqu'il avait enfin pu regagner sa chambre, il
s'abandonnait à réfléchir sur la situation que la misère l'avait
contraint d'accepter. Où cela le mènerait-il d'être le groom du comte
Ashton Piborne? A rien. Il était fait pour autre chose. N'être qu'un
domestique, autant dire une machine à obéir, cela froissait son esprit
indépendant, cela entravait cette ambition qu'il sentait en lui. Au
moins, lorsqu'il vivait à la ferme, c'était sur le pied d'égalité. On
le considérait comme l'enfant de la maison. Où étaient les caresses de
Grand'mère, les affections de Martine et de Kitty, les encouragements
de M. Martin et de ses fils? En vérité, il prisait plus les cailloux
reçus chaque soir et enterrés là-bas sous les ruines, que les guinées
dont ces Piborne payaient mensuellement son esclavage. Tandis qu'il
vivait à Kerwan, il s'instruisait, il travaillait, il apprenait en vue
de se suffire un jour... Ici, rien que cette besogne révoltante et sans
avenir, cette soumission aux fantaisies d'un enfant gâté, vaniteux
et ignorant. Il était toujours occupé à ranger, non des livres--il
n'y en avait pas un seul--mais tout ce qui traînait en désordre dans
l'appartement.
Et puis, c'était le cabriolet du jeune gentleman qui faisait son
désespoir. Oh! ce cabriolet! P'tit-Bonhomme ne pouvait le regarder
sans horreur. Au risque de verser par maladresse en quelque fossé, il
semblait que le comte Ashton prît plaisir à se lancer à travers les
plus mauvais chemins, afin de mieux secouer son groom accroché aux
courroies de la capote. Moins malheureux, lorsque le temps permettait
de sortir avec le tilbury ou le dog-car--les autres véhicules du fils
Piborne,--le groom était assis et dans un équilibre plus stable.
Mais elles s'ouvrent si fréquemment, les cataractes du ciel sur l'Ile
Émeraude!
Il était donc rare qu'un jour s'écoulât, sans que le supplice du
cabriolet se fût produit, soit pour aller parader à Kanturk, soit
pendant de longues promenades aux environs de Trelingar-castle. Le long
de ces routes, couraient et gambadaient, pieds nus, écorchés par les
cailloux, des bandes de gamins, à peine vêtus de guenilles, et criant
d'une voix essoufflée: «coppers... coppers!» P'tit-Bonhomme sentait son
cœur se gonfler. Il avait éprouvé ces misères, il y compatissait...
Le comte Ashton accueillait ces déguenillés par des quolibets ou des
injures, les menaçant de son fouet, lorsqu'ils s'approchaient...
L'envie prenait alors à notre jeune garçon de jeter quelque menue pièce
de cuivre... Il n'osait par crainte d'exciter la colère de son maître.
Une fois, cependant, la tentation fut trop forte. Une enfant de quatre
ans, toute frêle, toute gentille avec ses boucles blondes, le regarda
de ses jolis yeux bleus, en lui demandant un copper... Le copper fut
lancé à la petite qui le ramassa, en poussant un cri de joie...
Ce cri, le comte Ashton l'entendit. Il saisissait son groom en flagrant
délit de charité.
«Que t'es-tu permis là, boy?... demanda-t-il.
--Monsieur le comte... cette fillette... cela lui fait tant de
plaisir... rien qu'un copper...
--Comme on t'en jetait, n'est-ce pas, lorsque tu courais les grandes
routes?...
--Non... jamais!... s'écria P'tit-Bonhomme, se révoltant toujours quand
on l'accusait d'avoir tendu la main.
--Pourquoi as-tu fait l'aumône à cette mendiante?...
--Elle me regardait... je la regardais...
--Je te défends de regarder les enfants qui traînent sur les chemins...
Tiens-le-toi pour dit!»
Et P'tit-Bonhomme dut obéir, mais combien exaspéré de cette dureté de
cœur.
S'il fut ainsi contraint de renfermer en lui-même la commisération que
lui inspiraient ces enfants, s'il ne se risqua plus à les gratifier de
quelque copper, une occasion se présenta dans laquelle il ne put rester
maître de son premier mouvement.
On était au 3 septembre. Le comte Ashton, ce jour-là, avait commandé
son dog-car pour aller à Kanturk. P'tit-Bonhomme l'accompagnait comme
d'habitude, dos à dos, cette fois, avec ordre de croiser les bras et de
ne pas remuer plus qu'un mannequin.
Le dog-car atteignit la bourgade sans accident. Là, superbes
piaffements du cheval à la bouche écumante, et flatteuse admiration des
badauds. Le jeune Piborne s'arrêta devant les principaux magasins. Son
groom, debout à la tête de l'animal, ne le contenait pas sans peine,
à l'ébahissement des gamins, qui enviaient ce jeune domestique si
magnifiquement galonné.
Vers trois heures, après s'être offert à la contemplation de la
bourgade, le comte Ashton reprit le chemin de Trelingar-castle. Il
allait au pas, faisant caracoler son cheval. Sur la route défilait la
bande habituelle des petits mendiants, avec les cris accoutumés de
«coppers... coppers!...» Encouragés par l'allure modérée du dog-car,
ils voulurent le suivre de près. Le cinglement du fouet les tint à
distance, et ils finirent par rester en arrière.
Un seul persista. C'était un garçon de sept ans, à mine éveillée,
intelligente, empreinte de gaîté,--bien irlandais de ce chef. Quoique
la voiture ne marchât pas vite, il était obligé de courir pour se
maintenir à côté. Ses petits pieds se meurtrissaient aux cailloux. Il
s'entêtait tout de même, bravant les menaces du fouet. Il portait à la
main une branche de myrtille, qu'il offrait en échange d'une aumône.
P'tit-Bonhomme, craignant quelque malheur, l'engageait en vain par
signes à s'éloigner. L'enfant continuait à suivre le dog-car.
Il va de soi que le comte Ashton lui avait plusieurs fois crié de
déguerpir. Loin de là, le gamin tenace restait près des roues, au
risque d'être écrasé.
Il eût suffi de rendre la main pour que le cheval prît le trot. Mais
le jeune Piborne ne l'entendait pas ainsi. Il lui convenait d'aller
au pas, il irait au pas. Aussi, ennuyé de la présence de l'enfant,
finit-il par lui lancer un coup de fouet.
La cinglante lanière, mal dirigée, s'accrocha au cou du petit, qui fut
traîné pendant quelques secondes, à demi étranglé. Enfin, une dernière
secousse le dégagea, et il roula sur le sol.
P'tit-Bonhomme, sautant en bas du dog-car, courut vers l'enfant.
Celui-ci, le cou cerclé d'une raie rouge, poussait des cris de douleur.
L'indignation était montée au cœur de notre jeune garçon, et quelle
féroce envie il éprouva de se jeter sur le comte Ashton, lequel aurait
peut-être payé cher sa cruauté, quoique étant plus âgé que son groom...
«Viens ici, boy! lui cria-t-il, après avoir arrêté son cheval.
--Et cet enfant?...
--Viens ici, répéta le jeune Piborne, qui faisait tournoyer son fouet,
viens... ou je t'en administre autant!»
Sans doute, il fut bien inspiré de ne pas mettre sa menace à exécution,
car on ne sait trop ce qui serait arrivé. Toujours est-il que
P'tit-Bonhomme eut assez de puissance sur lui-même pour se maîtriser,
et, après avoir fourré quelques pence dans la poche du gamin, il revint
derrière le dog-car.
«La première fois que tu te permettras de descendre sans ordre, dit le
comte Ashton, je te corrigerai d'importance et je te chasserai ensuite!»
P'tit-Bonhomme ne répondit pas, bien qu'un éclair eût brillé dans ses
yeux. Puis, le dog-car s'éloigna rapidement, laissant le petit pauvre
sur la route, tout consolé et faisant tintinnabuler les pence dans sa
main.
A partir de ce jour, il fut visible que ses mauvais instincts
poussaient le comte Ashton à rendre la vie plus dure à son groom. Les
vexations redoublèrent sur lui, aucune humiliation ne lui fut épargnée.
Ce qu'il avait jadis éprouvé au physique, il l'éprouvait maintenant
au moral, et, à tout prendre, il se sentait non moins malheureux
qu'autrefois dans le cabin de la Hard ou sous le fouet de Thornpipe! La
pensée de quitter Trelingar-castle lui venait souvent. S'en aller...
où?... Rejoindre la famille Mac Carthy?... Il n'en avait eu aucune
nouvelle, et que pourrait-elle pour lui, n'ayant plus ni feu ni lieu?
Cependant il était résolu à ne point rester au service de l'héritier
des Piborne.
D'ailleurs, il y avait une certaine éventualité qui ne laissait pas de
le préoccuper très sérieusement.
Le moment approchait avec la fin de septembre, où le marquis, la
marquise et leur fils avaient l'habitude de quitter le domaine de
Trelingar. Le groom, obligé de les suivre en Angleterre et en Écosse,
perdrait ainsi tout espoir de retrouver la famille Mac Carthy.
D'autre part, il y avait Birk. Que deviendrait Birk? Jamais il ne
consentirait à abandonner Birk!
«Je le garderai, lui dit un jour l'obligeante Kat, et j'en aurai bien
soin.
--Oui, car vous avez bon cœur, lui répondit P'tit-Bonhomme, et je
pourrais vous le confier... en vous payant ce qu'il faudrait pour sa
nourriture...
--Oh! s'écria Kat, je ne l'entends pas ainsi... J'ai de l'amitié pour
ce pauvre chien...
--N'importe... il ne doit pas rester à votre charge. Mais, si je pars,
je ne le verrai plus de tout l'hiver... et jamais peut-être...
--Pourquoi... mon enfant?... A ton retour...
--Mon retour, Kat?... Suis-je assuré de revenir au château, quand
je l'aurai quitté?... Là-bas... où ils vont, qui sait s'ils ne me
renverront pas... ou si je ne m'en irai pas... de moi-même...
--T'en aller?...
--Oui... au hasard... devant moi... comme j'ai toujours fait!
--Pauvre boy... pauvre boy!... répétait la bonne femme.
--Et je me demande, Kat, si le mieux ne serait pas de rompre tout de
suite... d'abandonner le château avec Birk... de chercher du travail
chez des fermiers... dans un village ou dans une ville... pas trop
loin... du côté de la mer...
[Illustration: Debout à la tête de l'animal. (Page 285.)]
--Tu n'as pas encore onze ans!
--Non, Kat, pas encore!... Ah! si j'en avais seulement douze ou
treize... je serais grand... j'aurais de bons bras... je trouverais
de l'occupation... Que les années sont longues à venir, quand on est
malheureux...
[Illustration: P'tit-Bonhomme courut vers l'enfant. (Page 286.)]
--Et longues à s'écouler!» aurait pu répondre la bonne Kat.
Ainsi réfléchissait P'tit-Bonhomme, et il ne savait à quel parti
s'arrêter...
Une circonstance toute fortuite vint mettre un terme à son irrésolution.
Le 13 septembre arrivé, lord et lady Piborne ne devaient plus demeurer
qu'une quinzaine de jours à Trelingar-castle. Déjà les préparatifs de
départ étaient commencés. En songeant à la proposition de Kat relative
à Birk, P'tit-Bonhomme eut lieu de se demander si l'intendant Scarlett
demeurerait au château pendant l'hiver. Oui, il y restait comme
régisseur du domaine. Or, il n'était pas sans avoir remarqué ce chien
qui errait aux alentours, et jamais il n'autoriserait la lessiveuse
à le conserver près d'elle. Kat serait donc obligée de nourrir Birk
en secret, ainsi qu'elle l'avait fait jusqu'alors. Ah! si M. Scarlett
avait su que ce chien appartenait au jeune groom, comme il se fût
empressé d'en informer le comte Ashton, et avec quelle satisfaction
celui-ci aurait cassé les reins de Birk, en admettant qu'il eût pu
l'atteindre d'une balle!
Ce jour-là, Birk était venu rôder près des communs, dans l'après-midi,
contrairement à ses habitudes. Le hasard,--fâcheux hasard,--voulut que
l'un des chiens du comte Ashton, un pointer hargneux, fût allé vaguer
sur la grande route.
Du plus loin qu'ils s'aperçurent, les deux animaux témoignèrent, par un
sourd grognement, de leurs dispositions hostiles. Il y avait entre eux
inimitié de race. Le chien-lord n'aurait dû éprouver que du dédain pour
le chien-paysan; mais, étant d'un mauvais caractère, ce fut lui qui se
montra le plus agressif. Dès qu'il eut vu Birk, immobile à la lisière
du bois, il courut sur lui, la joue relevée, les crocs à découvert et
très disposé à en faire usage.
Birk laissa le pointer s'approcher à demi-longueur, le regardant
obliquement de manière à ne point être surpris, la queue basse,
solidement arc-bouté sur ses jambes.
Soudain, après deux ou trois aboiements de fureur, le pointer s'élança
sur Birk et le mordit à la hanche. Ce qui devait arriver arriva: Birk
sauta d'un coup à la gorge de son ennemi, qui fut boulé en un clin
d'œil.
Cela ne se fit pas sans des hurlements terribles. Les deux autres
chiens, qui se trouvaient dans la cour d'honneur, s'en mêlèrent.
L'éveil fut donné, et le comte Ashton ne tarda pas à accourir,
accompagné de l'intendant.
La grille franchie, il aperçut le pointer, qui râlait sous la dent de
Birk.
Quel cri il poussa, sans oser porter secours à son chien, dont il
craignait de partager le sort! Aussitôt que Birk l'eut vu, il acheva
le pointer d'un coup de croc, puis, sans se hâter, rentra sous bois,
derrière les halliers.
Le jeune Piborne, suivi de M. Scarlett, s'avança, et, lorsqu'ils furent
sur le lieu du crime, ils n'y trouvèrent plus qu'un cadavre.
«Scarlett... Scarlett! s'écria le comte Ashton. Mon chien est
étranglé!... Il a étranglé mon chien, cet animal!... Où est-il?...
Venez... Nous le retrouverons... Je le tuerai!»
L'intendant ne tenait en aucune façon à poursuivre le meurtrier du
pointer. Il n'eut point de peine, d'ailleurs, à retenir le jeune
Piborne, qui ne redoutait pas moins que lui un retour offensif de ce
redoutable Birk.
«Prenez garde, monsieur le comte, lui dit-il. Ne vous exposez pas à
poursuivre cette bête féroce!... Les piqueurs la rattraperont un autre
jour...
--Mais à qui appartient-il?
--A personne!... C'est un de ces chiens errants qui courent les grandes
routes...
--Alors il s'échappera...
--Ce n'est pas probable, car, depuis plusieurs semaines, on le voit
autour du château...
--Depuis plusieurs semaines, Scarlett!... Et on ne m'a pas prévenu, et
on ne s'en est pas débarrassé... et cet animal m'a tué mon meilleur
pointer!»
Il faut le reconnaître, ce garçon, si égoïste, si insensible, avait
pour ses chiens une amitié que n'aurait pu lui inspirer aucune
créature humaine. Le pointer était son favori, le compagnon de ses
chasses,--destiné sans doute à périr de mort violente par quelque coup
maladroit de son maître,--et la dent de Birk n'avait fait que hâter sa
destinée.
Quoi qu'il en soit, très désolé, très furieux, méditant une vengeance
éclatante, le comte Ashton rentra dans la cour du château, où il donna
des ordres pour que le corps du pointer y fut rapporté.
Par une heureuse circonstance, P'tit-Bonhomme n'avait point été témoin
de cette scène. Peut-être eût-il laissé échapper le secret de son
intimité avec le meurtrier? Peut-être même, en l'apercevant, Birk
fût-il accouru vers lui, non sans force démonstrations compromettantes.
Mais il ne tarda pas à savoir ce qui s'était passé. Tout
Trelingar-castle se remplit bientôt des lamentations de l'infortuné
Ashton. Le marquis et la marquise essayèrent en vain de calmer
l'héritier de leur nom. Celui-ci ne voulait rien entendre. Tant que la
victime ne serait point vengée, il se refusait à toute consolation.
Il n'éprouva aucun adoucissement à sa douleur, en voyant avec quelle
exagération de respectabilité, par ordre de lord Piborne, on rendit les
funèbres devoirs au défunt, en présence de la domesticité du château.
Et, lorsque le chien eut été transporté dans un coin du parc, lorsque
la dernière pelletée de terre eut recouvert sa dépouille, le comte
Ashton rentra triste et sombre, remonta dans sa chambre, n'en voulut
plus sortir de toute la soirée.
Il est aisé d'imaginer ce que durent être les inquiétudes de
P'tit-Bonhomme. Avant de se coucher, il avait pu causer secrètement
avec Kat, non moins anxieuse que lui au sujet de Birk.
«Il faut se défier, mon boy, lui dit-elle, et surtout prendre garde
qu'on apprenne que c'est ton chien... Cela retomberait sur toi... et je
ne sais ce qui surviendrait.»
P'tit-Bonhomme ne songeait guère à cette éventualité d'être rendu
responsable de la mort du pointer. Il se disait que, maintenant, il
serait difficile, sinon impossible, de continuer à s'occuper de Birk.
Le chien ne pourrait plus s'approcher des communs que l'intendant
ferait surveiller. Comment retrouverait-il Kat chaque soir?... Comment
s'arrangerait-elle pour le nourrir en cachette?
Notre jeune garçon passa une mauvaise nuit,--une nuit sans sommeil,
infiniment plus préoccupé de Birk que de lui-même. Aussi en vint-il
à se demander s'il ne devrait pas abandonner, dès le lendemain, le
service du comte Ashton. Ayant l'habitude de réfléchir, il examina
la question de sang-froid, il en pesa le pour et le contre, et,
finalement, décida de mettre à exécution le projet qui obsédait son
esprit depuis quelques semaines.
Il ne put s'endormir que vers trois heures du matin. Lorsqu'il se
réveilla, au grand jour, il sauta hors de son lit, très surpris de
ne pas avoir été appelé comme à l'ordinaire par l'impérieux coup de
sonnette de son maître.
Tout d'abord, dès qu'il eut ses idées très nettes, il jugea qu'il n'y
avait pas lieu de revenir sur sa décision. Il partirait le jour même,
en donnant pour raison qu'il se sentait impropre au service de groom.
On n'avait aucun droit de le retenir, et, si sa demande lui valait
quelque insulte, il y était résigné d'avance. Donc, en prévision d'une
expulsion brutale et immédiate, il eut soin de revêtir ses habits de la
ferme, usés mais propres, car il les avait conservés avec soin, puis la
bourse qui contenait ses gages accumulés depuis trois mois. D'ailleurs,
après avoir poliment exposé à lord Piborne sa résolution de quitter le
château, son intention était de lui réclamer la quinzaine à laquelle
il avait droit jusqu'au 15 septembre. Il tâcherait de faire ses adieux
à la bonne Kat, sans la compromettre. Puis, dès qu'il aurait retrouvé
Birk aux alentours, tous deux s'en iraient, aussi satisfaits l'un que
l'autre de tourner le dos à Trelingar-castle.
Il était environ neuf heures, lorsque P'tit-Bonhomme descendit dans la
cour. Son étonnement fut grand d'apprendre que le comte Ashton était
sorti au lever du soleil. D'habitude, celui-ci avait recours à son
groom pour s'habiller,--ce qui n'allait point sans force gourmades et
mauvais compliments.
Mais, à sa surprise se joignit bientôt une appréhension très justifiée,
quand il s'aperçut que ni Bill, le piqueur, ni les pointers n'étaient
au chenil.
En ce moment, Kat, qui se tenait sur la porte de la buanderie, lui fit
signe d'approcher et dit à voix basse:
«Le comte est parti avec Bill et les deux chiens... Ils vont donner la
chasse à Birk!»
P'tit-Bonhomme ne put d'abord répondre, étranglé par l'émotion et aussi
par la colère.
«Prends garde, mon boy! ajouta la lessiveuse. L'intendant nous observe,
et il ne faut pas...
--Il ne faut pas que l'on tue Birk, s'écria-t-il enfin, et je saurai
bien...»
M. Scarlett, qui avait surpris ce colloque, vint interpeller
P'tit-Bonhomme d'une voix brusque.
«Qu'est-ce que tu dis, groom, demanda-t-il, et qu'est-ce que tu fais
là?...»
Le groom, ne voulant pas entrer en discussion avec l'intendant, se
contenta de répondre:
«Je désire parler à monsieur le comte.
--Tu lui parleras à son retour, répondit M. Scarlett, lorsqu'il aura
attrapé ce maudit chien...
--Il ne l'attrapera pas, répondit P'tit-Bonhomme, qui s'efforçait de
rester calme.
--Vraiment!
--Non, monsieur Scarlett... et s'il l'attrape, je vous dis qu'il ne le
tuera pas!...
--Et pourquoi?...
--Parce que je l'en empêcherai!
--Toi?...
--Moi, monsieur Scarlett. Ce chien est mon chien, et je ne le laisserai
pas tuer!»
Et, tandis que l'intendant restait abasourdi par cette réponse,
P'tit-Bonhomme, s'élançant hors de la cour, eut bientôt franchi la
lisière du bois.
Là, pendant une demi-heure, rampant entre les halliers, s'arrêtant
pour surprendre quelque bruit qui le mettrait sur les traces du comte
Ashton, P'tit-Bonhomme marcha à l'aventure. Le bois était silencieux,
et des aboiements se fussent entendus de très loin. Rien n'indiquait
donc si Birk avait été relancé comme un renard par les pointers du
jeune Piborne, ni quelle direction il convenait de suivre afin de le
retrouver.
Incertitude désespérante! Il était possible que Birk fût très loin
déjà, au cas où les chiens lui donnaient la chasse. A plusieurs
reprises, P'tit-Bonhomme cria: «Birk!... Birk!» espérant que le fidèle
animal entendrait sa voix. Il ne se demandait même pas ce qu'il ferait
pour empêcher le comte Ashton et son piqueur de tuer Birk, s'ils
parvenaient à s'en emparer. Ce qu'il savait, c'est qu'il le défendrait,
tant qu'il aurait la force de le défendre.
Enfin, tout en marchant au hasard, il s'était éloigné du château
de deux bons milles, lorsque des aboiements retentirent à quelques
centaines de pas, derrière un massif de grands arbres en bordure le
long d'un vaste étang.
P'tit-Bonhomme s'arrêta, il avait reconnu les aboiements des pointers.
Nul doute que Birk ne fût traqué en ce moment, et peut-être aux prises
avec les deux bêtes excitées par les cris du piqueur.
Bientôt même, ces paroles purent être assez distinctement entendues:
«Attention, monsieur le comte... nous le tenons!
--Oui, Bill... par ici... par ici!...
--Hardi... les chiens... hardi!» criait Bill.
P'tit-Bonhomme se précipita vers le massif au delà duquel se produisait
ce tumulte. A peine avait-il fait vingt pas, que l'air fut ébranlé par
une détonation.
«Manqué... manqué! s'écria le comte Ashton. A toi, Bill, à toi!... Ne
le rate pas!...»
Un second coup de fusil éclata assez près pour que P'tit-Bonhomme pût
en apercevoir la lumière à travers le feuillage.
«Il y est, cette fois!» cria Bill, pendant que les pointers aboyaient
avec fureur.
[Illustration: Le pointer s'élança sur Birk. (Page 290.)]
P'tit-Bonhomme,--comme s'il avait été frappé par la balle du
piqueur,--sentit ses jambes se dérober, et il allait tomber peut-être,
lorsqu'il se produisit, à six pas de lui, un bruit de branches brisées,
et, par une trouée du taillis, un chien apparut, le poil mouillé, la
gueule écumante.
C'était Birk, une blessure au flanc, qui s'était précipité dans l'étang
après le coup de fusil du piqueur.
[Illustration: P'tit-Bonhomme lui comprima le museau. (Page 297.)]
Birk reconnut son maître, lequel lui comprima le museau afin d'étouffer
ses plaintes, et l'entraîna au plus épais d'un fourré. Mais les
pointers n'allaient-ils pas les dépister tous deux?...
Non! Épuisés par la course, affaiblis par les morsures dues aux crocs
de Birk, les pointers suivaient Bill. Les traces du groom et de Birk
leur échappèrent. Et pourtant, ils passèrent si près du fourré que
P'tit-Bonhomme put entendre le comte Ashton dire à son piqueur:
«Tu es sûr de l'avoir tué, Bill?
--Oui, monsieur le comte... d'une balle à la tête, au moment où il se
jetait dans l'étang... L'eau est devenue toute rouge, et il est par le
fond, en attendant qu'il remonte...
--J'aurais voulu l'avoir vivant!» s'écria le jeune Piborne.
Et, en effet, quel spectacle, digne de réjouir l'héritier du domaine de
Trelingar, et comme sa vengeance eût été complète, s'il avait pu donner
Birk en curée, le faire dévorer par ses chiens, aussi cruels que leur
maître!
VI
DIX-HUIT ANS A DEUX.
P'tit-Bonhomme respira comme il n'avait jamais peut-être respiré de sa
vie, longuement, du bon air plein ses poumons, dès que le comte Ashton,
son piqueur et ses chiens eurent disparu. Et il est permis d'affirmer
que Birk en fit autant, lorsque P'tit-Bonhomme eut desserré les mains
qui lui tenaient le museau, disant:
«N'aboie pas... n'aboie pas, Birk!»
Et Birk n'aboya pas.
C'était une chance, ce matin-là, que P'tit-Bonhomme, bien décidé
à partir, eût revêtu ses anciens habits, rassemblé et ficelé son
léger paquet, glissé sa bourse dans sa poche. Cela lui épargnait le
désagrément de rentrer au château, où le comte Ashton ne tarderait pas
à apprendre à qui appartenait le meurtrier du pointer. De quelle façon
le groom eût été reçu, on l'imagine. Il est vrai, à ne pas reparaître,
il sacrifiait la quinzaine de gages qui lui était due et qu'il
comptait réclamer. Mais il préférait se résigner à cet abandon. Il
était hors de Trelingar-castle, loin du jeune Piborne et de l'intendant
Scarlett. Son chien l'accompagnant, il n'en demandait pas davantage, et
ne songeait qu'à s'éloigner au plus vite.
A combien se montait sa petite fortune? Exactement à quatre livres,
dix-sept shillings et six pence. C'était la plus forte somme qu'il
eût jamais possédée en propre. Il ne s'en exagérait pas l'importance,
d'ailleurs, n'étant pas de ces enfants qui se seraient crus riches
de se sentir la poche si bien garnie. Non! il savait qu'il verrait
promptement la fin de son épargne, s'il n'y joignait la plus stricte
économie, jusqu'à ce que l'occasion s'offrît de se placer quelque
part--avec Birk, cela va de soi.
La blessure du brave animal n'était pas grave par bonheur,--une simple
éraflure dont la guérison ne serait pas longue. En lui tirant dessus,
le piqueur n'avait été guère plus adroit que le comte Ashton.
Les deux amis partirent d'un bon pas, dès qu'ils eurent rejoint la
grande route au delà du bois, Birk frétillant de joie, P'tit-Bonhomme
quelque peu soucieux de l'avenir.
Cependant, ce n'était pas au hasard qu'il allait. La pensée de se
rendre à Kanturk ou à Newmarket lui était d'abord venue à l'esprit.
Il connaissait ces deux bourgades, l'une pour l'avoir déjà habitée,
l'autre pour y avoir accompagné maintes fois le jeune Piborne. Mais
c'eût été s'exposer à des rencontres qu'il convenait d'éviter. Aussi,
savait-il bien ce qu'il faisait, en redescendant vers le sud. D'une
part, il s'éloignait de Trelingar-castle dans une direction où on ne
chercherait pas à le poursuivre; de l'autre, il se rapprochait du
chef-lieu du comté de Cork, sur la baie de ce nom, l'une des plus
fréquentées de la côte méridionale... De là partent des navires... des
navires marchands... des grands... des vrais... pour toutes les parties
du monde... et non point des caboteurs du littoral, ni des barques de
pêche comme à Westport au à Galway... Cela attirait toujours notre
jeune garçon, cet irrésistible instinct des choses du commerce.
Enfin l'essentiel était d'atteindre Cork,--ce qui exigerait un certain
temps. Or, P'tit-Bonhomme avait mieux à songer qu'à dépenser son argent
en voiture ou en railway, et il n'était pas impossible qu'il parvînt
à gagner quelques shillings à travers les bourgades et les villages,
comme entre Limerick et Newmarket. Sans doute, une trentaine de milles
pour les jambes d'un enfant de onze ans, c'est une jolie trotte, et il
y emploierait une huitaine de jours, pour peu qu'il fît halte dans les
fermes.
Le temps était beau, déjà froid à cette époque, le chemin sans boue et
sans poussière, excellentes conditions quand il s'agit d'un voyage à
pied. Chapeau de feutre sur la tête, veste, gilet et pantalon de drap
chaud, bons souliers avec guêtres de cuir, son paquet sous le bras, son
couteau dans sa poche--cadeau de Grand'mère,--à la main un bâton qu'il
venait de couper à une haie, P'tit-Bonhomme n'avait point l'air d'un
pauvre. Aussi devait-il se garder des mauvaises rencontres. D'ailleurs,
rien qu'en montrant ses crocs, Birk suffirait à éloigner les gens
suspects.
Cette première journée de marche, avec un repos de deux heures, se
chiffra par un trajet de cinq milles et une dépense d'un demi-shilling.
Pour deux, un enfant et un chien, ce n'est pas énorme, et la pitance de
lard et de pommes de terre est maigre à ce prix-là. Quant à regretter
la cuisine de Trelingar-castle, P'tit-Bonhomme n'y songea pas un
instant. Le soir venu, il coucha un peu au delà du bourg de Baunteer,
dans une grange, avec la permission du fermier, et, le lendemain, après
un déjeuner qui lui coûta quelques pence, il se remit gaillardement en
marche.
Même temps à peu près, des éclaircies entre les nuages. Le chemin fut
pénible, car il commençait à monter. Cette portion du comté de Cork
présente un relief orographique d'une certaine importance. La route
qui va de Kanturk au chef-lieu traverse le système compliqué des
monts Boggeraghs. De là, des côtes raides, des crochets fréquents.
P'tit-Bonhomme n'avait qu'à marcher droit devant lui, il ne risquait
pas de s'égarer. D'ailleurs, il était dans sa nature de savoir
s'orienter comme un Chinois ou un renard. Ce qui devait le rassurer,
c'est que le chemin n'était pas désert. Quelques cultivateurs
abandonnaient les champs et revenaient. Des charrettes se rendaient
d'un village à l'autre. A la rigueur, on peut toujours s'informer de
la direction. Toutefois, il préférait ne point attirer l'attention, et
passer sans interroger personne.
Au bout d'une demi-douzaine de milles, enlevés d'un pas rapide, il
atteignit Derry-Gounva, petite localité sise à l'endroit où la route
coupe le massif des Boggeraghs. Là, dans une auberge, un voyageur
qui était en train de souper lui adressa deux ou trois questions,
d'où il venait, où il allait, quand il comptait repartir, et, très
satisfait de ses réponses, lui proposa de partager son repas. Comme
c'était de cordiale amitié, P'tit-Bonhomme accepta de bon cœur. Il
se réconforta largement, et Birk ne fut point oublié par le généreux
amphytrion. Il était fâcheux que ce digne Irlandais n'eût pas affaire à
Cork, car il aurait offert une place dans sa voiture; mais il remontait
vers le nord du comté.
Après une nuit tranquille à l'auberge, P'tit-Bonhomme quitta
Derry-Gounva dès la pointe du jour, et s'engagea à travers le défilé
des Boggeraghs.
La journée fut fatigante. Le vent soufflait avec rage, s'engouffrant
entre les talus boisés. On eût dit qu'il venait du sud-ouest, bien
qu'il suivît les détours du défilé, quelle que fût leur orientation.
P'tit-Bonhomme le trouvait toujours debout à lui, sans avoir, comme
un navire, la ressource de courir des bordées. Il fallait marcher
contre la rafale, perdre parfois cinq ou six pas sur douze, s'aider des
broussailles agrafées aux rocs, ramper au tournant de certains angles,
enfin, s'éreinter beaucoup pour n'avancer que peu de chemin. En vérité,
une charrette, un jaunting-car lui eût rendu un grand service. Il n'en
rencontrait point. Cette portion des Boggeraghs est à peine fréquentée.
On peut gagner les villages du pays sans se risquer dans ce dédale. De
passants, P'tit-Bonhomme n'en vit guère, et encore allaient-ils dans
une direction inverse.
Notre jeune garçon et son chien durent, à maintes reprises, s'étendre
le long des buissons, au pied des arbres, pour prendre quelque repos.
Pendant l'après-midi, en marchant d'un pas plus rapide, ils franchirent
le point maximum d'altitude de la région. A relever le parcours sur
une carte, le compas n'eût pas donné plus de quatre à cinq milles.
Pénible étape. Mais le plus rude était accompli, et, en deux heures,
l'extrémité orientale du défilé serait atteinte.
Il eût été imprudent, peut-être, de se hasarder après le coucher du
soleil. Entre ces hauts talus, la nuit tombe rapidement. L'obscurité
fut profonde dès six heures du soir. Mieux valait s'arrêter sur
place, quoiqu'il n'y eût là ni ferme ni auberge. C'était un lieu très
solitaire, un encaissement de la route, et P'tit-Bonhomme ne se sentait
pas trop rassuré. Heureusement, Birk était un gardien vigilant et
fidèle, et son maître pouvait se fier à lui.
Cette nuit-là, il n'eut pour tout abri qu'une étroite anfractuosité,
creusée dans la paroi rocheuse du talus, et sur laquelle retombait un
rideau de pariétaires. Il s'y glissa, il s'allongea sur un matelas de
terre molle et sèche. Birk vint se coucher à ses pieds, et tous deux
s'endormirent à la grâce de Dieu.
Le lendemain, on reprit sa course au petit jour. Temps incertain,
humide et froid. Encore une étape de quinze milles, et Cork
apparaîtrait à l'horizon. A huit heures, les défilés des monts
Boggeraghs furent franchis. La pente s'accusait. On allait vite, mais
on avait faim. Le bissac commençait à sonner le vide. Birk trottinait
de droite et de gauche, le nez à terre, quêtant sa nourriture; puis il
revenait, et semblait dire à son maître:
«Est-ce qu'on ne déjeune pas, ce matin?
--Bientôt,» lui répondait P'tit-Bonhomme.
En effet, vers dix heures, tous deux faisaient halte au hameau de
Dix-Miles-House.
C'est un endroit où la bourse du jeune voyageur s'allégea d'un
shilling dans une modeste auberge, qui lui offrit le menu ordinaire
des Irlandais, les pommes de terre, le lard et un gros morceau de ce
fromage rouge appelé «cheddar». Birk, lui, eut une bonne pâtée, trempée
de bouillon. Après le repas, le repos, et après le repos, reprise du
voyage. Territoire toujours accidenté, cultivé de part et d'autre. Çà
et là, des champs où le paysan achevait, tardive sous ce climat, la
moisson des orges et des seigles.
P'tit-Bonhomme ne se trouvait plus seul sur la route. Il se croisait
avec les gens de la campagne auxquels il souhaitait le bonjour, et qui
le lui rendaient. Peu ou point d'enfants,--nous entendons de ceux qui
n'ont pour toute occupation que de courir derrière les voitures, en
mendiant. Cela tenait à ce que les touristes s'aventurent rarement en
cette portion du comté, et qu'il n'y aurait aucun profit à y tendre
la main. Il est vrai, si quelque gamin fût venu demander l'aumône à
P'tit-Bonhomme, il en aurait obtenu un ou deux coppers. Le cas ne se
présenta pas.
Vers trois heures de l'après-midi, on atteignit le point où la route
commence à longer une rivière ou plutôt un rio sur une longueur de sept
à huit milles. C'était la Dripsey, un affluent de la Lee, laquelle va
se perdre dans une des extrêmes baies du sud-ouest.
S'il voulait ne point coucher, la nuit prochaine, à la belle étoile,
il fallait que P'tit-Bonhomme poussât son étape jusqu'au gros bourg de
Woodside, à trois ou quatre milles de Cork. Une fameuse étape à enlever
avant la nuit! Cela ne lui parut pas impossible, et Birk avait l'air
d'être de cet avis.
«Allons, se dit-il, un dernier coup de collier. J'aurais le temps de me
reposer là-bas.»
Le temps, oui! Ce n'est jamais le temps qui lui manquerait, ce serait
l'argent... Bah! de quoi s'inquiétait-il? Il possédait quatre livres
en bel or, sans compter ce qui lui restait de pence. Avec un pareil
pécule, on va des semaines, et des semaines... cela fait bien des
jours...
En route donc, et allonge les jambes, mon garçon! Le ciel est couvert,
le vent a calmi. S'il se met à pleuvoir, n'avoir d'autre ressource que
de se blottir sous quelque meule, ce n'est pas pour vous réjouir,
alors qu'il y a de bons coins à vous attendre dans une des auberges de
Woodside.
P'tit-Bonhomme et Birk hâtèrent le pas et, un peu avant six heures du
soir, ils n'étaient plus qu'à trois milles de la bourgade, lorsque
Birk, s'arrêtant, fit entendre un singulier grognement.
P'tit-Bonhomme s'arrêta aussi et regarda le long de la route: il ne vit
rien.
«Qu'as-tu, Birk?»
Birk aboya de nouveau. Puis, s'élançant à droite, courut du côté de la
rivière, dont la berge n'était distante que d'une vingtaine de pas.
«Il a soif, sans doute, pensa P'tit-Bonhomme, et, ma foi, il me donne
l'envie de boire.»
Il se dirigeait vers la Dripsey, lorsque le chien, poussant un
aboiement plus aigu, se précipita dans le courant.
P'tit-Bonhomme, très surpris, eut atteint la berge en quelques bonds,
et il allait rappeler son chien...
Il y avait là un corps entraîné par le courant rapide--le corps d'un
enfant. Le chien venait de le saisir par ses habits ou plutôt ses
haillons. Mais la Dripsey est pleine de remous, qui rendent son cours
très dangereux. Birk essayait de revenir à la berge... C'est à peine
s'il gagnait, tandis que l'enfant se raccrochait convulsivement à sa
fourrure.
P'tit-Bonhomme savait nager,--on se souvient que Grip le lui avait
enseigné. Il n'hésita pas, et il commençait à se débarrasser de sa
veste, lorsque, dans un dernier effort, Birk parvint à reprendre pied
sur la berge.
P'tit-Bonhomme n'eut plus qu'à se baisser, à saisir l'enfant par ses
vêtements, à le déposer en lieu sûr, tandis que le chien se secouait en
aboyant.
Cet enfant était un garçon--un garçon de six à sept ans au plus. Les
yeux fermés, la tête ballottante, il avait perdu connaissance...
[Illustration: P'tit-Bonhomme n'eut plus qu'à se baisser. (Page 304.)]
Quel fut l'étonnement de P'tit-Bonhomme, lorsqu'il eut écarté de sa
figure sa chevelure toute mouillée?...
C'était le gamin que le comte Ashton, deux semaines avant,
n'avait pas craint de frapper d'un coup de fouet sur la route de
Trelingar-castle,--ce qui avait attiré au jeune groom de mauvais
compliments pour son intervention charitable.
Depuis quinze jours, ce pauvre petit, continuant d'aller devant lui,
vaguait sur les routes... Dans l'après-midi, il était arrivé en cet
endroit, au bord de la Dripsey... il avait voulu se désaltérer... sans
doute... le pied lui avait glissé... il était tombé dans le courant...
et, faute de Birk entraîné par son instinct de sauveteur, il n'aurait
pas tardé à disparaître au milieu des remous...
Il s'agissait de le rappeler à la vie, et c'est à cela que
P'tit-Bonhomme employa tous ses soins.
Malheureuse et pitoyable créature! Sa figure allongée, son corps maigre
et décharné, disaient tout ce qu'il avait souffert,--la fatigue, le
froid, la faim. En le tâtant de la main, on sentait que son ventre
était flasque comme un sac vidé. Par quel moyen lui faire reprendre
connaissance? Ah! en le débarrassant de l'eau qu'il avait avalée, en
opérant des pressions sur son estomac, en lui insufflant de l'air par
la bouche... Oui... cela vint à l'idée de P'tit-Bonhomme... Quelques
instants après, l'enfant respirait, il ouvrait les yeux, et ses lèvres
laissaient échapper ces mots:
«J'ai faim... j'ai faim!»
-I am hungry!- c'est le cri de l'Irlandais, le cri de toute son
existence, le dernier qu'il jette au moment de mourir!
P'tit-Bonhomme possédait encore quelques provisions. D'un peu de pain
et de lard, il fit deux ou trois bouchées, il les introduisit entre
les lèvres de l'enfant, et celui-ci les avala gloutonnement. Il fallut
le modérer, il se fût étouffé. Ces choses entraient en lui comme l'air
dans une bouteille où l'on aurait fait le vide.
Alors, se redressant, il sentit ses forces lui revenir. Ses regards se
fixèrent sur P'tit-Bonhomme, il hésita, puis, le reconnaissant:
«Toi... toi?... murmura-t-il.
--Oui... Tu te rappelles?...
--Sur la route... je ne sais plus quand...
--Moi... je le sais... mon boy...
--Oh! ne m'abandonne pas!...
--Non... non!... Je te reconduirai... Où allais-tu?...
--Devant... devant moi...
--Où demeures-tu?...
--Je ne sais pas... Nulle part...
--Comment es-tu tombé dans la rivière?... En voulant boire, sans
doute?...
--Non.
--Tu auras glissé?
--Non... je suis tombé... exprès!
--Exprès?...
--Oui... oui... Maintenant je ne veux plus... si tu restes avec moi...
--Je resterai... je resterai!»
Et P'tit-Bonhomme eut des larmes plein les yeux. A sept ans, cette
affreuse idée de mourir!... Le désespoir menant ce boy à la mort, le
désespoir qui vient du dénuement, de l'abandon, de la faim!...
L'enfant avait refermé ses paupières. P'tit-Bonhomme se dit qu'il ne
devait pas le presser de questions... Ce serait pour plus tard... Son
histoire, il la connaissait d'ailleurs... C'était celle de tous ces
pauvres êtres... c'était la sienne... A lui, du moins, doué d'une
énergie peu commune, la pensée n'était jamais venue d'en finir ainsi
avec ses misères!...
Il convenait d'aviser cependant. L'enfant n'était pas en état de faire
quelques milles pour atteindre Woodside. P'tit-Bonhomme n'aurait pu le
porter jusque-là. En outre, la nuit s'approchait, et l'essentiel était
de trouver un abri. Aux environs, on ne voyait ni une auberge ni une
ferme. D'un côté de la route, la Dripsey, longue, sans un bateau, sans
une barque. De l'autre, des bois qui s'étendaient à perte de vue sur
la gauche. C'était donc en cet endroit qu'il fallait passer la nuit au
pied d'un arbre, sur une litière d'herbes, près d'un feu de bois mort,
si cela était nécessaire. Le soleil levé, lorsque les forces seraient
revenues à l'enfant, tous deux ne seraient pas gênés de gagner Woodside
et peut-être Cork. On avait suffisamment de quoi souper ce soir-là,
tout en gardant quelques morceaux pour le déjeuner du lendemain.
P'tit-Bonhomme prit entre ses bras le boy que la fatigue avait endormi.
Suivi de Birk, il traversa la route et s'enfonça d'une vingtaine de pas
sous le bois, assez obscur déjà, entre ces gros hêtres séculaires, dont
on compte des milliers dans cette partie de l'Irlande.
Quelle satisfaction il éprouva de rencontrer un de ces larges troncs,
à demi courbé, creusé par la vieillesse! C'était une sorte de berceau,
de nid si l'on veut, où il pourrait déposer son petit oiseau. Ce trou
était rempli d'une poussière molle comme de la sciure, et en y ajoutant
une brassée d'herbes, cela ferait un lit très convenable. Et même,
il ne serait pas impossible de s'y blottir à deux, d'y reposer plus
chaudement. Tout en dormant, l'enfant sentirait qu'il n'était plus seul.
Un instant encore et il était installé dans ce creux. Ses yeux ne se
rouvrirent même pas, mais il respirait doucement et ne tarda pas à
tomber dans un profond sommeil.
P'tit-Bonhomme s'occupa alors de faire sécher les vêtements que son
protégé--le protégé de P'tit-Bonhomme!--devrait reprendre le lendemain.
Ayant allumé un feu de bois sec, il tordit ces haillons, il les exposa
à la flamme pétillante, puis il les étendit sur une basse branche du
hêtre.
Le moment était venu de souper de pain, de pommes de terre, de cheddar.
Le chien ne fut point oublié, et bien que sa part n'eût pas été très
grosse, il ne se plaignait point. Son jeune maître alla s'étendre dans
le creux du hêtre, et, les bras autour du petit, il finit par succomber
au sommeil, tandis que Birk veillait sur le couple endormi.
Le lendemain, 18 septembre, l'enfant se réveilla le premier, tout
étonné d'être couché dans un si bon lit. Birk lui adressa un jappement
protecteur... Dame! est-ce qu'il n'était pas pour quelque chose dans
son sauvetage?
P'tit-Bonhomme ouvrit les yeux presque aussitôt, et le boy se jeta à
son cou en l'embrassant.
«Comment te nommes-tu? lui demanda-t-il.
--P'tit-Bonhomme. Et toi?...
--Bob.
--Eh bien, Bob, viens t'habiller.»
Bob ne se le fit point dire deux fois. Tout vaillant, à peine se
souvenait-il qu'il s'était jeté la veille dans la rivière. Est-ce qu'il
n'avait pas une famille, maintenant, un père qui ne l'abandonnerait
pas, ou du moins un grand frère, qui l'avait déjà consolé en lui
donnant une poignée de coppers sur la route de Trelingar-castle? Il
se laissait aller à cette confiance du jeune âge, nuancée de cette
familiarité naturelle qui distingue les enfants irlandais. D'autre
part, il semblait à P'tit-Bonhomme que la rencontre de Bob lui avait
créé de nouveaux devoirs--ceux de la paternité.
Et si Bob fut content, lorsqu'il eut une chemise blanche sous ses
vêtements bien secs! Et quels yeux il ouvrit,--autant que la bouche,
devant une miche de pain, un morceau de fromage, et une grosse pomme
de terre, qui venait d'être réchauffée sous les cendres du foyer! Ce
déjeuner à deux, ce fut peut-être le meilleur repas qu'il eût fait
depuis sa naissance...
Sa naissance?... Il n'avait pas connu son père; mais, plus favorisé
que P'tit-Bonhomme, il avait connu sa mère... morte de misère,--il y
avait deux ans... trois ans... Bob ne pouvait dire au juste... Depuis,
il avait été recueilli dans l'asile d'une ville, pas trop grande, dont
il ignorait le nom... Plus tard, l'argent manquant, on avait fermé
l'asile, et Bob s'était trouvé dans la rue,--sans savoir pourquoi,--il
ne savait rien, Bob!--avec les autres enfants, la plupart n'ayant pas
de famille. Alors il avait vécu sur les routes, couchant n'importe où,
mangeant quand il pouvait,--il faisait ce qu'il pouvait, Bob!--jusqu'au
jour où, après un jeûne de quarante huit heures, la pensée lui vint de
mourir.
Telle était son histoire, qu'il raconta en mordant à même sa grosse
pomme de terre, et cette histoire-là, ce n'était pas nouveau pour un
ancien pensionnaire de la Hard, réduit à l'état de manivelle chez
Thornpipe, un «élève» de la ragged-school!
Puis, au milieu de son bavardage, voici que la figure intelligente de
Bob changea soudain, ses yeux si vifs s'éteignirent, il devint tout
pâle.
«Qu'y a-t-il, lui demanda P'tit-Bonhomme.
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