--Le timonier est placé dans une cage vitrée, qui fait saillie à la
partie supérieure de la coque du -Nautilus-, et que garnissent des
verres lenticulaires.
--Des verres capables de résister à de telles pressions?
--Parfaitement. Le cristal, fragile au choc, offre cependant une
résistance considérable. Dans des expériences de pêche à la lumière
électrique faites en 1864, au milieu des mers du Nord, on a vu des
plaques de cette matière, sous une épaisseur de sept millimètres
seulement, résister à une pression de seize atmosphères, tout en
laissant passer de puissants rayons calorifiques qui lui répartissaient
inégalement la chaleur. Or, les verres dont je me sers n'ont pas moins
de vingt-et-un centimètres à leur centre, c'est-à-dire trente fois
cette épaisseur.
--Admis, capitaine Nemo; mais enfin, pour voir, il faut que la lumière
chasse les ténèbres, et je me demande comment au milieu de l'obscurité
des eaux...
--En arrière de la cage du timonier est placé un puissant réflecteur
électrique, dont les rayons illuminent la mer à un demi-mille de
distance.
--Ah! bravo, trois fois bravo! capitaine. Je m'explique maintenant
cette phosphorescence du prétendu narwal, qui a tant intrigué les
savants! A ce propos, je vous demanderai si l'abordage du -Nautilus-
et du -Scotia-, qui a eu un si grand retentissement, a été le résultat
d'une rencontre fortuite?
--Purement fortuite, monsieur. Je naviguais à deux mètres au-dessous de
la surface des eaux, quand le choc s'est produit. J'ai d'ailleurs vu
qu'il n'avait eu aucun résultat fâcheux.
--Aucun, monsieur. Mais quant à votre rencontre avec
l'-Abraham-Lincoln-?...
--Monsieur le professeur, j'en suis fâché pour l'un des meilleurs
navires de cette brave marine américaine, mais on m'attaquait et j'ai
dû me défendre! Je me suis contenté, toutefois, de mettre la frégate
hors d'état de me nuire,--elle ne sera pas gênée de réparer ses avaries
au port le plus prochain.
--Ah! commandant, m'écriai-je avec conviction, c'est vraiment un
merveilleux bateau que votre -Nautilus-!
--Oui, monsieur le professeur, répondit avec une véritable émotion
le capitaine Nemo, et je l'aime comme la chair de ma chair! Si tout
est danger sur un de vos navires soumis aux hasards de l'Océan, si
sur cette mer, la première impression est le sentiment de l'abîme,
comme l'a si bien dit le Hollandais Jansen, au-dessous et à bord
du -Nautilus-, le cœur de l'homme n'a plus rien à redouter. Pas de
déformation à craindre, car la double coque de ce bateau a la rigidité
du fer; pas de gréement que le roulis ou le tangage fatiguent; pas de
voiles que le vent emporte; pas de chaudières que la vapeur déchire;
pas d'incendie à redouter, puisque cet appareil est fait de tôle et
non de bois; pas de charbon qui s'épuise, puisque l'électricité est
son agent mécanique; pas de rencontre à redouter, puisqu'il est seul à
naviguer dans les eaux profondes; pas de tempête à braver, puisqu'il
trouve à quelques mètres au-dessous des eaux l'absolue tranquillité!
Voilà, monsieur. Voilà le navire par excellence! Et s'il est vrai que
l'ingénieur ait plus de confiance dans le bâtiment que le constructeur,
et le constructeur plus que le capitaine lui-même, comprenez donc avec
quel abandon je me fie à mon -Nautilus-, puisque j'en suis tout à la
fois le capitaine, le constructeur et l'ingénieur!»
Le capitaine Nemo parlait avec une éloquence entraînante. Le feu de son
regard, la passion de son geste, le transfiguraient. Oui! il aimait son
navire comme un père aime son enfant!
Mais une question, indiscrète peut-être, se posait naturellement, et je
ne pus me retenir de la lui faire.
«Vous êtes donc ingénieur, capitaine Nemo?
--Oui, monsieur le professeur, me répondit-il, j'ai étudié à Londres, à
Paris, à New-York, du temps que j'étais un habitant des continents de
la terre.
--Mais comment avez-vous pu construire, en secret, cet admirable
-Nautilus-?
--Chacun de ses morceaux, monsieur Aronnax, m'est arrivé d'un point
différent du globe, et sous une destination déguisée. Sa quille a été
forgée au Creusot, son arbre d'hélice chez Pen et Co, de Londres, les
plaques de tôle de sa coque chez Leard, de Liverpool, son hélice chez
Scott, de Glasgow. Ses réservoirs ont été fabriqués par Cail et Co, de
Paris, sa machine par Krüpp, en Prusse, son éperon dans les ateliers
de Motala, en Suède, ses instruments de précision chez Hart frères, de
New-York, etc., et chacun de ces fournisseurs a reçu mes plans sous des
noms divers.
--Mais, repris-je, ces morceaux ainsi fabriqués, il a fallu les monter,
les ajuster?
--Monsieur le professeur, j'avais établi mes ateliers sur un îlot
désert, en plein Océan. Là, mes ouvriers, c'est-à-dire mes braves
compagnons que j'ai instruits et formés, et moi, nous avons achevé
notre -Nautilus-. Puis, l'opération terminée, le feu a détruit toute
trace de notre passage sur cet îlot que j'aurais fais sauter, si je
l'avais pu.
[Illustration: Le feu a détruit toute trace de notre passage.
(Page 95.)]
--Alors il m'est permis de croire que le prix de revient de ce bâtiment
est excessif?
--Monsieur Aronnax, un navire en fer coûte onze cent vingt-cinq francs
par tonneau. Or, le -Nautilus- en jauge quinze cents. Il revient donc à
seize cent quatre-vingt-sept mille francs, soit deux millions y compris
son aménagement, soit quatre ou cinq millions avec les œuvres d'art et
les collections qu'il renferme.
--Une dernière question, capitaine Nemo.
--Faites, monsieur le professeur.
--Vous êtes donc riche?
--Riche à l'infini, monsieur, et je pourrais, sans me gêner, payer les
dix milliards de dettes de la France!»
Je regardai fixement le bizarre personnage qui me parlait ainsi.
Abusait-il de ma crédulité? L'avenir devait me l'apprendre.
[Illustration: Le capitaine Nemo prit la hauteur du soleil. (Page 99.)]
CHAPITRE XIV
LE FLEUVE NOIR.
La portion du globe terrestre occupée par les eaux est évaluée à
trois millions huit cent trente-deux milles cinq cent cinquante-huit
myriamètres carrés, soit plus de trente-huit millions d'hectares. Cette
masse liquide comprend deux milliards deux cent cinquante millions
de milles cubes, et formerait une sphère d'un diamètre de soixante
lieues dont le poids serait de trois quintillions de tonneaux. Et,
pour comprendre ce nombre, il faut se dire que le quintillion est au
milliard ce que le milliard est à l'unité, c'est-à-dire qu'il y a
autant de milliards dans un quintillion que d'unités dans un milliard.
Or, cette masse liquide, c'est à peu près la quantité d'eau que
verseraient tous les fleuves de la terre pendant quarante mille ans.
Durant les époques géologiques, à la période du feu succéda la période
de l'eau. L'Océan fut d'abord universel. Puis, peu à peu, dans les
temps siluriens, des sommets de montagnes apparurent, des îles
émergèrent, disparurent sous des déluges partiels, se montrèrent à
nouveau, se soudèrent, formèrent des continents, et enfin les terres se
fixèrent géographiquement telles que nous les voyons. Le solide avait
conquis sur le liquide trente-sept millions six cent cinquante-sept
milles carrés, soit douze mille neuf cent seize millions d'hectares.
La configuration des continents permet de diviser les eaux en cinq
grandes parties: l'Océan glacial arctique, l'Océan glacial antarctique,
l'Océan indien, l'Océan atlantique, l'Océan pacifique.
L'Océan pacifique s'étend du nord au sud entre les deux cercles
polaires, et de l'ouest à l'est entre l'Asie et l'Amérique sur une
étendue de cent quarante-cinq degrés en longitude. C'est la plus
tranquille des mers; ses courants sont larges et lents, ses marées
médiocres, ses pluies abondantes. Tel était l'Océan que ma destinée
m'appelait d'abord à parcourir dans les plus étranges conditions.
«Monsieur le professeur, me dit le capitaine Nemo, nous allons, si vous
le voulez bien, relever exactement notre position, et fixer le point de
départ de ce voyage. Il est midi moins le quart. Je vais remonter à la
surface des eaux.»
Le capitaine pressa trois fois un timbre électrique. Les pompes
commencèrent à chasser l'eau des réservoirs; l'aiguille du manomètre
marqua par les différentes pressions le mouvement ascensionnel du
-Nautilus-, puis elle s'arrêta.
«Nous sommes arrivés,» dit le capitaine.
Je me rendis à l'escalier central qui aboutissait à la plate-forme. Je
gravis les marches de métal, et, par les panneaux ouverts, j'arrivai
sur la partie supérieure du -Nautilus-.
La plate-forme émergeait de quatre-vingts centimètres seulement.
L'avant et l'arrière du -Nautilus- présentaient cette disposition
fusiforme qui le faisait justement comparer à un long cigare.
Je remarquai que ses plaques de tôles, imbriquées légèrement,
ressemblaient aux écailles qui revêtent le corps des grands reptiles
terrestres. Je m'expliquai donc très-naturellement que, malgré les
meilleures lunettes, ce bateau eût toujours été pris pour un animal
marin.
Vers le milieu de la plate-forme, le canot, à demi-engagé dans la coque
du navire, formait une légère extumescence. En avant et en arrière
s'élevaient deux cages de hauteur médiocre, à parois inclinées, et en
partie fermées par d'épais verres lenticulaires: l'une destinée au
timonier qui dirigeait le -Nautilus-, l'autre où brillait le puissant
fanal électrique qui éclairait sa route.
La mer était magnifique, le ciel pur. A peine si le long véhicule
ressentait les larges ondulations de l'Océan. Une légère brise de l'est
ridait la surface des eaux. L'horizon, dégagé de brumes, se prêtait aux
meilleures observations.
Nous n'avions rien en vue. Pas un écueil, pas un îlot. Plus
d'-Abraham-Lincoln-. L'immensité déserte.
Le capitaine Nemo, muni de son sextant, prit la hauteur du soleil, qui
devait lui donner sa latitude. Il attendit pendant quelques minutes que
l'astre vînt affleurer le bord de l'horizon. Tandis qu'il observait,
pas un de ses muscles ne tressaillait, et l'instrument n'eût pas été
plus immobile dans une main de marbre.
«Midi, dit-il. Monsieur le professeur, quand vous voudrez?...»
Je jetai un dernier regard sur cette mer un peu jaunâtre des attérages
japonais, et je redescendis au grand salon.
Là, le capitaine fit son point et calcula chronométriquement sa
longitude, qu'il contrôla par de précédentes observations d'angles
horaires. Puis il me dit:
«Monsieur Aronnax, nous sommes par cent trente-sept degrés et quinze
minutes de longitude à l'ouest...
--De quel méridien? demandai-je vivement, espérant que la réponse du
capitaine m'indiquerait peut-être sa nationalité.
--Monsieur, me répondit-il, j'ai divers chronomètres réglés sur les
méridiens de Paris, de Greenwich et de Washington. Mais, en votre
honneur je me servirai de celui de Paris.»
Cette réponse ne m'apprenait rien. Je m'inclinai, et le commandant
reprit:
«Trente-sept degrés et quinze minutes de longitude à l'ouest du
méridien de Paris, et par trente degrés et sept minutes de latitude
nord, c'est-à-dire à trois cents milles environ des côtes du Japon.
C'est aujourd'hui 8 novembre, à midi, que commence notre voyage
d'exploration sous les eaux.
--Dieu nous garde! répondis-je.
--Et maintenant, monsieur le professeur, ajouta le capitaine, je vous
laisse à vos études. J'ai donné la route à l'est-nord-est par cinquante
mètres de profondeur. Voici des cartes à grands points, où vous pourrez
la suivre. Le salon est à votre disposition, et je vous demande la
permission de me retirer.»
Le capitaine Nemo me salua. Je restai seul, absorbé dans mes pensées.
Toutes se portaient sur ce commandant du -Nautilus-. Saurais-je
jamais à quelle nation appartenait cet homme étrange qui se vantait
de n'appartenir à aucune? Cette haine qu'il avait vouée à l'humanité,
cette haine qui cherchait peut-être des vengeances terribles, qui
l'avait provoquée? Était-il un de ces savants méconnus, un de ces
génies «auxquels on a fait du chagrin,» suivant l'expression de
Conseil, un Galilée moderne, ou bien un de ces hommes de science comme
l'américain Maury, dont la carrière a été brisée par des révolutions
politiques? Je ne pouvais encore le dire. Moi que le hasard venait
de jeter à son bord, moi dont il tenait la vie entre les mains, il
m'accueillait froidement, mais hospitalièrement. Seulement, il n'avait
jamais pris la main que je lui tendais. Il ne m'avait jamais tendu la
sienne.
Une heure entière, je demeurai plongé dans ces réflexions, cherchant à
percer ce mystère si intéressant pour moi. Puis mes regards se fixèrent
sur le vaste planisphère étalé sur la table, et je plaçai le doigt sur
le point même où se croisaient la longitude et la latitude observées.
La mer a ses fleuves comme les continents. Ce sont des courants
spéciaux, reconnaissables à leur température, à leur couleur, et dont
le plus remarquable est connu sous le nom de courant du Gulf-Stream.
La science a déterminé, sur le globe, la direction de cinq courants
principaux: un dans l'Atlantique nord, un second dans l'Atlantique sud,
un troisième dans le Pacifique nord, un quatrième dans le Pacifique
sud, et un cinquième dans l'Océan indien sud. Il est même probable
qu'un sixième courant existait autrefois dans l'Océan indien nord,
lorsque les mers Caspienne et d'Aral, réunies aux grands lacs de
l'Asie, ne formaient qu'une seule et même étendue d'eau.
[Illustration: VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS
1ère Carte
PAR
JULES VERNE]
Or, au point indiqué sur le planisphère, se déroulait l'un de ces
courants, le Kuro-Scivo des Japonais, le Fleuve-Noir, qui, sorti
du golfe du Bengale où le chauffent les rayons perpendiculaires du
soleil des Tropiques, traverse le détroit de Malacca, prolonge la côte
d'Asie, s'arrondit dans le Pacifique nord jusqu'aux îles Aléoutiennes,
charriant des troncs de camphriers et autres produits indigènes, et
tranchant par le pur indigo de ses eaux chaudes avec les flots de
l'Océan. C'est ce courant que le -Nautilus- allait parcourir. Je
le suivais du regard, je le voyais se perdre dans l'immensité du
Pacifique, et je me sentais entraîner avec lui, quand Ned Land et
Conseil apparurent à la porte du salon.
Mes deux braves compagnons restèrent pétrifiés à la vue des merveilles
entassées devant leurs yeux.
«Où sommes-nous? où sommes-nous? s'écria le Canadien. Au muséum de
Québec?
--S'il plaît à monsieur, répliqua Conseil, ce serait plutôt à l'hôtel
du Sommerard!
--Mes amis, répondis-je en leur faisant signe d'entrer, vous n'êtes ni
au Canada ni en France, mais bien à bord du -Nautilus-, et à cinquante
mètres au-dessous du niveau de la mer.
--Il faut croire monsieur, puisque monsieur l'affirme, répliqua
Conseil; mais franchement, ce salon est fait pour étonner même un
Flamand comme moi.
--Étonne-toi, mon ami, et regarde, car, pour un classificateur de ta
force, il y a de quoi travailler ici.»
Je n'avais pas besoin d'encourager Conseil. Le brave garçon, penché sur
les vitrines, murmurait déjà des mots de la langue des naturalistes:
classe des Gastéropodes, famille des Buccinoïdes, genre des
Porcelaines, espèces des -Cyprœa Madagascariensis-, etc.
Pendant ce temps, Ned Land, assez peu conchyliologue, m'interrogeait
sur mon entrevue avec le capitaine Nemo. Avais-je découvert qui il
était, d'où il venait, où il allait, vers quelles profondeurs il nous
entraînait? enfin mille questions auxquelles je n'avais pas le temps de
répondre.
Je lui appris tout ce que je savais, ou plutôt, tout ce que je ne
savais pas, et je lui demandai ce qu'il avait entendu ou vu de son côté.
«Rien vu, rien entendu, répondit le Canadien! Je n'ai pas même aperçu
l'équipage de ce bateau. Est-ce que, par hasard, il serait électrique
aussi, lui?
--Électrique!
--Par ma foi! on serait tenté de le croire. Mais vous, monsieur
Aronnax, demanda Ned Land, qui avait toujours son idée, vous ne pouvez
me dire combien d'hommes il y a à bord? Dix, vingt, cinquante, cent?
--Je ne saurais vous répondre, maître Land. D'ailleurs, croyez-moi,
abandonnez, pour le moment, cette idée de vous emparer du -Nautilus- ou
de le fuir. Ce bateau est un des chefs-d'œuvre de l'industrie moderne,
et je regretterais de ne pas l'avoir vu! Bien des gens accepteraient la
situation qui nous est faite, ne fût-ce que pour se promener à travers
ces merveilles. Ainsi, tenez-vous tranquille, et tâchons de voir ce qui
se passe autour de nous.
--Voir! s'écria le harponneur! mais on ne voit rien, on ne verra rien
de cette prison de tôle! Nous marchons, nous naviguons en aveugles...»
Ned Land prononçait ces derniers mots, quand l'obscurité se fit
subitement, mais une obscurité absolue. Le plafond lumineux s'éteignit,
et si rapidement, que mes yeux en éprouvèrent une impression
douloureuse, analogue à celle que produit le passage contraire des
profondes ténèbres à la plus éclatante lumière.
Nous étions restés muets, ne remuant pas, ne sachant quelle surprise,
agréable ou désagréable, nous attendait. Mais un glissement se fit
entendre. On eût dit que des panneaux se manœuvraient sur les flancs du
-Nautilus-.
«C'est la fin de la fin! dit Ned Land.
--Ordre des Hydroméduses!» murmura Conseil.
Soudain, le jour se fit de chaque côté du salon, à travers deux
ouvertures oblongues. Les masses liquides apparurent vivement éclairées
par les effluences électriques. Deux plaques de cristal nous séparaient
de la mer. Je frémis, d'abord, à la pensée que cette fragile paroi
pouvait se briser; mais de fortes armatures de cuivre la maintenaient
et lui donnaient une résistance presque infinie.
La mer était distinctement visible dans un rayon d'un mille autour
du -Nautilus-. Quel spectacle! Quelle plume le pourrait décrire!
Qui saurait peindre les effets de la lumière à travers ces nappes
transparentes, et la douceur de ses dégradations successives jusqu'aux
couches inférieures et supérieures de l'Océan!
On connaît la diaphanéité de la mer. On sait que sa limpidité l'emporte
sur celle de l'eau de roche. Les substances minérales et organiques,
qu'elle tient en suspension, accroissent même sa transparence. Dans
certaines parties de l'Océan, aux Antilles, cent quarante-cinq mètres
d'eau laissent apercevoir le lit de sable avec une surprenante netteté,
et la force de pénétration des rayons solaires ne paraît s'arrêter
qu'à une profondeur de trois cents mètres. Mais, dans ce milieu fluide
que parcourait le -Nautilus-, l'éclat électrique se produisait au sein
même des ondes. Ce n'était plus de l'eau lumineuse, mais de la lumière
liquide.
Si l'on admet l'hypothèse d'Erhemberg, qui croit à une illumination
phosphorescente des fonds sous-marins, la nature a certainement réservé
pour les habitants de la mer l'un de ses plus prodigieux spectacles,
et j'en pouvais juger ici par les mille jeux de cette lumière. De
chaque côté, j'avais une fenêtre ouverte sur ces abîmes inexplorés.
L'obscurité du salon faisait valoir la clarté extérieure, et nous
regardions comme si ce pur cristal eût été la vitre d'un immense
aquarium.
[Illustration: Une fenêtre ouverte sur ces abîmes inexplorés.
(Page 103.)]
Le -Nautilus- ne semblait pas bouger. C'est que les points de repère
manquaient. Parfois, cependant, les lignes d'eau, divisées par son
éperon, filaient devant nos regards avec une vitesse excessive.
Émerveillés, nous étions accoudés devant ces vitrines, et nul de nous
n'avait encore rompu ce silence de stupéfaction, quand Conseil dit:
«Vous vouliez voir, ami Ned, eh bien, vous voyez!
--Curieux! curieux! faisait le Canadien,--qui, oubliant ses colères et
ses projets d'évasion, subissait une attraction irrésistible,--et l'on
viendrait de plus loin pour admirer ce spectacle!
--Ah! m'écriai-je, je comprends la vie de cet homme! Il s'est fait un
monde à part qui lui réserve ses plus étonnantes merveilles!
[Illustration]
--Mais les poissons? fit observer le Canadien. Je ne vois pas de
poissons!
--Que vous importe, ami Ned, répondit Conseil, puisque vous ne les
connaissez pas.
--Moi! un pêcheur!» s'écria Ned Land.
Et sur ce sujet, une discussion s'éleva entre les deux amis, car ils
connaissaient les poissons, mais chacun d'une façon très-différente.
Tout le monde sait que les poissons forment la quatrième et dernière
classe de l'embranchement des vertébrés. On les a très-justement
définis: «des vertébrés à circulation double et à sang froid, respirant
par des branchies et destinés à vivre dans l'eau.» Ils composent deux
séries distinctes: la série des poissons osseux, c'est-à-dire ceux
dont l'épine dorsale est faite de vertèbres osseuses, et les poissons
cartilagineux, c'est-à-dire ceux dont l'épine dorsale est faite de
vertèbres cartilagineuses.
Le Canadien connaissait peut-être cette distinction, mais Conseil en
savait bien davantage, et, maintenant, lié d'amitié avec Ned, il ne
pouvait admettre qu'il fût moins instruit que lui. Aussi lui dit-il:
«Ami Ned, vous êtes un tueur de poissons, un très-habile pêcheur. Vous
avez pris un grand nombre de ces intéressants animaux. Mais je gagerais
que vous ne savez pas comment on les classe.
--Si, répondit sérieusement le harponneur. On les classe en poissons
qui se mangent et en poissons qui ne se mangent pas!
--Voilà une distinction de gourmand, répondit Conseil. Mais dites-moi
si vous connaissez la différence qui existe entre les poissons osseux
et les poissons cartilagineux?
--Peut-être bien, Conseil.
--Et la subdivision de ces deux grandes classes?
--Je ne m'en doute pas, répondit le Canadien.
--Eh bien, ami Ned, écoutez et retenez! Les poissons osseux se
subdivisent en six ordres: Primo, les acanthoptérygiens, dont la
mâchoire supérieure est complète, mobile, et dont les branchies
affectent la forme d'un peigne. Cet ordre comprend quinze familles,
c'est-à-dire les trois quarts des poissons connus. Type: la perche
commune.
--Assez bonne à manger, répondit Ned Land.
--Secundo, reprit Conseil, les abdominaux, qui ont les nageoires
ventrales suspendues sous l'abdomen et en arrière des pectorales,
sans être attachées aux os de l'épaule,--ordre qui se divise en cinq
familles, et qui comprend la plus grande partie des poissons d'eau
douce. Type: la carpe, le brochet.
--Peuh! fit le Canadien avec un certain mépris, des poissons d'eau
douce!
--Tertio, dit Conseil, les subrachiens, dont les ventrales sont
attachées sous les pectorales et immédiatement suspendues aux os de
l'épaule. Cet ordre contient quatre familles. Type: plies, limandes,
turbots, barbues, soles, etc.
--Excellent! excellent! s'écriait le harponneur, qui ne voulait
considérer les poissons qu'au point de vue comestible.
--Quarto, reprit Conseil, sans se démonter, les apodes, au corps
allongé, dépourvus de nageoires ventrales, et revêtus d'une peau
épaisse et souvent gluante,--ordre qui ne comprend qu'une famille.
Type: l'anguille, le gymnote.
--Médiocre! médiocre! répondit Ned Land.
--Quinto, dit Conseil, les lophobranches, qui ont les mâchoires
complètes et libres, mais dont les branchies sont formées de petites
houppes, disposées par paires le long des arcs branchiaux. Cet ordre ne
compte qu'une famille. Type: les hippocampes, les pégases dragons.
--Mauvais! mauvais! répliqua le harponneur.
--Sexto, enfin, dit Conseil, les plectognathes, dont l'os maxillaire
est attaché fixement sur le côté de l'intermaxillaire qui forme la
mâchoire, et dont l'arcade palatine s'engrène par suture avec le crâne,
ce qui la rend immobile,--ordre qui manque de vraies ventrales, et qui
se compose de deux familles. Types: les tétrodons, les poissons-lune.
--Bons à déshonorer une chaudière! s'écria le Canadien.
--Avez-vous compris, ami Ned? demanda le savant Conseil.
--Pas le moins du monde, ami Conseil, répondit le harponneur. Mais
allez toujours, car vous êtes très-intéressant.
--Quant aux poissons cartilagineux, reprit imperturbablement Conseil,
ils ne comprennent que trois ordres.
--Tant mieux, fit Ned.
--Primo, les cyclostomes, dont les mâchoires sont soudées en un anneau
mobile, et dont les branchies s'ouvrent par des trous nombreux, ordre
ne comprenant qu'une seule famille. Type: la lamproie.
--Faut l'aimer, répondit Ned Land.
--Secundo, les sélaciens, avec branchies semblables à celles des
cyclostomes, mais dont la mâchoire inférieure est mobile. Cet ordre,
qui est le plus important de la classe, comprend deux familles. Types:
la raie et les squales.
--Quoi! s'écria Ned, des raies et des requins dans le même ordre! Eh
bien, ami Conseil, dans l'intérêt des raies, je ne vous conseille pas
de les mettre ensemble dans le même bocal!
--Tertio, répondit Conseil, les sturioniens, dont les branchies sont
ouvertes, comme à l'ordinaire, par une seule fente garnie d'un
opercule,--ordre qui comprend quatre genres. Type: l'esturgeon.
--Ah! ami Conseil, vous avez gardé le meilleur pour la fin,--à mon
avis, du moins. Et c'est tout?
--Oui, mon brave Ned, répondit Conseil, et remarquez que quand on
sait cela, on ne sait rien encore, car les familles se subdivisent en
genres, en sous-genres, en espèces, en variétés...
--Eh bien, ami Conseil, dit le harponneur, se penchant sur la vitre du
panneau, voici des variétés qui passent!
--Oui! des poissons, s'écria Conseil. On se croirait devant un aquarium!
--Non, répondis-je, car l'aquarium n'est qu'une cage, et ces
poissons-là sont libres comme l'oiseau dans l'air.
--Eh bien, ami Conseil, nommez-les donc, nommez-les donc! disait Ned
Land.
--Moi, répondit Conseil, je n'en suis pas capable! Cela regarde mon
maître!»
Et en effet, le digne garçon, classificateur enragé, n'était point un
naturaliste, et je ne sais pas s'il aurait distingué un thon d'une
bonite. En un mot, le contraire du Canadien, qui nommait tous ces
poissons sans hésiter.
«Un baliste, avais-je dit.
--Et un baliste chinois! répondait Ned Land.
--Genre des balistes, famille des sclérodermes, ordre des
plectognathes,» murmurait Conseil.
Décidément, à eux deux, Ned et Conseil auraient fait un naturaliste
distingué.
Le Canadien ne s'était pas trompé. Une troupe de balistes, à corps
comprimé, à peau grenue, armés d'un aiguillon sur leur dorsale,
se jouaient autour du -Nautilus-, et agitaient les quatre rangées
de piquants qui hérissent chaque côté de leur queue. Rien de plus
admirable que leur enveloppe, grise par dessus, blanche par dessous,
dont les taches d'or scintillaient dans le sombre remous des lames.
Entre eux ondulaient des raies, comme une nappe abandonnée aux vents,
et parmi elles, j'aperçus, à ma grande joie, cette raie chinoise,
jaunâtre à sa partie supérieure, rose tendre sous le ventre, et munie
de trois aiguillons en arrière de son œil; espèce rare, et même
douteuse au temps de Lacépède, qui ne l'avait jamais vue que dans un
recueil de dessins japonais.
Pendant deux heures, toute une armée aquatique fit escorte au
-Nautilus-. Au milieu de leurs jeux, de leurs bonds, tandis qu'ils
rivalisaient de beauté, d'éclat et de vitesse, je distinguai le labre
vert, le mulle barberin, marqué d'une double raie noire, le gobie
éléotre, à caudale arrondie, blanc de couleur et tacheté de violet
sur le dos, le scombre japonais, admirable maquereau de ces mers, au
corps bleu et à la tête argentée, de brillants azurors dont le nom seul
emporte toute description, des spares rayés, aux nageoires variées de
bleu et de jaune, des spares fascés, relevés d'une bande noire sur
leur caudale, des spares zonéphores élégamment corsetés dans leurs six
ceintures, des aulostones, véritables bouches en flûte ou bécasses de
mer, dont quelques échantillons atteignaient une longueur d'un mètre,
des salamandres du Japon, des murènes échidnées, longs serpents de six
pieds, aux yeux vifs et petits, et à la vaste bouche hérissée de dents,
etc.
Notre admiration se maintenait toujours au plus haut point. Nos
interjections ne tarissaient pas. Ned nommait les poissons, Conseil les
classait, moi, je m'extasiais devant la vivacité de leurs allures et la
beauté de leurs formes. Jamais il ne m'avait été donné de surprendre
ces animaux vivants, et libres dans leur élément naturel.
Je ne citerai pas toutes les variétés qui passèrent ainsi devant nos
yeux éblouis, toute cette collection des mers du Japon et de la Chine.
Ces poissons accouraient, plus nombreux que les oiseaux dans l'air,
attirés sans doute par l'éclatant foyer de lumière électrique.
Subitement, le jour se fit dans le salon. Les panneaux de tôle se
refermèrent. L'enchanteresse vision disparut. Mais longtemps, je rêvai
encore, Jusqu'au moment où mes regards se fixèrent sur les instruments
suspendus aux parois. La boussole montrait toujours la direction au
nord-nord-est, le manomètre indiquait une pression de cinq atmosphères
correspondant à une profondeur de cinquante mètres, et le loch
électrique donnait une marche de quinze milles à l'heure.
J'attendais le capitaine Nemo. Mais il ne parut pas. L'horloge marquait
cinq heures.
Ned Land et Conseil retournèrent à leur cabine. Moi, je regagnai ma
chambre. Mon dîner s'y trouvait préparé. Il se composait d'une soupe
à la tortue faite des carets les plus délicats, d'un surmulet à chair
blanche, un peu feuilletée, dont le foie préparé à part fit un manger
délicieux, et de filets de cette viande de l'holocante-empereur, dont
la saveur me parut supérieure à celle du saumon.
Je passai la soirée à lire, à écrire, à penser. Puis, le sommeil me
gagnant, je m'étendis sur ma couche de zostère, et je m'endormis
profondément, pendant que le -Nautilus- se glissait à travers le rapide
courant du Fleuve-Noir.
CHAPITRE XV
UNE INVITATION PAR LETTRE.
Le lendemain, 9 novembre, je ne me réveillai qu'après un long sommeil
de douze heures. Conseil vint, suivant son habitude, savoir «comment
monsieur avait passé la nuit,» et lui offrir ses services. Il avait
laissé son ami le Canadien dormant comme un homme qui n'aurait fait que
cela toute sa vie.
Je laissai le brave garçon babiller à sa fantaisie, sans trop lui
répondre. J'étais préoccupé de l'absence du capitaine Nemo pendant
notre séance de la veille, et j'espérais le revoir aujourd'hui.
Bientôt j'eus revêtu mes vêtements de byssus. Leur nature provoqua plus
d'une fois les réflexions de Conseil. Je lui appris qu'ils étaient
fabriqués avec les filaments lustrés et soyeux qui rattachent aux
rochers les «jambonneaux,» sortes de coquilles très-abondantes sur
les rivages de la Méditerranée. Autrefois, on en faisait de belles
étoffes, des bas, des gants, car ils étaient à la fois très-moelleux
et très-chauds. L'équipage du -Nautilus- pouvait donc se vêtir à bon
compte, sans rien demander ni aux cotonniers, ni aux moutons, ni aux
vers à soie de la terre.
Lorsque je fus habillé, je me rendis au grand salon. Il était désert.
Je me plongeai dans l'étude de ces trésors de conchyliologie, entassés
sous les vitrines. Je fouillai aussi de vastes herbiers, emplis
des plantes marines les plus rares, et qui, quoique desséchées,
conservaient leurs admirables couleurs. Parmi ces précieuses
hydrophytes, je remarquai des cladostèphes verticillées, des
padines-paon, des caulerpes à feuilles de vigne, des callithamnes
granifères, de délicates céramies à teintes écarlates, des agares
disposées en éventails, des acétabules, semblables à des chapeaux de
champignons très-déprimés, et qui furent longtemps classées parmi les
zoophytes, enfin toute une série de varechs.
La journée entière se passa, sans que je fusse honoré de la visite du
capitaine Nemo. Les panneaux du salon ne s'ouvrirent pas. Peut-être ne
voulait-on pas nous blaser sur ces belles choses.
La direction du -Nautilus- se maintint à l'est-nord-est, sa vitesse à
douze milles, sa profondeur entre cinquante et soixante mètres.
Le lendemain, 10 novembre, même abandon, même solitude. Je ne vis
personne de l'équipage. Ned et Conseil passèrent la plus grande partie
de la journée avec moi. Ils s'étonnèrent de l'inexplicable absence du
capitaine. Cet homme singulier était-il malade? Voulait-il modifier ses
projets à notre égard?
Après tout, suivant la remarque de Conseil, nous jouissions d'une
entière liberté, nous étions délicatement et abondamment nourris. Notre
hôte se tenait dans les termes de son traité. Nous ne pouvions nous
plaindre, et d'ailleurs, la singularité même de notre destinée nous
réservait de si belles compensations, que nous n'avions pas encore le
droit de l'accuser.
Ce jour-là, je commençai le journal de ces aventures, ce qui m'a
permis de les raconter avec la plus scrupuleuse exactitude, et, détail
curieux, je l'écrivis sur un papier fabriqué avec la zostère marine.
Le 11 novembre, de grand matin, l'air frais répandu à l'intérieur du
-Nautilus- m'apprit que nous étions revenus à la surface de l'Océan,
afin de renouveler les provisions d'oxygène. Je me dirigeai vers
l'escalier central, et je montai sur la plate-forme.
Il était six heures. Je trouvai le temps couvert, la mer grise, mais
calme. A peine de houle. Le capitaine Nemo, que j'espérais rencontrer
là, viendrait-il? Je n'aperçus que le timonier, emprisonné dans sa
cage de verre. Assis sur la saillie produite par la coque du canot,
j'aspirai avec délices les émanations salines.
Peu à peu, la brume se dissipa sous l'action des rayons solaires.
L'astre radieux débordait de l'horizon oriental. La mer s'enflamma sous
son regard comme une traînée de poudre. Les nuages, éparpillés dans
les hauteurs, se colorèrent de tons vifs admirablement nuancés, et
de nombreuses «langues de chat»[7] annoncèrent du vent pour toute la
journée.
[7] Petits nuages blancs légers, dentelés sur leurs bords.
Mais que faisait le vent à ce -Nautilus- que les tempêtes ne pouvaient
effrayer!
J'admirais donc ce joyeux lever de soleil, si gai, si vivifiant,
lorsque j'entendis quelqu'un monter vers la plate-forme.
Je me préparais à saluer le capitaine Nemo, mais ce fut son
second,--que j'avais déjà vu pendant la première visite du
capitaine,--qui apparut. Il s'avança sur la plate-forme, et ne sembla
pas s'apercevoir de ma présence. Sa puissante lunette aux yeux, il
scruta tous les points de l'horizon avec une attention extrême. Puis,
cet examen fait, il s'approcha du panneau, et prononça une phrase dont
voici exactement les termes. Je l'ai retenue, car, chaque matin, elle
se reproduisit dans des conditions identiques. Elle était ainsi conçue:
[Illustration: La mer s'enflamma à son regard. (Page 111.)]
«Nautron respoc lorni virch.»
Ce qu'elle signifiait, je ne saurais le dire.
Ces mots prononcés, le second redescendit. Je pensai que le -Nautilus-
allait reprendre sa navigation sous-marine. Je regagnai donc le
panneau, et par les coursives je revins à ma chambre.
Cinq jours s'écoulèrent ainsi, sans que la situation se modifiât.
Chaque matin, je montais sur la plate-forme. La même phrase était
prononcée par le même individu. Le capitaine Nemo ne paraissait pas.
J'avais pris mon parti de ne plus le voir, quand, le 16 novembre,
rentré dans ma chambre avec Ned et Conseil, je trouvai sur la table un
billet à mon adresse.
[Illustration: Je fis honneur au repas. (Page 115.)]
Je l'ouvris d'une main impatiente. Il était écrit d'une écriture
franche et nette, mais un peu gothique et qui rappelait les types
allemands.
Ce billet était libellé en ces termes:
«Monsieur le professeur Aronnax, à bord du -Nautilus-.
«16 novembre 1867.
»Le capitaine Nemo invite monsieur le professeur Aronnax à une
partie de chasse qui aura lieu demain matin dans ses forêts
de l'île Crespo. Il espère que rien n'empêchera monsieur le
professeur d'y assister, et il verra avec plaisir que ses
compagnons se joignent à lui.
«Le commandant du -Nautilus-,
«Capitaine NEMO.»
«Une chasse! s'écria Ned.
--Et dans ses forêts de l'île Crespo! ajouta Conseil.
--Mais il va donc à terre, ce particulier-là? reprit Ned Land.
--Cela me paraît clairement indiqué, dis-je en relisant la lettre.
--Eh bien! il faut accepter, répliqua le Canadien. Une fois sur la
terre ferme, nous aviserons à prendre un parti. D'ailleurs, je ne serai
pas fâché de manger quelques morceaux de venaison fraîche.»
Sans chercher à concilier ce qu'il y avait de contradictoire entre
l'horreur manifeste du capitaine Nemo pour les continents et les îles,
et son invitation de chasser en forêt, je me contentai de répondre:
«Voyons d'abord ce que c'est que l'île Crespo.»
Je consultai le planisphère, et, par 32° 40′ de latitude nord et 167°
50′ de longitude ouest, je trouvai un îlot qui fut reconnu en 1801 par
le capitaine Crespo, et que les anciennes cartes espagnoles nommaient
Rocca de la Plata, c'est-à-dire «Roche d'Argent.» Nous étions donc à
dix-huit cents milles environ de notre point de départ, et la direction
un peu modifiée du -Nautilus- le ramenait vers le sud-est.
Je montrai à mes compagnons ce petit roc perdu au milieu du Pacifique
nord.
«Si le capitaine Nemo va quelquefois à terre, leur dis-je, il choisit
du moins des îles absolument désertes!»
Ned Land hocha la tête sans répondre, puis Conseil et lui me
quittèrent. Après un souper qui me fut servi par le stewart muet et
impassible, je m'endormis, non sans quelque préoccupation.
Le lendemain, 17 novembre, à mon réveil, je sentis que le -Nautilus-
était absolument immobile. Je m'habillai lestement, et j'entrai dans le
grand salon.
Le capitaine Nemo était là. Il m'attendait, se leva, salua, et me
demanda s'il me convenait de l'accompagner.
Comme il ne fit aucune allusion à son absence pendant ces huit jours,
je m'abstins de lui en parler, et je répondis simplement que mes
compagnons et moi nous étions prêts à le suivre.
«Seulement, monsieur, ajoutai-je, je me permettrai de vous adresser une
question.
--Adressez, monsieur Aronnax, et, si je puis y répondre, j'y répondrai.
--Eh bien, capitaine, comment se fait-il que vous, qui avez rompu toute
relation avec la terre, vous possédiez des forêts dans l'île Crespo?
--Monsieur le professeur, me répondit le capitaine, les forêts que je
possède ne demandent au soleil ni sa lumière ni sa chaleur. Ni les
lions, ni les tigres, ni les panthères, ni aucun quadrupède ne les
fréquentent. Elles ne sont connues que de moi seul. Elles ne poussent
que pour moi seul. Ce ne sont point des forêts terrestres, mais bien
des forêts sous-marines.
--Des forêts sous-marines! m'écriai-je.
--Oui, monsieur le professeur.
--Et vous m'offrez de m'y conduire?
--Précisément.
--A pied?
--Et même à pied sec.
--En chassant?
--En chassant.
--Le fusil à la main?
--Le fusil à la main.»
Je regardai le commandant du -Nautilus- d'un air qui n'avait rien de
flatteur pour sa personne.
«Décidément, il a le cerveau malade, pensai-je. Il a eu un accès qui a
duré huit jours, et même qui dure encore. C'est dommage! Je l'aimais
mieux étrange que fou!»
Cette pensée se lisait clairement sur mon visage, mais le capitaine
Nemo se contenta de m'inviter à le suivre, et je le suivis en homme
résigné à tout.
Nous arrivâmes dans la salle à manger, où le déjeuner se trouvait servi.
«Monsieur Aronnax, me dit le capitaine, je vous prierai de partager
mon déjeuner sans façon. Nous causerons en mangeant. Mais, si je vous
ai promis une promenade en forêt, je ne me suis point engagé à vous y
faire rencontrer un restaurant. Déjeunez donc en homme qui ne dînera
probablement que fort tard.»
Je fis honneur au repas. Il se composait de divers poissons et
de tranches d'holoturies, excellents zoophytes, relevé d'algues
très-apéritives, telles que la -Porphyria laciniata- et la -Laurentia
primafetida-. La boisson se composait d'eau limpide à laquelle, à
l'exemple du capitaine, j'ajoutai quelques gouttes d'une liqueur
fermentée, extraite, suivant la mode kamchatkienne, de l'algue connue
sous le nom de «Rhodoménie palmée.»
Le capitaine Nemo mangea, d'abord, sans prononcer une seule parole.
Puis, il me dit:
«Monsieur le professeur, quand je vous ai proposé de venir chasser dans
mes forêts de Crespo, vous m'avez cru en contradiction avec moi-même.
Quand je vous ai appris qu'il s'agissait de forêts sous-marines, vous
m'avez cru fou. Monsieur le professeur, il ne faut jamais juger les
hommes à la légère.
--Mais, capitaine, croyez que...
--Veuillez m'écouter, et vous verrez si vous devez m'accuser de folie
ou de contradiction.
--Je vous écoute.
--Monsieur le professeur, vous le savez aussi bien que moi, l'homme
peut vivre sous l'eau à la condition d'emporter avec lui sa provision
d'air respirable. Dans les travaux sous-marins, l'ouvrier, revêtu
d'un vêtement imperméable et la tête emprisonnée dans une capsule de
métal, reçoit l'air de l'extérieur au moyen de pompes foulantes et de
régulateurs d'écoulement.
--C'est l'appareil des scaphandres, dis-je.
--En effet, mais dans ces conditions, l'homme n'est pas libre. Il est
rattaché à la pompe qui lui envoie l'air par un tuyau de caoutchouc,
véritable chaîne qui le rive à la terre, et si nous devions être ainsi
retenus au -Nautilus-, nous ne pourrions aller loin.
--Et le moyen d'être libre? demandai-je.
--C'est d'employer l'appareil Rouquayrol-Denayrouze, imaginé par
deux de vos compatriotes, mais que j'ai perfectionné pour mon usage,
et qui vous permettra de vous risquer dans ces nouvelles conditions
physiologiques, sans que vos organes en souffrent aucunement. Il se
compose d'un réservoir en tôle épaisse, dans lequel j'emmagasine l'air
sous une pression de cinquante atmosphères. Ce réservoir se fixe sur le
dos au moyen de bretelles, comme un sac de soldat. Sa partie supérieure
forme une boîte d'où l'air, maintenu par un mécanisme à soufflet, ne
peut s'échapper qu'à sa tension normale. Dans l'appareil Rouquayrol,
tel qu'il est employé, deux tuyaux en caoutchouc, partant de cette
boîte, viennent aboutir à une sorte de pavillon qui emprisonne le
nez et la bouche de l'opérateur; l'un sert à l'introduction de l'air
inspiré, l'autre à l'issue de l'air expiré, et la langue ferme celui-ci
ou celui-là, suivant les besoins de la respiration. Mais, moi qui
affronte des pressions considérables au fond des mers, j'ai dû enfermer
ma tête, comme celle des scaphandres, dans une sphère de cuivre, et
c'est à cette sphère qu'aboutissent les deux tuyaux inspirateurs et
expirateurs.
--Parfaitement, capitaine Nemo, mais l'air que vous emportez doit
s'user vite, et dès qu'il ne contient plus que quinze pour cent
d'oxygène, il devient irrespirable.
--Sans doute, mais je vous l'ai dit, monsieur Aronnax, les pompes
du -Nautilus- me permettent de l'emmagasiner sous une pression
considérable, et, dans ces conditions, le réservoir de l'appareil peut
fournir de l'air respirable pendant neuf ou dix heures.
--Je n'ai plus d'objection à faire, répondis-je. Je vous demanderai
seulement, capitaine, comment vous pouvez éclairer votre route au fond
de l'Océan?
--Avec l'appareil Ruhmkorff, monsieur Aronnax. Si le premier se porte
sur le dos, le second s'attache à la ceinture. Il se compose d'une pile
de Bunzen que je mets en activité, non avec du bichromate de potasse,
mais avec du sodium. Une bobine d'induction recueille l'électricité
produite, et la dirige vers une lanterne d'une disposition
particulière. Dans cette lanterne se trouve un serpentin de verre
qui contient seulement un résidu de gaz carbonique. Quand l'appareil
fonctionne, ce gaz devient lumineux, en donnant une lumière blanchâtre
et continue. Ainsi pourvu, je respire et je vois.
--Capitaine Nemo, à toutes mes objections vous faites de si écrasantes
réponses que je n'ose plus douter. Cependant, si je suis bien forcé
d'admettre les appareils Rouquayrol et Ruhmkorff, je demande à faire
des réserves pour le fusil dont vous voulez m'armer.
--Mais ce n'est point un fusil à poudre, répondit le capitaine.
--C'est donc un fusil à vent?
--Sans doute. Comment voulez-vous que je fabrique de la poudre à mon
bord, n'ayant ni salpêtre, ni soufre, ni charbon?
--D'ailleurs, dis-je, pour tirer sous l'eau, dans un milieu huit cent
cinquante-cinq fois plus dense que l'air il faudrait vaincre une
résistance considérable.
--Ce ne serait pas une raison. Il existe certains canons, perfectionnés
après Fulton par les anglais Philippe Coles et Burley, par le français
Furcy, par l'italien Landi, qui sont munis d'un système particulier de
fermeture, et qui peuvent tirer dans ces conditions. Mais je vous le
répète, n'ayant pas de poudre, je l'ai remplacée par de l'air à haute
pression, que les pompes du -Nautilus- me fournissent abondamment.
--Mais cet air doit rapidement s'user.
--Eh bien, n'ai-je pas mon réservoir Rouquayrol, qui peut, au besoin,
m'en fournir. Il suffit pour cela d'un robinet -ad hoc-. D'ailleurs,
monsieur Aronnax, vous verrez par vous-même que, pendant ces chasses
sous-marines, on ne fait pas grande dépense d'air ni de balles.
--Cependant, il me semble que dans cette demi-obscurité, et au milieu
de ce liquide très-dense par rapport à l'atmosphère, les coups ne
peuvent porter loin et sont difficilement mortels?
--Monsieur, avec ce fusil tous les coups sont mortels, au contraire,
et dès qu'un animal est touché, si légèrement que ce soit, il tombe
foudroyé.
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