alligators.
Eh bien! non! Le dos noirâtre qui me supportait était lisse, poli, non
imbriqué. Il rendait au choc une sonorité métallique, et, si incroyable
que cela fût, il semblait que, dis-je, il était fait de plaques
boulonnées.
Le doute n'était pas possible! L'animal, le monstre, le phénomène
naturel qui avait intrigué le monde savant tout entier, bouleversé et
fourvoyé l'imagination des marins des deux hémisphères, il fallait bien
le reconnaître, c'était un phénomène plus étonnant encore, un phénomène
de main d'homme.
La découverte de l'existence de l'être le plus fabuleux, le plus
mythologique, n'eût pas, au même degré, surpris ma raison. Que ce qui
est prodigieux vienne du Créateur, c'est tout simple. Mais trouver tout
à coup, sous ses yeux, l'impossible mystérieusement et humainement
réalisé, c'était à confondre l'esprit!
Il n'y avait pas à hésiter cependant. Nous étions étendus sur le dos
d'une sorte de bateau sous-marin, qui présentait, autant que j'en
pouvais juger, la forme d'un immense poisson d'acier. L'opinion de Ned
Land était faite sur ce point. Conseil et moi, nous ne pûmes que nous
y ranger.
«Mais alors, dis-je, cet appareil renferme en lui un mécanisme de
locomotion et un équipage pour le manœuvrer?
--Évidemment, répondit le harponneur, et néanmoins, depuis trois heures
que j'habite cette île flottante, elle n'a pas donné signe de vie.
--Ce bateau n'a pas marché?
--Non, monsieur Aronnax. Il se laisse bercer au gré des lames, mais il
ne bouge pas.
--Nous savons, à n'en pas douter, cependant, qu'il est doué d'une
grande vitesse. Or, comme il faut une machine pour produire cette
vitesse et un mécanicien pour conduire cette machine, j'en conclus...
que nous sommes sauvés.
--Hum!» fit Ned Land d'un ton réservé.
En ce moment, et comme pour donner raison à mon argumentation, un
bouillonnement se fit à l'arrière de cet étrange appareil, dont le
propulseur était évidemment une hélice, et il se mit en mouvement.
Nous n'eûmes que le temps de nous accrocher à sa partie supérieure qui
émergeait de quatre-vingts centimètres environ. Très heureusement sa
vitesse n'était pas excessive.
«Tant qu'il navigue horizontalement, murmura Ned Land, je n'ai rien à
dire. Mais s'il lui prend la fantaisie de plonger, je ne donnerais pas
deux dollars de ma peau!»
Moins encore, aurait pu dire le Canadien. Il devenait donc urgent de
communiquer avec les êtres quelconques renfermés dans les flancs de
cette machine. Je cherchai à sa surface une ouverture, un panneau, «un
trou d'homme,» pour employer l'expression technique; mais les lignes de
boulons, solidement rabattues sur la jointure des tôles, étaient nettes
et uniformes.
D'ailleurs, la lune disparut alors, et nous laissa dans une obscurité
profonde. Il fallut attendre le jour pour aviser aux moyens de pénétrer
à l'intérieur de ce bateau sous-marin.
Ainsi donc, notre salut dépendait uniquement du caprice des mystérieux
timoniers qui dirigeaient cet appareil, et, s'ils plongeaient, nous
étions perdus! Ce cas excepté, je ne doutais pas de la possibilité
d'entrer en relations avec eux. Et, en effet, s'ils ne faisaient pas
eux-mêmes leur air, il fallait nécessairement qu'ils revinssent de
temps en temps à la surface de l'Océan pour renouveler leur provision
de molécules respirables. Donc, nécessité d'une ouverture qui mettait
l'intérieur du bateau en communication avec l'atmosphère.
[Illustration: Nous étions sur le dos d'un vaisseau sous-marin.
(Page 46.)]
Quant à l'espoir d'être sauvé par le commandant Farragut, il fallait y
renoncer complétement. Nous étions entraînés vers l'ouest, et j'estimai
que notre vitesse, relativement modérée, atteignait douze milles à
l'heure. L'hélice battait les flots avec une régularité mathématique,
émergeant quelquefois et faisant jaillir l'eau phosphorescente à une
grande hauteur.
Vers quatre heures du matin, la rapidité de l'appareil s'accrut. Nous
résistions difficilement à ce vertigineux entraînement, lorsque les
lames nous battaient de plein fouet. Heureusement, Ned rencontra sous
sa main un large organeau fixé à la partie supérieure du dos de tôle,
et nous parvînmes à nous y accrocher solidement.
Enfin cette longue nuit s'écoula. Mon souvenir incomplet ne permet
pas d'en retracer toutes les impressions. Un seul détail me revient
à l'esprit. Pendant certaines accalmies de la mer et du vent, je crus
entendre plusieurs fois des sons vagues, une sorte d'harmonie fugitive
produite par des accords lointains. Quel était donc le mystère de
cette navigation sous-marine dont le monde entier cherchait vainement
l'explication? Quels êtres vivaient dans cet étrange bateau? Quel agent
mécanique lui permettait de se déplacer avec une si prodigieuse vitesse?
[Illustration: Notre prison s'éclaira soudain. (Page 51.)]
Le jour parut. Les brumes du matin nous enveloppaient, mais elles ne
tardèrent pas à se déchirer. J'allais procéder à un examen attentif de
la coque qui formait à sa partie supérieure une sorte de plate-forme
horizontale, quand je la sentis s'enfoncer peu à peu.
«Eh! mille diables! s'écria Ned Land, frappant du pied la tôle sonore,
ouvrez donc, navigateurs peu hospitaliers!»
Mais il était difficile de se faire entendre au milieu des battements
assourdissants de l'hélice. Heureusement, le mouvement d'immersion
s'arrêta.
Soudain, un bruit de ferrures violemment poussées se produisit à
l'intérieur du bateau. Une plaque se souleva, un homme parut, jeta un
cri bizarre et disparut aussitôt.
Quelques instants après, huit solides gaillards, le visage voilé,
apparaissaient silencieusement, et nous entraînaient dans leur
formidable machine.
CHAPITRE VIII
MOBILIS IN MOBILE.
Cet enlèvement, si brutalement exécuté, s'était accompli avec la
rapidité de l'éclair. Mes compagnons et moi, nous n'avions pas eu le
temps de nous reconnaître. Je ne sais ce qu'ils éprouvèrent en se
sentant introduits dans cette prison flottante; mais, pour mon compte,
un rapide frisson me glaça l'épiderme. A qui avions-nous affaire? Sans
doute à quelques pirates d'une nouvelle espèce qui exploitaient la mer
à leur façon.
A peine l'étroit panneau fut-il refermé sur moi, qu'une obscurité
profonde m'enveloppa. Mes yeux, imprégnés de la lumière extérieure,
ne purent rien percevoir. Je sentis mes pieds nus se cramponner aux
échelons d'une échelle de fer. Ned Land et Conseil, vigoureusement
saisis, me suivaient. Au bas de l'échelle, une porte s'ouvrit et se
referma immédiatement sur nous avec un retentissement sonore.
Nous étions seuls. Où? je ne pouvais le dire, à peine l'imaginer. Tout
était noir, mais d'un noir si absolu, qu'après quelques minutes, mes
yeux n'avaient encore pu saisir une de ces lueurs indéterminées qui
flottent dans les plus profondes nuits.
Cependant, Ned Land, furieux de ces façons de procéder, donnait un
libre cours à son indignation.
«Mille diables! s'écriait-il, voilà des gens qui en remontreraient
aux Calédoniens pour l'hospitalité! Il ne leur manque plus que d'être
anthropophages! Je n'en serais pas surpris, mais je déclare que l'on ne
me mangera pas sans que je proteste!
--Calmez-vous, ami Ned, calmez-vous, répondit tranquillement Conseil.
Ne vous emportez pas avant l'heure. Nous ne sommes pas encore dans la
rotissoire!
--Dans la rotissoire, non, riposta le Canadien, mais dans le four, à
coup sûr! Il y fait assez noir. Heureusement, mon «bowie-knife[4]» ne
m'a pas quitté, et j'y vois toujours assez clair pour m'en servir. Le
premier de ces bandits qui met la main sur moi...
[4] Couteau à large lame qu'un américain porte toujours sur lui.
--Ne vous irritez pas, Ned, dis-je alors au harponneur, et ne nous
compromettez point par d'inutiles violences. Qui sait si on ne nous
écoute pas! Tâchons plutôt de savoir où nous sommes!»
Je marchai en tâtonnant. Après cinq pas, je rencontrai une muraille de
fer, faite de tôles boulonnées. Puis, me retournant, je heurtai une
table de bois, près de laquelle étaient rangés plusieurs escabeaux.
Le plancher de cette prison se dissimulait sous une épaisse natte de
phormium qui assourdissait le bruit des pas. Les murs nus ne révélaient
aucune trace de porte ni de fenêtre. Conseil, faisant un tour en sens
inverse, me rejoignit, et nous revînmes au milieu de cette cabine, qui
devait avoir vingt pieds de long sur dix pieds de large. Quant à sa
hauteur, Ned Land, malgré sa grande taille, ne put la mesurer.
Une demi-heure s'était déjà écoulée sans que la situation se fût
modifiée, quand, d'une extrême obscurité, nos yeux passèrent
subitement à la plus violente lumière. Notre prison s'éclaira soudain,
c'est-à-dire qu'elle s'emplit d'une matière lumineuse tellement vive
que je ne pus d'abord en supporter l'éclat. A sa blancheur, à son
intensité, je reconnus cet éclairage électrique, qui produisait autour
du bateau sous-marin comme un magnifique phénomène de phosphorescence.
Après avoir involontairement fermé les yeux, je les rouvris, et je
vis que l'agent lumineux s'échappait d'un demi-globe dépoli qui
s'arrondissait à la partie supérieure de la cabine.
«Enfin! on y voit clair! s'écria Ned Land, qui, son couteau à la main,
se tenait sur la défensive.
--Oui, répondis-je, risquant l'antithèse, mais la situation n'en est
pas moins obscure.
--Que monsieur prenne patience,» dit l'impassible Conseil.
Le soudain éclairage de la cabine m'avait permis d'en examiner les
moindres détails. Elle ne contenait que la table et les cinq escabeaux.
La porte invisible devait être hermétiquement fermée. Aucun bruit
n'arrivait à notre oreille. Tout semblait mort à l'intérieur de
ce bateau. Marchait-il,se maintenait-il à la surface de l'Océan,
s'enfonçait-il dans ses profondeurs? Je ne pouvais le deviner.
Cependant, le globe lumineux ne s'était pas allumé sans raison.
J'espérais donc que les hommes de l'équipage ne tarderaient pas à
se montrer. Quand on veut oublier les gens, on n'éclaire pas les
oubliettes.
Je ne me trompais pas. Un bruit de verrous se fit entendre, la porte
s'ouvrit, deux hommes parurent.
L'un était de petite taille, vigoureusement musclé, large d'épaules,
robuste de membres, la tête forte, la chevelure abondante et noire, la
moustache épaisse, le regard vif et pénétrant, et toute sa personne
empreinte de cette vivacité méridionale qui caractérise en France les
populations provençales. Diderot a très-justement prétendu que le geste
de l'homme est métaphorique, et ce petit homme en était certainement
la preuve vivante. On sentait que dans son langage habituel, il devait
prodiguer les prosopopées, les métonymies et les hypallages. Ce que,
d'ailleurs, je ne fus jamais à même de vérifier, car il employa
toujours devant moi un idiome singulier et absolument incompréhensible.
Le second inconnu mérite une description plus détaillée. Un disciple
de Gratiolet ou d'Engel eût lu sur sa physionomie à livre ouvert. Je
reconnus sans hésiter ses qualités dominantes,--la confiance en lui,
car sa tête se dégageait noblement sur l'arc formé par la ligne de ses
épaules, et ses yeux noirs regardaient avec une froide assurance;--le
calme, car sa peau, pâle plutôt que colorée, annonçait la tranquillité
du sang;--l'énergie, que démontrait la rapide contraction de ses
muscles sourcilliers;--le courage enfin, car sa vaste respiration
dénotait une grande expansion vitale.
J'ajouterai que cet homme était fier, que son regard ferme et calme
semblait refléter de hautes pensées, et que de tout cet ensemble, de
l'homogénéité des expressions dans les gestes du corps et du visage,
suivant l'observation des physionomistes, résultait une indiscutable
franchise.
Je me sentis «involontairement» rassuré en sa présence, et j'augurai
bien de notre entrevue.
Ce personnage avait-il trente-cinq ou cinquante ans, je n'aurais pu
le préciser. Sa taille était haute, son front large, son nez droit,
sa bouche nettement dessinée, ses dents magnifiques, ses mains
fines, allongées, éminemment «psychiques,» pour employer un mot de
la chirognomonie, c'est-à-dire dignes de servir une âme haute et
passionnée. Cet homme formait certainement le plus admirable type
que j'eusse jamais rencontré. Détail particulier, ses yeux, un peu
écartés l'un de l'autre, pouvaient embrasser simultanément près d'un
quart de l'horizon. Cette faculté,--je l'ai vérifié plus tard,--se
doublait d'une puissance de vision encore supérieure à celle de Ned
Land. Lorsque cet inconnu fixait un objet, la ligne de ses sourcils
se fronçait, ses larges paupières se rapprochaient de manière à
circonscrire la pupille des yeux et à rétrécir ainsi l'étendue du champ
visuel, et il regardait! Quel regard! comme il grossissait les objets
rapetissés par l'éloignement! comme il vous pénétrait jusqu'à l'âme!
comme il perçait ces nappes liquides, si opaques à nos yeux, et comme
il lisait au plus profond des mers!...
Les deux inconnus, coiffés de bérets faits d'une fourrure de loutre
marine, et chaussés de bottes de mer en peau de phoque, portaient
des vêtements d'un tissu particulier, qui dégageaient la taille et
laissaient une grande liberté de mouvements.
Le plus grand des deux,--évidemment le chef du bord,--nous examina avec
une extrême attention, sans prononcer une parole. Puis, se retournant
vers son compagnon, il s'entretint avec lui dans une langue que je ne
pus reconnaître. C'était un idiome sonore, harmonieux, flexible, dont
les voyelles semblaient soumises à une accentuation très-variée.
L'autre répondit par un hochement de tête, et ajouta deux ou trois mots
parfaitement incompréhensibles. Puis du regard il parut m'interroger
directement.
Je répondis, en bon français, que je n'entendais point son langage;
mais il ne sembla pas me comprendre, et la situation devint assez
embarrassante.
«Que monsieur raconte toujours notre histoire, me dit Conseil. Ces
messieurs en saisiront peut-être quelques mots!»
Je recommençai le récit de nos aventures, articulant nettement toutes
mes syllabes, et sans omettre un seul détail. Je déclinai nos noms et
qualités; puis, je présentai dans les formes le professeur Aronnax, son
domestique Conseil, et maître Ned Land, le harponneur.
L'homme aux yeux doux et calmes m'écouta tranquillement, poliment
même, et avec une attention remarquable. Mais rien dans sa physionomie
n'indiqua qu'il eût compris mon histoire. Quand j'eus fini, il ne
prononça pas un seul mot.
Restait encore la ressource de parler anglais. Peut-être se ferait-on
entendre dans cette langue qui est à peu près universelle. Je la
connaissais, ainsi que la langue allemande, d'une manière suffisante
pour la lire couramment, mais non pour la parler correctement. Or, ici,
il fallait surtout se faire comprendre.
«Allons, à votre tour, dis-je au harponneur. A vous, maître Land,
tirez de votre sac le meilleur anglais qu'ait jamais parlé un
anglo-saxon, et tâchez d'être plus heureux que moi.»
Ned ne se fit pas prier et recommença mon récit que je compris à
peu près. Le fond fut le même, mais la forme différa. Le Canadien,
emporté par son caractère, y mit beaucoup d'animation. Il se plaignit
violemment d'être emprisonné au mépris du droit des gens, demanda en
vertu de quelle loi on le retenait ainsi, invoqua -l'habeas corpus-,
menaça de poursuivre ceux qui le séquestraient indûment, se démena,
gesticula, cria, et finalement, il fit comprendre par un geste
expressif que nous mourions de faim.
Ce qui était parfaitement vrai, mais nous l'avions à peu près oublié.
A sa grande stupéfaction, le harponneur ne parut pas avoir été plus
intelligible que moi. Nos visiteurs ne sourcillèrent pas. Il était
évident qu'ils ne comprenaient ni la langue d'Arago ni celle de Faraday.
Fort embarrassé, après avoir épuisé vainement nos ressources
philologiques, je ne savais plus quel parti prendre, quand Conseil me
dit:
«Si monsieur m'y autorise, je raconterai la chose en allemand.
--Comment! tu sais l'allemand? m'écriai-je.
--Comme un flamand, n'en déplaise à monsieur.
--Cela me plaît, au contraire. Va, mon garçon.»
Et Conseil, de sa voix tranquille, raconta pour la troisième fois les
diverses péripéties de notre histoire. Mais, malgré les élégantes
tournures et la belle accentuation du narrateur, la langue allemande
n'eut aucun succès.
Enfin, poussé à bout, je rassemblai tout ce qui me restait de mes
premières études, et j'entrepris de narrer nos aventures en latin.
Cicéron se fût bouché les oreilles et m'eût renvoyé à la cuisine, mais
cependant, je parvins à m'en tirer. Même résultat négatif.
Cette dernière tentative définitivement avortée, les deux inconnus
échangèrent quelques mots dans leur incompréhensible langage, et se
retirèrent, sans même nous avoir adressé un de ces gestes rassurants
qui ont cours dans tous les pays du monde. La porte se referma.
«C'est une infamie! s'écria Ned Land, qui éclata pour la vingtième
fois. Comment! on leur parle français, anglais, allemand, latin, à ces
coquins-là, et il n'en est pas un qui ait la civilité de répondre!
--Calmez-vous, Ned, dis-je au bouillant harponneur, la colère ne
mènerait à rien.
--Mais savez-vous, monsieur le professeur, reprit notre irascible
compagnon, que l'on mourrait parfaitement de faim dans cette cage de
fer?
--Bah! fit Conseil, avec de la philosophie, on peut encore tenir
longtemps!
--Mes amis, dis-je, il ne faut pas se désespérer. Nous nous sommes
trouvés dans de plus mauvaises passes. Faites-moi donc le plaisir
d'attendre pour vous former une opinion sur le commandant et l'équipage
de ce bateau.
--Mon opinion est toute faite, riposta Ned Land. Ce sont des coquins...
--Bon! et de quel pays?
--Du pays des coquins!
--Mon brave Ned, ce pays-là n'est pas encore suffisamment indiqué sur
la mappemonde, et j'avoue que la nationalité de ces deux inconnus est
difficile à déterminer! Ni Anglais, ni Français, ni Allemands, voilà
tout ce que l'on peut affirmer. Cependant, je serais tenté d'admettre
que ce commandant et son second sont nés sous de basses latitudes. Il
y a du méridional en eux. Mais sont-ils Espagnols, Turcs, Arabes ou
Indiens, c'est ce que leur type physique ne me permet pas de décider.
Quant à leur langage, il est absolument incompréhensible.
--Voilà le désagrément de ne pas savoir toutes les langues, répondit
Conseil, ou le désavantage de ne pas avoir une langue unique!
--Ce qui ne servirait à rien! répondit Ned Land. Ne voyez-vous pas que
ces gens-là ont un langage à eux, un langage inventé pour désespérer
les braves gens qui demandent à dîner! Mais, dans tous les pays de la
terre, ouvrir la bouche, remuer les mâchoires, happer des dents et des
lèvres, est-ce que cela ne se comprend pas de reste? Est-ce que cela ne
veut pas dire à Québec comme aux Pomotou, à Paris comme aux antipodes:
J'ai faim! donnez-moi à manger!...
--Oh! fit Conseil, il y a des natures si inintelligentes!...»
Comme il disait ces mots, la porte s'ouvrit. Un stewart[5] entra. Il
nous apportait des vêtements, vestes et culottes de mer, faites d'une
étoffe dont je ne reconnus pas la nature. Je me hâtai de les revêtir,
et mes compagnons m'imitèrent.
[5] Domestique à bord d'un steamer.
Pendant ce temps, le stewart,--muet, sourd peut-être,--avait disposé la
table et placé trois couverts.
«Voilà quelque chose de sérieux, dit Conseil, et cela s'annonce bien.
--Bah! répondit le rancunier harponneur, que diable voulez-vous qu'on
mange ici? du foie de tortue, du filet de requin, du beefteak de chien
de mer!
--Nous verrons bien!» dit Conseil.
[Illustration: Ce personnage avait-il trente-cinq ou cinquante ans.
(Page 52.)]
Les plats, recouverts de leur cloche d'argent, furent symétriquement
posés sur la nappe, et nous prîmes place à table. Décidément, nous
avions affaire à des gens civilisés, et sans la lumière électrique
qui nous inondait, je me serais cru dans la salle à manger de l'hôtel
Adelphi, à Liverpool, ou du Grand-Hôtel, à Paris. Je dois dire
toutefois que le pain et le vin manquaient totalement. L'eau était
fraîche et limpide, mais c'était de l'eau,--ce qui ne fut pas du goût
de Ned Land. Parmi les mets qui nous furent servis, je reconnus divers
poissons délicatement apprêtés; mais, sur certains plats, excellents
d'ailleurs, je ne pus me prononcer, et je n'aurais même su dire à quel
règne, végétal ou animal, leur contenu appartenait. Quant au service
de table, il était élégant et d'un goût parfait. Chaque ustensile,
cuiller, fourchette, couteau, assiette, portait une lettre entourée
d'une devise en exergue, et dont voici le -fac-simile- exact:
MOBILIS IN MOBILI
N
-Mobile dans l'élément mobile!- Cette devise s'appliquait justement à
cet appareil sous-marin, à la condition de traduire la préposition -in-
par -dans- et non par -sur-. La lettre N formait sans doute l'initiale
du nom de l'énigmatique personnage qui commandait au fond des mers!
[Illustration: Mes deux compagnons s'étendirent sur le tapis.
(Page 58.)]
Ned et Conseil ne faisaient pas tant de réflexions. Ils dévoraient, et
je ne tardai pas à les imiter. J'étais, d'ailleurs, rassuré sur notre
sort, et il me paraissait évident que nos hôtes ne voulaient pas nous
laisser mourir d'inanition.
Cependant, tout finit ici-bas, tout passe, même la faim de gens
qui n'ont pas mangé depuis quinze heures. Notre appétit satisfait,
le besoin de sommeil se fit impérieusement sentir. Réaction bien
naturelle, après l'interminable nuit pendant laquelle nous avions lutté
contre la mort.
«Ma foi, je dormirais bien, dit Conseil.
--Et moi, je dors!» répondit Ned Land.
Mes deux compagnons s'étendirent sur le tapis de la cabine, et furent
bientôt plongés dans un profond sommeil.
Pour mon compte, je cédai moins facilement à ce violent besoin de
dormir. Trop de pensées s'accumulaient dans mon esprit, trop de
questions insolubles s'y pressaient, trop d'images tenaient mes
paupières entr'ouvertes! Où étions-nous? Quelle étrange puissance
nous emportait? Je sentais,--ou plutôt je croyais sentir,--l'appareil
s'enfoncer vers les couches les plus reculées de la mer. De violents
cauchemars m'obsédaient. J'entrevoyais dans ces mystérieux asiles tout
un monde d'animaux inconnus, dont ce bateau sous-marin semblait être
le congénère, vivant, se mouvant, formidable comme eux!... Puis, mon
cerveau se calma, mon imagination se fondit en une vague somnolence, et
je tombai bientôt dans un morne sommeil.
CHAPITRE IX
LES COLÈRES DE NED LAND.
Quelle fut la durée de ce sommeil, je l'ignore; mais il dut être long,
car il nous reposa complétement de nos fatigues. Je me réveillai le
premier. Mes compagnons n'avaient pas encore bougé, et demeuraient
étendus dans leur coin comme des masses inertes.
A peine relevé de cette couche passablement dure, je sentis mon cerveau
dégagé, mon esprit net. Je recommençai alors un examen attentif de
notre cellule.
Rien n'était changé à ses dispositions intérieures. La prison était
restée prison, et les prisonniers, prisonniers. Cependant le stewart,
profitant de notre sommeil, avait desservi la table. Rien n'indiquait
donc une modification prochaine dans cette situation, et je me demandai
sérieusement si nous étions destinés à vivre indéfiniment dans cette
cage.
Cette perspective me sembla d'autant plus pénible que, si mon cerveau
était libre de ses obsessions de la veille, je me sentais la poitrine
singulièrement oppressée. Ma respiration se faisait difficilement.
L'air lourd ne suffisait plus au jeu de mes poumons. Bien que la
cellule fût vaste, il était évident que nous avions consommé en grande
partie l'oxygène qu'elle contenait. En effet, chaque homme dépense,
en une heure, l'oxygène renfermé dans cent litres d'air, et cet air,
chargé alors d'une quantité presque égale d'acide carbonique, devient
irrespirable.
Il était donc urgent de renouveler l'atmosphère de notre prison, et,
sans doute aussi, l'atmosphère du bateau sous-marin.
Là se posait une question à mon esprit. Comment procédait le commandant
de cette demeure flottante? Obtenait-il de l'air par des moyens
chimiques, en dégageant par la chaleur l'oxygène contenu dans du
chlorate de potasse, et en absorbant l'acide carbonique par la potasse
caustique? Dans ce cas, il devait avoir conservé quelques relations
avec les continents, afin de se procurer les matières nécessaires à
cette opération. Se bornait-il seulement à emmagasiner l'air sous
de hautes pressions dans des réservoirs, puis à le répandre suivant
les besoins de son équipage? Peut-être. Ou, procédé plus commode,
plus économique, et par conséquent plus probable, se contentait-il
de revenir respirer à la surface des eaux, comme un cétacé, et de
renouveler pour vingt-quatre heures sa provision d'atmosphère? Quoi
qu'il en soit, et quelle que fût la méthode, il me paraissait prudent
de l'employer sans retard.
En effet, j'étais déjà réduit à multiplier mes inspirations pour
extraire de cette cellule le peu d'oxygène qu'elle renfermait, quand,
soudain, je fus rafraîchi par un courant d'air pur et tout parfumé
d'émanations salines. C'était bien la brise de mer, vivifiante
et chargée d'iode! J'ouvris largement la bouche, et mes poumons
se saturèrent de fraîches molécules. En même temps, je sentis un
balancement, un roulis de médiocre amplitude, mais parfaitement
déterminable. Le bateau, le monstre de tôle venait évidemment de
remonter à la surface de l'Océan pour y respirer à la façon des
baleines. Le mode de ventilation du navire était donc parfaitement
reconnu.
Lorsque j'eus absorbé cet air pur à pleine poitrine, je cherchai le
conduit, «l'aérifère,» si l'on veut, qui laissait arriver jusqu'à nous
cette bienfaisante effluve, et je ne tardai pas à le trouver. Au-dessus
de la porte s'ouvrait un trou d'aérage laissant passer une fraîche
colonne d'air, qui renouvelait ainsi l'atmosphère appauvrie de la
cellule.
J'en étais là de mes observations, quand Ned et Conseil s'éveillèrent
presque en même temps, sous l'influence de cette aération revivifiante.
Ils se frottèrent les yeux, se détirèrent les bras et furent sur pied
en un instant.
«Monsieur a bien dormi? me demanda Conseil avec sa politesse
quotidienne.
--Fort bien, mon brave garçon, répondis-je. Et, vous, maître Ned Land?
--Profondément, monsieur le professeur. Mais, je ne sais si je me
trompe, il me semble que je respire comme une brise de mer?»
Un marin ne pouvait s'y méprendre, et je racontai au Canadien ce qui
s'était passé pendant son sommeil.
«Bon! dit-il, cela explique parfaitement ces mugissements que
nous entendions, lorsque le prétendu narwal se trouvait en vue de
l'-Abraham-Lincoln-.
--Parfaitement, maître Land, c'était sa respiration!
--Seulement, monsieur Aronnax, je n'ai aucune idée de l'heure qu'il
est, à moins que ce ne soit l'heure du dîner?
--L'heure du dîner, mon digne harponneur? Dites, au moins, l'heure du
déjeuner, car nous sommes certainement au lendemain d'hier.
--Ce qui démontre, répondit Conseil, que nous avons pris vingt-quatre
heures de sommeil.
--C'est mon avis, répondis-je.
--Je ne vous contredis point, répliqua Ned Land. Mais dîner ou
déjeuner, le stewart sera le bien venu, qu'il apporte l'un ou l'autre.
--L'un et l'autre, dit Conseil.
--Juste, répondit le Canadien, nous avons droit à deux repas, et pour
mon compte, je ferai honneur à tous les deux.
--Eh bien! Ned, attendons, répondis-je. Il est évident que ces inconnus
n'ont pas l'intention de nous laisser mourir de faim, car, dans ce cas,
le dîner d'hier soir n'aurait aucun sens.
--A moins qu'on ne nous engraisse! riposta Ned.
--Je proteste, répondis-je. Nous ne sommes point tombés entre les mains
de cannibales!
--Une fois n'est pas coutume, répondit sérieusement le Canadien. Qui
sait si ces gens-là ne sont pas privés depuis longtemps de chair
fraîche, et dans ce cas, trois particuliers sains et bien constitués
comme monsieur le professeur, son domestique et moi...
--Chassez ces idées, maître Land, répondis-je au harponneur, et
surtout, ne partez pas de là pour vous emporter contre nos hôtes, ce
qui ne pourrait qu'aggraver la situation.
--En tous cas, dit le harponneur, j'ai une faim de tous les diables, et
dîner ou déjeuner, le repas n'arrive guère!
--Maître Land, répliquai-je, il faut se conformer au règlement du bord,
et je suppose que notre estomac avance sur la cloche du maître-coq.
--Eh bien! on le mettra à l'heure, répondit tranquillement Conseil.
--Je vous reconnais là, ami Conseil, riposta l'impatient Canadien. Vous
usez peu votre bile et vos nerfs! Toujours calme! Vous seriez capable
de dire vos Grâces avant votre Bénédicité, et de mourir de faim plutôt
que de vous plaindre!
--A quoi cela servirait-il? demanda Conseil.
--Mais cela servirait à se plaindre! C'est déjà quelque chose. Et si
ces pirates,--je dis pirates par respect, et pour ne pas contrarier
monsieur le professeur qui défend de les appeler cannibales,--si ces
pirates se figurent qu'ils vont me garder dans cette cage où j'étouffe,
sans apprendre de quels jurons j'assaisonne mes emportements, ils se
trompent! Voyons, monsieur Aronnax, parlez franchement. Croyez-vous
qu'ils nous tiennent longtemps dans cette boîte de fer?
--A dire vrai, je n'en sais pas plus long que vous, ami Land.
--Mais enfin, que supposez-vous?
--Je suppose que le hasard nous a rendus maîtres d'un secret important.
Or, si l'équipage de ce bateau sous-marin a intérêt à le garder, et
si cet intérêt est plus grave que la vie de trois hommes, je crois
notre existence très-compromise. Dans le cas contraire, à la première
occasion, le monstre qui nous a engloutis nous rendra au monde habité
par nos semblables.
--A moins qu'il ne nous enrôle parmi son équipage, dit Conseil, et
qu'il nous garde ainsi...
--Jusqu'au moment, répliqua Ned Land, où quelque frégate, plus rapide
ou plus adroite que l'-Abraham-Lincoln-, s'emparera de ce nid de
forbans, et enverra son équipage et nous respirer une dernière fois au
bout de sa grand'vergue.
--Bien raisonné, maître Land, répliquai-je. Mais on ne nous a pas
encore fait, que je sache, de proposition à cet égard. Inutile donc de
discuter le parti que nous devrons prendre, le cas échéant. Je vous le
répète, attendons, prenons conseil des circonstances, et ne faisons
rien, puisqu'il n'y a rien à faire.
--Au contraire! monsieur le professeur, répondit le harponneur, qui
n'en voulait pas démordre, il faut faire quelque chose.
--Eh! quoi donc, maître Land?
--Nous sauver.
--Se sauver d'une prison «terrestre» est souvent difficile, mais d'une
prison sous-marine, cela me paraît absolument impraticable.
--Allons, ami Ned, demanda Conseil, que répondez-vous à l'objection
de monsieur? Je ne puis croire qu'un Américain soit jamais à bout de
ressources!»
Le harponneur, visiblement embarrassé, se taisait. Une fuite, dans les
conditions où le hasard nous avait jetés, était absolument impossible.
Mais un Canadien est à demi Français, et maître Ned Land le fit bien
voir par sa réponse.
«Ainsi, monsieur Aronnax, reprit-il après quelques instants de
réflexion, vous ne devinez pas ce que doivent faire des gens qui ne
peuvent s'échapper de leur prison?
--Non, mon ami.
--C'est bien simple, il faut qu'ils s'arrangent de manière à y rester.
--Parbleu! fit Conseil, vaut encore mieux être dedans que dessus ou
dessous!
--Mais après avoir jeté dehors geôliers, porte-clefs et gardiens,
ajouta Ned Land.
--Quoi, Ned? vous songeriez sérieusement à vous emparer de ce bâtiment?
--Très-sérieusement, répondit le Canadien.
--C'est impossible.
--Pourquoi donc, monsieur? Il peut se présenter quelque chance
favorable, et je ne vois pas ce qui pourrait nous empêcher d'en
profiter. S'ils ne sont qu'une vingtaine d'hommes à bord de cette
machine, ils ne feront pas reculer deux Français et un Canadien, je
suppose!»
Mieux valait admettre la proposition du harponneur que de la discuter.
Aussi, me contentai-je de répondre:
«Laissons venir les circonstances, maître Land, et nous verrons. Mais,
jusque-là, je vous en prie, contenez votre impatience. On ne peut agir
que par ruse, et ce n'est pas en vous emportant que vous ferez naître
des chances favorables. Promettez-moi donc que vous accepterez la
situation sans trop de colère.
--Je vous le promets, monsieur le professeur, répondit Ned Land d'un
ton peu rassurant. Pas un mot violent ne sortira de ma bouche, pas un
geste brutal ne me trahira, quand bien même le service de la table ne
se ferait pas avec toute la régularité désirable.
--J'ai votre parole, Ned,» répondis-je au Canadien.
Puis, la conversation fut suspendue, et chacun de nous se mit à
réfléchir à part soi. J'avouerai que, pour mon compte, et malgré
l'assurance du harponneur, je ne conservais aucune illusion. Je
n'admettais pas ces chances favorables dont Ned Land avait parlé. Pour
être si sûrement manœuvré, le bateau sous-marin exigeait un nombreux
équipage, et conséquemment, dans le cas d'une lutte, nous aurions
affaire à trop forte partie. D'ailleurs, il fallait, avant tout, être
libres, et nous ne l'étions pas. Je ne voyais même aucun moyen de
fuir cette cellule de tôle si hermétiquement fermée. Et pour peu que
l'étrange commandant de ce bateau eût un secret à garder,--ce qui
paraissait au moins probable,--il ne nous laisserait pas agir librement
à son bord. Maintenant, se débarrasserait-il de nous par la violence,
ou nous jetterait-il un jour sur quelque coin de terre? c'était là
l'inconnu. Toutes ces hypothèses me semblaient extrêmement plausibles,
et il fallait être un harponneur pour espérer de reconquérir sa liberté.
Je compris d'ailleurs que les idées de Ned Land s'aigrissaient avec les
réflexions qui s'emparaient de son cerveau. J'entendais peu à peu les
jurons gronder au fond de son gosier, et je voyais ses gestes redevenir
menaçants. Il se levait, tournait comme une bête fauve en cage,
frappait les murs du pied et du poing. D'ailleurs, le temps s'écoulait,
la faim se faisait cruellement sentir, et, cette fois, le stewart ne
paraissait pas. Et c'était oublier trop longtemps notre position de
naufragés, si l'on avait réellement de bonnes intentions à notre égard.
Ned Land, tourmenté par les tiraillements de son robuste estomac,
se montait de plus en plus, et, malgré sa parole, je craignais
véritablement une explosion, lorsqu'il se trouverait en présence de
l'un des hommes du bord.
Pendant deux heures encore, la colère de Ned Land s'exalta. Le Canadien
appelait, il criait, mais en vain. Les murailles de tôle étaient
sourdes. Je n'entendais même aucun bruit à l'intérieur de ce bateau,
qui semblait mort. Il ne bougeait pas, car j'aurais évidemment senti
les frémissements de la coque sous l'impulsion de l'hélice. Plongé sans
doute dans l'abîme des eaux, il n'appartenait plus à la terre. Tout ce
morne silence était effrayant.
Quant à notre abandon, à notre isolement au fond de cette cellule, je
n'osais estimer ce qu'il pourrait durer. Les espérances que j'avais
conçues après notre entrevue avec le commandant du bord s'effaçaient
peu à peu. La douceur du regard de cet homme, l'expression généreuse
de sa physionomie, la noblesse de son maintien, tout disparaissait de
mon souvenir. Je revoyais cet énigmatique personnage tel qu'il devait
être, nécessairement impitoyable, cruel. Je le sentais en-dehors de
l'humanité, inaccessible à tout sentiment de pitié, implacable ennemi
de ses semblables auxquels il avait dû vouer une impérissable haine!
[Illustration: Le Canadien s'était précipité sur ce malheureux.
(Page 64.)]
Mais, cet homme, allait-il donc nous laisser périr d'inanition,
enfermés dans cette prison étroite, livrés à ces horribles tentations
auxquelles pousse la faim farouche? Cette affreuse pensée prit dans mon
esprit une intensité terrible, et, l'imagination aidant, je me sentis
envahir par une épouvante insensée. Conseil restait calme, Ned Land
rugissait.
En ce moment, un bruit se fit entendre extérieurement. Des pas
résonnèrent sur la dalle de métal. Les serrures furent fouillées, la
porte s'ouvrit, le stewart parut.
Avant que j'eusse fait un mouvement pour l'en empêcher, le Canadien
s'était précipité sur ce malheureux; il l'avait renversé; il le tenait
à la gorge. Le stewart étouffait sous sa main puissante.
[Illustration: Le stewart sortit en chancelant. (Page 66.)]
Conseil cherchait déjà à retirer des mains du harponneur sa victime
à demi suffoquée, et j'allais joindre mes efforts aux siens, quand,
subitement, je fus cloué à ma place par ces mots prononcés en français:
«Calmez-vous, maître Land, et vous, monsieur le professeur, veuillez
m'écouter!»
CHAPITRE X
L'HOMME DES EAUX.
C'était le commandant du bord qui parlait ainsi.
A ces mots, Ned Land se releva subitement. Le stewart, presque
étranglé, sortit en chancelant sur un signe de son maître; mais tel
était l'empire du commandant à son bord, que pas un geste ne trahit
le ressentiment dont cet homme devait être animé contre le Canadien.
Conseil, intéressé malgré lui, moi stupéfait, nous attendions en
silence le dénouement de cette scène.
Le commandant, appuyé sur l'angle de la table, les bras croisés,
nous observait avec une profonde attention. Hésitait-il à parler?
Regrettait-il ces mots qu'il venait de prononcer en français? On
pouvait le croire.
Après quelques instants d'un silence qu'aucun de nous ne songea à
interrompre:
«Messieurs, dit-il d'une voix calme et pénétrante, je parle également
le français, l'anglais, l'allemand et le latin. J'aurais donc pu vous
répondre dès notre première entrevue, mais je voulais vous connaître
d'abord, réfléchir ensuite. Votre quadruple récit, absolument
semblable au fond, m'a affirmé l'identité de vos personnes. Je
sais maintenant que le hasard a mis en ma présence monsieur Pierre
Aronnax, professeur d'histoire naturelle au Muséum de Paris, chargé
d'une mission scientifique à l'étranger, Conseil son domestique,
et Ned Land, d'origine canadienne, harponneur à bord de la frégate
l'-Abraham-Lincoln-, de la marine nationale des États-Unis d'Amérique.»
Je m'inclinai d'un air d'assentiment. Ce n'était pas une question
que me posait le commandant. Donc, pas de réponse à faire. Cet homme
s'exprimait avec une aisance parfaite, sans aucun accent. Sa phrase
était nette, ses mots justes, sa facilité d'élocution remarquable. Et
cependant, je ne «sentais» pas en lui un compatriote.
Il reprit la conversation en ces termes:
«Vous avez trouvé sans doute, monsieur, que j'ai longtemps tardé à vous
rendre cette seconde visite. C'est que, votre identité reconnue, je
voulais peser mûrement le parti à prendre envers vous. J'ai beaucoup
hésité. Les plus fâcheuses circonstances vous ont mis en présence
d'un homme qui a rompu avec l'humanité. Vous êtes venu troubler mon
existence...
--Involontairement, dis-je.
--Involontairement? répondit l'inconnu, en forçant un peu sa voix.
Est-ce involontairement que l'-Abraham-Lincoln- me chasse sur toutes
les mers? Est-ce involontairement que vous avez pris passage à bord de
cette frégate? Est-ce involontairement que vos boulets ont rebondi sur
la coque de mon navire? Est-ce involontairement que maître Ned Land m'a
frappé de son harpon?»
Je surpris dans ces paroles une irritation contenue. Mais, à ces
récriminations j'avais une réponse toute naturelle à faire, et je la
fis.
«Monsieur, dis-je, vous ignorez sans doute les discussions qui ont eu
lieu à votre sujet en Amérique et en Europe. Vous ne savez pas que
divers accidents, provoqués par le choc de votre appareil sous-marin,
ont ému l'opinion publique dans les deux continents. Je vous fais grâce
des hypothèses sans nombre par lesquelles on cherchait à expliquer
l'inexplicable phénomène dont seul vous aviez le secret. Mais sachez
qu'en vous poursuivant jusque sur les hautes mers du Pacifique,
l'-Abraham-Lincoln- croyait chasser quelque puissant monstre marin dont
il fallait à tout prix délivrer l'Océan.»
Un demi-sourire détendit les lèvres du commandant, puis, d'un ton plus
calme:
«Monsieur Aronnax, répondit-il, oseriez-vous affirmer que votre frégate
n'aurait pas poursuivi et canonné un bateau sous-marin aussi bien qu'un
monstre?»
Cette question m'embarrassa, car certainement le commandant Farragut
n'eût pas hésité. Il eût cru de son devoir de détruire un appareil de
ce genre tout comme un narwal gigantesque.
«Vous comprenez donc, monsieur, reprit l'inconnu, que j'ai le droit de
vous traiter en ennemis.»
Je ne répondis rien, et pour cause. A quoi bon discuter une proposition
semblable, quand la force peut détruire les meilleurs arguments.
«J'ai longtemps hésité, reprit le commandant. Rien ne m'obligeait à
vous donner l'hospitalité. Si je devais me séparer de vous, je n'avais
aucun intérêt à vous revoir. Je vous remettais sur la plate-forme de ce
navire qui vous avait servi de refuge. Je m'enfonçais sous les mers, et
j'oubliais que vous aviez jamais existé. N'était-ce pas mon droit?
--C'était peut-être le droit d'un sauvage, répondis-je, ce n'était pas
celui d'un homme civilisé.
--Monsieur le professeur, répliqua vivement le commandant, je ne suis
pas ce que vous appelez un homme civilisé! J'ai rompu avec la société
toute entière pour des raisons que moi seul j'ai le droit d'apprécier.
Je n'obéis donc point à ses règles, et je vous engage à ne jamais les
invoquer devant moi!»
Ceci fut dit nettement. Un éclair de colère et de dédain avait allumé
les yeux de l'inconnu, et dans la vie de cet homme, j'entrevis un
passé formidable. Non-seulement il s'était mis en-dehors des lois
humaines, mais il s'était fait indépendant, libre dans la plus
rigoureuse acception du mot, hors de toute atteinte! Qui donc oserait
le poursuivre au fond des mers, puisque, à leur surface, il déjouait
les efforts tentés contre lui? Quel navire résisterait au choc de
son monitor sous-marin? Quelle cuirasse, si épaisse qu'elle fût,
supporterait les coups de son éperon? Nul, entre les hommes, ne pouvait
lui demander compte de ses œuvres. Dieu, s'il y croyait, sa conscience,
s'il en avait une, étaient les seuls juges dont il pût dépendre.
Ces réflexions traversèrent rapidement mon esprit, pendant que
l'étrange personnage se taisait, absorbé et comme retiré en lui-même.
Je le considérais avec un effroi mélangé d'intérêt, et sans doute,
ainsi qu'Œdipe considérait le sphinx.
Après un assez long silence, le commandant reprit la parole.
«J'ai donc hésité, dit-il, mais j'ai pensé que mon intérêt pouvait
s'accorder avec cette pitié naturelle à laquelle tout être humain a
droit. Vous resterez à mon bord, puisque la fatalité vous y a jetés.
Vous y serez libres, et, en échange de cette liberté, toute relative
d'ailleurs, je ne vous imposerai qu'une seule condition. Votre parole
de vous y soumettre me suffira.
--Parlez, monsieur, répondis-je, je pense que cette condition est de
celles qu'un honnête homme peut accepter?
--Oui, monsieur, et la voici. Il est possible que certains événements
imprévus m'obligent à vous consigner dans vos cabines pour quelques
heures ou quelques jours, suivant le cas. Désirant ne jamais employer
la violence, j'attends de vous, dans ce cas, plus encore que dans
tous les autres, une obéissance passive. En agissant ainsi, je couvre
votre responsabilité, je vous dégage entièrement, car c'est à moi de
vous mettre dans l'impossibilité de voir ce qui ne doit pas être vu.
Acceptez-vous cette condition?»
Il se passait donc à bord des choses tout au moins singulières, et que
ne devaient point voir des gens qui ne s'étaient pas mis hors des lois
sociales! Entre les surprises que l'avenir me ménageait, celle-ci ne
devait pas être la moindre.
«Nous acceptons, répondis-je. Seulement, je vous demanderai, monsieur,
la permission de vous adresser une question, une seule.
--Parlez, monsieur.
--Vous avez dit que nous serions libres à votre bord?
--Entièrement.
--Je vous demanderai donc ce que vous entendez par cette liberté.
--Mais la liberté d'aller, de venir, de voir, d'observer même tout ce
qui se passe ici,--sauf en quelques circonstances rares,--la liberté
enfin dont nous jouissons nous-mêmes, mes compagnons et moi.»
Il était évident que nous ne nous entendions point.
«Pardon, monsieur, repris-je, mais cette liberté, ce n'est que celle
que tout prisonnier a de parcourir sa prison! Elle ne peut nous suffire.
--Il faudra, cependant, qu'elle vous suffise!
--Quoi! nous devons renoncer à jamais de revoir notre patrie, nos amis,
nos parents!
--Oui, monsieur. Mais renoncer à reprendre cet insupportable joug de
la terre, que les hommes croient être la liberté, n'est peut-être pas
aussi pénible que vous le pensez!
--Par exemple, s'écria Ned Land, jamais je ne donnerai ma parole de ne
pas chercher à me sauver!
--Je ne vous demande pas de parole, maître Land, répondit froidement le
commandant.
--Monsieur, répondis-je, emporté malgré moi, vous abusez de votre
situation envers nous! C'est de la cruauté!
--Non, monsieur, c'est de la clémence! Vous êtes mes prisonniers après
combat! Je vous garde, quand je pourrais d'un mot vous replonger dans
les abîmes de l'Océan! Vous m'avez attaqué! Vous êtes venus surprendre
un secret que nul homme au monde ne doit pénétrer, le secret de toute
mon existence! Et vous croyez que je vais vous renvoyer sur cette terre
qui ne doit plus me connaître! Jamais! En vous retenant, ce n'est pas
vous que je garde, c'est moi-même!»
Ces paroles indiquaient de la part du commandant un parti pris contre
lequel ne prévaudrait aucun argument.
«Ainsi, monsieur, repris-je, vous nous donnez tout simplement à choisir
entre la vie ou la mort?
--Tout simplement.
--Mes amis, dis-je, à une question ainsi posée, il n'y a rien à
répondre. Mais aucune parole ne nous lie au maître de ce bord.
--Aucune, monsieur,» répondit l'inconnu.
Puis, d'une voix plus douce, il reprit:
«Maintenant, permettez-moi d'achever ce que j'ai à vous dire. Je vous
connais, monsieur Aronnax. Vous, sinon vos compagnons, vous n'aurez
peut-être pas tant à vous plaindre du hasard qui vous lie à mon sort.
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