d'horizon d'une parfaite netteté.
Cependant, le capitaine Nemo se promenait d'une extrémité à l'autre de
la plate-forme, sans me regarder, peut-être sans me voir. Son pas était
assuré, mais moins régulier que d'habitude. Il s'arrêtait parfois, et
les bras croisés sur la poitrine, il observait la mer. Que pouvait-il
chercher sur cet immense espace? Le -Nautilus- se trouvait alors à
quelques centaines de milles de la côte la plus rapprochée!
Le second avait repris sa lunette et interrogeait obstinément
l'horizon, allant et venant, frappant du pied, contrastant avec son
chef par son agitation nerveuse.
D'ailleurs, ce mystère allait nécessairement s'éclaircir, et avant
peu, car, sur un ordre du capitaine Nemo, la machine, accroissant sa
puissance propulsive, imprima à l'hélice une rotation plus rapide.
En ce moment, le second attira de nouveau l'attention du capitaine.
Celui-ci suspendit sa promenade et dirigea sa lunette vers le point
indiqué. Il l'observa longtemps. De mon côté, très-sérieusement
intrigué, je descendis au salon, et j'en rapportai une excellente
longue-vue dont je me servais ordinairement. Puis, l'appuyant sur la
cage du fanal qui formait saillie à l'avant de la plate-forme, je me
disposai à parcourir toute la ligne du ciel et de la mer.
Mais, mon œil ne s'était pas encore appliqué à l'oculaire, que
l'instrument me fut vivement arraché des mains.
Je me retournai. Le capitaine Nemo était devant moi, mais je ne le
reconnus pas. Sa physionomie était transfigurée. Son œil, brillant
d'un feu sombre, se dérobait sous son sourcil froncé. Ses dents se
découvraient à demi. Son corps raide, ses poings fermés, sa tête
retirée entre les épaules, témoignaient de la haine violente que
respirait toute sa personne. Il ne bougeait pas. Ma lunette, tombée de
sa main, avait roulé à ses pieds.
Venais-je donc, sans le vouloir, de provoquer cette attitude de colère?
S'imaginait-il, cet incompréhensible personnage, que j'avais surpris
quelque secret interdit aux hôtes du -Nautilus-?
Non! cette haine, je n'en étais pas l'objet, car il ne me regardait
pas, et son œil restait obstinément fixé sur l'impénétrable point de
l'horizon.
Enfin, le capitaine Nemo redevint maître de lui. Sa physionomie, si
profondément altérée, reprit son calme habituel. Il adressa à son
second quelques mots en langue étrangère, puis il se retourna vers moi.
«Monsieur Aronnax, me dit-il d'un ton assez impérieux, je réclame de
vous l'observation de l'un des engagements qui vous lient à moi.
--De quoi s'agit-il, capitaine?
--Il faut vous laisser enfermer, vos compagnons et vous, jusqu'au
moment où je jugerai convenable de vous rendre la liberté.
--Vous êtes le maître, lui répondis-je, en le regardant fixement. Mais
puis-je vous adresser une question?
--Aucune, monsieur.»
Sur ce mot, je n'avais pas à discuter, mais à obéir, puisque toute
résistance eût été impossible.
Je descendis à la cabine qu'occupaient Ned Land et Conseil, et je leur
fis part de la détermination du capitaine. Je laisse à penser comment
cette communication fut reçue par le Canadien. D'ailleurs, le temps
manqua à toute explication. Quatre hommes de l'équipage attendaient à
la porte, et ils nous conduisirent à cette cellule où nous avions passé
notre première nuit à bord du -Nautilus-.
Ned Land voulut réclamer, mais la porte se ferma sur lui pour toute
réponse.
«Monsieur me dira-t-il ce que cela signifie?» me demanda Conseil.
Je racontai à mes compagnons ce qui s'était passé. Ils furent aussi
étonnés que moi, mais aussi peu avancés.
Cependant, j'étais plongé dans un abîme de réflexions, et l'étrange
appréhension de la physionomie du capitaine Nemo ne quittait pas ma
pensée. J'étais incapable d'accoupler deux idées logiques, et je me
perdais dans les plus absurdes hypothèses, quand je fus tiré de ma
contention d'esprit par ces paroles de Ned Land:
«Tiens! le déjeuner est servi!»
En effet, la table était préparée. Il était évident que le capitaine
Nemo avait donné cet ordre en même temps qu'il faisait hâter la marche
du -Nautilus-.
«Monsieur me permettra-t-il de lui faire une recommandation? me demanda
Conseil.
--Oui, mon garçon, répondis-je.
--Eh bien! que monsieur déjeune. C'est prudent, car nous ne savons ce
qui peut arriver.
--Tu as raison, Conseil.
--Malheureusement, dit Ned Land, on ne nous a donné que le menu du bord.
--Ami Ned, répliqua Conseil, que diriez-vous donc, si le déjeuner avait
manqué totalement!»
Cette raison coupa net aux récriminations du harponneur.
Nous nous mîmes à table. Le repas se fit assez silencieusement. Je
mangeai peu. Conseil «se força,» toujours par prudence, et Ned Land,
quoi qu'il en eût, ne perdit pas un coup de dent. Puis, le déjeuner
terminé, chacun de nous s'accota dans son coin.
En ce moment, le globe lumineux qui éclairait la cellule s'éteignit
et nous laissa dans une obscurité profonde. Ned Land ne tarda pas à
s'endormir, et, ce qui m'étonna, Conseil se laissa aller aussi à un
lourd assoupissement. Je me demandais ce qui avait pu provoquer chez
lui cet impérieux besoin de sommeil, quand je sentis mon cerveau
s'imprégner d'une épaisse torpeur. Mes yeux, que je voulais tenir
ouverts, se fermèrent malgré moi. J'étais en proie à une hallucination
douloureuse. Évidemment, des substances soporifiques avaient été mêlées
aux aliments que nous venions de prendre! Ce n'était donc pas assez de
la prison pour nous dérober les projets du capitaine Nemo, il fallait
encore le sommeil!
J'entendis alors les panneaux se refermer. Les ondulations de la mer
qui provoquaient un léger mouvement de roulis, cessèrent. Le -Nautilus-
avait-il donc quitté la surface de l'Océan? Était-il rentré dans la
couche immobile des eaux?
Je voulus résister au sommeil. Ce fut impossible. Ma respiration
s'affaiblit. Je sentis un froid mortel glacer mes membres alourdis
et comme paralysés. Mes paupières, véritables calottes de plomb,
tombèrent sur mes yeux. Je ne pus les soulever. Un sommeil morbide,
plein d'hallucinations, s'empara de tout mon être. Puis, les visions
disparurent, et me laissèrent dans un complet anéantissement.
CHAPITRE XXIV
LE ROYAUME DU CORAIL.
Le lendemain, je me réveillai la tête singulièrement dégagée. A ma
grande surprise, j'étais dans ma chambre. Mes compagnons, sans doute,
avaient été réintégrés dans leur cabine, sans qu'ils s'en fussent
aperçus plus que moi. Ce qui s'était passé pendant cette nuit, ils
l'ignoraient comme je l'ignorais moi-même, et pour dévoiler ce mystère,
je ne comptais que sur les hasards de l'avenir.
Je songeai alors à quitter ma chambre. Étais-je encore une fois libre
ou prisonnier? Libre entièrement. J'ouvris la porte, je pris par les
coursives, je montai l'escalier central. Les panneaux, fermés la
veille, étaient ouverts. J'arrivai sur la plate-forme.
Ned Land et Conseil m'y attendaient. Je les interrogeai. Ils ne
savaient rien. Endormis d'un sommeil pesant qui ne leur laissait aucun
souvenir, ils avaient été très-surpris de se retrouver dans leur
cabine.
[Illustration: Chacun de nous s'accota. (Page 190.)]
Quant au -Nautilus-, il nous parut tranquille et mystérieux comme
toujours. Il flottait à la surface des flots sous une allure modérée.
Rien ne semblait changé à bord.
Ned Land, de ses yeux pénétrants, observa la mer. Elle était déserte.
Le Canadien ne signala rien de nouveau à l'horizon, ni voile, ni terre.
Une brise d'ouest soufflait bruyamment, et de longues lames, échevelées
par le vent, imprimaient à l'appareil un très-sensible roulis.
Le -Nautilus-, après avoir renouvelé son air, se maintint à une
profondeur moyenne de quinze mètres, de manière à pouvoir revenir
promptement à la surface des flots. Opération qui, contre l'habitude,
fut pratiquée plusieurs fois, pendant cette journée du 19 janvier.
Le second montait alors sur la plate-forme, et la phrase accoutumée
retentissait à l'intérieur du navire.
[Illustration: Là, sur un lit, reposait un homme à figure énergique.
(Page 194.)]
Quant au capitaine Nemo, il ne parut pas. Des gens du bord, je ne vis
que l'impassible stewart, qui me servit avec son exactitude et son
mutisme ordinaires.
Vers deux heures, j'étais au salon, occupé à classer mes notes, lorsque
le capitaine ouvrit la porte et parut. Je le saluai. Il me rendit un
salut presque imperceptible, sans m'adresser la parole. Je me remis à
mon travail, espérant qu'il me donnerait peut-être des explications
sur les événements qui avaient marqué la nuit précédente. Il n'en
fit rien. Je le regardai. Sa figure me parut fatiguée; ses yeux
rougis n'avaient pas été rafraîchis par le sommeil; sa physionomie
exprimait une tristesse profonde, un réel chagrin. Il allait et venait,
s'asseyait et se relevait, prenait un livre au hasard, l'abandonnait
aussitôt, consultait ses instruments sans prendre ses notes
habituelles, et semblait ne pouvoir tenir un instant en place.
Enfin, il vint vers moi et me dit:
«Êtes-vous médecin, monsieur Aronnax?»
Je m'attendais si peu à cette demande, que je le regardai quelque temps
sans répondre.
«Êtes-vous médecin? répéta-t-il, Plusieurs de vos collègues ont fait
leurs études de médecine, Gratiolet, Moquin-Tandon et autres.
--En effet, dis-je, je suis docteur et interne des hôpitaux. J'ai
pratiqué pendant plusieurs années avant d'entrer au Muséum.
--Bien, monsieur.»
Ma réponse avait évidemment satisfait le capitaine Nemo. Mais ne
sachant où il en voulait venir, j'attendis de nouvelles questions, me
réservant de répondre suivant les circonstances.
«Monsieur Aronnax, me dit le capitaine, consentiriez-vous à donner vos
soins à l'un de mes hommes?
--Vous avez un malade?
--Oui.
--Je suis prêt à vous suivre.
--Venez.»
J'avouerai que mon cœur battait. Je ne sais pourquoi je voyais une
certaine connexité entre cette maladie d'un homme de l'équipage et les
événements de la veille, et ce mystère me préoccupait au moins autant
que le malade.
Le capitaine Nemo me conduisit à l'arrière du -Nautilus-, et me fit
entrer dans une cabine située près du poste des matelots.
Là, sur un lit, reposait un homme d'une quarantaine d'années, à figure
énergique, vrai type de l'anglo-saxon.
Je me penchai sur lui. Ce n'était pas seulement un malade, c'était
un blessé. Sa tête, emmaillotée de linges sanglants, reposait sur un
double oreiller. Je détachai ces linges, et le blessé, regardant de ses
grands yeux fixes, me laissa faire, sans proférer une seule plainte.
La blessure était horrible. Le crâne, fracassé par un instrument
contondant, montrait la cervelle à nu, et la substance cérébrale avait
subi une attrition profonde. Des caillots sanguins s'étaient formés
dans la masse diffluente, qui affectait une couleur lie de vin. Il y
avait eu à la fois contusion et commotion du cerveau. La respiration
du malade était lente, et quelques mouvements spasmodiques des muscles
agitaient sa face. La phlegmasie cérébrale était complète et entraînait
la paralysie du sentiment et du mouvement.
Je pris le pouls du blessé. Il était intermittent. Les extrémités du
corps se refroidissaient déjà, et je vis que la mort s'approchait, sans
qu'il me parût possible de l'enrayer. Après avoir pansé ce malheureux,
je rajustai les linges de sa tête, et je me retournai vers le capitaine
Nemo.
«D'où vient cette blessure? lui demandai-je.
--Qu'importe! répondit évasivement le capitaine. Un choc du -Nautilus-
a brisé un des leviers de la machine, qui a frappé cet homme. Mais
votre avis sur son état?»
J'hésitais à me prononcer.
«Vous pouvez parler, me dit le capitaine. Cet homme n'entend pas le
français.»
Je regardai une dernière fois le blessé, puis je répondis:
«Cet homme sera mort dans deux heures.
--Rien ne peut le sauver?
--Rien.»
La main du capitaine Nemo se crispa, et quelques larmes glissèrent de
ses yeux, que je ne croyais pas faits pour pleurer.
Pendant quelques instants, j'observai encore ce mourant dont la vie
se retirait peu à peu. Sa pâleur s'accroissait encore sous l'éclat
électrique qui baignait son lit de mort. Je regardais sa tête
intelligente, sillonnée de rides prématurées, que le malheur, la misère
peut-être, avaient creusées depuis longtemps. Je cherchais à surprendre
le secret de sa vie dans les dernières paroles échappées à ses lèvres!
«Vous pouvez vous retirer, monsieur Aronnax,» me dit le capitaine Nemo.
Je laissai le capitaine dans la cabine du mourant, et je regagnai ma
chambre, très-ému de cette scène. Pendant toute la journée, je fus
agité de sinistres pressentiments. La nuit, je dormis mal, et, entre
mes songes fréquemment interrompus, je crus entendre des soupirs
lointains et comme une psalmodie funèbre. Était-ce la prière des morts,
murmurée dans cette langue que je ne savais comprendre?
Le lendemain matin, je montai sur le pont. Le capitaine Nemo m'y avait
précédé. Dès qu'il m'aperçut, il vint à moi.
«Monsieur le professeur, me dit-il, vous conviendrait-il de faire
aujourd'hui une excursion sous-marine?
--Avec mes compagnons? demandai-je.
--Si cela leur plaît.
--Nous sommes à vos ordres, capitaine.
--Veuillez donc aller revêtir vos scaphandres.»
Du mourant ou du mort il ne fut pas question. Je rejoignis Ned Land
et Conseil. Je leur fis connaître la proposition du capitaine Nemo.
Conseil s'empressa d'accepter, et, cette fois, le Canadien se montra
très-disposé à nous suivre.
Il était huit heures du matin. A huit heures et demie, nous étions
vêtus pour cette nouvelle promenade, et munis des deux appareils
d'éclairage et de respiration. La double porte fut ouverte, et,
accompagnés du capitaine Nemo que suivaient une douzaine d'hommes de
l'équipage, nous prenions pied à une profondeur de dix mètres sur le
sol ferme où reposait le -Nautilus-.
Une légère pente aboutissait à un fond accidenté, par quinze brasses
de profondeur environ. Ce fond différait complétement de celui que
j'avais visité pendant ma première excursion sous les eaux de l'Océan
Pacifique. Ici, point de sable fin, point de prairies sous-marines,
nulle forêt pélagienne. Je reconnus immédiatement cette région
merveilleuse dont, ce jour-là, le capitaine Nemo nous faisait les
honneurs. C'était le royaume du corail.
Dans l'embranchement des zoophytes et dans la classe des alcyonnaires,
on remarque l'ordre des gorgonaires qui renferme les trois groupes
des gorgoniens, des isidiens et des coralliens. C'est à ce dernier
qu'appartient le corail, curieuse substance qui fut tour à tour classée
dans les règnes minéral, végétal et animal. Remède chez les anciens,
bijou chez les modernes, ce fut seulement en 1694 que le Marseillais
Peysonnel le rangea définitivement dans le règne animal.
Le corail est un ensemble d'animalcules, réunis sur un polypier de
nature cassante et pierreuse. Ces polypes ont un générateur unique
qui les a produits par bourgeonnement, et ils possèdent une existence
propre, tout en participant à la vie commune. C'est donc une sorte de
socialisme naturel. Je connaissais les derniers travaux faits sur ce
bizarre zoophyte, qui se minéralise tout en s'arborisant, suivant la
très-juste observation des naturalistes, et rien ne pouvait être plus
intéressant pour moi que de visiter l'une de ces forêts pétrifiées que
la nature a plantées au fond des mers.
Les appareils Ruhmkorff furent mis en activité, et nous suivîmes un
banc de corail en voie de formation, qui, le temps aidant, fermera
un jour cette portion de l'Océan indien. La route était bordée
d'inextricables buissons formés par l'enchevêtrement d'arbrisseaux
que couvraient de petites fleurs étoilées à rayons blancs. Seulement,
à l'inverse des plantes de la terre, ces arborisations, fixées aux
rochers du sol, se dirigeaient toutes de haut en bas.
La lumière produisait mille effets charmants en se jouant au milieu
de ces ramures si vivement colorées. Il me semblait voir ces tubes
membraneux et cylindriques trembler sous l'ondulation des eaux.
J'étais tenté de cueillir leurs fraîches corolles ornées de délicats
tentacules, les unes nouvellement épanouies, les autres naissant à
peine, pendant que de légers poissons, aux rapides nageoires, les
effleuraient en passant comme des volées d'oiseaux. Mais, si ma main
s'approchait de ces fleurs vivantes, de ces sensitives animées,
aussitôt l'alerte se mettait dans la colonie. Les corolles blanches
rentraient dans leurs étuis rouges, les fleurs s'évanouissaient sous
mes regards, et le buisson se changeait en un bloc de mamelons pierreux.
Le hasard m'avait mis là en présence des plus précieux échantillons de
ce zoophyte. Ce corail valait celui qui se pêche dans la Méditerranée,
sur les côtes de France, d'Italie et de Barbarie. Il justifiait par ses
tons vifs ces noms poétiques de -fleur de sang- et d'-écume de sang-
que le commerce donne à ses plus beaux produits. Le corail se vend
jusqu'à cinq cents francs le kilogramme, et en cet endroit, les couches
liquides recouvraient la fortune de tout un monde de corailleurs. Cette
précieuse matière, souvent mélangée avec d'autres polypiers, formait
alors des ensembles compacts et inextricables appelés «macciota,» et
sur lesquels je remarquai d'admirables spécimens de corail rose.
Mais bientôt les buissons se resserrèrent, les arborisations
grandirent. De véritables taillis pétrifiés et de longues travées d'une
architecture fantaisiste s'ouvrirent devant nos pas. Le capitaine Nemo
s'engagea sous une obscure galerie dont la pente douce nous conduisit à
une profondeur de cent mètres. La lumière de nos serpentins produisait
parfois des effets magiques, en s'accrochant aux rugueuses aspérités
de ces arceaux naturels et aux pendentifs disposés comme des lustres,
qu'elle piquait de pointes de feu. Entre les arbrisseaux coralliens,
j'observai d'autres polypes non moins curieux, des mélites, des iris
aux ramifications articulées, puis quelques touffes de corallines, les
unes vertes, les autres rouges, véritables algues encroûtées dans leurs
sels calcaires, que les naturalistes, après longues discussions, ont
définitivement rangées dans le règne végétal. Mais, suivant la remarque
d'un penseur, «c'est peut-être là le point réel où la vie obscurément
se soulève du sommeil de pierre, sans se détacher encore de ce rude
point de départ.»
Enfin, après deux heures de marche, nous avions atteint une profondeur
de trois cents mètres environ, c'est-à-dire la limite extrême sur
laquelle le corail commence à se former. Mais là, ce n'était plus
le buisson isolé, ni le modeste taillis de basse futaie. C'était la
forêt immense, les grandes végétations minérales, les énormes arbres
pétrifiés, réunis par des guirlandes d'élégantes plumarias, ces lianes
de la mer, toutes parées de nuances et de reflets. Nous passions
librement sous leur haute ramure perdue dans l'ombre des flots, tandis
qu'à nos pieds, les tubipores, les méandrines, les astrées, les
fongies, les cariophylles, formaient un tapis de fleurs, semé de gemmes
éblouissantes.
Quel indescriptible spectacle! Ah! que ne pouvions-nous communiquer nos
sensations! Pourquoi étions-nous emprisonnés sous ce masque de métal et
de verre! Pourquoi les paroles nous étaient-elles interdites de l'un à
l'autre! Que ne vivions-nous, du moins, de la vie de ces poissons qui
peuplent le liquide élément, ou plutôt encore de celle de ces amphibies
qui, pendant de longues heures, peuvent parcourir, au gré de leur
caprice, le double domaine de la terre et des eaux!
Cependant, le capitaine Nemo s'était arrêté. Mes compagnons et moi nous
suspendîmes notre marche, et, me retournant, je vis que ses hommes
formaient un demi-cercle autour de leur chef. En regardant avec plus
d'attention, j'observai que quatre d'entre eux portaient sur leurs
épaules un objet de forme oblongue.
Nous occupions, en cet endroit, le centre d'une vaste clairière,
entourée par les hautes arborisations de la forêt sous-marine. Nos
lampes projetaient sur cet espace une sorte de clarté crépusculaire
qui allongeait démesurément les ombres sur le sol. A la limite de la
clairière, l'obscurité redevenait profonde, et ne recueillait que de
petites étincelles retenues par les vives arrêtes du corail.
Ned Land et Conseil étaient près de moi. Nous regardions, et il me vint
à la pensée que j'allais assister à une scène étrange. En observant le
sol, je vis qu'il était gonflé, en de certains points, par de légères
extumescences encroûtées de dépôts calcaires, et disposées avec une
régularité qui trahissait la main de l'homme.
Au milieu de la clairière, sur un piédestal de rocs grossièrement
entassés, se dressait une croix de corail, qui étendait ses longs bras
qu'on eût dit faits d'un sang pétrifié.
Sur un signe du capitaine Nemo, un de ses hommes s'avança, et à
quelques pieds de la croix, il commença à creuser un trou avec une
pioche qu'il détacha de sa ceinture.
Je compris tout! Cette clairière c'était un cimetière, ce trou, une
tombe, cet objet oblong, le corps de l'homme mort dans la nuit! Le
capitaine Nemo et les siens venaient enterrer leur compagnon dans cette
demeure commune, au fond de cet inaccessible Océan!
Non! jamais mon esprit ne fut surexcité à ce point! Jamais idées plus
impressionnantes n'envahirent mon cerveau! Je ne voulais pas voir ce
que voyaient mes yeux!
Cependant, la tombe se creusait lentement. Les poissons fuyaient ça et
là leur retraite troublée. J'entendais résonner, sur le sol calcaire,
le fer du pic qui étincelait parfois en heurtant quelque silex perdu au
fond des eaux. Le trou s'allongeait, s'élargissait, et bientôt il fut
assez profond pour recevoir le corps.
Alors, les porteurs s'approchèrent. Le corps, enveloppé dans un tissu
de byssus blanc, descendit dans son humide tombe. Le capitaine Nemo,
les bras croisés sur la poitrine, et tous les amis de celui qui les
avait aimés s'agenouillèrent dans l'attitude de la prière... Mes deux
compagnons et moi, nous nous étions religieusement inclinés.
La tombe fut alors recouverte des débris arrachés au sol, qui formèrent
un léger renflement.
Quand ce fut fait, le capitaine Nemo et ses hommes se redressèrent;
puis, se rapprochant de la tombe, tous fléchirent encore le genou, et
tous étendirent leur main en signe de suprême adieu...
Alors, la funèbre troupe reprit le chemin du -Nautilus-, repassant sous
les arceaux de la forêt, au milieu des taillis, le long des buissons de
corail et toujours montant.
Enfin, les feux du bord apparurent. Leur traînée lumineuse nous guida
jusqu'au -Nautilus-. A une heure, nous étions de retour.
Dès que mes vêtements furent changés, je remontai sur la plate-forme,
et, en proie à une terrible obsession d'idées, j'allai m'asseoir près
du fanal.
Le capitaine Nemo me rejoignit. Je me levai et lui dis:
«Ainsi, suivant mes prévisions, cet homme est mort dans la nuit?
--Oui, monsieur Aronnax, répondit le capitaine Nemo.
--Et il repose maintenant près de ses compagnons, dans ce cimetière de
corail?
--Oui, oubliés de tous, mais non de nous! Nous creusons la tombe, et
les polypes se chargent d'y sceller nos morts pour l'éternité!»
Et cachant d'un geste brusque son visage dans ses mains crispées, le
capitaine essaya vainement de comprimer un sanglot. Puis il ajouta:
«C'est là notre paisible cimetière, à quelques centaines de pieds
au-dessous de la surface des flots!
[Illustration: Tous s'agenouillèrent dans l'attitude de la prière.
(Page 199.)]
--Vos morts y dorment, du moins, tranquilles, capitaine, hors de
l'atteinte des requins!
--Oui, monsieur, répondit gravement le capitaine Nemo, des requins et
des hommes!»
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
DEUXIÈME PARTIE
[Illustration: VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS
DEUXIÈME PARTIE]
CHAPITRE PREMIER
L'OCÉAN INDIEN.
Ici commence la seconde partie de ce voyage sous les mers. La première
s'est terminée sur cette émouvante scène du cimetière de corail qui a
laissé dans mon esprit une impression profonde. Ainsi donc, au sein de
cette mer immense, la vie du capitaine Nemo se déroulait tout entière,
et il n'était pas jusqu'à sa tombe qu'il n'eût préparée dans le plus
impénétrable de ses abîmes. Là, pas un des monstres de l'Océan ne
viendrait troubler le dernier sommeil de ces hôtes du -Nautilus-, de
ces amis, rivés les uns aux autres, dans la mort aussi bien que dans la
vie! «Nul homme, non plus!» avait ajouté le capitaine.
Toujours cette même défiance, farouche, implacable, envers les sociétés
humaines!
Pour moi, je ne me contentais plus des hypothèses qui satisfaisaient
Conseil. Ce digne garçon persistait à ne voir dans le commandant du
-Nautilus- qu'un de ces savants méconnus qui rendent à l'humanité
mépris pour indifférence. C'était encore pour lui un génie incompris
qui, las des déceptions de la terre, avait dû se réfugier dans cet
inaccessible milieu où ses instincts s'exerçaient librement. Mais, à
mon avis, cette hypothèse n'expliquait qu'un des côtés du capitaine
Nemo.
En effet, le mystère de cette dernière nuit pendant laquelle nous
avions été enchaînés dans la prison et le sommeil, la précaution si
violemment prise par le capitaine d'arracher de mes yeux la lunette
prête à parcourir l'horizon, la blessure mortelle de cet homme due à
un choc inexplicable du -Nautilus-, tout cela me poussait dans une
voie nouvelle. Non! le capitaine Nemo ne se contentait pas de fuir les
hommes! Son formidable appareil servait non-seulement ses instincts
de liberté, mais peut-être aussi les intérêts de je ne sais quelles
terribles représailles.
En ce moment, rien n'est évident pour moi, je n'entrevois encore dans
ces ténèbres que des lueurs, et je dois me borner à écrire, pour ainsi
dire, sous la dictée des événements.
D'ailleurs rien ne nous lie au capitaine Nemo. Il sait que s'échapper
du -Nautilus- est impossible. Nous ne sommes pas même prisonniers sur
parole. Aucun engagement d'honneur ne nous enchaîne. Nous ne sommes que
des captifs, que des prisonniers déguisés sous le nom d'hôtes par un
semblant de courtoisie. Toutefois, Ned Land n'a pas renoncé à l'espoir
de recouvrer sa liberté. Il est certain qu'il profitera de la première
occasion que le hasard lui offrira. Je ferai comme lui sans doute. Et
cependant, ce ne sera pas sans une sorte de regret que j'emporterai ce
que la générosité du capitaine nous aura laissé pénétrer des mystères
du -Nautilus-! Car enfin, faut-il haïr cet homme ou l'admirer? Est-ce
une victime ou un bourreau? Et puis, pour être franc, je voudrais,
avant de l'abandonner à jamais, je voudrais avoir accompli ce tour du
monde sous-marin dont les débuts sont si magnifiques. Je voudrais avoir
observé la complète série des merveilles entassées sous les mers du
globe. Je voudrais avoir vu ce que nul homme n'a vu encore, quand je
devrais payer de ma vie cet insatiable besoin d'apprendre! Qu'ai-je
découvert jusqu'ici? Rien, ou presque rien, puisque nous n'avons encore
parcouru que six mille lieues à travers le Pacifique!
Pourtant je sais bien que le -Nautilus- se rapproche des terres
habitées, et que, si quelque chance de salut s'offre à nous, il serait
cruel de sacrifier mes compagnons à ma passion pour l'inconnu. Il
faudra les suivre, peut-être même les guider. Mais cette occasion se
présentera-t-elle jamais? L'homme privé par la force de son libre
arbitre la désire, cette occasion, mais le savant, le curieux, la
redoute.
Ce jour-là, 21 janvier 1868, à midi, le second vint prendre la hauteur
du soleil. Je montai sur la plate-forme, j'allumai un cigare, et je
suivis l'opération. Il me parut évident que cet homme ne comprenait pas
le français, car plusieurs fois je fis à voix haute des réflexions qui
auraient dû lui arracher quelque signe involontaire d'attention, s'il
les eût comprises, mais il resta impassible et muet.
Pendant qu'il observait au moyen du sextant, un des matelots du
-Nautilus-,--cet homme vigoureux qui nous avait accompagnés lors de
notre première excursion sous-marine à l'île Crespo,--vint nettoyer les
vitres du fanal. J'examinai alors l'installation de cet appareil dont
la puissance était centuplée par des anneaux lenticulaires disposés
comme ceux des phares, et qui maintenaient sa lumière dans le plan
utile. La lampe électrique était combinée de manière à donner tout son
pouvoir éclairant. Sa lumière, en effet, se produisait dans le vide,
ce qui assurait à la fois sa régularité et son intensité. Ce vide
économisait aussi les pointes de graphite entre lesquelles se développe
l'arc lumineux. Économie importante pour le capitaine Nemo, qui
n'aurait pu les renouveler aisément. Mais, dans ces conditions, leur
usure était presque insensible.
Lorsque le -Nautilus- se prépara à reprendre sa marche sous-marine,
je redescendis au salon. Les panneaux se refermèrent, et la route fut
donnée directement à l'ouest.
Nous sillonnions alors les flots de l'océan Indien, vaste plaine
liquide d'une contenance de cinq cent cinquante millions d'hectares,
et dont les eaux sont si transparentes qu'elles donnent le vertige à
qui se penche à leur surface. Le -Nautilus- y flottait généralement
entre cent et deux cents mètres de profondeur. Ce fut ainsi pendant
quelques jours. A tout autre que moi, pris d'un immense amour de la
mer, les heures eussent sans doute paru longues et monotones; mais
ces promenades quotidiennes sur la plate-forme où je me retrempais
dans l'air vivifiant de l'Océan, le spectacle de ces riches eaux à
travers les vitres du salon, la lecture des livres de la bibliothèque,
la rédaction de mes mémoires, employaient tout mon temps et ne me
laissaient pas un moment de lassitude ou d'ennui.
Notre santé à tous se maintenait dans un état très-satisfaisant.
Le régime du bord nous convenait parfaitement, et pour mon compte,
je me serais bien passé des variantes que Ned Land, par esprit de
protestation, s'ingéniait à y apporter. De plus, dans cette température
constante, il n'y avait pas même un rhume à craindre. D'ailleurs, ce
madréporaire -Dendrophyllée-, connu en Provence sous le nom de «Fenouil
de mer,» et dont il existait une certaine réserve à bord, eût fourni
avec la chair fondante de ses polypes une pâte excellente contre la
toux.
Pendant quelques jours, nous vîmes une grande quantité d'oiseaux
aquatiques, palmipèdes, mouettes ou goëlands. Quelques-uns furent
adroitement tués, et, préparés d'une certaine façon, ils fournirent
un gibier d'eau très-acceptable. Parmi les grands voiliers, emportés
à de longues distances de toutes terres, et qui se reposent sur les
flots des fatigues du vol, j'aperçus de magnifiques albatros au cri
discordant comme un braiement d'âne, oiseaux qui appartiennent à la
famille des longipennes. La famille des totipalmes était représentée
par des frégates rapides qui pêchaient prestement les poissons de la
surface, et par de nombreux phaétons ou paille-en-queue, entre autres,
ce phaéton à brins rouges, gros comme un pigeon, et dont le plumage
blanc est nuancé de tons roses qui font valoir la teinte noire des
ailes.
Les filets du -Nautilus- rapportèrent plusieurs sortes de tortues
marines, du genre caret, à dos bombé, et dont l'écaille est
très-estimée. Ces reptiles, qui plongent facilement, peuvent se
maintenir longtemps sous l'eau en fermant la soupape charnue située
à l'orifice externe de leur canal nasal. Quelques-uns de ces carets,
lorsqu'on les prit, dormaient encore dans leur carapace, à l'abri des
animaux marins. La chair de ces tortues était généralement médiocre,
mais leurs œufs formaient un régal excellent.
Quant aux poissons, ils provoquaient toujours notre admiration, quand
nous surprenions à travers les panneaux ouverts les secrets de leur
vie aquatique. Je remarquai plusieurs espèces qu'il ne m'avait pas été
donné d'observer jusqu'alors.
Je citerai principalement des ostracions particuliers à la mer Rouge, à
la mer des Indes et à cette partie de l'Océan qui baigne les côtes de
l'Amérique équinoxiale. Ces poissons, comme les tortues, les tatous,
les oursins, les crustacés, sont protégés par une cuirasse qui n'est
ni crétacée, ni pierreuse, mais véritablement osseuse. Tantôt, elle
affecte la forme d'un solide triangulaire, tantôt la forme d'un solide
quadrangulaire. Parmi les triangulaires, j'en notai quelques-uns
d'une longueur d'un demi-décimètre, d'une chair salubre, d'un goût
exquis, bruns à la queue, jaunes aux nageoires, et dont je recommande
l'acclimatation même dans les eaux douces, auxquelles d'ailleurs un
certain nombre de poissons de mer s'accoutument aisément. Je citerai
aussi des ostracions quadrangulaires, surmontés sur le dos de quatre
gros tubercules; des ostracions mouchetés de points blancs sous la
partie inférieure du corps, qui s'apprivoisent comme des oiseaux; des
trigones, pourvus d'aiguillons formés par la prolongation de leur
croûte osseuse, et auxquels leur singulier grognement a valu le surnom
de «cochons de mer»; puis des dromadaires à grosses bosses en forme de
cône, dont la chair est dure et coriace.
[Illustration: Albatros, frégates et phaétons. (Page 204.)]
Je relève encore sur les notes quotidiennes tenues par maître Conseil
certains poissons du genre tétrodons, particuliers à ces mers, des
spenglériens au dos rouge, à la poitrine blanche, qui se distinguent
par trois rangées longitudinales de filaments, et des électriques,
longs de sept pouces, parés des plus vives couleurs. Puis, comme
échantillons d'autres genres, des ovoïdes semblables à un œuf d'un
brun noir, sillonnés de bandelettes blanches et dépourvus de queue;
des diodons, véritables porcs-épics de la mer, munis d'aiguillons et
pouvant se gonfler de manière à former une pelote hérissée de dards;
des hippocampes communs à tous les océans; des pégases volants, à
museau allongé, auxquels leurs nageoires pectorales, très-étendues
et disposées en forme d'ailes, permettent sinon de voler, du moins
de s'élancer dans les airs; des pigeons spatulés, dont la queue est
couverte de nombreux anneaux écailleux; des macrognathes à longue
mâchoire, excellents poissons longs de vingt-cinq centimètres et
brillants des plus agréables couleurs; des calliomores livides, dont
la tête est rugueuse; des myriades de blennies-sauteurs, rayés de
noir, aux longues nageoires pectorales, glissant à la surface des eaux
avec une prodigieuse vélocité; de délicieux vélifères, qui peuvent
hisser leurs nageoires comme autant de voiles déployées aux courants
favorables; des kurtes splendides, auxquels la nature a prodigué le
jaune, le bleu céleste, l'argent et l'or; des trichoptères, dont les
ailes sont formées de filaments; des cottes, toujours maculées de
limon, qui produisent un certain bruissement; des trygles, dont le
foie est considéré comme poison; des bodians, qui portent sur les yeux
une œillère mobile; enfin des soufflets, au museau long et tubuleux,
véritables gobes-mouches de l'Océan, armés d'un fusil que n'ont prévu
ni les Chassepot ni les Remington, et qui tuent les insectes en les
frappant d'une simple goutte d'eau.
Dans le quatre-vingt-neuvième genre des poissons classés par Lacépède,
qui appartient à la seconde sous-classe des osseux, caractérisés par
un opercule et une membrane bronchiale, je remarquai la scorpene,
dont la tête est garnie d'aiguillons et qui ne possède qu'une seule
nageoire dorsale; ces animaux sont revêtus ou privés de petites
écailles, suivant le sous-genre auquel ils appartiennent. Le second
sous-genre nous donna des échantillons de dydactyles longs de trois
à quatre décimètres, rayés de jaune, mais dont la tête est d'un
aspect fantastique. Quant au premier sous-genre, il fournit plusieurs
spécimens de ce poisson bizarre justement surnommé «crapaud de mer,»
poisson à tête grande, tantôt creusée de sinus profonds, tantôt
boursouflée de protubérances; hérissé d'aiguillons et parsemé de
tubercules, il porte des cornes irrégulières et hideuses; son corps et
sa queue sont garnis de callosités; ses piquants font des blessures
dangereuses; il est répugnant et horrible.
Du 21 au 23 janvier, le -Nautilus- marcha à raison de deux cent
cinquante lieues par vingt-quatre heures, soit cinq cent quarante
milles, ou vingt-deux milles à l'heure. Si nous reconnaissions au
passage les diverses variétés de poissons, c'est que ceux-ci, attirés
par l'éclat électrique, cherchaient à nous accompagner; la plupart,
distancés par cette vitesse, restaient bientôt en arrière; quelques-uns
cependant parvenaient à se maintenir pendant un certain temps dans les
eaux du -Nautilus-.
Le 24 au matin, par 12° 5′ de latitude sud et 94° 33′ de longitude,
nous eûmes connaissance de l'île Keeling, soulèvement madréporique
planté de magnifiques cocos, et qui fut visitée par M. Darwin et le
capitaine Fitz-Roy. Le -Nautilus- prolongea à peu de distance les
accores de cette île déserte. Ses dragues rapportèrent de nombreux
échantillons de polypes et d'échinodermes, et des tests curieux de
l'embranchement des mollusques. Quelques précieux produits de l'espèce
des dauphinules accrurent les trésors du capitaine Nemo, auquel je
joignis une astrée punctifère, sorte de polypier parasite souvent fixé
sur une coquille.
Bientôt l'île Keeling disparut sous l'horizon, et la route fut donnée
au nord-ouest vers la pointe de la péninsule indienne.
«Des terres civilisées, me dit ce jour-là Ned Land. Cela vaudra mieux
que ces îles de la Papouasie, où l'on rencontre plus de sauvages que
de chevreuils! Sur cette terre indienne, monsieur le professeur, il y
a des routes, des chemins de fer, des villes anglaises, françaises et
indoues. On ne ferait pas cinq milles sans y rencontrer un compatriote.
Hein! est-ce que le moment n'est pas venu de brûler la politesse au
capitaine Nemo?
--Non, Ned, non, répondis-je d'un ton très-déterminé. Laissons courir,
comme vous dites, vous autres marins. Le -Nautilus- se rapproche des
continents habités. Il revient vers l'Europe, qu'il nous y conduise.
Une fois arrivés dans nos mers, nous verrons ce que la prudence nous
conseillera de tenter. D'ailleurs, je ne suppose pas que le capitaine
Nemo nous permette d'aller chasser sur les côtes du Malabar ou de
Coromandel comme dans les forêts de la Nouvelle-Guinée.
--Eh bien! monsieur, ne peut-on se passer de sa permission?»
Je ne répondis pas au Canadien. Je ne voulais pas discuter. Au fond,
j'avais à cœur d'épuiser jusqu'au bout les hasards de la destinée qui
m'avait jeté à bord du -Nautilus-.
A partir de l'île Keeling, notre marche se ralentit généralement.
Elle fut aussi plus capricieuse et nous entraîna souvent à de grandes
profondeurs. On fit plusieurs fois usage des plans inclinés que
des leviers intérieurs pouvaient placer obliquement à la ligne de
flottaison. Nous allâmes ainsi jusqu'à deux et trois kilomètres, mais
sans jamais avoir vérifié les grands fonds de cette mer indienne que
des sondes de treize mille mètres n'ont pas pu atteindre. Quant à
la température des basses couches, le thermomètre indiqua toujours
invariablement quatre degrés au-dessus de zéro. J'observai seulement
que, dans les nappes supérieures, l'eau était toujours plus froide sur
les hauts fonds qu'en pleine mer.
Le 25 janvier, l'Océan étant absolument désert, le -Nautilus- passa la
journée à sa surface, battant les flots de sa puissante hélice et les
faisant rejaillir à une grande hauteur. Comment, dans ces conditions,
ne l'eût-on pas pris pour un cétacé gigantesque? Je passai les trois
quarts de cette journée sur la plate-forme. Je regardais la mer. Rien à
l'horizon, si ce n'est, vers quatre heures du soir, un long steamer qui
courait dans l'ouest à contre-bord. Sa mâture fut visible un instant,
mais il ne pouvait apercevoir le -Nautilus-, trop ras sur l'eau. Je
pensai que ce bateau à vapeur appartenait à la ligne péninsulaire et
orientale qui fait le service de l'île de Ceyland à Sydney, en touchant
à la pointe du roi Georges et à Melbourne.
A cinq heures du soir, avant ce rapide crépuscule qui lie le jour à la
nuit dans les zones tropicales, Conseil et moi nous fûmes émerveillés
par un curieux spectacle.
Il est un charmant animal dont la rencontre, suivant les anciens,
présageait des chances heureuses. Aristote, Athénée, Pline, Oppien,
avaient étudié ses goûts et épuisé à son égard toute la poétique des
savants de la Grèce et de l'Italie. Ils l'appelèrent -Nautilus- et
-Pompylius-. Mais la science moderne n'a pas ratifié leur appellation,
et ce mollusque est maintenant connu sous le nom d'Argonaute.
Qui eût consulté Conseil eût appris de ce brave garçon que
l'embranchement des mollusques se divise en cinq classes; que
la première classe, celle des céphalopodes dont les sujets sont
tantôt nus, tantôt testacés, comprend deux familles, celles des
dibranchiaux et des tétrabranchiaux, qui se distinguent par le nombre
de leurs branches; que la famille des dibranchiaux renferme trois
genres, l'argonaute, le calmar et la seiche, et que la famille des
tétrabranchiaux n'en contient qu'un seul, le nautile. Si après cette
nomenclature, un esprit rebelle eût confondu l'argonaute, qui est
-acétabulifère-, c'est-à-dire porteur de ventouses, avec le nautile,
qui est -tentaculifère-, c'est-à-dire porteur de tentacules, il aurait
été sans excuse.
Or, c'était une troupe de ces argonautes qui voyageait alors à la
surface de l'Océan. Nous pouvions en compter plusieurs centaines. Ils
appartenaient à l'espèce des argonautes tuberculés qui est spéciale aux
mers de l'Inde.
[Illustration: Les argonautes. (Page 209.)]
Ces gracieux mollusques se mouvaient à reculons au moyen de leur tube
locomoteur en chassant par ce tube l'eau qu'ils avaient aspirée.
De leurs huit tentacules, six, allongés et amincis, flottaient sur
l'eau, tandis que les deux autres, arrondis en palmes, se tendaient
au vent comme une voile légère. Je voyais parfaitement leur coquille
spiraliforme et ondulée que Cuvier compare justement à une élégante
chaloupe. Véritable bateau en effet. Il transporte l'animal qui l'a
sécrété, sans que l'animal y adhère.
«L'argonaute est libre de quitter sa coquille, dis-je à Conseil, mais
il ne la quitte jamais.
--Ainsi fait le capitaine Nemo, répondit judicieusement Conseil. C'est
pourquoi il eût mieux fait d'appeler son navire l'-Argonaute-.»
Pendant une heure environ, le -Nautilus- flotta au milieu de cette
troupe de mollusques. Puis, je ne sais quel effroi les prit soudain.
Comme à un signal, toutes les voiles furent subitement amenées; les
bras se replièrent, les corps se contractèrent, les coquilles se
renversant changèrent leur centre de gravité, et toute la flottille
disparut sous les flots. Ce fut instantané, et jamais navires d'une
escadre ne manœuvrèrent avec plus d'ensemble.
En ce moment, la nuit tomba subitement, et les lames, à peine soulevées
par la brise, s'allongèrent paisiblement sous les précintes du
-Nautilus-.
Le lendemain, 26 janvier, nous coupions l'Équateur sur le
quatre-vingt-deuxième méridien, et nous rentrions dans l'hémisphère
boréal.
Pendant cette journée, une formidable troupe de squales nous fit
cortége. Terribles animaux qui pullulent dans ces mers et les rendent
fort dangereuses. C'étaient des squales philipps au dos brun et au
ventre blanchâtre, armés de onze rangées de dents, des squales œillés
dont le cou est marqué d'une grande tache noire cerclée de blanc qui
ressemble à un œil, des squales isabelle à museau arrondi et semé de
points obscurs. Souvent, ces puissants animaux se précipitaient contre
la vitre du salon avec une violence peu rassurante. Ned Land ne se
possédait plus alors. Il voulait remonter à la surface des flots et
harponner ces monstres, surtout certains squales émissoles dont la
gueule est pavée de dents disposées comme une mosaïque, et de grands
squales tigrés, longs de cinq mètres, qui le provoquaient avec une
insistance toute particulière. Mais bientôt le -Nautilus-, accroissant
sa vitesse, laissa facilement en arrière les plus rapides de ces
requins.
Le 27 janvier, à l'ouvert du vaste golfe du Bengale, nous rencontrâmes
à plusieurs reprises, spectacle sinistre! des cadavres qui flottaient
à la surface des flots. C'étaient les morts des villes indiennes,
charriés par le Gange jusqu'à la haute mer, et que les vautours, les
seuls ensevelisseurs du pays, n'avaient pas achevé de dévorer. Mais les
squales ne manquaient pas pour les aider dans leur funèbre besogne.
Vers sept heures du soir, le -Nautilus- à demi-immergé navigua au
milieu d'une mer de lait. A perte de vue l'Océan semblait être
lactifié. Était-ce l'effet des rayons lunaires? Non, car la lune, ayant
deux jours à peine, était encore perdue au-dessous de l'horizon dans
les rayons du soleil. Tout le ciel, quoique éclairé par le rayonnement
sidéral, semblait noir par contraste avec la blancheur des eaux.
Conseil ne pouvait en croire ses yeux, et il m'interrogeait sur les
causes de ce singulier phénomène. Heureusement, j'étais en mesure de
lui répondre.
«C'est ce qu'on appelle une mer de lait, lui dis-je, vaste étendue de
flots blancs qui se voit fréquemment sur les côtes d'Amboine et dans
ces parages.
--Mais, demanda Conseil, monsieur peut-il m'apprendre quelle cause
produit un pareil effet, car cette eau ne s'est pas changée en lait, je
suppose!
--Non, mon garçon, et cette blancheur qui te surprend n'est due qu'à
la présence de myriades de bestioles infusoires, sortes de petits vers
lumineux, d'un aspect gélatineux et incolore, de l'épaisseur d'un
cheveu, et dont la longueur ne dépasse pas un cinquième de millimètre.
Quelques-unes de ces bestioles adhèrent entre elles pendant l'espace de
plusieurs lieues.
--Plusieurs lieues! s'écria Conseil.
--Oui, mon garçon, et ne cherche pas à supputer le nombre de ces
infusoires! Tu n'y parviendrais pas, car, si je ne me trompe, certains
navigateurs ont flotté sur ces mers de lait pendant plus de quarante
milles.»
Je ne sais si Conseil tint compte de ma recommandation, mais il parut
se plonger dans des réflexions profondes, cherchant sans doute à
évaluer combien quarante milles carrés contiennent de cinquièmes de
millimètres. Pour moi, je continuai d'observer le phénomène. Pendant
plusieurs heures, le -Nautilus- trancha de son éperon ces flots
blanchâtres, et je remarquai qu'il glissait sans bruit sur cette eau
savonneuse, comme s'il eût flotté dans ces remous d'écume que les
courants et les contre-courants des baies laissaient quelquefois entre
eux.
Vers minuit, la mer reprit subitement sa teinte ordinaire, mais
derrière nous, jusqu'aux limites de l'horizon, le ciel, réfléchissant
la blancheur des flots, sembla longtemps imprégné des vagues lueurs
d'une aurore boréale.
CHAPITRE II
UNE NOUVELLE PROPOSITION DU CAPITAINE NEMO.
Le 28 février, lorsque le -Nautilus- revint à midi à la surface de la
mer, par 9° 4′ de latitude nord, il se trouvait en vue d'une terre qui
lui restait à huit milles dans l'ouest. J'observai tout d'abord une
agglomération de montagnes, hautes de deux mille pieds environ, dont
les formes se modelaient très-capricieusement. Le point terminé, je
rentrai dans le salon, et lorsque le relèvement eut été reporté sur
la carte, je reconnus que nous étions en présence de l'île de Ceyland,
cette perle qui pend au lobe inférieur de la péninsule indienne.
J'allai chercher dans la bibliothèque quelque livre relatif à cette
île, l'une des plus fertiles du globe. Je trouvai précisément un volume
de Sirr H. C., esq., intitulé -Ceylan and the Cingalese-. Rentré
au salon, je notai d'abord les relèvements de Ceyland, à laquelle
l'antiquité avait prodigué tant de noms divers. Sa situation était
entre 5° 55′ et 9° 49′ de latitude nord, et entre 79° 42′ et 82° 4′
de longitude à l'est du méridien de Greenwich; sa longueur, deux cent
soixante-quinze milles; sa largeur maximum, cent cinquante milles; sa
circonférence, neuf cents milles; sa superficie, vingt-quatre mille
quatre cent quarante-huit milles, c'est-à-dire un peu inférieure à
celle de l'Irlande.
Le capitaine Nemo et son second parurent en ce moment.
Le capitaine jeta un coup d'œil sur la carte. Puis, se retournant vers
moi:
«L'île de Ceyland, dit-il, une terre célèbre par ses pêcheries de
perles. Vous serait-il agréable, monsieur Aronnax, de visiter l'une de
ses pêcheries?
--Sans aucun doute, capitaine.
--Bien. Ce sera chose facile. Seulement, si nous voyons les pêcheries,
nous ne verrons pas les pêcheurs. L'exploitation annuelle n'est pas
encore commencée. N'importe. Je vais donner l'ordre de rallier le golfe
de Manaar, où nous arriverons dans la nuit.»
Le capitaine dit quelques mots à son second qui sortit aussitôt.
Bientôt le -Nautilus- rentra dans son liquide élément, et le manomètre
indiqua qu'il s'y tenait à une profondeur de trente pieds.
La carte sous les yeux, je cherchai alors ce golfe de Manaar. Je le
trouvai par le neuvième parallèle, sur la côte nord-ouest de Ceyland.
Il était formé par une ligne allongée de la petite île Manaar. Pour
l'atteindre, il fallait remonter tout le rivage occidental de Ceyland.
«Monsieur le professeur, me dit alors le capitaine Nemo, on pêche des
perles dans le golfe du Bengale, dans la mer des Indes, dans les mers
de Chine et du Japon, dans les mers du sud de l'Amérique, au golfe de
Panama, au golfe de Californie; mais c'est à Ceyland que cette pêche
obtient les plus beaux résultats. Nous arrivons un peu tôt, sans doute.
Les pêcheurs ne se rassemblent que pendant le mois de mars au golfe
de Manaar, et là, pendant trente jours, leurs trois cents bateaux
se livrent à cette lucrative exploitation des trésors de la mer.
Chaque bateau est monté par dix rameurs et par dix pêcheurs. Ceux-ci,
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