--Pourquoi?
--Parce que ce ne sont pas des balles ordinaires que ce fusil lance,
mais de petites capsules de verre,--inventées par le chimiste
autrichien Leniebroek,--et dont j'ai un approvisionnement considérable.
Ces capsules de verre, recouvertes d'une armature d'acier, et alourdies
par un culot de plomb, sont de véritables petites bouteilles de Leyde,
dans lesquelles l'électricité est forcée à une très-haute tension. Au
plus léger choc, elles se déchargent, et l'animal, si puissant qu'il
soit, tombe mort. J'ajouterai que ces capsules ne sont pas plus grosses
que du numéro quatre, et que la charge d'un fusil ordinaire pourrait en
contenir dix.
--Je ne discute plus, répondis-je en me levant de table, et je n'ai
plus qu'à prendre mon fusil. D'ailleurs, où vous irez, j'irai.»
Le capitaine Nemo me conduisit vers l'arrière du -Nautilus-, et, en
passant devant la cabine de Ned et de Conseil, j'appelai mes deux
compagnons qui nous suivirent aussitôt.
Puis, nous arrivâmes à une cellule située en abord, près de la chambre
des machines, et dans laquelle nous devions revêtir nos vêtements de
promenade.
CHAPITRE XVI
PROMENADE EN PLAINE.
Cette cellule était, à proprement parler, l'arsenal et le vestiaire du
-Nautilus-. Une douzaine d'appareils de scaphandres, suspendus à la
paroi, attendaient les promeneurs.
Ned Land, en les voyant, manifesta une répugnance évidente à s'en
revêtir.
«Mais, mon brave Ned, lui dis-je, les forêts de l'île de Crespo ne sont
que des forêts sous-marines!
--Bon! fit le harponneur désappointé, qui voyait s'évanouir ses
rêves de viande fraîche. Et vous, monsieur Aronnax, vous allez vous
introduire dans ces habits-là?
--Il le faut bien, maître Ned.
--Libre à vous, monsieur, répondit le harponneur, haussant les épaules,
mais quant à moi, à moins qu'on ne m'y force, je n'entrerai jamais
là-dedans.
--On ne vous forcera pas, maître Ned, dit le capitaine Nemo.
--Et Conseil va se risquer? demanda Ned.
--Je suis monsieur partout où va monsieur,» répondit Conseil.
Sur un appel du capitaine, deux hommes de l'équipage vinrent nous
aider à revêtir ces lourds vêtements imperméables, faits en caoutchouc
sans couture, et préparés de manière à supporter des pressions
considérables. On eût dit une armure à la fois souple et résistante.
Ces vêtements formaient pantalon et veste. Le pantalon se terminait par
d'épaisses chaussures, garnies de lourdes semelles de plomb. Le tissu
de la veste était maintenu par des lamelles de cuivre qui cuirassaient
la poitrine, la défendaient contre la poussée des eaux, et laissaient
les poumons fonctionner librement; ses manches finissaient en forme de
gants assouplis, qui ne contrariaient aucunement les mouvements de la
main.
Il y avait loin, on le voit, de ces scaphandres perfectionnés aux
vêtements informes, tels que les cuirasses de liége, les soubrevestes,
les habits de mer, les coffres, etc., qui furent inventés et prônés
dans le XVIIIe siècle.
Le capitaine Nemo, un de ses compagnons,--sorte d'Hercule, qui devait
être d'une force prodigieuse,--Conseil et moi, nous eûmes bientôt
revêtu ces habits de scaphandres. Il ne s'agissait plus que d'emboîter
notre tête dans sa sphère métallique. Mais, avant de procéder à cette
opération, je demandai au capitaine la permission d'examiner les fusils
qui nous étaient destinés.
L'un des hommes du -Nautilus- me présenta un fusil simple dont la
crosse, faite en tôle d'acier et creuse à l'intérieur, était d'assez
grande dimension. Elle servait de réservoir à l'air comprimé, qu'une
soupape, manœuvrée par une gâchette, laissait échapper dans le tube de
métal. Une boîte à projectiles, évidée dans l'épaisseur de la crosse,
renfermait une vingtaine de balles électriques, qui, au moyen d'un
ressort, se plaçaient automatiquement dans le canon du fusil. Dès qu'un
coup était tiré, l'autre était prêt à partir.
«Capitaine Nemo, dis-je, cette arme est parfaite et d'un maniement
facile. Je ne demande plus qu'à l'essayer. Mais comment allons-nous
gagner le fond de la mer?
--En ce moment, monsieur le professeur, le -Nautilus- est échoué par
dix mètres d'eau, et nous n'avons plus qu'à partir.
--Mais comment sortirons-nous?
--Vous l'allez voir.»
Le capitaine Nemo introduisit sa tête dans la calotte sphérique.
Conseil et moi, nous en fîmes autant, non sans avoir entendu le
Canadien nous lancer un «bonne chasse» ironique. Le haut de notre
vêtement était terminé par un collet de cuivre taraudé, sur lequel se
vissait ce casque de métal. Trois trous, protégés par des verres épais,
permettaient de voir suivant toutes les directions, rien qu'en tournant
la tête à l'intérieur de cette sphère. Dès qu'elle fut en place, les
appareils Rouquayrol, placés sur notre dos, commencèrent à fonctionner,
et, pour mon compte, je respirai à l'aise.
[Illustration: J'étais prêt à partir. (Page 120.)]
La lampe Ruhmkorff suspendue à ma ceinture, le fusil à la main, j'étais
prêt à partir. Mais, pour être franc, emprisonné dans ces lourds
vêtements et cloué au tillac par mes semelles de plomb, il m'eût été
impossible de faire un pas.
Mais ce cas était prévu, car je sentis que l'on me poussait dans une
petite chambre contiguë au vestiaire. Mes compagnons, également
remorqués, me suivaient. J'entendis une porte, munie d'obturateurs, se
refermer sur nous, et une profonde obscurité nous enveloppa.
[Illustration: Paysage sous-marin de l'île Crespo.]
Après quelques minutes, un vif sifflement parvint à mon oreille.
Je sentis une certaine impression de froid monter de mes pieds à
ma poitrine. Évidemment, de l'intérieur du bateau on avait, par un
robinet, donné entrée à l'eau extérieure qui nous envahissait, et dont
cette chambre fut bientôt remplie. Une seconde porte, percée dans le
flanc du -Nautilus-, s'ouvrit alors. Un demi-jour nous éclaira. Un
instant après, nos pieds foulaient le fond de la mer.
Et maintenant, comment pourrais-je retracer les impressions que m'a
laissées cette promenade sous les eaux? Les mots sont impuissants à
raconter de telles merveilles! Quand le pinceau lui-même est inhabile
à rendre les effets particuliers à l'élément liquide, comment la plume
saurait-elle les reproduire?
Le capitaine Nemo marchait en avant, et son compagnon nous suivait à
quelques pas en arrière. Conseil et moi, nous restions l'un près de
l'autre, comme si un échange de paroles eût été possible à travers
nos carapaces métalliques. Je ne sentais déjà plus la lourdeur de mes
vêtements, de mes chaussures, de mon réservoir d'air, ni le poids de
cette épaisse sphère, au milieu de laquelle ma tête ballottait comme
une amande dans sa coquille. Tous ces objets, plongés dans l'eau,
perdaient une partie de leur poids égale à celui du liquide déplacé, et
je me trouvais très-bien de cette loi physique reconnue par Archimède.
Je n'étais plus une masse inerte, et j'avais une liberté de mouvement
relativement grande.
La lumière, qui éclairait le sol jusqu'à trente pieds au-dessous de
la surface de l'Océan, m'étonna par sa puissance. Les rayons solaires
traversaient aisément cette masse aqueuse et en dissipaient la
coloration. Je distinguais nettement les objets à une distance de cent
mètres. Au delà, les fonds se nuançaient des fines dégradations de
l'outremer, puis ils bleuissaient dans les lointains, et s'effaçaient
au milieu d'une vague obscurité. Véritablement, cette eau qui
m'entourait n'était qu'une sorte d'air, plus dense que l'atmosphère
terrestre, mais presque aussi diaphane. Au-dessus de moi, j'apercevais
la calme surface de la mer.
Nous marchions sur un sable fin, uni, non ridé comme celui des plages
qui conserve l'empreinte de la houle. Ce tapis éblouissant, véritable
réflecteur, repoussait les rayons du soleil avec une surprenante
intensité. De là, cette immense réverbération qui pénétrait toutes les
molécules liquides. Serai-je cru si j'affirme, qu'à cette profondeur de
trente pieds, j'y voyais comme en plein jour?
Pendant un quart d'heure, je foulai ce sable ardent, semé d'une
impalpable poussière de coquillages. La coque du -Nautilus-, dessinée
comme un long écueil, disparaissait peu à peu, mais son fanal, lorsque
la nuit se serait faite au milieu des eaux, devait faciliter notre
retour à bord, en projetant ses rayons avec une netteté parfaite.
Effet difficile à comprendre pour qui n'a vu que sur terre ces nappes
blanchâtres si vivement accusées. Là, la poussière dont l'air est
saturé leur donne l'apparence d'un brouillard lumineux; mais sur
mer, comme sous mer, ces traits électriques se transmettent avec une
incomparable pureté.
Cependant, nous allions toujours, et la vaste plaine de sable semblait
être sans bornes. J'écartais de la main les rideaux liquides qui se
refermaient derrière moi, et la trace de mes pas s'effaçait soudain
sous la pression de l'eau.
Bientôt, quelques formes d'objets, à peine estompées dans
l'éloignement, se dessinèrent à mes yeux. Je reconnus de magnifiques
premiers plans de rochers, tapissés de zoophytes du plus bel
échantillon, et je fus tout d'abord frappé d'un effet spécial à ce
milieu.
Il était alors dix heures du matin. Les rayons du soleil frappaient la
surface des flots sous un angle assez oblique, et au contact de leur
lumière décomposée par la réfraction comme à travers un prisme, fleurs,
rochers, plantules, coquillages, polypes, se nuançaient sur leurs
bords des sept couleurs du spectre solaire. C'était une merveille, une
fête des yeux, que cet enchevêtrement de tons colorés, une véritable
kaléidoscopie de vert, de jaune, d'orange, de violet, d'indigo, de
bleu, en un mot, toute la palette d'un coloriste enragé! Que ne
pouvais-je communiquer à Conseil les vives sensations qui me montaient
au cerveau, et rivaliser avec lui d'interjections admiratives! Que
ne savais-je, comme le capitaine Nemo et son compagnon, échanger mes
pensées au moyen de signes convenus! Aussi, faute de mieux, je me
parlais à moi-même, je criais dans la boîte de cuivre qui coiffait
ma tête, dépensant peut-être en vaines paroles plus d'air qu'il ne
convenait.
Devant ce splendide spectacle, Conseil s'était arrêté comme moi.
Évidemment, le digne garçon, en présence de ces échantillons de
zoophytes et de mollusques, classait, classait toujours. Polypes et
échinodermes abondaient sur le sol. Les isis variées, les cornulaires
qui vivent isolément, des touffes d'oculines vierges, désignées
autrefois sous le nom de «corail blanc», les fongies hérissées en forme
de champignons, les anémones adhérant par leur disque musculaire,
figuraient un parterre de fleurs, émaillé de porpites parées de leur
collerette de tentacules azurés, d'étoiles de mer qui constellaient
le sable, et d'astérophytons verruqueux, fines dentelles brodées
par la main des naïades, dont les festons se balançaient aux faibles
ondulations provoquées par notre marche. C'était un véritable chagrin
pour moi d'écraser sous mes pas les brillants spécimens de mollusques
qui jonchaient le sol par milliers, les peignes concentriques, les
marteaux, les donaces, véritables coquilles bondissantes, les troques,
les casques rouges, les strombes aile-d'ange, les aphysies, et tant
d'autres produits de cet inépuisable Océan. Mais il fallait marcher,
et nous allions en avant, pendant que voguaient au-dessus de nos têtes
des troupes de physalies, laissant leurs tentacules d'outre-mer flotter
à la traîne, des méduses dont l'ombrelle opaline ou rose tendre,
festonnée d'un liston d'azur, nous abritait des rayons solaires, et des
pélagies panopyres, qui, dans l'obscurité, eussent semé notre chemin de
lueurs phosphorescentes!
Toutes ces merveilles, je les entrevis dans l'espace d'un quart
de mille, m'arrêtant à peine, et suivant le capitaine Nemo, qui
me rappelait d'un geste. Bientôt, la nature du sol se modifia. A
la plaine de sable succéda une couche de vase visqueuse que les
Américains nomment «oaze», uniquement composée de coquilles siliceuses
ou calcaires. Puis, nous parcourûmes une prairie d'algues, plantes
pélagiennes que les eaux n'avaient pas encore arrachées, et dont la
végétation était fougueuse. Ces pelouses à tissu serré, douces au pied,
eussent rivalisé avec les plus moelleux tapis tissés par la main des
hommes. Mais, en même temps que la verdure s'étalait sous nos pas,
elle n'abandonnait pas nos têtes. Un léger berceau de plantes marines,
classées dans cette exubérante famille des algues, dont on connaît
plus de deux mille espèces, se croisait à la surface des eaux. Je
voyais flotter de longs rubans de fucus, les uns globuleux, les autres
tubulés, des laurencies, des cladostèphes, au feuillage si délié, des
rhodymènes palmés, semblables à des éventails de cactus. J'observai
que les plantes vertes se maintenaient plus près de la surface de la
mer, tandis que les rouges occupaient une profondeur moyenne, laissant
aux hydrophytes noires ou brunes le soin de former les jardins et les
parterres des couches reculées de l'Océan.
Ces algues sont véritablement un prodige de la création, une des
merveilles de la flore universelle. Cette famille produit à la fois les
plus petits et les plus grands végétaux du globe. Car de même qu'on a
compté quarante mille de ces imperceptibles plantules dans un espace
de cinq millimètres carrés, de même on a recueilli des fucus dont la
longueur dépassait cinq cents mètres.
Nous avions quitté le -Nautilus- depuis une heure et demie environ. Il
était près de midi. Je m'en aperçus à la perpendiculaire des rayons
solaires qui ne se réfractaient plus. La magie des couleurs disparut
peu à peu, et les nuances de l'émeraude et du saphir s'effacèrent de
notre firmament. Nous marchions d'un pas régulier qui résonnait sur le
sol avec une intensité étonnante. Les moindres bruits se transmettaient
avec une vitesse à laquelle l'oreille n'est pas habituée sur la terre.
En effet, l'eau est pour le son un meilleur véhicule que l'air, et il
s'y propage avec une rapidité quadruple.
En ce moment, le sol s'abaissa par une pente prononcée. La lumière prit
une teinte uniforme. Nous atteignîmes une profondeur de cent mètres,
subissant alors une pression de dix atmosphères. Mais mon vêtement de
scaphandre était établi dans des conditions telles que je ne souffrais
aucunement de cette pression. Je sentais seulement une certaine gêne
aux articulations des doigts, et encore ce malaise ne tarda-t-il pas à
disparaître. Quant à la fatigue que devait amener cette promenade de
deux heures sous un harnachement dont j'avais si peu l'habitude, elle
était nulle. Mes mouvements, aidés par l'eau, se produisaient avec une
surprenante facilité.
Arrivé à cette profondeur de trois cents pieds, je percevais encore
les rayons du soleil, mais faiblement. A leur éclat intense avait
succédé un crépuscule rougeâtre, moyen terme entre le jour et la nuit.
Cependant, nous voyions suffisamment à nous conduire, et il n'était pas
encore nécessaire de mettre les appareils Ruhmkorff en activité.
En ce moment, le capitaine Nemo s'arrêta. Il attendit que je l'eusse
rejoint, et du doigt, il me montra quelques masses obscures qui
s'accusaient dans l'ombre à une petite distance.
«C'est la forêt de l'île Crespo,» pensai-je, et je ne me trompais pas.
CHAPITRE XVII
UNE FORÊT SOUS-MARINE.
Nous étions enfin arrivés à la lisière de cette forêt, sans doute
l'une des plus belles de l'immense domaine du capitaine Nemo. Il la
considérait comme étant sienne, et s'attribuait sur elle les mêmes
droits qu'avaient les premiers hommes aux premiers jours du monde.
D'ailleurs, qui lui eût disputé la possession de cette propriété
sous-marine? Quel autre pionnier plus hardi serait venu, la hache à la
main, en défricher les sombres taillis?
Cette forêt se composait de grandes plantes arborescentes, et,
dès que nous eûmes pénétré sous ses vastes arceaux, mes regards
furent tout d'abord frappés d'une singulière disposition de leurs
ramures,--disposition que je n'avais pas encore observée jusqu'alors.
Aucune des herbes qui tapissaient le sol, aucune des branches qui
hérissaient les arbrisseaux, ne rampait, ni ne se courbait, ni ne
s'étendait dans un plan horizontal. Toutes montaient vers la surface de
l'Océan. Pas de filaments, pas de rubans, si minces qu'ils fussent, qui
ne se tinssent droit comme des tiges de fer. Les fucus et les lianes se
développaient suivant une ligne rigide et perpendiculaire, commandée
par la densité de l'élément qui les avait produits. Immobiles,
d'ailleurs, lorsque je les écartais de la main, ces plantes reprenaient
aussitôt leur position première. C'était ici le règne de la verticalité.
Bientôt, je m'habituai à cette disposition bizarre, ainsi qu'à
l'obscurité relative qui nous enveloppait. Le sol de la forêt était
semé de blocs aigus, difficiles à éviter. La flore sous-marine m'y
parut être assez complète, plus riche même qu'elle ne l'eût été sous
les zones arctiques ou tropicales, où ses produits sont moins nombreux.
Mais, pendant quelques minutes, je confondis involontairement les
règnes entre eux, prenant des zoophytes pour des hydrophytes, des
animaux pour des plantes. Et qui ne s'y fût pas trompé? La faune et la
flore se touchent de si près dans ce monde sous-marin!
J'observai que toutes ces productions du règne végétal ne tenaient
au sol que par un empâtement superficiel. Dépourvues de racines,
indifférentes au corps solide, sable, coquillage, test ou galet, qui
les supporte, elles ne lui demandent qu'un point d'appui, non la
vitalité. Ces plantes ne procèdent que d'elles-mêmes, et le principe de
leur existence est dans cette eau qui les soutient, qui les nourrit.
La plupart, au lieu de feuilles, poussaient des lamelles de formes
capricieuses, circonscrites dans une gamme restreinte de couleurs, qui
ne comprenait que le rose, le carmin, le vert, l'olivâtre, le fauve et
le brun. Je revis là, mais non plus desséchées comme les échantillons
du -Nautilus-, des padines-paons, déployées en éventails qui semblaient
solliciter la brise, des céramies écarlates, des laminaires allongeant
leurs jeunes pousses comestibles, des néréocystées filiformes et
fluxueuses, qui s'épanouissaient à une hauteur de quinze mètres, des
bouquets d'acétabules, dont les tiges grandissent par le sommet, et
nombre d'autres plantes pélagiennes, toutes dépourvues de fleurs.
«Curieuse anomalie, bizarre élément, a dit un spirituel naturaliste, où
le règne animal fleurit, et où le règne végétal ne fleurit pas!»
Entre ces divers arbrisseaux, grands comme les arbres des zones
tempérées, et sous leur ombre humide, se massaient de véritables
buissons à fleurs vivantes, des haies de zoophytes, sur lesquels
s'épanouissaient des méandrines zébrées de sillons tortueux, des
cariophylles jaunâtres à tentacules diaphanes, des touffes gazonnantes
de zoanthaires,--et pour compléter l'illusion,--les poissons-mouches
volaient de branches en branches, comme un essaim de colibris, tandis
que de jaunes lépisacanthes, à la mâchoire hérissée, aux écailles
aiguës, des dactyloptères et des monocentres, se levaient sous nos pas,
semblables à une troupe de bécassines.
Vers une heure, le capitaine Nemo donna le signal de la halte. J'en fus
assez satisfait pour mon compte, et nous nous étendîmes sous un berceau
d'alariées, dont les longues lanières amincies se dressaient comme des
flèches.
Cet instant de repos me parut délicieux. Il ne nous manquait que le
charme de la conversation. Mais impossible de parler, impossible de
répondre. J'approchai seulement ma grosse tête de cuivre de la tête de
Conseil. Je vis les yeux de ce brave garçon briller de contentement, et
en signe de satisfaction, il s'agita dans sa carapace de l'air le plus
comique du monde.
Après quatre heures de cette promenade, je fus très-étonné de ne pas
ressentir un violent besoin de manger. A quoi tenait cette disposition
de l'estomac, je ne saurais le dire. Mais, en revanche, j'éprouvais une
insurmontable envie de dormir, ainsi qu'il arrive à tous les plongeurs.
Aussi mes yeux se fermèrent-ils bientôt derrière leur épaisse vitre, et
je tombai dans une invincible somnolence, que le mouvement de la marche
avait seul pu combattre jusqu'alors. Le capitaine Nemo et son robuste
compagnon, étendus dans ce limpide cristal, nous donnaient l'exemple du
sommeil.
Combien de temps restai-je ainsi plongé dans cet assoupissement, je ne
pus l'évaluer; mais lorsque je me réveillai, il me sembla que le soleil
s'abaissait vers l'horizon. Le capitaine Nemo s'était déjà relevé, et
je commençais à me détirer les membres, quand une apparition inattendue
me remit brusquement sur les pieds.
A quelques pas, une monstrueuse araignée de mer, haute d'un mètre,
me regardait de ses yeux louches, prête à s'élancer sur moi. Quoique
mon habit de scaphandre fût assez épais pour me défendre contre les
morsures de cet animal, je ne pus retenir un mouvement d'horreur.
Conseil et le matelot du -Nautilus- s'éveillèrent en ce moment. Le
capitaine Nemo montra à son compagnon le hideux crustacé, qu'un coup de
crosse abattit aussitôt, et je vis les horribles pattes du monstre se
tordre dans des convulsions terribles.
Cette rencontre me fit penser que d'autres animaux, plus redoutables,
devaient hanter ces fonds obscurs, et que mon scaphandre ne me
protégerait pas contre leurs attaques. Je n'y avais pas songé
jusqu'alors, et je résolus de me tenir sur mes gardes. Je supposais,
d'ailleurs, que cette halte marquait le terme de notre promenade; mais
je me trompais, et, au lieu de retourner au -Nautilus-, le Capitaine
Nemo continua son audacieuse excursion.
[Illustration: Une monstrueuse araignée de mer. (Page 127.)]
Le sol se déprimait toujours, et sa pente, s'accusant davantage, nous
conduisit à de plus grandes profondeurs. Il devait être à peu près
trois heures, quand nous atteignîmes une étroite vallée, creusée entre
de hautes parois à pic, et située par cent cinquante mètres de fond.
Grâce à la perfection de nos appareils, nous dépassions ainsi de
quatre-vingt-dix mètres la limite que la nature semblait avoir imposée
jusqu'ici aux excursions sous-marines de l'homme.
[Illustration: Un geste du capitaine nous fit faire halte. (Page 130.)]
Je dis cent cinquante mètres, bien qu'aucun instrument ne me permît
d'évaluer cette distance. Mais je savais que, même dans les mers les
plus limpides, les rayons solaires ne pouvaient pénétrer plus avant.
Or, précisément, l'obscurité devint profonde. Aucun objet n'était
visible à dix pas. Je marchais donc en tâtonnant, quand je vis briller
subitement une lumière blanche assez vive. Le capitaine Nemo venait
de mettre son appareil électrique en activité. Son compagnon l'imita.
Conseil et moi nous suivîmes leur exemple. J'établis, en tournant une
vis, la communication entre la bobine et le serpentin de verre, et la
mer, éclairée par nos quatre lanternes, s'illumina dans un rayon de
vingt-cinq mètres.
Le capitaine Nemo continua de s'enfoncer dans les obscures profondeurs
de la forêt dont les arbrisseaux se raréfiaient de plus en plus.
J'observai que la vie végétale disparaissait plus vite que la vie
animale. Les plantes pélagiennes abandonnaient déjà le sol devenu
aride, qu'un nombre prodigieux d'animaux, zoophytes, articulés,
mollusques et poissons y pullulaient encore.
Tout en marchant, je pensais que la lumière de nos appareils Ruhmkorff
devait nécessairement attirer quelques habitants de ces sombres
couches. Mais s'ils nous approchèrent, ils se tinrent du moins à une
distance regrettable pour des chasseurs. Plusieurs fois, je vis le
capitaine Nemo s'arrêter et mettre son fusil en joue; puis, après
quelques instants d'observation, il se relevait et reprenait sa marche.
Enfin, vers quatre heures environ, cette merveilleuse excursion
s'acheva. Un mur de rochers superbes et d'une masse imposante se
dressa devant nous, entassement de blocs gigantesques, énorme falaise
de granit, creusée de grottes obscures, mais qui ne présentait aucune
rampe praticable. C'étaient les accores de l'île Crespo. C'était la
terre.
Le capitaine Nemo s'arrêta soudain. Un geste de lui nous fit faire
halte, et si désireux que je fusse de franchir cette muraille, je
dus m'arrêter. Ici finissaient les domaines du capitaine Nemo. Il ne
voulait pas les dépasser. Au delà, c'était cette portion du globe qu'il
ne devait plus fouler du pied.
Le retour commença. Le capitaine Nemo avait repris la tête de sa petite
troupe, se dirigeant toujours sans hésiter. Je crus voir que nous ne
suivions pas le même chemin pour revenir au -Nautilus-. Cette nouvelle
route, très-raide, et par conséquent très-pénible, nous rapprocha
rapidement de la surface de la mer. Cependant, ce retour dans les
couches supérieures ne fut pas tellement subit que la décompression
se fît trop rapidement, ce qui aurait pu amener dans notre organisme
des désordres graves, et déterminer ces lésions internes si fatales
aux plongeurs. Très-promptement, la lumière reparut et grandit, et, le
soleil étant déjà bas sur l'horizon, la réfraction borda de nouveau les
divers objets d'un anneau spectral.
A dix mètres de profondeur, nous marchions au milieu d'un essaim de
petits poissons de toute espèce, plus nombreux que les oiseaux dans
l'air, plus agiles aussi, mais aucun gibier aquatique, digne d'un coup
de fusil, ne s'était encore offert à nos regards.
En ce moment, je vis l'arme du capitaine, vivement épaulée, suivre
entre les buissons un objet mobile. Le coup partit, j'entendis un
faible sifflement, et un animal retomba foudroyé à quelques pas.
C'était une magnifique loutre de mer, une enhydre, le seul quadrupède
qui soit exclusivement marin. Cette loutre, longue d'un mètre cinquante
centimètres, devait avoir un très-grand prix. Sa peau, d'un brun marron
en dessus, et argentée en dessous, faisait une de ces admirables
fourrures si recherchées sur les marchés russes et chinois; la finesse
et le lustre de son poil lui assuraient une valeur minimum de deux
mille francs. J'admirai fort ce curieux mammifère à la tête arrondie et
ornée d'oreilles courtes, aux yeux ronds, aux moustaches blanches et
semblables à celles du chat, aux pieds palmés et unguiculés, à la queue
touffue. Ce précieux carnassier, chassé et traqué par les pêcheurs,
devient extrêmement rare, et il s'est principalement réfugié dans les
portions boréales du Pacifique, où vraisemblablement son espèce ne
tardera pas à s'éteindre.
Le compagnon du capitaine Nemo vint prendre la bête, la chargea sur son
épaule, et l'on se remit en route.
Pendant une heure, une plaine de sable se déroula devant nos pas.
Elle remontait souvent à moins de deux mètres de la surface des eaux.
Je voyais alors notre image, nettement reflétée, se dessiner en sens
inverse, et, au-dessus de nous, apparaissait une troupe identique,
reproduisant nos mouvements et nos gestes, de tout point semblable, en
un mot, à cela près qu'elle marchait la tête en bas et les pieds en
l'air.
Autre effet à noter. C'était le passage de nuages épais qui se
formaient et s'évanouissaient rapidement; mais en réfléchissant,
je compris que ces prétendus nuages n'étaient dus qu'à l'épaisseur
variable des longues lames de fond, et j'apercevais même les «moutons»
écumeux que leur crête brisée multipliait sur les eaux. Il n'était pas
jusqu'à l'ombre des grands oiseaux qui passaient sur nos têtes, dont je
ne surprisse le rapide effleurement à la surface de la mer.
En cette occasion, je fus témoin de l'un des plus beaux coups de fusil
qui ait jamais fait tressaillir les fibres d'un chasseur. Un grand
oiseau, à large envergure, très-nettement visible, s'approchait en
planant. Le compagnon du capitaine Nemo le mit en joue et le tira,
lorsqu'il fut à quelques mètres seulement au-dessus des flots. L'animal
tomba foudroyé, et sa chute l'entraîna jusqu'à la portée de l'adroit
chasseur qui s'en empara. C'était un albatros de la plus belle espèce,
admirable spécimen des oiseaux pélagiens.
Notre marche n'avait pas été interrompue par cet incident. Pendant deux
heures, nous suivîmes tantôt des plaines sableuses, tantôt des prairies
de varechs, fort pénibles à traverser. Franchement, je n'en pouvais
plus, quand j'aperçus une vague lueur qui rompait, à un demi-mille,
l'obscurité des eaux. C'était le fanal du -Nautilus-. Avant vingt
minutes, nous devions être à bord, et là, je respirerais à l'aise,
car il me semblait que mon réservoir ne fournissait plus qu'un air
très-pauvre en oxygène. Mais je comptais sans une rencontre qui retarda
quelque peu notre arrivée.
J'étais resté d'une vingtaine de pas en arrière, lorsque je vis le
capitaine Nemo revenir brusquement vers moi. De sa main vigoureuse,
il me courba à terre, tandis que son compagnon en faisait autant de
Conseil. Tout d'abord, je ne sus trop que penser de cette brusque
attaque, mais je me rassurai en observant que le capitaine se couchait
près de moi et demeurait immobile.
J'étais donc étendu sur le sol, et précisément à l'abri d'un buisson
de varechs, quand, relevant la tête, j'aperçus d'énormes masses passer
bruyamment en jetant des lueurs phosphorescentes.
Mon sang se glaça dans mes veines! J'avais reconnu les formidables
squales qui nous menaçaient. C'était un couple de tintoréas, requins
terribles, à la queue énorme, au regard terne et vitreux, qui
distillent une matière phosphorescente par des trous percés autour de
leur museau. Monstrueuses mouches à feu, qui broient un homme tout
entier dans leurs mâchoires de fer! Je ne sais si Conseil s'occupait
à les classer, mais pour mon compte, j'observais leur ventre argenté,
leur gueule formidable, hérissée de dents, à un point de vue peu
scientifique, et plutôt en victime qu'en naturaliste.
Très-heureusement, ces voraces animaux y voient mal. Ils passèrent sans
nous apercevoir, nous effleurant de leurs nageoires brunâtres, et nous
échappâmes, comme par miracle, à ce danger plus grand, à coup sûr, que
la rencontre d'un tigre en pleine forêt.
Une demi-heure après, guidés par la traînée électrique, nous
atteignions le -Nautilus-. La porte extérieure était restée ouverte,
et le capitaine Nemo la referma, dès que nous fûmes rentrés dans la
première cellule. Puis, il pressa un bouton. J'entendis manœuvrer les
pompes au-dedans du navire, je sentis l'eau baisser autour de moi,
et, en quelques instants, la cellule fut entièrement vidée. La porte
intérieure s'ouvrit alors, et nous passâmes dans le vestiaire.
Là, nos habits de scaphandre furent retirés, non sans peine, et,
très-harassé, tombant d'inanition et de sommeil, je regagnai ma
chambre, tout émerveillé de cette surprenante excursion au fond des
mers.
CHAPITRE XVIII
QUATRE MILLE LIEUES SOUS LE PACIFIQUE.
Le lendemain matin, 18 novembre, j'étais parfaitement remis de mes
fatigues de la veille, et je montai sur la plate-forme, au moment où le
second du -Nautilus- prononçait sa phrase quotidienne. Il me vint alors
à l'esprit qu'elle se rapportait à l'état de la mer, ou plutôt qu'elle
signifiait: «Nous n'avons rien en vue.»
Et en effet, l'Océan était désert. Pas une voile à l'horizon. Les
hauteurs de l'île Crespo avaient disparu pendant la nuit. La mer,
absorbant les couleurs du prisme, à l'exception des rayons bleus,
réfléchissait ceux-ci dans toutes les directions et revêtait une
admirable teinte d'indigo. Une moire, à larges raies, se dessinait
régulièrement sur les flots onduleux.
J'admirais ce magnifique aspect de l'Océan, quand le capitaine Nemo
apparut. Il ne sembla pas s'apercevoir de ma présence, et commença une
série d'observations astronomiques. Puis, son opération terminée, il
alla s'accouder sur la cage du fanal, et ses regards se perdirent à la
surface de l'Océan.
Cependant, une vingtaine de matelots du -Nautilus-, tous gens vigoureux
et bien constitués, étaient montés sur la plate-forme. Ils venaient
retirer les filets qui avaient été mis à la traîne pendant la nuit. Ces
marins appartenaient évidemment à des nations différentes, bien que le
type européen fût indiqué chez tous. Je reconnus, à ne pas me tromper,
des Irlandais, des Français, quelques Slaves, un Grec ou un Candiote.
Du reste, ces hommes étaient sobres de paroles, et n'employaient entre
eux que ce bizarre idiome dont je ne pouvais pas même soupçonner
l'origine. Aussi, je dus renoncer à les interroger.
Les filets furent halés à bord. C'étaient des espèces de chaluts,
semblables à ceux des côtes normandes, vastes poches qu'une vergue
flottante et une chaîne transfilée dans les mailles inférieures
tiennent entr'ouvertes. Ces poches, ainsi traînées sur leurs gantiers
de fer, balayaient le fond de l'Océan et ramassaient tous ses produits
sur leur passage. Ce jour-là, ils ramenèrent de curieux échantillons
de ces parages poissonneux, des lophies, auxquels leurs mouvements
comiques ont valu le qualificatif d'histrions, des commersons noirs,
munis de leurs antennes, des balistes ondulés, entourés de bandelettes
rouges, des tétrodons-croissants, dont le venin est extrêmement subtil,
quelques lamproies olivâtres, des macrorhinques, couverts d'écailles
argentées, des trichiures, dont la puissance électrique est égale à
celle du gymnote et de la torpille, des notoptères écailleux, à bandes
brunes et transversales, des gades verdâtres, plusieurs variétés de
gobies, etc., enfin, quelques poissons de proportions plus vastes,
un caranx à tête proéminente, long d'un mètre, plusieurs beaux
scombres bonites, chamarrés de couleurs bleues et argentées, et trois
magnifiques thons que la rapidité de leur marche n'avait pu sauver du
chalut.
J'estimai que ce coup de filet rapportait plus de mille livres de
poissons. C'était une belle pêche, mais non surprenante. En effet,
ces filets restent à la traîne pendant plusieurs heures et enserrent
dans leur prison de fil tout un monde aquatique. Nous ne devions
donc pas manquer de vivres d'une excellente qualité, que la rapidité
du -Nautilus- et l'attraction de sa lumière électrique pouvaient
renouveler sans cesse.
Ces divers produits de la mer furent immédiatement affalés par le
panneau vers les cambuses, destinés, les uns à être mangés frais, les
autres à être conservés.
La pêche finie, la provision d'air renouvelée, je pensais que le
-Nautilus- allait reprendre son excursion sous-marine, et je me
préparais à regagner ma chambre, quand, se tournant vers moi, le
capitaine Nemo me dit sans autre préambule:
«Voyez cet océan, monsieur le professeur, n'est-il pas doué d'une
vie réelle? N'a-t-il pas ses colères et ses tendresses? Hier, il
s'est endormi comme nous, et le voilà qui se réveille après une nuit
paisible!»
Ni bonjour, ni bonsoir! N'eût-on pas dit que cet étrange personnage
continuait avec moi une conversation déjà commencée?
«Regardez, reprit-il, il s'éveille sous les caresses du soleil! Il va
revivre de son existence diurne! C'est une intéressante étude que de
suivre le jeu de son organisme. Il possède un pouls, des artères, il a
ses spasmes, et je donne raison à ce savant Maury, qui a découvert en
lui une circulation aussi réelle que la circulation sanguine chez les
animaux.»
Il est certain que le capitaine Nemo n'attendait de moi aucune réponse,
et il me parut inutile de lui prodiguer les «Évidemment,» les «A coup
sûr,» et les «Vous avez raison.» Il se parlait plutôt à lui-même,
prenant de longs temps entre chaque phrase. C'était une méditation à
voix haute.
«Oui, dit-il, l'Océan possède une circulation véritable, et, pour
la provoquer, il a suffi au Créateur de toutes choses de multiplier
en lui le calorique, le sel et les animalcules. Le calorique, en
effet, crée des densités différentes, qui amènent les courants et les
contre-courants. L'évaporation, nulle aux régions hyperboréennes,
très-active dans les zones équatoriales, constitue un échange permanent
des eaux tropicales et des eaux polaires. En outre, j'ai surpris
ces courants de haut en bas et de bas en haut, qui forment la vraie
respiration de l'Océan. J'ai vu la molécule d'eau de mer, échauffée à
la surface, redescendre vers les profondeurs, atteindre son maximum
de densité à deux degrés au-dessous de zéro, puis se refroidissant
encore, devenir plus légère et remonter. Vous verrez, aux pôles, les
conséquences de ce phénomène, et vous comprendrez pourquoi, par cette
loi de la prévoyante nature, la congélation ne peut jamais se produire
qu'à la surface des eaux!»
Pendant que le capitaine Nemo achevait sa phrase, je me disais: «Le
pôle! Est-ce que cet audacieux personnage prétend nous conduire jusque
là!»
Cependant, le capitaine s'était tu, et regardait cet élément si
complétement, si incessamment étudié par lui. Puis reprenant:
«Les sels, dit-il, sont en quantité considérable dans la mer, monsieur
le professeur, et si vous enleviez tous ceux qu'elle contient en
dissolution, vous en feriez une masse de quatre millions et demi de
lieues cubes, qui, étalée sur le globe, formerait une couche de plus
de dix mètres de hauteur. Et ne croyez pas que la présence de ces sels
ne soit due qu'à un caprice de la nature. Non. Ils rendent les eaux
marines moins évaporables, et empêchent les vents de leur enlever une
trop grande quantité de vapeurs, qui, en se résolvant, submergeraient
les zones tempérées. Rôle immense, rôle de pondérateur dans l'économie
générale du globe!»
Le capitaine Nemo s'arrêta, se leva même, fit quelques pas sur la
plateforme, et revint vers moi:
«Quant aux infusoires, reprit-il, quant à ces milliards d'animalcules,
qui existent par millions dans une gouttelette, et dont il faut huit
cent mille pour peser un milligramme, leur rôle n'est pas moins
important. Ils absorbent les sels marins, ils s'assimilent les éléments
solides de l'eau, et, véritables faiseurs de continents calcaires, ils
fabriquent des coraux et des madrépores! Et alors la goutte d'eau,
privée de son aliment minéral, s'allége, remonte à la surface, y
absorbe les sels abandonnés par l'évaporation, s'alourdit, redescend,
et rapporte aux animalcules de nouveaux éléments à absorber. De là,
un double courant ascendant et descendant, et toujours le mouvement,
toujours la vie! La vie, plus intense que sur les continents, plus
exubérante, plus infinie, s'épanouissant dans toutes les parties de cet
océan, élément de mort pour l'homme, a-t-on dit, élément de vie pour
des myriades d'animaux,--et pour moi!»
Quand le capitaine Nemo parlait ainsi, il se transfigurait et
provoquait en moi une extraordinaire émotion.
[Illustration: Un grand oiseau s'approchait en planant. (Page 131.)]
«Aussi, ajouta-t-il, là est la vraie existence! Et je concevrais
la fondation de villes nautiques, d'agglomérations de maisons
sous-marines, qui, comme le -Nautilus-, reviendraient respirer chaque
matin à la surface des mers, villes libres, s'il en fut, cités
indépendantes! Et encore, qui sait si quelque despote...»
Le capitaine Nemo acheva sa phrase par un geste violent. Puis,
s'adressant directement à moi, comme pour chasser une pensée funeste:
«Monsieur Aronnax, me demanda-t-il, savez-vous quelle est la profondeur
de l'Océan?
--Je sais, du moins, capitaine, ce que les principaux sondages nous ont
appris.
[Illustration: On pouvait compter ces calmars par millions. (Page 139.)]
--Pourriez-vous me les citer, afin que je les contrôle au besoin?
--En voici quelques-uns, répondis-je, qui me reviennent à la mémoire.
Si je ne me trompe, on a trouvé une profondeur moyenne de huit mille
deux cents mètres dans l'Atlantique nord, et de deux mille cinq cents
mètres dans la Méditerranée. Les plus remarquables sondes ont été
faites dans l'Atlantique sud, près du trente-cinquième degré, et elles
ont donné douze mille mètres, quatorze mille quatre-vingt onze mètres,
et quinze mille cent quarante-neuf mètres. En somme, on estime que si
le fond de la mer était nivelé, sa profondeur moyenne serait de sept
kilomètres environ.
--Bien, monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo, nous vous
montrerons mieux que cela, je l'espère. Quant à la profondeur moyenne
de cette partie du Pacifique, je vous apprendrai qu'elle est seulement
de quatre mille mètres.»
Ceci dit, le capitaine Nemo se dirigea vers le panneau et disparut par
l'échelle. Je le suivis, et je regagnai le grand salon. L'hélice se mit
aussitôt en mouvement, et le loch accusa une vitesse de vingt milles à
l'heure.
Pendant les jours, pendant les semaines qui s'écoulèrent, le capitaine
Nemo fut très-sobre de visites. Je ne le vis qu'à de rares intervalles.
Son second faisait régulièrement le point que je trouvais reporté sur
la carte, de telle sorte que je pouvais relever exactement la route du
-Nautilus-.
Conseil et Land passaient de longues heures avec moi. Conseil avait
raconté à son ami les merveilles de notre promenade, et le Canadien
regrettait de ne nous avoir point accompagnés. Mais j'espérais que
l'occasion se représenterait de visiter les forêts océaniennes.
Presque chaque jour, pendant quelques heures, les panneaux du salon
s'ouvraient, et nos yeux ne se fatiguaient pas de pénétrer les mystères
du monde sous-marin.
La direction générale du -Nautilus- était sud-est, et il se maintenait
entre cent mètres et cent cinquante mètres de profondeur. Un jour,
cependant, par je ne sais quel caprice, entraîné diagonalement au
moyen de ses plans inclinés, il atteignit les couches d'eau situées
par deux mille mètres. Le thermomètre indiquait une température de
4,25 centigrades, température qui, sous cette profondeur, paraît être
commune à toutes les latitudes.
Le 26 novembre, à trois heures du matin, le -Nautilus- franchit le
tropique du Cancer par 172° de longitude. Le 27, il passa en vue des
Sandwich, où l'illustre Cook trouva la mort, le 14 février 1779. Nous
avions alors fait quatre mille huit cent soixante lieues depuis notre
point de départ. Le matin, lorsque j'arrivai sur la plate-forme,
j'aperçus, à deux milles sous le vent, Haouaï, la plus considérable des
sept îles qui forment cet archipel. Je distinguai nettement sa lisière
cultivée, les diverses chaînes de montagnes qui courent parallèlement
à la côte, et ses volcans que domine le Mouna-Rea, élevé de cinq mille
mètres au-dessus du niveau de la mer. Entre autres échantillons de ces
parages, les filets rapportèrent des flabellaires pavonées, polypes
comprimés de forme gracieuse, et qui sont particuliers à cette partie
de l'Océan.
La direction du -Nautilus- se maintint au sud-est. Il coupa l'Équateur,
le 1er décembre, par 142° de longitude, et le 4 du même mois, après une
rapide traversée que ne signala aucun incident, nous eûmes connaissance
du groupe des Marquises. J'aperçus à trois milles, par 8° 57′ de
latitude sud et 139° 32′ de longitude ouest, la pointe Martin de
Nouka-Hiva, la principale de ce groupe qui appartient à la France. Je
vis seulement les montagnes boisées qui se dessinaient à l'horizon, car
le capitaine Nemo n'aimait pas à rallier les terres. Là, les filets
rapportèrent de beaux spécimens de poissons, des choryphènes aux
nageoires azurées et à la queue d'or, dont la chair est sans rivale au
monde, des hologymnoses à peu près dépourvus d'écailles, mais d'un goût
exquis, des ostorhinques à mâchoire osseuse, des thasards jaunâtres qui
valaient la bonite, tous poissons dignes d'être classés à l'office du
bord.
Après avoir quitté ces îles charmantes protégées par le pavillon
français, du 4 au 11 décembre, le -Nautilus- parcourut environ deux
mille milles. Cette navigation fut marquée par la rencontre d'une
immense troupe de calmars, curieux mollusques, très-voisins de la
seiche. Les pêcheurs français les désignent sous le nom d'encornets,
et ils appartiennent à la classe des céphalopodes et à la famille des
dibranchiaux, qui comprend avec eux les seiches et les argonautes.
Ces animaux furent particulièrement étudiés par les naturalistes de
l'antiquité, et ils fournissaient de nombreuses métaphores aux orateurs
de l'Agora, en même temps qu'un plat excellent à la table des riches
citoyens, s'il faut en croire Athénée, médecin grec, qui vivait avant
Galien.
Ce fut pendant la nuit du 9 au 10 décembre, que le -Nautilus- rencontra
cette armée de mollusques qui sont particulièrement nocturnes. On
pouvait les compter par millions. Ils émigraient des zones tempérées
vers les zones plus chaudes, en suivant l'itinéraire des harengs et des
sardines. Nous les regardions à travers les épaisses vitres de cristal,
nageant à reculons avec une extrême rapidité, se mouvant au moyen de
leur tube locomoteur, poursuivant les poissons et les mollusques,
mangeant les petits, mangés des gros, et agitant dans une confusion
indescriptible les dix pieds que la nature leur a implantés sur la
tête, comme une chevelure de serpents pneumatiques. Le -Nautilus-,
malgré sa vitesse, navigua pendant plusieurs heures au milieu de cette
troupe d'animaux, et ses filets en ramenèrent une innombrable quantité,
où je reconnus les neuf espèces que d'Orbigny a classées pour l'Océan
Pacifique.
On le voit, pendant cette traversée, la mer prodiguait incessamment
ses plus merveilleux spectacles. Elle les variait à l'infini. Elle
changeait son décor et sa mise en scène pour le plaisir de nos yeux, et
nous étions appelés non-seulement à contempler les œuvres du Créateur
au milieu de l'élément liquide, mais encore à pénétrer les plus
redoutables mystères de l'Océan.
Pendant la journée du 11 décembre, j'étais occupé à lire dans le grand
salon. Ned Land et Conseil observaient les eaux lumineuses par les
panneaux entr'ouverts. Le -Nautilus- était immobile. Ses réservoirs
remplis, il se tenait à une profondeur de mille mètres, région peu
habitée des Océans, dans laquelle les gros poissons faisaient seuls de
rares apparitions.
Je lisais en ce moment un livre charmant de Jean Macé, les -Serviteurs
de l'estomac-, et j'en savourais les leçons ingénieuses, lorsque
Conseil interrompit ma lecture.
«Monsieur veut-il venir un instant? me dit-il d'une voix singulière.
--Qu'y a-t-il donc, Conseil?
--Que monsieur regarde.»
Je me levai, j'allai m'accouder devant la vitre, et je regardai.
En pleine lumière électrique, une énorme masse noirâtre, immobile,
se tenait suspendue au milieu des eaux. Je l'observai attentivement,
cherchant à reconnaître la nature de ce gigantesque cétacé. Mais une
pensée traversa subitement mon esprit.
«Un navire! m'écriai-je.
--Oui, répondit le Canadien, un bâtiment désemparé qui a coulé à pic!»
Ned Land ne se trompait pas. Nous étions en présence d'un navire,
dont les haubans coupés pendaient encore à leurs cadènes. Sa coque
paraissait être en bon état, et son naufrage datait au plus de quelques
heures. Trois tronçons de mâts, rasés à deux pieds au-dessus du pont,
indiquaient que ce navire engagé avait dû sacrifier sa mâture. Mais,
couché sur le flanc, il s'était rempli, et il donnait encore la bande
à bâbord. Triste spectacle que celui de cette carcasse perdue sous les
flots, mais plus triste encore la vue de son pont où quelques cadavres,
amarrés par des cordes, gisaient encore! J'en comptai quatre,--quatre
hommes, dont l'un se tenait debout, au gouvernail,--puis une femme,
à demi-sortie par la claire-voie de la dunette, et tenant un enfant
dans ses bras. Cette femme était jeune. Je pus reconnaître, vivement
éclairés par les feux du -Nautilus-, ses traits que l'eau n'avait pas
encore décomposés. Dans un suprême effort, elle avait élevé au-dessus
de sa tête son enfant, pauvre petit être dont les bras enlaçaient le
cou de sa mère! L'attitude des quatre marins me parut effrayante,
tordus qu'ils étaient dans des mouvements convulsifs, et faisant un
dernier effort pour s'arracher des cordes qui les liaient au navire.
Seul, plus calme, la face nette et grave, ses cheveux grisonnants
collés à son front, la main crispée à la roue du gouvernail, le
timonier semblait encore conduire son trois-mâts naufragé à travers les
profondeurs de l'Océan!
Quelle scène! Nous étions muets, le cœur palpitant, devant ce naufrage
pris sur le fait, et, pour ainsi dire, photographié à sa dernière
minute! Et je voyais déjà s'avancer, l'œil en feu, d'énormes squales,
attirés par cet appât de chair humaine!
Cependant le -Nautilus-, évoluant, tourna autour du navire submergé,
et, un instant, je pus lire sur son tableau d'arrière:
-Florida, Sunderland.-
CHAPITRE XIX
VANIKORO.
Ce terrible spectacle inaugurait la série des catastrophes maritimes,
que le -Nautilus- devait rencontrer sur sa route. Depuis qu'il
suivait des mers plus fréquentées, nous apercevions souvent des
coques naufragées qui achevaient de pourrir entre deux eaux, et, plus
profondément, des canons, des boulets, des ancres, des chaînes, et
mille autres objets de fer, que la rouille dévorait.
Cependant, toujours entraînés par ce -Nautilus-, où nous vivions comme
isolés, le 11 décembre, nous eûmes connaissance de l'archipel des
Pomotou, ancien «groupe dangereux» de Bougainville, qui s'étend sur
un espace de cinq cents lieues de l'est-sud-est à l'ouest-nord-ouest,
entre 13° 30′ et 23° 50′ de latitude sud, et 125° 30′ et 151° 30′
de longitude ouest, depuis l'île Ducie jusqu'à l'île Lazareff. Cet
archipel couvre une superficie de trois cent soixante-dix lieues
carrées, et il est formé d'une soixantaine de groupes d'îles, parmi
lesquels on remarque le groupe Gambier, auquel la France a imposé son
protectorat. Ces îles sont coralligènes. Un soulèvement lent, mais
continu, provoqué par le travail des polypes, les reliera un jour entre
elles. Puis, cette nouvelle île se soudera plus tard aux archipels
voisins, et un cinquième continent s'étendra depuis la Nouvelle-Zélande
et la Nouvelle-Calédonie jusqu'aux Marquises.
Le jour où je développai cette théorie devant le capitaine Nemo, il me
répondit froidement:
«Ce ne sont pas de nouveaux continents qu'il faut à la terre, mais de
nouveaux hommes!»
Les hasards de sa navigation avaient précisément conduit le -Nautilus-
vers l'île Clermont-Tonnerre, l'une des plus curieuses du groupe, qui
fut découvert en 1822, par le capitaine Bell, de -la Minerve-. Je pus
alors étudier ce système madréporique auquel sont dues les îles de cet
Océan.
Les madrépores, qu'il faut se garder de confondre avec les coraux,
ont un tissu revêtu d'un encroûtement calcaire, et les modifications
de sa structure ont amené M. Milne-Edwards, mon illustre maître, à
les classer en cinq sections. Les petits animalcules qui sécrètent
ce polypier vivent par milliards au fond de leurs cellules. Ce sont
leurs dépôts calcaires qui deviennent rochers, récifs, îlots, îles.
Ici, ils forment un anneau circulaire, entourant un lagon ou petit lac
intérieur, que des brèches mettent en communication avec la mer. Là,
ils figurent des barrières de récifs semblables à celles qui existent
sur les côtes de la Nouvelle-Calédonie et de diverses îles des Pomotou.
En d'autres endroits, comme à la Réunion et à Maurice, ils élèvent
des récifs frangés, hautes murailles droites, près desquelles les
profondeurs de l'Océan sont considérables.
En prolongeant à quelques encablures seulement les accores de l'île
Clermont-Tonnerre, j'admirai l'ouvrage gigantesque, accompli par ces
travailleurs microscopiques. Ces murailles étaient spécialement l'œuvre
des madréporaires désignés par les noms de millepores, de porites,
d'astrées et de méandrines. Ces polypes se développent particulièrement
dans les couches agitées de la surface de la mer, et par conséquent,
c'est par leur partie supérieure qu'ils commencent ces substructions,
lesquelles s'enfoncent peu à peu avec les débris de sécrétions qui les
supportent. Telle est, du moins, la théorie de M. Darwin, qui explique
ainsi la formation des atolls,--théorie supérieure, selon moi, à celle
qui donne pour base aux travaux madréporiques des sommets de montagnes
ou de volcans, immergés à quelques pieds au-dessous du niveau de la mer.
Je pus observer de très-près ces curieuses murailles, car, à leur
aplomb, la sonde accusait plus de trois cents mètres de profondeur, et
nos nappes électriques faisaient étinceler ce brillant calcaire.
Répondant à une question que me posa Conseil, sur la durée
d'accroissement de ces barrières colossales, je l'étonnai beaucoup en
lui disant que les savants portaient cet accroissement à un huitième de
pouce par siècle.
«Donc, pour élever ces murailles, me dit-il, il a fallu?...
--Cent quatre-vingt-douze mille ans, mon brave Conseil, ce qui allonge
singulièrement les jours bibliques. D'ailleurs, la formation de la
houille, c'est-à-dire la minéralisation des forêts enlisées par les
déluges, a exigé un temps beaucoup plus considérable. Mais j'ajouterai
que les jours de la Bible ne sont que des époques et non l'intervalle
qui s'écoule entre deux levers de soleil, car, d'après la Bible
elle-même, le soleil ne date pas du premier jour de la création.»
Lorsque le -Nautilus- revint à la surface de l'Océan, je pus embrasser
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