perroquets voltigeait de branche en branche, n'attendant qu'une éducation plus soignée pour parler la langue humaine. Pour le moment, ils caquetaient en compagnie de perruches de toutes couleurs, de graves kakatouas, qui semblaient méditer quelque problème philosophique, tandis que des loris d'un rouge éclatant passaient comme un morceau d'étamine emporté par la brise, au milieu de kalaos au vol bruyant, de papouas peints des plus fines nuances de l'azur, et de toute une variété de volatiles charmants, mais généralement peu comestibles. Cependant, un oiseau particulier à ces terres, et qui n'a jamais dépassé la limite des îles d'Arrou et des îles des Papouas, manquait à cette collection. Mais le sort me réservait de l'admirer avant peu. Après avoir traversé un taillis de médiocre épaisseur, nous avions retrouvé une plaine obstruée de buissons. Je vis alors s'enlever de magnifiques oiseaux que la disposition de leurs longues plumes obligeait à se diriger contre le vent. Leur vol ondulé, la grâce de leurs courbes aériennes, le chatoiement de leurs couleurs, attiraient et charmaient le regard. Je n'eus pas de peine à les reconnaître. «Des oiseaux de paradis! m'écriai-je. --Ordre des passereaux, section des clystomores, répondit Conseil. --Famille des perdreaux? demanda Ned Land. --Je ne crois pas, maître Land. Néanmoins, je compte sur votre adresse pour attraper un de ces charmants produits de la nature tropicale! --On essayera, monsieur le professeur, quoique je sois plus habitué à manier le harpon que le fusil.» Les Malais, qui font un grand commerce de ces oiseaux avec les Chinois, ont, pour les prendre, divers moyens que nous ne pouvions employer. Tantôt ils disposent des lacets au sommet des arbres élevés que les paradisiers habitent de préférence. Tantôt ils s'en emparent avec une glu tenace qui paralyse leurs mouvements. Ils vont même jusqu'à empoisonner les fontaines où ces oiseaux ont l'habitude de boire. Quant à nous, nous étions réduits à les tirer au vol, ce qui nous laissait peu de chances de les atteindre. Et en effet, nous épuisâmes vainement une partie de nos munitions. Vers onze heures du matin, le premier plan des montagnes qui forment le centre de l'île était franchi, et nous n'avions encore rien tué. La faim nous aiguillonnait. Les chasseurs s'étaient fiés au produit de leur chasse, et ils avaient eu tort. Très-heureusement, Conseil, à sa grande surprise, fit un coup double et assura le déjeuner. Il abattit un pigeon blanc et un ramier, qui, lestement plumés et suspendus à une brochette, rôtirent devant un feu ardent de bois mort. Pendant que ces intéressants animaux cuisaient, Ned prépara des fruits de l'artocarpus. Puis, le pigeon et le ramier furent dévorés jusqu'aux os et déclarés excellents. La muscade, dont ils ont l'habitude de se gaver, parfume leur chair et en fait un manger délicieux. «C'est comme si les poulardes se nourrissaient de truffes, dit Conseil. --Et maintenant, Ned, que vous manque-t-il? demandai-je au Canadien. --Un gibier à quatre pattes, monsieur Aronnax, répondit Ned Land. Tous ces pigeons ne sont que hors-d'œuvre et amusettes de la bouche! Aussi, tant que je n'aurai pas tué un animal à côtelettes, je ne serai pas content! --Ni moi, Ned, si je n'attrape pas un paradisier. --Continuons donc la chasse, répondit Conseil, mais en revenant vers la mer. Nous sommes arrivés aux premières pentes des montagnes, et je pense qu'il vaut mieux regagner la région des forêts.» C'était un avis sensé, et il fut suivi. Après une heure de marche, nous avions atteint une véritable forêt de sagoutiers. Quelques serpents inoffensifs fuyaient sous nos pas. Les oiseaux de paradis se dérobaient à notre approche, et véritablement, je désespérais de les atteindre, lorsque Conseil, qui marchait en avant, se baissa soudain, poussa un cri de triomphe, et revint à moi, rapportant un magnifique paradisier. «Ah! bravo! Conseil, m'écriai-je. --Monsieur est bien bon, répondit Conseil. --Mais non, mon garçon. Tu as fait là un coup de maître. Prendre un de ces oiseaux vivants, et le prendre à la main! --Si monsieur veut l'examiner de près, il verra que je n'ai pas eu grand mérite. --Et pourquoi, Conseil? --Parce que cet oiseau est ivre comme une caille. --Ivre? --Oui, monsieur, ivre des muscades qu'il dévorait sous le muscadier où je l'ai pris. Voyez, ami Ned, voyez les monstrueux effets de l'intempérance! --Mille diables! riposta le Canadien, pour ce que j'ai bu de gin depuis deux mois, ce n'est pas la peine de me le reprocher!» [Illustration: C'était le paradisier grand-émeraude. (Page 168.)] Cependant, j'examinais le curieux oiseau. Conseil ne se trompait pas. Le paradisier, enivré par le suc capiteux, était réduit à l'impuissance. Il ne pouvait voler. Il marchait à peine. Mais cela m'inquiéta peu, et je le laissai cuver ses muscades. Cet oiseau appartenait à la plus belle des huit espèces que l'on compte en Papouasie et dans les îles voisines. C'était le paradisier «grand-émeraude,» l'un des plus rares. Il mesurait trois décimètres de longueur. Sa tête était relativement petite, ses yeux placés près de l'ouverture du bec, et petits aussi. Mais il offrait une admirable réunion de nuances, étant jaune de bec, brun de pieds et d'ongles, noisette aux ailes empourprées à leurs extrémités, jaune pâle à la tête et sur le derrière du cou, couleur d'émeraude à la gorge, brun marron au ventre et à la poitrine. Deux filets cornés et duveteux s'élevaient au-dessus de sa queue, que prolongeaient de longues plumes très-légères, d'une finesse admirable, et ils complétaient l'ensemble de ce merveilleux oiseau que les indigènes ont poétiquement appelé «l'oiseau du soleil.» [Illustration: Ned Land se contenta d'une douzaine de kangaroos. (Page 170.)] Je souhaitais vivement de pouvoir ramener à Paris ce superbe spécimen des paradisiers, afin d'en faire don au Jardin des Plantes, qui n'en possède pas un seul vivant. «C'est donc bien rare? demanda le Canadien, du ton d'un chasseur qui estime fort peu le gibier au point de vue de l'art. --Très-rare, mon brave compagnon, et surtout très-difficile à prendre vivant. Et même morts, ces oiseaux sont encore l'objet d'un important trafic. Aussi, les naturels ont-ils imaginé d'en fabriquer comme on fabrique des perles ou des diamants. --Quoi! s'écria Conseil, on fait de faux oiseaux de paradis? --Oui, Conseil. --Et monsieur connaît-il le procédé des indigènes? --Parfaitement. Les paradisiers, pendant la mousson d'est, perdent ces magnifiques plumes qui entourent leur queue, et que les naturalistes ont appelées plumes subalaires. Ce sont ces plumes que recueillent les faux-monnayeurs en volatiles, et qu'ils adaptent adroitement à quelque pauvre perruche préalablement mutilée. Puis ils teignent la suture, ils vernissent l'oiseau, et ils expédient aux muséums et aux amateurs d'Europe ces produits de leur singulière industrie. --Bon! fit Ned Land, si ce n'est pas l'oiseau, ce sont toujours ses plumes, et tant que l'objet n'est pas destiné à être mangé, je n'y vois pas grand mal!» Mais si mes désirs étaient satisfaits par la possession de ce paradisier, ceux du chasseur canadien ne l'étaient pas encore. Heureusement, vers deux heures, Ned Land abattit un magnifique cochon des bois, de ceux que les naturels appellent «bari-outang». L'animal venait à propos pour nous procurer de la vraie viande de quadrupède, et il fut bien reçu. Ned Land se montra très-glorieux de son coup de fusil. Le cochon, touché par la balle électrique, était tombé raide mort. Le Canadien le dépouilla et le vida proprement, après en avoir retiré une demi-douzaine de côtelettes destinées à fournir une grillade pour le repas du soir. Puis, cette chasse fut reprise, qui devait encore être marquée par les exploits de Ned et de Conseil. En effet, les deux amis, battant les buissons, firent lever une troupe de kangaroos, qui s'enfuirent en bondissant sur leurs pattes élastiques. Mais ces animaux ne s'enfuirent pas si rapidement que la capsule électrique ne pût les arrêter dans leur course. «Ah! monsieur le professeur, s'écria Ned Land que la rage du chasseur prenait à la tête, quel gibier excellent, cuit à l'étuvée surtout! Quel approvisionnement pour le -Nautilus-! Deux! trois! cinq à terre! Et quand je pense que nous dévorerons toute cette chair, et que ces imbéciles du bord n'en aurons pas miette!» Je crois que, dans l'excès de sa joie, le Canadien, s'il n'avait pas tant parlé, aurait massacré toute la bande! Mais il se contenta d'une douzaine de ces intéressants marsupiaux, qui forment le premier ordre des mammifères aplacentaires,--nous dit Conseil. Ces animaux étaient de petite taille. C'était une espèce de ces «kangaroos-lapins,» qui gîtent habituellement dans le creux des arbres, et dont la vélocité est extrême; mais s'ils sont de médiocre grosseur, ils fournissent, du moins, la chair la plus estimée. Nous étions très-satisfaits des résultats de notre chasse. Le joyeux Ned se proposait de revenir le lendemain à cette île enchantée, qu'il voulait dépeupler de tous ses quadrupèdes comestibles. Mais il comptait sans les événements. A six heures du soir, nous avions regagné la plage. Notre canot était échoué à sa place habituelle. Le -Nautilus-, semblable à un long écueil, émergeait des flots à deux milles du rivage. Ned Land, sans plus tarder, s'occupa de la grande affaire du dîner. Il s'entendait admirablement à toute cette cuisine. Les côtelettes de «bari-outang,» grillées sur des charbons, répandirent bientôt une délicieuse odeur qui parfuma l'atmosphère!... Mais je m'aperçois que je marche sur les traces du Canadien. Me voici en extase devant une grillade de porc frais! Que l'on me pardonne, comme j'ai pardonné à maître Land, et pour les mêmes motifs! Enfin, le dîner fut excellent. Deux ramiers complétèrent ce menu extraordinaire. La pâte de sagou, le pain de l'artocarpus, quelques mangues, une demi-douzaine d'ananas, et la liqueur fermentée de certaines noix de cocos, nous mirent en joie. Je crois même que les idées de mes dignes compagnons n'avaient pas toute la netteté désirable. «Si nous ne retournions pas ce soir au -Nautilus-? dit Conseil. --Si nous n'y retournions jamais?» ajouta Ned Land. En ce moment une pierre vint tomber à nos pieds, et coupa court à la proposition du harponneur. CHAPITRE XXII LA FOUDRE DU CAPITAINE NEMO. Nous avions regardé du côté de la forêt, sans nous lever, ma main s'arrêtant dans son mouvement vers ma bouche, celle de Ned Land achevant son office. «Une pierre ne tombe pas du ciel, dit Conseil, ou bien elle mérite le nom d'aérolithe.» Une seconde pierre, soigneusement arrondie, qui enleva de la main de Conseil une savoureuse cuisse de ramier, donna encore plus de poids à son observation. Levés tous les trois, le fusil à l'épaule, nous étions prêts à répondre à toute attaque. «Sont-ce des singes? s'écria Ned Land. --A peu près, répondit Conseil, ce sont des sauvages. --Au canot!» dis-je en me dirigeant vers la mer. Il fallait, en effet, battre en retraite, car une vingtaine de naturels, armés d'arcs et de frondes, apparaissaient sur la lisière d'un taillis, qui masquait l'horizon de droite, à cent pas à peine. Notre canot était échoué à dix toises de nous. Les sauvages s'approchaient, sans courir, mais ils prodiguaient les démonstrations les plus hostiles. Les pierres et les flèches pleuvaient. Ned Land n'avait pas voulu abandonner ses provisions, et malgré l'imminence du danger, son cochon d'un côté, ses kangaroos de l'autre, il détalait avec une certaine rapidité. En deux minutes, nous étions sur la grève. Charger le canot des provisions et des armes, le pousser à la mer, armer les deux avirons, ce fut l'affaire d'un instant. Nous n'avions pas gagné deux encâblures, que cent sauvages, hurlant et gesticulant, entrèrent dans l'eau jusqu'à la ceinture. Je regardai si leur apparition attirerait sur la plate-forme quelques hommes du -Nautilus-. Mais non. L'énorme engin, couché au large, demeurait absolument désert. Vingt minutes plus tard, nous montions à bord. Les panneaux étaient ouverts. Après avoir amarré le canot, nous rentrâmes à l'intérieur du -Nautilus-. Je descendis au salon, d'où s'échappaient quelques accords. Le capitaine Nemo était là, courbé sur son orgue et plongé dans une extase musicale. «Capitaine!» lui dis-je. Il ne m'entendit pas. «Capitaine!» repris-je en le touchant de la main. Il frissonna, et se retournant: «Ah! c'est vous, monsieur le professeur? me dit-il. Eh bien! avez-vous fait bonne chasse, avez-vous herborisé avec succès? --Oui, capitaine, répondis-je, mais nous avons malheureusement ramené une troupe de bipèdes dont le voisinage me paraît inquiétant. --Quels bipèdes? --Des sauvages. --Des sauvages! répondit le capitaine Nemo d'un ton ironique. Et vous vous étonnez, monsieur le professeur, qu'ayant mis le pied sur une des terres de ce globe, vous y trouviez des sauvages? Des sauvages, où n'y en a-t-il pas? Et d'ailleurs, sont-ils pires que les autres, ceux que vous appelez des sauvages? --Mais, capitaine... --Pour mon compte, monsieur, j'en ai rencontré partout. --Eh bien, répondis-je, si vous ne voulez pas en recevoir à bord du -Nautilus-, vous ferez bien de prendre quelques précautions. --Tranquillisez-vous, monsieur le professeur, il n'y a pas là de quoi se préoccuper. --Mais ces naturels sont nombreux. --Combien en avez-vous compté? --Une centaine, au moins. --Monsieur Aronnax, répondit le capitaine Nemo, dont les doigts s'étaient replacés sur les touches de l'orgue, quand tous les indigènes de la Papouasie seraient réunis sur cette plage, le -Nautilus- n'aurait rien à craindre de leurs attaques!» Les doigts du capitaine couraient alors sur le clavier de l'instrument, et je remarquai qu'il n'en frappait que les touches noires, ce qui donnait à ses mélodies une couleur essentiellement écossaise. Bientôt, il eut oublié ma présence, et fut plongé dans une rêverie que je ne cherchai plus à dissiper. Je remontai sur la plate-forme. La nuit était déjà venue, car, sous cette basse latitude, le soleil se couche rapidement et sans crépuscule. Je n'aperçus plus que confusément l'île Gueboroar. Mais des feux nombreux, allumés sur la plage, attestaient que les naturels ne songeaient pas à la quitter. Je restai seul ainsi pendant plusieurs heures, tantôt songeant à ces indigènes,--mais sans les redouter autrement, car l'imperturbable confiance du capitaine me gagnait,--tantôt les oubliant, pour admirer les splendeurs de cette nuit des tropiques. Mon souvenir s'envolait vers la France, à la suite de ces étoiles zodiacales qui devaient l'éclairer dans quelques heures. La lune resplendissait au milieu des constellations du zénith. Je pensai alors que ce fidèle et complaisant satellite reviendrait après demain, à cette même place, pour soulever ces ondes et arracher le -Nautilus- à son lit de coraux. Vers minuit, voyant que tout était tranquille sur les flots assombris aussi bien que sous les arbres du rivage, je regagnai ma cabine, et je m'endormis paisiblement. La nuit s'écoula sans mésaventure. Les Papouas s'effrayaient, sans doute, à la seule vue du monstre échoué dans la baie, car les panneaux, restés ouverts, leur eussent offert un accès facile à l'intérieur du -Nautilus-. A six heures du matin,--8 janvier,--je remontai sur la plate-forme. Les ombres du matin se levaient. L'île montra bientôt, à travers les brumes dissipées, ses plages d'abord, ses sommets ensuite. Les indigènes étaient toujours là, plus nombreux que la veille,--cinq ou six cents peut-être. Quelques-uns, profitant de la marée basse, s'étaient avancés sur les têtes de coraux, à moins de deux encâblures du -Nautilus-. Je les distinguai facilement. C'étaient bien de véritables Papouas, à taille athlétique, hommes de belle race, au front large et élevé, au nez gros mais non épaté, aux dents blanches. Leur chevelure laineuse, teinte en rouge, tranchait sur un corps, noir et luisant comme celui des Nubiens. Au lobe de leur oreille, coupé et distendu, pendaient des chapelets en os. Ces sauvages étaient généralement nus. Parmi eux, je remarquai quelques femmes, habillées, des hanches au genou, d'une véritable crinoline d'herbes que soutenait une ceinture végétale. Certains chefs avaient orné leur cou d'un croissant et de colliers de verroteries rouges et blanches. Presque tous, armés d'arcs, de flèches et de boucliers, portaient à leur épaule une sorte de filet contenant ces pierres arrondies que leur fronde lance avec adresse. Un de ces chefs, assez rapproché du -Nautilus-, l'examinait avec attention. Ce devait être un «mado» de haut rang, car il se drapait dans une natte en feuilles de bananiers, dentelée sur ses bords et relevée d'éclatantes couleurs. J'aurais pu facilement abattre cet indigène, qui se trouvait à petite portée; mais je crus qu'il valait mieux attendre des démonstrations véritablement hostiles. Entre Européens et sauvages, il convient que les Européens ripostent et n'attaquent pas. Pendant tout le temps de la marée basse, ces indigènes rôdèrent près du -Nautilus-, mais ils ne se montrèrent pas bruyants. Je les entendais répéter fréquemment le mot «assai,» et à leurs gestes je compris qu'ils m'invitaient à aller à terre, invitation que je crus devoir décliner. Donc, ce jour-là, le canot ne quitta pas le bord, au grand déplaisir de maître Land qui ne put compléter ses provisions. Cet adroit Canadien employa son temps à préparer les viandes et farines qu'il avait rapportées de l'île Gueboroar. Quant aux sauvages, ils regagnèrent la terre vers onze heures du matin, dès que les têtes de corail commencèrent à disparaître sous le flot de la marée montante. Mais je vis leur nombre s'accroître considérablement sur la plage. Il était probable qu'ils venaient des îles voisines ou de la Papouasie proprement dite. Cependant, je n'avais pas aperçu une seule pirogue indigène. N'ayant rien de mieux à faire, je songeai à draguer ces belles eaux limpides, qui laissaient voir à profusion des coquilles, des zoophytes et des plantes pélagiennes. C'était, d'ailleurs, la dernière journée que le -Nautilus- allait passer dans ces parages, si, toutefois, il flottait à la pleine mer du lendemain, suivant la promesse du capitaine Nemo. J'appelai donc Conseil qui m'apporta une petite drague légère, à peu près semblable à celles qui servent à pêcher les huîtres. «Et ces sauvages? me demanda Conseil. N'en déplaise à monsieur, ils ne me semblent pas très-méchants! --Ce sont pourtant des anthropophages, mon garçon. --On peut être anthropophage et brave homme, répondit Conseil, comme on peut être gourmand et honnête. L'un n'exclut pas l'autre. --Bon! Conseil, je t'accorde que ce sont d'honnêtes anthropophages, et qu'ils dévorent honnêtement leurs prisonniers. Cependant, comme je ne tiens pas à être dévoré, même honnêtement, je me tiendrai sur mes gardes, car le commandant du -Nautilus- ne paraît prendre aucune précaution. Et maintenant à l'ouvrage.» Pendant deux heures, notre pêche fut activement conduite, mais sans rapporter aucune rareté. La drague s'emplissait d'oreilles de Midas, de harpes, de mélanies, et particulièrement des plus beaux marteaux que j'eusse vu jusqu'à ce jour. Nous prîmes aussi quelques holoturies, des huîtres perlières, et une douzaine de petites tortues qui furent réservées pour l'office du bord. Mais, au moment où je m'y attendais le moins, je mis la main sur une merveille, je devrais dire sur une difformité naturelle, très-rare à rencontrer. Conseil venait de donner un coup de drague, et son appareil remontait chargé de diverses coquilles assez ordinaires, quand, tout d'un coup, il me vit plonger rapidement le bras dans le filet, en retirer un coquillage, et pousser un cri de conchyliologue, c'est-à-dire le cri le plus perçant que puisse produire un gosier humain. «Eh! qu'a donc monsieur? demanda Conseil, très-surpris. Monsieur a-t-il été mordu? --Non, mon garçon, et cependant, j'eusse volontiers payé d'un doigt ma découverte! --Quelle découverte? --Cette coquille, dis-je en montrant l'objet de mon triomphe. --Mais c'est tout simplement une olive porphyre, genre olive, ordre des pectinibranches, classe des gastéropodes, embranchement des mollusques... --Oui, Conseil, mais au lieu d'être enroulée de droite à gauche, cette olive tourne de gauche à droite! --Est-il possible! s'écria Conseil. [Illustration: Ces indigènes rôdèrent près du -Nautilus-. (Page 174.)] --Oui, mon garçon, c'est une coquille sénestre! --Une coquille sénestre! répétait Conseil, le cœur palpitant. --Regarde sa spire! --Ah! monsieur peut m'en croire, dit Conseil en prenant la précieuse coquille d'une main tremblante, mais je n'ai jamais éprouvé une émotion pareille!» Et il y avait de quoi être ému! On sait, en effet, comme l'ont fait observer les naturalistes, que la dextrosité est une loi de nature. Les astres et leurs satellites, dans leur mouvement de translation et de rotation, se meuvent de droite à gauche. L'homme se sert plus souvent de sa main droite que de sa main gauche, et, conséquemment, ses instruments et ses appareils, escaliers, serrures, ressorts de montres, etc., sont combinés de manière à être employés de droite à gauche. Or, la nature a généralement suivi cette loi pour l'enroulement de ses coquilles. Elles sont toutes dextres, à de rares exceptions, et quand, par hasard, leur spire est sénestre, les amateurs les payent au poids de l'or. [Illustration: Conseil se jeta sur mon fusil. (Page 177.)] Conseil et moi, nous étions donc plongés dans la contemplation de notre trésor, et je me promettais bien d'en enrichir le Muséum, quand une pierre, malencontreusement lancée par un indigène, vint briser le précieux objet dans la main de Conseil. Je poussai un cri de désespoir! Conseil se jeta sur mon fusil, et visa un sauvage qui balançait sa fronde à dix mètres de lui. Je voulus l'arrêter, mais son coup partit et brisa le bracelet d'amulettes qui pendait au bras de l'indigène. «Conseil, m'écriai-je, Conseil! --Eh quoi! Monsieur ne voit-il pas que ce cannibale a commencé l'attaque? --Une coquille ne vaut pas la vie d'un homme! lui dis-je. --Ah! le gueux! s'écria Conseil, j'aurais mieux aimé qu'il m'eût cassé l'épaule!» Conseil était sincère, mais je ne fus pas de son avis. Cependant, la situation avait changé depuis quelques instants, et nous ne nous en étions pas aperçus. Une vingtaine de pirogues entouraient alors le -Nautilus-. Ces pirogues, creusées dans des troncs d'arbre, longues, étroites, bien combinées pour la marche, s'équilibraient au moyen d'un double balancier en bambous qui flottait à la surface de l'eau. Elles étaient manœuvrées par d'adroits pagayeurs à demi-nus, et je ne les vis pas s'avancer sans inquiétude. Il était évident que ces Papouas avaient eu déjà des relations avec les Européens, et qu'ils connaissaient leurs navires. Mais ce long cylindre de fer allongé dans la baie, sans mâts, sans cheminée, que devaient-ils en penser? Rien de bon, car ils s'en étaient d'abord tenus à distance respectueuse. Cependant, le voyant immobile, ils reprenaient peu à peu confiance, et cherchaient à se familiariser avec lui. Or, c'était précisément cette familiarité qu'il fallait empêcher. Nos armes, auxquelles la détonation manquait, ne pouvaient produire qu'un effet médiocre sur ces indigènes, qui n'ont de respect que pour les engins bruyants. La foudre, sans les roulements du tonnerre, effraierait peu les hommes, bien que le danger soit dans l'éclair, non dans le bruit. En ce moment, les pirogues s'approchèrent plus près du -Nautilus-, et une nuée de flèches s'abattit sur lui. «Diable! il grêle! dit Conseil, et peut-être une grêle empoisonnée! --Il faut prévenir le capitaine Nemo,» dis-je en rentrant par le panneau. Je descendis au salon. Je n'y trouvai personne. Je me hasardai à frapper à la porte qui s'ouvrait sur la chambre du capitaine. Un «entrez» me répondit. J'entrai, et je trouvai le capitaine Nemo plongé dans un calcul où les x et autres signes algébriques ne manquaient pas. «Je vous dérange? dis-je par politesse. --En effet, monsieur Aronnax, me répondit le Capitaine, mais je pense que vous avez eu des raisons sérieuses de me voir? --Très-sérieuses. Les pirogues des naturels nous entourent, et, dans quelques minutes, nous serons certainement assaillis par plusieurs centaines de sauvages. --Ah! fit tranquillement le capitaine Nemo, ils sont venus avec leurs pirogues? --Oui, monsieur. --Eh bien, monsieur, il suffit de fermer les panneaux. --Précisément, et je venais vous dire... --Rien n'est plus facile,» dit le capitaine Nemo. Et, pressant un bouton électrique, il transmit un ordre au poste de l'équipage. «Voilà qui est fait, monsieur, me dit-il, après quelques instants. Le canot est en place, et les panneaux sont fermés. Vous ne craignez pas, j'imagine, que ces messieurs défoncent des murailles que les boulets de votre frégate n'ont pu entamer? --Non, capitaine, mais il existe encore un danger. --Lequel, monsieur? --C'est que demain, à pareille heure, il faudra rouvrir les panneaux pour renouveler l'air du -Nautilus-... --Sans contredit, monsieur, puisque notre bâtiment respire à la manière des cétacés. --Or, si à ce moment, les Papouas occupent la plate-forme, je ne vois pas comment vous pourrez les empêcher d'entrer. --Alors, monsieur, vous supposez qu'ils monteront à bord? --J'en suis certain. --Eh bien, monsieur, qu'ils montent. Je ne vois aucune raison pour les en empêcher. Au fond, ce sont de pauvres diables, ces Papouas, et je ne veux pas que ma visite à l'île Gueboroar coûte la vie à un seul de ces malheureux!» Cela dit, j'allais me retirer; mais le capitaine Nemo me retint et m'invita à m'asseoir près de lui. Il me questionna avec intérêt sur nos excursions à terre, sur nos chasses, et n'eut pas l'air de comprendre ce besoin de viande qui passionnait le Canadien. Puis, la conversation effleura divers sujets, et, sans être plus communicatif, le capitaine Nemo se montra plus aimable. Entre autres choses, nous en vînmes à parler de la situation du -Nautilus-, précisément échoué dans ce détroit, où Dumont-d'Urville fut sur le point de se perdre. Puis à ce propos: «Ce fut un de vos grands marins, me dit le capitaine, un de vos plus intelligents navigateurs que ce d'Urville! C'est votre capitaine Cook, à vous autres, Français. Infortuné savant! Avoir bravé les banquises du pôle Sud, les coraux de l'Océanie, les cannibales du Pacifique, pour périr misérablement dans un train de chemin de fer! Si cet homme énergique a pu réfléchir pendant les dernières secondes de son existence, vous figurez-vous quelles ont dû être ses suprêmes pensées!» En parlant ainsi, le capitaine Nemo semblait ému, et je porte cette émotion à son actif. Puis, la carte à la main, nous revîmes les travaux du navigateur français, ses voyages de circumnavigation, sa double tentative au pôle Sud qui amena la découverte des terres Adélie et Louis-Philippe, enfin ses levés hydrographiques des principales îles de l'Océanie. «Ce que votre d'Urville a fait à la surface des mers, me dit le capitaine Nemo, je l'ai fait à l'intérieur de l'Océan, et plus facilement, plus complétement que lui. L'-Astrolabe- et la -Zélée-, incessamment ballotées par les ouragans, ne pouvaient valoir le -Nautilus-, tranquille cabinet de travail, et véritablement sédentaire au milieu des eaux! --Cependant, capitaine, dis-je, il y a un point de ressemblance entre les corvettes de Dumont d'Urville et le -Nautilus-. --Lequel, monsieur? --C'est que le -Nautilus- s'est échoué comme elles! --Le -Nautilus- ne s'est pas échoué, monsieur, me répondit froidement le capitaine Nemo. Le -Nautilus- est fait pour reposer sur le lit des mers, et les pénibles travaux, les manœuvres qu'imposa à d'Urville le renflouage de ses corvettes, je ne les entreprendrai pas. L'-Astrolabe- et la -Zélée- ont failli périr, mais mon -Nautilus- ne court aucun danger. Demain, au jour dit, à l'heure dite, la marée le soulèvera paisiblement, et il reprendra sa navigation à travers les mers. --Capitaine, dis-je, je ne doute pas... --Demain, ajouta le capitaine Nemo en se levant, demain, à deux heures quarante minutes du soir, le -Nautilus- flottera et quittera sans avarie le détroit de Torrès.» Ces paroles prononcées d'un ton très-bref, le capitaine Nemo s'inclina légèrement. C'était me donner congé, et je rentrai dans ma chambre. Là, je trouvai Conseil, qui désirait connaître le résultat de mon entrevue avec le capitaine. «Mon garçon, répondis-je, lorsque j'ai eu l'air de croire que son -Nautilus- était menacé par les naturels de la Papouasie, le capitaine m'a répondu très-ironiquement. Je n'ai donc qu'une chose à te dire: Aie confiance en lui, et va dormir en paix. --Monsieur n'a pas besoin de mes services? --Non, mon ami. Que fait Ned Land? --Que monsieur m'excuse, répondit Conseil, mais l'ami Ned confectionne un pâté de kangaroo qui sera une merveille!» Je restai seul, je me couchai, mais je dormis assez mal. J'entendais le bruit des sauvages qui piétinaient sur la plate-forme en poussant des cris assourdissants. La nuit se passa ainsi, et sans que l'équipage sortît de son inertie habituelle. Il ne s'inquiétait pas plus de la présence de ces cannibales que les soldats d'un fort blindé ne se préoccupent des fourmis qui courent sur son blindage. A six heures du matin, je me levai. Les panneaux n'avaient pas été ouverts. L'air ne fut donc pas renouvelé à l'intérieur, mais les réservoirs, chargés à toute occurrence, fonctionnèrent à propos et lancèrent quelques mètres cubes d'oxygène dans l'atmosphère appauvrie du -Nautilus-. Je travaillai dans ma chambre jusqu'à midi, sans avoir vu, même un instant, le capitaine Nemo. On ne paraissait faire à bord aucun préparatif de départ. J'attendis quelque temps encore, puis, je me rendis au grand salon. La pendule marquait deux heures et demie. Dans dix minutes, le flot devait avoir atteint son maximum de hauteur, et, si le capitaine Nemo n'avait point fait une promesse téméraire, le -Nautilus- serait immédiatement dégagé. Sinon, bien des mois se passeraient avant qu'il pût quitter son lit de corail. Cependant, quelques tressaillements avant-coureurs se firent bientôt sentir dans la coque du bateau. J'entendis grincer sur son bordage les aspérités calcaires du fond corallien. A deux heures trente-cinq minutes, le capitaine Nemo parut dans le salon. «Nous allons partir, dit-il. --Ah! fis-je. --J'ai donné l'ordre d'ouvrir les panneaux. --Et les Papouas? --Les Papouas? répondit le capitaine Nemo, haussant légèrement les épaules. --Ne vont-ils pas pénétrer à l'intérieur du -Nautilus-? --Et comment? --En franchissant les panneaux que vous aurez fait ouvrir. --Monsieur Aronnax, répondit tranquillement le capitaine Nemo, on n'entre pas ainsi par les panneaux du -Nautilus-, même quand ils sont ouverts.» Je regardai le capitaine. «Vous ne comprenez pas? me dit-il. --Aucunement. --Eh bien! venez et vous verrez.» Je me dirigeai vers l'escalier central. Là, Ned Land et Conseil, très-intrigués, regardaient quelques hommes de l'équipage qui ouvraient les panneaux, tandis que des cris de rage et d'épouvantables vociférations résonnaient au dehors. Les mantelets furent rabattus extérieurement. Vingt figures horribles apparurent. Mais le premier de ces indigènes qui mit la main sur la rampe de l'escalier, rejeté en arrière par je ne sais quelle force invisible, s'enfuit, poussant des cris affreux et faisant des gambades exorbitantes. Dix de ses compagnons lui succédèrent. Dix eurent le même sort. Conseil était dans l'extase. Ned Land, emporté par ses instincts violents, s'élança sur l'escalier. Mais, dès qu'il eut saisi la rampe à deux mains, il fut renversé à son tour. «Mille diables! s'écria-t-il. Je suis foudroyé!» Ce mot m'expliqua tout. Ce n'était plus une rampe, mais un câble de métal, tout chargé de l'électricité du bord, qui aboutissait à la plate-forme. Quiconque la touchait ressentait une formidable secousse,--et cette secousse eût été mortelle, si le capitaine Nemo eût lancé dans ce conducteur tout le courant de ses appareils! On peut réellement dire, qu'entre ses assaillants et lui, il avait tendu un réseau électrique que nul ne pouvait impunément franchir. Cependant, les Papouas épouvantés avaient battu en retraite, affolés de terreur. Nous, moitié riants, nous consolions et frictionnions le malheureux Ned Land qui jurait comme un possédé. Mais, en ce moment, le -Nautilus-, soulevé par les dernières ondulations du flot, quitta son lit de corail à cette quarantième minute exactement fixée par le capitaine. Son hélice battit les eaux avec une majestueuse lenteur. Sa vitesse s'accrut peu à peu, et, naviguant à la surface de l'Océan, il abandonna sain et sauf les dangereuses passes du détroit de Torrès. [Illustration: Dix de ses compagnons eurent le même sort. (Page 182.)] CHAPITRE XXIII ÆGRI SOMNIA. Le jour suivant, 10 janvier, le -Nautilus- reprit sa marche entre deux eaux, mais avec une vitesse remarquable que je ne puis estimer à moins de trente-cinq milles à l'heure. La rapidité de son hélice était telle que je ne pouvais ni suivre ses tours ni les compter. Quand je songeais que ce merveilleux agent électrique, après avoir donné le mouvement, la chaleur, la lumière au -Nautilus-, le protégeait encore contre les attaques extérieures, et le transformait en une arche sainte à laquelle nul profanateur ne touchait sans être foudroyé, mon admiration n'avait plus de bornes, et de l'appareil, elle remontait aussitôt à l'ingénieur qui l'avait créé. Nous marchions directement vers l'ouest, et, le 11 janvier, nous doublâmes ce cap Wessel, situé par 135° de longitude et 10° de latitude nord, qui forme la pointe est du golfe de Carpentarie. Les récifs étaient encore nombreux, mais plus clair-semés, et relevés sur la carte avec une extrême précision. Le -Nautilus- évita facilement les brisants de Money à bâbord, et les récifs Victoria à tribord, placés par 130° de longitude, et sur ce dixième parallèle que nous suivions rigoureusement. Le 13 janvier, le capitaine Nemo, arrivé dans la mer de Timor, avait connaissance de l'île de ce nom par 122° de longitude. Cette île dont la superficie est de seize cent vingt-cinq lieues carrées est gouvernée par des radjahs. Ces princes se disent fils de crocodiles, c'est-à-dire issus de la plus haute origine à laquelle un être humain puisse prétendre. Aussi, ces ancêtres écailleux foisonnent dans les rivières de l'île, et sont l'objet d'une vénération particulière. On les protége, on les gâte, on les adule, on les nourrit, on leur offre des jeunes filles en pâture, et malheur à l'étranger qui porte la main sur ces lézards sacrés. Mais le -Nautilus- n'eut rien à démêler avec ces vilains animaux. Timor ne fut visible qu'un instant, à midi, pendant que le second relevait sa position. Également, je ne fis qu'entrevoir cette petite île Rotti, qui fait partie du groupe, et dont les femmes ont une réputation de beauté très-établie sur les marchés malais. A partir de ce point, la direction du -Nautilus-, en latitude, s'infléchit vers le sud-ouest. Le cap fut mis sur l'océan Indien. Où la fantaisie du capitaine Nemo allait-elle nous entraîner? Remonterait-il vers les côtes de l'Asie? Se rapprocherait-il des rivages de l'Europe? Résolutions peu probables de la part d'un homme qui fuyait les continents habités? Descendrait-il donc vers le sud? Irait-il doubler le cap de Bonne-Espérance, puis le cap Horn, et pousser au pôle antarctique? Reviendrait-il enfin vers ses mers du Pacifique, où son -Nautilus- trouvait une navigation facile et indépendante? L'avenir devait nous l'apprendre. Après avoir prolongé les écueils de Cartier, d'Hibernia, de Seringapatam, de Scott, derniers efforts de l'élément solide contre l'élément liquide, le 14 janvier, nous étions au delà de toutes terres. La vitesse du -Nautilus- fut singulièrement ralentie, et, très-capricieux dans ses allures, tantôt il nageait au milieu des eaux, et tantôt il flottait à leur surface. Pendant cette période du voyage, le capitaine Nemo fit d'intéressantes expériences sur les diverses températures de la mer à des couches différentes. Dans les conditions ordinaires, ces relevés s'obtiennent au moyen d'instruments assez compliqués, dont les rapports sont au moins douteux, que ce soient des sondes thermométriques, dont les verres se brisent souvent sous la pression des eaux, ou des appareils basés sur la variation de résistance de métaux aux courants électriques. Ces résultats ainsi obtenus ne peuvent être suffisamment contrôlés. Au contraire, le capitaine Nemo allait lui-même chercher cette température dans les profondeurs de la mer, et son thermomètre, mis en communication avec les diverses nappes liquides, lui donnait immédiatement et sûrement le degré recherché. [Illustration: Son œil restait fixé sur l'horizon. (Page 189.)] C'est ainsi que, soit en surchargeant ses réservoirs, soit en descendant obliquement au moyen de ses plans inclinés, le -Nautilus- atteignit successivement des profondeurs de trois, quatre, cinq, sept, neuf et dix mille mètres, et le résultat définitif de ces expériences fut que la mer présentait une température permanente de quatre degrés et demi, à une profondeur de mille mètres, sous toutes les latitudes. Je suivais ces expériences avec le plus vif intérêt. Le capitaine Nemo y apportait une véritable passion. Souvent, je me demandai dans quel but il faisait ces observations. Était-ce au profit de ses semblables? Ce n'était pas probable, car, un jour ou l'autre, ses travaux devaient périr avec lui dans quelque mer ignorée! A moins qu'il ne me destinât le résultat de ses expériences. Mais c'était admettre que mon étrange voyage aurait un terme, et ce terme, je ne l'apercevais pas encore. Quoi qu'il en soit, le capitaine Nemo me fit également connaître divers chiffres obtenus par lui et qui établissaient le rapport des densités de l'eau dans les principales mers du globe. De cette communication, je tirai un enseignement personnel qui n'avait rien de scientifique. C'était pendant la matinée du 15 janvier. Le capitaine, avec lequel je me promenais sur la plate-forme, me demanda si je connaissais les différentes densités que présentent les eaux de la mer. Je lui répondis négativement, et j'ajoutai que la science manquait d'observations rigoureuses à ce sujet. «Je les ai faites, ces observations, me dit-il, et je puis en affirmer la certitude. --Bien, répondis-je, mais le -Nautilus- est un monde à part, et les secrets de ses savants n'arrivent pas jusqu'à la terre. --Vous avez raison, monsieur le professeur, me dit-il, après quelques instants de silence. C'est un monde à part. Il est aussi étranger à la terre que les planètes qui accompagnent ce globe autour du soleil, et l'on ne connaîtra jamais les travaux des savants de Saturne ou de Jupiter. Cependant, puisque le hasard a lié nos deux existences, je puis vous communiquer le résultat de mes observations. --Je vous écoute, capitaine. --Vous savez, monsieur le professeur, que l'eau de mer est plus dense que l'eau douce, mais cette densité n'est pas uniforme. En effet, si je représente par un la densité de l'eau douce, je trouve un vingt-huit millième pour les eaux de l'Atlantique, un vingt-six millième pour les eaux du Pacifique, un trente-millième pour les eaux de la Méditerranée... --Ah! pensai-je, il s'aventure dans la Méditerranée? --Un dix-huit millième pour les eaux de la mer Ionienne, et un vingt-neuf millième pour les eaux de l'Adriatique.» Décidément, le -Nautilus- ne fuyait pas les mers fréquentées de l'Europe, et j'en conclus qu'il nous ramènerait,--peut-être avant peu,--vers des continents plus civilisés. Je pensai que Ned Land apprendrait cette particularité avec une satisfaction très-naturelle. Pendant plusieurs jours, nos journées se passèrent en expériences de toutes sortes, qui portèrent sur les degrés de salure des eaux à différentes profondeurs, sur leur électrisation, sur leur coloration, sur leur transparence, et dans toutes ces circonstances, le capitaine Nemo déploya une ingéniosité qui ne fut égalée que par sa bonne grâce envers moi. Puis, pendant quelques jours, je ne le revis plus, et demeurai de nouveau comme isolé à son bord. Le 16 janvier, le -Nautilus- parut s'endormir à quelques mètres seulement au-dessous de la surface des flots. Ses appareils électriques ne fonctionnaient pas, et son hélice immobile le laissait errer au gré des courants. Je supposai que l'équipage s'occupait de réparations intérieures, nécessitées par la violence des mouvements mécaniques de la machine. Mes compagnons et moi, nous fûmes alors témoins d'un curieux spectacle. Les panneaux du salon étaient ouverts, et comme le fanal du -Nautilus- n'était pas en activité, une vague obscurité régnait au milieu des eaux. Le ciel orageux et couvert d'épais nuages ne donnait aux premières couches de l'Océan qu'une insuffisante clarté. J'observais l'état de la mer dans ces conditions, et les plus gros poissons ne m'apparaissaient plus que comme des ombres à peine figurées, quand le -Nautilus- se trouva subitement transporté en pleine lumière. Je crus d'abord que le fanal avait été rallumé, et qu'il projetait son éclat électrique dans la masse liquide. Je me trompais, et après une rapide observation, je reconnus mon erreur. Le -Nautilus- flottait au milieu d'une couche phosphorescente, qui dans cette obscurité devenait éblouissante. Elle était produite par des myriades d'animalcules lumineux, dont l'étincellement s'accroissait en glissant sur la coque métallique de l'appareil. Je surprenais alors des éclairs au milieu de ces nappes lumineuses, comme eussent été des coulées de plomb fondu dans une fournaise ardente, ou des masses métalliques portées au rouge blanc; de telle sorte que par opposition, certaines portions lumineuses faisaient ombre dans ce milieu igné, dont toute ombre semblait devoir être bannie. Non! ce n'était plus l'irradiation calme de notre éclairage habituel! Il y avait là une vigueur et un mouvement insolites! Cette lumière, on la sentait vivante! En effet, c'était une agglomération infinie d'infusoires pélagiens, de noctiluques miliaires, véritables globules de gelée diaphane, pourvus d'un tentacule filiforme, et dont on a compté jusqu'à vingt-cinq mille dans trente centimètres cubes d'eau. Et leur lumière était encore doublée par ces lueurs particulières aux méduses, aux astéries, aux aurélies, aux pholades-dattes, et autres zoophytes phosphorescents, imprégnés du graissin des matières organiques décomposées par la mer, et peut-être du mucus sécrété par les poissons. Pendant plusieurs heures, le -Nautilus- flotta dans ces ondes brillantes, et notre admiration s'accrut à voir les gros animaux marins s'y jouer comme des salamandres. Je vis là, au milieu de ce feu qui ne brûle pas, des marsouins élégants et rapides, infatigables clowns des mers, et des istiophores longs de trois mètres, intelligents précurseurs des ouragans, dont le formidable glaive heurtait parfois la vitre du salon. Puis apparurent des poissons plus petits, des balistes variés, des scomberoïdes-sauteurs, des nasons-loups, et cent autres qui zébraient dans leur course la lumineuse atmosphère. Ce fut un enchantement que cet éblouissant spectacle! Peut-être quelque condition atmosphérique augmentait-elle l'intensité de ce phénomène? Peut-être quelque orage se déchaînait-il à la surface des flots? Mais, à cette profondeur de quelques mètres, le -Nautilus- ne ressentait pas sa fureur, et il se balançait paisiblement au milieu des eaux tranquilles. Ainsi nous marchions, incessamment charmés par quelque merveille nouvelle. Conseil observait et classait ses zoophytes, ses articulés, ses mollusques, ses poissons. Les journées s'écoulaient rapidement, et je ne les comptais plus. Ned, suivant son habitude, cherchait à varier l'ordinaire du bord. Véritables colimaçons, nous étions faits à notre coquille, et j'affirme qu'il est facile de devenir un parfait colimaçon. Donc, cette existence nous paraissait facile, naturelle, et nous n'imaginions plus qu'il existât une vie différente à la surface du globe terrestre, quand un événement vint nous rappeler à l'étrangeté de notre situation. Le 18 janvier, le -Nautilus- se trouvait par 105° de longitude et 15° de latitude méridionale. Le temps était menaçant, la mer dure et houleuse. Le vent soufflait de l'est en grande brise. Le baromètre, qui baissait depuis quelques jours, annonçait une prochaine lutte des éléments. J'étais monté sur la plate-forme au moment où le second prenait ses mesures d'angles horaires. J'attendais, suivant la coutume, que la phrase quotidienne fût prononcée. Mais, ce jour-là, elle fut remplacée par une autre phrase non moins incompréhensible. Presque aussitôt, je vis apparaître le capitaine Nemo, dont les yeux, munis d'une lunette, se dirigèrent vers l'horizon. Pendant quelques minutes, le capitaine resta immobile, sans quitter le point enfermé dans le champ de son objectif. Puis, il abaissa sa lunette, et échangea une dizaine de paroles avec son second. Celui-ci semblait être en proie à une émotion qu'il voulait vainement contenir. Le capitaine Nemo, plus maître de lui, demeurait froid. Il paraissait, d'ailleurs, faire certaines objections auxquelles le second répondait par des assurances formelles. Du moins, je le compris ainsi, à la différence de leur ton et de leurs gestes. Quant à moi, j'avais soigneusement regardé dans la direction observée, sans rien apercevoir. Le ciel et l'eau se confondaient sur une ligne , ' ' 1 . , 2 , 3 , , 4 ' 5 ' , , 6 ' , 7 , . 8 9 , , ' 10 ' , 11 . ' . 12 13 , 14 . ' 15 16 . , 17 , , 18 . ' . 19 20 « ! ' - . 21 22 - - , , . 23 24 - - ? . 25 26 - - , . , 27 ! 28 29 - - , , 30 . » 31 32 , , 33 , , . 34 35 . ' 36 . ' 37 ' . 38 , , 39 . , 40 . 41 42 , 43 ' , ' . 44 . ' 45 , . - , , 46 , . 47 , , 48 , . 49 , ' . 50 , ' 51 . , ' , 52 . 53 54 « ' , . 55 56 - - , , - - ? - . 57 58 - - , , . 59 - ' ! , 60 ' , 61 ! 62 63 - - , , ' . 64 65 - - , , 66 . , 67 ' . » 68 69 ' , . , 70 . 71 . 72 , , , 73 , , , 74 , , . 75 76 « ! ! , ' - . 77 78 - - , . 79 80 - - , . . 81 , ! 82 83 - - ' , ' 84 . 85 86 - - , ? 87 88 - - . 89 90 - - ? 91 92 - - , , ' 93 ' . , , 94 ' ! 95 96 - - ! , ' 97 , ' ! » 98 99 [ : ' - . ( . ) ] 100 101 , ' . 102 . , , 103 ' . . . 104 ' , . 105 106 ' 107 . ' 108 « - , » ' . 109 . , 110 ' , . 111 , , ' , 112 , 113 , ' , 114 . 115 ' - , 116 - , ' , ' 117 118 « ' . » 119 120 [ : ' . 121 ( . ) ] 122 123 124 , ' , ' 125 . 126 127 « ' ? , ' 128 ' . 129 130 - - - , , - 131 . , ' ' 132 . , - ' 133 . 134 135 - - ! ' , ? 136 137 - - , . 138 139 - - - ? 140 141 - - . , ' , 142 , 143 . 144 - , ' 145 . , 146 ' , 147 ' . 148 149 - - ! , ' ' , 150 , ' ' , ' 151 ! » 152 153 154 , ' . 155 , , 156 , « - » . ' 157 , 158 . - 159 . , , 160 . 161 162 , 163 - 164 . , , 165 . 166 167 , , , 168 , ' 169 . ' 170 . 171 172 « ! , ' 173 , , ' ! 174 - - ! ! ! ! 175 , 176 ' ! » 177 178 , ' , , ' ' 179 , ! ' 180 , 181 , - - . 182 183 . ' 184 « - , » , 185 ; ' , 186 , , . 187 188 - . 189 , ' 190 . 191 . 192 193 , . 194 . - - , 195 , . 196 197 , , ' . 198 ' . 199 « - , » , 200 ' ! . . . 201 202 ' . 203 ! ' , 204 ' , ! 205 206 , . 207 . , ' , 208 , - ' , 209 , . 210 ' . 211 212 « - - ? . 213 214 - - ' ? » . 215 216 , 217 . 218 219 220 221 222 223 224 . 225 226 227 , , 228 ' , 229 . 230 231 « , , 232 ' . » 233 234 , , 235 , 236 . 237 238 , ' , 239 . 240 241 « - ? ' . 242 243 - - , , . 244 245 - - ! » - . 246 247 , , , 248 , ' , 249 ' , ' , . 250 251 . 252 253 ' , , 254 . . 255 256 ' , 257 ' , ' , ' , 258 . 259 260 , . 261 , , , 262 ' ' . ' , 263 , , ' 264 ' . 265 - - - . . ' , 266 , . 267 268 , . 269 . , ' 270 - - . 271 272 , ' ' . 273 , 274 . 275 276 « ! » - . 277 278 ' . 279 280 « ! » - . 281 282 , : 283 284 « ! ' , ? - . ! - 285 , - ? 286 287 - - , , - , 288 . 289 290 - - ? 291 292 - - . 293 294 - - ! ' . 295 , , ' 296 , ? , ' 297 - - ? ' , - , 298 ? 299 300 - - , . . . 301 302 - - , , ' . 303 304 - - , - , 305 - - , . 306 307 - - - , , ' 308 . 309 310 - - . 311 312 - - - ? 313 314 - - , . 315 316 - - , , 317 ' ' , 318 , - - ' 319 ! » 320 321 ' , 322 ' ' , 323 . , 324 , 325 . 326 327 - . , , 328 , 329 . ' ' . 330 , , 331 . 332 333 , 334 , - - , ' 335 , - - , 336 . ' 337 , 338 ' . 339 . 340 , , 341 - - . , 342 343 , , ' 344 . 345 346 ' . ' , 347 , , , 348 , ' 349 - - . 350 351 , - - , - - - . 352 . ' , 353 , ' , . 354 355 , , - - 356 - . - , , 357 ' , 358 - - . . ' 359 , , , 360 , , . 361 , , , 362 . , 363 , . 364 . , , , 365 , ' ' 366 . ' 367 . 368 , ' , , 369 370 . 371 372 , - - , ' 373 . « » , 374 , 375 ' . 376 377 ' , 378 ; ' 379 . , 380 ' . 381 382 , 383 - - , . 384 « , » ' 385 ' , . 386 387 , - , , 388 . 389 ' 390 ' . , 391 , 392 . 393 ' . 394 ' 395 . , ' 396 . 397 398 ' , 399 , , 400 . ' , ' , 401 - - , , , 402 , 403 . 404 405 ' ' , 406 . 407 408 « ? . ' , 409 - ! 410 411 - - , . 412 413 - - , , 414 . ' ' ' . 415 416 - - ! , ' ' , 417 ' . , 418 , , 419 , - - 420 . ' . » 421 422 , , 423 . ' ' , 424 , , 425 ' ' . , 426 , 427 ' . 428 429 , ' , 430 , , - 431 . , 432 , 433 , ' , 434 , , , 435 ' - - 436 . 437 438 « ! ' ? , - . - - 439 ? 440 441 - - , , , ' ' 442 ! 443 444 - - ? 445 446 - - , - ' . 447 448 - - ' , , 449 , , 450 . . . 451 452 - - , , ' , 453 ! 454 455 - - - ! ' . 456 457 [ : - - . ( . ) ] 458 459 - - , , ' ! 460 461 - - ! , . 462 463 - - ! 464 465 - - ! ' , 466 ' , ' 467 ! » 468 469 ! , , ' 470 , . 471 , 472 , . ' 473 , , , 474 , , , 475 , . , 476 . , ' 477 . , , 478 , , , 479 ' . 480 481 [ : . ( . ) ] 482 483 , 484 , ' , 485 , , 486 . 487 488 ! , 489 . 490 ' , ' 491 ' . 492 493 « , ' - , ! 494 495 - - ! - 496 ' ? 497 498 - - ' ! - . 499 500 - - ! ! ' , ' ' ' 501 ' ! » 502 503 , . , 504 , 505 . 506 - - . , ' , , 507 , , ' ' 508 ' . 509 ' - , 510 ' . 511 512 513 , ' . 514 , , , - 515 ? , ' ' 516 . , , 517 , . , ' 518 ' . , 519 , ' 520 , ' 521 . , , 522 , ' , . 523 524 , ' - - , 525 ' . 526 527 « ! ! , - ! 528 529 - - , » - 530 . 531 532 . ' . 533 ' . 534 535 « » . ' , 536 537 . 538 539 « ? - . 540 541 - - , , , 542 ? 543 544 - - - . , , 545 , 546 . 547 548 - - ! , 549 ? 550 551 - - , . 552 553 - - , , . 554 555 - - , . . . 556 557 - - ' , » . 558 559 , , 560 ' . 561 562 « , , - , . 563 , . , 564 ' , 565 ' ? 566 567 - - , , . 568 569 - - , ? 570 571 - - ' , , 572 ' - - . . . 573 574 - - , , 575 . 576 577 - - , , - , 578 ' . 579 580 - - , , ' ? 581 582 - - ' . 583 584 - - , , ' . 585 . , , , 586 ' 587 ! » 588 589 , ' ; 590 ' ' . 591 , , ' ' 592 . , 593 , , , 594 . 595 596 , 597 - - , , - ' 598 . : 599 600 « , , 601 ' ! ' , 602 , . ! 603 , ' , , 604 ! 605 606 , - ! » 607 608 , , 609 . 610 611 , , 612 , , 613 - , 614 ' . 615 616 « ' , 617 , ' ' ' , 618 , . ' - - - - , 619 , 620 - - , , 621 ! 622 623 - - , , - , 624 ' - - . 625 626 - - , ? 627 628 - - ' - - ' ! 629 630 - - - - ' , , 631 . - - 632 , , ' ' 633 , . ' - - 634 - - , - - 635 . , , ' , 636 , . 637 638 - - , - , . . . 639 640 - - , , , 641 , - - 642 . » 643 644 ' - , ' 645 . ' , . 646 647 , , 648 . 649 650 « , - , ' ' 651 - - , 652 ' - . ' ' : 653 , . 654 655 - - ' ? 656 657 - - , . ? 658 659 - - ' , , ' 660 ! » 661 662 , , . ' 663 - 664 . , ' 665 . ' 666 ' 667 . 668 669 , . ' 670 . ' ' , 671 , , 672 ' ' 673 - - . 674 675 ' , , 676 , . 677 . 678 679 ' , , . 680 . , 681 , , ' 682 , - - 683 . , ' 684 . 685 686 , - 687 . ' 688 . 689 690 - , 691 . 692 693 « , - . 694 695 - - ! - . 696 697 - - ' ' ' . 698 699 - - ? 700 701 - - ? , 702 . 703 704 - - - ' - - ? 705 706 - - ? 707 708 - - . 709 710 - - , , 711 ' - - , 712 . » 713 714 . 715 716 « ? - . 717 718 - - . 719 720 - - ! . » 721 722 ' . , , 723 - , ' 724 , ' 725 . 726 727 . 728 . 729 ' , 730 , ' , 731 . 732 733 . . 734 735 ' . , 736 , ' ' . , ' 737 , . 738 739 « ! ' - - . ! » 740 741 ' . ' , 742 , ' , 743 - . 744 , - - , 745 ! 746 , ' , 747 . 748 749 , , 750 . , , 751 . 752 753 , , - - , 754 , 755 . 756 . ' , , 757 ' , 758 . 759 760 [ : . ( . ) ] 761 762 763 764 765 766 767 . 768 769 770 , , - - 771 , 772 - ' . 773 . 774 775 , 776 , , - - , 777 , 778 , 779 ' , ' , 780 ' ' . 781 782 ' , , , 783 , 784 , . 785 , - , 786 . - - 787 , , 788 , . 789 790 , , , 791 ' . 792 - 793 . , 794 ' - - 795 . , 796 ' , ' ' . 797 , , , , 798 , ' 799 . 800 801 - - ' . 802 ' , , 803 . , ' , 804 , 805 - . 806 807 , - - , , 808 ' - . ' . 809 - ? - 810 ' ? - ' ? 811 ' 812 ? - ? - 813 - , , 814 ? - , 815 - - ? ' 816 ' . 817 818 , ' , 819 , , ' 820 ' , , 821 . - - , , 822 - , , 823 . 824 825 , ' 826 827 . , ' 828 ' , 829 , , 830 , 831 832 . 833 . , - 834 , , 835 , 836 . 837 838 [ : ' . ( . ) ] 839 840 ' , , 841 , - - 842 , , , , 843 , 844 845 , , . 846 847 . 848 . , 849 . - ? 850 ' , , ' , 851 ! ' 852 . ' 853 , , ' . 854 855 ' , 856 857 ' . , 858 ' . 859 860 ' . , 861 - , 862 . 863 , ' ' 864 . 865 866 « , , - , 867 . 868 869 - - , - , - - , 870 ' ' . 871 872 - - , , - , 873 . ' . 874 , 875 ' 876 . , , 877 . 878 879 - - , . 880 881 - - , , ' 882 ' , ' . , 883 ' , - 884 ' , - 885 , - 886 . . . 887 888 - - ! - , ' ? 889 890 - - - , 891 - ' . » 892 893 , - - 894 ' , ' ' , - - - 895 , - - . 896 - . 897 898 , 899 , 900 , , , 901 , , 902 903 . , , , 904 . 905 906 , - - ' 907 - . 908 , 909 . ' ' 910 , 911 . 912 913 , ' . 914 , - - 915 ' , 916 . ' 917 ' ' . 918 919 ' ' , 920 ' 921 , - - 922 . ' , ' 923 . , 924 , . 925 926 - - ' , 927 . 928 ' , ' ' 929 ' . 930 , 931 , 932 ; , 933 , 934 . ! ' 935 ' ! 936 ! , ! 937 938 , ' ' , 939 , , 940 ' , ' - 941 ' . 942 , , 943 , - , , 944 , 945 - . 946 947 , - - 948 , ' 949 ' . , 950 , , 951 , , 952 , 953 . , 954 , - , - , 955 . 956 957 ! - 958 - ' ? 959 - - ? , 960 , - - 961 , 962 . 963 964 , 965 . , , 966 , . ' , 967 . , , 968 ' . , 969 , ' ' . 970 971 , , , 972 ' ' 973 , ' 974 . 975 976 , - - 977 . , 978 . ' . , 979 , 980 . 981 982 ' - 983 ' . ' , , 984 . , - , 985 . , 986 , , ' , 987 ' . 988 989 , , 990 . , 991 , . - 992 ' . 993 , , . , 994 ' , 995 . , , 996 . 997 998 , ' , 999 . ' 1000